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lundi 24 août 2026

La Meilleure d'Emmanuelle Lambert

Éditions Lamaindonne
collection poursuites et ricochets
★★★★★

 Avec « La Meilleure », Emmanuelle Lambert signe un texte d’une grande délicatesse sur ce lien si particulier qu’est l’amitié profonde, celle qui traverse les années, les changements, les éloignements et les bouleversements de l’existence sans jamais disparaître. J’ai eu, en lisant ce livre, le sentiment étrange et heureux de retrouver une époque et une génération qui sont aussi les miennes : la même adolescence dans une ville de l’Essonne, les études de lettres dans la même faculté parisienne et, surtout, cette meilleure amie que l’on peut revoir après des années avec toujours le même plaisir, comme si l’on s’était quittées la veille. Alors, forcément, je me suis reconnue dans cette évocation de l’amitié, dans ce lien qui se construit presque naturellement lorsque l’on est enfant et qui devient, au fil du temps, une sorte de seconde histoire personnelle.

Emmanuelle Lambert et Maïra se rencontrent à l’âge de six ans, au début des années 1980, dans une petite ville de l’Essonne. Maïra est arrivée d’Argentine avec ses parents, José et Ester, contraints à l’exil par la dictature : son père, écrivain, agronome et ancien syndicaliste, a dû quitter son pays pour échapper aux menaces du régime.

Dès les premières pages, l’autrice est fascinée par cette petite fille pétillante, vive, toujours en mouvement, qui va devenir sa « meilleure amie ». À partir de photographies retrouvées chez elle, chez sa mère, chez la famille de Maïra ou chez leurs anciennes camarades, elle entreprend de faire surgir une histoire commune.

Ces photographies ne sont pas nécessairement les plus belles ni les plus réussies : ce sont celles qui font ressurgir une émotion, celles qui permettent de retrouver une sensation, un âge, un lieu, une complicité. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément touchant, car la photographie devient ici une mémoire fragile, matérielle, presque physique. À l’époque, les pellicules coûtaient cher, les photographies étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui et l’on ne photographiait que l’exceptionnel. Il fallait faire développer la pellicule, attendre, puis aller chercher les images avec le cœur battant. Celles présentes dans le livre m’ont beaucoup touchée par leur simplicité qui fait toute leur force. La première, le chien sur le seuil de la porte, accompagnée du texte évoquant ce chien mort et ce père qui n’est plus m’a fait pleurer tellement je l’ai trouvée touchante. La photo dit le temps qui passe et restitue ce que l’on croyait perdu. On entend la voix du père et le coucou de la copine qui arrive. La photo fige et crée, par le souvenir, le mouvement, le son, l’odeur…

Ces photographies racontent donc autant une amitié qu’une époque. Celle des premiers téléphones fixes, des longues conversations, pendues au fil dans une salle à manger ou un couloir, des rendez-vous sur les quais du RER, des virées à Paris, des « petits gris » avec leurs wagons fumeurs, des pavillons de banlieue.

Une banlieue dont Emmanuelle Lambert restitue très justement l’étrange sentiment d’appartenance et d’absence d’appartenance : comment nommer ce territoire de l’enfance, une espèce d’absence de territoire, une vie en périphérie qui (personnellement) me fait fuir toute revendication régionaliste. La banlieue m’a faite de nulle part et de partout. Et j’y tiens. Et ce « je », c’est toujours moi, pardon de dire ce que je pense moi aussi qui viens du même endroit… L’autrice parle très justement de ce territoire particulier de l’enfance, cet endroit qui n’est ni tout à fait Paris ni tout à fait autre chose, et qui pourtant nous constitue profondément.

La première classe de neige est l’un de ces souvenirs fondateurs : les deux fillettes se retrouvent à l’écart, peu adaptées au lieu, au ski et à ce qui devrait être le grand plaisir collectif. Elles sont déjà un duo, une petite unité qui semble se suffire à elle-même. Ce duo va traverser les années, les classes, l’adolescence, les premières sorties à Paris, les rencontres, les enthousiasmes, les déceptions et les fiascos, notamment ceux des mariages. Les vies avancent, se transforment, les nouvelles rencontres apparaissent, mais quelque chose demeure.

C’est précisément cela que cherche à saisir l’autrice : qu’est-ce qu’une « meilleure amie » ? Une personne dont on ne peut plus dissocier la vie de la nôtre, une existence parallèle où nos histoires se répondent et se reflètent différemment. Il ne s’agit ni d’un amour filial, ni d’un amour sororal, ni d’un amour amoureux : c’est une forme d’attachement qui possède pourtant la puissance et la durée des plus grands liens. « C’est peut-être ça une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre solitude. » Cette phrase résume merveilleusement le livre. La meilleure amie est toujours là quand ça ne va pas, prête à partir, sortir de soi, déplacer le chagrin, respirer ailleurs et mettre les voiles avec vous pour vous changer les idées !

Mais ce texte ne se limite pas au récit d’une amitié. À travers cette histoire intime, Emmanuelle Lambert interroge également une époque et la condition des femmes. Elle observe ce que signifiait être femme, devenir mère, grandir dans les années 1980, avec ce que cela impliquait en matière d’attentes, de modèles et de transmissions. Le regard porté sur les mères est particulièrement intéressant : comment parvenir à les regarder autrement que comme des mères, pour découvrir les femmes qu’elles ont été, leurs désirs, leurs renoncements, leurs contradictions ? « Je dois combattre, en moi, à la fois le petit enfant et le patriarcat », écrit-elle. Cette réflexion sur l’héritage transmis de mère en fille donne au récit une profondeur supplémentaire et l’éloigne du simple récit de souvenirs.

L’écriture d’Emmanuelle Lambert est très belle, sensible, précise, juste, sans jamais perdre sa douceur. Elle avance par souvenirs, par photographies, par associations, avec cette impression que la mémoire ne se construit jamais de façon parfaitement linéaire. Le passé revient par éclats, un visage, un quai de gare, une conversation, une photo, un été, une classe, une rencontre. Et c’est sans doute ce qui rend le texte si proche du lecteur : chacun peut y reconnaître quelque chose de sa propre mémoire. On parle beaucoup des histoires d’amour, des relations familiales, des séparations, des filiations, mais beaucoup moins de ces amitiés qui peuvent pourtant accompagner une existence entière. « La Meilleure » leur rend hommage avec pudeur et intelligence. C’est un livre sur deux femmes, mais aussi sur toutes celles et ceux qui ont eu la chance de connaître cette personne particulière que l’on appelle un jour sa « meilleure amie » et qui, des décennies plus tard, continue d’occuper une place essentielle.

Une très belle lecture, qui m’a ramenée à mes propres souvenirs et à cette sensation si particulière de retrouver une amie après longtemps : quelques mots suffisent et soudain le temps n’existe plus.




 

vendredi 21 août 2026

La Colline de Mathilde Beaussault

Éditions Seuil Cadre noir
★★☆☆☆

 Aïe aïe aïe, ça m’arrive assez rarement mais là, je n’en peux plus et j’abandonne. Je ne sais pas pourquoi mais j’y allais déjà un peu à reculons car les retours que j’avais au sujet de ce roman me faisaient penser aux textes genre « rural noir » de Franck Bouysse (« Né d’aucune femme », « Grossir le ciel » etc) que je n’aime pas du tout. En effet, on retrouve dans ce type de roman les mêmes ingrédients (normal puisqu’ils suivent la même recette) : une atmosphère bien lourde qui se veut glauque, une écriture composée de phrases courtes censées créer une tension, une construction type « roman choral » : le point de vue de l’un puis de l’autre, pour produire un effet de réel peut-être ? Rien de nouveau sous le soleil ! Mais l’immense problème de ce type de roman, c’est que les personnages principaux et secondaires sont tellement stéréotypés, tellement caricaturaux qu’on n’y croit pas une seule seconde, ce qui est extrêmement gênant dans un texte qui se veut mi-social mi-polar. Bref, je n’ai pas du tout accroché, n’ai ressenti aucune émotion, n’ai été emportée par aucun suspense et comme ça fait déjà quinze jours que je suis dedans, là j’arrête.  


 

jeudi 13 août 2026

Nord Sentinelle de Jérôme Ferrari



Éditions Actes Sud
★★★★★

 « Nord Sentinelle » raconte comment ce qui devait arriver arriva. Tout commence par quelque chose de dérisoire : sur le port d’une ville méditerranéenne Alexandre Romani poignarde Alban Genevey, un jeune homme qu’il connaît depuis l’enfance et qui vient passer ses vacances dans cette Corse que Jérôme Ferrari choisit de ne jamais désigner explicitement. Une sombre histoire de bouteilles de vin et d’addition excessive et voilà qu’un fait divers devient le point de départ d’une vertigineuse réflexion sur la violence, l’héritage, l’identité, le voyage et notre rapport - « compliqué » dirions-nous aujourd’hui, voire impossible - à l’autre. Car chez Ferrari, rien n’est simple. Derrière ce meurtre absurde se cache une histoire familiale, celle des Romani, une lignée persuadée de sa grandeur, nourrie de légendes, de rancœurs et d’un sentiment de supériorité aussi immense que ridicule. Les hommes de cette famille semblent condamnés à reproduire les gestes de ceux qui les ont précédés, comme si être un homme consistait avant tout à se montrer digne d’un héritage dont ils oublient d’interroger la valeur. C’est peut-être là que se trouve la grande question du roman : sommes-nous libres de nos actes ou sommes-nous les produits dociles de ce qui nous précède ? Ferrari ne tranche jamais vraiment. Il installe plutôt ses personnages dans cette zone inconfortable où la fatalité pèse de tout son poids même si une échappatoire n’est jamais complètement exclue. La tragédie naît de cette contradiction : les personnages sont prisonniers mais aussi responsables. Ils pourraient faire autrement mais ne le font pas. Ils savent parfois ce qu’il faudrait éviter mais prennent le chemin qui les conduira au désastre.

À cette histoire familiale s’ajoute une autre violence : celle du tourisme de masse. Et là, Ferrari semble excédé. On le serait à moins ! Selfies, photos à gogo, comportements grégaires et grossiers mais encore augmentation des loyers, impossibilité pour les autochtones de se loger etc... Le touriste ne détruit pas seulement un lieu par sa présence, il finit par modifier ceux qui l’accueillent : à force de vouloir voir les habitants comme des personnages de carte postale, il les pousse à jouer le rôle qu’on attend d’eux. Et les habitants ne sont évidemment pas innocents. Ils participent au système, l’alimentent, en profitent, vendent leurs terres, leurs maisons, leur folklore. Ferrari ne se contente donc jamais d’opposer les méchants touristes aux pauvres habitants victimes de l’invasion. Il montre au contraire une complicité générale, un immense système dans lequel chacun trouve son intérêt tout en déplorant les conséquences. Il devient impossible de désigner un coupable unique. Le problème est collectif. Le roman pousse même la réflexion beaucoup plus loin, jusqu’à l’idée du premier voyageur. Celui qui arrive le premier sur une terre inconnue est celui qu’il aurait fallu empêcher de repartir. Car une fois que le premier est accueilli, le mouvement devient impossible à arrêter : après l’explorateur viennent les conquérants, les commerçants, les missionnaires, les colons et les touristes. Le monde entier devient objet de consommation. L’auteur s’interroge sur notre rapport au voyage et à l’altérité. Pourquoi voyageons-nous ? Que cherchons-nous réellement ailleurs ? Sommes-nous capables de rencontrer une autre culture sans immédiatement vouloir la consommer, la photographier, la comparer? Que reste-t-il d’un lieu lorsque tout le monde veut le découvrir ? C’est ici que le roman devient universel. Même si la Corse constitue son territoire secret, Ferrari ne raconte pas seulement la Corse. Il raconte tous les lieux transformés en destinations, tous les paysages devenus produits touristiques instagrammables.

Ferrari mêle cette critique à une histoire de famille, à une enquête, à une réflexion sur la violence. Le récit remonte le temps, revient au présent, convoque le mythe. Cette construction donne au livre une profondeur étonnante pour un roman aussi court. On a parfois l’impression que le narrateur s’égare dans ses souvenirs et ses digressions mais chaque détour apporte une pièce supplémentaire à cette immense mécanique de la fatalité. Et puis il y a la langue et quelle langue ! Ferrari écrit en longues coulées de phrases d’une grande beauté. Une phrase commence, bifurque, s’emporte, ajoute une précision, une parenthèse, une image, une pensée, puis revient à son point de départ avec une maîtrise impressionnante. Son propos est tour à tour sarcastique, désabusé, érudit, cruel, tendre et plein d’humanité.

Il y a aussi beaucoup de tristesse.

On rit des touristes, des Romani, des absurdités de la société contemporaine, mais ce rire finit par se fissurer parce que nous sommes comme eux, nous faisons partie de l’humaine condition. Personne n’y échappe pas même l’auteur. Que d’auto-dérision chez lui ! J’ai vraiment beaucoup ri parfois ! Les hommes veulent être libres mais reproduisent les erreurs de leurs pères. Ils prétendent défendre leur terre mais la vendent. Ils recherchent l’authenticité mais fabriquent du faux. Et nous, nous voyageons, nous consommons, nous participons à cette grande débauche. C’est ce qui donne à « Nord Sentinelle » sa véritable force : le livre ne nous permet jamais de regarder tranquillement les autres depuis une position confortable. Le narrateur lui-même n’est pas épargné. Il vitupère, condamne, ironise mais sait aussi qu’il est comme tout le monde avec un brin de lucidité en plus peut-être, ce qui ne le rend pas forcément plus heureux !

J’ai également beaucoup aimé la manière dont Ferrari déconstruit la fameuse image de la vendetta corse. Derrière les grands récits de l’honneur et du sang, il montre surtout des hommes ordinaires, parfois ridicules, enfermés dans des mécanismes qu’ils prennent pour de la grandeur.

Le tragique et le grotesque avancent constamment ensemble.

« Nord Sentinelle » est donc un roman plein d’humanité, très sombre et très drôle à la fois et qui amuse par sa férocité avant de nous rattraper par sa mélancolie.

Un grand texte !


 

mardi 11 août 2026

Paranoïa de Lise Charles

Éditions P.O.L
★★★★★

 Il y a des auteurs en qui on a confiance et dont on sait que la production sera forcément intéressante même si elle n’est pas facile d’accès. Et c’est le cas ici !

Le début est assez simple : Louise, seize ans, ancienne enfant-star d’une série télévisée doit retrouver une vie « normale » après l’arrêt de l’émission qui l’a rendue célèbre. Mais comment redevenir une adolescente comme les autres lorsqu’on a grandi devant les caméras ? Louise se sent mal à l’aise au lycée : elle ne maîtrise pas vraiment les codes sociaux de son âge, observe beaucoup ses camarades, essaie d’interpréter leurs gestes, leurs conversations, avec méfiance. Elle a surtout cette sensation permanente d’être filmée, observée. Des élèves regardent leur téléphone ? Ils parlent forcément d’elle. Des gens rient dans son dos ? Ils se moquent d’elle. Louise a été actrice, elle connaît donc mieux que personne le pouvoir des images et des apparences. Elle sait que la réalité peut être fabriquée, montée, découpée. Louise (double de Lise? dans un texte qui me semble relever de l’autofiction) s’interroge toujours sur ce qu’elle doit faire ou ne pas faire, sur l’impact de telle ou telle parole ou pensée sur sa vie ou les gens qui l’entourent. Elle a l’impression que sa propre existence ressemble à une (mauvaise) fiction dont elle serait l’héroïne. Elle se sent comme « coincée dans un roman pervers dont [elle] serait à la fois l’héroïne et l’autrice », double posture inconfortable s’il en est ! Elle culpabilise beaucoup. Elle est très sensible au langage car c’est par lui que s’opèrent les liens que l’on établit avec les autres. Il peut aussi nous trahir, et l’analyser, c’est tenter de comprendre ce que les autres pensent et ce qu’ils sont. Il est donc au coeur de la problématique de ce début de roman.

La première partie de « Paranoïa » nous plonge donc dans une chronique adolescente à la fois drôle, cruelle et mélancolique. Lise Charles est très douée pour raconter les amitiés, les jalousies, les premiers sentiments amoureux, les conversations des jeunes. On s’attache au personnage de Louise, jeune fille intelligente, sensible, touchante et incapable de regarder le monde sans chercher immédiatement ce qui se cache derrière. Pour elle, tout devient matière à interprétation.

À cette existence compliquée viennent s’ajouter une famille loin d’être parfaitement équilibrée (le père avec son éco-anxiété est très drôle!) et une relation particulière à la littérature. Louise se réfugie dans les livres, dans les histoires qu’elle connaît, dans les récits qu’elle invente. La littérature lui sert à comprendre le monde mais elle contribue aussi à le rendre encore plus incertain dans la mesure où comme la littérature, il se prête à l’interprétation.

Puis, soudain, le roman bascule. Après un événement tragique, le récit quitte progressivement le réalisme (fictionnel) de la première partie pour nous entraîner dans un univers de conte. Louise découvre un château peuplé de personnages mystérieux. Est-ce un songe, un coma, sa conscience ou rien de cela ? On ne sait plus exactement où l’on se trouve. Un mystérieux prince de Marsillac (qui évoque le moraliste La Rochefoucauld) est l’une des figures les plus intrigantes. Il parle par maximes, observe les comportements humains et apprend à Louise que la plupart des actions sont motivées par l’amour-propre. Louise progresse, s’interroge, essaie de comprendre qui elle est. Et nous lecteurs, nous sommes un peu dans la même situation : qu’est-ce qu’on nous raconte là ? On commence à suspecter les personnages (qui sont-ils en réalité?), les événements (quel sens ont-ils?) Elle cherche à comprendre son histoire alors que nous essayons nous-mêmes de comprendre celle que nous sommes en train de lire, belle mise en abyme ! Les références à La Rochefoucauld, Mme de Lafayette, Perrault, Molière et aux moralistes du XVIIe siècle sont omniprésentes et permettent à l’autrice de confronter différentes manières de raconter et d’interpréter le monde. La littérature classique dialogue avec le langage contemporain, les maximes avec les conversations de lycée, les contes avec les souvenirs d’une ancienne enfant-star. On a ici une espèce de choc des langages, des genres et donc des points de vue sur le monde vraiment délicieux !

« Paranoïa » est également un livre sur la fin de l’enfance. Louise a connu une enfance atypique, exposée au regard des autres et doit maintenant apprendre à vivre selon elle-même, ce qu’elle peine à faire. Elle doit devenir quelqu’un, assumer ses différences. Mais cette transition est douloureuse, parce qu’elle ne sait plus vraiment qui elle est lorsque personne ne lui dit quel personnage jouer. C’est sans doute ce qui rend son histoire émouvante car elle cherche désespérément à trouver sa place dans ce monde (contrairement à son père qui semble vouloir en sortir). Et cette recherche passe par les autres (amis et parents) et la littérature qu’elle a intégrée et dont elle doit aussi s’écarter pour exister - comme elle doit quitter (fuir) le Prince de Marsillac qui la retient prisonnière (la Littérature classique ?) pour être enfin elle-même, trouver son propre style et devenir enfin écrivaine.

C’est donc une oeuvre très singulière, érudite (je n’ai pas tout élucidé, loin de là), originale qui m’a fait rire à plusieurs reprises, notamment tout ce qui tourne autour du langage que ce soit sa retranscription, les réflexions grammaticales, le mélange des niveaux de langue et des genres, la relecture hilarante des classiques, les jeux avec la langue, les mots, les temporalités bref, tout cela est vraiment un pur délice et je me suis régalée !

Une lecture exigeante (comme on dit) et stimulante (comme on dit aussi) que je recommande vivement !

Lisez aussi de la même autrice « La Demoiselle à coeur ouvert », roman que j’avais adoré. (chronique disponible sur mon blog LIRE AU LIT.)



 

mardi 28 juillet 2026

La meilleure façon de marcher Dans les pas de Grandma Gatewood: 67 ans, 11 enfants, 3500 km

Éditions Paulsen
traduit de l'anglais par Emmanuelle Ghez
★★★★★

Bloquée par la chaleur intense et par un vieux toutou intransportable, j’ai eu envie de m’offrir un livre qui me ferait voyager et je suis partie sur le sentier des Appalaches avec Emma Gatewood.

Ce fut un vrai dépaysement !

Non seulement, j’ai traversé des paysages grandioses mais j’ai surtout fait la rencontre d’une femme hors du commun. Bref, une réussite totale (et une empreinte carbone très limitée - même le livre est imprimé sur du papier issu de forêts durablement gérées !)

Emma Gatewood est une femme qui a décidé, à 67 ans, de reprendre le contrôle de sa vie en accomplissant un exploit que peu de personnes auraient osé envisager. En 1955, mère de onze enfants (dont trois ados encore à la maison) et grand-mère, elle quitte discrètement son foyer en annonçant qu'elle part simplement faire un tour. Son véritable objectif est pourtant sidérant : parcourir seule les 3 500 kilomètres du mythique sentier des Appalaches, devenant ainsi la première femme à réussir cette traversée d'une seule traite et ce, avec un équipement d'une simplicité déconcertante : un sac en toile cousu de ses propres mains, quelques provisions, un rideau de douche en guise de protection contre la pluie et une paire de chaussures de toile. Elle s'engage sur un itinéraire réputé difficile, très mal balisé, exigeant, voire impraticable même pour des randonneurs expérimentés.

Évidemment, la question que l’on se pose tout de suite est : pourquoi ? Pour quelles raisons se lance-t-elle sur ces chemins où elle risque à tout moment de mourir tellement c’est dangereux ? Que fuit-elle exactement ? Ben Montgomery dévoile progressivement le passé d'Emma, marqué par des décennies de terribles violences conjugales. Emma était une femme battue et violée par son mari. Elle a plusieurs fois frôlé la mort. La marche devient alors bien plus qu'un défi physique : elle représente d’abord une fuite mais aussi une renaissance, une conquête de la liberté et une façon de se reconstruire après une vie de souffrances.

Grâce à un minutieux travail de recherche s'appuyant sur des archives, des témoignages et des articles de presse, l'auteur mêle avec talent biographie, contexte historique et récit de voyage.

Au fil des kilomètres, le lecteur découvre les paysages grandioses des Appalaches, les rencontres qui jalonnent le parcours d'Emma, les dangers auxquels elle fait face (vipères, ours...) mais aussi l’admiration qu'elle suscite. Peu à peu, les médias s'emparent de son histoire et cette grand-mère inconnue devient une véritable légende vivante, inspirant des générations de marcheurs et contribuant à une meilleure reconnaissance du sentier des Appalaches.

L'écriture de Ben Montgomery, précise et immersive, rend un hommage vibrant à cette femme hors du commun sans jamais la transformer en héroïne inaccessible. Emma Gatewood reste profondément humaine, drôle, humble et incroyablement déterminée.

Au-delà de ce destin exceptionnel, le livre célèbre les bienfaits de la marche, le lien intime avec la nature et la capacité de chacun à changer le cours de son existence, quel que soit son âge.

Il rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour suivre son propre chemin, retrouver sa liberté et découvrir que les plus grands voyages commencent souvent par une décision toute simple : mettre un pied devant l'autre.

Un seul petit bémol quand même : j’aurais aimé avoir davantage de citations tirées des journaux d’Emma pour la lire, elle. Mais peut-être, n’était-ce pas possible pour des questions de droits... Peut-être qu’un jour ses journaux seront édités, je l’espère en tout cas !

Un immense bonheur de lecture !




 

La chair est triste hélas d'Ovidie

Éditions Points
★★★★★

 J’ai souvent entendu parler de cette autrice sans jamais l’avoir lue : la curiosité l’a emporté et j’ai découvert : « La chair est triste, hélas !  Quel texte ! Quel uppercut ! Je dirais qu’il m’a ouvert les yeux sur des fonctionnements qu’on admet parce que personne ne les remet vraiment en question après des siècles et des siècles de patriarcat. Je peux dire que cet essai féministe m’a bouleversée. Plus qu'une lecture, c'est une gifle, un réveil, une prise de conscience. Il oblige à réfléchir, à réagir, à reprendre possession de son corps, à refuser d’en faire une marchandise au service des hommes. Il donne le courage de dire non quand on ne veut pas. Et c’est immense.

Ovidie raconte son histoire, celle d'une femme qui décide de faire une grève des relations hétérosexuelles après des années de déception, de lassitude et de souffrance. Elle refuse l’asservissement du corps féminin au service du plaisir masculin. « J’ai repensé à ces innombrables rapports auxquels je m’étais forcée par politesse, pour ne pas froisser les ego fragiles. À toutes les fois où mon plaisir était optionnel, où je n’avais pas joui. À tous ces coïts où j’avais eu mal avant, pendant, après. Aux préparatifs douloureux à coups d’épilateur, aux pénétrations à rallonge, aux positions inconfortables, aux cystites du lendemain. À tous ces sacrifices pour rester cotée à l’argus sur le grand marché de la baisabilité. À toute cette mascarade destinée à attirer le chaland ou à maintenir le désir après des années de vie commune. Cette servitude volontaire à laquelle se soumettent les femmes hétérosexuelles, pour si peu de plaisir en retour, sans doute par peur d’être abandonnées, une fois fripées comme ces vieilles filles qu’on regarde avec pitié. Un jour, j’ai arrêté le sexe avec les hommes.»

Ce qu’elle souhaite alors ? Un échange doux, bienveillant, tendre, un plaisir vraiment partagé, équitable, soucieux de l’autre, de son plaisir, de son bien-être, de son consentement. Pas forcément du sexe ! Pourquoi toujours du sexe ? Non, de la douceur, des caresses, du peau contre peau.

À partir de cette décision intime, elle démonte avec une lucidité impressionnante les mécanismes qui régissent les rapports hommes/femmes, les injonctions à rester désirable, à plaire, à séduire, à se conformer à ce que la société attend des femmes. Bien entendu, ces mécanismes de domination se mettent en place aussi (surtout?) dans les rapports sexuels. «Ces féministes, toutes des mal baisées ! Évidemment que nous sommes mal baisées, c'est justement ça, le problème ! Pourquoi devrions-nous en avoir honte ? Ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ! Ils ont leur part de responsabilité dans cette affaire, me semble-t-il. Je ne suis pas mal baisée parce que je suis féministe, c'est absolument l'inverse : je suis féministe parce que je suis mal baisée. »

Son propos est très pertinent, tellement intelligent et sans tabou. Elle est franche, honnête, dit ce qu’elle a à dire sans détour !

J'ai admiré son courage. Il faut une sacrée force pour s'exposer ainsi, sans chercher à édulcorer son propos ou à le rendre consensuel. Ce livre percutant n'est pas un manifeste, c'est un témoignage, un cri, un exutoire et c'est précisément ce qui le rend si puissant. Ovidie met des mots sur des expériences pénibles que beaucoup de femmes ont connues sans toujours oser les remettre en question par tradition, par pudeur ou par peur de vexer les ego mâles.

Elle interroge nos modèles amoureux et sexuels avec beaucoup de finesse, d’humour et d’autodérision. Et quelle plume ! Son écriture est vive, brillante, souvent drôle malgré la colère qui irrigue chaque page et surtout d'une sincérité désarmante.

J'ai refermé ce livre avec la sensation d'avoir été secouée et avec l'envie d'en parler autour de moi, de le faire lire.

Un texte court, d'une densité incroyable, porté par une femme d'une rare lucidité, qui ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

J’espère que ces prises de position changeront les mentalités.

Une lecture plus que nécessaire et, pour moi, un immense coup de cœur.



 

samedi 18 juillet 2026

La Femme changée en renard de David Garnett

Éditions Grasset
traduit de l'anglais par J-S Bussy et A. Maurois
★★★★★

 Connaissez-vous ce mystérieux texte intitulé « La Femme changée en renard », écrit en 1922 par David Garnett ? Ce court et singulier roman, que l'on referme avec davantage de questions que de réponses, est devenu un classique de la littérature britannique. L'intrigue est très simple : lors d'une promenade dans la campagne anglaise avec son époux, Silvia Tebrick se transforme soudainement en renarde. Aucun sortilège, aucune explication scientifique ni psychologique ne sont avancés : la métamorphose est un fait et l’auteur demande simplement au lecteur de l'accepter.

Ce qui l'intéresse n'est pas le pourquoi mais plutôt les conséquences qui en découlent. Comment continuer à aimer une personne qui a cessé d'être humaine ? Comment préserver un lien lorsque la nature reprend progressivement ses droits ? Mr Tebrick refuse d'abandonner son épouse. Il renvoie ses domestiques pour protéger son secret, tente de maintenir les habitudes du couple et continue à traiter Silvia comme sa femme. Pendant quelque temps, celle-ci accepte encore de porter des vêtements, de prendre le thé ou de jouer aux cartes. Mais, peu à peu, l'instinct animal devient plus fort que les conventions humaines… Mais chut, je ne veux pas en dire plus...

Tout est décrit avec beaucoup de délicatesse et de pudeur ce qui donne au roman une tonalité à la fois tendre, mélancolique et très troublante. L’auteur raconte cette histoire invraisemblable avec naturel comme s'il s'agissait d'un simple accident de la vie ! On finit par oublier l'impossibilité de la situation pour se concentrer uniquement sur les sentiments du mari dont l'amour ne faiblit jamais malgré la métamorphose de celle qu'il aime. Son attachement devient même plus poignant à mesure qu'il comprend qu'il ne pourra ni la retenir ni lutter contre sa nature retrouvée.

Le roman peut se lire de multiples façons et c’est cela qui fait sa richesse ! On peut y voir une réflexion sur l'animalité qui demeure en chacun de nous, sur le refus des conventions sociales, sur la place des femmes dans une société très codifiée, sur la liberté, le désir ou encore l'acceptation de l'autre dans sa différence. Le récit échappe aux catégories habituelles : ce n'est ni un conte moral, ni une fable, ni un roman fantastique classique. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’une belle histoire d'amour racontée de façon extrêmement touchante.

La personnalité de l'auteur ajoute encore à la singularité de l'œuvre. Membre du groupe de Bloomsbury, proche de Virginia Woolf, il a eu des relations homosexuelles avec Duncan Grant. Plus tard, lorsque Grant eut une fille avec Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf), Garnett jura qu’il épouserait cette jeune Angelica lorsqu’elle aurait vingt ans. Et c’est ce qu’il fit. Je ne me lancerai pas dans des analyses psychologiques hasardeuses... mais si vous avez des idées...

Aujourd’hui, on pourrait en faire un lecture écoféministe : la métamorphose de Silvia peut être comprise comme une émancipation progressive des rôles que la société assigne aux femmes : en abandonnant peu à peu les vêtements, les codes de la bienséance, la vie domestique et les attentes de son mari, Silvia retrouve une liberté qui passe par une libération du corps et le contact avec la nature. Loin d'être une simple régression vers l'animalité, cet ensauvagement apparaît comme une reconquête de soi.

David Garnett semble aussi interroger la place de l'humain face au vivant : la nature n'est pas un décor mais un refuge, une source de bonheur. À l'heure où les questions d'écoféminisme, de réensauvagement et de coexistence avec le vivant occupent une place importante, « La Femme changée en renard » apparaît comme très moderne. Le roman peut aussi se lire comme une invitation à repenser notre rapport au corps, à la nature et au vivant, quel qu’il soit.

J’ai adoré !!!