Chère Agathe,
Je ne suis pas sûre de trouver les mots pour vous dire toute mon émotion et mon admiration pour ce livre magnifique.
Marie-Pierre est votre mère. Elle était professeure de philosophie et avait passé sa vie à enseigner. Cette femme de lettres a progressivement perdu ses mots. Le diagnostic est tombé : Alzheimer précoce, à cinquante ans. Vous racontez la maladie, son avancée inexorable, les rendez-vous médicaux, l'épuisement des proches, les questions sans réponse.
Mais ce n'est pas seulement cela que j'ai lu.
J'ai lu le destin d'une génération de femmes, ma génération, puisqu’il faut que je vous le dise, Agathe, j’ai l’âge de votre mère.
Une génération de femmes libres, cultivées, passionnées. Des femmes qui pensaient que les luttes féministes étaient derrière elles et qu’elles n’avaient plus qu’à en profiter. Des femmes qui avaient étudié, enseigné, aimé, élevé des enfants, assumé leur carrière, porté des familles entières à bout de bras et des charges mentales hautes comme ça. Des femmes à qui l'on avait promis beaucoup mais qui ont souvent appris à faire passer leurs rêves après ceux des autres.
Votre roman raconte Alzheimer, certes.
Mais il raconte aussi ce qui disparaît avant même la maladie : les ambitions remisées, les désirs différés, les films qu'on n'aura pas vus ou critiqués, les livres qu'on n'aura pas écrits ou lus, les vies que l'on remet à plus tard jusqu'au jour où le temps manque.
Ce qui m'a frappée, c'est que vous refusez de réduire votre mère à sa maladie.
Vous la regardez dans toute sa complexité. Vous la regardez comme une intellectuelle, une amoureuse du cinéma, de la musique, des animaux, une femme en colère, une femme drôle, une femme imparfaite. Vous lui rendez ce que la maladie lui a volé : sa singularité.
Et puis il y a votre voix. Et elle est extraordinaire.
Une voix qui n'a pas peur de dire l'indicible.
L'amour, bien sûr. Mais aussi l'épuisement.
La tendresse, mais aussi la rage.
Le dévouement, mais aussi ces instants où l'on voudrait que tout s'arrête parce qu'on ne supporte plus de voir souffrir quelqu'un qu'on aime.
J'ai rarement lu un texte qui parle avec autant de franchise du rôle d'aidant. Vous n'édulcorez rien. Vous ne cherchez jamais à être exemplaire. Vous êtes simplement humaine. Et c'est précisément pour cela que votre récit est si juste.
J'ai adoré votre écriture : vive, crue, vraie, juste, originale, drôle, poétique, sensible. Vous parvenez à nous faire rire malgré le désastre qui se prépare.
Peut-être le hasard.
Peut-être la génétique.
Peut-être les blessures anciennes.
Peut-être rien de tout cela.
À la fin, votre livre ne résout aucun mystère. Il fait quelque chose de plus précieux : il accepte de ne pas savoir.
Dans un monde obsédé par les explications, les statistiques et les certitudes, vous nous rappelez qu'une vie demeure en partie incompréhensible.
Lorsque j'ai tourné la dernière page, je n'ai pas eu le sentiment de quitter Marie-Pierre. Au contraire, j'ai eu l'impression que, grâce à vous, elle continuait à vivre quelque part entre les mots, la musique, les souvenirs et l'amour de ceux qui l'ont connue.
Peut-être est-ce cela, finalement, la littérature.
Offrir une seconde mémoire à ceux dont la première s'est effacée.
Offrir des mots à ceux qui les ont perdus.
Merci de tout coeur, Agathe, pour ce livre magnifique.