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mercredi 13 mai 2020

Une femme de rêve de Dominique Sylvain


Éditions Viviane Hamy
★★★☆☆ (lecture agréable avec quelques réserves)


Ah, je suis embêtée, très très embêtée, parce que j'adore les polars de Dominique Sylvain : j'avais chroniqué, il y a deux ans, son avant-dernier roman : « Les Infidèles » dont certaines scènes m'avaient vraiment emballée et j'ai commencé « Une femme de rêve » en étant persuadée que j'allais me retrouver bien tranquille dans ma petite zone de confort, prête à déguster mon cocktail préféré… Si j'ai effectivement retrouvé dans ce roman policier ce qui fait la marque de fabrique de Dominique Sylvain à savoir une écriture vive, intense, tendue, un rythme soutenu, une dimension cinématographique évidente, un suspense puissant qui tient le lecteur en haleine, je dois tout de même avouer une petite déception… Il y a quelque chose qui ne prend pas…
Bon, le sujet d'abord : une jeune universitaire, Adèle Bouchard, donne régulièrement des cours d'analyse cinématographique à une poignée de prisonniers « des étudiants empêchés » : ils décortiquent les scènes de « Pierrot le fou », de « La grande illusion »… Tous les classiques y passent. Chaque participant apprécie ces séances d'analyse et écoute religieusement les propos de la jeune femme. Ces interventions font du bien à ces hommes qui ont sacrément besoin de se changer les idées et d'ouvrir leur horizon. 
Parmi eux, se trouve un redoutable as du braquage, multirécidiviste, qui n'hésitait pas à tuer celles et ceux qui se trouvaient sur son passage lorsqu'il se lançait à l'assaut d'une banque ou d'un fourgon. Ces victimes collatérales ne l'empêchaient pas de dormir en tout cas…
Bref, le dernier braquage s'étant particulièrement mal passé, Karmia, pour ne pas le nommer, s'est pris vingt-huit ans à l'ombre... autant dire la perpète.
D'ailleurs, dans la bagarre, un des flics a perdu son amie qui a reçu une balle dans la tête et se trouve depuis dans le coma. Il ne faudrait d'ailleurs pas que ce flic, un certain Schrödinger , mette la main sur ce Karmia car il n'hésiterait pas à le tuer de la pire façon, c'est certain…
En attendant, Karmia se tait, écoute la prof en se disant que ce sont bien là les paroles d'une intello qui ne connaît pas grand-chose à la vie. Peut-être a-t-il aussi quelques pensées pour sa fille, Nico, toujours prête à lui venir en aide quand c'est nécessaire...
Je n'en dirai pas plus, polar oblige… J'ai horreur qu'on me dévoile le quart de la moitié du début de l'intrigue, donc, je respecte… Évidemment, c'est un peu compliqué après pour chroniquer, mais ça devrait le faire quand même.
Bon, qu'est-ce qui fait que je suis un peu réservée sur ce roman ? J'ai eu le sentiment (ressenti tout personnel) qu'il embrassait peut-être un peu trop de personnages qui, de ce fait, n'étaient, à mon goût, pas suffisamment approfondis, incarnés ni vraiment « exploités » d'un point de vue romanesque… Ils relèvent, pour certains, de l'univers de la BD avec un petit côté caricatural, un léger manque de nuances, qui m'ont empêchée de m'y attacher réellement et de les trouver vraiment crédibles.
Et puis, pour certains, on a à peine le temps de faire connaissance avec que... pschitt, ils disparaissent (pour différentes raisons) et l'on reste un peu sur sa faim en se demandant finalement à quoi ils ont servi… Dommage...
(Qu'est-ce que j'avais aimé le couple des deux flics amoureux dans « Les Infidèles »… Eux, ils étaient sacrément incarnés !!! Mais ça, c'est une parenthèse...)
D'ailleurs, la profession un peu « hors normes » de certains personnages - un prof de ciné, une audio-naturaliste, un braconnier... - aurait pu être davantage exploitée... J'ai eu l'impression parfois d'un feu d'artifice prometteur dont les lumières retombaient en minces filaments à peine visibles...
Il m'a semblé aussi que l'intrigue s'effilochait doucement et que l'on finissait par se disperser, par se perdre dans des espaces, des situations, dont on ne tirait finalement pas suffisamment parti…
Un peu de la même façon, sont abordés de nombreux sujets d'actualité (écologie, bitcoins, réseaux sociaux...) mais leur traitement reste assez superficiel voire artificiel et sans lien profond avec l'intrigue ... Tout m'a semblé un peu épars, disparate, sans unité profonde ni vraie cohérence… Le propos, le sujet même du roman, aurait peut-être gagné en puissance en étant plus recentré, plus cadré.
Enfin, les chapitres intitulés « L'élue » (il s'agit de chapitres -avec changement de typographie- un peu mystérieux, qui évoquent l'errance poétique et onirique d'une femme amnésique en quête de son identité mais l'on ne sait pas qui parle) bref, ces passages ne m'ont pas convaincue : je les ai trouvés trop nombreux, trop longs, trop détaillés… Sans doute faudrait-il, pour en apprécier pleinement le contenu, les relire une fois que l'on sait qui est la narratrice afin d'en tirer parti et mieux les comprendre... 
Un peu déçue donc par ce roman. Bien entendu, ce n'est que mon très petit avis et je sais que certains chroniqueurs ont parlé de ce roman en des termes très flatteurs…
Le mieux, c'est que vous le lisiez pour vous faire votre propre idée… On en rediscute après ?

dimanche 10 mai 2020

En cette veille de déconfinement ...




J'ai l'impression de sortir comme lessivée de cette longue période hors du temps où les échos du réel ne nous sont parvenus qu'à travers des chiffres qui, chaque jour, nous ont laissés ahuris, pitoyables et malheureux.
Je n'ai pas eu peur ou très peu, les premiers temps peut-être, lorsqu'il fallait traverser quelques villages déserts pour acheter de quoi manger. Je n'oublierai jamais ce vide, cette absence de vie, comme si la mort avait déjà tout raflé, d'un coup, et qu'il ne restait plus rien ni personne. Oui, j'ai trouvé ça terrible… J'avais le sentiment que nous étions punis d'avoir joué aux cons, d'avoir dépassé les bornes, ivres de tout, grisés par une consommation effrénée, dépendants d'une société aux injonctions de plus en plus exigeantes, prisonniers de normes que nous réclamions pour nous rassurer et éviter de penser.
Je me suis dit : nous ne sommes pas heureux.
Si c'était le cas, nous gesticulerions moins, nous ne serions pas sans cesse à la recherche d'un bonheur après lequel on court sans cesse et qu'on réclame à cors et à cris tandis qu'on le voit s'éloigner toujours plus loin devant.
Et pourtant, il est là, à portée de main. Et comme des imbéciles, on détourne le regard parce que là-bas les lumières sont plus vives, les couleurs plus franches et les cris plus stridents. On veut, coûte que coûte, entrer dans la danse, courir, sauter, être secoué et entraîné ailleurs, toujours ailleurs, où l'agitation bat son plein, où les gens rient à gorge déployée, où l'alcool coule à flots. On se dit : c'est ça la vie. Je la veux. Je ne veux pas rater ça. Attendez-moi, attendez-moi. Et l'on cavale comme des imbéciles après des fantoches insignifiants, des joies chimériques, des étoiles en carton et tant d'amours illusoires.
Et l'on pleure d'avoir perdu son temps, les bras lourds d'un mirage de bonheur et de quelques plaisirs factices.
J'ai eu le sentiment que ce confinement, en m'immobilisant, avait décuplé mes sentiments, mes émotions, ma sensibilité. J'ai senti au plus profond de mon être ce que je n'avais jamais senti, j'ai vu ce que je n'avais jamais pris le temps de voir alors que c'était là, sous mes yeux, tellement beau que je n'en revenais pas d'avoir traversé pendant des années, dans une grande indifférence et un profond détachement, un monde aussi sublime, aussi harmonieux. Comment cela avait-il été possible ? Allais-je redevenir aveugle ou bien ce confinement provoquerait-il en moi ne serait-ce qu'une esquisse de changement, une volonté d'insurrection, de résistance ?
Je ne me fais aucune illusion. Aucune.
Je vais finir, moi aussi, moi la première peut-être même, par reprendre le chemin de l'agitation, de la précipitation, du tourbillonnement. Je vais de nouveau traverser comme un fantôme aveugle et sourd les chemins les plus beaux, les sentiers les plus doux ; de nouveau, je vais m'endormir la tête lourde et bien vide sans un rêve pour ceux que j'aime, abrutie par tant de paroles hypocrites, de mouvements vains et d'espoir inutiles.
Je ne me fais aucune illusion. Je n'échapperai pas à cela. Je ne pourrai que retarder le moment du désastre mais il viendra, c'est certain. Il m'aura à l'usure, il me contraindra à suivre le mouvement, il me ligotera et m'ôtera toute la liberté que ce temps de confinement m'avait permis de gagner.
Je replongerai. Je m'enfoncerai de nouveau.
Pas tout de suite.
Mais un jour, c'est certain.
Et je repenserai à ces jours lointains où j'avais été heureuse avec rien, où je n'avais pas eu besoin, pour trouver la vie belle et les jours enivrants, de m'acheter un objet qui ne me servirait pas ou de parler à des gens qui ne feraient jamais battre mon coeur .
Je me suis rendu compte pendant ce confinement que le bonheur était là et que je ne le voyais pas. Tout était évident et je détournais la tête à la recherche de vaines promesses ou d'espérances stériles. La leçon vient peut-être trop tard. Je ne sais pas.
J'appréhende beaucoup les jours à venir et la folie qui sera la leur. Je n'ai jamais eu la naïveté de croire que tout serait mieux après ni que nous tirerions des leçons des jours passés. Trop pressés d'oublier ce qui nous aura contraints à l'immobilité, les pantins que nous sommes vont de nouveau s'agiter, rire à gorge déployée, le bruit va résonner un peu partout dans la cité. Et l'on croira qu'on a gagné, que le tour est joué, qu'on s'en est bien tiré. Et l'on pensera voir le jour mais c'est une nuit profonde qui s'abattra sur nos vies, étouffera de nouveau nos plaintes et recouvrira nos rêves d'une épaisse fumée noire.
J'ai peur de ne plus voir ce que j'ai aimé, j'ai peur d'être entraînée dans cette effrayante farandole creuse et laide, j'ai peur de la folie vulgaire et tapageuse des gens qui s'amusent comme s'il fallait s'étourdir pour continuer d'avancer.
Tout était là, devant moi, juste là, sur les visages de mes proches que j'ai tant aimés, dans le coeur de mon père qui s'en est allé, sur les petits chemins que j'ai traversés, dans le pelage chaud des bêtes qui sont venues me parler …
Je ne veux pas que tout cela s'efface. Ce que j'ai vu doit rester. Je ne veux rien oublier.
Je ne participerai pas à l'ivresse collective. Je n'ai pas besoin de boire, de parler ou de m'agiter pour m'enivrer. Il me faut simplement partir sur les chemins, observer la fougère folle qui se déploie délicatement, l'âne qui galope pour me rejoindre et la lumière du ciel les soirs de printemps. Je veux simplement penser à ceux que j'aime, prendre tout mon temps et les sentir en moi pour longtemps.
Mais j'entends déjà une douce folie s'emparer du monde… Pourvu qu'elle ne m'atteigne pas… Pas tout de suite en tout cas...

vendredi 8 mai 2020

Le pays des autres de Leïla Slimani


Éditions Gallimard
★★★★☆ (j'ai bien aimé)


Oh, j'en ai lu quelques-unes de ces critiques pas gentilles du tout sur le ton excédé du enlevez-moi-ça-des-yeux au sujet du dernier roman de Leïla Slimani (à moins que ce soit son fameux journal de confinement qui ait tapé sur les nerfs de certains? Mystère)… En tout cas, j'avais presque renoncé à le lire ! Or l'occasion s'est présentée et franchement, ce fut une lecture tout à fait agréable : un récit classique dans sa forme (construction irréprochable / écriture fluide) et une narration qui a le mérite d'être efficace… Quant aux personnages, j'y viens !
Certains font remarquer une très nette rupture entre « Chanson douce » et « Le Pays des autres »… Je ne trouve pas. Notamment sur deux points : Leïla Slimani est particulièrement douée pour mettre en scène des personnages qui n'ont rien de manichéen, de caricatural, et qui broient en leur for intérieur des pulsions violentes souvent en lien avec la mort ou la sexualité, capables du pire comme du meilleur (se dévouer ou tout abandonner), des personnages complexes bourrés de contradictions, aux motivations qui peuvent sembler au premier abord étranges et dont les agissements sont parfois commandés par l'instinct, la pulsion…
Ce qui donne lieu (et c'est mon second point) à des scènes surprenantes et très marquantes parce que complètement inattendues et loin de tout cliché. J'adore ça, être surprise, voir un personnage quitter la ligne droite sur laquelle l'auteur l'avait engagé et se révéler bien différent de ce que l'on pensait de lui. Son parcours prend alors la forme d'errements, d'hésitations voire d'égarements. Et c'est alors l'occasion de scènes particulièrement géniales (déjà présentes dans ses précédents romans), impossibles à oublier et l'on se demande où l'auteur va chercher des idées pareilles et c'est là que l'on comprend que l'on a affaire à une vraie romancière.
Car oui, on lit avec plaisir, ce qui n'est déjà pas mal, cette histoire de la jeune Alsacienne Mathilde qui en 1944 tombe amoureuse d'un Marocain, Amine Belhaj, combattant avec l'armée française. Elle va le suivre jusqu'à Meknès au Maroc et s'installer avec lui dans une exploitation agricole en pleine campagne, une terre aride dont ils auront bien du mal à tirer quoi que ce soit…
Mathilde devra donc se plier à des mœurs, une culture, une religion, une géographie, un climat différents pour tenter de vivre dans cet ailleurs qui restera à jamais pour elle -et malgré ses efforts- un pays étrange où elle est l'étrangère, la déracinée, celle qui vient du pays des colons que l'on veut chasser en cette période de décolonisation, celle qui vit dans un monde d'hommes où la femme doit rester à sa place, celle qui finit par devenir étrangère à elle-même au point de flirter parfois avec la folie… (Il y a du Emma Bovary chez Mathilde, c'est certain… )
Et la greffe peine à prendre...
Se pose alors la question de l'identité : qui sommes-nous ? Sommes-nous à jamais le résultat d'une histoire, d'un pays, de mœurs, de traditions ? Sommes-nous pour toujours enfermés dans un sexe, soumis à ce qui est attendu de ce sexe ? Bref, quelle est notre part de liberté dans tout ça ?
Des personnages puissants (même les personnages dits secondaires acquièrent une force remarquable), une belle maîtrise de la narration, des scènes inoubliables et une évocation toute poétique et sensuelle des lieux traversés…
J'ai vraiment hâte de lire la suite ...

samedi 2 mai 2020

Terres brûlées d'Eric Todenne


Éditions Viviane Hamy
★★★★☆ (J'ai bien aimé)


J'ai d'abord cru que j'allais avoir affaire à une histoire de cow-boys sur un vaste domaine agricole dans l'Iowa. Eh bien pas du tout… Comme quoi certaines couv' sont trompeuses… Nous sommes à Nancy en novembre 2016 et le lieutenant Andreani a le moral en berne : d'abord parce qu'il rentre de quelques jours de vacances en Corse, qu'il va devoir retourner au taf, réentendre les gueulantes du commissaire Berthaud - sous pression depuis qu'il sait qu'une visite des bœufs-carottes, autrement dit de l'IGPN - est plus qu'imminente…
Évidemment, il pourrait aussi s'arranger avec son Sig Sauer et appuyer gentiment sur la détente en ayant pris soin au préalable de s'le coincer dans la bouche… Autre possibilité...
Pour faire diversion et penser à autre chose, il peut fort heureusement s'échapper de l'épais marasme quotidien en allant manger un bout « Au Grand Sérieux » (où le patron se prend pour le Gaffiot et parle le plus velouté des latins de cuisine), s'offrir de jolis millésimes chez Rodrigo l'épicier espagnol, s'approvisionner en délicieux desserts chez Armorino et surtout, écouter du bon jazz, de la soul ou du rhythm and blues en lançant sur la platine un p'tit Charles Bradley, à moins que vous ne préfériez Curtis Mayfield ou Gerry Mulligan (le titre « Terres brûlées » serait d'ailleurs repris de « Burned Lands » de Charlie Mingus). Il peut aussi compter sur sa fille Lisa pour le secouer un peu et tenter de le recaser (avec la psy du service, Francesca, tiens, en voilà une riche idée !)
Quant à son poto, le lieutenant Couturier, faudra pas trop compter sur lui pour rebooster le moral des troupes : il est dans de sales draps depuis qu'on lui impose de passer une visite médicale à laquelle il a toujours refusé de se soumettre, pour attester de son éventuelle forme physique (pas vraiment un adepte du lifestyle, le gars Couturier...)
Bref, en attendant, un dossier traîne et il va falloir régler ça au plus vite : un incendie domestique dans un pavillon à Laxou, rue des Chartreux… Bon, oui, il y a un cadavre : celui du proprio, un certain Rémi Fournier, un gars poli, discret dont personne ne sait rien. Pas d'effraction, pas de vol : bref, l'affaire n'intéresse personne et le dossier commence déjà à prendre gentiment la poussière. Probablement un accident, conclut l'expert. Ah… C'est le « probablement » de trop, celui qui retient l'attention d'Andreani… Ben oui, quelques zones d'ombre, oh… trois fois rien : l'homme n'a pas cherché à fuir… Et ?… pas grand-chose : juste un expert qui trouve tout ça un peu troublant mais qui ne saurait dire pourquoi... Chouette, on est bien avancé avec ça.
Basta… On classe.
Sauf que… c'est quand même étrange de trouver dans l'inventaire des biens de ce Rémi Fournier, grenouille de bénitier et généreux donateur au denier du culte, une... mezouzah ! Au cas où vous ne sauriez pas ce que c'est, il s'agit d'un étui contenant un parchemin sacré fixé au montant des portes des maisons juives.
Quel rapport ce gars pouvait-il bien avoir avec tout ça ? Et s'il fallait un peu fouiller dans le passé, mettre le nez dans des histoires aux odeurs nauséabondes d'antisémitisme, de haine, de délation, de vengeance remontant aux deux grandes guerres et même peut-être à celle de 1870 sur des terres de Moselle que l'Histoire n'a cessé de balader de force entre la France et l'Allemagne ? Ça laisse forcément des traces ces trucs-là, des pas belles et qu'on aimerait mieux oublier… Mais certains ont beau se frapper la tête contre les murs, ils ne parviennent pas à passer à autre chose… Eh oui, certains guss n'ont pas vraiment la mémoire courte et préfèrent un plat qui se mange froid, très froid même...
Évidemment, pour le duo Andreani/Couturier continuer à bosser sur cette enquête comporte des risques : l'IGPN ne va pas apprécier qu'on traîne sur un dossier vide alors que des affaires très urgentes sont à traiter …
Ils risquent gros les gars, très gros même. Mais c'est sans compter sur leur côté cabochard, rebelle et indiscipliné… Des gars bien, donc. CQFD.
Un très bon polar du duo Eric Damien/Teresa Todenhoefer : bien documenté, solidement construit, au suspense efficace et dont l'atmosphère teintée de fantaisie, d'humour et de poésie achève de nous régaler...
Un bon cru à déboucher au plus vite…

Pour la bande-son, c'est ici: 
https://www.youtube.com/watch?v=4fzBrTgClmI

https://www.youtube.com/watch?v=OO5bTG4nebA

https://www.youtube.com/watch?v=a2LFVWBmoiw




mardi 28 avril 2020

Domovoï de Julie Moulin


 Éditions Alma
 ★★★★★ (j'ai beaucoup aimé)

Imaginez : vous faites changer la porte de votre appartement. Oui, vous avez décidé d'investir dans une porte blindée. Ça coûte un bras ces petites choses-là… Deux ouvriers arrivent enfin avec votre nouvelle porte. Ils enlèvent l'ancienne, celle qui ne vaut pas un kopeck et disparaissent avec... la porte blindée qui vaut de l'or  ? Non ! Avec la vieille, juste bonne à être jetée ! Et vous restez là, ahuri, sur le seuil de votre appartement désormais ouvert au tout-venant, avec une porte blindée aussi rutilante qu'inutile posée contre le mur décrépi de la cage d'escalier…
Eh bien, sachez-le, vous touchez là quelque chose qui relève du non-sens, de l'absurde, de l'irrationnel, peut-être même du mystère, en deux mots, de l'âme russe.
C'est précisément, je crois, ce que Julie Moulin a tenté d'approcher dans « Domovoï », cette fameuse « âme russe » si difficile à cerner sans que nous ayons sans cesse l'impression d'être toujours un peu à côté, fondamentalement étrangers à ce monde assujetti à des années de tsarisme, puis de communisme dont on ne sort pas indemne, loin de là, mais qui ne permettent pas non plus de définir ce qu'est un peuple devenu.
Et cette fameuse et quasi indéfinissable « âme russe », eh bien, j'ai eu le sentiment de la sentir, de l'approcher, voire de la toucher du bout des doigts, tout au long de ce roman que l'on avale d'un trait (comme un p'tit verre de vodka en temps de confinement!) tellement on est pris par ses personnages. Le sujet en deux mots : Clarisse, étudiante à Sciences-Po, décide de faire un voyage d'études en Russie sur les traces de sa mère, décédée dans un accident.
En effet, tout comme elle, la jeune femme est fascinée par ce pays et elle a le sentiment qu'en y séjournant, elle pourrait peut-être mettre des mots sur des silences et des non-dits que son père refuse de dissiper par le moindre début d'explication susceptible de mettre un peu de lumière sur ce que fut cette mère et ce qu'elle vécut lors de ce voyage fondateur.
Clarisse est donc à la recherche de celle dont elle a hérité, corps et esprit, et dont elle ne sait rien ou presque…
Et les tâtonnements de Clarisse en proie à cette quête des origines sont extrêmement touchants : on sent à quel point la jeune fille a besoin de combler des vides pour enfin pouvoir tenter de se construire.
Nous lisons en alternance le périple de la mère puis celui de la fille dans ce pays où, malgré les vingt ans séparant les deux époques et les nombreux changements ayant suivi l'ouverture à la société de consommation (qui, paraît-il, rend les gens heureux), on a l'impression que fondamentalement, les choses n'ont pas vraiment changé : pénurie récurrente, logements vétustes, alcoolisme, chômage, misère, machisme, toujours la même débrouille, le même recours à la ruse si l'on veut survivre, à tel point que certains Russes éprouvent même de la nostalgie pour l'ère soviétique !
Bon, ce que nous dit aussi Julie Moulin, c'est que la Russie, on aime ou on n'aime pas. Pas de juste milieu, pas d'eau tiède.
 Moscou, objectivement, n'est pas la plus belle ville du monde (oui d'accord, le Kremlin, la Place Rouge etc etc...) Eh bien, Julie Moulin, Clarisse et Anne en sont folles.
Ajoutez-moi sur la liste.
Je n'y ai jamais mis les pieds, je vais rattraper ça bien vite. Et je sais que j'aimerai tout là-bas. Je me pâmerai devant les immeubles délabrés, les trottoirs défoncés par le gel, les parcs poussiéreux, les enseignes criardes et les chopes bling-bling à l'effigie de Rambo-Poutine.
Je le sais d'avance, le glauque, le terne et le lugubre enchanteront chacune de mes déambulations. J'aime ce pays que je ne connais que par la littérature et aussi peut-être parce qu'il y a fort longtemps, au début du siècle, mon arrière-grand-mère, née Véra Bobrov, quittait la ville de Serpoukhov pour la France…
Si j'ai connu Véra, j'étais bien trop petite pour qu'elle ait pu me transmettre quoi que ce soit… Quant à ma grand-mère, elle est morte tellement jeune que mon propre père et ses frères en ont été privés… Et pourtant, je reste bien persuadée que cette « âme russe » ne m'est pas étrangère… Une part de moi vient de là, d'un pays que je ne connais pas.
Et précisément, Domovoï m'a permis d'y entrer un peu plus, de rencontrer des Maria Grigorevna et des Serioja avec qui j'espère bien, un jour, trinquer et retrinquer et faire quelques pas aussi, du côté de Souzdal peut-être, entre les petites maisons peintes en bois et une jolie forêt sortie tout droit d'un tableau de Chichkine…

En attendant, le très beau texte de Julie Moulin m'a permis de partir en « âme russe », un beau pays dont on ne revient jamais vraiment… 

                           

samedi 11 avril 2020

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto


  Éditions Inculte
★★★★★ (ATTENTION : immense coup de coeur ++++)


Si mes chroniques littéraires devaient un jour servir à quelque chose, eh bien ce serait à faire connaître des livres comme celui-ci. Car, oui, vraiment, ce roman est une splendeur et je pèse mes mots… Le récit tendu à l'extrême est servi par une écriture intense, sensuelle et poétique de toute beauté… Dès les premières lignes, on est saisi et l'on comprend que l'oeuvre que l'on commence à peine va nous emporter, nous tenir en haleine jusqu'au bout… Franchement, lisez-le, lisez-le, lisez-le… Je vais tenter de vous convaincre mais mes mots seront bien pauvres par rapport à la force de ce texte et à la puissance qui s'en dégage.
En fait, nous entrons dans un monde tragique où, d'une certaine façon, la règle des trois unités est parfaitement respectée : unité de temps, six années dont les tensions s'exacerbent autour d'une fête : la saint Barthélemy (24 août) où l'on déguste la traditionnelle soupe au pistou ; unité de lieu : un petit village du Sud, entre mer et montagne : Ségurian, quatre cents habitants ; unité d'action : un certain Guillaume Levasseur qui, après avoir baroudé à droite à gauche, arrive au village avec un projet bien précis en tête : construire de ses propres mains une bergerie et s'installer comme berger.
Seulement, Ségurian est depuis toujours une terre de chasseurs à la tête desquels règne la dynastie des Anfosso, notamment Joseph, l'aîné, chasseur de sangliers, bâtisseur de la quasi totalité des maisons du village, un gars du pays, un enraciné, un du cru à qui on n'impose rien, à qui on ne la fait pas. À qui on obéit. « Ségurian, un village de chasseurs donc, avec une grande famille de chasseurs et un chef chasseur. »
Alors évidemment, l'arrivée de ce néo-berger, de cet étranger, titille fortement le Joseph… Parce que, non content de s'installer sur une terre qui n'est pas la sienne, ce Guillaume en impose : il est beau, grand aussi… Mais pas seulement… Il est aussi courageux, déterminé, méthodique, bosseur acharné et en plus, il sait parler, il serait même un peu intello sur les bords… Il sait mener son projet à bien, en restant réglo avec la loi, tout lui sourit à ce gars...
« Au village, Joseph se moquait un peu du berger quand le berger n’était pas là, mais il lui fallait cacher en même temps une certaine admiration. Au fond de lui, il reconnaissait des valeurs communes – le travail, l’abnégation, la détermination – et subodorait tout à la fois d’autres qualités qu’il craignait de ne pas avoir. Le berger dérangeait l’ordre des choses. Il redistribuait les cartes. »
Et ses premières bêtes, de belles bêtes, triées sur le volet et avec amour, une cinquantaine de moutons et de brebis, paissent tranquillement dans la montagne comme si elles étaient chez elles…
Insupportable pour le gars Joseph, vraiment insupportable… D'autant que la bergerie du gars Guillaume, elles est juste au-dessus de la maison de Joseph… Elle domine en quelque sorte...
Il y en a bien eu un berger au village, un certain Jacquou, mais ça fait des lustres qu'il est mort, on n'en parle plus… Alors, qu'est-ce qu'il vient faire là, ce type, pour qui il se prend ?
Il va falloir qu'il les range, ses bestioles parce que les chiens pourraient bien, par accident hein, bien sûr, en saisir une ou deux à la gorge, comme ça, en passant, histoire que le berger comprenne qu'il n'est pas chez lui... Ça ferait mauvais effet tout ce rouge sang sur la blancheur immaculée de la bête… (Ceux qui connaissent ma passion pour Un Roi sans divertissement de Giono sauront à quel point ces contrastes me saisissent...)
Deux mondes, des valeurs opposées, des incompréhensions mutuelles, des tensions terribles…
Vous verrez : tandis que les clans s'affrontent dans un silence plein de haine, de détestation et de fureur, le choeur des villageois essaie tant bien que mal de maintenir une paix devenue impossible, cependant que le fou du village annonce, à travers d'étranges paroles sibyllines et prophétiques, des choses imminentes que l'on sent redoutables…
L'écriture à la fois imagée et réaliste, poétique et crue, sensuelle et âpre dit parfaitement la folie et la bêtise des hommes, leur impossibilité de calmer leur passion, leur jalousie, leur haine au point de redevenir des brutes, des sauvages, des bêtes.
Un roman noir, très noir...
Un IMMENSE coup de coeur, un très très grand texte que vous pouvez, à défaut du format papier, vous procurer dès à présent (comment attendre?) en epub sur le site des éditions Inculte. Vous allez vraiment être saisi par ce roman et vous régaler, allez, allez, foncez !

vendredi 10 avril 2020

Champion de Maria Pourchet


Éditions Folio (Gallimard)
★★★☆☆ (J'aurais aimé aimer)


C'est pêchu Pourchet : surtout qu'ici elle fait parler un ado rebelle, insolent, subversif et bien déprimé, Fabien, tête à claques de 14 ans (redondance?), Fabien Bréckard, né le 4 janvier 1978 à Troyes, 5eB au moment des faits. Il a fait une connerie, le gosse, une grosse paraît-il…
Depuis, il vit dans un centre de repos (un asile psychiatrique) d'où il ne sortira que lorsqu'il aura raconté à sa psy le comment et le pourquoi de ses actions. La thérapie par l'écriture, pourquoi pas...
C'est lui le Champion du titre ? Non, Champion, c'est son loup imaginaire qu'il trimbale avec lui, espèce de ça ou de surmoi ou de double (la psychanalyse et moi…)
Bref, Fabien Bréckard doit écrire et, si possible, la vérité : il nous livre ainsi - et très très à contre-coeur, je vous l'avais dit que c'était un sale gosse hypersensible - sous la forme de six cahiers, le quotidien de ses dernières années dans son petit collège catholique, les copains timbrés, les profs lourdingues, ses parents distants et violents, l'internat refuge, les week-ends où on préférerait rester collé au collège plutôt que de se taper des claques ou des gueules de dix pieds de long en famille, les conneries à gogo… Il a l'esprit vif, le morpion, il comprend vite, pas besoin de lui faire un dessin. Il est lucide et son regard acéré sur la société le pousserait bien à renouveler l'exploit de cesser de respirer un peu plus longtemps que la dernière fois… Il finirait bien par y passer avec un peu de patience… Mais, il y a ce projet de partir en Amérique qui le tient en vie.
Que cherche-t-il dans le fond ? A nous éclairer VRAIMENT ou à nous perdre, nous tromper ? Nous apporte-t-il la vérité sur un plateau ou sème-t-il autour de lui des leurres dans lesquels on se prendra les pieds ? Sème-t-il des petits cailloux pour nous conduire sur la voie de la vérité ou pour nous égarer ? Aura-t-il les mots pour dire pourquoi ses parents ont eu une attitude pour le moins étrange à son égard… Hein, le poids de la culpabilité qu'on traîne et qui nous tue à petit feu... Il maîtrise la langue, le môme, justement où nous mène-t-il ?
Oui, c'est pêchu Pourchet (elle est pas belle, mon allitération?) : chaque phrase « pulse », claque, pique, pétille, le jeu de mots surgit, la bonne formule jaillit, on se dit qu'elle a l'esprit vif, l'autrice, du répondant, le sens de la répartie : elle m'épate, moi qui mets du temps pour tout, qui ai l'esprit de l'escalier et la fulgurance de l'escargot. Elle connaît les expressions des kids, leurs tournures, leurs tics de langage… Il y a un p'tit côté brut, direct, cash qui me plaît beaucoup. Un exemple, première page : « La saison, c'est l'hiver, le décor, on s'en fout.Une ville bâclée autour d'un fleuve marron... » On s'en fout peut-être de la description mais ça y est, elle nous l'a posée là, à travers deux adjectifs : « bâclée » et « marron ». Pas besoin d'aller plus loin, vous êtes chez Pourchet. « L'époque, c'est 1992, c'est assez ennuyeux, 1992. Je m'ennuie...» (Tiens, ça me rappelle le style du Giono des chroniques, vous savez, Un Roi… Laissez, je suis assez obsédée par Giono, j'dis peut-être des conneries). Bref, c'est drôle, intelligent, rythmé, original, plein de sensibilité, ça en envoie pas mal, oui, ça décape…. mais mais mais, (fait chier d'être honnête - parce que je l'aime bien, Pourchet), allez, j'avoue, il a fini par me saouler un peu le Bréckard, je l'ai trouvé un peu longuet son récit, j'ai eu l'impression qu'on patinait un peu souvent dans la semoule. Franchement ? Pour moi, c'est l'histoire qui ne tient pas la route (sur 250 pages) et j'ai eu beau m'accrocher des deux mains à l'écriture, il m'est arrivé de frôler l'abandon… Aaahhh, je n'aime pas dire ça parce que c'est pêchu Pourchet, oui, j'avais tellement aimé Toutes les femmes sauf une, tiens, je vous mets le lien, cliquez sur le titre, il vous emmènera au paradis…
Si, franchement, c'est bien Pourchet...
Et puis, allez, faites-vous votre avis et on en discutera, hein ?