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mercredi 4 mars 2026

Les habitantes de Pauline Peyrade

Éditions de Minuit
★★☆☆☆


 Emily vit depuis son enfance dans la maison de sa grand-mère disparue. Elle ne souhaite pas quitter ce lieu malgré les lettres de son père, de sa sœur, du notaire qui la pressent de partir. Le père veut vendre. Elle n’a pas à discuter, c’est la loi. Or, ces lieux, elle les aime intimement, viscéralement comme Emily Brontë aimait le presbytère de Haworth et sa lande. Elle vit en osmose avec la nature. Elle habite vraiment ce lieu et va donc entrer dans une forme de résistance face à la violence patriarcale.

L’originalité de l’oeuvre réside dans le projet de l’autrice : donner vie et voix, équitablement, aux bêtes, à la végétation, aux minéraux et aux humains, dans un roman. On imagine derrière ce projet une sensibilité écoféministe et non-violente. La nature n’est plus une toile de fond, un décor mais un personnage, un organisme vivant. Il s’agit donc d’accorder autant d’attention - donc de lignes - à Emily qu’à sa chienne, qu’aux trembles, aux rochers, aux hirondelles et aux abeilles. Le pari est risqué mais pourquoi pas ? L’autrice semble vouloir restituer le monde : bruits, mouvements, odeurs à travers un vocabulaire quasi biologique et des descriptions nombreuses et minutieuses.

Le projet est intéressant mais tout est question de dosage. Si l’on ne veut pas sombrer dans un texte expérimental, exercice de style un peu froid et dont on sentirait l’excès de technique lors de la lecture, il faut doser. Le travail de l’autrice est incontestablement un tour de force mais en découlent deux problèmes majeurs : la lecture est rendue parfois pénible, les descriptions trop nombreuses, trop systématiques m’ont lassée. Et surtout, la rencontre avec le personnage - et même avec la nature finalement- pour moi n’a pas eu lieu. Je ne me suis attachée à personne et n’ai ressenti aucune émotion. J’ai eu l’impression d’observer l’histoire de loin sans participer, alors que, vu les thèmes abordés, j’aurais pu y trouver une place. Bref, j’aurais aimé habiter ce livre mais la porte n’est restée qu’entrouverte. Dommage.  

 

mardi 3 mars 2026

Quelque chose d'absent qui me tourmente de Laurent Mauvignier

Éditions de Minuit
★★★★★

 Lorsqu’un écrivain parle de son travail pendant 183 pages, on entre véritablement au coeur du processus créatif et c’est vraiment passionnant. J’ai pris un plaisir immense à lire ces réflexions sur l’écriture qui m’ont permis de mettre des mots sur des intuitions ou des questions qui me laissaient perplexe.

Laurent Mauvignier est d’emblée très clair : écrire, ce n’est pas avoir quelque chose à dire. En effet, là n’est pas la difficulté : l’écrivain y parviendra toujours. Non, écrire, c’est faire, se demander comment entrer dans le texte, par quelles phrases, quels mots, quel rythme, quelle ponctuation. Si l’on trouve sa façon de faire, on trouve sa porte d’entrée. Après, le livre s’écrira. Il y a l’idée que c’est de la forme que naît le livre. Et d’ailleurs, la forme peut donner lieu à un livre que l’on n’attendait pas. Ce qui explique pourquoi l’auteur dit qu’il a « un pressentiment » du livre, des images mais pas de plan, pas de « trajectoire totale ».

Selon lui, trouver son écriture, c’est lâcher prise, ne pas vouloir faire beau ou bien écrire ou imiter un écrivain qu’on admire, même si les influences sont inévitables. Il faut accepter ce qui sort de nous, même si ça nous fait perdre pied, même si on se sent débordé, en terrain accidenté, il faut y aller. Il faut sauter. J’adore l’idée qu’il ne faut pas chercher à tout maîtriser, qu’il faut savoir s’« ouvrir à l’imprévu ». Tout est une question de dosage. Maîtriser la technique, c’est une chose, mais il faut savoir perdre le contrôle. Et j’insiste là-dessus parce que le roman que je termine en ce moment publié aussi chez Minuit souffre précisément de ce défaut. Je vous en parle bientôt.

Je pense que toute personne souhaitant se lancer dans l’écriture devrait lire ce texte complètement essentiel. Bien sûr, de nombreux thèmes sont abordés : les influences, la ponctuation, l’usage du participe présent, les clichés, les détails, les personnages, les titres, le rôle de l’éditeur. Et bien sûr, il est question du parcours personnel de l’auteur.

Des entretiens stimulants, très agréables à lire. Je recommande!


 

samedi 28 février 2026

Le gâteau du Président de Hasan Hadi

★★★★★
chef d'oeuvre !

 Quel film extraordinaire à tous points de vue : jeu exceptionnel des acteurs, prises de vue, cadrages, scénario : tout est parfait. Nous sommes transportés dans l’Irak de Sadam Hussein et, comme c’est l’anniversaire du Président, la petite Lamia, neuf ans, a été désignée par son instituteur pour faire un gâteau. Seulement Lamia et la grand-mère qui l’élève n’ont pas d’argent. C’est donc la catastrophe car il est hors de question de ne pas honorer le Chef Suprême. Elles quitteront donc leur hutte sur pilotis pour se rendre à la ville où elles vont vivre une série de péripéties.

Dans ce film, le réalisateur dénonce l’embrigadement des foules et des enfants, la misère du peuple, le culte absolu obligatoire du tyran dont le portrait est affiché partout, la corruption, la misogynie des hommes qui apparaissent comme des prédateurs s’appropriant le corps des femmes et des enfants. Et les bombardements américains font rage tandis que la petite s’épuise à trouver ses ingrédients et poursuit ses errances, son coq dans sa besace.

C’est un film visuellement somptueux, l’atmosphère de la grande ville est parfaitement restituée à travers ses bruits, ses couleurs, ses mouvements. Le souci d’authenticité met bien en évidence la réalité économique et sociale du pays. L’actrice principale, la petite Baneen Ahmad Nayyef est incroyable : son jeu est tellement juste et naturel que c’en est sidérant.

Bref, c’est un film politique extrêmement fort et émouvant dont les terribles échos dans l’actualité du jour accentuent encore le caractère tragique.

Exceptionnel.






 

samedi 21 février 2026

À pied d'oeuvre de Valérie Donzelli

★★☆☆☆

 Je n’ai pas aimé ce film : je n’ai pas cru une seconde à cette caricature d’écrivain mignonnet aux petites lunettes. Je n’ai pas cru non plus à cette histoire de petit-bourgeois parisien photographe gagnant trois mille euros par mois abandonnant tout (famille, métier, appartement…) pour une dégringolade sociale… Mais ce qui m’a le plus énervée, c’est que l’on cherche à nous tirer des larmes parce que le pauvre chéri doit démonter un meuble IKEA ou arracher six buis sur un balcon pour dix balles de l’heure. N’oublions pas quand même que le néo-écrivain ne se jette pas dans le vide et qu’à tout moment il peut dire STOP et reprendre son appareil photo et ses trois mille euros par mois. Il saute, oui, mais avec un solide parachute qu’il ouvre quand il veut. Et ce n’est pas tout à fait la même chose pour les travailleurs qui bossent pour le même prix parce qu’ils n’ont pas le choix. L’écrivain a décidé (le temps qu’il voudra) d’être pauvre. La sociologue Rose Lamy parle de « tourisme social » et c’est exactement ce que j’ai ressenti en voyant ce film. Paul est en mode safari au pays de la misère. Résultat : sa (pseudo) pauvreté finit par être une posture. Et l’on n’est pas loin de l’imposture.

Ce qu’il s’inflige pour sa crise de quadra, c’est le quotidien d’un nombre incalculable de gens qui se tapent des boulots précaires et très mal payés toute leur vie. Il est loin d’être Souleymane, esclave moderne broyé par l’uberisation du marché du travail non par choix mais par nécessité, sans plan B, sans amie qui prête un studio, sans papa qui vient prendre des nouvelles et donner sa bague en or, sans ami qui invite au restaurant et peut filer de l’argent s’il faut, sans médecin de famille avec qui on est à tu et à toi. Bref, sans filet de sécurité.

Quel est le message du film ? Que c’est dur, beau, courageux et vertueux de renoncer à trois mille euros par mois par amour de l’art ?

Faut-il applaudir un rêve de bobo en quête de sens, en mal de considération et qui veut raconter sa vie de pauvre pour devenir encore plus riche ?

Bref, déserter pour s’enrichir (encore plus) ou se valoriser ?

On a bien envie de lui envoyer le livre d’Anne Humbert : « Tout plaquer : La désertion ne fait pas partie de la solution mais du problème » (éditions Le Monde à l’envers.) Une petite lecture qui lui rafraîchirait les idées !

Lire l’excellent article de Rose Lamy dans le magazine Frustration @frustrationmagazine ou sur IG


 

lundi 16 février 2026

L'imparfait d'Éric Reinhardt

Éditions Stock
★★★★☆

  C’est à Rome, dans les bras de l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese, qu’Éric Reinhardt décide de passer sa « nuit au musée ». Cette sculpture du Bernin a la particularité d’être disposée le long d’un mur de façon à ce que l’on ne voie pas son sexe, contrairement à celle du Louvre que l’on peut découvrir librement sous tous ses aspects!

L’auteur projette de jeter une couette blanche sur la statue et de dormir à ses côtés. S’ensuivront des pages hilarantes de pourparlers, de négociations, de mises au point pour tenter de convaincre l’assistante de la directrice du musée, à quoi s’ajouteront de périlleux stratagèmes pour tenter d’échapper aux caméras de surveillance. Une peur atroce, surmontée grâce au vin et au Xanax, torturera l’auteur à l’idée d’être découvert et reconduit illico presto à la frontière par les forces de l’ordre.

Si Reinhardt a beaucoup d’humour et d’autodérision, il est aussi très doué pour interpréter les œuvres d’art et en parler de façon personnelle et intime. C’est sublime et l’on se ré-ga-le !

En revanche, je suis moins convaincue par son dispositif narratif : en effet, il entremêle à ce récit de sa nuit au musée une fiction qui, je pense, devait aboutir, grâce à des thèmes communs, à une fusion entre les deux textes. J’ai aimé l’idée et je pense que le récit seul de la nuit mérite d’être accompagné par un texte fictionnel (et encore, ce n’est pas sûr...) Mais, franchement, ça ne marche pas… On n’entre pas dans cette fiction capillotractée dont l’intrigue pèche par son artificialité.

Pas grave, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte : cette nuit au musée vaut son pesant de marbre et l’on n’a qu’une envie : partir pour Rome !


                                                                         


 


 

dimanche 15 février 2026

Les Échos du passé (Sound of Falling) de Mascha Schilinski

★★★★★

 Je crois que je n’ai jamais vu de film aussi beau, esthétiquement parlant. Toutes les images sont des tableaux qui m’ont fait penser aux toiles de Vilhelm Hammershøi. C’est somptueux, fascinant, envoûtant. Même l’affiche est sublime. C’est l’histoire de femmes d’une même famille sur quatre générations dans un même lieu : une ferme de l’Altmark au nord de l’Allemagne. On se perd un peu au début mais très vite on devine qui est qui. Le film évoque la souffrance des femmes, ce qu’elles subissent à travers les différentes époques, ce qu’elles endurent, leurs traumatismes, leurs obsessions, leurs peurs, et tout ce qu’elles transmettent, sans le vouloir, à leurs enfants, qui feront de même avec leur propre descendance. Ce sont les échos du passé, ces choses dont on hérite et que l’on porte en nous sans le savoir : ce peut être un geste qui reproduit celui d’une aïeule que nous n’avons pas connue ou une mélancolie, un mal-être, un traumatisme dont nous ne soupçonnons pas la provenance mais que nous portons en nous sans savoir d’où il vient. Le passé ne s’efface jamais. Nous vivons avec le souvenir de gens que nous avons à peine connus. Ils hantent notre mémoire. Une voix intérieure dont nous entendons parfois le murmure se fait l’écho de ce qu’ils ont dit. Nos gestes reproduisent les leurs. Nous héritons de leurs douleurs, de leurs souffrances, de leurs silences. Tout se répète. Nous sommes les dépositaires de nos ancêtres. Nous en avons parfois l’intuition. Souvent, dans le film, les personnages semblent nous regarder d’un air interrogatif et absent comme si nous étions ces gens d’autrefois, des fantômes, qui ne sont plus et dont ils sentent confusément la présence. Cette sensation est impressionnante.

Ce film est un chef-d’oeuvre absolu




 

mercredi 4 février 2026

La Grande Arche de Laurence Cossé

Éditions Folio
★★★★★

 Comment imaginer l’incroyable histoire qui est à l’origine de La Grande Arche ? Disons-le tout de suite : voici un livre passionnant. Nous sommes en 1983, François Mitterrand entouré de ses amis politiques s’apprête à ouvrir une enveloppe dans laquelle se trouve le nom du vainqueur du grand concours d’architecture Tête-Défense. Il a choisi une maquette représentant un cube ouvert, une Arche de plus de cent mètres de haut dont l’emplacement est déjà réservé depuis plus de quinze ans. (Bâtiment dont on mettra un temps considérable à savoir que faire, mais c’est un détail !) L’architecte s’appelle Johan Otto von Spreckelsen. Et il est totalement inconnu.

Dès le début, tout va être compliqué, très compliqué. D’abord, il va falloir le prévenir. Mais Monsieur Spreckelsen, de nationalité danoise, est à la pêche. Il n’est pas joignable. Il reviendra bientôt. On envoie un fonctionnaire français dans le Jutland pour tenter de retrouver notre lauréat.

Ce début est à l’image de l’ensemble du roman, allais-je écrire, tellement la réalité dépasse la fiction. En effet, c’est l’histoire d’une inadéquation totale entre un homme et ce qu’on attendait de lui et deux façons antagonistes d’être au monde : il est danois, la réalisation sera française. Rien n’a collé. RIEN. Je ne veux pas vous raconter le détail, ce serait dommage mais sachez quand même que cet homme avait très peu bâti : trois petites églises autour de Copenhague et… sa propre maison ! Et là, il se lançait dans un projet démesuré, titanesque, colossal. Réalisable ? Pour certains, non. Très clairement. Pour d’autres (dont Mitterrand), il fallait l’écouter et ne pas le contrarier. Oui mais jusqu’où ? Paraît-il d’ailleurs que Mitterrand avait été séduit par les plans évanescents de l’architecte, des plans manquant de précision et peut-être, diront les mauvaises langues, de rigueur. C’est donc une histoire tragique que celle de la Grande Arche, mettant en scène un personnage très attachant, seul et incompris, qui va payer de sa vie cette incompréhension fondamentale dont il sera la victime et qui ne verra jamais son œuvre achevée. Peut-être est-ce mieux comme cela puisqu’elle ne ressemble pas à ce qu’il voulait.

Lisez ce texte fascinant, drôle, touchant, très bien écrit et dont la construction originale rend la lecture très agréable. Un vrai coup de coeur.