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mardi 7 mars 2023

D'images et d'eau fraîche de Mona Chollet

Édition Flammarion
★★★★★

 Lire le dernier essai de Mona Chollet, c’est plus que jamais retrouver une copine dont on se sent proche, une fille qui nous ressemble, nous comprend et nous éclaire sur ce que l’on est, ce que l’on cherche et ce que l’on cache... Bref, elle nous révèle à nous-même ! Vaste programme, me direz-vous, mais c’est vraiment ça !

Dans « D’images et d’eau fraîche », Mona Chollet avoue sa passion obsessionnelle pour les images de tous ordres (tableaux, photos, dessins) qu’elle va littéralement piquer un peu partout sur Internet pour nourrir sa collection personnelle stockée entre autres sur Pinterest. Pourquoi un tel désir de rassembler des images ? Eh bien simplement pour le plaisir de les contempler, de s’émerveiller, d’en admirer la beauté, source d’un bonheur sûr et toujours renouvelé qui lui fait « battre le coeur » à la façon des « Notes de chevet » de Sei Shônagon (textes incroyables d’une dame de compagnie de l’Impératrice dans le Japon du XIe siècle que je vous recommande chaudement!) D’où cette nécessité quasi vitale de « posséder » l’oeuvre d’une manière ou d’une autre, de l’avoir à soi, pour soi, sous le coude à tout moment. De la faire sienne parce qu’elle est « nous ». Dans ces moments de contemplation, l’essayiste dit ne plus chercher à s’instruire, à réfléchir en tant que sociologue. Elle s’adonne corps et âme à l’émotion, déserte le quotidien trop lugubre, fait un pas de côté, oublie momentanément l’actualité, souffle, s’aère, respire et jouit. La collection d’images est comme un abri, un refuge, un lieu douillet que l’on aimerait habiter, d’où notre intérêt (le mien en tout cas) pour les photos d’intérieur. Comme Barthes, devant certaines images, elle se sent (avec un peu de culpabilité) « sauvage, sans culture » : elle s’adonne au Beau et oublie momentanément son esprit critique, son regard de sociologue. S’opère comme une fusion entre l’image et elle qui annule donc toute distance critique.

Collectionner des images, c’est aussi une façon de dire qui l’on est à travers ce que l’on aime. Une collection d’images qui révèlent l’être intérieur : regardez et vous verrez qui je suis. Point n’est besoin de mots. Je suis l’« Ange oublieux » de Paul Klee, une enluminure germanique du XIXe siècle représentant l’Arche de Noé, une photo de Susan Sontag dans son bureau en 1968. Je suis Mona Chollet. Et vous qui êtes-vous ?

Un essai sensible, intelligent et très facile à lire. En plus, c’est aussi un livre d’art car l’autrice nous donne à voir une partie de sa précieuse collection à travers de magnifiques reproductions. J’ai vraiment adoré !


 

lundi 27 février 2023

Les Sources de Marie-Hélène Lafon

 

Édition Buchet-Chastel
★★☆☆☆

 J’ai connu Marie-Hélène Lafon avec « L’Annonce » (prix des libraires en 2010) et son écriture m’avait immédiatement séduite. Et à en relire rapidement quelques pages, je trouve que cette écriture avait, à cette époque, un souffle, une vigueur, une forme d’impertinence qu’elle a perdue. Pour aller droit au but, j’ai été vraiment déçue par la lecture de ce dernier roman « Les Sources » et je comprends mal l’enthousiasme qu’il a suscité. La phrase, certainement pour dire l’ennui, le silence, se veut simple, sobre, dépouillée. Mais je finis par la trouver terne, trop sage, trop tenue surtout quand elle sert un sujet comme celui de la violence conjugale. Parfois certaines formules se veulent crues mais l’on a l’impression que cette brutalité soudaine est fausse, fabriquée, pesée, placée là parce que c’est le moment et dans le fond, ce vocabulaire, on ne le sent pas sien. Disons-le franchement : le sujet ne convient pas à l’autrice. M-H Lafon me semble s’être emparée d’un thème dans l’air du temps, mais elle ne parvient pas à en exprimer toute l’horreur, toute l’abomination. Elle lâche ici et là quelques mots plus durs. Mais ça ne prend pas. Tout est trop bridé, réfléchi, irréprochable dirait-on. Trop classique peut-être. Et l’on sait que ce texte, on l’oubliera bien vite.  




dimanche 5 février 2023

Je serai jamais morte de Fabien Drouet

Éditions Les Lisières
★★★★☆

 Et, hop, une de plus, dans ma besace… Je les collectionne les histoires de grand-mère, il faut dire, j’adore ça… Tiens je me souviens de « La grand-mère de Jade » de Frédérique Deghelt… qu’est-ce que j’avais aimé ce roman… Dans tout ça, c’est sûr, je dois rechercher celle que j’aimais tant… Bon, en tout cas, la mémé de l’auteur, Fabien (Fabé), elle n’est pas piquée des vers. Un sacré caractère comme on dit ! Celle qui pense que « les vieux, ça devrait mourir avant d’être vieux », a bien fait de tenir le coup parce que franchement, elle est marrante et attachante avec son franc-parler, ses remarques pleines de vérité, sa parlure bien à elle et son p’tit côté intrusif… Un vrai personnage de roman… Mais attention, ne lui dites pas ça, elle refuse le statut de « personnage inventé » même si elle admet qu’elle a quelque chose que les autres n’ont pas … Mais quoi ?

Des petits récits, des bribes d’existence qui alternent entre le passé, une enfance à Oujda au Maroc, un mari chef de gare et toujours à l’heure pour aller tailler une p’tite bavette avec la voisine… et le présent plein de fantaisie et de petits problèmes qui cassent bien les pieds : tiens, la télécommande qui ne marche plus par exemple (manquerait plus qu’on manque « Questions pour un champion »!), le whisky qu’on prend pour du vin, les regrets pour le charcutier de l’Intermarché de Meyzieu (ohhh, les rillettes!), le titre « Mes années passées » qui aurait été un bien meilleur titre que « Je serai jamais morte » (là, je suis pas sûre, mémé, vraiment pas sûre...), tous les canards tués pour rien à cause de la grippe aviaire et que l’on n’a même pas pu manger….

Heureusement, il y a le petit coup de pinard et les tandooris/ frites qui remontent le moral !

« Tu les racontes à personne ces histoires parce que si…. Non mais si, tu peux les écrire finalement c’est bon ils sont tous morts. »

Un récit sensible, tendre, vivant où la poésie vient se glisser très souvent au détour d’une phrase… par petites touches. Enfin, c’est juste mon ressenti parce que pour Mémé : « personne a jamais aimé pour de vrai les poèmes d’ailleurs, c’est pas vrai ce que je dis ? »

Pure vérité, Mémé, pure vérité !

En tout cas, Mémé, poésie ou pas, c’est réussi et c’est un rudement beau portrait ! Il y en a qui ont de la chance !


 

lundi 30 janvier 2023

Blanc de Sylvain Tesson

★★★★★
Éditions Gallimard

 Bon, allez, on rassemble piolets, cordes, crampons,  peaux de phoque, couteaux à glace, boussole, cartes et l’on s’enfonce dans la matière, la substance, le blanc, l’effacement, la virginité, en un mot, la beauté . Le rêve ? Pas vraiment : il fait un froid horrible, on ne voit rien, on risque à tout moment de se retrouver coincé sous une avalanche et le soir, la température du gîte oscille entre 1° et 5° (et l’on est très content quand on a 5°…) Franchement, c’est un bonheur de lire les crapahutages du gars Tesson surtout quand on est bien au chaud sous sa couette. Il est incroyable ce type : il faut imaginer un Pascal en vadrouille, un La Rochefoucauld alpiniste. Il parle comme un philosophe ou un moraliste du 17e. Il est le « mariage … entre le muscle et l’âme, la vie sauvage et les raffinements de l’esprit.» Il nous invite aux « noces de la plume et du piolet.» C’est délicieux, on se régale. On n’avait pas forcément imaginé qu’il existât des intellectuels sportifs, des athlètes poètes. Avec Tesson, on est servi. D’ailleurs, dans le fond, le blanc sert à ça : penser, méditer, refaire le monde. On peut aussi réciter des poèmes, chanter, penser à des visages, ou selon l’altitude, revoir son Histoire de France : à 1100 mètres, on côtoie les chevaliers de la Table Ronde, à 1700 mètres, on révise son Louis XV. Et puis, « la moindre course dans la montagne dissout le temps, dilate l’espace, refoule l’esprit au fond de soi. » C’est moins cher qu’une thérapie. Plus risqué aussi. Quoique… Et puis, savoir où aller, ça occupe. Le mouvement, toujours le mouvement… Avancer, avancer. Savoir par où passer. Impossible de se poser. Si on ne bouge pas, on y reste. La vie est en jeu. Évidemment, il faut des heures pour faire quelques mètres. Dans un sens, c’est mieux pour méditer, plonger en soi... Et puis le soir, on est content de trouver un feu de cheminée, un coin où dormir et une assiette de soupe. C’est le paradis. « Mais l’homme est ainsi fait que pour apprécier l’amitié d’un poêle à bois, il lui faut d’abord skier entre les avalanches.» Que c’est agréable de n’avoir rien et de n’être rien. L’homme moderne en est réduit à cela. Le temps de la vacance. Faire l’expérience du rien. Quitte à en mourir. C’est en frôlant la mort que l’on se sent vivant…

Un bon bouquin... On n’est jamais déçu avec Tesson. Il est intelligent, lettré. De bonne compagnie. Il a un sacré besoin de s’agiter. Ah le fameux divertissement… Chacun le trouve où il peut. Moi, je crois que tout ce blanc me donnerait un sacré cafard… Pas vous ?


 

jeudi 19 janvier 2023

Un chien à ma table de Claudie Hunzinger

Éditions Grasset
★★★☆☆

 Elle est sympa ma belle-sœur, mais il y a des limites, et le jour de Noël, elle les a franchies. Clairement. Imaginez : je déballe mon paquet et je découvre le dernier livre de mon adorée Claudie Hunzinger. Que je vous confie une chose : Claudie et moi, c’est une longue histoire, des mails échangés, des livres qu’elle m’a envoyés et tout et tout… et même, des excursions en montagne dans les Vosges des journées entières avec mes gosses pour trouver la fameuse Survivance. Bref, Claudie, c’est sacré. Et voilàtipas que ma belle-sœur balance : « ah, ce livre, je l’ai pas aimé, je l’ai abandonné à la page 60… » Alors, là, j’avale (de travers) ma bouchée de saumon et hurle : « non mais attends, Céline, faut que tu relises, c’est pas possible, tu devais être malade, fatiguée surbookée, en dépression… Ah non, non, reprends-le s’il te plaît... » le tout avec trémolos dans la voix …

Bref.

Tendue j’étais.

Et tendue je suis car… Ben oui, je suis déçue. Allez, ça m’arrache la g….. de le dire mais, c’est comme ça… Évidemment, j’ai aimé retrouver l’ambiance petite baraque dans la montagne, lecture, thé, coin du feu, balade dans la nature, observation des bêtes etc etc.… J’adore lire ces trucs-là (plus les lire que les faire d’ailleurs) mais là, ma Claudie, pffffff, c’est trop : oui, t’en fais trop dans le genre, on se coupe du reste de l’humanité pourrie, on se protège, on évite de mettre un pied dans le monde dégénéré des humains, on les regarde de loin avec les jumelles en jurant ne plus jamais les fréquenter, ces êtres incultes et pervertis… Tu vois, ma Claudie, j’aime trop les gens pour lire ça. Oui, je sais, l’ère anthropocène, quelle galère... la société de consommation, c’est naze, on ne lit plus, on se vide la tête avec nos portables, on n’apprend plus de poèmes, on bouffe les animaux, on va traîner dans les centres commerciaux quand il caille dehors, on ne sait pas reconnaître les différentes espèces d’arbres et d’oiseaux. Ils sont nuls, les gens, Claudie, je sais, mais tu vois, je me sens appartenir à ce qu’ils sont. Je veux être parmi eux, partager leurs galères, leur misère, leurs souffrances, leur petit quotidien merdique. Je ne veux pas les observer de loin à la jumelle, je veux en faire partie. Je ne te suis pas, ma Claudie, dans ce détachement extrême, je ne tiens pas à être sauvée. Je veux faire avec. Avec eux. Alors, je n’ai pas vraiment adhéré à ton propos dans ce livre, même si tu parles toujours aussi bien de ton rapport viscéral à la nature et aux bêtes. Mais il m’a semblé que tes paroles étaient un peu trop (pour moi en tout cas) portées par l’air du temps… écolo, végano, bobo, écoféministe, antipatriarcal, anticapitaliste, antispéciste et non-genré (bien sûr!)… Les confinements ambiance pré-apocalyptique, c’est pas pour moi. Je ne me complais pas dans les marges. Je ne crache pas sur le genre humain. Si l’on doit s’en sortir, c’est ensemble, pas chacun planqué dans son trou.

Allez, j’arrête là. J’espère que tu ne liras jamais mes mots, ma Claudie … Porte-toi bien et viens nous voir… Tu verras, on n’est pas si méchants que ça…  


 

mercredi 13 juillet 2022

Le Mage du Kremlin de Giuliano Da Empoli

Éditions Gallimard
★★★★★

 Vadim Baranov, le mage du Kremlin dont on écoute les confidences tout au long de ce récit, ressemble fort à Vladislav Sourkov, conseiller de Poutine pendant une vingtaine d’années avant de disparaître on ne sait où… Un homme très intéressant : issu d’une vieille famille aristocratique russe, il s’inscrit à l’école d’art dramatique de Moscou, écrit des chansons pour un groupe de rock gothique (c’est un fan de rap!), publie des romans, devient producteur de télévision grâce à l’oligarque Boris Berezovsky (lui-même patron des télévisions nationales.) Cherchant un remplaçant pour Eltsine, Berezovsky dégote une petite frappe du FSB (ex KGB) : un certain Poutine : « un blond pâle aux traits décolorés, portant un costume en acrylique beige... » Il lui présentera Baranov-Sourkov qui deviendra immédiatement son conseiller, son éminence grise et les deux hommes ne se quitteront plus.

Il est donc question dans ce roman de la montée au pouvoir de Poutine dont on a un portrait saisissant. Mais ce qui fait aussi l’intérêt de ce roman particulièrement clairvoyant, c’est que l’auteur a très bien compris ce qu’est l’âme russe et la culture slave …

Lire ce roman ne laisse aucun espoir : Poutine apparaît comme intraitable, prêt à tout et surtout à aller jusqu’au bout. Il déteste l’Occident qu’il trouve bassement matérialiste, dépravé et nul. Une espèce de supermarché géant dans lequel erre une bande d’écervelés (nous!) pervertis par le fric, abrutis par les réseaux sociaux et dont le seul idéal est de réunir suffisamment d’argent pour s’acheter un lave-vaisselle. Le mépris de Poutine est incommensurable. La culture américaine ? « une dé-civilisation qui a rendu impossible la véritable grandeur pour garantir un Happy Meal à tout le monde. » Lui, il veut un État fort, vertical (seule façon de garantir l’ordre), il souhaite tout commander, tout contrôler, d’où la nécessité d’éloigner (ou de faire disparaître) les oligarques qui auraient pu lui faire de l’ombre. Il veut aussi faire oublier la parenthèse libérale et mafieuse des années 90 dominées par les banquiers et les top models ; faire oublier que Boris Eltsine était sur le point de « transformer la Russie en une succursale low cost de l’hospice américain.» La richesse du pays, c’est l’Etat qui doit la détenir. Il fait preuve de toute la mauvaise foi possible et imaginable, est prêt à tous les mensonges, à tous les crimes. Sentant que la grande Russie part en lambeaux, qu’elle se décompose petit à petit en s’occidentalisant (le cauchemar), il veut réagir vite. Selon lui, la terre russe est vouée à un agrandissement permanent. C’est quasi existentiel… Il ne reste plus qu’à agir.

Lire ce roman, c’est se dire à chaque page : là, on est dans la fiction, hein ? Ce n’est pas possible autrement. Eh bien, si, c’est possible. Ce que l’on croit impensable a eu lieu : en 99, cinq attentats contre des immeubles, 290 morts attribués selon les autorités russes à des indépendantistes tchétchènes, puis l’annexion de la Crimée, l’intervention militaire dans le Donbass, une guerre contre les « nazis ukrainiens », des enlèvements, des empoisonnements, des emprisonnements, des tonnes de mensonges, une manipulation constante grâce notamment aux réseaux sociaux… Dans les coulisses du pouvoir, tous les coups sont permis… Et dire qu’on a appelé cet Etat une « démocrature »… À hurler de rire, vraiment ! Poutine est prêt à s’entourer de n’importe quels gros bras nostalgiques. Les personnages réels qui traversent ce roman ressemblent à des héros de fiction façon Limonov : pêle-mêle artistes, skinheads, motards, religieux, anarchistes, hooligans… Prenez par exemple les « Loups de la nuit », le club de motards avec à sa tête Aleksandr Zaldostanov dit « le chirurgien »… On n’y croit pas… Eh bien si, ils existent et ont même des responsabilités politiques. On rêve. Une bande de nationalistes homophobes et sexistes avec lesquels Poutine aime poser ... On est dans Mad Max, vraiment… Ce sont des proches de Poutine, actifs dans le Donbass et en Crimée et rois de la propagande pro-Poutine... Glaçant !

Allez, je vous conseille cette lecture vraiment passionnante, un texte superbement écrit… Et je termine en vous renvoyant aux pages 255, 256 où il est question de l’opposition entre l’éclairage russe « les lumières d’en haut » et l’éclairage suédois « les lumières d’en bas » : génialissime !

                                        



 

vendredi 10 juin 2022

Du côté de chez Swann de Marcel Proust

Éditions Folio
★★★★★

 Je ne sais pas pour Marcel (on se tutoie maintenant, on vient de passer une semaine ensemble!), mais moi, je n’ai pas perdu mon temps ! Assignée à résidence à cause d’une sale labyrinthite qui me donnait l’impression d’être plutôt un personnage kafkaïen que proustien, je me suis replongée dans « La Recherche ». Ben voui ! J’ai même pris la décision de tout relire et d’essayer d’y comprendre quelque chose ! (Je n’ai peur de rien !) Alors voilà, j’ai noté deux trois réflexions que je vous livre (vous avez hâte, je sais), dont on pourrait discuter (n’hésitez pas à partager votre point de vue!) et surtout, je me suis dit qu’elles pouvaient (éventuellement) me permettre une entrée dans l’oeuvre, histoire de ne pas m’y aventurer sans lampe frontale… Ici, je parle surtout de la partie intitulée « Combray ». Allez, on se lance ? Promis, après la lecture de cet article, si entre la poire et le fromage, la discussion tourne sur « La Recherche », vous aurez de quoi tenir jusqu’au café !


Alors, pour commencer, il me semble qu’il y a dans le motif du vitrail (essentiel à mon avis), présent à la fois dans l’église d’Illiers-Combray et le Salon des Dames de Tante Léonie, un éclatement et une opacité qui préfigurent le regard du narrateur sur le monde. « La Recherche » est en effet une tentative de déchiffrement, de dévoilement, d’accès à une vérité toujours en fuite. «… La chose vue par moi, de mon côté du verre, qui n’était nullement transparent, et sans que je puisse savoir ce qu’il y avait de vrai de l’autre côté... » Si on regarde bien, le Narrateur passe son temps à lire le monde, à tenter de l’interpréter, d’accéder à l’essence des choses c’est-à-dire à leur beauté, leur vérité. Il formule constamment des hypothèses, des postulats sur les gens, les lieux, les temporalités, les soumettant à une grille de lecture qu’il fait évoluer au fil du temps et qui s’apparente à différents points de vue successifs sur le monde. Le Narrateur s’efforce donc d’interpréter les signes : il tâtonne, commet beaucoup d’erreurs d’ailleurs, nous entraîne avec lui dans des analyses souvent erronées ou partiales. Il croit percevoir la lumière derrière le verre opaque mais c’est un leurre. Tout est à reprendre, toujours, sans cesse, et il faut attendre que d’autres expériences sensorielles se présentent pour tenter comme le dit M. Raimond de « passer de l’impression à l’expression » (que c’est bien dit!) car évidemment bien sûr, vous vous en doutez, le but de l’entreprise est (roulements de tambour) de parvenir au Graal, c’est-à-dire à l’Art et notamment à l’écriture.

Donc « La Recherche » se présente comme un roman d’initiation, d’apprentissage. Mais l’accès à une éventuelle vérité semble un chemin semé d’embûches et on va voir pourquoi…


Tout d’abord, l’emploi du temps très strict du Narrateur (pauvre Marcel… si j’imposais ce genre de rythme à la maison, ça serait la révolution!) ne lui permet pas de créer véritablement de perméabilité entre les heures de la journée, chacune d’elles enfermant sa propre vérité dans l’espace qui lui est imparti. Cela fonctionne exactement de la même façon pour les lieux : les espaces sont étanches, hermétiques, clos : comment envisager que la promenade du côté de Méséglise (courte et donc souvent effectuée les jours de mauvais temps) puisse croiser celle de Guermantes - plus longue et occupant donc les jours les plus clairs ? On voit bien d’ailleurs ici l’étroite imbrication lieux /temporalités qui accentue encore davantage l’effet de quadrillage. En effet, les lieux comme les temporalités sont morcelés, divisés comme des pièces de puzzle impossibles à assembler et en même temps, chose surprenante, ils peuvent à certains moments se superposer voire se confondre. (Je vois aussi dans les « paperoles » rattachées les unes aux autres, parfois de manière hasardeuse, par Céleste et comme repliées en accordéon, cette même tentative d’accéder à la vérité par ajouts successifs, par petites touches, collages de fragments.) Il suffirait pourtant de réunir les pièces pour qu’un sens apparaisse, pour qu’une unité première (un paradis perdu peut-être?) soit retrouvée. Mais comment ? C’est bien là le problème ! Le morcellement de toute chose provoque chez le Narrateur inquiétude, tourment, souffrance. Prenons l’exemple de l’expérience du train : « je passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et composites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu. » Cette course est le reflet d’une quête, elle est action, volonté, recherche. C’est une expérience difficile, épuisante et souvent stérile : elle ne permet pas d’accéder au mystère des choses. Elle le laisse seulement pressentir : le Narrateur entrevoit une lumière et des signes mais il ne parvient pas à les déchiffrer. C’est l’échec. Il a besoin d’une vue synthétique, globale, totale pour qu’une lecture du monde soit possible et, bien sûr, qu’une écriture puisse advenir. En effet, tant qu’il ne parviendra pas à effectuer cette agrégation/fédération, l’écriture n’aura pas lieu. CQFD.


En effet, comme on vient de le voir, le narrateur a une lecture particulière du monde, une vision fractionnée qui l’empêche de prendre en compte un ensemble, une totalité. Et c’est bien ça le problème ! La synthèse lui est rarement possible, et pourtant, elle est nécessaire à l’écriture, à la captation de l’essence des choses, de leur vérité. Il décrit d’ailleurs cela comme une sorte de handicap qui lui est propre. En effet, à cette vision morcelée de l’univers s’ajoute un moi fragmenté, les deux étant certainement liés d’ailleurs : « ...c’est du té de Guermantes que j’ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu’à se partager chaque journée, l’un revenant chasser l’autre, avec la ponctualité de la fièvre : contigus, mais si extérieurs l’un à l’autre, si dépourvus de moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter dans l’un, ce que j’ai désiré ou redouté, ou accompli dans l’autre. » On observe ici un éclatement du moi qui empêche une compréhension du réel. Face à cet aveu d’incapacité, le Narrateur en vient à formuler l’hypothèse que finalement « la réalité ne se forme que dans la mémoire… les fleurs qu’on me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. » Autrement dit, pour lui, le réel possible n’appartient qu’au passé, il est recomposition, ce qui signifie qu’il est étroitement lié au monde de l’Art et que seul l’Art peut en proposer une représentation possible.


Alors, à quoi ressemblent les lieux réels dans la tête de Marcel? Souvent disjoints, il arrive qu’ils se superposent et donc d’une certaine façon se confondent : lorsque devenu adulte, le soir, le Narrateur entend des aboiements de chien, il se croit sous les tilleuls près de la gare de Combray. Le lieu présent s’efface et laisse place au lieu passé dans une espèce de procédé de surimpression qui n’est pas sans rappeler les formes projetées par la lanterne magique sur le mur de la chambre. Cette superposition crée un autre lieu, composite, irréel, j’allais dire romanesque. En tout cas, apparaît un espace qui n’existe pas, une création liée à une impression, à une expérience particulière. Ici l’unité engendre l’Art, elle permet d’atteindre une forme de Vérité supérieure à celle du réel, trop souvent décevante.

Voici un autre exemple : il est très étonnant de constater qu’il suffise que le père du Narrateur emprunte un chemin différent pour que toute la famille soit perdue, sans repères dans un espace pourtant extrêmement familier et très limité. Le père apparaît dans ces moments-là comme le magicien qui d’un coup de baguette magique retrouve la petite porte de la rue du Saint-Esprit. Cela me semble lié aux représentations que le Narrateur et sa mère ont de l’espace qui dans leur esprit n’est pas segmenté par des routes, des chemins, des directions… Pas de carte, pas de GPS dans leur esprit. Non, ce sont plutôt des lieux-instants, des lieux-paysages, des lieux-sensations, des lieux qui finalement ont plus à voir avec des caractéristiques esthétiques que géographiques. Ainsi, pourrait-on penser que ce point de vue sur le monde favoriserait l’accès à l’Art. Ce n’est pas le cas : les lieux ainsi vécus ne permettent pas d’accéder à la vérité. On verra plus tard que Swann, qui a une vision artistique du monde, (c’est certainement l’homme le plus cultivé de La Recherche) ne fera rien de tout cela. Certainement, parce que cela ne suffit pas.


De même l’onomastique crée dans l’esprit du Narrateur des images, des visions souvent bien éloignées du réel. Prenons l’exemple de Balbec : Legrandin explique que Balbec est un lieu de « tempête en fin de terre ». Swann précise que son église s’apparente au gothique normand. Bref Balbec restera à jamais dans l’esprit du Narrateur un assemblage étonnant et superbe d’architecture gothique et de tempête sur la mer et, comme le fait remarquer R. Barthes dans « Le degré zéro de l’écriture », « Proust et les noms » : Balbec « a deux sens simultanés.» - sans même parler des sonorités (harmonies imitatives) qui pourraient encore conduire le narrateur vers d’autres visions. Avant même de connaître les lieux, le Narrateur va tenter de déchiffrer les noms, de déceler les mystères du monde à travers eux. Il dispose librement de ces noms, personne ne lui en barre l’accès, il va donc y déverser toute la puissance de son imagination. Là, va s’opérer une reconstruction du lieu qui va engendrer une espèce d’entité nouvelle, poétique, artistique.

N’oublions pas que lorsque le Narrateur était enfant, à la demande de sa grand-mère, on ne lui offrait pas des photos des lieux qu’il aurait aimé visiter car elles étaient jugées vulgaires. A la place, Swann lui rapporte des photographies de chefs-d’oeuvre (peintures ou gravures anciennes) afin de placer entre le réel et la représentation du réel le maximum d’« épaisseurs » possibles. Ainsi, la représentation que l’enfant se fait des lieux n’a strictement rien à voir avec les lieux eux-mêmes. Le réel est jugé vulgaire, laid. Il vaut mieux s’en tenir éloigné… L’enfant est élevé dans une forme de rejet, de condamnation du réel. Peut-il faire autre chose que chercher une issue pour accéder au monde ?


Et pourtant, tout se passe comme si certains moments privilégiés avaient le don d’unir, de rassembler le temps et l’espace et ce sont précisément ces expériences-là qui donnent accès à l’Art et donc l’écriture. Prenons l’exemple des clochers de Martinville : tandis que le Narrateur est sur le point de renoncer à être « un écrivain célèbre » parce qu’il ne parvient pas à découvrir ce qui se cache derrière les choses et qu’il perd la volonté de s’adonner à cette recherche nécessitant un effort important, il est invité, lors d’une promenade, à monter à côté du cocher dans la voiture du docteur Percepied. Il aperçoit au loin les clochers de Martinville sous le soleil couchant et une impression l’étreint. « Je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. » C’est peut-être un détail mais à ce moment précis, soudain, l’espace s’annule : alors qu’il croyait les clochers éloignés, la voiture arrive de façon très soudaine devant l’église. Le Narrateur demande immédiatement de quoi écrire. En fait, le mystère de ces clochers, c’est qu’ils offrent au narrateur la possibilité d’accéder à l’écriture. Là, le jeune homme le comprend et il agit immédiatement, en demandant de quoi écrire et en écrivant. En fait, ce ne sont pas les clochers qui détiennent l’essence des choses, c’est l’expérience que le Narrateur fait avec ces clochers, quelque chose qui a lieu dans son esprit, en lui-même. Or, comme je le précisais tout à l’heure, on a l’impression que ces moments privilégiés ne peuvent exister que s’il n’y plus de fragmentation spatiale ou temporelle. Il faut un lieu unique (une abolition de l’espace), un temps unique (une absence de fragmentation temporelle qui a lieu précisément dans les expériences de mémoire involontaire où le présent s’efface au profit du passé .) En effet, l’analogie entre la sensation présente et la sensation passée annule la distance temporelle et permet de « s’affranchir de l’ordre du temps » et d’atteindre l’essence des choses. Et peut-être que ce lieu unique, privilégié, est la chambre, espace clos, lieu de l’écriture, lieu de l’immobilité où toutes les distances sont annulées. Devenu adulte, le Narrateur, lorsqu’il se réveille le matin, ne sait plus ni dans quelle pièce il se trouve ni quelle heure il est. Il est dans un lieu qui pourrait être tous les lieux et hors du temps. Genette précise dans « Figures I », « Proust palimpseste », que « le temps perdu n’est pas chez Proust … le passé, mais le temps à l’état pur, c’est-à-dire en fait, par la fusion d’un instant présent et d’un instant passé, le contraire du temps qui passe : l’extra-temporel, l’éternité. »


Cela fonctionne de la même façon pour les gens : l’imagination du Narrateur s’empare d’eux, les idéalise parfois, les invente, les crée : le cas de Gilberte est particulièrement intéressant. Voici les paroles pour le moins étonnantes du Narrateur : « Si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs… je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. » Quel paradoxe incroyable ! Le Narrateur s’avoue incapable de « réduire en des éléments objectifs une impression forte », autrement dit, sous le poids d’une quelconque émotion, il lui est impossible d’accéder à une vérité qui aurait quelque chose à voir avec une approche objective du réel.

Le Narrateur n’est d’ailleurs pas le seul ne pas comprendre le monde : que connaît-on de Swann ? Chacun en a une vision très partielle donc fausse. Comme le fait remarquer Genette, « tous les personnages de la Recherche sont protéiformes », donc insaisissables. Et ce qui est frappant, c’est que dans la mesure où ils ne sont pas perçus dans une continuité, on est toujours surpris de découvrir soudain ce qu’ils sont devenus. Swann ne supporte plus Odette ? On les retrouve mariés. Ils peuvent même simultanément associer des caractères contraires : être à la fois médiocres et fascinants, doux et violents.

Comme pour les lieux, le Narrateur passe par l’Art pour imaginer les gens : « Mme de Guermantes, que je me représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail » déçoit lorsqu’il la découvre : l’image qu’il s’est faite d’elle ne « coïncide » pas avec le réel, ce qui donne lieu évidemment à une forte déception « c’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes! » Dans le réel, elle n’est pas « colorable à volonté » (j’adore cette expression!), elle est réduite à une image fixe, elle est assujettie « aux lois de la vie ». Dans le monde de l’Art, elle acquiert un prestige, une aura qui disparaît complètement dans le réel.

Le Narrateur pense que l’Art doit lui permettre d’accéder à la vérité. Il est d’ailleurs interloqué lorsqu’il entend dire par son camarade Bloch que « les beaux vers étaient (à moi qui n’attendais d’eux que la révélation de la vérité) d’autant plus beaux qu’ils ne signifiaient rien. » Il attend de l’Art qu’il lui offre non seulement l’accès aux mystères du monde mais aussi qu’il compense une réalité toujours assez décevante.


Je voudrais pour finir (oui oui, ça se termine!) aborder une figure de style essentielle dans l’écriture proustienne à savoir, la métaphore : en effet, elle met en évidence les points communs entre les choses, elle réunit au lieu de séparer, établit des liens, des ponts entre des univers que l’on croyait hermétiques, elle dit que chaque chose participe du grand tout, elle exprime l’unité d’un monde, vision nécessaire, comme on l’a vu, pour accéder à sa beauté, à sa vérité, elle permet de dépasser les apparences :« Si on cherche ce qui fait la beauté absolue de certaines choses…. on voit que ce n’est pas la profondeur, ou telle ou telle vertu autre qui semble éminente. Non, c’est une espèce de fondu, d’unité transparente, où toutes les choses, perdant leur premier aspect de choses, sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d’ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres, sans un seul mot qui reste en dehors, qui soit resté réfractaire à cette assimilation… » (A l’ombre) La métaphore pour reprendre l’expression de C.E Magny « opère sur les choses une délivrance », elle les rassemble dans l’espace et dans le temps. Elle permet à l’artiste de révéler ainsi l’essence réelle des choses et « d’atteindre ce qu’il y a d’éternel dans le monde. » Et c’est précisément la phrase proustienne, à travers l’usage de la métaphore et de la comparaison, qui détient la clé permettant d’accéder à cette éternité. Comme le précise Gérard Genette dans son article « Proust palimpseste », « Figure I » : « la métaphore n’est pas un ornement, mais l’instrument nécessaire à une restitution, par le style, de la vision des essences parce qu’elle est l’équivalent stylistique de l’expérience psychologique de la mémoire involontaire » Ainsi la métaphore concrétise-t-elle dans l’écriture elle-même cette nécessaire fusion, cette indispensable convergence entre deux entités permettant d’accéder à une vision totale, absolue, apaisée du monde nécessaire à l’acte d’écriture.


Nous le savons, contrairement au Narrateur, Swann a échoué, il s’est perdu, a perdu son temps, n’est pas allé à la recherche de la vérité. Il n’a pas choisi entre l’Art et la vie. Il a fréquenté les salons, les mondains. Il a bien senti qu’il n’était pas loin parfois d’une révélation. D’ailleurs, il est le seul personnage de La Recherche à vivre une expérience de mémoire involontaire similaire à celle du Narrateur à travers la petite musique de Vinteuil. Mais il n’a pas approfondi, n’a pas pris le temps, n’a pas répondu à l’appel. Il serait intéressant de se demander en quoi Swann apparaît comme le double négatif du Narrateur. Pourtant, tout laisse penser qu’il faisait partie des élus, qu’il aurait pu, qu’il n’a peut-être pas été loin « de faire une œuvre d’art ». Pourquoi s’est-il arrêté « en deçà de l’art » ? Qu’est-ce qui a empêché Swann d’accéder à la création ? (suspense atroce ...)


Allez, je vous laisse là-dessus. Dites-moi où vous en êtes avec Proust : lecture, relecture, abandon? Quel rapport avez-vous avec cette œuvre ? Dites-moi tout !