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mardi 20 octobre 2026

Chacun de Jean-Paul Dubois

Éditions de l'Olivier
★★★★★
(coup de coeur!)

 Oh ce livre, ce livre… Il me rappelle l’émotion que j’avais ressentie lorsque j’étais allée voir « Perfect days » de Wim Wenders au cinéma : souvenez-vous, Hirayama, cet homme qui se levait tous les matins à l’aube pour accomplir aussi bien que possible son travail : nettoyer les toilettes publiques de Tokyo. Le midi, il allait manger son sandwich sous les arbres et il admirait le doux mouvement de leur feuillage. Être heureux de rien, de tout, des petites choses qu’on ne regarde plus, dont on ne perçoit plus la beauté. Je suis ressortie de cette séance apaisée. Je venais de recevoir une leçon de vie. Depuis, j’y repense très souvent.

Eh bien « Chacun » m’a procuré le même apaisement, le même bonheur.

Et pourtant, ce roman n’est pas vraiment joyeux : Paul Weiss-Melville, 56 ans, cardiologue, vient de perdre sa femme, disparue dans un accident de kayak. Seule son embarcation a été retrouvée. Depuis, déprimé, incapable de reprendre le travail, au fond du trou, il ne fait plus rien de sa vie sinon regarder son jardin par la fenêtre de la maison familiale dont il a hérité et attendre.

Il lui semble parfois sentir la présence réconfortante de ses parents morts depuis longtemps. Sa sœur Chloé spécialiste de la finance, son frère jumeau, Lothar, grand admirateur de Sarkozy et sa belle- sœur, une femme entièrement refaite à coups de bistouri et d’acide hyaluronique sont encore de ce monde, mais que dire à des gens que l’on sent si loin de soi, comment se confier et apaiser sa peine ?

Quant aux nouvelles du monde, elles l’affligent chaque jour davantage, notamment les déclarations de Trump qui finissent de l’accabler complètement.

Bref, rien ne va.

Rien ne va et pourtant...

Quel merveilleux roman à la fois drôle (j’ai beaucoup ri!), piquant, émouvant, poétique et profondément mélancolique !

Chaque page apporte son lot de surprises, d’inattendu, de pur plaisir ! On se laisse porter par le récit et l’on se régale aussi bien de précisions techniques sur le moteur de la Royal Enfield Interceptor 736 cc que d’informations sur la maladie de Brugada.

Mais surtout, ce qui caractérise les textes de Dubois, c’est leur profonde humanité. Et l’idée magnifique et si réconfortante que dans ce monde de brutes une réconciliation est toujours possible. J’en pleurerais, tiens !

J’ai tellement aimé ce texte mais tellement...  

 

mercredi 14 octobre 2026

Faire la peau de Louise Chennevière

Éditions P.O.L
★★★★★

 C’est un cri terrible, une longue plainte, un ressassement douloureux et sublime, celui d’une jeune femme qui écrit un texte d’amour et de haine, un texte performatif : la rupture se fait en même temps qu’elle s’écrit. À vif, jusqu’au bout, avec le livre comme preuve, témoignage, gage, fondement. Et le point final qui pose l’acte. Après, des temps nouveaux.

Ne plus voir sa mère, rompre, pour de vrai, pour toujours.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Alors Louise dit pourquoi, les faits, les lieux, les actes, l’héritage, le fardeau du passé, le comment s’y prendre pour que ça marche cette fois-ci, comme on se jette à l’eau, rompre n’est pas facile, l’eau est glacée, il faut s’y plonger car y aller lentement ne suffirait pas, d’un coup et hop, c’est fait.

Veiller aussi à remonter à la surface après, pour ne pas y rester, prendre des forces, ne pas céder à l’appel, à l’envie, au besoin, aux larmes, au sentiment terrible et effrayant de solitude absolue et d’abandon.

Il y a tellement d’amour dans tout ça. Tellement d’amour. Et ces « maman » qui reviennent régulièrement au détour des phrases, maman... Petite Louise, petite Louise que j’ai eu si souvent envie de serrer dans mes bras, de consoler, de lui dire que tout ira bien, qu’il faut du temps, qu’il faut être forte. Et encore une fois, ces « maman » ici et là qui m’ont tordue de douleur et cette dernière phrase que je ne peux lire sans pleurer, cette phrase sublime qui dit « c’est juste que le monde ici n’était peut-être pas fait pour toi et moi, qu’il y avait trop d’obstacles entre nous et je voudrais que tu saches que je ne t’en veux pas, non, ce n’est pas ça, c’est juste le passé qu’il faut laisser aller, glisser et emporter les restes de toi et moi, c’est juste qu’il faut vivre, maman, c’était la dernière fois. »

J’ai beaucoup de mal à écrire ici, il faut que je me reprenne. Alors, oui, c’est ça, Louise casse le fameux mythe, l’amour maternel, l’intouchable, l’indéboulonnable, le sacro-saint. Elle le décortique, le déconstruit, le démythifie. Elle dit que c’est un leurre, cet amour maternel, un mensonge, une grosse fiction minable, des filets bien serrés dans lesquels les filles se débattent, un patriarcat déguisé. Elle refuse la domination, l’emprise, la toxicité, elle refuse de rester à sa place, de rentrer dans la case montrée du doigt par la mère. Tu seras ça ma fille, tu feras ça, tu hériteras de ça et tu reproduiras sur tes propres filles la violence que tu auras subie dans le silence.

Non.

Louise refuse de passer sa vie à attendre une preuve d’amour qui de toute façon ne viendra pas. Elle va tenter d’avancer sans. Et de tenir debout.

Un texte vrai, puissant, féministe et qui m’a beaucoup touchée.

Merci Louise.


 

samedi 10 octobre 2026

L'Éléphant de Patrick Modiano

Éditions Gallimard
★★★★★☆ ou ★★★☆☆

  De deux choses l’une : soit c’est son dernier livre, une espèce de testament fait d’oublis, de silences et de brefs surgissements de réminiscences à demi éteintes, de belles pages, celles d’un vieil homme qui s’éloigne du monde, soit il y aura d’autres romans et là, c’est un peu court, jeune homme : 89 pages … une économie narrative pour le moins frustrante ! J’en aurais bien lu une cinquantaine de plus !

Cela dit, c’est du Modiano, pur jus, une espèce de concentré même : reviennent en boucle ses thèmes favoris : la mémoire qui disparaît et avec elle, les souvenirs, le passé, les gens que l’on a connus, aimés, les lieux que l’on a traversés… Ne restent que des sensations fugaces, des bribes d’impressions, des fragments de vie qui remontent vaguement à la surface et flottent quelques instants avant de sombrer définitivement…

Paris, bien sûr, qui se rétrécit car on ne traverse plus la Seine pour se rendre sur la rive droite. D’ailleurs, s’éloigner du 7e arrondissement devient dangereux, on risquerait de se perdre. Il est question de l’Est, de l’Ouest (toujours parisien chez Modiano) mais l’on n’y va plus, ce sont des espaces lointains, à jamais perdus. On marche sur de longs boulevards vides du 7e où les pendules semblent s’être arrêtées... La mort rôde, les gens rencontrés sont des revenants, des fantômes, on les reconnaît à peine… Existent-ils vraiment ? On ne sait pas.

Les époques se mélangent, se superposent, les temporalités deviennent poreuses, les repères s’estompent… encore plus que d’habitude me semble-t-il. Les téléphones à cadran côtoient les téléphones portables. Les juke-boxes s’écoutent encore dans les cafés.

Le narrateur se moque de lui-même : il se surnomme « l’éléphant » tellement son corps s’est empâté. Il pèse cent vingt kilos : sortir d’une voiture devient difficile. Il tombe aussi.

« La sensation d’une vitre entre le monde et lui était venue avec le temps, comme on souffre peu à peu de surdité ou que la vue baisse insensiblement. »

Allez, je vais opter pour un texte testamentaire plein de mélancolie et de nostalgie.

Et cependant j’espère bien que ce ne sera pas son dernier !


 

mercredi 7 octobre 2026

Rochebrune de Sophie Divry

Éditions Actes Sud
★★★★★

Un roman que je n’avais pas aimé et j’en étais restée là avec Sophie Divry. Et puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu retenter l’expérience et bien m’en a pris car j’ai adoré ce texte qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout. Alors, autant dire qu’ici, on est dans le genre anatomie d’une chute, au sens propre et figuré. Que je vous explique... Isabelle et Xavier forment une famille recomposée qui fonctionne comme beaucoup de familles recomposées : on s’aime, on fait des efforts, on s’organise, on s’arrange des enfants de l’autre, on supporte quelques contrariétés et surtout, on évite de trop regarder ce qui ne va plus.

Alors une semaine à la montagne devrait être l’occasion rêvée pour repartir du bon pied. Isabelle veut souffler, Xavier veut grimper, Noémie veut vivre en tête-à-tête avec son portable, et Léon, huit ans, semble avoir été programmé pour tester les limites de tout le monde. Quatre personnes, quatre façons d’envisager les vacances et derrière tout cela, un couple qui commence sérieusement à prendre l’eau. Bref, l’air frais va faire du bien à tous.

Bon, ce n’est pas la jolie montagne des brochures touristiques. Chez Divry, elle est massive, inquiétante, hostile. Elle réduit l’horizon et coupe les communications.

Évidemment, on sent qu’un truc pas terrible va avoir lieu : le suspense s’installe et l’on ne peut plus lâcher le livre tellement tout s’emballe très vite !

L’autrice est extrêmement douée pour décrire la société, notamment la famille et les gens en général : c’est mordant, féroce et souvent très drôle et très juste. Isabelle et Xavier ne sont ni des monstres ni des héros. Ils sont pleins de contradictions, parfois lâches, parfois touchants. Terriblement humains.

Divry est aussi très compétente lorsqu’elle parle de la montagne, parce que là, accrochez-vous, on y est vraiment : c’est bluffant de réalisme !

On comprend bien que ce qui intéresse l’autrice, c’est ce que la catastrophe révèle de ce que l’on est et de ce que l’on vit. « Rochebrune » évoque ce moment où les problèmes ordinaires cessent d’être des problèmes. La montagne remet les compteurs à zéro. D’une famille qui se dispute pour des détails, l’on débouche sur une réflexion sur notre fragilité, notre individualisme, notre égocentrisme et l’autrice montre comment l’on se noie dans des petits problèmes qui n’en sont pas vraiment. Après une expérience pareille, on relativise, c’est certain !

J’ai adoré ce roman !


 

vendredi 2 octobre 2026

N'efface pas mes cercles d'Emma Marsantes

Éditions Verdier
★★★★★

 J’achève, très émue, ce texte extrêmement beau d’une écrivaine que je découvre et dont je vais très vite lire les précédents romans. On retrouvera des thèmes communs avec les textes de Laurent Mauvignier et d’Anne Godard, « La Maison vide », « Nous aussi », des liens étroits, des motifs en écho. Tout commence par un suicide, celui de la mère de la narratrice. À partir de cet événement terrible et fondateur, l’autrice va tenter de plonger dans son histoire familiale sur plus d’un siècle, quatre générations, du côté paternel et maternel, pour tenter de percer l’énigme du geste, cerner les racines du mal, évoquant tout ce que la famille a pu endurer comme malheurs et traumatismes à travers les accidents, les deuils, les mariages forcés sur fond de patriarcat, de colonialisme et de guerres. L’histoire intime et familiale se mêle à la grande Histoire, elles s’imbriquent l’une l’autre, façonnant et enfermant les individus dans des modes de pensée et des façons d’être violentes et destructrices. Quelle était la liberté des uns et des autres ? Comment peut-on être autrement que ce qu’une époque fait de nous ? Les femmes épousent des hommes qu’elles n’aiment pas, elles n’ont pas leur mot à dire, vivent de frustration et de renoncement et finissent par être internées comme folles à lier. Victimes, elles doivent se taire et subir. Les silences, les blessures et les tourments se transmettent d’une génération à l’autre. Chacun hérite et ce n’est pas toujours un cadeau.

Et puis, des choses sont tues. Elles rongent les êtres mais personne ne veut les entendre. Elles finissent par tuer.

Et pourtant, ces histoires fondatrices, sombres et folles, terribles et merveilleuses, la narratrice refuse qu’elles disparaissent, s’effacent : elles sont siennes, mémoire, socle, commencement, elles la constituent. Ce sont ses cercles : refuges et prisons, ils l’ont construite, la tiennent, repères (ou repaires...) étouffants et protecteurs, cercles qui la composent, l’affaiblissent et la renforcent, ils ont des noms : Joséphine, Antoinette, Léonie, Elsa et les autres, absentes et présentes, toujours là, autour d’elle, en elle.

Un texte somptueux.


 

mercredi 30 septembre 2026

Je change de nom de Christine Angot

Éditions Flammarion
★★★★★

 Je les entends déjà les rageux et leurs sempiternelles jérémiades : « Ouais, Angot, elle ne parle que de ça... » Ben oui, bichettes, vous voulez quoi exactement ? Qu’elle vous raconte une merveilleuse histoire pour que vous fassiez de beaux rêves ? Non, mes chéris, la fiction n’est pas pour Angot. Elle a beaucoup à dire du réel et elle se sert de mots précis, vrais, justes pour révéler ce qui se joue en réalité dans les conventions sociales, le patriarcat et la filiation, mécanismes totalitaires et oppressifs qui vont jusqu’à permettre aux hommes de s’emparer du corps des femmes en toute impunité.

Il faut les entendre les mots qui gênent, histoire qu’on ne transforme pas la victime en coupable, c’est si vite arrivé !

Donc Christine change de nom. On la comprend. Porter le nom de son violeur de père, c’est compliqué. Elle sera Schwartz maintenant, ce qu’elle a toujours été dans le fond. Elle portera le nom de sa mère Rachel et s’inscrira ainsi dans cette lignée de femmes dont elle vient et pour lesquelles les pères n’ont pas été très présents, des femmes dominées, qui ont subi et se sont tues.

Elle, Christine, ne se taira pas. Ses mots sont forts, criés, écrits en majuscules parfois. Ils ne sont pas violents, ils sont justes. Enfant, elle devait dire que son père était mort ou en voyage. C’était la honte une mère seule avec une gosse. Une mère, même abandonnée par un homme qu’elle aimait, est coupable.

Elle raconte comment sa mère a supplié son père de reconnaître sa fille pour qu’elle porte son nom. Il a fini par accepter mais il le lui a fait payer. Il l’a violée. C’est le « deal », « la compensation ». Elle a treize ans, sa mère est heureuse, sa fille va enfin porter le nom de son père, ce nom qui la protégera contre tout. Le père, lui, viole sa fille, façon de lui signifier qu’elle n’est toujours rien pour lui.

Quitter ce nom, le nom de l’agresseur, c’est pouvoir choisir qui on est et d’où l’on vient. Elle s’interroge ici sur la question de la transmission, la manière dont on impose un nom, une identité. Tout est toujours affaire de pouvoir. En effet, porter un nom signifie aussi porter une histoire, des valeurs que l’on n’a pas choisies. C’est une forme de domination. Je te nomme, tu dois te soumettre et exister à travers ce nom que je te donne, autrement dit, à travers moi. Quand ce nom est celui d’un violeur, c’est impossible.

Rien n’effacera le passé, elle a été Angot, c’est son nom d’écrivaine. On ne se débarrasse pas comme ça de ce qui a été. Ce qu’elle veut maintenant, c’est décider, choisir, prendre possession de ce qui la définit.

La question de l’identité est posée : Christine refuse qu’on lui impose un nom, un lieu où se tenir (voir son texte « La Nuit sur commande » chez Stock), une façon de penser. Elle revendique sa liberté. Son nom Schwartz, ses origines juives, sont ses choix à elle.

Après les attaques du 7 octobre 2023, se développe en elle un sentiment d’appartenance. Elle refuse d’apposer sa signature là où tout le monde signe. Elle fera ce qui lui semble être juste.

Christine Angot refuse les idées toutes faites, elle pense librement, par elle-même, que cela plaise ou non, dans tous les domaines et notamment en littérature : non, écrire ne soigne pas, non écrire ne fait pas du bien. Cela permet d’observer comment la société fonctionne, ce qui est à l’oeuvre, ce qui se trame. Elle dénonce les rouages, les mécanismes dans lesquels les femmes sont prises et qu’on ne discerne plus tellement ils font partie de la norme sociale.

Encore une fois et comme toujours un texte fort, puissant et nécessaire.


 

mardi 29 septembre 2026

Nous aussi d'Anne Godard

Éditions Actes Sud
★★★★★

 Au début, on a trouvé ce texte délicieux, bien confortable. Un univers douillet de bourgeois parisiens contents d’être ce qu’ils sont, là où ils sont, à la bonne place, au centre du monde, heureux. On les a presque enviés. Un peu détestés aussi. On s’est dit qu’ils en faisaient des choses, ceux qui avaient des sous. Ils mangeaient bien, fréquentaient les bonnes écoles, les grandes facultés, faisaient trois pas pour aller chez le médecin et au musée, ils s’amusaient bien ensemble, les frères, les soeurs, les pères, les tantes, les neveux, les grands-mères, les oncles, tous, soudés, aimants, aimés. Quelle joie, quelle énergie, quelle force ! On est jaloux de ces gens-là, de ce « on » martelé qui fait battre le coeur de ce grand corps unique, nous qui n’en sommes pas. On goûte avec un plaisir infini le nom des belles choses et des bons mets, les paysages de livres d’images.

Il y en a qui ont de la chance…

Et puis, soudain, ce « on » fatigue, il est trop présent, presque étouffant. On a envie de sortir, de prendre l’air, on étouffe. On ne veut plus être prisonnier de ce pronom qui nous englobe, qu’on le veuille ou non. On se sent piégé. On veut respirer, être libéré. On pose le livre pour aller marcher. On le reprend avec une sensation de malaise. On ne sait pas si on l’aime finalement, ce livre. On ne sait pas trop où il veut en venir, où il nous mène. On s’y replonge un peu tendu, sur ses gardes.

Et l’on comprend. On s’en doutait. On en parle beaucoup en ce moment.

On en ressort épuisé, vidé. On irait bien se coucher.

On a évidemment lu un grand livre. Un peu éprouvant quand même. On le relira peut-être un jour.

Finalement, on est bien content de n’être pas de ces gens.