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vendredi 11 octobre 2019

une rentrée littéraire en demi-teinte...

          


Bon, une rentrée littéraire en demi-teinte pour moi cette année : autant le dire, rares sont les romans dont j'ai dépassé la vingtième page.
Je me suis forcée à finir ceux pour lesquels j'étais engagée dans un prix littéraire. Pour les autres, j'ai abandonné.
Et je ne dis pas ça comme ça, non ! Jusqu'à présent, je ne pouvais me résoudre à lâcher un livre. J'allais jusqu'au bout. Coûte que coûte.
Mais maintenant, c'est terminé.
Parce que j'en ai tout simplement assez de lire des romans qui ne sont pas écrits, des textes sans aucun style que l'on essaie de nous vendre comme de purs chefs-d'oeuvre alors qu'ils ne valent rien d'un point de vue littéraire ou pas grand-chose. Je ne veux plus perdre mon temps avec les romans dont on parle, qui font le buzz ici ou là et que l'on oubliera bien vite. Comme disait Tardieu, « je suis vieille et j'suis pressée, laissez-moi passer... »
Alors, que faire ? Retourner aux classiques ?
Oui bien sûr ! Je me dis régulièrement qu'il faut que je me replonge dans "La Recherche" ou "Madame Bovary". Et puis, attendez, je n'ai toujours pas lu « Moby Dick » ni « L'homme qui rit ».
 Et pourtant, je suis bien persuadée qu'il y a eu quelques parutions intéressantes en cette rentrée mais j'ai dû passer à côté… Bon, je n'ai pas encore ouvert « Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon » de Jean-Paul Dubois ni « Le Ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena. Et j'en attends beaucoup… Pour le moment je suis dans « Francis Rissin » de Martin Mongin : l'écriture ne me convainc pas vraiment mais j'aime le ton. Bref, celui-là, je ne l'ai pas encore lâché…
Tout ça pour vous dire deux mots de mes deux dernières lectures « complètes » : commençons par « Eden » de Monica Sabolo. Franchement, et pour dire les choses telles qu'elles sont, j'ai eu la très désagréable impression de lire 275 fois la même page. Les personnages sont inconsistants au possible (je les ai confondus tout le long du roman), l'intrigue complètement tirée par les cheveux (et déjà lue ici et là), les descriptions d'une platitude absolue (c'est impressionnant!)… Tout cela sonne faux, creux… On met dans la casserole un petit mélange de choses qui plaisent : de beaux ados mal dans leur peau, deux trois légendes amérindiennes (décidément, très à la mode les Amérindiens...), la forêt qu'on massacre, des disparitions, de l'ennui, de l'alcool, le tout saupoudré de mots magiques comme « mystérieux », « autre dimension », « chemin spirituel », « éblouissement passager »… Et l'on secoue … Le résultat ? Le « roman envoûtant » décrit sur la 4e de couv ? Non ! Des pages que l'on tourne sans que rien n'accroche vraiment et que l'on oublie à peine le livre refermé… Du moins en ce qui me concerne...
Pour filer ma métaphore culinaire, je vais passer à « Mur Méditerranée » de Louis-Philippe Dalembert. Voilà un texte honnête (sans qu'il y ait véritablement d'écriture, n'en demandons pas trop!), on a même l'impression que tous les « ingrédients » de départ étaient plutôt bons mais au final, le résultat est décevant : on ne s'attache pas aux personnages (je n'ai pas été émue une seule fois, moi qui pleure pour un rien...) et ce, sur un sujet grave, terrible, celui des migrants !
Je pense d'ailleurs que la documentation assez importante dont disposait l'auteur a alourdi le propos et pesé sur la construction du roman, trop didactique pour finir. En dire beaucoup sur un événement, prétendre à une certaine exhaustivité donne rarement lieu à une œuvre réussie. Sans doute vaut-il mieux faire des choix pour proposer un point de vue nouveau, original.
Je persiste à penser qu'une véritable œuvre littéraire est une vision PERSONNELLE, INTIME du monde, une façon bien particulière de percevoir, d'appréhender, de vivre ce qui nous entoure.
On m'accusera d'avoir une vision trop romantique de la création mais je crois qu'écrire doit relever d'une nécessité, rester un acte viscéral, vital même. On ne crée pas sur commande. L'auteur ne doit pas chercher un sujet. Il doit le porter en lui depuis des années. Il doit vivre avec ce fardeau jusqu'au jour où, le trouvant trop lourd, il ne peut faire autrement que de le traduire en mots. Et généralement, cela ne se fait pas dans le bonheur, car écrire est un exercice difficile et exigeant.
Et je crains que ce soit ce qui manque à beaucoup d'écrivains actuellement : écrire pour supporter encore un peu la vie, écrire pour ne pas mourir...
Tant mieux pour eux, me direz-vous…
Oui, mais alors tant pis pour nous...

samedi 21 septembre 2019

Par les routes de Sylvain Prudhomme


Éditions l'arbalète Gallimard
★★☆☆☆ (bof bof)

BILLET D'HUMEUR


J'ai un problème avec les romans actuels dont les personnages féminins s'appellent Marie ou Jeanne. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu'on va très très vite se prendre les pieds dans le tapis pour finir la tête dans l'arête du mur le plus proche.
Et le pire, c'est que ça marche à tous les coups.
Parce que ces femmes (est-ce le prénom qui veut ça?), elles sont chouettes, sympas, plutôt pas mal, un peu bohèmes, un brin artistes, écrivaines, traductrices, elles lisent des textes que pas grand monde ne connaît, écoutent de la musique que personne n'écoute, vont parfois au ciné… Dans leur maison, style bourgeois-bohème, de jolis tissus qu'elles ont ramenés de jolis voyages recouvrent les canapés et les lits (parce qu'avant, quand elles étaient étudiantes, elles étaient aussi un peu baroudeuses…)
Dans cette maison, on se sent bien entre amis… On danse un peu en fin de soirée… C'est sympatoche tout plein...
Elles ont des copains cool les Marie et les Jeanne, des mecs pas comme les autres, qu'aiment marcher seuls dans la montagne ou sur les routes, qui se laissent pousser la barbe, qu'aiment pas trop les téléphones portables et qui ne bossent pas vraiment.
Oui, ils sont chouettes aussi les copains des Jeanne et des Marie. Super attachants, pas soumis à la société de consommation, un peu mal dans leur peau. Beaux, bien sûr, jeunes encore (même si ça commence à tourner un peu...)
Généralement, il y a un môme qui traîne dans leurs pattes, on ne sait pas trop pourquoi et eux non plus d'ailleurs…
Et quand on en est là, je me dis qu'on n'est plus à un stéréotype près : un peu de vague à l'âme par-ci par-là, l'envie de revivre une seconde jeunesse (comme-de-grands-ados-qu'-ont-jamais-vraiment-réussi-à-devenir-des-adultes-parce-que-les-valeurs-de-la-société-beurk-beurk), quelques scènes d'amour, deux trois passages où on joue avec le gosse (assis par terre), deux trois balades dans le paysage (un peu gris, c'est mieux), puis un retour à la maison où l'on débouche une bonne bouteille de vin rouge (du pas dégueulasse) que l'on déguste dans un verre ancien chiné en regardant le paysage (toujours tristounet) à travers la fenêtre de la cuisine. Oui, la cuisine, c'est pas mal.
Voilà voilà.
Les Marie et les Jeanne, ça annonce généralement ce type de récit, dans l'air du temps, bobo dans l'âme, un peu platounet dans l'écriture et souvent pas très très original, il faut bien le dire...

mardi 17 septembre 2019

Murène de Valentine Goby


Éditions Actes Sud
★★★★★ (magnifique!)


Je n'ai jamais été déçue par les romans de Valentine Goby, non, jamais. Ils sont assez rares ces auteurs qui ont suffisamment de talent pour se lancer dans une VRAIE histoire avec de VRAIS personnages, forts, puissants, éblouissants même, en tout cas impossibles à oublier et que l'on suit comme s'ils étaient un ami ou un frère : en tremblant, en espérant, en pleurant.
Extrêmement documentés, les romans de Valentine Goby nous projettent dans une époque précise et nous placent au coeur d'un problème de société qui soudain va nous surprendre puis, très vite, nous passionner, devenir essentiel et mettre en lumière tout un monde qui nous était jusqu'à présent inconnu.
C'est simple, on est embarqué par la prose dynamique, vivante, l'écriture riche, dense, ardente, qui fouille, donne à voir, à sentir, à entendre. La puissance, la force d'évocation et la sensualité qui s'en dégagent ont peu d'équivalent dans la littérature actuelle.
Quelle conteuse que cette écrivaine !
Allez, je vous dis deux mots de François. Il est beau François, il a la beauté fulgurante de ses vingt-deux ans, le visage de l'amour, le corps d'un dieu : il a la vie devant lui, la vie et ses belles promesses, là, à portée de main… Il a hâte de se jeter à corps perdu dans cette vie bouillonnante qui l'attend, avec Nine, celle qu'il aime, celle qu'il rêve de tenir serrée dans ses bras, tandis qu'en cet hiver extrêmement froid de 1956, il se trouve dans un camion avec un certain Toto qu'il vient de rejoindre porte de Clichy. Ils partent pour les Ardennes : il doit donner un coup de main à un cousin, dans une scierie, près de Charleville-Mézières.
Très vite, ils sont obligés de ralentir, la route est gelée, le brouillard de plus en plus dense. S'ils calent, ils ne redémarreront pas, c'est certain. Le pire (qui n'est jamais sûr) arrive soudain : le dix tonnes s'immobilise net. Toto envoie François chercher de l'aide, lui reste garder la ferraille qu'il transporte. C'est tout droit, tu trouveras. Un paysage tout blanc s'étend à perte de vue.
François n'aura pas le temps de rencontrer quelqu'un, non. Sa vie va soudain basculer. Il y aura un avant la panne et un après, deux vies en une, deux hommes en un.
Et l'on assistera à la métamorphose magnifique de François...
Je n'en dis pas plus, vous conseille (comme d'habitude) de ne pas lire la quatrième de couverture et de vous plonger dans ce roman au sujet passionnant (je dis, je ne dis pas ? Non, franchement, pour le plaisir du lecteur, mieux vaut laisser tout cela intact), un roman profondément émouvant : les personnages sont décrits avec tant de finesse, de précision, sur un mode si nuancé, qu'ils évoluent, là, devant nous ! Oui, Valentine Goby les rend vivants et on les aime tellement, tellement, vous verrez…
Et puis, l'écriture, pleine, serrée, rythmée, saisit le lecteur, l'emporte, l'arrache à son présent : nous sommes François, nous sommes ce personnage magnifique et nous avançons dans le silence profond de cette grande étendue de neige, nous marchons vers notre destin.
C'est parti.

jeudi 5 septembre 2019

Avant que j'oublie d'Anne Pauly


 Édition Verdier
★★★★★ (gros gros coup de coeur ♡)


« J'ai cru mourir d'amour et de mélancolie... »
Je reprends ici une phrase du roman pour dire à quel point ce livre m'a profondément touchée.
Oui, j'ai vraiment senti la présence d'une voix très personnelle, d'une intense émotion et d'une sensibilité à fleur de peau qui m'ont bouleversée.
Et puis, parfois, vous le savez bien, l'amour que l'on a pour un livre naît d'une rencontre : des mots qu'on peinait à trouver et qui soudain sont là, devant vos yeux, comme par magie, et la chose incroyable, c'est qu'ils disent précisément, à la nuance près et avec une très grande justesse, l'émotion qui a été la vôtre ou qui aurait certainement été la vôtre dans un moment semblable…
Et ces mots, ces phrases, on sait tout de suite qu'on va avoir un impérieux besoin, tôt ou tard, de s'y replonger, de les relire, de s'y accrocher désespérément en cas de tempête... 
Le coup de coeur que l'on a pour un roman vient aussi de petits détails, de petites remarques (très tristes ou très drôles) qui nous font aimer l'auteure parce qu'on se sent furieusement sur la même longueur d'onde… Oui, c'est une sensibilité commune, une façon de concevoir la vie, l'amitié, l'amour, les relations aux autres, la mort, une espèce de feeling, un truc qui passe, qui nous happe et nous touche de façon très intime…
Et puis, bien sûr, c'est aussi une écriture, un style, une façon de parler du monde, des êtres et des paysages… En effet, les mots d'Anne Pauly claquent, pulsent, vont dans les coins et les recoins, ne tournent jamais la tête, n'ont peur de rien ni de personne. Ils ont la tenue des gens qui savent rester discrets et l'oralité de ceux qui disent ce qu'ils ont à dire.
Il y a aussi cet humour, cette énergie du désespoir qui est là, toujours, et qui aide à supporter le monde, car « chacun se tient en vie selon ses moyens » et rire du plus triste est peut-être la meilleure façon de tenir la tête haute et de continuer d'avancer.
Et là, on se dit que ce livre ne nous quittera jamais parce qu'on en aura toujours besoin, oui besoin, comme d'un aliment, d'une musique, d'un lac dans lequel se jeter en plein été parce qu'on a trop chaud.
Un indispensable, quoi. Un nécessaire. Un vital.
Bon…
Reprenons.
« Avant que j'oublie » (ah ce titre…) est un roman. C'est écrit au début. Mais dans ce roman, la narratrice s'appelle Anne Pauly et son père Jean-Pierre Pauly. Alors, évidemment, on est fortement tenté d'y voir une autobiographie. Bien sûr, il y a de nombreux éléments qui correspondent sans doute à la vie de l'auteure, mais ils sont, je pense, passés par le filtre de la littérature, de l'écriture, du souvenir aussi…
Ce père qui meurt dans les premières pages est un homme qui n'a pas une bonne réputation : on dit de lui qu'il n'a pas toujours été très agréable avec sa femme (vous noterez l'euphémisme), ni avec ses enfants d'ailleurs (le frère d'Anne semble lui en vouloir beaucoup.) Dans le fond, c'est un personnage que l'on découvre au fur et à mesure des pages, que l'on apprend à connaître, j'allais dire à aimer (j'exagère peut-être), en tout cas un être original que le regard de sa fille finit par rendre presque attachant.
Unijambiste, alcoolique, attiré par les ouvrages de spiritualité orientale, il n'a pas été facile à vivre et après sa mort, le frère d'Anne n'a qu'une hâte : que les obsèques aient lieu, que la maison soit vendue et qu'on n'en parle plus.
Mais pour Anne, c'est plus compliqué. Comme, Bartleby, elle « préférerait ne pas. » On sent que malgré toute sa colère et son agacement, la narratrice aime ce père dont elle se sent proche, dont elle se sent être la fille et surtout dont elle a besoin pour vivre. L'enterrer, lui dire adieu, trier les objets, liquider la maison et continuer à vivre sans lui ne vont pas être simples, il va falloir du temps, beaucoup de temps. Il va falloir aussi prendre sur soi. En triant ses objets et en lisant quelques lettres, elle va découvrir un homme qu'elle ne connaissait pas vraiment mais dont elle sentait qu'il n'était pas seulement ce qu'il laissait paraître.
« Sa vraie personnalité, enfin débarrassée des hardes puantes de l'alcool, était ressortie : un contemplatif fin mais gauche, gentil mais brutal, généreux mais autocentré, dévoré par l'anxiété et la timidité, incroyablement empêché. Un touriste de la vie. Contre toute attente, le monstre était humain, vulnérable, attachant. »
Écrire sur lui, sur ce père qui n'est plus, c'est révéler, dévoiler une forme de vérité, la sienne, celle que les gens n'ont pas vue ou celle qu'il n'a pas voulu montrer.
Écrire sur lui, c'est dire au monde qui il a été. Et le dire avec une tendresse infinie...
Un bel hommage qui permet l'apaisement, la réconciliation et peut-être même, enfin, l'amour. Un amour total.
Un livre sensible, fort, drôle aussi, très drôle même, et d'une très grande beauté.
Il m'a bouleversée.
Et je l'aime.

mardi 3 septembre 2019

Propriété privée de Julia Deck


 Éditions de Minuit
★★★☆☆ (j'ai aimé, sans plus)


Rien de bien nouveau sous le soleil.
Un début « in medias res », une première phrase d'accroche censée ferrer le lecteur, un « je » et un « tu » bien mystérieux (les joies du Nouveau Roman), le petit thriller qui se met doucement en place (tout le monde appréciera), des personnages dont on dévoile progressivement la sombre nature (ah… la complexité de l'âme humaine), une petite satire sociale qui va bien (faut bien se moquer un peu des bobos, de leurs écoquartiers, de leurs Biocoop et de leur fixette sur leur empreinte environnementale…)
A vrai dire, tout ça m'a semblé un peu « fabriqué », un peu « déjà vu » et un peu trop dans l'air du temps …
Le sujet en deux mots : las de Paris, les Caradec s'installent en banlieue parisienne, dans un écoquartier tout neuf. Ils découvrent progressivement des voisins bruyants, lourdingues, intrusifs et parfois sympas…Des voisins, quoi. Fini le bel anonymat parisien. Il faut partager sa vie avec les Lecoq (Arnaud et Annabelle), leur môme qui chiale et leur sale chat roux, les Taupin, les Lemoine, les Benani, les Bohat et quelques autres.
Bref, l'idéal que l'on s'était imaginé part bien vite en fumée...
Cela dit, si cette promiscuité est un peu pénible, elle est largement compensée par le bonheur de vivre dans des meubles en matériaux durables, une nouvelle cuisine à quatorze mille euros sans l'électroménager et un gazon bien vert et qui pousse bien dru.
Seulement, un autre bémol va venir s'ajouter au fléau des voisins et de leur sale chat poilu : le coûteux échangeur thermique, censé récupérer la chaleur des eaux usées pour compléter le travail des panneaux solaires, ne fonctionne pas correctement et personne ne comprend d'où vient la panne. Et évidemment, ça énerve tout le monde !
Et en plus, y a le chat, le chat qu'il faut zigouiller.
Derrière chaque être humain se cache une bête effrayante et capable de tout.
Voilà le décor.
Bon …
Une fresque sociale un peu mordante, un petit thriller qui peine à retenir l'attention du lecteur, des personnages un brin caricaturaux, une écriture qui rappelle vaguement le Nouveau Roman…
Certes, c'est amusant, caustique, quelques formules sont assez drôles.
Ça se lit.
Mais ce n'est pas indispensable.







jeudi 29 août 2019

Borgo Vecchio de Giosuè Calaciura


Éditions Noir sur Blanc
★★★★☆ (j'ai beaucoup aimé)

Sept chapitres écrits dans une très belle prose poétique et lyrique nous plongent au coeur du Borgo Vecchio, quartier populaire de Palerme, où nous rencontrons une poignée de personnages hauts en couleur : Giovanni, charcutier prêt à tout pour économiser quelques grammes de mortadelle, son fils, Mimmo, le gamin des rues qui traîne avec le pauvre Cristofaro, le gosse qui reçoit tous les soirs sa dérouillée et dont les cris de douleur résonnent dans tout le faubourg...
Il y a aussi Carmela, la prostituée au corps de lumière et de feu qui a disposé le manteau d'une vierge au-dessus de son lit et a repeint le plafond en bleu pour que ses clients s'imaginent au paradis. Elle a une fille, la Carmela, une belle Celeste qui attend patiemment sur son balcon que sa mère ait cessé de rendre les hommes un peu heureux, la belle Celeste dont Mimmo est fou d'amour…
Complétons le tableau avec Totò, le pickpocket, qui range son couteau dans ses chaussettes pour éviter de couper trop souvent la gorge des belles dames du centre ville... Même que le Mimmo aimerait bien s'en servir, de ce couteau, pour l'enfoncer entre les deux côtes du père de son copain Cristofaro.
Et Nanà, le cheval à qui l'on parle, à qui l'on explique au creux d'une oreille de velours ce qu'est l'amour, à qui l'on confie tout le poids des lourds secrets et qui, dans le silence de sa douce nature animale, bat des cils pour dire qu'il a compris et qu'il ne répétera jamais les tendres mots qu'il a recueillis au fond de son coeur.
Et tout ce petit monde pleure et rit, embrasse et tue, vole et donne, se donne aux autres, à la vie, au soleil qui fait taire tout le monde aux heures lourdes de l'après-midi.
Et cette vie est palpable dans l'écriture de Giosuè Callagiura et c'est là que se trouve toute la magie de ce texte, dans le coeur qui bat, la veine qui palpite, le corps qui frémit et l'esprit qui tremble. Cette VIE, elle est là, dans l'odeur du pain chaud qui se répand doucement, délestant les épaules de l'ivrogne de tout le poids d'un monde qu'il peinait à porter, ralentissant le pas des belles dames et de leur ombre sur les murs ocres du quartier.
Et puis il y a Dieu, ici, là, partout, nulle part, dans les coeurs et dans l'air, dans le sang et les larmes, dans la vie et la mort, ici, là, partout, nulle part.
Chaque page est un autre jour dont il faudra atteindre la nuit, vivant si possible, heureux ce serait mieux, mais à Borgo Vecchio on n'en demande pas tant.

Intense, beau et frémissant d'humanité…  

vendredi 16 août 2019

Neptune Avenue de Bernard Comment


Éditions Grasset
★★★★☆ (j'ai beaucoup aimé)

Étrange période que celle des vacances où on lit sans écrire et où l'on écrit sans lire, où les paysages que l'on traverse et les gens que l'on rencontre viennent brouiller les lignes qui se mélangent, se confondent et se perdent au fil des jours.
J'ai presque oublié un bon nombre de livres lus cet été : tant pis pour eux. Les journées bien pleines m'ont finalement aidée à y voir clair et à faire le tri…
Il y a tout de même deux livres dont je voudrais vous parler : Neptune Avenue de Bernard Comment et Poésies d'Émile Nelligan. J'ai lu le premier courant juillet et je sens que je le porte encore en moi. Quant au second, c'est un coup de foudre absolu pour les textes d'une très grande beauté d'un auteur québécois (je suis d'ailleurs très étonnée de constater qu'il ne soit pas plus connu… mais c'est comme ça!)
Commençons par Neptune Avenue : un homme à la retraite vit au vingt-et-unième étage d'un immeuble de Brooklyn sur Neptune Avenue. Visiblement assez seul, sans amis, sans famille, il écoute ses voisins se plaindre de la chaleur excessive : 41 degrés sont annoncés pour l'après-midi même. Le narrateur, fatigué et handicapé par la maladie, ne peut sortir. Plus d'électricité. Une panne géante paralyse toute la ville, peut-être même le pays. Les ascenseurs sont tombés en panne. Que s'est-il passé ? Une guerre, une fin du monde ? Les épiceries sont prises d'assaut, l'eau va bientôt manquer, plus d'internet, plus de contact avec l'extérieur. Seule une jeune fille, Bijou, vient s'occuper de lui. Qui est-elle ? Que cherche-t-elle ?
Dans la touffeur de cet été sans air climatisé, l'homme va bientôt se tourner vers son passé qui lui revient par bribes : sa jeunesse en Suisse, sa famille, ses amis, une vie consacrée à l'argent, au désir d'en amasser toujours plus, d'acheter encore et encore pour combler un vide, impossible à remplir autrement que par du vide… Mais aussi un amour fou pour une femme, une rencontre au fond si fugace qu'elle a à peine eu lieu… Et la tristesse infinie qui découle de tout cela…
De ce texte émergent à la fois une grande mélancolie et une grande nostalgie qui m'ont beaucoup touchée. Le narrateur repense à ce qu'il a vécu, ces années soixante-dix/quatre-vingt, une époque heureuse, des moments inoubliables au bord de la mer puis de mauvais choix. En existait-il d'autres ? Peut-être, sûrement même. Ou peut-être pas.
Ce roman ouvre aussi une réflexion sur le monde d'hier et d'aujourd'hui, nos modes de vie, nos choix politiques, économiques, écologiques. Et toute l'inquiétude que l'on peut ressentir devant les grands de ce monde qui semblent parfois diriger sur des coups de tête, comme des gamins immatures, gâtés, capricieux et un peu fous.
« On croyait être débarrassés de la débâcle du vingtième siècle, et ça revient, partout, de la même manière, avec le même culot, la même effronterie, la même brutalité. Et ça finira probablement tout aussi mal. »
« Je devine au loin, à travers le voile de brume, la découpe de la skyline de Manhattan, celle de Downtown, sur la gauche, portée vers le ciel par la tour One, la plus haute de toutes, et à droite celle de Midtown et Uptown… J'adore regarder cet horizon et réfléchir à la ville, à sa folie des grandeurs, à sa rage ascensionnelle, à toute cette condensation de gens, d'argent, de pouvoir. Bijou a raison, il y a trop de tout dans notre monde, on aurait pu faire avec beaucoup moins depuis deux siècles. C'est l'électricité qui a donné l'énergie nouvelle de consommation éperdue, et d'un coup le monde s'écroule, plus de jus, plus de courant, le silence et l'obscurité. Je devine les arbres, çà et là, tous ces squares et parcs qui irriguent Brooklyn dans son étendue infinie, eux n'ont besoin de rien d'autre que l'alternance de la pluie et du soleil pour traverser les siècles. Ils nous survivront. »
On suit le cours des pensées du narrateur qui revient sur sa vie, celle qu'il a vécue, celle qu'il aurait voulu vivre.
Sensible, touchant, troublant parfois et d'une très grande humanité, Neptune Avenue laisse entendre la voix mélancolique d'un homme qui regarde sa vie tout en observant Bijou, une jeune femme, elle, tournée vers l'avenir, vers un monde où l'on sait que l'argent et les biens ne sont plus tout à fait les clefs du bonheur… Le narrateur aimerait en faire son héritière en lui transmettant ce qu'il possède mais Bijou refuse cet argent, elle a d'autres valeurs, d'autres aspirations. Les mouvements incessants de la jeune femme s'opposent à l'immobilité de l'homme, coincé dans un passé qu'il n'a pas su (pu?) vivre et un présent dont il ne peut rien faire.
Un livre sur le temps, la transmission (possible ou impossible), la maternité et la mort. Un très beau texte.

                         
Je voulais aussi vous dire quelques mots sur les poèmes d'Émile Nelligan. L'auteur, né à Montréal en 1879, a souffert toute sa vie de troubles schizophréniques. Il a donc très tôt été interné. Lors de mon voyage au Canada, j'ai eu l'occasion d'entendre, par hasard, un de ses poèmes. Je vous le livre ici.

Un soir d'hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu'est-ce que le spasme de vivre 
À la douleur que j'ai, que j'ai !

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : où vis-je ? où vais-je ?
Tous ces espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! Comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! Comme la neige a neigé !
Qu'est-ce que le spasme de vivre 
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai !...


On retrouve dans tout le recueil cette même beauté aux notes verlainiennes et baudelairiennes. Allez y jeter un petit coup d'oeil et dites-moi ce que vous en pensez !