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lundi 16 février 2026

L'imparfait d'Éric Reinhardt

Éditions Stock
★★★★☆

  C’est à Rome, dans les bras de l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese, qu’Éric Reinhardt décide de passer sa « nuit au musée ». Cette sculpture du Bernin a la particularité d’être disposée le long d’un mur de façon à ce que l’on ne voie pas son sexe, contrairement à celle du Louvre que l’on peut découvrir librement sous tous ses aspects!

L’auteur projette de jeter une couette blanche sur la statue et de dormir à ses côtés. S’ensuivront des pages hilarantes de pourparlers, de négociations, de mises au point pour tenter de convaincre l’assistante de la directrice du musée, à quoi s’ajouteront de périlleux stratagèmes pour tenter d’échapper aux caméras de surveillance. Une peur atroce, surmontée grâce au vin et au Xanax, torturera l’auteur à l’idée d’être découvert et reconduit illico presto à la frontière par les forces de l’ordre.

Si Reinhardt a beaucoup d’humour et d’autodérision, il est aussi très doué pour interpréter les œuvres d’art et en parler de façon personnelle et intime. C’est sublime et l’on se ré-ga-le !

En revanche, je suis moins convaincue par son dispositif narratif : en effet, il entremêle à ce récit de sa nuit au musée une fiction qui, je pense, devait aboutir, grâce à des thèmes communs, à une fusion entre les deux textes. J’ai aimé l’idée et je pense que le récit seul de la nuit mérite d’être accompagné par un texte fictionnel (et encore, ce n’est pas sûr...) Mais, franchement, ça ne marche pas… On n’entre pas dans cette fiction capillotractée dont l’intrigue pèche par son artificialité.

Pas grave, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte : cette nuit au musée vaut son pesant de marbre et l’on n’a qu’une envie : partir pour Rome !


                                                                         


 


 

dimanche 15 février 2026

Les Échos du passé (Sound of Falling) de Mascha Schilinski

★★★★★

 Je crois que je n’ai jamais vu de film aussi beau, esthétiquement parlant. Toutes les images sont des tableaux qui m’ont fait penser aux toiles de Vilhelm Hammershøi. C’est somptueux, fascinant, envoûtant. Même l’affiche est sublime. C’est l’histoire de femmes d’une même famille sur quatre générations dans un même lieu : une ferme de l’Altmark au nord de l’Allemagne. On se perd un peu au début mais très vite on devine qui est qui. Le film évoque la souffrance des femmes, ce qu’elles subissent à travers les différentes époques, ce qu’elles endurent, leurs traumatismes, leurs obsessions, leurs peurs, et tout ce qu’elles transmettent, sans le vouloir, à leurs enfants, qui feront de même avec leur propre descendance. Ce sont les échos du passé, ces choses dont on hérite et que l’on porte en nous sans le savoir : ce peut être un geste qui reproduit celui d’une aïeule que nous n’avons pas connue ou une mélancolie, un mal-être, un traumatisme dont nous ne soupçonnons pas la provenance mais que nous portons en nous sans savoir d’où il vient. Le passé ne s’efface jamais. Nous vivons avec le souvenir de gens que nous avons à peine connus. Ils hantent notre mémoire. Une voix intérieure dont nous entendons parfois le murmure se fait l’écho de ce qu’ils ont dit. Nos gestes reproduisent les leurs. Nous héritons de leurs douleurs, de leurs souffrances, de leurs silences. Tout se répète. Nous sommes les dépositaires de nos ancêtres. Nous en avons parfois l’intuition. Souvent, dans le film, les personnages semblent nous regarder d’un air interrogatif et absent comme si nous étions ces gens d’autrefois, des fantômes, qui ne sont plus et dont ils sentent confusément la présence. Cette sensation est impressionnante.

Ce film est un chef-d’oeuvre absolu




 

mercredi 4 février 2026

La Grande Arche de Laurence Cossé

Éditions Folio
★★★★★

 Comment imaginer l’incroyable histoire qui est à l’origine de La Grande Arche ? Disons-le tout de suite : voici un livre passionnant. Nous sommes en 1983, François Mitterrand entouré de ses amis politiques s’apprête à ouvrir une enveloppe dans laquelle se trouve le nom du vainqueur du grand concours d’architecture Tête-Défense. Il a choisi une maquette représentant un cube ouvert, une Arche de plus de cent mètres de haut dont l’emplacement est déjà réservé depuis plus de quinze ans. (Bâtiment dont on mettra un temps considérable à savoir que faire, mais c’est un détail !) L’architecte s’appelle Johan Otto von Spreckelsen. Et il est totalement inconnu.

Dès le début, tout va être compliqué, très compliqué. D’abord, il va falloir le prévenir. Mais Monsieur Spreckelsen, de nationalité danoise, est à la pêche. Il n’est pas joignable. Il reviendra bientôt. On envoie un fonctionnaire français dans le Jutland pour tenter de retrouver notre lauréat.

Ce début est à l’image de l’ensemble du roman, allais-je écrire, tellement la réalité dépasse la fiction. En effet, c’est l’histoire d’une inadéquation totale entre un homme et ce qu’on attendait de lui et deux façons antagonistes d’être au monde : il est danois, la réalisation sera française. Rien n’a collé. RIEN. Je ne veux pas vous raconter le détail, ce serait dommage mais sachez quand même que cet homme avait très peu bâti : trois petites églises autour de Copenhague et… sa propre maison ! Et là, il se lançait dans un projet démesuré, titanesque, colossal. Réalisable ? Pour certains, non. Très clairement. Pour d’autres (dont Mitterrand), il fallait l’écouter et ne pas le contrarier. Oui mais jusqu’où ? Paraît-il d’ailleurs que Mitterrand avait été séduit par les plans évanescents de l’architecte, des plans manquant de précision et peut-être, diront les mauvaises langues, de rigueur. C’est donc une histoire tragique que celle de la Grande Arche, mettant en scène un personnage très attachant, seul et incompris, qui va payer de sa vie cette incompréhension fondamentale dont il sera la victime et qui ne verra jamais son œuvre achevée. Peut-être est-ce mieux comme cela puisqu’elle ne ressemble pas à ce qu’il voulait.

Lisez ce texte fascinant, drôle, touchant, très bien écrit et dont la construction originale rend la lecture très agréable. Un vrai coup de coeur.








 

samedi 31 janvier 2026

La Nuit sur commande de Christine Angot

★★★★★
Éditions Stock

 Qu’est-ce que j’ai râlé en lisant ce texte : « Christine, la collection s’appelle « Ma nuit au musée », t’as été payée pour écrire un truc sur l’art, fais un effort... Bon je sais, t’as choisi Pinault, la Bourse du Commerce, je comprends que t’aies eu un peu de mal. Mais quand même ! » 

Ma déception est d’autant plus forte que j’aime beaucoup Angot : sa sincérité, son authenticité, son extrême fragilité me touchent énormément. Je ne comprenais pas pourquoi elle traînait des pieds et tardait à entrer dans ce lieu qu’elle avait choisi. J’ai failli lâcher le texte, fatiguée de ce tourbillon mondain d’artistes qu’elle a côtoyés en arrivant à Paris après son divorce. Calle, Othoniel, Frize, Creten et les autres. Et si au moins il était question de leur production, mais non, même pas. Les cocktails, les vacances, les cancans, le fric. 

Toujours pas de musée. 

Il reste trente pages Christine.

Comme j’ai été naïve, j’aurais dû me douter de quelque chose. Ce titre « La Nuit sur commande » me tendait un fil d’Ariane. Pourquoi ai-je fait fausse route ?

Et puis, à quelques pages de la fin, on entre. Et là, c’est grandiose, GRANDIOSE et ce n’est pas une antiphrase. Ma Christine reste sur son petit lit de camp, à côté de sa fille (d’une intelligence remarquable) et là, elle demande le Livre d’Or, qu’elle lit. On se dit non mais là, elle se moque de nous. Et soudain, l’on comprend : cette « nuit sur commande » relevait de l’impossible. Parce que des demandes, des invitations, des « commandes » auxquelles elle obéissait sans broncher, elle en avait reçu, de la part de son père qui entrait dans sa chambre le soir. Et maintenant elle n’en voulait plus.

Elle avait présumé de ses forces.

Le soir, temps de la menace, elle ne pouvait que s’enfermer, se couper du monde, se protéger.

Alors, elle propose à sa fille d’aller faire un petit tour de son côté. Elle l’attend, puis elles partent, toutes les deux, elles quittent ce musée qui, comme par hasard, se trouve à deux pas de chez elles. Il est une heure du matin, elle n’a pas accompli sa mission, elle a honte, elle s’excuse. Elle ne peut pas. 

Cette fois-ci, ce sera non.

Je suis en larmes.    


 

samedi 24 janvier 2026

Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Pour dire les choses simplement, je pense que la principale qualité de Delphine de Vigan est celle de capter assez bien l’air du temps et de le restituer à travers des personnages attachants. Tous les lecteurs aimeront Thomas, le personnage principal : il est gentil, sensible, attentif aux autres et un peu paumé. On a juste envie de le prendre dans ses bras pour le réconforter. La lecture du roman est facile, le suspense fonctionne au moins jusqu’à la moitié du roman et la thématique essentielle est celle du téléphone portable : ça tombe bien, on en a tous un. Donc, c’est un livre qui devrait marcher et susciter de nombreux coups de coeur.

MAIS…

Ok, le portable a complètement bouleversé nos vies et nos comportements. Ok, nous nous enfermons chaque jour un peu plus dans notre bulle, aidés par l’IA qui nous nourrit de ce qu’on aime; ok, nous perdons un temps fou à scroller et à nous remplir la tête d’images sans intérêt ou d’informations anxiogènes; ok, nous sommes manipulés et nous ne faisons plus la différence entre le vrai et le faux. Oui, c’est grave. Très grave même. Si Delphine de Vigan décrit très bien tous ces aspects de la société contemporaine dont nous sommes à peu près tous conscients, il m’a semblé que l’histoire peinait à dépasser ces simples constats et à exploiter de manière originale le dispositif narratif mis en place. J’avoue qu’à un certain moment, le charme de Thomas n’a pas suffi à maintenir mon intérêt pour ce roman qui finit par piétiner et par s’enliser. L’exploration systématique du portable de Romane Monnier, qui a pu piquer ma curiosité sur quelques pages (malgré un procédé un peu facile et déjà vu), a très vite cessé de me passionner. Sans compter que lire des SMS ou des messages WhatsApp, ce qui suppose redites et absence de style, m’a profondément ennuyée.

Bref, on tourne en rond et l’on finit par se dire : tout ça pour ça…


 

mercredi 7 janvier 2026

Je sommes plusieurs (sur les personnalités multiples) de Pierre Bayard

Éditions de Minuit
★★★★★

Partons d’une métaphore : celle de l’appartement. Pour Freud, nous sommes un appartement divisé en plusieurs pièces qui correspondraient à nos différentes personnalités selon les jours, les mois, les années, les gens qu’on fréquente, les aléas de la vie… etc.

Pierre Bayard va plus loin : et si nous étions un immeuble avec différents appartements, autrement dit, n’y a t-il pas en nous plusieurs individus qui n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres et qui ne se connaissent peut-être pas…

L’exemple clinique le plus frappant est celui de Sybil qu’une psychiatre américaine tente de soigner : la jeune femme souffre d’une très importante dissociation de la personnalité. Vivent « chez elle », comme « colocataires » un nombre important d’individus de genres différents, portant chacun un nom, ayant chacun une posture physique, une parlure, une profession particulières au point que, par exemple, cherchant à traverser une rue, la pauvre Sybil est obligée de s’arrêter parce l’un/l’une veut rejoindre le trottoir d’en face tandis que l’autre veut rester où il/elle est, au risque que Sybil se fasse écraser…

Dans cet ouvrage, l’auteur va parcourir la littérature et le cinéma pour illustrer son propos. Nous découvrons les multiples personnalités de Pessoa (personnalités qui ne s’entendaient d’ailleurs pas entre elles et rendaient sa vie affective très compliquée) et la double vie d’Anaïs Nin mariée pendant vingt ans avec deux hommes, l’un habitant l’Ouest des États-Unis et l’autre l’Est (paraît-il que même son chien avait (comme elle!) deux noms différents : Piccolo à l’Ouest et Bouboule à l’Est...) Elle ne ressentait aucun sentiment de culpabilité puisqu’elle ne se sentait pas UNE mais DEUX. L’on découvre aussi qui se cache derrière l’autrice d’« Histoire d’O »… Et l’auteur de nous régaler avec ses études de Proust, Stevenson, Volodine, Doris Lessing et Clint Eastwood.

Évidemment cette théorie remet en cause la notion de biographie et suppose que l’on pourrait se lancer dans une littérature comparée de l’oeuvre d’un SEUL auteur...

Bref, Pierre Bayard nous invite ici à repenser l’histoire de la littérature et de l’art en général.

Génial et hyper stimulant !



 

samedi 13 décembre 2025

Le voyage à Paimpol de Dorothée Letessier

Éditions L'Imaginaire/Gallimard
★★★★★

 Merci à celui ou à celle qui m’a parlé de ce « Voyage à Paimpol » et permis de découvrir une personnalité très attachante : une vraie copine, drôle, vivante, féministe, engagée, militante, généreuse, sensuelle, libre, sans tabous. Son visage apparaît page 6 : elle ressemble à Bretécher, elle est belle, pétillante, vive. Un petit topo nous informe qu’elle a fait des études de lettres dans les années 70 et, par militantisme, est allée en Bretagne travailler dans une usine pour découvrir le monde ouvrier. Dans le texte, le personnage, Maryvonne, semble être l’alter ego de l’autrice. Elle décide de partir et quitte l’usine, son mari, son gosse, bref, toute l’aliénation du quotidien. Pas pour faire le tour du monde, non. Pour aller à quarante kilomètres de chez elle, en car. Elle se barre, se casse, se tire, s’arrache. Pour respirer. Prendre un bol d’air. Faire une pause. Juste quelques jours. Mais c’est comme une aventure dans laquelle elle découvre l’émerveillement (et l’effarement) face à cette liberté qui s’offre à elle : dormir à l’hôtel, se faire servir, aller chez le coiffeur, au café, marcher n’importe où, lire, dormir, rêver, délirer. Tout lui revient : l’usine, le mari, l’enfant. Le passé se mêle au présent. Dans le fond, il n’y a pas tant de coupure que ça. Pas facile de s’émanciper. L’ennui gagne parfois. Rien n’est simple. Les hommes la regardent, l’accostent, les femmes l’envient. Que fait une femme seule dans la rue, sans gosse et sans mari ? Est-elle à sa place ? Visiblement pas. La place d’une femme, c’est sa maison. Y retournera-t-elle ? Peut-être… Peut-être pas…

Un texte très moderne (et pourtant écrit il y a plus de 40 ans) et un magnifique portrait de femme.

J’ai adoré.

(préfaces de Maylis de Kerangal et de Rebecca Zlotowski)