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vendredi 10 juillet 2026

Solo tu de Philippe Fusaro

Éditions Sabine Wespieser
★★★★★

Merveilleux livre qui m’a fait vivre une après-midi entière dans un petit village du sud de l’Italie : Polignano a Mare... Comme j’étais bien là-bas ! Quelle douceur de vivre… Vraiment, lisez ce texte délicieux et laissez-vous aller… Je parie qu’il sera votre roman de l’été !

C'était ma première rencontre avec l'univers de Philippe Fusaro et « Solo tu » m'a séduite et bouleversée.

Dès les premières pages, on quitte les nuits romaines du mythique Piper Club pour suivre Gianni, dandy fatigué, vieux beau, un brin ringard, qui fréquente la même boîte de nuit depuis des lustres et qu’on ne regarde plus malgré ses costumes impeccables. Il boit beaucoup, rentre en titubant au petit matin. Il a ses secrets, ses peines.

Ce début de roman m’a fait penser au magnifique texte de Gianfranco Calligarich : « Le Dernier été en ville ». Même atmosphère mélancolique...

Une nuit, il rencontre la femme d’un bassiste punk qui se produit dans la boîte : elle s’appelle Carmela. Ne vous attendez pas à une folle histoire d’amour ! C'est précisément ce qui m'a séduite dans ce roman : Philippe Fusaro raconte plutôt les amitiés qui réparent, les familles que l'on choisit, les secondes chances qui arrivent sans prévenir.

Il parle aussi de l’Italie ! Alors là, quel bonheur : on sent la chaleur blanche des Pouilles, on imagine la mer turquoise, les baignades, les cafés qui s'éternisent, les petites places de village, les livres (il est question d’une merveilleuse librairie et d’un libraire adorable), les chansons italiennes en fond sonore. Tout respire la douceur, la délicatesse mais cela ne signifie pas que tout le monde nage dans un bonheur absolu car il est question aussi de nostalgie, du temps qui passe, de la perte…

L'écriture est fluide, musicale, poétique. « Solo tu » est un roman que je qualifierais de « livre-bonbon » : gourmand, tendre, réconfortant, plein d'humanité, mais avec cette légère pointe de mélancolie qui lui évite d'être trop sucré.

Maintenant, j’ai juste une furieuse envie de réserver un billet pour Polignano a Mare! Qui vient avec moi ?








 

Azucre de Bibiana Candia

Éditions du Typhon
★★★★★


Si vous aimez les romans d’aventures, croyez-moi, j’ai ce qu’il vous faut : il s’agit d’un petit livre qui s’appelle « Azucre » de Bibiana Candia. Dès les premières pages, on est happé par cette histoire vraie, celle de trois cent quinze jeunes Galiciens qui, en 1853, quittent leur terre où ils vivent pauvrement pour rejoindre Cuba. Séduits par la promesse d'une vie meilleure dans les plantations de canne à sucre, ils se lancent dans l’aventure et embarquent avec leurs rêves, leur naïveté et un espoir immense, sans imaginer une seconde l'enfer qui les attend.

Car en effet, ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils vont devenir esclaves...

Ce qui m'a le plus impressionnée, c'est la force incroyable de l'écriture. Chaque scène a une intensité presque cinématographique. Et franchement, il faut s’accrocher car certaines descriptions sont plus que réalistes ! On entend le bois du navire craquer, on respire l'air vicié et étouffant de la cale, on ressent roulis et tangage (et l’envie de vomir qui va avec!), ainsi que la faim, la soif, la peur et cette attente interminable qui ronge les hommes bien avant leur arrivée. (Des hommes qui, pour certains, découvraient la mer pour la première fois!) Le récit est très rythmé, musical, nerveux et c’est comme si l’on était entraîné dans ce terrible piège avec ces jeunes hommes horrifiés...

Le titre doit se lire comme une antiphrase : Azucre, « sucre » en galicien, évoque la douceur, alors qu'ici il a le goût amer de l'exploitation, de la souffrance, de la mort et des illusions perdues.

Bibiana Candia voulait redonner une voix et une identité à ces oubliés de l'Histoire et c’est ce qu’elle parvient à faire avec une puissance d’évocation étonnante et une très grande humanité.

Un texte vraiment poignant !







 

mardi 7 juillet 2026

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Éditions Rivages Poche
★★★★★

 Tandis que j’écris là, dans ma pièce, mon bureau, où je viens d’installer un lit pour me reposer, je mesure la chance que j’ai d’avoir toujours eu un espace à moi, lieu de lecture, d’écriture, de pensée, de retrait, lieu de liberté totale. Une pièce à moi, dans ma maison.

La lecture d’« Inventer une chambre à soi », petit livre discret, à l’image de son autrice, m’a fait réaliser de nouveau à quel point certaines femmes ont dû lutter pour obtenir ce refuge. C’est le cas de Virginia Woolf, Colette et Patti Smith qui ont dû inventer leur propre géographie de liberté, un espace conquis sur les contraintes, les attentes, les injonctions des autres.

Virginia Woolf avait compris que la création avait besoin de conditions matérielles autant que de silence. Il faut aux femmes de l’argent pour être indépendantes et pouvoir s’offrir la possibilité d’un repli, d’un retrait. (C’est le sujet du magnifique texte d’Édouard Louis sur sa mère : « Monique s’évade ») Elle s’était fait construire un cabinet d’écriture dans son jardin, le fameux Monk’s House où je rêve d’aller.

Colette, la prisonnière, la captive, a dû lutter jour après jour pour s’arracher aux griffes de Willy et s’octroyer une petite table plus ou moins bancale et encombrée. Cela n’a pas été facile pour elle qui n’avait ni diplôme, ni argent et n’était ni parisienne ni du milieu. Sa dépendance était immense et l’emprise de Willy sans fin.

Patti Smith, elle, choisit les cafés new-yorkais, transformant le brouhaha du monde en lieu d’écriture. Lorsque son café préféré fermera, le patron lui offrira la table où elle travaillait.

Trois femmes, trois époques, trois façons d'habiter l’espace et une même fidélité à cette nécessité intérieure qui consiste à préserver un territoire où l'esprit peut enfin circuler librement. Il est important de noter que ce n’est pas un livre qui célèbre le retrait du monde. Non, il rappelle simplement que l’on ne peut créer que dans un espace protégé où personne ne décide à notre place. Ce lieu peut être matériel et immatériel. Il est en tout cas loin de toute charge mentale, vraie prison de l’esprit dont on ne parle pas assez.

Chantal Thomas ne plaque jamais de théorie sur ces destins. Elle les approche avec délicatesse, y glisse ses propres souvenirs, ses propres désirs d'indépendance, et c'est sans doute ce qui rend son texte si attachant. On sent qu'elle n'écrit pas sur ces femmes mais avec elles, auprès d’elles.

Au fil des pages, la réflexion déborde largement le cadre de la littérature. Dans un monde où chaque instant semble envahi par les écrans, les notifications et l'urgence de répondre, la question devient presque politique : savons-nous encore préserver un espace qui ne soit qu'à nous ? Pas pour produire davantage, mais pour lire, rêver, marcher, observer, laisser venir une idée. Ce petit livre rappelle avec une infinie douceur que la liberté ne tient pas toujours à de grands bouleversements. Elle commence parfois par une porte que l'on ferme, une table où l'on s'assoit, une marche dans la forêt, une heure que l'on décide de ne donner à personne. Et c'est peut-être cela, finalement, inventer sa chambre à soi : trouver le lieu, réel ou invisible, où l'on cesse enfin d'être disponible pour le monde afin de devenir disponible à soi-même. Pas simple, notamment quand on a une famille et des enfants, mais il faut absolument lutter dans ce sens !


 

lundi 6 juillet 2026

La Vie entière de Timothée de Fombelle

Éditions Gallimard
★★★★★

 C’est le genre de texte qui passerait presque inaperçu dans l’avalanche d’une rentrée littéraire : il avait retenu mon attention en septembre 2025 et depuis, je l’avais oublié. Le hasard m’a fait le recroiser… Et j’ai beaucoup aimé !

Nous sommes à Paris, pendant la guerre, dans une chambre où Claire, jeune résistante, attend un homme. Elle a été enrôlée en tant que dactylographe pour fournir des documents. Elle est tombée amoureuse de Blanche, lui aussi résistant, qui vient régulièrement dicter à la jeune femme les écrits dont il a besoin. Et maintenant, elle l’attend. L’homme ne vient pas : peut-être a-t-il été arrêté, torturé, peut-être est-il mort ?

Pour lutter contre cette attente insoutenable, Claire a choisi d’écrire, de raconter, d’imaginer un avenir avec lui, Blanche, l’homme qu’elle aime. Elle prend le parti d’échapper au réel et de s’inventer une vie. Elle s’imagine en couple, entourée d’enfants, vivant des moments heureux et tendres dans un monde apaisé.

Elle se fabrique une vie entière à partir du manque, de l’absence, elle construit un récit et cet acte d’écrire, geste performatif, est sa façon à elle de résister, de s’opposer, de dire non. Elle imagine sa vie rêvée, le plus vite possible, comme entraînée par son rythme de frappe, follement, dans une dynamique de vie magnifique.

L’écriture, à travers des phrases courtes, nominales, mime cette urgence à vivre par l’imagination cette vie idéale. La syntaxe s’affole, les pensées se pressent, le temps est compté car le monde vacille et sombre dans l’enfer.

La machine à écrire n’est plus un simple objet, elle devient une arme contre la disparition et la mort, chaque frappe ouvrant une possibilité, chaque mot repoussant l’effondrement imminent. Écrire comme tentative de survie et de projection vers un autre monde.

Ce texte bref, tout en intensité et en tension, montre que le sentiment de la vie ne se mesure pas en années mais en puissance d’imagination, seule force capable de s’opposer et de vaincre le réel.

Et chose extraordinaire, ce roman, dans sa brièveté même, parvient à contenir exactement cela, une vie entière intensément rêvée et rêvée tellement fort qu’on a l’impression qu’elle a été vécue.


 

samedi 4 juillet 2026

Venise, millefleurs de Ryoko Sekiguchi

Éditions P.O.L
★★★☆☆

 Je me souviens d’un jour où, descendant les Champs-Élysées, j’avais été fascinée par des plantes sauvages qui ondulaient dans le vent. L’ensauvagement des villes m’impressionne toujours. J’y vois le vivant reprendre possession de bâtiments anciens, presque morts, comme dans un geste de fantaisie, un élan de vitalité, une forme de joyeux irrespect à l’égard de l’ordre établi. C’est pourquoi ce « Venise, millefleurs » a immédiatement retenu mon attention.

J'avais très envie de retrouver l'univers de Ryoko Sekiguchi après le magnifique « Nagori » que j’avais adoré (il était question des saisons, de la nourriture, du temps, de la mémoire… une vraie splendeur !)

Avec « Venise, millefleurs », l’autrice relève un défi de taille : écrire sur une ville qui a déjà inspiré d'innombrables écrivains. Pour contourner les clichés, elle choisit un angle original en faisant du végétal le fil conducteur de son récit.

Tout commence par la découverte d'un herbier du XIXᵉ siècle ayant appartenu à une certaine Ilaria. Il est accompagné de notes et de petits commentaires plus ou moins intimes. À partir de cet objet fragile, l'autrice écrit un texte où se mêlent des extraits de l’herbier d’Ilaria, dont certaines pages sont d’une infinie beauté, de « l’herbier » de l’autrice où elle note ses impressions, des lettres imaginaires adressées à Ilaria, la mystérieuse botaniste, des anecdotes historiques ou artistiques. On découvre une Venise inattendue, différente de la ville-musée que l’on connaît : jardins secrets, plantes sauvages, arbres, fleurs, potagers retiennent l’attention de l’autrice, de même que les îles de la lagune qu’elle explore. L'idée est intéressante et l'écriture de Ryoko Sekiguchi simple et délicate. Quelques notations m’ont touchée mais, honnêtement, je suis restée un peu en dehors de cette lecture et j’ai du mal à expliquer pourquoi. J'ai souvent eu l'impression que le livre cherchait son sujet (l’autrice l’avoue clairement au début) puis, par la suite l’autrice s’interroge sur la façon de traiter ce sujet, dans quelle direction aller. Ce n’est pas le fait que ce texte soit formé d’éléments disparates qui m’a gênée mais c’est le sentiment que certains d’entre eux étaient un peu artificiels, peut-être même inutiles.

J'admire vraiment le projet et la richesse des recherches qui l’accompagnent, mais je n'ai pas ressenti l'émotion que j'avais éprouvée avec « Nagori ». Cela reste un très beau livre, écrit dans une langue élégante et qui offre un regard singulier sur Venise, mais j’ai plus d’admiration pour l’idée que pour la réalisation de celle-ci.

Un livre dont je retiendrai la beauté de certaines pages, sans qu'il parvienne toutefois à me convaincre autant que son précédent ouvrage : « Nagori » dont je vous recommande vivement la lecture !


 

lundi 29 juin 2026

Atelier 4 de Hélène Gestern

Éditions Grasset
★★★★★

 De ce livre, je n’ai fait qu’une bouchée et franchement, je n’ai pas boudé mon plaisir de lectrice. Alors oui, il est de facture classique dans la forme et dans l’écriture, oui, on a vu plus original dans le dispositif narratif, oui, on se doute un peu de ce qui va arriver, mais honnêtement, quel plaisir j’ai eu à le lire ! Quelle tension narrative ! Impossible de lâcher ce roman aussi captivant qu'intelligent, qui avance avec le suspense d'un polar tout en dressant un portrait implacable du monde du travail.

Donc, ne chipotons pas ! C’est un bon roman, n’en déplaise aux grincheux !

Tout commence par la mort de Natacha, ingénieure chimiste dans une usine de papier éco-certifié : une chute alors qu’elle se trouvait dans un atelier pour lequel elle n’avait pas d’autorisation d’accès. Accident ? Suicide ? Sa sœur Irène, médecin généraliste, refuse les explications toutes faites et se lance dans une quête de vérité qui va peu à peu faire voler en éclats les mensonges d'une entreprise où la rentabilité est le seul mot d’ordre même s’il détruit tout sur son passage : les employés et leur famille. Hélène Gestern dissèque avec une précision remarquable et beaucoup d’efficacité les mécanismes du harcèlement, du burn-out, des pressions managériales et de l'omerta qui protège les puissants. J’ai aimé le personnage d'Irène, la narratrice, une femme courageuse, forte, prête à tout sacrifier pour comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. Derrière cette enquête se dessine une réflexion profondément humaine sur le travail, le deuil et le courage de celles et ceux qui refusent de détourner le regard : les fameux lanceurs d’alerte.

Un roman social fort, poignant et terriblement actuel.

Alors, moi je vote pour ! J’ai adoré !  


 

samedi 27 juin 2026

Une Saison à Téhéran de Lucie Azema

Éditions Les Corps Conducteurs
★★★★★

 Si je vous dis que lire ce livre, c’est voyager, vous allez me dire que je sombre dans les pires clichés (avec cette chaleur, l’esprit tourne au ralenti!) Et pourtant, c’est VRAI : tandis que je me liquéfiais entre deux heures de cours dans une salle des profs devenue une étuve, je profitai d’une légère percée de lumière entre deux lattes de volet cassé pour lire « Une saison à Téhéran » et honnêtement, le climat aidant, je me suis sentie loin, très loin, perdue dans les petites rues de Yazd sous un soleil de plomb... et c’était merveilleux.

Ce n’est pas le premier livre que je lis sur ce pays mais la différence, c’est que Lucie Azema n’a pas souhaité partir pour prouver qu’elle n’avait peur de rien ou ne parler du pays qu'à travers son régime politique. Non, elle a fait le choix de raconter la vie quotidienne : celle des tasses de thé qui ponctuent les journées, des taxis qui sillonnent Téhéran (coup de coeur pour le mostaghim qui n’avance qu’en ligne droite!), des cafés et des librairies où l'on passe des heures à discuter, des marchés, de la cuisine, des oiseaux qui accompagnent les matins, de la musique, de la poésie, des histoires d'amour et d'amitié et de cette manière si particulière qu'ont les Iraniens de prendre le temps (être en retard est une règle de vie!)

Elle a vécu plusieurs années en Iran, appris le persan, enseigné le français et partagé le quotidien de nombreuses familles. À travers son regard sensible, sincère, on découvre un Iran intime : elle nous fait entrer dans une culture qu'elle aime plus fort que tout. Elle s’intéresse à la poésie et à la langue persane qu'elle décrit avec passion et précision, à l’art des délicates miniatures, aux motifs des tapis, aux traditions.

Elle raconte des anecdotes souvent très drôles sur les mœurs si différentes des nôtres comme cette règle de politesse qui consiste toujours à refuser quand on vous propose quelque chose.

Elle n’oublie pas de parler de la situation politique et des atteintes aux libertés mais elle préfère mettre au centre de son livre les femmes et les hommes qu'elle a rencontrés, leur hospitalité et leur immense générosité.

C'est sans doute ce qui rend ce texte si touchant : il ne cherche ni à idéaliser ni à condamner mais simplement à montrer un pays dans toute sa complexité et son humanité. On ressent à chaque page l'attachement profond de l'autrice pour cette terre où elle a vécu, aimé et construit une partie de sa vie.

Son écriture est poétique, sensuelle, parfois mélancolique, toujours lumineuse. On découvre Téhéran, mais aussi Ispahan, Shiraz ou Persépolis et même l’île de Qeshm dans le détroit d’Ormuz... autant de lieux chargés d'Histoire où l’on peut admirer palais, jardins, mosquées ou paysages somptueux qu’elle nous dévoile à travers SON regard, SES sensations et SES émotions. Son texte donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer. Il est vivant et incarné.

J’ai adoré cette lecture profondément humaine qui m’a « physiquement » fait voyager. Je suis simplement triste de me dire que je ne verrai peut-être jamais ces lieux ni ne rencontrerai ces gens…