lundi 6 avril 2026

Les éléments de John Boyle

Éditions JC Lattès
traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides
★★☆☆☆

 Quelle déception que ce roman dont on a dit tant de bien ! Bon, le début ne partait pas trop mal. Il me rappelait vaguement le roman d’Audur Ava Ólafsdóttir « Éden » sans que l’on retrouve toute la finesse, la poésie, l’humour et la dimension écologique des textes de cette autrice islandaise. Mais pourquoi pas… La première histoire a pour titre « Eau » : il s’agit d’une femme qui quitte sa ville, Dublin, pour « se retrouver » (je n’en peux plus des gens qui cherchent à « se retrouver »!) et se refaire une santé sur une petite île perdue... Ce n’est pas franchement nouveau mais allons-y. La baraque paumée, le chat qui s’incruste, les balades dans le vent, les bains la nuit… Après, il y a le beau jeune homme que l’on rencontre. Mais pas pour s’attacher hein, juste comme ça, parce qu’à cinquante balais, on ne se lance plus dans la moindre aventure. On profite, on s’est tellement fait chier avant. Et puis après ce qu’on a vécu…

Le reste à l’avenant : que du réchauffé en veux-tu en voilà, du déjà vu, des poncifs, des lieux communs à gogo, aucune finesse, aucune profondeur dans l’analyse psychologique et ce, quel que soit le personnage. Ils sont tous caricaturaux au possible et ne dégagent pas la moindre émotion.

Et je me demande si les histoires suivantes (toutes sur le thème des abus sexuels sur mineurs) ne sont pas pires encore que la première : tout est superficiel, simpliste, les clichés s’empilent dangereusement au fur et à mesure que l’on tourne les pages. Plus on avance, moins on y croit. Évidemment, pas de style, pas d’écriture mais ça, c’est trop demandé de nos jours. Waouh, j’ai souffert. Que de stéréotypes et d’invraisemblances ! Aucune invention, aucune originalité. On reste à la surface des gens que l’on croise (et pourtant, il y aurait tant à dire...) et l’on pourrait écrire les dialogues avant même de les lire tellement ils sont plats et attendus.

Mais le plus incroyable, c’est le titre : particulièrement lourd et besogneux en anglais : « Water, Earth, Fire, Air », traduit plus modestement par « Les éléments » en français : avec un titre pareil, on s’attend à quelque chose d’un peu « consistant » ! Que nenni, et là je trouve qu’on atteint le comble du ridicule quand on voit le rapport extrêmement mince entre ce titre pompeux et ce qui nous est servi. C’en est prétentieux au possible et vraiment risible.

Bref, pour moi, aucun intérêt.  


 

mardi 31 mars 2026

Le dernier été en ville de Gianfranco Calligarich

Éditions Folio
★★★★☆

 Je crois que je garderai de ce livre le souvenir d’une longue déambulation mélancolique, sans but et sans désir dans Rome : celle de Leo Gazzarra, un homme solitaire et alcoolique, fasciné par une femme de toute beauté, Arianna, étudiante en architecture, qu’il rencontre par hasard lors d’une soirée, un homme désenchanté, mal à l’aise, maladroit, toujours en mouvement, passant d’un salon à l’autre, côtoyant les milieux intellectuels et mondains, rencontrant ici un vieil ami grimé et fortuné, là une ancienne connaissance qu’il croyait disparue, écoutant des conversations artificielles et creuses, marchant inlassablement, nuit et jour, perdant de vue cette femme envoûtante, imprévisible et folle puis la retrouvant au bras d’un autre homme, l’aimant peut-être, tout en sachant qu’elle lui resterait à jamais inaccessible, un homme blessé qui finalement ne trouve sa place nulle part, ne se pose nulle part tandis qu’en pleine dérive existentielle, il poursuit une quête dont il ne connaît peut-être même pas le but, s’abandonne à l’errance comme art de vivre, comme comble de l’élégance ou ultime façon d’échapper à la mort. Je me souviendrai aussi de l’infinie tristesse de ce texte qui donne un rôle de premier plan à cette Rome des années soixante, ville solaire, magnétique et à ses places, ses fontaines, ses cafés, ses quartiers populaires, ses maisons décrépites, ses temples en ruine et ses ciels d’un bleu éclatant dans la touffeur d’un été interminable et vain. Léo entame une espèce de descente aux Enfers tranquille et calme en apparence, comme une mer plane avant l’orage, une lente et douce dérive sans retour en arrière possible, un renoncement qui cache son nom dans les silences des protagonistes et dans les verres d’alcool consommés.

Un beau texte dans lequel il faut savoir se perdre, se laisser aller...


 

lundi 23 mars 2026

Aqua de Gaspard Koenig

Les éditions de l'Observatoire
★★★★★

 Quel plaisir de lecture que ce deuxième volet d’une série sur les quatre éléments! J’ai retrouvé avec un immense bonheur le trait vif et satirique, le regard amusé et mordant de l’auteur sur notre société contemporaine, peu avare en contradictions. Cette fois-ci, le personnage principal est l’eau. Et dans ce petit village de l’Orne (oui oui, chez moi !), il est hors de question de se relier au réseau d’eau potable inter-communal. On a une rivière: La Maline (qui porte bien son nom!), on fera avec. Point. Sauf qu’en été, et même en Normandie, la source se tarit et la préfecture est obligée d’envoyer des camions-citernes pour ravitailler la populace qui commence à râler. Et, ça coûte cher ! Y-a-t-il une solution ? Chacun a son mot à dire : l’agriculteur, la naturopathe, la préfète, l’anarchiste, l’architecte, le collapsologue, la secrétaire de mairie, l’Anglaise et les autres, tous les autres. Parce qu’à Saint-Firmin, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Les politiques n’impressionnent personne. L’auteur est passé maître dans l’art de donner vie à chacun : le politique pourri par l’ambition et son langage abscons bourré d’acronymes, l’idéaliste et généreuse Maria qui veut changer le monde, croit en la communauté et au partage respectueux des biens communs, Valérie l’hydrogéologue et sa solution miracle en un seul mot : le re-mé-an-drage, vous dis-je… bref, tout ce petit monde qui cohabite dans ce village de quatre cents âmes. Koenig est un vrai portraitiste : rien ne lui échappe et ça pique, ça pique tout en restant toujours très humain et bienveillant.

Franchement, c’est drôle, cinglant, intelligent. On apprend plein de choses… Dans tous les domaines, l’auteur se balade avec aisance comme s’il avait fréquenté tous les milieux. Chacun a sa parlure, ses tics, ses mimiques. On se régale des grandes scènes hilarantes aux dialogues jubilatoires. Décidément Koenig est vraiment très doué. 




 

mercredi 4 mars 2026

Les habitantes de Pauline Peyrade

Éditions de Minuit
★★☆☆☆


 Emily vit depuis son enfance dans la maison de sa grand-mère disparue. Elle ne souhaite pas quitter ce lieu malgré les lettres de son père, de sa sœur, du notaire qui la pressent de partir. Le père veut vendre. Elle n’a pas à discuter, c’est la loi. Or, ces lieux, elle les aime intimement, viscéralement comme Emily Brontë aimait le presbytère de Haworth et sa lande. Elle vit en osmose avec la nature. Elle habite vraiment ce lieu et va donc entrer dans une forme de résistance face à la violence patriarcale.

L’originalité de l’oeuvre réside dans le projet de l’autrice : donner vie et voix, équitablement, aux bêtes, à la végétation, aux minéraux et aux humains, dans un roman. On imagine derrière ce projet une sensibilité écoféministe et non-violente. La nature n’est plus une toile de fond, un décor mais un personnage, un organisme vivant. Il s’agit donc d’accorder autant d’attention - donc de lignes - à Emily qu’à sa chienne, qu’aux trembles, aux rochers, aux hirondelles et aux abeilles. Le pari est risqué mais pourquoi pas ? L’autrice semble vouloir restituer le monde : bruits, mouvements, odeurs à travers un vocabulaire quasi biologique et des descriptions nombreuses et minutieuses.

Le projet est intéressant mais tout est question de dosage. Si l’on ne veut pas sombrer dans un texte expérimental, exercice de style un peu froid et dont on sentirait l’excès de technique lors de la lecture, il faut doser. Le travail de l’autrice est incontestablement un tour de force mais en découlent deux problèmes majeurs : la lecture est rendue parfois pénible, les descriptions trop nombreuses, trop systématiques m’ont lassée. Et surtout, la rencontre avec le personnage - et même avec la nature finalement- pour moi n’a pas eu lieu. Je ne me suis attachée à personne et n’ai ressenti aucune émotion. J’ai eu l’impression d’observer l’histoire de loin sans participer, alors que, vu les thèmes abordés, j’aurais pu y trouver une place. Bref, j’aurais aimé habiter ce livre mais la porte n’est restée qu’entrouverte. Dommage.  

 

mardi 3 mars 2026

Quelque chose d'absent qui me tourmente de Laurent Mauvignier

Éditions de Minuit
★★★★★

 Lorsqu’un écrivain parle de son travail pendant 183 pages, on entre véritablement au coeur du processus créatif et c’est vraiment passionnant. J’ai pris un plaisir immense à lire ces réflexions sur l’écriture qui m’ont permis de mettre des mots sur des intuitions ou des questions qui me laissaient perplexe.

Laurent Mauvignier est d’emblée très clair : écrire, ce n’est pas avoir quelque chose à dire. En effet, là n’est pas la difficulté : l’écrivain y parviendra toujours. Non, écrire, c’est faire, se demander comment entrer dans le texte, par quelles phrases, quels mots, quel rythme, quelle ponctuation. Si l’on trouve sa façon de faire, on trouve sa porte d’entrée. Après, le livre s’écrira. Il y a l’idée que c’est de la forme que naît le livre. Et d’ailleurs, la forme peut donner lieu à un livre que l’on n’attendait pas. Ce qui explique pourquoi l’auteur dit qu’il a « un pressentiment » du livre, des images mais pas de plan, pas de « trajectoire totale ».

Selon lui, trouver son écriture, c’est lâcher prise, ne pas vouloir faire beau ou bien écrire ou imiter un écrivain qu’on admire, même si les influences sont inévitables. Il faut accepter ce qui sort de nous, même si ça nous fait perdre pied, même si on se sent débordé, en terrain accidenté, il faut y aller. Il faut sauter. J’adore l’idée qu’il ne faut pas chercher à tout maîtriser, qu’il faut savoir s’« ouvrir à l’imprévu ». Tout est une question de dosage. Maîtriser la technique, c’est une chose, mais il faut savoir perdre le contrôle. Et j’insiste là-dessus parce que le roman que je termine en ce moment publié aussi chez Minuit souffre précisément de ce défaut. Je vous en parle bientôt.

Je pense que toute personne souhaitant se lancer dans l’écriture devrait lire ce texte complètement essentiel. Bien sûr, de nombreux thèmes sont abordés : les influences, la ponctuation, l’usage du participe présent, les clichés, les détails, les personnages, les titres, le rôle de l’éditeur. Et bien sûr, il est question du parcours personnel de l’auteur.

Des entretiens stimulants, très agréables à lire. Je recommande!


 

samedi 28 février 2026

Le gâteau du Président de Hasan Hadi

★★★★★
chef d'oeuvre !

 Quel film extraordinaire à tous points de vue : jeu exceptionnel des acteurs, prises de vue, cadrages, scénario : tout est parfait. Nous sommes transportés dans l’Irak de Sadam Hussein et, comme c’est l’anniversaire du Président, la petite Lamia, neuf ans, a été désignée par son instituteur pour faire un gâteau. Seulement Lamia et la grand-mère qui l’élève n’ont pas d’argent. C’est donc la catastrophe car il est hors de question de ne pas honorer le Chef Suprême. Elles quitteront donc leur hutte sur pilotis pour se rendre à la ville où elles vont vivre une série de péripéties.

Dans ce film, le réalisateur dénonce l’embrigadement des foules et des enfants, la misère du peuple, le culte absolu obligatoire du tyran dont le portrait est affiché partout, la corruption, la misogynie des hommes qui apparaissent comme des prédateurs s’appropriant le corps des femmes et des enfants. Et les bombardements américains font rage tandis que la petite s’épuise à trouver ses ingrédients et poursuit ses errances, son coq dans sa besace.

C’est un film visuellement somptueux, l’atmosphère de la grande ville est parfaitement restituée à travers ses bruits, ses couleurs, ses mouvements. Le souci d’authenticité met bien en évidence la réalité économique et sociale du pays. L’actrice principale, la petite Baneen Ahmad Nayyef est incroyable : son jeu est tellement juste et naturel que c’en est sidérant.

Bref, c’est un film politique extrêmement fort et émouvant dont les terribles échos dans l’actualité du jour accentuent encore le caractère tragique.

Exceptionnel.






 

samedi 21 février 2026

À pied d'oeuvre de Valérie Donzelli

★★☆☆☆

 Je n’ai pas aimé ce film : je n’ai pas cru une seconde à cette caricature d’écrivain mignonnet aux petites lunettes. Je n’ai pas cru non plus à cette histoire de petit-bourgeois parisien photographe gagnant trois mille euros par mois abandonnant tout (famille, métier, appartement…) pour une dégringolade sociale… Mais ce qui m’a le plus énervée, c’est que l’on cherche à nous tirer des larmes parce que le pauvre chéri doit démonter un meuble IKEA ou arracher six buis sur un balcon pour dix balles de l’heure. N’oublions pas quand même que le néo-écrivain ne se jette pas dans le vide et qu’à tout moment il peut dire STOP et reprendre son appareil photo et ses trois mille euros par mois. Il saute, oui, mais avec un solide parachute qu’il ouvre quand il veut. Et ce n’est pas tout à fait la même chose pour les travailleurs qui bossent pour le même prix parce qu’ils n’ont pas le choix. L’écrivain a décidé (le temps qu’il voudra) d’être pauvre. La sociologue Rose Lamy parle de « tourisme social » et c’est exactement ce que j’ai ressenti en voyant ce film. Paul est en mode safari au pays de la misère. Résultat : sa (pseudo) pauvreté finit par être une posture. Et l’on n’est pas loin de l’imposture.

Ce qu’il s’inflige pour sa crise de quadra, c’est le quotidien d’un nombre incalculable de gens qui se tapent des boulots précaires et très mal payés toute leur vie. Il est loin d’être Souleymane, esclave moderne broyé par l’uberisation du marché du travail non par choix mais par nécessité, sans plan B, sans amie qui prête un studio, sans papa qui vient prendre des nouvelles et donner sa bague en or, sans ami qui invite au restaurant et peut filer de l’argent s’il faut, sans médecin de famille avec qui on est à tu et à toi. Bref, sans filet de sécurité.

Quel est le message du film ? Que c’est dur, beau, courageux et vertueux de renoncer à trois mille euros par mois par amour de l’art ?

Faut-il applaudir un rêve de bobo en quête de sens, en mal de considération et qui veut raconter sa vie de pauvre pour devenir encore plus riche ?

Bref, déserter pour s’enrichir (encore plus) ou se valoriser ?

On a bien envie de lui envoyer le livre d’Anne Humbert : « Tout plaquer : La désertion ne fait pas partie de la solution mais du problème » (éditions Le Monde à l’envers.) Une petite lecture qui lui rafraîchirait les idées !

Lire l’excellent article de Rose Lamy dans le magazine Frustration @frustrationmagazine ou sur IG


 

lundi 16 février 2026

L'imparfait d'Éric Reinhardt

Éditions Stock
★★★★☆

  C’est à Rome, dans les bras de l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese, qu’Éric Reinhardt décide de passer sa « nuit au musée ». Cette sculpture du Bernin a la particularité d’être disposée le long d’un mur de façon à ce que l’on ne voie pas son sexe, contrairement à celle du Louvre que l’on peut découvrir librement sous tous ses aspects!

L’auteur projette de jeter une couette blanche sur la statue et de dormir à ses côtés. S’ensuivront des pages hilarantes de pourparlers, de négociations, de mises au point pour tenter de convaincre l’assistante de la directrice du musée, à quoi s’ajouteront de périlleux stratagèmes pour tenter d’échapper aux caméras de surveillance. Une peur atroce, surmontée grâce au vin et au Xanax, torturera l’auteur à l’idée d’être découvert et reconduit illico presto à la frontière par les forces de l’ordre.

Si Reinhardt a beaucoup d’humour et d’autodérision, il est aussi très doué pour interpréter les œuvres d’art et en parler de façon personnelle et intime. C’est sublime et l’on se ré-ga-le !

En revanche, je suis moins convaincue par son dispositif narratif : en effet, il entremêle à ce récit de sa nuit au musée une fiction qui, je pense, devait aboutir, grâce à des thèmes communs, à une fusion entre les deux textes. J’ai aimé l’idée et je pense que le récit seul de la nuit mérite d’être accompagné par un texte fictionnel (et encore, ce n’est pas sûr...) Mais, franchement, ça ne marche pas… On n’entre pas dans cette fiction capillotractée dont l’intrigue pèche par son artificialité.

Pas grave, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte : cette nuit au musée vaut son pesant de marbre et l’on n’a qu’une envie : partir pour Rome !


                                                                         


 


 

dimanche 15 février 2026

Les Échos du passé (Sound of Falling) de Mascha Schilinski

★★★★★

 Je crois que je n’ai jamais vu de film aussi beau, esthétiquement parlant. Toutes les images sont des tableaux qui m’ont fait penser aux toiles de Vilhelm Hammershøi. C’est somptueux, fascinant, envoûtant. Même l’affiche est sublime. C’est l’histoire de femmes d’une même famille sur quatre générations dans un même lieu : une ferme de l’Altmark au nord de l’Allemagne. On se perd un peu au début mais très vite on devine qui est qui. Le film évoque la souffrance des femmes, ce qu’elles subissent à travers les différentes époques, ce qu’elles endurent, leurs traumatismes, leurs obsessions, leurs peurs, et tout ce qu’elles transmettent, sans le vouloir, à leurs enfants, qui feront de même avec leur propre descendance. Ce sont les échos du passé, ces choses dont on hérite et que l’on porte en nous sans le savoir : ce peut être un geste qui reproduit celui d’une aïeule que nous n’avons pas connue ou une mélancolie, un mal-être, un traumatisme dont nous ne soupçonnons pas la provenance mais que nous portons en nous sans savoir d’où il vient. Le passé ne s’efface jamais. Nous vivons avec le souvenir de gens que nous avons à peine connus. Ils hantent notre mémoire. Une voix intérieure dont nous entendons parfois le murmure se fait l’écho de ce qu’ils ont dit. Nos gestes reproduisent les leurs. Nous héritons de leurs douleurs, de leurs souffrances, de leurs silences. Tout se répète. Nous sommes les dépositaires de nos ancêtres. Nous en avons parfois l’intuition. Souvent, dans le film, les personnages semblent nous regarder d’un air interrogatif et absent comme si nous étions ces gens d’autrefois, des fantômes, qui ne sont plus et dont ils sentent confusément la présence. Cette sensation est impressionnante.

Ce film est un chef-d’oeuvre absolu




 

mercredi 4 février 2026

La Grande Arche de Laurence Cossé

Éditions Folio
★★★★★

 Comment imaginer l’incroyable histoire qui est à l’origine de La Grande Arche ? Disons-le tout de suite : voici un livre passionnant. Nous sommes en 1983, François Mitterrand entouré de ses amis politiques s’apprête à ouvrir une enveloppe dans laquelle se trouve le nom du vainqueur du grand concours d’architecture Tête-Défense. Il a choisi une maquette représentant un cube ouvert, une Arche de plus de cent mètres de haut dont l’emplacement est déjà réservé depuis plus de quinze ans. (Bâtiment dont on mettra un temps considérable à savoir que faire, mais c’est un détail !) L’architecte s’appelle Johan Otto von Spreckelsen. Et il est totalement inconnu.

Dès le début, tout va être compliqué, très compliqué. D’abord, il va falloir le prévenir. Mais Monsieur Spreckelsen, de nationalité danoise, est à la pêche. Il n’est pas joignable. Il reviendra bientôt. On envoie un fonctionnaire français dans le Jutland pour tenter de retrouver notre lauréat.

Ce début est à l’image de l’ensemble du roman, allais-je écrire, tellement la réalité dépasse la fiction. En effet, c’est l’histoire d’une inadéquation totale entre un homme et ce qu’on attendait de lui et deux façons antagonistes d’être au monde : il est danois, la réalisation sera française. Rien n’a collé. RIEN. Je ne veux pas vous raconter le détail, ce serait dommage mais sachez quand même que cet homme avait très peu bâti : trois petites églises autour de Copenhague et… sa propre maison ! Et là, il se lançait dans un projet démesuré, titanesque, colossal. Réalisable ? Pour certains, non. Très clairement. Pour d’autres (dont Mitterrand), il fallait l’écouter et ne pas le contrarier. Oui mais jusqu’où ? Paraît-il d’ailleurs que Mitterrand avait été séduit par les plans évanescents de l’architecte, des plans manquant de précision et peut-être, diront les mauvaises langues, de rigueur. C’est donc une histoire tragique que celle de la Grande Arche, mettant en scène un personnage très attachant, seul et incompris, qui va payer de sa vie cette incompréhension fondamentale dont il sera la victime et qui ne verra jamais son œuvre achevée. Peut-être est-ce mieux comme cela puisqu’elle ne ressemble pas à ce qu’il voulait.

Lisez ce texte fascinant, drôle, touchant, très bien écrit et dont la construction originale rend la lecture très agréable. Un vrai coup de coeur.








 

samedi 31 janvier 2026

La Nuit sur commande de Christine Angot

★★★★★
Éditions Stock

 Qu’est-ce que j’ai râlé en lisant ce texte : « Christine, la collection s’appelle « Ma nuit au musée », t’as été payée pour écrire un truc sur l’art, fais un effort... Bon je sais, t’as choisi Pinault, la Bourse du Commerce, je comprends que t’aies eu un peu de mal. Mais quand même ! » 

Ma déception est d’autant plus forte que j’aime beaucoup Angot : sa sincérité, son authenticité, son extrême fragilité me touchent énormément. Je ne comprenais pas pourquoi elle traînait des pieds et tardait à entrer dans ce lieu qu’elle avait choisi. J’ai failli lâcher le texte, fatiguée de ce tourbillon mondain d’artistes qu’elle a côtoyés en arrivant à Paris après son divorce. Calle, Othoniel, Frize, Creten et les autres. Et si au moins il était question de leur production, mais non, même pas. Les cocktails, les vacances, les cancans, le fric. 

Toujours pas de musée. 

Il reste trente pages Christine.

Comme j’ai été naïve, j’aurais dû me douter de quelque chose. Ce titre « La Nuit sur commande » me tendait un fil d’Ariane. Pourquoi ai-je fait fausse route ?

Et puis, à quelques pages de la fin, on entre. Et là, c’est grandiose, GRANDIOSE et ce n’est pas une antiphrase. Ma Christine reste sur son petit lit de camp, à côté de sa fille (d’une intelligence remarquable) et là, elle demande le Livre d’Or, qu’elle lit. On se dit non mais là, elle se moque de nous. Et soudain, l’on comprend : cette « nuit sur commande » relevait de l’impossible. Parce que des demandes, des invitations, des « commandes » auxquelles elle obéissait sans broncher, elle en avait reçu, de la part de son père qui entrait dans sa chambre le soir. Et maintenant elle n’en voulait plus.

Elle avait présumé de ses forces.

Le soir, temps de la menace, elle ne pouvait que s’enfermer, se couper du monde, se protéger.

Alors, elle propose à sa fille d’aller faire un petit tour de son côté. Elle l’attend, puis elles partent, toutes les deux, elles quittent ce musée qui, comme par hasard, se trouve à deux pas de chez elles. Il est une heure du matin, elle n’a pas accompli sa mission, elle a honte, elle s’excuse. Elle ne peut pas. 

Cette fois-ci, ce sera non.

Je suis en larmes.    


 

samedi 24 janvier 2026

Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Pour dire les choses simplement, je pense que la principale qualité de Delphine de Vigan est celle de capter assez bien l’air du temps et de le restituer à travers des personnages attachants. Tous les lecteurs aimeront Thomas, le personnage principal : il est gentil, sensible, attentif aux autres et un peu paumé. On a juste envie de le prendre dans ses bras pour le réconforter. La lecture du roman est facile, le suspense fonctionne au moins jusqu’à la moitié du roman et la thématique essentielle est celle du téléphone portable : ça tombe bien, on en a tous un. Donc, c’est un livre qui devrait marcher et susciter de nombreux coups de coeur.

MAIS…

Ok, le portable a complètement bouleversé nos vies et nos comportements. Ok, nous nous enfermons chaque jour un peu plus dans notre bulle, aidés par l’IA qui nous nourrit de ce qu’on aime; ok, nous perdons un temps fou à scroller et à nous remplir la tête d’images sans intérêt ou d’informations anxiogènes; ok, nous sommes manipulés et nous ne faisons plus la différence entre le vrai et le faux. Oui, c’est grave. Très grave même. Si Delphine de Vigan décrit très bien tous ces aspects de la société contemporaine dont nous sommes à peu près tous conscients, il m’a semblé que l’histoire peinait à dépasser ces simples constats et à exploiter de manière originale le dispositif narratif mis en place. J’avoue qu’à un certain moment, le charme de Thomas n’a pas suffi à maintenir mon intérêt pour ce roman qui finit par piétiner et par s’enliser. L’exploration systématique du portable de Romane Monnier, qui a pu piquer ma curiosité sur quelques pages (malgré un procédé un peu facile et déjà vu), a très vite cessé de me passionner. Sans compter que lire des SMS ou des messages WhatsApp, ce qui suppose redites et absence de style, m’a profondément ennuyée.

Bref, on tourne en rond et l’on finit par se dire : tout ça pour ça…


 

mercredi 7 janvier 2026

Je sommes plusieurs (sur les personnalités multiples) de Pierre Bayard

Éditions de Minuit
★★★★★

Partons d’une métaphore : celle de l’appartement. Pour Freud, nous sommes un appartement divisé en plusieurs pièces qui correspondraient à nos différentes personnalités selon les jours, les mois, les années, les gens qu’on fréquente, les aléas de la vie… etc.

Pierre Bayard va plus loin : et si nous étions un immeuble avec différents appartements, autrement dit, n’y a t-il pas en nous plusieurs individus qui n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres et qui ne se connaissent peut-être pas…

L’exemple clinique le plus frappant est celui de Sybil qu’une psychiatre américaine tente de soigner : la jeune femme souffre d’une très importante dissociation de la personnalité. Vivent « chez elle », comme « colocataires » un nombre important d’individus de genres différents, portant chacun un nom, ayant chacun une posture physique, une parlure, une profession particulières au point que, par exemple, cherchant à traverser une rue, la pauvre Sybil est obligée de s’arrêter parce l’un/l’une veut rejoindre le trottoir d’en face tandis que l’autre veut rester où il/elle est, au risque que Sybil se fasse écraser…

Dans cet ouvrage, l’auteur va parcourir la littérature et le cinéma pour illustrer son propos. Nous découvrons les multiples personnalités de Pessoa (personnalités qui ne s’entendaient d’ailleurs pas entre elles et rendaient sa vie affective très compliquée) et la double vie d’Anaïs Nin mariée pendant vingt ans avec deux hommes, l’un habitant l’Ouest des États-Unis et l’autre l’Est (paraît-il que même son chien avait (comme elle!) deux noms différents : Piccolo à l’Ouest et Bouboule à l’Est...) Elle ne ressentait aucun sentiment de culpabilité puisqu’elle ne se sentait pas UNE mais DEUX. L’on découvre aussi qui se cache derrière l’autrice d’« Histoire d’O »… Et l’auteur de nous régaler avec ses études de Proust, Stevenson, Volodine, Doris Lessing et Clint Eastwood.

Évidemment cette théorie remet en cause la notion de biographie et suppose que l’on pourrait se lancer dans une littérature comparée de l’oeuvre d’un SEUL auteur...

Bref, Pierre Bayard nous invite ici à repenser l’histoire de la littérature et de l’art en général.

Génial et hyper stimulant !