mardi 11 août 2026

Paranoïa de Lise Charles

Éditions P.O.L
★★★★★

 Il y a des auteurs en qui on a confiance et dont on sait que la production sera forcément intéressante même si elle n’est pas facile d’accès. Et c’est le cas ici !

Le début est assez simple : Louise, seize ans, ancienne enfant-star d’une série télévisée doit retrouver une vie « normale » après l’arrêt de l’émission qui l’a rendue célèbre. Mais comment redevenir une adolescente comme les autres lorsqu’on a grandi devant les caméras ? Louise se sent mal à l’aise au lycée : elle ne maîtrise pas vraiment les codes sociaux de son âge, observe beaucoup ses camarades, essaie d’interpréter leurs gestes, leurs conversations, avec méfiance. Elle a surtout cette sensation permanente d’être filmée, observée. Des élèves regardent leur téléphone ? Ils parlent forcément d’elle. Des gens rient dans son dos ? Ils se moquent d’elle. Louise a été actrice, elle connaît donc mieux que personne le pouvoir des images et des apparences. Elle sait que la réalité peut être fabriquée, montée, découpée. Louise (double de Lise? dans un texte qui me semble relever de l’autofiction) s’interroge toujours sur ce qu’elle doit faire ou ne pas faire, sur l’impact de telle ou telle parole ou pensée sur sa vie ou les gens qui l’entourent. Elle a l’impression que sa propre existence ressemble à une (mauvaise) fiction dont elle serait l’héroïne. Elle se sent comme « coincée dans un roman pervers dont [elle] serait à la fois l’héroïne et l’autrice », double posture inconfortable s’il en est ! Elle culpabilise beaucoup. Elle est très sensible au langage car c’est par lui que s’opèrent les liens que l’on établit avec les autres. Il peut aussi nous trahir, et l’analyser, c’est tenter de comprendre ce que les autres pensent et ce qu’ils sont. Il est donc au coeur de la problématique de ce début de roman.

La première partie de « Paranoïa » nous plonge donc dans une chronique adolescente à la fois drôle, cruelle et mélancolique. Lise Charles est très douée pour raconter les amitiés, les jalousies, les premiers sentiments amoureux, les conversations des jeunes. On s’attache au personnage de Louise, jeune fille intelligente, sensible, touchante et incapable de regarder le monde sans chercher immédiatement ce qui se cache derrière. Pour elle, tout devient matière à interprétation.

À cette existence compliquée viennent s’ajouter une famille loin d’être parfaitement équilibrée (le père avec son éco-anxiété est très drôle!) et une relation particulière à la littérature. Louise se réfugie dans les livres, dans les histoires qu’elle connaît, dans les récits qu’elle invente. La littérature lui sert à comprendre le monde mais elle contribue aussi à le rendre encore plus incertain dans la mesure où comme la littérature, il se prête à l’interprétation.

Puis, soudain, le roman bascule. Après un événement tragique, le récit quitte progressivement le réalisme (fictionnel) de la première partie pour nous entraîner dans un univers de conte. Louise découvre un château peuplé de personnages mystérieux. Est-ce un songe, un coma, sa conscience ou rien de cela ? On ne sait plus exactement où l’on se trouve. Un mystérieux prince de Marsillac (qui évoque le moraliste La Rochefoucauld) est l’une des figures les plus intrigantes. Il parle par maximes, observe les comportements humains et apprend à Louise que la plupart des actions sont motivées par l’amour-propre. Louise progresse, s’interroge, essaie de comprendre qui elle est. Et nous lecteurs, nous sommes un peu dans la même situation : qu’est-ce qu’on nous raconte là ? On commence à suspecter les personnages (qui sont-ils en réalité?), les événements (quel sens ont-ils?) Elle cherche à comprendre son histoire alors que nous essayons nous-mêmes de comprendre celle que nous sommes en train de lire, belle mise en abyme ! Les références à La Rochefoucauld, Mme de Lafayette, Perrault, Molière et aux moralistes du XVIIe siècle sont omniprésentes et permettent à l’autrice de confronter différentes manières de raconter et d’interpréter le monde. La littérature classique dialogue avec le langage contemporain, les maximes avec les conversations de lycée, les contes avec les souvenirs d’une ancienne enfant-star. On a ici une espèce de choc des langages, des genres et donc des points de vue sur le monde vraiment délicieux !

« Paranoïa » est également un livre sur la fin de l’enfance. Louise a connu une enfance atypique, exposée au regard des autres et doit maintenant apprendre à vivre selon elle-même, ce qu’elle peine à faire. Elle doit devenir quelqu’un, assumer ses différences. Mais cette transition est douloureuse, parce qu’elle ne sait plus vraiment qui elle est lorsque personne ne lui dit quel personnage jouer. C’est sans doute ce qui rend son histoire émouvante car elle cherche désespérément à trouver sa place dans ce monde (contrairement à son père qui semble vouloir en sortir). Et cette recherche passe par les autres (amis et parents) et la littérature qu’elle a intégrée et dont elle doit aussi s’écarter pour exister - comme elle doit quitter (fuir) le Prince de Marsillac qui la retient prisonnière (la Littérature classique ?) pour être enfin elle-même, trouver son propre style et devenir enfin écrivaine.

C’est donc une oeuvre très singulière, érudite (je n’ai pas tout élucidé, loin de là), originale qui m’a fait rire à plusieurs reprises, notamment tout ce qui tourne autour du langage que ce soit sa retranscription, les réflexions grammaticales, le mélange des niveaux de langue et des genres, la relecture hilarante des classiques, les jeux avec la langue, les mots, les temporalités bref, tout cela est vraiment un pur délice et je me suis régalée !

Une lecture exigeante (comme on dit) et stimulante (comme on dit aussi) que je recommande vivement !

Lisez aussi de la même autrice « La Demoiselle à coeur ouvert », roman que j’avais adoré. (chronique disponible sur mon blog LIRE AU LIT.)