Je les entends déjà les rageux et leurs sempiternelles jérémiades : « Ouais, Angot, elle ne parle que de ça... » Ben oui, bichettes, vous voulez quoi exactement ? Qu’elle vous raconte une merveilleuse histoire pour que vous fassiez de beaux rêves ? Non, mes chéris, la fiction n’est pas pour Angot. Elle a beaucoup à dire du réel et elle se sert de mots précis, vrais, justes pour révéler ce qui se joue en réalité dans les conventions sociales, le patriarcat et la filiation, mécanismes totalitaires et oppressifs qui vont jusqu’à permettre aux hommes de s’emparer du corps des femmes en toute impunité.
Il faut les entendre les mots qui gênent, histoire qu’on ne transforme pas la victime en coupable, c’est si vite arrivé !
Donc Christine change de nom. On la comprend. Porter le nom de son violeur de père, c’est compliqué. Elle sera Schwartz maintenant, ce qu’elle a toujours été dans le fond. Elle portera le nom de sa mère Rachel et s’inscrira ainsi dans cette lignée de femmes dont elle vient et pour lesquelles les pères n’ont pas été très présents, des femmes dominées, qui ont subi et se sont tues.
Elle, Christine, ne se taira pas. Ses mots sont forts, criés, écrits en majuscules parfois. Ils ne sont pas violents, ils sont justes. Enfant, elle devait dire que son père était mort ou en voyage. C’était la honte une mère seule avec une gosse. Une mère, même abandonnée par un homme qu’elle aimait, est coupable.
Elle raconte comment sa mère a supplié son père de reconnaître sa fille pour qu’elle porte son nom. Il a fini par accepter mais il le lui a fait payer. Il l’a violée. C’est le « deal », « la compensation ». Elle a treize ans, sa mère est heureuse, sa fille va enfin porter le nom de son père, ce nom qui la protégera contre tout. Le père, lui, viole sa fille, façon de lui signifier qu’elle n’est toujours rien pour lui.
Quitter ce nom, le nom de l’agresseur, c’est pouvoir choisir qui on est et d’où l’on vient. Elle s’interroge ici sur la question de la transmission, la manière dont on impose un nom, une identité. Tout est toujours affaire de pouvoir. En effet, porter un nom signifie aussi porter une histoire, des valeurs que l’on n’a pas choisies. C’est une forme de domination. Je te nomme, tu dois te soumettre et exister à travers ce nom que je te donne, autrement dit, à travers moi. Quand ce nom est celui d’un violeur, c’est impossible.
Rien n’effacera le passé, elle a été Angot, c’est son nom d’écrivaine. On ne se débarrasse pas comme ça de ce qui a été. Ce qu’elle veut maintenant, c’est décider, choisir, prendre possession de ce qui la définit.
La question de l’identité est posée : Christine refuse qu’on lui impose un nom, un lieu où se tenir (voir son texte « La Nuit sur commande » chez Stock), une façon de penser. Elle revendique sa liberté. Son nom Schwartz, ses origines juives, sont ses choix à elle.
Après les attaques du 7 octobre 2023, se développe en elle un sentiment d’appartenance. Elle refuse d’apposer sa signature là où tout le monde signe. Elle fera ce qui lui semble être juste.
Christine Angot refuse les idées toutes faites, elle pense librement, par elle-même, que cela plaise ou non, dans tous les domaines et notamment en littérature : non, écrire ne soigne pas, non écrire ne fait pas du bien. Cela permet d’observer comment la société fonctionne, ce qui est à l’oeuvre, ce qui se trame. Elle dénonce les rouages, les mécanismes dans lesquels les femmes sont prises et qu’on ne discerne plus tellement ils font partie de la norme sociale.
Encore une fois et comme toujours un texte fort, puissant et nécessaire.