Je crois que J.P Toussaint est le seul écrivain au monde à me faire lire et apprécier un roman d’espionnage ! Bon d’accord, il est estampillé « Minuit » et semble avoir été écrit par un binôme improbable : Echenoz/Modiano. Rien que ça ! Et ça marche! Je veux dire que même si je ne comprends rien à l’histoire (une sombre affaire de gars qui bosse à la Commission européenne dans le domaine de la prospective stratégique – ça y est, vous avez déjà décroché là ?- et qui a été approché par un lobbyiste qui paume (volontairement ou non) sa clé USB, donc, disais-je, même si je ne comprends pas grand-chose à l’histoire (mais que comprend-on de ce monde qui est le nôtre?), je suis gagnée par le suspense et incapable de reposer le bouquin.
Alors qu’est-ce qui fait que j’accroche à ce point ? D’autant que, il faut bien le dire, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir déjà lu le même texte puisque Toussaint publie en 2019 « La clé USB » grosso modo la même histoire de clé USB perdue etc. C’est quand même incroyable ce truc mais ça ne m’a pas gênée car 1) j’oublie très vite les intrigues, 2) l’intrigue on s’en fout, 3) mais c’est quand même bizarre…
Alors pourquoi j’aime Toussaint ? 1) l’écriture est superbe : souci du détail, plans cinématographiques, jeux de lumières… J’avoue qu’il pourrait me raconter la fabrication d’une machine à laver ou les dangers du crédit revolving (comme Carrère), je serais EMBARQUÉE. Il y a des gens comme ça qui maîtrisent l’art du récit.
2) chez Toussaint, on ne sait jamais où situer la limite entre le premier et le second degré. Les personnages sont à la fois très réalistes et complètement loufoques. On a l’impression d’être parfois dans une parodie de roman d’espionnage où les personnages ont des noms sortis de chez Tintin et des attitudes franchement cocasses. On ne sait jamais où placer le curser. J’aime ce doute qui plane constamment.
Enfin, 3) est-on vraiment dans un roman d’espionnage ? Le début, absolument magistral, s’ouvre sur l’évocation du père du narrateur et d’une biographie qu’un étrange personnage (incroyable portrait là!) prépare sur cet homme.
Or, si l’on est attentif, on se rend compte que ce père est présent en filigrane dans tout le roman: à travers les lieux, les actions : qu’aurait fait mon père ? s’interroge le narrateur… autrement dit, n’a-t-on pas, sous le masque un peu grossier d’un roman d’espionnage, un texte beaucoup plus intime, personnel, presque secret qui nous arrive en langage crypté et sibyllin ? Le texte d’un homme discret et pudique sur le père qu’il vient de perdre ?
Un grand texte en tout cas !





