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samedi 11 avril 2026

"Le Souffle de la forêt" Sur les traces de Simona Kossak de Simonetta Greggio

Éditions Arthaud
★★★★★
(coup de coeur!)

 Au début, j’ai râlé: je déteste les biographies romancées. Quand je m’intéresse à la vie d’une personne, j’aime que ce soit le plus proche possible de la réalité. Or, Simonetta Greggio, l’autrice, ne parle pas un mot de polonais, les documents qui existent sur Simona Kossak ne sont pas traduits et en plus, il y en a peu. S’ajoute à cela le fait que les Polonais qu’elle a rencontrés ne parlaient que polonais. Bref, l’autrice s’est donc retrouvée avec des « blancs » qu’il a fallu combler. Premier grincement de dents.

Ensuite, l’écriture : aïe, les phrases nominales en veux-tu en voilà, les subordonnées sans principale… aïe aïe aïe, la vieille prof que je suis à deux doigts de faire un malaise...

Et puis, et puis… le charme a opéré et je me suis laissé porter non seulement par le portrait qui est fait de Simona Kossak que j’ai adoré(e) (é pour le portrait, ée pour la femme.) Oui j’ai beaucoup aimé ce livre : le ton de l’écrivaine, une femme engagée, qui aime son sujet (et cela se sent à chaque page), qui dit qu’elle ne sait pas lorsqu’elle ne sait pas (alors que tout se trouve sur Google maintenant.) J’ai aimé sa franchise et son naturel, sa spontanéité et sa sensibilité.

Quant à Simona Kossak, j’en suis devenue folle. C’était une femme incroyable, hors norme, une biologiste zoopsychologue, issue d’une famille aristocratique de Cracovie, qui a vécu toute sa vie dans une maison sans eau ni électricité au coeur de la forêt primaire de Białowieża avec des animaux qu’elle avait recueillis et soignés. Les photos qui illustrent ce livre sont époustouflantes : on la voit allongée au sol tandis qu’une énorme laie occupe tranquillement le lit ou bien se reposant près d’un arbre, une femelle lynx endormie sur elle. Le bandeau la représente marchant dans la forêt avec un panier, suivie par cinq chevreuils. On a l’impression d’être dans un Disney ou une photo générée par IA tellement c’est incroyable. Elle fait très jeune. Elle ressemble à un mixte de Carson Mc Cullers et Fifi Brindacier. Comme le dit la 4e de couv’ : « Elle n’a jamais écrit de manifeste : sa vie en tient lieu. »

Cette biographie est le livre le plus fort que j’aie lu depuis longtemps, fort dans le sens où j’ai eu le sentiment qu’il résonnait au plus profond de moi. Je pensais tout le temps à cette femme Simona Kossak qui me fascine complètement. Il y a des gens à qui on voudrait ressembler. Eh bien moi, j’aimerais être Simona Kossak, partager cette communication incroyable avec les animaux, connaître, aimer et voir la nature comme elle la voit et comme elle la vit.

J’ai eu du mal à reposer ce livre et à lire autre chose. Et le plus drôle, c’est que je me suis plongée dans des entretiens de Claudie Hunzinger que j’aime beaucoup : « Forêts d’écriture » chez Arthaud où elle parle de sa forêt des Vosges mais aussi de… Białowieża…

Lisez « Le Souffle de la forêt », rencontrez Simona Kossak… C’est une expérience vraiment très forte, croyez-moi !



 

lundi 6 avril 2026

Les éléments de John Boyle

Éditions JC Lattès
traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides
★★☆☆☆

 Quelle déception que ce roman dont on a dit tant de bien ! Bon, le début ne partait pas trop mal. Il me rappelait vaguement le roman d’Audur Ava Ólafsdóttir « Éden » sans que l’on retrouve toute la finesse, la poésie, l’humour et la dimension écologique des textes de cette autrice islandaise. Mais pourquoi pas… La première histoire a pour titre « Eau » : il s’agit d’une femme qui quitte sa ville, Dublin, pour « se retrouver » (je n’en peux plus des gens qui cherchent à « se retrouver »!) et se refaire une santé sur une petite île perdue... Ce n’est pas franchement nouveau mais allons-y. La baraque paumée, le chat qui s’incruste, les balades dans le vent, les bains la nuit… Après, il y a le beau jeune homme que l’on rencontre. Mais pas pour s’attacher hein, juste comme ça, parce qu’à cinquante balais, on ne se lance plus dans la moindre aventure. On profite, on s’est tellement fait chier avant. Et puis après ce qu’on a vécu…

Le reste à l’avenant : que du réchauffé en veux-tu en voilà, du déjà vu, des poncifs, des lieux communs à gogo, aucune finesse, aucune profondeur dans l’analyse psychologique et ce, quel que soit le personnage. Ils sont tous caricaturaux au possible et ne dégagent pas la moindre émotion.

Et je me demande si les histoires suivantes (toutes sur le thème des abus sexuels sur mineurs) ne sont pas pires encore que la première : tout est superficiel, simpliste, les clichés s’empilent dangereusement au fur et à mesure que l’on tourne les pages. Plus on avance, moins on y croit. Évidemment, pas de style, pas d’écriture mais ça, c’est trop demandé de nos jours. Waouh, j’ai souffert. Que de stéréotypes et d’invraisemblances ! Aucune invention, aucune originalité. On reste à la surface des gens que l’on croise (et pourtant, il y aurait tant à dire...) et l’on pourrait écrire les dialogues avant même de les lire tellement ils sont plats et attendus.

Mais le plus incroyable, c’est le titre : particulièrement lourd et besogneux en anglais : « Water, Earth, Fire, Air », traduit plus modestement par « Les éléments » en français : avec un titre pareil, on s’attend à quelque chose d’un peu « consistant » ! Que nenni, et là je trouve qu’on atteint le comble du ridicule quand on voit le rapport extrêmement mince entre ce titre pompeux et ce qui nous est servi. C’en est prétentieux au possible et vraiment risible.

Bref, pour moi, aucun intérêt.  


 

mardi 31 mars 2026

Le dernier été en ville de Gianfranco Calligarich

Éditions Folio
★★★★☆

 Je crois que je garderai de ce livre le souvenir d’une longue déambulation mélancolique, sans but et sans désir dans Rome : celle de Leo Gazzarra, un homme solitaire et alcoolique, fasciné par une femme de toute beauté, Arianna, étudiante en architecture, qu’il rencontre par hasard lors d’une soirée, un homme désenchanté, mal à l’aise, maladroit, toujours en mouvement, passant d’un salon à l’autre, côtoyant les milieux intellectuels et mondains, rencontrant ici un vieil ami grimé et fortuné, là une ancienne connaissance qu’il croyait disparue, écoutant des conversations artificielles et creuses, marchant inlassablement, nuit et jour, perdant de vue cette femme envoûtante, imprévisible et folle puis la retrouvant au bras d’un autre homme, l’aimant peut-être, tout en sachant qu’elle lui resterait à jamais inaccessible, un homme blessé qui finalement ne trouve sa place nulle part, ne se pose nulle part tandis qu’en pleine dérive existentielle, il poursuit une quête dont il ne connaît peut-être même pas le but, s’abandonne à l’errance comme art de vivre, comme comble de l’élégance ou ultime façon d’échapper à la mort. Je me souviendrai aussi de l’infinie tristesse de ce texte qui donne un rôle de premier plan à cette Rome des années soixante, ville solaire, magnétique et à ses places, ses fontaines, ses cafés, ses quartiers populaires, ses maisons décrépites, ses temples en ruine et ses ciels d’un bleu éclatant dans la touffeur d’un été interminable et vain. Léo entame une espèce de descente aux Enfers tranquille et calme en apparence, comme une mer plane avant l’orage, une lente et douce dérive sans retour en arrière possible, un renoncement qui cache son nom dans les silences des protagonistes et dans les verres d’alcool consommés.

Un beau texte dans lequel il faut savoir se perdre, se laisser aller...


 

lundi 23 mars 2026

Aqua de Gaspard Koenig

Les éditions de l'Observatoire
★★★★★

 Quel plaisir de lecture que ce deuxième volet d’une série sur les quatre éléments! J’ai retrouvé avec un immense bonheur le trait vif et satirique, le regard amusé et mordant de l’auteur sur notre société contemporaine, peu avare en contradictions. Cette fois-ci, le personnage principal est l’eau. Et dans ce petit village de l’Orne (oui oui, chez moi !), il est hors de question de se relier au réseau d’eau potable inter-communal. On a une rivière: La Maline (qui porte bien son nom!), on fera avec. Point. Sauf qu’en été, et même en Normandie, la source se tarit et la préfecture est obligée d’envoyer des camions-citernes pour ravitailler la populace qui commence à râler. Et, ça coûte cher ! Y-a-t-il une solution ? Chacun a son mot à dire : l’agriculteur, la naturopathe, la préfète, l’anarchiste, l’architecte, le collapsologue, la secrétaire de mairie, l’Anglaise et les autres, tous les autres. Parce qu’à Saint-Firmin, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Les politiques n’impressionnent personne. L’auteur est passé maître dans l’art de donner vie à chacun : le politique pourri par l’ambition et son langage abscons bourré d’acronymes, l’idéaliste et généreuse Maria qui veut changer le monde, croit en la communauté et au partage respectueux des biens communs, Valérie l’hydrogéologue et sa solution miracle en un seul mot : le re-mé-an-drage, vous dis-je… bref, tout ce petit monde qui cohabite dans ce village de quatre cents âmes. Koenig est un vrai portraitiste : rien ne lui échappe et ça pique, ça pique tout en restant toujours très humain et bienveillant.

Franchement, c’est drôle, cinglant, intelligent. On apprend plein de choses… Dans tous les domaines, l’auteur se balade avec aisance comme s’il avait fréquenté tous les milieux. Chacun a sa parlure, ses tics, ses mimiques. On se régale des grandes scènes hilarantes aux dialogues jubilatoires. Décidément Koenig est vraiment très doué. 




 

mercredi 4 mars 2026

Les habitantes de Pauline Peyrade

Éditions de Minuit
★★☆☆☆


 Emily vit depuis son enfance dans la maison de sa grand-mère disparue. Elle ne souhaite pas quitter ce lieu malgré les lettres de son père, de sa sœur, du notaire qui la pressent de partir. Le père veut vendre. Elle n’a pas à discuter, c’est la loi. Or, ces lieux, elle les aime intimement, viscéralement comme Emily Brontë aimait le presbytère de Haworth et sa lande. Elle vit en osmose avec la nature. Elle habite vraiment ce lieu et va donc entrer dans une forme de résistance face à la violence patriarcale.

L’originalité de l’oeuvre réside dans le projet de l’autrice : donner vie et voix, équitablement, aux bêtes, à la végétation, aux minéraux et aux humains, dans un roman. On imagine derrière ce projet une sensibilité écoféministe et non-violente. La nature n’est plus une toile de fond, un décor mais un personnage, un organisme vivant. Il s’agit donc d’accorder autant d’attention - donc de lignes - à Emily qu’à sa chienne, qu’aux trembles, aux rochers, aux hirondelles et aux abeilles. Le pari est risqué mais pourquoi pas ? L’autrice semble vouloir restituer le monde : bruits, mouvements, odeurs à travers un vocabulaire quasi biologique et des descriptions nombreuses et minutieuses.

Le projet est intéressant mais tout est question de dosage. Si l’on ne veut pas sombrer dans un texte expérimental, exercice de style un peu froid et dont on sentirait l’excès de technique lors de la lecture, il faut doser. Le travail de l’autrice est incontestablement un tour de force mais en découlent deux problèmes majeurs : la lecture est rendue parfois pénible, les descriptions trop nombreuses, trop systématiques m’ont lassée. Et surtout, la rencontre avec le personnage - et même avec la nature finalement- pour moi n’a pas eu lieu. Je ne me suis attachée à personne et n’ai ressenti aucune émotion. J’ai eu l’impression d’observer l’histoire de loin sans participer, alors que, vu les thèmes abordés, j’aurais pu y trouver une place. Bref, j’aurais aimé habiter ce livre mais la porte n’est restée qu’entrouverte. Dommage.  

 

mardi 3 mars 2026

Quelque chose d'absent qui me tourmente de Laurent Mauvignier

Éditions de Minuit
★★★★★

 Lorsqu’un écrivain parle de son travail pendant 183 pages, on entre véritablement au coeur du processus créatif et c’est vraiment passionnant. J’ai pris un plaisir immense à lire ces réflexions sur l’écriture qui m’ont permis de mettre des mots sur des intuitions ou des questions qui me laissaient perplexe.

Laurent Mauvignier est d’emblée très clair : écrire, ce n’est pas avoir quelque chose à dire. En effet, là n’est pas la difficulté : l’écrivain y parviendra toujours. Non, écrire, c’est faire, se demander comment entrer dans le texte, par quelles phrases, quels mots, quel rythme, quelle ponctuation. Si l’on trouve sa façon de faire, on trouve sa porte d’entrée. Après, le livre s’écrira. Il y a l’idée que c’est de la forme que naît le livre. Et d’ailleurs, la forme peut donner lieu à un livre que l’on n’attendait pas. Ce qui explique pourquoi l’auteur dit qu’il a « un pressentiment » du livre, des images mais pas de plan, pas de « trajectoire totale ».

Selon lui, trouver son écriture, c’est lâcher prise, ne pas vouloir faire beau ou bien écrire ou imiter un écrivain qu’on admire, même si les influences sont inévitables. Il faut accepter ce qui sort de nous, même si ça nous fait perdre pied, même si on se sent débordé, en terrain accidenté, il faut y aller. Il faut sauter. J’adore l’idée qu’il ne faut pas chercher à tout maîtriser, qu’il faut savoir s’« ouvrir à l’imprévu ». Tout est une question de dosage. Maîtriser la technique, c’est une chose, mais il faut savoir perdre le contrôle. Et j’insiste là-dessus parce que le roman que je termine en ce moment publié aussi chez Minuit souffre précisément de ce défaut. Je vous en parle bientôt.

Je pense que toute personne souhaitant se lancer dans l’écriture devrait lire ce texte complètement essentiel. Bien sûr, de nombreux thèmes sont abordés : les influences, la ponctuation, l’usage du participe présent, les clichés, les détails, les personnages, les titres, le rôle de l’éditeur. Et bien sûr, il est question du parcours personnel de l’auteur.

Des entretiens stimulants, très agréables à lire. Je recommande!


 

samedi 28 février 2026

Le gâteau du Président de Hasan Hadi

★★★★★
chef d'oeuvre !

 Quel film extraordinaire à tous points de vue : jeu exceptionnel des acteurs, prises de vue, cadrages, scénario : tout est parfait. Nous sommes transportés dans l’Irak de Sadam Hussein et, comme c’est l’anniversaire du Président, la petite Lamia, neuf ans, a été désignée par son instituteur pour faire un gâteau. Seulement Lamia et la grand-mère qui l’élève n’ont pas d’argent. C’est donc la catastrophe car il est hors de question de ne pas honorer le Chef Suprême. Elles quitteront donc leur hutte sur pilotis pour se rendre à la ville où elles vont vivre une série de péripéties.

Dans ce film, le réalisateur dénonce l’embrigadement des foules et des enfants, la misère du peuple, le culte absolu obligatoire du tyran dont le portrait est affiché partout, la corruption, la misogynie des hommes qui apparaissent comme des prédateurs s’appropriant le corps des femmes et des enfants. Et les bombardements américains font rage tandis que la petite s’épuise à trouver ses ingrédients et poursuit ses errances, son coq dans sa besace.

C’est un film visuellement somptueux, l’atmosphère de la grande ville est parfaitement restituée à travers ses bruits, ses couleurs, ses mouvements. Le souci d’authenticité met bien en évidence la réalité économique et sociale du pays. L’actrice principale, la petite Baneen Ahmad Nayyef est incroyable : son jeu est tellement juste et naturel que c’en est sidérant.

Bref, c’est un film politique extrêmement fort et émouvant dont les terribles échos dans l’actualité du jour accentuent encore le caractère tragique.

Exceptionnel.