Connaissez-vous ce mystérieux texte intitulé « La Femme changée en renard », écrit en 1922 par David Garnett ? Ce court et singulier roman, que l'on referme avec davantage de questions que de réponses, est devenu un classique de la littérature britannique. L'intrigue est très simple : lors d'une promenade dans la campagne anglaise avec son époux, Silvia Tebrick se transforme soudainement en renarde. Aucun sortilège, aucune explication scientifique ni psychologique ne sont avancés : la métamorphose est un fait et l’auteur demande simplement au lecteur de l'accepter.
Ce qui l'intéresse n'est pas le pourquoi mais plutôt les conséquences qui en découlent. Comment continuer à aimer une personne qui a cessé d'être humaine ? Comment préserver un lien lorsque la nature reprend progressivement ses droits ? Mr Tebrick refuse d'abandonner son épouse. Il renvoie ses domestiques pour protéger son secret, tente de maintenir les habitudes du couple et continue à traiter Silvia comme sa femme. Pendant quelque temps, celle-ci accepte encore de porter des vêtements, de prendre le thé ou de jouer aux cartes. Mais, peu à peu, l'instinct animal devient plus fort que les conventions humaines… Mais chut, je ne veux pas en dire plus...
Tout est décrit avec beaucoup de délicatesse et de pudeur ce qui donne au roman une tonalité à la fois tendre, mélancolique et très troublante. L’auteur raconte cette histoire invraisemblable avec naturel comme s'il s'agissait d'un simple accident de la vie ! On finit par oublier l'impossibilité de la situation pour se concentrer uniquement sur les sentiments du mari dont l'amour ne faiblit jamais malgré la métamorphose de celle qu'il aime. Son attachement devient même plus poignant à mesure qu'il comprend qu'il ne pourra ni la retenir ni lutter contre sa nature retrouvée.
Le roman peut se lire de multiples façons et c’est cela qui fait sa richesse ! On peut y voir une réflexion sur l'animalité qui demeure en chacun de nous, sur le refus des conventions sociales, sur la place des femmes dans une société très codifiée, sur la liberté, le désir ou encore l'acceptation de l'autre dans sa différence. Le récit échappe aux catégories habituelles : ce n'est ni un conte moral, ni une fable, ni un roman fantastique classique. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’une belle histoire d'amour racontée de façon extrêmement touchante.
La personnalité de l'auteur ajoute encore à la singularité de l'œuvre. Membre du groupe de Bloomsbury, proche de Virginia Woolf, il a eu des relations homosexuelles avec Duncan Grant. Plus tard, lorsque Grant eut une fille avec Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf), Garnett jura qu’il épouserait cette jeune Angelica lorsqu’elle aurait vingt ans. Et c’est ce qu’il fit. Je ne me lancerai pas dans des analyses psychologiques hasardeuses... mais si vous avez des idées...
Aujourd’hui, on pourrait en faire un lecture écoféministe : la métamorphose de Silvia peut être comprise comme une émancipation progressive des rôles que la société assigne aux femmes : en abandonnant peu à peu les vêtements, les codes de la bienséance, la vie domestique et les attentes de son mari, Silvia retrouve une liberté qui passe par une libération du corps et le contact avec la nature. Loin d'être une simple régression vers l'animalité, cet ensauvagement apparaît comme une reconquête de soi.
David Garnett semble aussi interroger la place de l'humain face au vivant : la nature n'est pas un décor mais un refuge, une source de bonheur. À l'heure où les questions d'écoféminisme, de réensauvagement et de coexistence avec le vivant occupent une place importante, « La Femme changée en renard » apparaît comme très moderne. Le roman peut aussi se lire comme une invitation à repenser notre rapport au corps, à la nature et au vivant, quel qu’il soit.
J’ai adoré !!!