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dimanche 16 janvier 2022

Anéantir de Michel Houellebecq

Éditions Flammarion
★★★★☆

 C’est quoi cette eau tiédasse que nous sert Houellebecq avec ce pavé de 730 pages très classe qui se la pète un peu et dont 200 pages de moins n’auraient pas été de refus ? Allez, je fais la fine bouche parce qu’il y a tout de même de beaux passages mais on a sacrément perdu en vigueur : où sont passés sa verve satirique, son mordant, sa causticité ? On l’a connu plus drôle ! Il s’est calmé, notre bonhomme (j’allais dire « rangé » !) Il a mis ses chaussons et son plaid sur les genoux ou quoi ? On avance pépouze, là ! J’espère que ce n’est pas son mariage qui l’a rendu moins décapant ! Bon, on a bien quelques piques ici et là en fin de chapitre mais il faut s’en farcir des longueurs et des longueurs plates comme un trottoir de rue (et qui n’aboutissent finalement pas à grand-chose) avant de retrouver une petite saillie qui nous tire de notre somnolence. Un Houellebecq apaisé, résigné, assagi, voire bienveillant ?

Beurk !

Bon, « comment habiter ce putain de monde » demeure sa problématique essentielle. Trois solutions possibles : Dieu (mais on n’y croit plus) ; la beauté du monde (mais elle n’est pas visible partout) ; et l’amour (il est rarement passionné mais on s’en contentera, hein.) Le sexe, c’est pas mal non plus. Ça permet d’oublier et l’on s’endort mieux après.

Est-ce la fréquentation des grands de ce monde qui l’a ramolli ? Si dans « Sérotonine » le narrateur bien dépressif retrouvait un ami agriculteur dans la Manche qui n’allait pas tarder à se suicider, là, le personnage de Paul Raison, inspecteur du Trésor, 47 ans, travaille à Bercy au Cabinet du Ministre de l’Économie et des Finances (un certain Bruno Juge - alias Le Maire que Houellebecq connaît bien, paraît-il). Lorsque le père de ce Paul tombe malade, il est transféré en EHPAD d’où on le sort rapidement (ouf!) car la sœur de Paul, Cécile, n’a rien d’autre à faire que de s’ occuper de lui (ça tombe plutôt bien!) Elle est dévouée et sait faire de délicieuses tartes aux pommes. Mais sa qualité principale demeure qu’elle croit en Dieu, elle, (quelle chance!) et fermement en plus ! Donc Paul va pouvoir repartir le coeur léger et l’esprit tranquille dans son somptueux duplex avec vue sur le parc de Bercy. Il va retrouver sa femme Prudence dont il s’est, certes, un peu éloigné pendant une petite vingtaine d’années mais dont il découvre sur le tard que les mini-shorts lui font un joli petit cul. Et puis, cette Prudence est une fée de la fellation (belle allitération en f ...) Et plus tard, quand il tombera malade (merde, j’en ai trop dit!), le ministre Bruno J. lui prendra rendez-vous avec les meilleurs cancérologues du monde. Ça aide à vivre tout ça. Évidemment, ça ne résout pas tous les problèmes et l’on meurt quand même. Mais confortablement. (Surtout que Prudence est toujours prête à intervenir ...)

Allez, en vrai, je n’ai pas craché sur le luxueux pavé tout blanc mais franchement, faudrait pas qu’il s’embourgeoise trop, notre Houellebecq. Il risquerait de se perdre...


 

vendredi 7 janvier 2022

Nourrir la bête (Portrait d'un grimpeur) d'Al Alvarez

 

Éditions Métailié
★★★★★


 Il s’appelait Mo Anthoine et son ami (l’auteur) Al Alvarez. Et comme il a fallu trente ans pour que ce texte soit traduit en français, ces gars-là sont morts depuis belle lurette. Mais, évoquons-les au présent, des hommes comme eux, on n’a pas envie d’en parler au passé. Je recommence donc. Il s’appelle Mo Anthoine et c’est un sportif comme je les aime. Un grimpeur. Pour lui, grimper, ce n’est pas faire de la compèt’ en tenue fluo ni être le meilleur pour se trouver à la une des journaux. Le paraître, il s’en fiche ! Non, ce qui l’intéresse, c’est se faire plaisir, avec des copains, des vrais, s’entraider, vivre des moments forts ensemble et aller ensuite au pub pour fêter le dépassement de soi que l’on vient d’accomplir. « En escalade, la seule compétition est avec soi-même… avec ses muscles, ses nerfs, sa force d’âme. C’est même en un sens une activité intellectuelle, à ceci près que vous devez penser avec votre corps. Chaque mouvement doit résulter d’une sorte de stratégie physique, en termes d’effort, d’équilibre et de conséquences. Comme une partie d’échecs avec son corps. » J’aime aussi l’idée que « l’escalade est une activité de paresseux : des salves concentrées d’efforts sur la paroi alternent avec de longues pauses sur les relais où l’on peut s’allonger, se détendre, fumer, admirer la vue ou pester contre la pluie. » Bref, ce gars, il me plaît bien !

Originaire d’un village gallois au pied du Snowdown, pas très scolaire, il s’est vite retrouvé sur le marché du travail apprenti gérant dans l’industrie du tapis. Dans le cadre de sa formation, on a eu l’idée géniale de l’envoyer suivre un programme d’activité en plein air. Il y a des hasards comme ça dans la vie.

Il a tout lâché.

Tout.

Pour l’escalade.

Et tous les sommets mythiques y sont passés : des Alpes à l’Everest, des Dolomites au Old Man de Hoy (un stack - morceau de terre qui s’est décroché du continent - de 137 mètres dans l’archipel des Orcades, nord de l’Ecosse, sur l’île de Hoy… franchement, allez voir sur Wiki à quoi ça ressemble…), des parois de glace de l’Ogre ( sommet de 7300 m sur une montagne située en Himalaya au Pakistan) à El Toro dans les Andes péruviennes en passant par le Gasherbrum (ensemble de sommets de plus de 8000 m au Pakistan), il est allé partout. Il fallait « nourrir la bête » : aller au bout de ses envies, ne reculer devant rien, tout risquer, se faire plaisir. Et je vous assure, quand il raconte ses grimpettes, on est heureux d’être tranquillou au fond de son lit. C’est tellement impressionnant ! On vit pleinement ses exploits, on se dit qu’il ne va jamais pouvoir s’en sortir. On tremble de peur, de froid. Les températures sont délirantes, les hauteurs de neige, n’en parlons pas, et ils avancent (on se demande comment) sur des parois de glace, dans le blizzard (et éventuellement avec des côtes cassées et des extrémités gelées.)

Le matériel est essentiel : cordes, casque, sangles, mousquetons, pitons, étriers, coinceurs… A tel point qu’il finira par créer sa propre entreprise de matériel. Des tentes résistantes et qui ne prennent pas l’eau. Même chose pour les vêtements. Réussir une ascension passe par des petites choses sur lesquelles il ne faut rien lâcher. Rester au sec en est une. Il a créé un casque, le Joe Brown, aussi une broche à glace en titane et un piolet à manche en fibre de verre. Et il y tenait à son matériel. Hors de question de laisser un coinceur dans une fissure !

Bon, à défaut de se lancer dans un dévers ou un dièdre au risque de faire une tête d’alouette si la fiabilité de votre lunule s’est révélée trompeuse, lisez ce livre ! Vous vivrez intensément et à moindres risques !  

mardi 4 janvier 2022

Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy

Éditions du sous-sol
★★★★★

 J’ai trouvé une copine, comme je les aime, drôle, triste, sensible, folle de littérature, vaguement borderline, une fille vivante à la larme facile et au rire joyeux. Elle s’appelle Deborah Levy, elle est née en Afrique du Sud en 1959. Son père, universitaire juif d’origine polonaise et militant anti-apartheid a été emprisonné pendant cinq ans. C’est long cinq ans, surtout quand on ne comprend rien à ce monde d’adultes plutôt étrange et cruel ! La gamine en perd la voix. Plus rien ne sort. Plus tard, bien plus tard, elle la retrouvera, en devenant écrivaine et elle racontera comment était la vie, là-bas, à Johannesburg en 1964 : ségrégation, tensions raciales, antisémitisme puis son exil en Angleterre où elle est une étrangère.

Et à chaque fois, on y EST parce qu’il y a une telle vivacité dans l’évocation de ces temps difficiles que l’on a sans cesse l’impression de voir, de sentir, de respirer à ses côtés. Elle retrouve intacte la magie de son enfance  et elle nous communique de façon incroyable cette énergie qui est la sienne, son rapport sensuel au monde, la vérité de son expérience. Elle sait trouver le détail souvent drôle et terrible à la fois qui aura une folle puissance d’évocation : ici un perroquet, un bonhomme de neige, là une prise électrique. Une mosaïque d’instantanés qui surgissent à chaque phrase et qui jalonnent les moments charnières de son existence. Ça pulse, le rythme est soutenu, c’est une vie tourbillonnante, échevelée, fougueuse qui se traduit par des majuscules, des onomatopées, des points d’exclamation en grand nombre (tiens, ça me rappelle quelqu’un!!!)

D’autres voix sont convoquées : Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, des voix de femmes, d’amies, de proches, des voix d’autres copines avec lesquelles on vit, au quotidien. On ne les cite pas, non, on dialogue avec elles.

Deborah Levy ne veut pas savoir, elle n’est pas du côté de la connaissance mais plutôt de l’expérience, elle veut sentir, douter, changer de chemin, commettre des erreurs et recommencer. Tant pis si elle se plante, tant pis si elle a mal, après tout, la vie c’est se prendre des coups.

Il reste les escaliers roulants pour pleurer...

C’est une femme libre qui parle, une femme qui a su très vite que la littérature lui donnerait de la voix.  « Parler haut, ce n’est pas parler plus fort, c’est se sentir autorisé à énoncer un désir. On hésite toujours quand on désire quelque chose. » écrit-elle.

Je garde ce livre, là, sous la main, en cas de besoin comme on dit. Il saura à coup sûr remplacer les vitamines de l’hiver !


 

mercredi 22 décembre 2021

Oedipe n'est pas coupable de Pierre Bayard

Éditions de Minuit
★★★★★


 Je conseille à la Police Judiciaire d’embaucher illico Pierre Bayard parce qu’avec lui, on peut dire adieu aux enquêtes qui piétinent et aux meurtres non élucidés. Rien ne résiste en effet à la logique implacable de ce prof de littérature. Et quand il s’empare du mythe d’Oedipe, il dépoussière Freud, la psychanalyse et remet en question tous les fondements de la mythologie grecque voire de la Grèce elle-même. C’est dire !

Bon, c’est d’abord l’histoire d’un beau-frère, celui de Bayard, qui achète une maison à Methoni, village dans le sud du Péloponnèse. Il invite Bayard qui se promène ici et là, visite le palais de Nestor, héros de l’épopée homérique et prend soudain conscience d’une chose incroyable : il visite le palais d’UN ÊTRE DE FICTION et ceci n’a l’air de poser de problème à personne. En effet, la Grèce semble être un pays où l’on efface volontiers la frontière entre réalité et fiction. C’est bizarre mais c’est comme ça. Et ça convient parfaitement bien à notre auteur !

Alors, prenons pour des êtres réels les Laïos, Jocaste, Oedipe, Créon et tutti quanti et allons-y !

Le mythe, vous le connaissez. En revanche, ce que vous ne savez peut-être pas ( il faut remonter un peu dans le temps pour le découvrir), c’est qu’après la mort de son père, Laïos est recueilli à la cour du Roi Pélops qui lui confie l’éducation de son fils Chrysippe. Or, Laïos l’enlève, le viole et Chrysippe se suicide. Pélops en appelle donc à la vengeance d’Apollon : si un jour il a un fils, ce dernier le tuera et il fera l’amour avec sa mère. Cette faute originelle a toute son importance : en effet, la future victime (Laïos) a fauté, la victime est AUSSI coupable.

Et notre Oedipe dans tout ça ? Comme vous le savez, cherchant à fuir Polybe et Mérope, ses parents adoptifs qu’il pense être ses parents biologiques, il quitte Corinthe après que la Pythie lui a annoncé ce que vous savez. C’est sur la route entre Delphes et Thèbes qu’il croise Laïos. Le chemin est étroit (Bayard le constate en allant sur la scène du crime), on peut imaginer que Laïos se trouve sur un char, qu’il est entouré d’une escorte (il est roi hein) et précédé par un héraut qui souhaite que la place soit libre. La bagarre a lieu puis le meurtre. Arrivé à Thèbes, il répond aux questions de la Sphinge, épouse sa mère et devient le souverain de Thèbes. Il est heureux, a quatre enfants et certainement repense souvent à ses parents restés à Corinthe. Un fléau s’abat sur la ville, peut-être la peste. L’oracle est sans appel : tant que le meurtre de Laïos n’aura pas été élucidé, rien ne s’arrangera. L’assassin lance une enquête sans même savoir qu’il est LE coupable. (C’est assez génial!)

Or, un tas de choses ne « collent » pas dans cette histoire : comment est-il possible qu’Oedipe SEUL, à pied, ait pu tuer son père, un Roi, protégé par des gardes ? (sans compter qu’il est fort possible qu’Oedipe garde des séquelles (cicatrices, claudication) de la blessure qui lui a été infligée à sa naissance… Et avec ça, il se serait battu vaillamment contre un roi ?

Et parlons un peu de la mère, Jocaste : comment n’a-t-elle pas reconnu son fils aux chevilles percées ? N’avait-il pas une cicatrice bien particulière ?

Pourquoi, alors que Jocaste est morte et Oedipe aveugle, la malédiction semble-t-elle se poursuivre ? Car trois des enfants de Jocaste et d’Oedipe meurent, de même que le fiancé d’Antigone et la femme de Créon. Pourquoi le massacre continue-t-il alors même que la vengeance d’Apollon a eu lieu a priori ? Par ailleurs, pourquoi Oedipe ne meurt-il pas alors ? Pourquoi Apollon, à l’origine de la malédiction proférée contre Laïos, ordonne-t-il, après que sa première prophétie a été réalisée, qu’une épidémie se répande sur Thèbes si l’assassin n’est pas démasqué ? Pourquoi se met-il en colère alors que sa malédiction a eu lieu ?

Bref, dans le fond, a-t-on eu jusqu’à présent une lecture correcte de la pièce ? Ne nous sommes-nous pas fourvoyés dans une analyse erronée (aidés par notre ami Freud qui a vu dans ce texte ce qu’il a bien voulu voir - comme toujours avec Freud….) ?

Et finalement, si Oedipe n’est pas coupable, qui l’est ???

Comme toujours avec Bayard, on se régale. Non seulement, ce texte nous tient en haleine d’un bout à l’autre comme le ferait un roman policier, mais en plus quel air frais ! Franchement, comment avons-nous pu passer à côté d’invraisemblances qui auraient dû nous crever les yeux (ah ah). Les textes de Pierre Bayard sont vifs, intelligents, stimulants, parfaitement rigoureux et tellement drôles. Il a l’art et la manière de semer le doute dans nos esprits et de nous inviter à une relecture d’un texte que nous croyons posséder complètement.

Un vrai délice que je vous conseille très vivement !

 

mercredi 8 décembre 2021

Memorial Drive de Natasha Trethewey

 

Éditions de l'Olivier
★★★★★

 Natasha Trethewey était une ado dans les années 80. Moi aussi. Et je me disais en lisant ce texte que pendant que je traînais avec mes copines, allais danser dans les sous-sols des pavillons de banlieue et fumais mes premières cigarettes, précisément à la même époque où pour tout et pour rien, légère et insouciante, je riais comme une folle, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, dans le Sud des États-Unis, elle, l’autrice, tremblait de peur.

Parce qu’il ne fallait pas regarder les Blancs, parce que les crimes raciaux étaient courants et les membres du Ku Klux Klan nombreux, parce qu’elle avait vu le visage en bouillie d’Emmett Till dans un magazine...

Elle avait compris, la gamine, qu’il valait mieux baisser les yeux, rentrer rapidement chez soi le soir et se faire oublier... Elle savait qu’être le fruit d’un mariage mixte, d’une travailleuse sociale afro- américaine et d’un professeur d’université d’origine canadienne, dans un pays où vingt-et-un Etats l’interdisaient, pouvait conduire au pire.

Alors, chaque jour, pendant que je flottais dans un monde où mon seul souci était d’avoir assez d’argent pour pouvoir m’offrir la dernière paire de Kickers, de l’autre côté de l’Atlantique, une fille de mon âge que l’on surnommait « le zèbre » entendait ces mots : « une si jolie petite, dommage qu’elle soit noire. »

À la même époque… Et c’était presque hier…

Le choc…

Et d’un.

Deuxième uppercut: les parents de l’autrice se séparent. La mère, Gwendolyn Ann Turnbough, part vivre à Atlanta, se remarie avec un homme violent qui a fait le Vietnam. Il cogne, cogne encore, cogne toujours. Rien ne l’arrête. Elle s’enfuit, se cache, avertit les services sociaux, la police. Il la tuera. Et ce qui m’a bouleversée, c’est d’entendre la voix de cette mère, ses propres mots : la lettre qu’elle écrit et dans laquelle elle raconte sa terreur quotidienne, une déposition qu’elle fait auprès de la police et les deux dernières conversations téléphoniques qu’elle a eues avec celui qui deviendra son assassin.

Et c’est précisément cette voix que l’autrice a voulu faire entendre, la voix d’une femme courageuse, volontaire, sensible, épuisée et terrifiée.

Et c’est effectivement terrifiant. Vraiment.

Un chemin de croix extrêmement douloureux que ce retour de Natasha Trethewey vers sa mère : une lente exploration de la mémoire à travers des photos, des rêves, des mots, des chansons pour bâtir un mémorial où se réfugier, la retrouver et être enfin en paix avec soi-même.

Magnifique.


mercredi 24 novembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes Mohamed Mbougar Sarr

 

Éditions Philippe Rey
★★★★★

 Quel livre étonnant que le Goncourt 2021 ! On plonge littéralement dans une œuvre foisonnante, polyphonique, protéiforme, aux registres multiples, une toile d’araignée labyrinthique aux pouvoirs hypnotiques de laquelle je vais tenter de m’extraire en me servant de la dédicace comme d’un fil d’Ariane, seule façon d’échapper à son sortilège et d’en percer le mystère ...

« Pour Yambo Ouologuem »… Une petite recherche sur Google m’apprend que cet homme est un écrivain d’origine Malienne qui a reçu en 1968 le Prix Renaudot pour Le devoir de violence.

Très vite, il fut accusé de plagiat. Discrédité, il retourna au Mali en 1970, devint marabout et se fit oublier... à tel point qu’on le déclara mort dix ans avant son décès !

Est-il le fameux T.C. Elimane, l’auteur de l’oeuvre mythique écrite en 1938 : « Le Labyrinthe de l’inhumain » au coeur du roman de Mbougar Sarr ? En tout cas, il en fut certainement le modèle.

Et c’est bien la première chose qui fascine dans ce Goncourt, à savoir la façon dont l’auteur fait de cet homme magnétique un mystère, une énigme, une ombre.

En effet, T.C. Elimane est la quête centrale de l’oeuvre : tout converge vers son absence, son effacement, sa disparition.

Qui est-il ? Où est-il ?

Tous s’interrogent. Tous émettent des hypothèses. Il est au coeur du dispositif narratif : les voix que l’on entend se confient, racontent, témoignent, révèlent, confessent... Il a été vu ici, là, mais était-ce bien lui ? Personne ne sait. Sa trace s’est effacée. Où se cache l’écrivain de génie ? L’envoûtant T.C. Eliman ? Pourquoi a-t-il disparu ? Pourquoi se cache-t-il ? Est-ce parce qu’on l’a accusé de plagiat ? Est-ce parce qu’il a jugé que son œuvre n’avait pas été bien comprise ?

En 2018, 80 ans plus tard, un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye lit « Le labyrinthe de l’inhumain.» Fasciné par ce roman, il part en quête de cet écrivain fantôme, interroge, écoute…

Les témoignages se croisent, les pièces du puzzle tentent de coïncider. Mais les propos recueillis sont fragmentaires, faux, imaginaires, empreints de la plus grande passion ou de la plus terrible colère. Et les gens, bavards, causent des nuits entières jusqu’à l’aube, imaginent, affabulent. On ne saura pas. Ils font chacun, par leur discours, œuvre de littérature, créent le mythe.

Parfois, il faut bien le dire, on ne sait plus qui parle. Les mots tiennent tout seuls, tourbillons, vertige, ivresse, la logorrhée se fait personnage, elle prend corps, elle a toutes les formes, tous les aspects. Sur la pointe des pieds, elle va chercher le mot rare, joue l’érudition, tout en plongeant volontiers dans la fange avec l’emploi de termes familiers ou vulgaires.

La langue est celle du griot, l’artisan du verbe, l’éveilleur de conscience, la voix des esprits, qui ne s’arrête jamais de conter… Elle saoule, enivre, sature, nourrit. Elle produit le vertige, le ravissement, le saisissement. Elle vous pompe, vous vide. Elle ne s’arrête jamais. Le livre fermé, vous l’entendez encore.

À la fin, vous n’êtes plus rien comme si vous sortiez d’un songe.

Il vous faut pourtant retourner au rivage, quitter l’envoûtement, vous défaire du charme. Reprendre pied, dans la vie réelle. Pas simple.

Je me suis laissé porter, je n’ai pas toujours cherché d’où venaient les voix. J’ai plutôt tenté de comprendre ce qu’elles disaient : elles m’ont parlé de littérature africaine et de sa réception en France, elles m’ont hurlé le désespoir de ceux qui ont le sentiment de n’être pas lus correctement, de n’être pas compris, elles se sont fâchées très fort au sujet de ces livres dépourvus d’écriture, de style et qu’on appelle malgré tout « œuvres littéraires ». Elle m’ont dit aussi que certains écrivains noirs s’étaient perdus à vouloir enfiler des costumes d’hommes blancs, en cherchant à tout prix à être reconnus dans les cénacles européens. Inutile complaisance...

Certains sont partis pour cela, ils ont quitté leur mère, comme Perceval, sans se retourner.

Et l’on sait où cela mène...

Ils ont abandonné père et terre, ont erré, comme on erre quand on veut conquérir un Occident que l’on imagine accueillant et souverain. Aveuglés par leur désir de reconnaissance, leur grande naïveté et leur jeunesse, ces jeunes écrivains noirs ont été incapables d’entrevoir qu’ils resteraient à jamais des étrangers et que si un jour acceptation il y avait, elle ne serait que passagère et au fond, illusoire.

Et puis, rejetés car au fond incompris, seuls à jamais, ces écrivains à l’écriture unique, singulière, inouïe, insolente et libre ont renoncé, sont revenus au pays pour se réfugier dans le silence et mourir.

Doit-on absolument répondre à la vocation de la littérature et ce, à n’importe quel prix ? Pourquoi, pour qui et de quel lieu écrit-on, dans le fond, quand on écrit ? Pour chercher la gloire en Occident ? Écrit-on du lieu où l’on est ou du lieu où l’on a vécu son enfance ? Et avec quelle écriture est-ce possible, quelle voix ? Celle du pays où l’on vit ou celle du pays d’où l’on vient ? Finalement, la seule terre d’accueil de ces écrivains africains n’est-elle pas la littérature, seul lieu de refuge, seul endroit où aller, où garder quelques traces du pays natal ?

Peut-être, la voix de Sarr donne-t-elle quelques éléments de réponse ici... Ne dit-elle pas que si l’on veut partir, il faut surtout ne rien renier, refuser la moindre concession, ne pas chercher à être un autre, ne jamais détourner la tête au risque d’oublier son passé, ses racines ?

Seule façon d’être vrai et honnête.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront », écrit R. Char dans « Rougeur des matinaux ».

Le temps est arrivé où c’est enfin possible.

Puisse-t-il durer, ce temps-là …




dimanche 14 novembre 2021

Changer: méthode d'Édouard Louis


Éditions Seuil
★★★★★

 Édouard Louis est ce que l’on appelle communément un « transfuge de classe » : né dans une famille très pauvre du nord de la France, il parvient à s’extraire de son milieu grâce à l’école. En effet, pour suivre une option théâtre qui n’est pas enseignée dans le lycée le plus proche de son domicile, il doit quitter la maison et devenir pensionnaire, ce qui l’a « sauvé », serais-je tentée d’écrire. Il rencontre alors Elena, une jeune fille de bonne famille qui lui fait découvrir la façon dont on vit chez les bourgeois. Il s’imprégnera de tous les mots qu’elle prononce, imitera ses moindres gestes, retiendra le plus petit conseil. Avide de s’éloigner de ce milieu dans lequel il ne se reconnaît pas, il amorce une métamorphose acharnée et volontaire qu’il poursuivra longtemps jusqu’à l’ultime perfection. Tout son être sera ainsi soumis à une révision : il lui faudra mesurer ses gestes, se tenir correctement à table, parler moins et moins fort, manger mieux, plus léger, plus sain, s’habiller, marcher, rire autrement… Le corps aussi devra passer à la moulinette de l’embourgeoisement : les dents d’abord qui devront être alignées, les cheveux dont il faudra redessiner l’implantation… Quant à l’esprit, autant dire que tout est à construire : il faut avaler Derrida et tous les autres, forcer si ça ne rentre pas, mettre le paquet, lire et relire, inlassablement… Le concours de l’ENS réussi, on entre alors dans la cour des Grands. On a les codes, le pass, le sésame ouvre-toi…

Comme l’indique le titre, le changement est méthodique, systématique, organisé, discipliné, minutieux, volontaire, obstiné. Un travail de chaque instant.

Jusqu’au nom. Eddy Bellegueule n’est plus. Vive Édouard Louis.

« Changer : méthode » est un récit fascinant et terrible. Fascinant parce qu’il montre à quel point nous ne sommes que constructions, produits de notre milieu, de là où l’on vient. Terrible parce que finalement, on a beau tout changer, devenir un autre, s’éloigner le plus possible de notre point de départ, il semble que quelque chose (des racines peut-être ?) nous retienne à jamais prisonniers de nos origines…

Un texte essentiel, extrêmement fort et très touchant : le portrait d’un homme qui mesure l’écart entre ce qu’il était et ce qu’il est devenu : un étranger à lui-même et dans le fond, un être malheureux.