J’achève, très émue, ce texte extrêmement beau d’une écrivaine que je découvre et dont je vais très vite lire les précédents romans. On retrouvera des thèmes communs avec les textes de Laurent Mauvignier et d’Anne Godard, « La Maison vide », « Nous aussi », des liens étroits, des motifs en écho. Tout commence par un suicide, celui de la mère de la narratrice. À partir de cet événement terrible et fondateur, l’autrice va tenter de plonger dans son histoire familiale sur plus d’un siècle, quatre générations, du côté paternel et maternel, pour tenter de percer l’énigme du geste, cerner les racines du mal, évoquant tout ce que la famille a pu endurer comme malheurs et traumatismes à travers les accidents, les deuils, les mariages forcés sur fond de patriarcat, de colonialisme et de guerres. L’histoire intime et familiale se mêle à la grande Histoire, elles s’imbriquent l’une l’autre, façonnant et enfermant les individus dans des modes de pensée et des façons d’être violentes et destructrices. Quelle était la liberté des uns et des autres ? Comment peut-on être autrement que ce qu’une époque fait de nous ? Les femmes épousent des hommes qu’elles n’aiment pas, elles n’ont pas leur mot à dire, vivent de frustration et de renoncement et finissent par être internées comme folles à lier. Victimes, elles doivent se taire et subir. Les silences, les blessures et les tourments se transmettent d’une génération à l’autre. Chacun hérite et ce n’est pas toujours un cadeau.
Et puis, des choses sont tues. Elles rongent les êtres mais personne ne veut les entendre. Elles finissent par tuer.
Et pourtant, ces histoires fondatrices, sombres et folles, terribles et merveilleuses, la narratrice refuse qu’elles disparaissent, s’effacent : elles sont siennes, mémoire, socle, commencement, elles la constituent. Ce sont ses cercles : refuges et prisons, ils l’ont construite, la tiennent, repères (ou repaires...) étouffants et protecteurs, cercles qui la composent, l’affaiblissent et la renforcent, ils ont des noms : Joséphine, Antoinette, Léonie, Elsa et les autres, absentes et présentes, toujours là, autour d’elle, en elle.
Un texte somptueux.