Lucile Novat frappe très fort avec « Voir venir » : un excellent premier roman singulier, original et très vivant. Dès les premières pages, on sent une tension sourde, presque invisible, qui ne cesse de croître et l’on avance dans ce récit comme dans un couloir mal éclairé, avec la sensation qu’un danger rôde derrière chaque porte que l’on pousse comme on tourne la page pour entrer dans un nouveau chapitre.
Le décor participe énormément à cette impression : l’histoire se déroule à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis, établissement bien réel, fondé par Napoléon, réservé aux filles et petites-filles de décorés de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite ou de la médaille militaire et qui occupe l’ancien cloître de la basilique Saint Denis. Ce n’est pas rien quand même ! Imaginez : un pensionnat de jeunes filles en uniforme bleu et chemisier blanc, des règles strictes, un grand bal avec les cadets de Saint-Cyr, des bâtiments immenses, des canapés en velours, des portraits d’hommes médaillés aux murs. Le réfectoire, paraît-il, est orné d’un grand tableau représentant « Le Martyre de Saint Denis, de Saint Éleuthère et de Saint Rustique », œuvre du peintre flamand : Gaspard de Crayer. Bon appétit ! Saint Denis, terre de contrastes... avec plantée là au beau milieu du 93 une sorte de bulle figée dans le temps où les résultats au bac sont parmi les meilleurs de France...
Mais « Voir venir » n’est pas un énième roman sur l’école. Très vite, le récit glisse ailleurs : le pensionnat devient un lieu hanté, pas forcément par des fantômes au sens classique, mais par les héritages familiaux, les silences, les secrets et des violences qu’on préfère taire. Les murs semblent absorber les histoires des générations passées. Le réel se fissure peu à peu, et l’étrange s’infiltre partout : dans une odeur qui traîne, dans une nuit trop silencieuse, dans des histoires racontées entre filles, dans des visions qui prennent soudain une dimension inquiétante.
Au centre du récit, il y a Vanessa, surveillante de l’internat. C’est par elle qu’on entre dans ce monde fermé. Ancienne ado des quartiers populaires, un peu cabossée, elle observe les pensionnaires avec fascination autant qu’avec inquiétude. Elle veille sur Lou, Suzanne, Adèle et Yasmine, quatre adolescentes soudées, des filles brillantes, cultivées, impeccables en apparence mais traversées par des failles immenses. Derrière les uniformes et les bonnes manières, chacune porte ses blessures : des deuils, des traumatismes, des familles éclatées ...
Lucile Novat, professeure en collège - poste d’observation idéal s’il en est - est très douée pour raconter l’adolescence. Ses personnages ne sont jamais caricaturaux : ses jeunes filles sont complexes, nerveuses, fragiles, parfois presque monstrueuses dans leurs excès, leurs colères ou leurs silences. Et c’est ce qui les rend si vraies. Elles parlent comme parlent les jeunes aujourd’hui, c’en est bluffant de vérité et donc de vie.
Le roman parle de sororité, de cette façon qu’ont certaines adolescentes de vouloir se sauver mutuellement tout en risquant parfois de sombrer ensemble. À la vie, à la mort. Il interroge aussi ce dont on hérite sans l’avoir choisi. La médaille qui ouvre les portes de cette école prestigieuse devient peu à peu un symbole ambigu, presque lourd à porter. Derrière les récits glorieux des pères et des grands-pères apparaissent des histoires beaucoup moins héroïques : violences, domination, mémoire coloniale, secrets familiaux. « Voir venir » pose alors une question essentielle : qu’est-ce qu’on transmet vraiment aux générations suivantes ? Des valeurs ou des blessures qu’on refuse d’assumer ?
L’une des plus grandes réussites du roman reste son atmosphère. Lucie Novat mélange le roman social, le gothique, le fantastique et même l’horreur contemporaine avec une incroyable maîtrise.
Et puis il y a l’écriture : moderne, nerveuse, sensuelle. C’est une langue qui claque, qui pétille autant qu’elle enveloppe. Lucile Novat alterne des phrases courtes, tendues, électriques, et des passages plus longs, plus hypnotiques, qui donnent l’impression, dans cette impossibilité que l’on éprouve soudain à reprendre notre respiration, d’étouffer avec les personnages. On sent une vraie maîtrise du rythme et les images, souvent originales, inattendues et pleines d’invention, sont assez géniales...
«Voir venir » est de ces romans qui laissent une trace étrange après la dernière page. Un livre à la fois mélancolique, politique et hanté, qui parle des adolescentes, des femmes, des héritages familiaux et de tout ce qu’on tente de mettre sous le tapis sans jamais réussir vraiment à s’en débarrasser.
Un premier roman puissant, audacieux et habité, qui confirme l’émergence d’une voix littéraire singulière.