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samedi 31 janvier 2026

La Nuit sur commande de Christine Angot

★★★★★
Éditions Stock

 Qu’est-ce que j’ai râlé en lisant ce texte : « Christine, la collection s’appelle « Ma nuit au musée », t’as été payée pour écrire un truc sur l’art, fais un effort... Bon je sais, t’as choisi Pinault, la Bourse du Commerce, je comprends que t’aies eu un peu de mal. Mais quand même ! » 

Ma déception est d’autant plus forte que j’aime beaucoup Angot : sa sincérité, son authenticité, son extrême fragilité me touchent énormément. Je ne comprenais pas pourquoi elle traînait des pieds et tardait à entrer dans ce lieu qu’elle avait choisi. J’ai failli lâcher le texte, fatiguée de ce tourbillon mondain d’artistes qu’elle a côtoyés en arrivant à Paris après son divorce. Calle, Othoniel, Frize, Creten et les autres. Et si au moins il était question de leur production, mais non, même pas. Les cocktails, les vacances, les cancans, le fric. 

Toujours pas de musée. 

Il reste trente pages Christine.

Comme j’ai été naïve, j’aurais dû me douter de quelque chose. Ce titre « La Nuit sur commande » me tendait un fil d’Ariane. Pourquoi ai-je fait fausse route ?

Et puis, à quelques pages de la fin, on entre. Et là, c’est grandiose, GRANDIOSE et ce n’est pas une antiphrase. Ma Christine reste sur son petit lit de camp, à côté de sa fille (d’une intelligence remarquable) et là, elle demande le Livre d’Or, qu’elle lit. On se dit non mais là, elle se moque de nous. Et soudain, l’on comprend : cette « nuit sur commande » relevait de l’impossible. Parce que des demandes, des invitations, des « commandes » auxquelles elle obéissait sans broncher, elle en avait reçu, de la part de son père qui entrait dans sa chambre le soir. Et maintenant elle n’en voulait plus.

Elle avait présumé de ses forces.

Le soir, temps de la menace, elle ne pouvait que s’enfermer, se couper du monde, se protéger.

Alors, elle propose à sa fille d’aller faire un petit tour de son côté. Elle l’attend, puis elles partent, toutes les deux, elles quittent ce musée qui, comme par hasard, se trouve à deux pas de chez elles. Il est une heure du matin, elle n’a pas accompli sa mission, elle a honte, elle s’excuse. Elle ne peut pas. 

Cette fois-ci, ce sera non.

Je suis en larmes.    


 

samedi 24 janvier 2026

Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Pour dire les choses simplement, je pense que la principale qualité de Delphine de Vigan est celle de capter assez bien l’air du temps et de le restituer à travers des personnages attachants. Tous les lecteurs aimeront Thomas, le personnage principal : il est gentil, sensible, attentif aux autres et un peu paumé. On a juste envie de le prendre dans ses bras pour le réconforter. La lecture du roman est facile, le suspense fonctionne au moins jusqu’à la moitié du roman et la thématique essentielle est celle du téléphone portable : ça tombe bien, on en a tous un. Donc, c’est un livre qui devrait marcher et susciter de nombreux coups de coeur.

MAIS…

Ok, le portable a complètement bouleversé nos vies et nos comportements. Ok, nous nous enfermons chaque jour un peu plus dans notre bulle, aidés par l’IA qui nous nourrit de ce qu’on aime; ok, nous perdons un temps fou à scroller et à nous remplir la tête d’images sans intérêt ou d’informations anxiogènes; ok, nous sommes manipulés et nous ne faisons plus la différence entre le vrai et le faux. Oui, c’est grave. Très grave même. Si Delphine de Vigan décrit très bien tous ces aspects de la société contemporaine dont nous sommes à peu près tous conscients, il m’a semblé que l’histoire peinait à dépasser ces simples constats et à exploiter de manière originale le dispositif narratif mis en place. J’avoue qu’à un certain moment, le charme de Thomas n’a pas suffi à maintenir mon intérêt pour ce roman qui finit par piétiner et par s’enliser. L’exploration systématique du portable de Romane Monnier, qui a pu piquer ma curiosité sur quelques pages (malgré un procédé un peu facile et déjà vu), a très vite cessé de me passionner. Sans compter que lire des SMS ou des messages WhatsApp, ce qui suppose redites et absence de style, m’a profondément ennuyée.

Bref, on tourne en rond et l’on finit par se dire : tout ça pour ça…


 

mercredi 7 janvier 2026

Je sommes plusieurs (sur les personnalités multiples) de Pierre Bayard

Éditions de Minuit
★★★★★

Partons d’une métaphore : celle de l’appartement. Pour Freud, nous sommes un appartement divisé en plusieurs pièces qui correspondraient à nos différentes personnalités selon les jours, les mois, les années, les gens qu’on fréquente, les aléas de la vie… etc.

Pierre Bayard va plus loin : et si nous étions un immeuble avec différents appartements, autrement dit, n’y a t-il pas en nous plusieurs individus qui n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres et qui ne se connaissent peut-être pas…

L’exemple clinique le plus frappant est celui de Sybil qu’une psychiatre américaine tente de soigner : la jeune femme souffre d’une très importante dissociation de la personnalité. Vivent « chez elle », comme « colocataires » un nombre important d’individus de genres différents, portant chacun un nom, ayant chacun une posture physique, une parlure, une profession particulières au point que, par exemple, cherchant à traverser une rue, la pauvre Sybil est obligée de s’arrêter parce l’un/l’une veut rejoindre le trottoir d’en face tandis que l’autre veut rester où il/elle est, au risque que Sybil se fasse écraser…

Dans cet ouvrage, l’auteur va parcourir la littérature et le cinéma pour illustrer son propos. Nous découvrons les multiples personnalités de Pessoa (personnalités qui ne s’entendaient d’ailleurs pas entre elles et rendaient sa vie affective très compliquée) et la double vie d’Anaïs Nin mariée pendant vingt ans avec deux hommes, l’un habitant l’Ouest des États-Unis et l’autre l’Est (paraît-il que même son chien avait (comme elle!) deux noms différents : Piccolo à l’Ouest et Bouboule à l’Est...) Elle ne ressentait aucun sentiment de culpabilité puisqu’elle ne se sentait pas UNE mais DEUX. L’on découvre aussi qui se cache derrière l’autrice d’« Histoire d’O »… Et l’auteur de nous régaler avec ses études de Proust, Stevenson, Volodine, Doris Lessing et Clint Eastwood.

Évidemment cette théorie remet en cause la notion de biographie et suppose que l’on pourrait se lancer dans une littérature comparée de l’oeuvre d’un SEUL auteur...

Bref, Pierre Bayard nous invite ici à repenser l’histoire de la littérature et de l’art en général.

Génial et hyper stimulant !



 

samedi 13 décembre 2025

Le voyage à Paimpol de Dorothée Letessier

Éditions L'Imaginaire/Gallimard
★★★★★

 Merci à celui ou à celle qui m’a parlé de ce « Voyage à Paimpol » et permis de découvrir une personnalité très attachante : une vraie copine, drôle, vivante, féministe, engagée, militante, généreuse, sensuelle, libre, sans tabous. Son visage apparaît page 6 : elle ressemble à Bretécher, elle est belle, pétillante, vive. Un petit topo nous informe qu’elle a fait des études de lettres dans les années 70 et, par militantisme, est allée en Bretagne travailler dans une usine pour découvrir le monde ouvrier. Dans le texte, le personnage, Maryvonne, semble être l’alter ego de l’autrice. Elle décide de partir et quitte l’usine, son mari, son gosse, bref, toute l’aliénation du quotidien. Pas pour faire le tour du monde, non. Pour aller à quarante kilomètres de chez elle, en car. Elle se barre, se casse, se tire, s’arrache. Pour respirer. Prendre un bol d’air. Faire une pause. Juste quelques jours. Mais c’est comme une aventure dans laquelle elle découvre l’émerveillement (et l’effarement) face à cette liberté qui s’offre à elle : dormir à l’hôtel, se faire servir, aller chez le coiffeur, au café, marcher n’importe où, lire, dormir, rêver, délirer. Tout lui revient : l’usine, le mari, l’enfant. Le passé se mêle au présent. Dans le fond, il n’y a pas tant de coupure que ça. Pas facile de s’émanciper. L’ennui gagne parfois. Rien n’est simple. Les hommes la regardent, l’accostent, les femmes l’envient. Que fait une femme seule dans la rue, sans gosse et sans mari ? Est-elle à sa place ? Visiblement pas. La place d’une femme, c’est sa maison. Y retournera-t-elle ? Peut-être… Peut-être pas…

Un texte très moderne (et pourtant écrit il y a plus de 40 ans) et un magnifique portrait de femme.

J’ai adoré.

(préfaces de Maylis de Kerangal et de Rebecca Zlotowski)

                                                              




 

dimanche 7 décembre 2025

L'oreille absolue d'Agnès Desarthe

Éditions de l'Olivier
★★☆☆☆

 « L’oreille absolue » est un conte de Noël plein de bons sentiments et de gens malheureux et très gentils qui ne méritent pas ce qui leur arrive mais ce jour-là, il ne leur arrivera rien, parce que ce jour-là, personne ne meurt.

En fait, ce texte est une commande de la Scène Nationale de Dunkerque pour une résidence d’auteur appelée « Histoires en série » qui a donné lieu à un spectacle théâtral.

Le risque de ce genre de contrainte imposée, c’est toujours le petit côté « exercice de style », généralement plus plaisant à écrire qu’à lire.

Ici, le dispositif narratif est simple : le lecteur découvre petit à petit les membres d’une harmonie municipale qui se prépare pour le concert de la fête de Noël, un jour où il n’y aura pas de mort parce que c’est un moment béni et un peu hors du temps où chacun échappe au pire. On peut y voir une dimension symphonique ou polyphonique : on passe de l’un à l’autre et l’on découvre ce qui les relie vers la fin du texte.

Il s’agit donc d’un conte avec des personnages contemporains et des problématiques actuelles.

Or, le genre du conte suppose que les personnages soient des archétypes. Ils ont un rôle défini, sont gentils ou méchants et ne possèdent pas d’épaisseur psychologique. Ce sont, comme le disait Barthes, « des êtres de papier ».

Et c’est précisément ce qui me gêne dans les contes dits « modernes », à savoir que l’on tombe très vite dans la caricature alors que l’on s’attend (moi en tout cas), à cause peut-être de ces personnages qui nous ressemblent, à des analyses plus profondes, plus nuancées. On serait tenté de s’attacher aux personnages, de les suivre dans les méandres de leur pensée et de leurs contradictions, mais on se retrouve avec des êtres secs, stéréotypés et donc superficiels. Évidemment, on n’y croit pas une seule seconde. Normal, vous me direz puisque c’est un conte. Oui mais moi, je trouve que ça ne fonctionne pas.

J’ai fini par mélanger tous les personnages, ne plus savoir qui était qui et finalement ce n’est pas très grave car le but de ce travail d’écriture est de survoler tous les acteurs de cette harmonie, de passer rapidement de l’un à l’autre et de faire en sorte qu’ils se retrouvent tous à la fin pour jouer un concert de Noël.

Le texte est bien écrit avec un très joli refrain poétique qui revient au début de chaque chapitre mais honnêtement, je l’ai trouvé un peu gnangnan et finalement sans grand intérêt. Je me suis ennuyée. Cela dit, visuellement, j’imagine qu’on peut faire un spectacle assez sympa avec ce texte polyphonique, ces personnages qui s’entrecroisent, disparaissent puis réapparaissent. Une sorte de ballet… J’imagine quelque chose comme ça.

Bref, les bons sentiments, c’est pas mon truc, les contes de Noël non plus, et encore moins avec des personnages contemporains.

PS : La couverture est superbe : « La Falaise de la Grève Blanche » de Félix Vallotton. J’adore Félix Vallotton.


 

samedi 29 novembre 2025

Les preuves de mon innocence de Jonathan Coe

★★☆☆☆
Éditions Gallimard
(traduit de l'anglais par Marguerite Capelle)

À vrai dire, tout avait très bien commencé : je trouvais les personnages plutôt sympathiques, le presbytère de Rookthorne charmant (je raffole de ce genre d’endroits anglais), j’avançais, ravie chaque soir de retrouver toute l’équipe. À la page 69, petit effet de surprise, mise en abyme (pourquoi pas) (parodie d’un roman policier « Meurtre à Wetherby Pond ») (parfait, j’adore ça!) et nous voilà dans le grand manoir de Wetherby Hall pour une conférence TrueCon, séminaire organisé par des ultraconservateurs désagréables au possible, avec Christopher Swann, blogueur politique, historien du mouvement conservateur, en éléphant dans un magasin de porcelaine. Nous sommes en 2022, Liz Truss arrive pour quelques jours au pouvoir tandis qu’Élizabeth II s’éteint… Je rencontre l’inspectrice Freeborne dont le caractère bien trempé n’est pas pour me déplaire quand j’entre, page 215, dans une nouvelle mise en abyme (dans la première mise abyme). Parodie du dark roman… Why not, c’est rigolo. On file à Cambridge (j’adore!) mais mais mais je me perds, repars en arrière, souligne, fais des flèches, repasse en marche avant… Rien à faire, j’ai beau lancer le GPS, noter les croisements et les sens interdits sur un petit carnet que je ne lâche pas… Je suis PERDUE : les personnages (mais qui c’est celui-là?), les narrateurs (mais au fait, qui parle là?) les lieux, les époques, les fausses pistes, les tiroirs secrets, les escaliers dérobés, les digressions, les pastiches littéraires, les mises en abyme ont eu raison de moi… J’ai continué, ai découvert la troisième mise en abyme page 329, parodie d’un récit d’autofiction, cette fois-ci… Pourquoi pas… La lecture a commencé à me sembler un peu longuette, l’intrigue poussive, certains passages plats comme un trottoir de rue (comme dirait Flaubert) et les personnages un brin caricaturaux (ils sont un peu tous pareils, non?).... Quel dommage ! J’avais entendu tellement de bons retours sur ce roman… J’aimais beaucoup le ton du livre, la satire politique et sociale de la droite conservatrice ultralibérale dans laquelle traînent encore des relents de thatchérisme ou pire encore… Visiblement, l’auteur ne s’est jamais remis du Brexit, on le comprend... Vraiment, c’est une lecture agréable, amusante parfois, un brin mélancolique, mais il me semble que la construction brouille un peu (trop) les pistes et surtout le propos. J’ai fini par m’interroger sur le sens véritable du roman et le but d’un tel échafaudage littéraire, trop labyrinthique à mon goût. Le dispositif se veut original (sans l’être totalement, avouons-le!) mais il m’a perdue. Tentez le coup, c’est une expérience. Vous me direz !




 

dimanche 16 novembre 2025

L'Étranger, François Ozon/Camus

 

 J’ai vu hier au cinéma « L’Étranger », de François Ozon, film adapté de l’oeuvre de Camus. Il apparaît très clairement que le parti pris de l’auteur a été de respecter l’oeuvre à la lettre, sauf lorsqu’il est question de l’Arabe, mais le wokisme et le roman de Daoud étant passés par là, il lui a sans doute semblé difficile de faire autrement, ce qui est bien dommage d’ailleurs, car là n’est pas le sujet du roman, mais passons.

S’il n’y a rien à dire sur l’aspect esthétique du film absolument remarquable et les personnages secondaires tout à fait exceptionnels, je suis ressortie de la salle un peu perplexe par rapport au traitement du personnage de Meursault joué par Benjamin Voisin. En effet, je n’avais pas gardé le souvenir d’un être quasiment muet, froid, un peu figé et très beau. Mon Meursault à moi était, dans mes souvenirs, un être ordinaire, banal, extrêmement sensible au monde, à la nature, incapable de mentir, heureux de petites choses et sans être un grand bavard, apte à échanger avec ses proches, un être assez inadapté aux convenances, doutant régulièrement de la façon dont il devait se conduire. A vrai dire, j’ai toujours eu l’impression que Meursault souffrait de troubles autistiques. Bref, un être beaucoup plus humain et sympathique que le Meursault d’Ozon. J’ai donc relu le texte et je crois que mon impression tient à une chose essentielle : « L’Étranger » est un roman écrit à la première personne. Meursault est donc un personnage que l’on perçoit de l’intérieur. On connaît ses hésitations, ses doutes. Le roman est en totalité la parole de Meursault. Et donc, quand on lit ce texte, on éprouve de la sympathie pour ce personnage un peu enfant qui a toujours chaud, qui veut dormir, manger ou aller se baigner. Or, chez Ozon, nous le percevons de l’extérieur : aucune voix off (ou quasiment) ne vient exprimer les pensées du personnage. Et finalement, ce bel homme reste un peu énigmatique, suscite peu d’émotion ou d’attachement. Et il ne dit que ce que dit Meursault dans le roman au discours direct : c’est-à-dire pas grand-chose. On a l’impression qu’il ne parle que pour illustrer la philosophie de« l’absurde ». Et franchement, cela sonne faux.

Je me disais d’ailleurs que Swan Arlaud (qui joue le prêtre) aurait peut-être été un meilleur Meursault, plus humain, moins hiératique, plus simple.

Si Ozon a réussi un film esthétiquement irréprochable, il me semble que l’on a perdu l’humanité de Meursault, son côté « enfant » étranger à des règles qui lui échappent, hypersensible à la beauté du monde. Un personnage très fort et extrêmement touchant.