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jeudi 16 mai 2024

Journal d'Arizona et du Mexique (janvier-juin 1982) de Chantal Thomas

Éditions Seuil/Fiction & Cie
★★★★★

 C’est un peu par dépit que Chantal Thomas découvre l’Arizona. En effet, ayant d’abord candidaté pour l’Université de Fairbanks et essuyé une lettre de refus, elle avait repris la liste des universités proposant des postes. Après « Alaska » se trouvait « Arizona ». Pourquoi ne pas se vouer à l’arbitraire de l’ordre alphabétique ? Réponse positive ce coup-ci…

Nous découvrons ici le journal de l’autrice, janvier-juin 1982, elle a 37 ans. Tandis qu’elle va pour signer son contrat à l’Université de Tucson, on lui apprend que le professeur qui l’a précédée n’est resté qu’une seule journée avant de regagner Paris par le premier avion de peur que le XVIIIe siècle français ne perde aux portes du désert toute signification !

Chantal Thomas n’est pas du genre à renoncer. Elle observe et s’approprie lentement les lieux (bars, rues, cinémas, centre commercial…), les lumières, les nuages, la pluie, les gens qui attendent le bus sous le soleil, les mœurs, la végétation (cactus, lauriers-roses…) Tout est nouveau… Il faut trouver un logement… Elle tâtonne, s’installe ici, là, déménage et finit par poser définitivement son sac de marin. Comme elle précise l’adresse, je suis allée voir sur Google Map. Waouh, le dépaysement total… Elle m’impressionne cette femme discrète et toujours pleine de retenue qu’on imagine à l’heure du thé dans un salon bourgeois. Je la découvre encore, à chacun de ses livres. Elle n’a peur de rien. Elle est très drôle. Elle fait du stop (on lui précise que le désert est le meilleur endroit pour faire disparaître un corps), elle achète un vélo puis une grosse voiture noire de gangster (un peu dures les marches arrière), les cours de conversation l’ennuient un peu « J’ai cours de conversation et pas envie de causer ». Elle a hâte de commencer l’étude de « La Vie de Marianne ». Elle repense à Kerouac qu’elle adore et à Alan Harrington, l’auteur de « The Immoralist » qui ont tous deux vécu à Tucson. Simenon aussi d’ailleurs. Elle sort danser, va au cinéma, se baigne dans la piscine de sa résidence ou celle de l’Université, aime traîner au Marketing Center, s’achète des bottes western, écrit des cartes à sa famille dont quelques-unes sont reproduites. On les lit comme si l’on faisait partie des siens. On devient un peu intime quand on lit le journal de quelqu’un. Elle rêve beaucoup aussi. « Je ne fais rien en dehors de mes cours, je n’écris rien d’autre que mon journal, mais je regarde énormément la lumière. Celle du jour, celle des étoiles. Des ciels comme je n’aurais jamais cru cela possible. » Elle est curieuse de tout, tout retient son regard.

« Qu’est-ce que j’aime ici ?

Les chemins de terre

Le Mexique

Le vert pâle des cactus

Le jaune léger des mesquites

Les couchers de soleil

Les matins

Les cafés Downtown

L’Arizona Inn

Les margaritas

La bibliothèque avec les lauriers-roses du campus

Les supermarchés, la nuit

La piscine, la nuit »

Des rencontres, des nuits d’amour, de désir… Mais aucun amant ne lui fait oublier Sandra…

Elle veut maintenant partir au Mexique, toute seule. Elle ira… Seule. Elle m’impressionne tellement. Je l’envie beaucoup. Les descriptions redoublent de beauté et de sensualité. L’écriture de Chantal Thomas est une merveille, on se laisse porter par l’évocation des lieux qu’elle traverse. Est-ce son regard qui les rend si beaux ? J’aimerais lui ressembler, contempler le monde avec ses yeux… Lire son journal, c’est assister à la naissance d’une femme libre qui refuse les attaches. Celles des gens, celles des lieux, celles du genre. Libre d’aller et d’être qui l’on veut. Dans l’enchantement du monde. Beau programme de vie.

Magnifique. 


 

mardi 14 mai 2024

De neige et de vent de Sébastien Vidal

Éditions Le Mot et le Reste
★★★★★

 C’est l’hiver. Un marcheur, sac à dos et chien, arrive dans un bled de montagne bien paumé pas très loin de l’Italie où il veut se rendre. La neige tombe à gros flocons et ce qui se prépare, c’est une tempête, une vraie, la pire de toutes. Il doit très vite trouver refuge pour lui et sa bête. Personne dans les rues de ce bled sans âme. Il se réfugie dans un café. Le patron n’est pas bien bavard. Il n’aime pas trop les étrangers surtout s’ils sont un peu basanés. Il lui conseille quand même d’aller passer la nuit à la ferme Arc-en-ciel où se trouve une bergerie. La nuit sera terrible…

La seule patrouille de flics qui traîne encore dans le coin a hâte de redescendre dans la vallée. Mais avant de partir, ils ont bien envie d’aller acheter quelques fromages de chèvre à la ferme Arc-en-ciel, paraît qu’ils sont très bons ces fromages... Faudrait quand même pas perdre trop de temps… Ils risqueraient de le regretter….

Allez, je me tais. J’ai adoré ce roman dans lequel l’atmosphère est particulièrement bien rendue grâce à un travail d’écriture exceptionnel. Franchement, c’est assez rare dans un roman policier de lire une évocation aussi vive et impressionnante des lieux. En effet, le paysage est presque le personnage principal de l’histoire tellement les descriptions sont saisissantes et l’atmosphère terriblement oppressante. On est plongé dans une tempête apocalyptique qui va retenir prisonniers dans un huis clos effrayant des gens qui se haïssent.

Cette tempête semble être la métaphore des tourments de certains, des haines qui les torturent et des souffrances intérieures qui les dévorent.

La pire des tragédies va avoir lieu. Et croyez-moi, vous êtes loin d’imaginer le degré de cruauté dont certains hommes sont capables par ignorance, bêtise et préjugés stupides ! Coupés du monde, les hommes deviennent des fauves. La justice, ils la font eux-mêmes ! Tout est permis… Le village devient alors le microcosme d’une société xénophobe et raciste renfermée sur elle-même, toujours prête à désigner du doigt des coupables et à user de la violence pour faire disparaître les boucs émissaires. La noirceur de l’âme humaine n’est pas belle à voir… C’est un gouffre sans fond… Effrayant...

Avec en sus un petit côté western pas piqué des vers… Faites gaffe de ne pas vous retrouver nez à nez avec une Winchester modèle 1894 calibre 30-30 ou un Colt modèle 1911 calibre 45. Ça fait des gros trous ces petites choses-là !

Si vous aimez les flics qui lisent Hugo et apprécient la poésie, allez-y, ce roman est fait pour vous !

Un prix Landerneau Polar 2024 archi-mérité !


 

vendredi 3 mai 2024

Monique s'évade d'Édouard Louis

Éditions du Seuil
★★★★★

 Monique, c’est la mère de l’auteur, cette femme dont il a déjà parlé dans « Combats et métamorphoses d’une femme ». Elle s’évade parce qu’elle est encore une fois tombée sur un poivrot qui la maltraite, l’empêche de manger à sa faim, l’insulte. Et comme elle n’a pas d’argent, elle ne peut pas partir. Parce que pour partir, il faut un lieu où aller et des sous pour subsister. Or, elle n’a rien de tout cela. Virginia Woolf avait compris en son temps que « la liberté n’est pas d’abord un enjeu esthétique et symbolique, mais un enjeu matériel et pratique. Que la liberté a un prix. » D’où l’idée première de l’auteur d’inscrire dans la marge du texte les sommes d’argent qu’il a dû dépenser pour sa mère. C’est cher une évasion. Une façon pour lui de « provoquer la littérature », qui n’est pas une facture. Mais ces chiffres « brouillaient la lecture ». « Est-ce que la littérature peut tout dire ? Si oui, alors j’ai échoué. Si non, alors la littérature ne suffit pas. »

Non, la littérature ne suffit pas et n’a peut-être même pas sa place ici.

Encore une fois, Édouard Louis nous livre un texte au cordeau. Chaque mot est pesé. Chaque situation analysée. Lorsque sa mère quitte le logement qu’elle partage avec un homme depuis plusieurs années, l’auteur est en résidence d’auteur à Athènes. Il organise donc l’évasion de loin. Il n’a aucun moyen d’action directe. J’ai trouvé que cette situation extrêmement stressante (à tout moment, la fuite peut tourner au drame) rendait encore plus évident tout ce qu’il fallait mettre en place concrètement pour partir. En effet, ne part pas qui veut (surtout s’il y a des enfants, ici ce n’est pas le cas.) Pas facile pour une femme d’échapper à la violence. Je repense à une scène du livre : la mère est à Paris, elle se rend chez son fils car elle a besoin d’aller aux toilettes. Le fils travaille et lui explique qu’on ne débarque pas comme ça, qu’il faut prévenir ou aller au café. Et la mère d’avouer qu’elle n’a pas trois euros en poche pour aller au café.

La distance donne aussi l’impression que l’auteur donne « vie » au personnage de la mère. Il commande de la nourriture, appelle un taxi, lui explique comment lancer une vidéo… Il la place dans un mouvement, l’initie au monde, la lance dans la vie… Les rôles s’inversent…

Évidemment, rien de romanesque dans cette fuite. Non, certains peuvent vivre en paix, dans le repos, la stabilité quand d’autres subissent le déplacement, la perte, le mouvement imposé.

Ici Monique laisse son fils prendre en charge la totalité des contraintes matérielles. Pas très féministe tout cela me direz-vous ? Eh bien si. « L’émancipation ne passe pas seulement par l’action, mais aussi, en certaines circonstances, par un droit à l’abandon, à la délégation, au retrait . »

Ce que l’on perçoit aussi c’est à quel point la pauvreté dépossède l’individu: des saveurs, des odeurs, des lieux, des gens, des paysages, de l’usage des nouvelles technologies… L’auteur découvre à quel point sa mère a été privée de tout. Elle renaît en partant : « Je suis contente d’essayer de nouvelles choses » avoue-t-elle.

L’écriture d’Édouard Louis me touche beaucoup : il y a chez lui, dans sa langue, une recherche absolue d’authenticité. On n’est pas là pour faire du style. Ce serait même déplacé. On est là pour être au plus près de la vérité par les mots et les phrases que l’on emploie. Le titre par exemple : qui aurait osé un titre pareil ? Un nom propre (passé de mode) et un verbe au présent. Le réel dans toute sa vérité. Par ailleurs, on sent chez lui une volonté un peu naïve de se faire pardonner : j’ai écrit sur toi, maman, mais cela me permet maintenant de t’aider financièrement. Il est très touchant dans cette recherche du pardon et l’on entend encore l’enfant derrière l’adulte qu’il est devenu.

Je ne vous dis rien de la fin. Elle est magnifique.

Édouard Louis rend ici un superbe hommage à sa mère. Et aux femmes.

Un texte bouleversant.


 

jeudi 2 mai 2024

Aliène de Phoebe Hadjimarkos Clarke

Éditions du sous-sol
★★★☆☆


 Que dire ? D’abord, je pense que j’aurais eu besoin de relire ce texte. Entièrement. Je l’ai fait en partie, pour essayer de préciser ma pensée. Quand j’ai des doutes, des réserves sur un bouquin, je me dis : « Si tu étais éditrice, est-ce que tu aurais publié ce roman ? » Oui, peut-être. Parce qu’il y a quelque chose dans l’écriture… Des formules, des images, des tournures que j’ai trouvées originales, pleines d’invention et de poésie. Et puis, le simple fait qu’il y ait une écriture est TELLEMENT rare de nos jours que rien que pour ça, je l’aurais sorti du lot !

Et puis, (là c’est hyper subjectif) j’en ai aimé la pensée : le ras-le-bol de la société patriarcale, de la violence envers les animaux, de la chasse, de la guerre, de la sauvagerie qu’on nous sert chaque jour.

J’ai aimé aussi la sensualité qui émane de ce texte, un rapport viscéral au monde, à la nature et aux bêtes. Tout ça, c’est vraiment réussi.

En revanche, le roman pèche par sa longueur et ses répétitions. Ok, le monde est foutu, les hommes tous pourris mais est-ce une raison pour nous laisser mijoter dans une espèce de champ lexical bien glauque omniprésent (sang/boue/bave/sperme/vomi etc) qui finit par sembler un peu forcé car trop systématique. Là, franchement, j’ai saturé.

Et les pétards qu’on se fume en veux-tu en voilà, pareil, c’est trop. Ça finit par devenir contre-productif. Il me semble qu’une pensée politique doit s’accompagner d’un minimum de lucidité, même dans une fiction. On oscille entre hallucinations, rêves et une réalité qui finit par devenir bien difficile à saisir et c’est dommage. Certes, une ambiance particulière s’empare du récit mais sur trois cents pages, il faut être honnête, le dispositif devient extrêmement lassant.

Autre problème : vouloir aborder TOUS les sujets contemporains, ceux dont j’ai parlé plus haut auxquels s’ajoutent les questions de pollution, réchauffement climatique, biodiversité, respect de la nature, sexe, genre, violences policières, télé-réalité, extra-terrestres etc. Est-ce que le texte n’aurait pas gagné à être resserré, aussi bien dans la forme que dans le fond ?

Bref, une autrice encore jeune mais à suivre assurément…  

 

mardi 16 avril 2024

Baumgartner de Paul Auster

Éditions Actes Sud
traduit de l'américain par Anne-Laure Tissut
★★★★☆

 Il m’a beaucoup touchée ce vieux prof de philo un peu paumé dans sa grande baraque, paumé et bien seul avec ses souvenirs qui lui reviennent régulièrement à l’esprit. Tout lui rappelle les jours anciens auprès de sa femme qui n’est plus, une poétesse qui a laissé une œuvre dont une partie seulement a été publiée. Il faudrait entreprendre un gros travail de relecture mais le courage n’est plus là. Il travaille son petit essai sur Kierkegaard, commande des ouvrages sur Internet pour avoir le plaisir de discuter deux minutes avec la livreuse puis replonge dans ses souvenirs, les images d’Anna dont la mort accidentelle dix ans auparavant l’a laissé inconsolable. Les déplacements dans la maison sont devenus une aventure : il risque de tomber, de se prendre le pied dans un tapis et incapable de se relever, de mourir là, seul, oublié de tous.

J’ai beaucoup aimé ce texte très sensible qui dépeint un homme dont les repères présents s’effacent ou se floutent mais qui garde des souvenirs très précis du passé lointain. C’est comme ça quand on vieillit paraît-il, on finit par vivre davantage dans le passé, s’accrochant comme on peut à un présent un peu triste et mélancolique. Et l’on circule de l’un à l’autre comme dans un rêve, entre deux mondes, sans plus appartenir à aucun.

Un récit poignant non dénué d’humour et dont la précision des détails et leur réalisme nous laissent penser que l’auteur sait de quoi il parle.

Le dernier texte de Paul Auster  ? Moi je dis que non et j’attends la suite… En effet, la fin n’annonce-t-elle pas un début? Ce serait un beau pied de nez de l’auteur à ses lecteurs !  


 

samedi 6 avril 2024

La disparition d'Hervé Snout

Éditions Denoël
★★★★★

 J’ai découvert Olivier Bordaçarre en 2014 avec « Dernier désir », un thriller génial, en poche maintenant. Vient de paraître « La disparition d’Hervé Snout » et c’est toujours aussi EXCELLENT ! Avec Bordaçarre, on est dans le roman social : l’auteur nous offre une analyse sans concession, glaçante et vraiment très drôle de notre monde. Il excelle à mettre en évidence les travers de la société moderne et l’on est à la fois horrifié et amusé par l’écriture incisive et le ton ironique.

Nous découvrons, dans ce roman, la famille Snout : le père (un gros con) (je sais, c’est un peu vulgaire mais je ne trouve pas de synonyme qui rende aussi bien compte de ce qu’est fondamentalement cet homme : un con : dominant, prétentieux, violent, mauvais, autoritaire, sadique...), la mère, Odile Stout (mais qu’est-ce qu’elle fout avec un mec pareil?) et deux gosses : un fils moche, écervelé et dangereux (le portrait du père en devenir) et une fille sensible, intelligente et qui n’a qu’une hâte : quitter au plus vite le domicile familial où l’ambiance est horrible. Une famille dysfonctionnelle donc (pléonasme?) La description des ados est vraiment remarquable de justesse !

Ah, oui, j’oubliais de vous dire : Snout est directeur d’un abattoir. Pas sûr qu’après la lecture, vous puissiez avaler votre steak. Mais bon, faut assumer hein ? Et chacun d’entre nous ferait bien de passer une demi-journée dans un abattoir histoire de découvrir l’horreur absolue qui règne dans cette industrie du carnage. Bref… le problème, c’est que notre abruti d’Hervé Snout disparaît. Plus aucune trace ! Comme c’est dommage ! Bon, c’est quand même un peu embêtant et Mme Snout commence à s’inquiéter même si elle se sent parfois un peu soulagée. Où est passé son mari ? Départ volontaire ? Le jour de son anniversaire en plus ! Enlèvement ? Ou … Tout le monde demeure perplexe.

Je me suis régalée à la lecture de ce thriller engagé : on est porté par le suspense, on découvre des personnages hyper bien rendus. La construction non chronologique du roman donne l’impression d’un puzzle qui prend forme petit à petit. Et enfin, disons-le, qu’il est plaisant de lire un polar bien écrit ! Franchement je recommande la lecture de ce roman noir ! Et la fin… alors là, vous n’êtes pas près de l’oublier !

Une fable sociale saisissante, « saignante et engagée »

Un régal !




 

lundi 1 avril 2024

Le Sang des innocents de S.A Cosby

★★★★★
Éditions Sonatine
traduit de l'anglais (ÉU) par Pierre Szczeciner

 Comté de Charon, Virginie : exceptionnellement, je commence par une citation pour vous mettre dans l’ambiance ! « Flannery O’Connor a écrit que le Sud était hanté par le Christ. Oui, il est hanté, mais par l’hypocrisie du christianisme. Toutes ces églises, toutes ces bibles, et pourtant, les pauvres sont ostracisés, les femmes se font traiter de salopes quand elles portent plainte pour viol, et moi, je ne peux pas aller boire un coup à l’Oasis sans me demander si le barman a craché dans mon verre. Les gens prétendent que ce genre de choses n’arrive pas à Charon mais, ce genre de choses est l’essence même des petites villes comme Charon. »

Celui qui parle ici est Titus Crown, un enfant du pays, ex-agent du FBI, premier shérif noir de Charon, bourgade rongée par le racisme. Titus est un homme fin, sensible, intègre, généreux, d’une grande humanité, prêt à risquer sa vie pour secourir les plus démunis, les laissés-pour-compte. Mais il ne fait pas l’unanimité : détesté par les Blancs nostalgiques de la Confédération, il n’est pas plus apprécié par les Noirs de la ville qui l’accusent de les avoir trahis.

Or, tandis que la ville semble profiter d’une accalmie bien fragile, une fusillade se déclare au lycée Jefferson Davis : un jeune Noir, Latrell MacDonald, a tiré sur M. Spearman, le meilleur prof du lycée. Latrell est immédiatement abattu par un des collègues de Titus. Encore une bavure policière ou juste un cas de légitime défense ? Et si ce professeur, M. Spearman, aimé et admiré de tous, n’était pas si irréprochable que ça ? En fouinant dans le téléphone portable de l’enseignant, Titus et son équipe vont découvrir l’horreur absolue et les épreuves qu’ils vont endurer sont à peine supportables. Accrochez-vous ! Un bon nombre de suprémacistes blancs se battront corps et âme pour leur mettre des bâtons dans les roues. Titus devra aller vite car le pire du pire est encore à craindre et chaque jour apporte son lot de monstruosités et de violences. Chacun porte un masque à Charon. Pas facile de savoir qui est qui ! L’enquête pourrait bien être plus complexe que prévu ! Il va falloir se replonger dans un passé cruel et répugnant pour mieux comprendre le pourquoi du comment.

Un très bon polar, de ceux qu’on ne lâche pas : le portrait d’une société pourrie de l’intérieur par le racisme, les tensions intracommunautaires et le fanatisme religieux, sans oublier les dégâts de l’alcool et des drogues. S.A Cosby nous offre une vision bien sombre de l’Amérique d’aujourd’hui. Interviewé, l’auteur explique qu’à la suite du meurtre de George Floyd, il avait voulu travailler sur le maintien de l’ordre en Amérique et tenter de comprendre comment un homme pouvait se retrouver dépassé par le poids de ses responsabilités. Né dans le Sud, l’auteur sait de quoi il parle et veut montrer que le Sud n’est pas ce que l’on pense, à savoir uniquement une terre de néo-confédérés nostalgiques des années passées et de suprémacistes blancs prêts à en découdre si besoin est. Même si l’on a l’impression que nombreux sont ceux qui sont comme englués dans un passé nauséabond fait d’esclavagisme, de ségrégation et de guerre de Sécession, passé dont ils semblent avoir bien du mal à s’extraire, il y a autre chose : toute une panoplie de cultures, d’histoires, de peuples et des gens comme Titus Crown qui se battent pour le respect de tous, au-delà des religions, des croyances et des couleurs de peau.

Un texte fort, puissant, haletant, hyper-efficace, dont l’atmosphère oppressante nous plonge immédiatement dans l’Amérique rurale d’aujourd’hui où les tensions sont extrêmes. La réalité complexe est particulièrement bien rendue par la peinture de personnages dont le portrait psychologique, toujours bien fouillé, rend le tableau saisissant de vérité.

Je recommande !