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dimanche 11 avril 2021

La Demoiselle à coeur ouvert de Lise Charles

Éditions P.O.L
★★★★★

♥♥ NE PASSEZ SURTOUT PAS À CÔTÉ DE CE ROMAN DÉLECTABLE, DRÔLE, PLEIN D'ESPRIT, DE FANTAISIE ET DE SUSPENSE… C'est mon COUP DE COEUR du moment (et ce sera bientôt LE VÔTRE !) ♥♥

Voilà, au moins l'essentiel est dit !

Continuons maintenant tranquillement...

« Allons allons, Livia, reprends-toi, ça commence »… Non, vous n'êtes ni chez Marivaux ni chez Musset, quoique… Livia échange par mail avec un écrivain quadragénaire à succès : Octave Milton dit Ottavio, son ancien ami, un garçon peu inspiré et un brin velléitaire. Celui-ci lui explique qu'il va tenter de devenir pensionnaire à la villa Médicis (où a résidé l'autrice pour écrire ce roman…) En attendant, Ottavio doit écrire une lettre de candidature mais il a peu d'imagination et encore moins de motivation, il faut bien le dire. Livia lui suggère l'idée d'un roman épistolaire par mails qui mettrait en scène un narrateur, Pedro M. qui ferait des recherches sur son ancêtre l'architecte Borromini (la légende familiale raconte qu'en effet notre Ottavio descendrait de Borromini)… C'est nouveau, ça devrait plaire, l'encourage Livia. Il suffirait au lecteur d'acheter un mot de passe, il pourrait suivre l'échange épistolaire en se connectant…

Ottavio séduit le jury… Ah, les jolies balades dans Rome qui se profilent… Il lui reste à avertir son éditeur Paul Otchakovsky-Laurens qui trouve l'idée intéressante. L'aventure commence donc : découverte du petit monde des pensionnaires et de leur art - qui semble n'en avoir que le nom ! - (c'est piquant, mordant à souhait et si drôle!), du fonctionnement de la villa Médicis, des règles qui régissent toute cette faune étrange et des cris stridents des paons « léon » « léon » « léon » qui se pavanent près de l'allée des Orangers où la directrice a planté des artichauts… Quel microcosme insolite et rocambolesque…

Livia, restée à Paris, veut des détails, Ottavio les lui envoie. Mais l'écriture de son propre roman n'avance pas : inspiration et enthousiasme s'étiolent rapidement. Pourtant, de singulières rencontres ont lieu qui pourraient donner des idées à Ottavio : par exemple, une certaine Prune Mordillac, jeune fille naïve et pleine d'admiration, sagement accompagnée de « son père âgé de soixante-quatorze ans, professeur agrégé honoraire au lycée Henri IV et sa mère, âgée de soixante-neuf ans, sans profession», qui a adoré le dernier roman d'Ottavio, aimerait le rencontrer (en présence de père et mère of course). Pourquoi refuser cette drôle d'invitation ? Tiens, s'il racontait cette rencontre et l'intitulait « Mon coeur, bref », ce serait un beau titre pour P.O.L, non ?

Il lui faut aussi écrire quelques chroniques pour les Inrocks, un mail pour maman, un autre pour le frérot. Paul Otchakovsky-Laurens doit aussi lui rendre visite…

Tout ça est bien sympathique mais le satané roman n'avance toujours pas et Ottavio résume ainsi sa situation : « C'est l'histoire d'un écrivain en mal d'inspiration, qui décide, en suivant le conseil d'une ancienne amante, d'écrire sur ses ancêtres illustres, et qui se rend compte que ce sont de gros ploucs. End of the story, je laisse tomber mon livre, et j'attends que la vie me propose de nouvelles aventures» qui vont se présenter sous la forme d'une certaine Marianne (Octave, Marianne… quand je vous parlais de Musset!) Marianne Renoir (pseudonyme de l'autrice lorsqu'elle écrit pour les jeunes), linguiste, maître de conférences à l'Université de Nantes (tiens, c'est aussi la profession de Lise Charles) qui travaille sur « les pratiques ponctuantes des écrivains contemporains en matière de discours rapporté» (sujet à coup sûr étudié par l'écrivaine!) et aimerait interroger notre Ottavio sur « l'absence de marqueur du discours rapporté dans son dernier roman». Ottavio n'en sait rien, il a écrit « instinctivement », sans trop se poser de questions. Il lui faudrait peut-être interroger Livia, elle aura bien des idées, Livia ! Elle en a toujours !

Quel plaisir de lire ce roman malicieux, érudit, passionnant, plein d'esprit et d'humour et tellement, oui, tellement original : au-delà de son petit côté protéiforme (mails, chronique de presse, article universitaire, journal intime…) et de sa réflexion centrée sur la création, le langage et le rapport étroit entre l'écriture et la vie, il joue subtilement, délicieusement, avec les mises en abyme, les effets d'écho, les registres de langue, les figures de style (ah, la métalepse!)… Jeux de masques, de rôles, de mots et de miroir, de vérité et de mensonge qui nourrissent un dispositif narratif hors pair… Tout est faux : les statues du parc de la villa Médicis, le discours que l'on produit et que l'on adapte hypocritement au destinataire que l'on cherche à séduire et à tromper. Jeu dangereux lorsqu'il s'empare du vrai… « Un drame se joue et nous n'en voyons rien » commente P.O.L au sujet d'un article d'Ottavio. Il faut toujours être prudent avec les mots, on ne sait jamais où ils mènent...

Un texte brillant qui, somme toute, à travers ruses et manipulations, intrigues et manigances, leurres, fausses pistes, s'apparente à une réécriture moderne des Liaisons dangereuses et n'est peut-être pas sans rappeler l'univers rohmérien...

Croyez-moi, il mérite VRAIMENT d'être lu...


 

jeudi 8 avril 2021

Le dernier bain de Gustave Flaubert de Régis Jauffret

Éditions du Seuil
★★★★★

Un « je », un « il », un « chutier », trois parties pour faire le tour du bonhomme. J'avoue que pour la première fois, hormis dans sa correspondance, j'ai eu vraiment l'impression de rencontrer Flaubert, le gaillard, en chair et en os… Jauffret l'incarne ici de façon saisissante même si paradoxalement, c'est un Flaubert mort qui s'adresse à nous mais comme s'il était encore vivant, aujourd'hui, ce qui lui permet d'ailleurs de commenter notre époque, d'évoquer, en jouant sur les anachronismes, les drônes, wikipédia, le sigle LGBT, de se plaindre de toutes les bêtises que les biographes ont dites à son sujet et de juger la sienne (d'époque) à l'aune de la nôtre « -Foutu voyage qui à vos yeux contemporains fait de moi une ordure.» (lors de son grand périple exotique, il eut en effet, moult relations avec des mineurs.)

Voici donc une posture énonciative somme toute assez originale s'il en est!

Flaubert apparaît tout d'abord comme un corps qui sent, souffre, désire follement… Il s'adonne à tous les plaisirs avec Du Camp, Colet et les autres. Jauffret le dit, crûment : Flaubert aime baiser, bouffer, jouir…

Il idolâtre les mots, ils le rendent fou, le détraquent, l'aliènent : «Autour de moi tout était langage», «Je souffris davantage des affres du style que de la syphilis, de la pulpite et de l'épilepsie. Une phrase disgraciée était un péché mortel que Virgile lui-même n'aurait pu me pardonner. Du temps où je vivais, mon plus mauvais souvenir était de n'avoir pu éviter un double génitif quand madame Bovary découvre dans la chambre de son veuf de mari le bouquet de fleurs d'oranger qui avait servi de bouquet de mariée à sa première femme. L'avant-veille de mon décès je m'étais demandé si je n'aurais pas mieux fait d'écrire à la place un bouquet de fleurs séchées puisque le plus souvent les fleurs séchées sont d'oranger. Cependant, s'abstenir de préciser la race des fleurs aurait pu conduire certains lecteurs à imaginer des roses, des marguerites ou des iris - autant alors cesser d'écrire et pour tuer le temps barbouiller des tableautins.» Flaubert ou les affres du style… Il saoule nuit et jour tout son entourage avec son inépuisable logorrhée et ses interminables lectures de textes. Même son chien Julio doit écouter «ses phrases bouillonnantes» «Quand j'avais écrit une page je m'allongeais auprès de lui et entreprenais ma lecture d'une voix murmurante afin de ne pas irriter ses oreilles délicates. Emporté par le rythme de ma prose je ne tardais pas à me lever, me balancer d'un pied sur l'autre comme un danseur pataud, à crier quand je tombais sur un que redondant , un couple de qui malsonnant, un et, un ou, un poncif, une couleur trop banale pour être verbalisée. Finalement je hurlais comme un damné le dernier paragraphe. - Se croyant grondé, Julio s'enfuyait.»

Tout est vivant dans ce roman, Flaubert évidemment, mais aussi ses propres personnages qui s'adressent violemment à leur concepteur : Emma lui reproche la médiocrité de son mari («Vous auriez pu au moins me donner pour époux un fonctionnaire» (quelle ambition hé hé!) et lui avoue que Léon l'a violée. Saint Antoine se sent persécuté : le texte le concernant a fait l'objet de trois versions différentes : autant de souffrances à endurer ; il croise Bouvard et Pécuchet bras dessus bras dessous dans Paris (eux ne se plaignent pas trop, tout à leurs délires!) Une fois, tandis qu'il déjeune seul à Croisset, tous les personnages débarquent et lorsque la servante Suzanne arrive avec le plat de paupiettes, ils ont disparu. «Mais seule Bovary le persécutait» Il avoue d'ailleurs qu'il aurait pu «l'inventer davantage», magnifique formule qui laisse pensif...

«On ne mêle pas impunément sa vie à la littérature» (tiens, c'est drôle, j'avais remarqué!) conclut-il accablé par ces visages qui le hantent…

J'aime aussi ces phrases précédées d'un tiret et qui viennent éclore à la surface du texte comme des bulles d'eau : «- Nous baisâmes» (ce verbe se marie tellement bien avec le passé simple...) ou bien «- Ils s'enfuirent» ou encore «- Cependant.»

Si le «chutier» (qui d'après ce que j'ai lu rassemble ce qui n'a pas été utilisé ou d'une façon un peu différente) avait été imprimé dans des caractères lisibles, j'aurais pu vous en parler, hélas, n'ayant pu le lire, je ne vous en dirai rien…

Un texte fougueux, audacieux, à la fois réaliste et plein de fantaisie, d'invention, de délires et d'obsessions, qui mêle généreusement vérité et fiction et l'on sent que Flaubert est là, dans toute sa folie, sa sensibilité, sa sensualité débridée, son ironie mordante et son désespoir absolu, il est là, intime et proche, humain et accessible, touchant et attachant. C'est délicieux, la langue danse, frétille, gambade et fait des cabrioles… Franchement, bravo !     


 

dimanche 21 mars 2021

Ici pour aller ailleurs de Geoff Dyer

Éditions du sous-sol
★★★★★

Vous aussi, ça vous dirait bien d'aller ailleurs, surtout en ce moment hein ? Partir, arpenter le monde.. Tiens, vers quels horizons, vous dirigeriez-vous, là, tout de suite si vous aviez la possibilité de vous télétransporter ? Où rêvez-vous d'aller marcher ? Quel monument brûlez-vous de visiter ?

Le journaliste britannique Geoff Dyer, grand spécialiste de jazz, a cette chance de voyager pour son travail : il rédige en effet des chroniques pour le New Yorker ou le Financial Times et ce qui m'a mis sur sa piste, c'est l'article d'Emmanuel Carrère dans le Monde du 2/12/20 qui avoue : « j'ai lu tous ses livres et j'attends qu'il en paraisse un nouveau comme on attend des nouvelles d'un ami. »

En fait, Dyer est un double de Carrère : il est à la fois extrêmement sombre, sans illusions, et fabuleusement drôle (Carrère lui-même le présente comme un mélange de Thomas Bernhard et Woody Allen!), un homme amoureux des lieux et étranger au monde, ici et ailleurs, sans cesse... Franchement, ce recueil d'articles est délicieux d'autodérision et d'intelligence : Dyer apparaît comme un antihéros poltron, hypocondriaque, étourdi, déçu, fatigué, embarqué dans des périples qui prennent très vite l'allure d'antivoyages : documents paumés dans l'avion, rien à voir à l'arrivée (soit parce qu'il n'y a effectivement rien ou pas grand-chose, soit parce que la déception est grande et c'est comme s'il n'y avait rien) ou bien une fatigue telle qu'il n'a qu'une envie : aller se coucher (c'est tellement crevant les voyages!) Bref, c'est souvent plus ou moins raté ou alors, l'intérêt du déplacement ne se trouve pas précisément là où on l'attendait…

Finalement, pourquoi voyage-t-on ? Que cherche-t-on et que trouve-t-on ailleurs ? Est-on capable de voir ce qu'il y a à voir (si tant est qu'il y ait quelque chose à voir!) N'est-ce pas dans le fond une entreprise vaine que de voyager ?

Laissez-le vous raconter son voyage à Longyearbyen pour contempler des aurores boréales, qu'il ne verra évidemment pas ! Tout est hors de prix en Norvège, la température est une vraie torture (sans compter qu'il fait nuit noire quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre : « Pourquoi diable choisir de vivre dans un tunnel ? » se demande-t-il et quand, en plus, vous vous lancez dans une balade en traîneau … Ah, cette balade en traîneau, franchement rien que pour ce texte, vous pouvez investir dans l'achat de ce livre ! C'est hilarant, burlesque à souhait ! « Le terme norvégien correspondant à la notion de « balade » pourrait au mieux se traduire par « âpre combat pour la survie » dit-il et il ajoute : « je ne prêtais pas attention aux instructions qu'on nous donnait pour attacher les harnais, et de toute façon j'avais du mal à entendre quoi que ce soit à travers l'épaisseur de ma parka, de la capuche relevée de ma combinaison de ski, et le bruit infernal des aboiements de quatre-vingt-dix huskies d'Alaska, dont la moitié en chaleur, trépignant d'envie de cavaler ou de forniquer ou les deux. »

Et ce déplacement à Tahiti pour un article sur Gauguin, les documents oubliés dans l'avion, un musée fermé, des tas de corps tatoués et assez moches, des boissons ultra-sucrées et une sacrée envie de rentrer : « Nous sommes ici pour attendre à l'aéroport de Hiva Oa sous une humidité poisseuse et pour éprouver une bonne fois pour toutes ce qu'il nous est déjà arrivé d'éprouver, quoique de manière fugace, à savoir qu'au fond, nous sommes tout de même contents d'être venus même si nous avons passé notre temps à le regretter. Nous sommes ici pour nous assurer que notre ceinture est bien attachée, que notre tablette est bien relevée et que notre siège est bien redressé avant le décollage et l'atterrissage. Nous sommes ici pour aller ailleurs. »

Peut-être le meilleur du meilleur est-il « White Sands » : Dyer et sa femme traversent en voiture l'État du Nouveau Mexique. Le sable s'étend sur la route, la lumière est aveuglante. Pas un chat. Soudain, un auto-stoppeur leur fait signe, trois secondes d'hésitation, ils s'arrêtent. Échange cordial, deux trois banalités, ils repartent. Silence serein. Tout à coup, un panneau : « INFORMATION / NE PRENEZ PERSONNE EN STOP/ CENTRES PÉNITENTIAIRES DANS LA RÉGION » La nuit tombe. Changement d'ambiance dans la voiture. Le thriller s'installe tandis que passe à la radio « Riders on the storm » des Doors… « There's a killer on the road/ His brain is squirmin' like a toad » Inénarrable...

Recueil d'articles de presse, journal de voyage, essai, « Ici pour aller ailleurs » nous fait surtout découvrir la personnalité d'un homme fin, sensible, cultivé, drôle, tellement drôle… Car finalement, plus que les lieux dont il nous parle, c'est lui qui gagne à être connu… Une chouette rencontre en tout cas !

                                                                           



 

vendredi 19 mars 2021

Le Roman de Jim de Pierric Bailly

Éditions P.O.L
★★★★★

Je parle mal des livres que j'ai adorés et des personnages avec lesquels j'ai vécu quelques jours et que j'ai quittés avec une immense peine parce que je m'y étais vraiment attachée. Ou bien, peut-être est-ce simplement que je ne veux pas… je préfère garder pour moi Aymeric, le narrateur, et ses mots simples, sensibles et doux, sa vie banale d'homme banal qui traverse l'existence en se prenant des coups et en collectionnant les échecs. Aymeric a rencontré Florence : il avait 25 ans, elle 40. Elle était seule et enceinte. Pas de père, avait-elle dit. Jim est né, Aymeric s'est occupé de lui, l'a aimé comme un fou, a joué au foot avec le gamin, lui a fait découvrir les combes du Haut-Jura. C'est joli autour de Saint-Claude. Ils ont cueilli des framboises sauvages et des fraises des bois. Ils sont montés jusqu'au Crêt au Merle, ont fabriqué des flèches avec des branches de noisetier. Il est sympa Aymeric, il donne. On verra bien après. Le temps a passé, il s'est attaché. Il a cru que ce serait pour toujours… jusqu'au jour où on lui a gentiment montré la porte de sortie.

Que vous dire d'autre sinon que ce texte est une splendeur : parce qu'il est pétri d'humanité, d'amour, de sincérité… Parce qu'il est tendre et vrai. Il m'a fendu le coeur et fait pleurer comme une gamine. Pas de mélo à l'eau de rose là-dedans. Non, de la vie et c'est tout.

Et c'est bien.

Et c'est beau.







 

mercredi 10 mars 2021

Adultère d'Yves Ravey

Éditions de Minuit
★★★★★

Finalement, rien n'est aussi mystérieux qu'un texte d'Yves Ravey. Précisément parce que tout paraît simple, évident, transparent. Jean Seghers, le narrateur, gérant d'une station-service en faillite, soupçonne sa femme de le tromper. Il l'observe, l'interroge, suit l'amant… Rien de plus banal, terriblement banal même...

Et pourtant…

Pourtant, on sent très vite qu'on pénètre dans un espace du leurre, du faux-semblant. Or, l'ancrage dans le réel et la simplicité formelle ne devraient pas donner lieu à cette étonnante impression d'étrangeté qui émane du roman, à ce sentiment diffus et insaisissable d'évoluer en réalité dans un univers onirique plutôt « hors-sol ». Si cela se produit, c'est justement parce que les apparences sont trompeuses : rien n'est vrai mais tout participe à nous donner l'illusion du vrai. Que nous dit l'auteur sinon que notre lecture du réel (de la réalité) est impossible, soit parce que le réel n'existe pas (il n'y a que des points de vue sur le réel) soit parce que notre appréhension du réel est sans cesse faussée par des signes-écrans qui nous empêchent de le déchiffrer et d'accéder à une éventuelle vérité des êtres et des choses.

Allez, si on avait le temps, on pourrait s'amuser à chercher le pourquoi du comment, tenter quelques pistes, histoire de voir où ça nous mènerait  : (ce que je ne vous dis pas, c'est que discrètement, je commence une recherche sur l'oeuvre de Ravey, enfin… si je trouve un généreux directeur de thèse prêt à consacrer un peu de temps à une jeune quinqua-étudiante !)

Bon, (ça commence bien, je ne trouve pas mes mots… je sens que tout va être raté : la chronique et la thèse), d'abord, (je vous rappelle que ma problématique est - vous suivez, hein?- «Réalité et étrangeté : vers une esthétique du leurre dans l'oeuvre d'Yves Ravey »), d'abord donc, les lieux chez notre romancier n'existent pas : on les pensait américains (oui, la station-service au bord de la route, ça ne vous rappelle rien?), on les découvre alsaciens-francs-comtois (ce qui signifie que jusqu'à la page 39, nous ne savons pas où nous sommes) (et la mère qui porte un maillot de Sochaux!) De toute façon, il n'est jamais question d'un paysage représentatif d'un espace géographique réel, les textes ne s'ancrent pas dans une géographie. On s'en fout de savoir où on est. C'est pas le problème. Dans le fond, je me demande si on ne serait pas plutôt sur une scène de théâtre éclairée par des projecteurs, au milieu de décors colorés en carton-pâte... Donc, l'absence de géographie pourrait nous mettre sur la piste…

Le lieu de l'action maintenant : certes, il est décrit avec beaucoup de précision, même l'orientation est mentionnée, mais plutôt comme si l'on observait un plan et non le réel. Encore une fois, une piste à creuser...

L'onomastique nous trompe aussi, nous égare… Jean Seghers est le narrateur, sa femme s'appelle Remedios, un nom espagnol (mais elle ressemble à une actrice américaine), Xavier Walden, le Président du tribunal a un nom américain, Dolorès, la mère de Jean et Salazare (avec un e?) son nouveau compagnon ont des prénoms espagnols. C'est quoi ce bazar ? J'ai comme l'impression que Ravey s'amuse à brouiller les pistes, me fait chercher là où il n'y a rien peut-être rien à trouver...

Et puis, si l'on y réfléchit bien, les actions des personnages (notamment du narrateur) sont aussi assez étranges , certainement parce que seuls les actes sont décrits, nous n'avons aucune analyse psychologique. (C'est très fort d'ailleurs parce que même le « je » ne dit rien de lui, ce qui signifie que le point de vue interne est inopérant chez Ravey, il tombe à l'eau, il est un leurre, lui aussi, dans la mesure où il ne permet pas d'accéder à la vérité de l'être! Non, si vérité il y a, elle est ailleurs, où on ne l'attend pas, où on ne pense pas la voir.) Ravey s'en tient aux faits, aux gestes ou aux paroles. A nous de nous débrouiller avec ça, en tentant d'interpréter l'attitude des protagonistes, mais le risque d'erreur est grand. Ce qui fait qu'on a parfois le sentiment qu'il y a du Meursault chez le narrateur, une espèce d'écart entre lui et le monde, tout simplement parce que l'on n'a pas forcément accès à ses motivations, à sa conscience, ce qui peut donner l'impression qu'il n'en a pas, qu'il ne pense pas ou pas assez. Par exemple, tout se passe comme si, lorsque l'on veut se débarrasser de quelqu'un, on le tue et c'est tout. Pas de tergiversations, de tempête sous un crâne, pas de problèmes moraux... On agit et on espère ensuite que les choses vont s'arranger d'elles-mêmes.

Enfin, si l'on jette un coup d'oeil rapide sur la communication entre les êtres, on voit qu'elle ne se fait jamais vraiment directement : chacun semble en effet enfermé dans sa bulle, dans une sphère bien hermétique qui l'empêche d'échanger, d'accéder aux autres immédiatement et, à plus forte raison, spontanément, sans passer par des intermédiaires qui risquent de fausser le propos, d'altérer la communication voire de l'annuler. Et malgré cette apparente absence de communication, chacun semble étrangement exercer sur l'autre, en sourdine, je veux dire sans en avoir l'air, des rapports de force latents, silencieux et sournois, extrêmement puissants malgré leur invisibilité.

Bon allez, j'arrête là. L'univers raveysien est vertigineux et je risque fort de vous en reparler quelque temps (c'est trois ans une thèse, non?)… Promis, quand je donnerai mes premiers cours à la Sorbonne, je vous ferai signe...




 

vendredi 5 mars 2021

Kasso de Jacky Schwartzmann

Éditions Seuil Cadre Noir
★★★★★

Passer toute son enfance entre deux parents agrégés de philosophie, évidemment, on peut considérer que ce n'est pas forcément un bon début dans la vie… Ce qui est sûr, c'est que Jacky Toudic n'a pas vraiment suivi la même voie que ses parents. Lui a préféré devenir un escroc et se servir de sa ressemblance avec Mathieu Kassovitz pour gruger les gens et leur soutirer un maximum d'argent. D'où son surnom : Kasso. Et ça marche ! « J'ai pas choisi d'avoir sa gueule. Depuis « Regarde les hommes tomber », le film d'Audiard, tout le monde me demande si je suis lui. Un jour, j'ai décidé de répondre oui. Et ça m'a ouvert beaucoup de possibilités » Pour le moment, il fait une petite pause car sa mère vient d'entrer en Ehpad pour un Alzheimer bien prononcé : elle prend Nagui pour son fils et son fils pour son médecin. Pour s'occuper d'elle, il a dû revenir à Besançon, réintégrer l'appart familial rempli de bouquins jusqu'au plafond et emprunter la vieille Ford Taunus Coupé GLX de 1975 pour tenter de se déplacer… Avec « L'Aquoiboniste », évidemment toujours coincé dans l'autoradio... Bref, il a vécu des jours meilleurs… Et puis, vu le prix de l'Ehpad, le petit pactole qu'il a accumulé pépouze va vite fondre au soleil… En plus, retrouver les potes bisontins vingt-cinq ans plus tard sans rien avoir de franchement nouveau à leur raconter… Comment dire...

Bref, le moral en berne, il se connecte sur Tinder histoire de … C'est Zoé, belle avocate fiscaliste de 49 ans, qui se présente devant le restau où ils ont rancard. Il a la soirée pour la séduire à moins qu'un abruti à une table voisine ne le reconnaisse et soit prêt à lui ouvrir son porte-monnaie pour se faire entuber… Ça marche à tous les coups et c'est lassant finalement...

Allez, voilà pour le pitch.

Quant au texte, il envoie : bien rythmé, très punchy, avec des dialogues savoureux qui tirent sur tout ce qui bouge, une bonne dose d'humour noir…Pas de langue de bois ici, pas de bien-pensance… Ça pulse, c'est délicieusement irrévérencieux et décapant à souhait... Tout le monde en prend pour son grade… On se régale, on se marre bien et par les temps qui courent, on ne crache pas dessus !

J'ai adoré, je recommande !


 

vendredi 26 février 2021

Un enterrement et quatre saisons de Nathalie Prince

Éditions Flammarion
💜💜💜

Nathalie, ma sœur (permets-moi cela), je ne réfléchis pas, je laisse mes doigts courir sur le clavier et mon coeur s'affoler… Si tu savais comme j'ai aimé ton texte si plein de vie, d'énergie, de rires, de couleurs, de mouvements, de poésie, un texte qui pourtant parle de la disparition de l'être aimé, de ton homme adoré et de toi, de ton effondrement, de ta façon de t'accrocher aux branches si minces sur les bords des chemins, histoire de tenir debout, à peu près…

Tu n'as rien lâché, tu as su dire aux uns et aux autres leur inhumanité, leur médiocrité, leur petitesse. Tu leur as balancé ça à la figure, tu as pris ce temps, tu as eu ce courage, cette patience… Tu es une reine, Nathalie, et j'admire ta force, ta volonté, ta détermination, j'admire aussi les mots qui sont les tiens, emplis de grâce, d'humanité, de sincérité, de vérité, de poésie (le nom des fleurs, Nathalie, le nom des fleurs…) : « je ferai de ce double mètre carré (dis-tu de la « petite tombe avec un jardin ») un Terra Botanica en réduction, une tête de Jivaro, un jardin à la française en miniature, avec ses buis et sa symétrie, un minuscule jardin à l'anglaise avec des herbes folles et des collerettes d'ancolies ou de Coeurs de Marie. » Savoir que des gens comme toi existent, là, sur cette terre où rien ne tourne bien rond, me comble de bonheur… On peut encore y croire alors...

Une multitudes d'images me viennent à l'esprit dans un joyeux mélange : le petit lopin de terre (deux mètres carrés pour la sépulture de ton amour) où s'entremêlent dans une douce folie fleurs et plantes et la petite grille devant la tombe… Qu'est-ce que j'ai ri des courriers avec le maire au sujet de cette petite grille et de ses 12 cm de trop… Et cet inventaire absurde pour la succession… la découverte du canon dans le jardin… J'en pleurais (de rire), oui, vraiment! Et la prof de philo d'Armance avec sa robe « qui n'existe pas» et son écharpe en peau de chat... Incroyable récit de cette rencontre où tu te dis que pour la philo, c'est mort… Et puis, j'ai tellement aimé tout ce que tu dis sur les mots, la langue… J'y suis sensible aussi. L'insupportable « ça va ? » : «Où va-t-on dans « ça va » ? Pas de volonté géographique d'aller quelque part. Une débandade, même. Un fiasco sur toute la ligne. Rien ne va dans « ça va »... » Je te cite encore « ...je ne pose jamais cette question, parce que je sais trop combien chacun porte sa part de malheur, sa barre de fer dans le coeur, et parce que je sais que personne n'en a rien à cirer. » Et ta lettre à la greffière du juge des tutelles sur sa « ponctuation défaillante » et sa « syntaxe douteuse » : comme tu as eu raison de pointer leurs limites à eux, les pinailleurs, les chicaneurs, les ergoteurs, ceux qui croient être du côté du vrai, du droit, du juste… J'ai beaucoup aimé aussi (la liste est longue, je sais) ce que tu imagines derrière un « -oui ?» qui t'est adressé de derrière un bureau, la vie de celui ou celle qui balance médiocrement cette non-réponse, ce non-sens, à l'autre (toi en l'occurrence!) qui attend depuis longtemps, qui n'en peut déjà plus avant d'arriver et à qui on ne dit même pas bonjour…

Et puis, tes enfants... J'y ai retrouvé les miens, évidemment… Je tente, moi aussi, d'être une mère « possible », ce n'est pas facile et je trébuche souvent… Eux aussi me disent aussi parfois de me taire, gentiment bien sûr... On a trop de choses à raconter, nous. Et puis, on n'est pas des taiseuses, on aime trop l'existence pour ne rien avoir à en dire, pour cacher nos émotions ou nos larmes, pour taire nos envies et nos désirs.

De tout coeur, merci pour toutes ces belles émotions et ce regard sur la vie...