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mercredi 22 décembre 2021

Oedipe n'est pas coupable de Pierre Bayard

Éditions de Minuit
★★★★★


 Je conseille à la Police Judiciaire d’embaucher illico Pierre Bayard parce qu’avec lui, on peut dire adieu aux enquêtes qui piétinent et aux meurtres non élucidés. Rien ne résiste en effet à la logique implacable de ce prof de littérature. Et quand il s’empare du mythe d’Oedipe, il dépoussière Freud, la psychanalyse et remet en question tous les fondements de la mythologie grecque voire de la Grèce elle-même. C’est dire !

Bon, c’est d’abord l’histoire d’un beau-frère, celui de Bayard, qui achète une maison à Methoni, village dans le sud du Péloponnèse. Il invite Bayard qui se promène ici et là, visite le palais de Nestor, héros de l’épopée homérique et prend soudain conscience d’une chose incroyable : il visite le palais d’UN ÊTRE DE FICTION et ceci n’a l’air de poser de problème à personne. En effet, la Grèce semble être un pays où l’on efface volontiers la frontière entre réalité et fiction. C’est bizarre mais c’est comme ça. Et ça convient parfaitement bien à notre auteur !

Alors, prenons pour des êtres réels les Laïos, Jocaste, Oedipe, Créon et tutti quanti et allons-y !

Le mythe, vous le connaissez. En revanche, ce que vous ne savez peut-être pas ( il faut remonter un peu dans le temps pour le découvrir), c’est qu’après la mort de son père, Laïos est recueilli à la cour du Roi Pélops qui lui confie l’éducation de son fils Chrysippe. Or, Laïos l’enlève, le viole et Chrysippe se suicide. Pélops en appelle donc à la vengeance d’Apollon : si un jour il a un fils, ce dernier le tuera et il fera l’amour avec sa mère. Cette faute originelle a toute son importance : en effet, la future victime (Laïos) a fauté, la victime est AUSSI coupable.

Et notre Oedipe dans tout ça ? Comme vous le savez, cherchant à fuir Polybe et Mérope, ses parents adoptifs qu’il pense être ses parents biologiques, il quitte Corinthe après que la Pythie lui a annoncé ce que vous savez. C’est sur la route entre Delphes et Thèbes qu’il croise Laïos. Le chemin est étroit (Bayard le constate en allant sur la scène du crime), on peut imaginer que Laïos se trouve sur un char, qu’il est entouré d’une escorte (il est roi hein) et précédé par un héraut qui souhaite que la place soit libre. La bagarre a lieu puis le meurtre. Arrivé à Thèbes, il répond aux questions de la Sphinge, épouse sa mère et devient le souverain de Thèbes. Il est heureux, a quatre enfants et certainement repense souvent à ses parents restés à Corinthe. Un fléau s’abat sur la ville, peut-être la peste. L’oracle est sans appel : tant que le meurtre de Laïos n’aura pas été élucidé, rien ne s’arrangera. L’assassin lance une enquête sans même savoir qu’il est LE coupable. (C’est assez génial!)

Or, un tas de choses ne « collent » pas dans cette histoire : comment est-il possible qu’Oedipe SEUL, à pied, ait pu tuer son père, un Roi, protégé par des gardes ? (sans compter qu’il est fort possible qu’Oedipe garde des séquelles (cicatrices, claudication) de la blessure qui lui a été infligée à sa naissance… Et avec ça, il se serait battu vaillamment contre un roi ?

Et parlons un peu de la mère, Jocaste : comment n’a-t-elle pas reconnu son fils aux chevilles percées ? N’avait-il pas une cicatrice bien particulière ?

Pourquoi, alors que Jocaste est morte et Oedipe aveugle, la malédiction semble-t-elle se poursuivre ? Car trois des enfants de Jocaste et d’Oedipe meurent, de même que le fiancé d’Antigone et la femme de Créon. Pourquoi le massacre continue-t-il alors même que la vengeance d’Apollon a eu lieu a priori ? Par ailleurs, pourquoi Oedipe ne meurt-il pas alors ? Pourquoi Apollon, à l’origine de la malédiction proférée contre Laïos, ordonne-t-il, après que sa première prophétie a été réalisée, qu’une épidémie se répande sur Thèbes si l’assassin n’est pas démasqué ? Pourquoi se met-il en colère alors que sa malédiction a eu lieu ?

Bref, dans le fond, a-t-on eu jusqu’à présent une lecture correcte de la pièce ? Ne nous sommes-nous pas fourvoyés dans une analyse erronée (aidés par notre ami Freud qui a vu dans ce texte ce qu’il a bien voulu voir - comme toujours avec Freud….) ?

Et finalement, si Oedipe n’est pas coupable, qui l’est ???

Comme toujours avec Bayard, on se régale. Non seulement, ce texte nous tient en haleine d’un bout à l’autre comme le ferait un roman policier, mais en plus quel air frais ! Franchement, comment avons-nous pu passer à côté d’invraisemblances qui auraient dû nous crever les yeux (ah ah). Les textes de Pierre Bayard sont vifs, intelligents, stimulants, parfaitement rigoureux et tellement drôles. Il a l’art et la manière de semer le doute dans nos esprits et de nous inviter à une relecture d’un texte que nous croyons posséder complètement.

Un vrai délice que je vous conseille très vivement !

 

mercredi 8 décembre 2021

Memorial Drive de Natasha Trethewey

 

Éditions de l'Olivier
★★★★★

 Natasha Trethewey était une ado dans les années 80. Moi aussi. Et je me disais en lisant ce texte que pendant que je traînais avec mes copines, allais danser dans les sous-sols des pavillons de banlieue et fumais mes premières cigarettes, précisément à la même époque où pour tout et pour rien, légère et insouciante, je riais comme une folle, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, dans le Sud des États-Unis, elle, l’autrice, tremblait de peur.

Parce qu’il ne fallait pas regarder les Blancs, parce que les crimes raciaux étaient courants et les membres du Ku Klux Klan nombreux, parce qu’elle avait vu le visage en bouillie d’Emmett Till dans un magazine...

Elle avait compris, la gamine, qu’il valait mieux baisser les yeux, rentrer rapidement chez soi le soir et se faire oublier... Elle savait qu’être le fruit d’un mariage mixte, d’une travailleuse sociale afro- américaine et d’un professeur d’université d’origine canadienne, dans un pays où vingt-et-un Etats l’interdisaient, pouvait conduire au pire.

Alors, chaque jour, pendant que je flottais dans un monde où mon seul souci était d’avoir assez d’argent pour pouvoir m’offrir la dernière paire de Kickers, de l’autre côté de l’Atlantique, une fille de mon âge que l’on surnommait « le zèbre » entendait ces mots : « une si jolie petite, dommage qu’elle soit noire. »

À la même époque… Et c’était presque hier…

Le choc…

Et d’un.

Deuxième uppercut: les parents de l’autrice se séparent. La mère, Gwendolyn Ann Turnbough, part vivre à Atlanta, se remarie avec un homme violent qui a fait le Vietnam. Il cogne, cogne encore, cogne toujours. Rien ne l’arrête. Elle s’enfuit, se cache, avertit les services sociaux, la police. Il la tuera. Et ce qui m’a bouleversée, c’est d’entendre la voix de cette mère, ses propres mots : la lettre qu’elle écrit et dans laquelle elle raconte sa terreur quotidienne, une déposition qu’elle fait auprès de la police et les deux dernières conversations téléphoniques qu’elle a eues avec celui qui deviendra son assassin.

Et c’est précisément cette voix que l’autrice a voulu faire entendre, la voix d’une femme courageuse, volontaire, sensible, épuisée et terrifiée.

Et c’est effectivement terrifiant. Vraiment.

Un chemin de croix extrêmement douloureux que ce retour de Natasha Trethewey vers sa mère : une lente exploration de la mémoire à travers des photos, des rêves, des mots, des chansons pour bâtir un mémorial où se réfugier, la retrouver et être enfin en paix avec soi-même.

Magnifique.


mercredi 24 novembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes Mohamed Mbougar Sarr

 

Éditions Philippe Rey
★★★★★

 Quel livre étonnant que le Goncourt 2021 ! On plonge littéralement dans une œuvre foisonnante, polyphonique, protéiforme, aux registres multiples, une toile d’araignée labyrinthique aux pouvoirs hypnotiques de laquelle je vais tenter de m’extraire en me servant de la dédicace comme d’un fil d’Ariane, seule façon d’échapper à son sortilège et d’en percer le mystère ...

« Pour Yambo Ouologuem »… Une petite recherche sur Google m’apprend que cet homme est un écrivain d’origine Malienne qui a reçu en 1968 le Prix Renaudot pour Le devoir de violence.

Très vite, il fut accusé de plagiat. Discrédité, il retourna au Mali en 1970, devint marabout et se fit oublier... à tel point qu’on le déclara mort dix ans avant son décès !

Est-il le fameux T.C. Elimane, l’auteur de l’oeuvre mythique écrite en 1938 : « Le Labyrinthe de l’inhumain » au coeur du roman de Mbougar Sarr ? En tout cas, il en fut certainement le modèle.

Et c’est bien la première chose qui fascine dans ce Goncourt, à savoir la façon dont l’auteur fait de cet homme magnétique un mystère, une énigme, une ombre.

En effet, T.C. Elimane est la quête centrale de l’oeuvre : tout converge vers son absence, son effacement, sa disparition.

Qui est-il ? Où est-il ?

Tous s’interrogent. Tous émettent des hypothèses. Il est au coeur du dispositif narratif : les voix que l’on entend se confient, racontent, témoignent, révèlent, confessent... Il a été vu ici, là, mais était-ce bien lui ? Personne ne sait. Sa trace s’est effacée. Où se cache l’écrivain de génie ? L’envoûtant T.C. Eliman ? Pourquoi a-t-il disparu ? Pourquoi se cache-t-il ? Est-ce parce qu’on l’a accusé de plagiat ? Est-ce parce qu’il a jugé que son œuvre n’avait pas été bien comprise ?

En 2018, 80 ans plus tard, un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye lit « Le labyrinthe de l’inhumain.» Fasciné par ce roman, il part en quête de cet écrivain fantôme, interroge, écoute…

Les témoignages se croisent, les pièces du puzzle tentent de coïncider. Mais les propos recueillis sont fragmentaires, faux, imaginaires, empreints de la plus grande passion ou de la plus terrible colère. Et les gens, bavards, causent des nuits entières jusqu’à l’aube, imaginent, affabulent. On ne saura pas. Ils font chacun, par leur discours, œuvre de littérature, créent le mythe.

Parfois, il faut bien le dire, on ne sait plus qui parle. Les mots tiennent tout seuls, tourbillons, vertige, ivresse, la logorrhée se fait personnage, elle prend corps, elle a toutes les formes, tous les aspects. Sur la pointe des pieds, elle va chercher le mot rare, joue l’érudition, tout en plongeant volontiers dans la fange avec l’emploi de termes familiers ou vulgaires.

La langue est celle du griot, l’artisan du verbe, l’éveilleur de conscience, la voix des esprits, qui ne s’arrête jamais de conter… Elle saoule, enivre, sature, nourrit. Elle produit le vertige, le ravissement, le saisissement. Elle vous pompe, vous vide. Elle ne s’arrête jamais. Le livre fermé, vous l’entendez encore.

À la fin, vous n’êtes plus rien comme si vous sortiez d’un songe.

Il vous faut pourtant retourner au rivage, quitter l’envoûtement, vous défaire du charme. Reprendre pied, dans la vie réelle. Pas simple.

Je me suis laissé porter, je n’ai pas toujours cherché d’où venaient les voix. J’ai plutôt tenté de comprendre ce qu’elles disaient : elles m’ont parlé de littérature africaine et de sa réception en France, elles m’ont hurlé le désespoir de ceux qui ont le sentiment de n’être pas lus correctement, de n’être pas compris, elles se sont fâchées très fort au sujet de ces livres dépourvus d’écriture, de style et qu’on appelle malgré tout « œuvres littéraires ». Elle m’ont dit aussi que certains écrivains noirs s’étaient perdus à vouloir enfiler des costumes d’hommes blancs, en cherchant à tout prix à être reconnus dans les cénacles européens. Inutile complaisance...

Certains sont partis pour cela, ils ont quitté leur mère, comme Perceval, sans se retourner.

Et l’on sait où cela mène...

Ils ont abandonné père et terre, ont erré, comme on erre quand on veut conquérir un Occident que l’on imagine accueillant et souverain. Aveuglés par leur désir de reconnaissance, leur grande naïveté et leur jeunesse, ces jeunes écrivains noirs ont été incapables d’entrevoir qu’ils resteraient à jamais des étrangers et que si un jour acceptation il y avait, elle ne serait que passagère et au fond, illusoire.

Et puis, rejetés car au fond incompris, seuls à jamais, ces écrivains à l’écriture unique, singulière, inouïe, insolente et libre ont renoncé, sont revenus au pays pour se réfugier dans le silence et mourir.

Doit-on absolument répondre à la vocation de la littérature et ce, à n’importe quel prix ? Pourquoi, pour qui et de quel lieu écrit-on, dans le fond, quand on écrit ? Pour chercher la gloire en Occident ? Écrit-on du lieu où l’on est ou du lieu où l’on a vécu son enfance ? Et avec quelle écriture est-ce possible, quelle voix ? Celle du pays où l’on vit ou celle du pays d’où l’on vient ? Finalement, la seule terre d’accueil de ces écrivains africains n’est-elle pas la littérature, seul lieu de refuge, seul endroit où aller, où garder quelques traces du pays natal ?

Peut-être, la voix de Sarr donne-t-elle quelques éléments de réponse ici... Ne dit-elle pas que si l’on veut partir, il faut surtout ne rien renier, refuser la moindre concession, ne pas chercher à être un autre, ne jamais détourner la tête au risque d’oublier son passé, ses racines ?

Seule façon d’être vrai et honnête.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront », écrit R. Char dans « Rougeur des matinaux ».

Le temps est arrivé où c’est enfin possible.

Puisse-t-il durer, ce temps-là …




dimanche 14 novembre 2021

Changer: méthode d'Édouard Louis


Éditions Seuil
★★★★★

 Édouard Louis est ce que l’on appelle communément un « transfuge de classe » : né dans une famille très pauvre du nord de la France, il parvient à s’extraire de son milieu grâce à l’école. En effet, pour suivre une option théâtre qui n’est pas enseignée dans le lycée le plus proche de son domicile, il doit quitter la maison et devenir pensionnaire, ce qui l’a « sauvé », serais-je tentée d’écrire. Il rencontre alors Elena, une jeune fille de bonne famille qui lui fait découvrir la façon dont on vit chez les bourgeois. Il s’imprégnera de tous les mots qu’elle prononce, imitera ses moindres gestes, retiendra le plus petit conseil. Avide de s’éloigner de ce milieu dans lequel il ne se reconnaît pas, il amorce une métamorphose acharnée et volontaire qu’il poursuivra longtemps jusqu’à l’ultime perfection. Tout son être sera ainsi soumis à une révision : il lui faudra mesurer ses gestes, se tenir correctement à table, parler moins et moins fort, manger mieux, plus léger, plus sain, s’habiller, marcher, rire autrement… Le corps aussi devra passer à la moulinette de l’embourgeoisement : les dents d’abord qui devront être alignées, les cheveux dont il faudra redessiner l’implantation… Quant à l’esprit, autant dire que tout est à construire : il faut avaler Derrida et tous les autres, forcer si ça ne rentre pas, mettre le paquet, lire et relire, inlassablement… Le concours de l’ENS réussi, on entre alors dans la cour des Grands. On a les codes, le pass, le sésame ouvre-toi…

Comme l’indique le titre, le changement est méthodique, systématique, organisé, discipliné, minutieux, volontaire, obstiné. Un travail de chaque instant.

Jusqu’au nom. Eddy Bellegueule n’est plus. Vive Édouard Louis.

« Changer : méthode » est un récit fascinant et terrible. Fascinant parce qu’il montre à quel point nous ne sommes que constructions, produits de notre milieu, de là où l’on vient. Terrible parce que finalement, on a beau tout changer, devenir un autre, s’éloigner le plus possible de notre point de départ, il semble que quelque chose (des racines peut-être ?) nous retienne à jamais prisonniers de nos origines…

Un texte essentiel, extrêmement fort et très touchant : le portrait d’un homme qui mesure l’écart entre ce qu’il était et ce qu’il est devenu : un étranger à lui-même et dans le fond, un être malheureux.


 

samedi 30 octobre 2021

Chevreuse de Patrick Modiano

★★★★★
Édition Gallimard

J'ai fait une énorme bêtise, une grosse bourde, un impair irréparable…

J'ai terminé « Chevreuse » il y a cinq jours et là, maintenant, au moment de commencer ma chronique, je me rends compte que j'ai complètement oublié le sujet du livre. Et quand je dis « complètement », ce n'est pas un effet de style, ni une posture modianesque !

Pas grave, me direz-vous, et vous aurez sans doute raison. On s'en moque totalement du sujet. Ce qui compte, c'est l'atmosphère. Et dans ce 44e roman, franchement, on est servi ! J'ai lu je ne sais où que dans sa jeunesse Modiano avait été un éthéromane assidu. Je ne sais pas si ceci a à voir avec cela (attention, je plaisante, hein, j'adore Modiano, j'ai moi-même la tête comme une passoire sans jamais avoir rien consommé - enfin, pas grand-chose...), mais franchement, dans ce dernier roman, son personnage (dont j'ai oublié le nom) semble atteint d'un Alzheimer +++ qui frise quasiment la parodie, un délice!

Il erre comme un somnambule dans les rues parisiennes, se demande « jusqu'à quelle limite on peut rêver sa vie », oublie le nom des gens, les confond, compose des numéros de téléphone à la « Auteuil 15.28 » au lieu des sept chiffres attendus (se désole d'ailleurs de la disparition de l'indicatif des anciens numéros qui permettait de savoir dans quel quartier on appelait « et cela facilitait les recherches »). Dans son esprit, les événements se superposent, les lieux se mélangent ou disparaissent de l'espace, voire des cartes : « tous les points de repère s'étaient effacés avec le temps, de sorte que ces deux événements, vus de si loin, lui paraissaient simultanés, et même finissaient par se mêler l'un à l'autre, comme deux photos différentes que l'on aurait brouillées par un processus de surimpression. » Le passé revient sous forme d'éclats épars et opaques : « un détail en ramenait parfois d'autres dans sa mémoire, agglutinés au premier, comme le courant ramène des paquets d'algues en décomposition», les noms propres ont encore quelques résonances familières et lointaines, « il ne comprenait pas qui étaient exactement ces gens, et les explications de Camille manquaient de précision », les pages des agendas restent blanches, on peut téléphoner aux renseignements quand on ne sait pas, quand on ne sait plus... Les sensations sont-elles celles d'autrefois ou d'aujourd'hui ? Difficile de savoir : « Il se demandait s'il avait bien dit sur le moment : « Je n'ai jamais vu un printemps aussi beau à Paris », ou si ce n'était pas plutôt le souvenir de ce printemps-là qui lui faisait écrire ces mots aujourd'hui, cinquante ans après. Il y avait de fortes probabilités qu'il n'ait rien dit du tout. » La mémoire semble définitivement perdue, l'enfance s'estompe tout à fait : l'on atteint un degré supplémentaire dans l'oubli et la nostalgie s'empare des lieux, des êtres et des choses… Même la lumière n'a plus la même intensité…

C'est très beau, très triste aussi…

« À cette époque, il n'avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu'il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s'était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu'après tant d'années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui. »

Cette musique, je ne m'en lasserai jamais...


 

vendredi 29 octobre 2021

Le Voyage dans l'Est de Christine Angot

Éditions Flammarion
★★★★★

Dans un premier temps, je me suis dit que j'allais relire une fois de plus le même livre.

L'inceste, les viols du père.

Si je comprenais bien pourquoi il était impossible à l'autrice de parler d'autre chose, (« Quand vous écrivez, c'est toujours parce que vous pensez qu'il y a quelque chose qui n'est pas compris » dit-elle dans une interview récente), pour autant j'y allais un peu à contrecoeur. Je pensais bien naïvement que tout pouvait être dit, un jour, sur ce sujet. Mais j'ai senti très vite que le projet n'était plus tout à fait le même, l'angle d'attaque différait, l'approche était tout autre. Je me trouvais face à une tentative de reconstitution, à une volonté viscérale de retrouver l'ordre des choses, les mots précis, les lieux exacts, les gestes réels. Pour mieux comprendre, mieux analyser, mieux cerner. Pour que tous les événements soient sus, que rien ne glisse dans l'oubli, que rien ne risque l'effacement, l'omission, le pardon.

Les faits sont là, rappelés, restitués, redits, inlassablement : une rencontre tardive, à l'âge de treize ans, avec un père fascinant : traducteur auprès des institutions européennes, il est riche, beau, élégant, c'est un intellectuel qui parle trente langues, lit les journaux. Il sait tout, a un avis sur tout. Christine n'est rien. Sa mère n'a pas fait d'études et n'a pas beaucoup d'argent. Elle le dit à sa fille : tu tiens de lui. Et elle s'en rend compte très vite, la fille, qu'elle est comme son père, qu'ils se ressemblent. « Nous sommes proches, semblables, identiques quelquefois. » Elle l'a rencontré tard et ne veut pas le perdre une seconde fois. Risquer de vivre un second abandon : surtout pas. Dire non, ce serait prendre le risque de le décevoir, de l'attrister. Et s'il ne revenait pas ?

Le père va donc profiter de son pouvoir en exerçant pleinement sa domination. Faire « ça » avec elle, sa fille, n'est-ce pas l'exclure en tant que telle ?

Christine Angot reprend les faits, elle veut savoir, elle veut dire, encore et encore, parce qu'il manque quelques pièces au puzzle. Dire, c'est refuser de se soumettre. C'est dans l'espace de la parole, le lieu même de la littérature qu'elle pourra s'échapper, s'autoriser un espace de liberté.

Elle reprend contact avec son ancien conjoint, l'interroge. Elle se remémore ce jour où elle a voulu déposer plainte ; ce jour où on lui a dit que l'affaire se conclurait certainement par un non-lieu. Elle se souvient que ces mots « non-lieu », pour elle, n'étaient pas possibles. Elle ne pouvait pas risquer de recevoir cette réponse de la société. À l'époque, il lui aurait fallu des témoins, elle n'en avait pas. Elle a donc renoncé. Elle n'a pas pensé que cet ancien conjoint, Claude, savait : il avait entendu le père et la fille, il aurait pu parler. Pourquoi n'y a-t-elle pas pensé ? Pourquoi n'ont-ils pas pensé, tous les deux, à dire ? Sa mère aussi savait. Tout le monde savait et s'était tu dans une forme de collaboration silencieuse et passive.

Le père, dans toute son insupportable arrogance, son odieux despotisme, son orgueil démesuré lui avait conseillé de raconter : « Tu devrais écrire sur ce que tu as vécu avec moi… C'est intéressant. C'est une expérience que tout le monde ne vit pas. » Mais attendez, il va encore plus loin ce père : faisant preuve de la plus totale indécence, il lui donne des conseils de style, d'écriture : « Il faudrait que le lecteur s'interroge, qu'il se demande s'il est dans le rêve, dans la réalité, que ce soit un peu incertain, un peu à la manière de Robbe-Grillet. Tu as lu son dernier roman, « Djinn »? »

C'eût été bien commode, ce flou artistique ! Il s'agit bien plutôt maintenant de ne rien oublier, de dire, dans une langue personnelle , claire, nette, crue, une réalité violente, brutale, sordide.

La littérature comme seul espace de résistance, de lutte, comme seul lieu où vivre, où rester en vie…

Fort, très très fort.


 

mardi 26 octobre 2021

Hors gel d'Emmanuelle Salasc

★★★★★
Éditions P.O.L

Si l'on devait résumer le livre d'Emmanuelle Salasc par une figure de style, ce serait l'énumération. Oui, l'énumération de ce qui n'est plus, de ce qui est interdit, coupable, hors-la-loi. Nous sommes en 2056 et il a fallu prendre des mesures drastiques pour protéger la terre contre la folie des hommes. Parfait, me direz-vous, il était temps. De toute façon, avions-nous le choix ? Non, certainement. En tout cas, rien n'est plus possible, rien n'est plus permis. Terminée la rigolade. Une nouvelle dictature s'est imposée : l'écologie. Limite si l'on ne s'excuserait pas de vivre. Une écologie radicale qui a imposé une « morale environnementale ». Oubliez les libertés individuelles. Un bain de trop et t'es mort. Tout est réglementé. Le capitalisme a su s'emparer du mouvement, le faire sien. La belle aubaine ! Même la montagne où vit la narratrice est surveillée de près : si tu te baisses pour cueillir ou ramasser quoi que ce soit, l'amende qui te tombe dessus te calme à jamais. Big brother is watching you. « Quelle fleur, quel oisillon, quelle coquille ébréchée, quelle racine, quel rongeur, quel nid, quel vol, quel pétale, quel sabot, quel prédateur, quel regard, quelle proie, quelle brise, quel camouflage, quel souffle, quel foehn, quelle plume tombée, quel flocon, quelle pluie, quelle fonte, quelle sente, quel sentiment, quelle écorce, quel murmure, quel dérapage, quelle pierre, quel hurlement se dérobe à la surveillance, aux prévisions, à la collecte des données. »

Et puis, il y a ce glacier qui risque à tout moment de céder, emportant les gens, les bêtes, les maisons… Un danger constant, une épée de Damoclès qui pèse sur les habitants en contrebas. Un accident a déjà eu lieu, autrefois. Et ça pourrait bien se reproduire. Alors, quand l'alarme sonne, il faut tout quitter et rejoindre les points de rassemblement. « Hors gel » est l'histoire de cette montagne « qui dévisse », où tout glisse, tout dérape, tout dévale. La fonte du permafrost produit des érosions, des écroulements, des avalanches. Alors, on tente de reprendre le contrôle, de maîtriser : on encadre, on inspecte, on vérifie, on calcule, on sonde, on quadrille.

Et franchement, si c'est nécessaire, ça ne rend pas heureux.

Mais « Hors gel » raconte aussi une autre histoire, une autre menace, un autre danger qui risque à tout moment d'exploser et de détruire toute la famille : Clémence, la sœur jumelle de la narratrice, Lucie. Elle est l'insoumise, la rebelle, la terreur, la folle, celle qui part, se drogue, se prostitue même peut-être, celle que l'on tente de protéger, celle à cause de qui Lucie n'a jamais vraiment vécu. « L'enfant que je portais alors, l'enfant que je porte à vie, c'est la peur, c'est ma sœur. » Les deux sœurs ont cinquante ans maintenant, Clémence est revenue après trente ans d'absence et l'alarme qui retentit n'est peut-être pas un simple entraînement...

« Hors gel » est un texte puissant, bien noir, à la fois dystopie écologique (avec une vraie dimension scientifique) et thriller familial. Tout s'effondre, se rompt, s'écroule et ce qui survit ne semble pas en avoir envie. On peut tenter de tout maîtriser, les hommes (en les enfermant, en les enchaînant, en les fichant), la nature (en la contrôlant, en la surveillant, en la neutralisant ) mais le risque, le vrai risque peut-être, c'est de perdre la joie, la lumière, l'enchantement.

Et la poésie aussi…