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mardi 21 septembre 2021

Pas dormir de Marie Darrieussecq

★★★★★

Vous n'allez pas le croire mais « Pas dormir » m'a sauvé la vie ! Grâce à « Pas dormir », j'ai dormi !

En effet, découvrir que la moitié des habitants de la planète tourne en rond la nuit m'a soulagée. Waouh, je ne suis pas la seule folle à rester éveillée, consciente, agitée, active, hyperactive, non ; demain matin (parce que c'est surtout le matin que ça pique et en début d'après-midi… hummm, les débuts d'après-midi à l'heure de la sieste qu'on ne peut pas faire parce qu'on BOSSE!!!), je ne serai pas la seule complètement épuisée, abattue, exténuée, complètement claquée ! Paraît-il que nous sommes un sacré paquet à refuser le sommeil ou à y goûter trois quatre heures grand maximum… Eh bien, depuis que je sais cela, je me sens moins seule. Je pense aux autres, à mes pairs de veille, à mes confrères d'insomnie, à mes camarades d'agrypnie, je panique moins dans la nuit noire ou pire quand le jour commence à pointer, que le réveil va bientôt sonner et l'interminable journée commencer…

Rien que pour ça, j'ai aimé « Pas dormir. »

Un vrai feel good pour moi !

Marie Darrieussecq ne dort qu' à coup de somnifères : elle a la collec' complète. Et comme ce livre est bourré de photos, vous la verrez, sa collec ! Elle a tout essayé : les tisanes, l'acupuncture, l'ostéopathie crânienne, la psychanalyse, le yoga nidra, le jeûne, l'hypnose et des tas d'autres trucs. Marie Darrieussecq est la reine du non-sommeil. Elle n'y arrive pas. Elle ne sait pas. Alors comme elle veille, elle écrit et nous raconte plein de choses et moi j'ai bien aimé la suivre dans ce livre « inventaire » où il est question de tout ce qui a trait à l'insomnie : tiens, savez-vous que les grands écrivains sont tous insomniaques ? Certains ont beau se coucher de bonne heure, ils se réveillent quelques heures après et attendent le bisou de leur maman… 

Elle nous parle de ses livres (qu'est-ce qu'elle en a lu des livres !!! - de l'avantage de rester en veille…), de ses voyages où elle ne dort pas, de l'alcool (oui, elle est alcoolique aussi, décidément, j'adore Marie Darrieussecq, elle m'est de plus en plus sympathique, cette-femme là). Elle parle des mômes aussi (alors eux, ils détiennent la palme dans la catégorie bouffeurs de sommeil), de la forêt (plus on déboise, moins on dort), des bêtes... 

Bref, « Pas dormir » est une balade en darrieussecquois. Quand on aime le personnage, on adore le bouquin… Je me suis régalée, j'ai beaucoup ri et j'ai surtout très bien dormi. Merci Marie !


 

mardi 14 septembre 2021

Ultramarins de Mariette Navarro

Éditions Quidam
★★★★★

Les premières pages d' « Ultramarins » sont de celles que l'on n'oublie pas. Elles saisissent, fascinent, habitent. On y repense, elles remontent à la surface de notre quotidien, éclatent comme des bulles, là où on ne les attend pas, s'imposent où elles n'ont que faire, nous donnent parfois des airs étranges, des regards absents...

Fabuleuses, vertigineuses, inouïes, oui, elles sont cela ces premières pages où il est question d'un bain. Un bain, éblouissant. Elles touchent au mythe c'est à dire qu'elles répondent à quelque chose de profond en nous, de caché peut-être, d'indicible sûrement et qui nous rattache à la vie, aux éléments, à la nature, à notre condition humaine. Si ces pages sublimes s'inscrivent dans une époque, un lieu, une réalité, elles sont, au même moment et comme par magie, hors du temps, de l'espace et semblables à une illusion. Elles nous invitent à une lecture au second degré tout en nous suggérant de ne pas trop nous écarter du réel.  Interprétez, nous disent-elles,  mais n'allez pas trop loin. Ne vous écartez pas trop du plaisir sensuel et immédiat de l'eau et du soleil, profitez de ce bain comme ils en profitent, eux, les marins. Jouissez du moment, vous aurez tout le temps, demain, d'y lire autre chose, de comprendre ce qui vous a échappé tandis que vous étiez avec eux, les hommes de la mer, et que vous étiez heureux.

« Ultramarins » place son lecteur au bord du mythe, dans un espace étrange et inquiétant où les codes sont brouillés, les repères effacés. Et l'on avance comme ce cargo, doucement, aux aguets presque, ralentissant le rythme, observant les déplacements des uns, la peur et les silences des autres, participant à cette traversée, comme le vingt-et-unième passager que nous sommes peut-être devenus…

Au bord du mythe seulement, parce que le réel n'est pas à négliger : il faut entendre le bruit des machines, sentir l'odeur de l'essence sur ses mains et le parfum bon marché des marins. Il faut savoir remonter dans la barque orange, s'agripper aux cordages, reprendre les commandes, communiquer sa position. Le mythe a permis le retour à la vie, à la terre, à l'espoir d'une existence apaisée et réconciliée.

« Ultramarins » bouleverse l'ordre des choses, arrête le temps, ralentit la course folle de nos vies de pantins malheureux. Il nous invite à accepter la dérive, l'écart, la pause, l'ivresse d'un bonheur accessible.

Parce qu'une renaissance est toujours possible. Il suffit peut-être de dire « d'accord » et de voir ce qu'il advient.

On peut être surpris.


 

lundi 13 septembre 2021

La fille qu'on appelle de Tanguy Viel

Éditions de Minuit
★★★★☆

Bon, et moi qui passe mon temps à râler parce que la plupart des textes, il faut bien le dire, ne sont pas « écrits », dans le sens où il n'y a plus vraiment de travail sur la forme (ah, le style!)... Ils sont lisibles, certes, mais ça s'arrête là. Donc, je beugle, m'époumone, vitupère, peste, grogne, geins et larmoie (allez, arrête, n'en fais pas trop quand même!) Mais ici, que nenni, nul besoin de se mettre dans tous ses états : une écriture, il y en a une (qu'on aime ou qu'on n'aime pas) mais elle est bien là. Je trouve d'ailleurs qu'il y a du Proust là-dedans, dans le côté « débordant » avec des phrases « grandes marées » et des vagues qui ratissent large, des mots qu'on ne contient plus et dont on devine la tempête, pleine de furie, qu'ils renferment… Une langue impétueuse donc, rageuse, frénétique, nerveuse, violente même. Bref, une langue qui est là, puissante, intense et qui creuse, fouille, pénètre, va au fond des êtres, jusque dans leur silence, au coeur de leurs blessures. Et il faut bien le dire, Tanguy Viel, avec cette langue-là, pourrait bien nous parler de n'importe quoi, qu'on marcherait, qu'on courrait même, emporté par sa prose.

Et pourtant.

Pourtant, (comme diraient mes gosses « tu pinailles tout le temps »), oui pourtant, j'ai eu l'impression malaisante (ils disent ça les kids) de relire un texte que j'avais déjà lu (une sorte d' « Article 353 du code pénal » bis) avec, dans le fond, les mêmes thématiques ( en vrac -et à la façon liste de courses-  : revanche sociale ; emprise ; puissants vs petits ; coupables vs victimes), la même forme (une audition), avec des personnages méchants (les dominants) et des gentils (les dominés) (tous assez caricaturaux d'ailleurs…) (oh, le boxeur, un peu gros, non ? -pas lui, hein, le procédé… ), une histoire platounette à la Simenon (dont on devine l'issue dès le début d'ailleurs…)

C'est juste dommage. J'aurais préféré qu'il aborde un sujet nouveau… Avec l'écriture qu'il a, il peut tout se permettre !

Qu'il en profite donc, tonnerre de Brest!


 

Que sur toi se lamente le tigre d'Emilienne Malfatto

Éditions elyzad
★★★★★

J'avais entendu beaucoup d'éloges sur ce Goncourt du premier roman 2021 et effectivement, je vais abonder dans le même sens ! Quel beau texte, fort, puissant, tout en retenue, où chaque mot devrait être suivi d'un silence, d'une pause, d'un recueillement presque, tellement le propos, terrible, insupportable, impensable, touche au tragique.

Plusieurs voix se croisent pour dire l'indicible : celle d'une jeune femme enceinte sans être mariée, dans un pays, l'Irak d'aujourd'hui, où cela revient à être condamnée à mort. Parce qu'il faut respecter le code de l'honneur. « Chez nous, mieux vaut une fille morte qu'une fille mère. »

Son frère va venir, elle le sait et il va venir pour la tuer.

Elle avance vers ce destin qui est le sien.

Elle sait qu'elle n'y échappera pas. « La mort est en moi. Elle est venue avec la vie. »

Il y a aussi la voix de sa belle-sœur, la femme comme doivent être les femmes en Irak : esclaves, enfermées, muettes, résignées. « Je suis l'épouse, la femme soumise, la femme correcte, celle qui respecte les règles, qui ne les discute pas. » Celle qui dans son malheur absolu se dit encore la plus heureuse de tous. Terrible déclaration.

On entend aussi la voix d'Amir, le frère qui va tuer, « celui par qui la mort arrive »… « Je suis l'homme de la famille, l'aîné, le dépositaire de l'autorité masculine- la seule qui vaille, qui ait jamais valu… Je suis l'assassin. »

Et ces voix nous disent que rien ne peut arrêter le destin, que la machine tragique s'est mise en route parce qu'en Irak, aujourd'hui, les femmes vivent sous l'autorité des hommes, qu'elles doivent se taire, subir et mourir s'ils le décident. C'est comme ça.

Comme un choeur, entre les voix de ces ombres qui entourent la jeune fille qui va mourir, s'élève la voix du fleuve, le Tigre, qui traverse les terres brûlées par le feu de la guerre, les champs de ruines et de désolation... L'eau, la vie n'est plus que deuil, douleur, désolation.

Un texte d'une très grande sobriété qui dit en peu de pages une réalité contemporaine que l'on aimerait classer définitivement dans les tragédies antiques datant d'un temps immémorial. Mais non, cela a lieu aujourd'hui et on a bien du mal à croire que ce soit encore possible.

Un récit inoubliable...


 

mercredi 8 septembre 2021

"Dix amis, un seul compte en banque" Une histoire belge par Emmanuel Carrère Revue XXI


Les articles de la Revue XXI ressemblent à des petits romans : on entre dans un sujet, on s'y installe et surtout... on y rencontre des gens : Anna, Christophe, Luca, Adva, Luigi… Vous allez me dire qu'on s'en fout d'Anna et des autres. Ben pas moi. Et c'est précisément leur histoire qui m'intéresse. Et quand en plus c'est Carrère qui raconte, je me jette dessus...

J'ai bien envie de vous parler ici de son sujet paru dans le XXI de l'été : « Dix amis, un seul compte en banque » Imaginez dix potes qui ont décidé un jour d'ouvrir un compte commun, un « Common Wallet » afin de mieux répartir les richesses entre personnes qui s'aiment et se respectent. Chouette idée que de se lancer concrètement dans un truc anticapitaliste ! Ah oui, voilà une lubie d'artistes (oui, ils sont artistes) un peu déphasés… me direz-vous...

Pas tant que ça finalement !

L'entreprise a commencé par une vraie réflexion sur la valeur de l'argent : pourquoi une heure de dentiste ne vaut-elle pas une heure à l'usine ? « Pourquoi les temps des gens n'ont-ils pas la même valeur ? » Pourquoi est-ce que ce sont les banques qui produisent et gèrent l'argent ? 

Problème n°1 : trouver une banque. Un compte et dix cartes bleues, s'il vous plaît, Monsieur… S'il existe des banques « éthiques, alternatives, responsables », contre toute attente, l'aventure aura lieu avec KBC …

Après, parmi les dix, il y a des pauvres qui n'ont presque rien, une poignée qui s'en sort correctement et un ou deux qui gagnent bien leur vie. Alors, comment on s'organise ? D'abord, ceux qui n'ont pas grand-chose mettent tout leur maigre pactole dans le pot commun. Les plus riches gardent leurs économies ailleurs. L'idée, c'est de mieux répartir les richesses « courantes », ce qu'on laisse sur le compte... Bien sûr, on ne contrôle rien, ce n'est pas du tout l'esprit du projet ! Chacun fait ce qu'il veut avec l'argent commun. Et avec sa conscience. Si on s'aperçoit qu'il y en a un qui s'est fait un resto à 200 balles, on ne lui fait aucun reproche, on ne va même pas voir qui c'est. On essaie même de se réjouir pour lui !

Finalement, les vrais problèmes sont venus du fait que les « pauvres » n'osent pas dépenser l'argent des autres et ont honte de ne pas contribuer suffisamment. Ils sont gênés. Malgré tout, certains se sont sentis libérés des ennuis d'argent, épaulés dans leur galère et moins seuls donc…

Une belle expérience, non ? Allez, qui veut se lancer ?

Bon, visiblement, vous ne vous sentez pas encore tout à fait prêts !

En attendant, lisez l'article complet dans la Revue XXI de l'été (toutes les bibli sont abonnées), je vous garantis du Carrère pur jus, plein d'humanité et bourré d'humour… C'est déjà ça !


 

samedi 4 septembre 2021

Miracle à la Combe aux Aspics d'Ante Tomic

      traduit du croate par Marko Despot
★★★★★

Tiens, ça faisait bien longtemps que je n'avais pas autant ri en lisant un livre ! Et ce dernier nous vient directement de Croatie…

Dans la famille Aspic, ils sont cinq : le père Jozo Aspic (un vieux con brutal, bourru et borné) et ses quatre fils (qui finiront comme leur père s'ils ne se remuent pas un peu le derrière!).

Ils vivent comme des sauvages, planqués dans les collines de Dalmatie (vite Google Map...) à quelques kilomètres de Smiljevo (dis Siri, c'est où Smiljevo?) et ces bougres d'andouilles tirent comme des fous furieux sur tout ce qui bouge et s'approche un tantinet de leur territoire ! Ils sont mieux armés que la mafia belgradoise ou les producteurs de cocaïne du cartel de Medellín.

Ils enterrent bien proprement les cadavres dans le jardin et cultivent par-dessus tomates, poivrons, courgettes et pommes de terre.

Des anarchistes ? Oui, il y a de ça. Des cinglés ? Peut-être bien un peu aussi. En tout cas, tous les représentants de l’État sont priés de ne pas venir les déranger sinon, ils pourraient très vite aller rejoindre les plans de pois chiches et d'oignons.

Nos sympathiques brigands se lavent quand ils y pensent et mangent essentiellement de la polenta : au cacao, à la noix de coco, aux cerises, à la vanille, aux cacahuètes, au caramel, au ketchup ou à rien. Ils briquent quotidiennement leur petite collection de kalachnikovs, lance-roquettes russes, mitraillettes à canon court, fusils automatiques ...

Bref, tout va bien dans leur petite communauté jusqu'à ce que le fils aîné, Krešimir, sur les conseils avisés du curé, décide de se marier…

Mais pour ça, il faut quitter la combe, redescendre en ville et tenter de retrouver une certaine Lovorka qu'il a connue dix ans auparavant et dont la vie depuis a peut-être un peu changé !

Franchement, quel bonheur que ce conte plein d'humour et de dérision, ce récit complètement rocambolesque avec des personnages hauts en couleur ! Tiens, vlà un auteur qui en a de l'imagination : situations plus qu'improbables (et parfois complètement absurdes - j'adore!), rebondissements nombreux et insensés, situations follement burlesques, bien loufoques…

On est entraîné dans ce récit au rythme effréné et l'on n'a vraiment pas envie de quitter cette bande de doux dingues hyper-attachants. Je me suis vraiment bien amusée en lisant ce texte hilarant, décapant et l'on sent, dans l'écriture d'Ante Tomić, un vrai bonheur de raconter des histoires. Ah, j'oubliais, les titres des chapitres aussi sont particulièrement délicieux !

Ne passez surtout pas à côté de ce texte bien déjanté qui va vous faire oublier la rentrée…


 

mercredi 25 août 2021

De la rentrée littéraire...


Bon, c'est reparti (j'avais pourtant entendu dire que les éditeurs feraient un effort - leur travail ?- cette année…) Rebelote, 521 romans pour cette rentrée littéraire, autant dire presque aucun tri sérieux, aucune sélection digne de ce nom, allez-y, c'est open-bar, il y en a pour tous les goûts, les couvertures sont très jolies et les coups de coeur nombreux : un par ici, deux autres par là, tout est beau, ils sont tous bons, tous indispensables…

Mais de grâce, de quoi parle-t-on au juste ?

Qu'est devenu le livre, le monde de l'édition, bref, qu'a-t-on fait de la littérature ? Un banal objet de consommation, un produit comme un autre à l'image du dernier soda vitaminé ou de la machine à laver avec essorage surpuissant : t'essaies, si t'aimes pas, tu jettes, tu te prends surtout pas la tête, au mieux ça t'a diverti, au pire tu t'es un peu ennuyé parce que ça manquait de suspense…

Bref, l'écriture, la forme, on n'en a strictement rien à faire (d'ailleurs, on n'en parle jamais), le style on ne sait même plus ce que c'est, et franchement, j'en ai marre de tout ce cirque.

Parce que, c'est bien gentil tout ça, mais derrière cette mascarade, cette hypocrisie, je parlerai même de trahison, il y a des lecteurs qui dépensent vingt balles (parlons fric, hein, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit et dans le fond, la seule chose qui semble vraiment intéresser les gens de la partie) vingt balles, donc, pour un bouquin et les lecteurs se retrouvent finalement avec des écrits qui n'ont strictement rien à voir avec la littérature et il y a des couillonnes comme moi qui achètent quatre bouquins de la rentrée littéraire (inutile d'en préciser les titres, 90 % des textes publiés sont du même acabit) pour finalement n'en finir aucun. Qu'on prévienne, qu'on mette un bandeau dessus, du genre « attention, ce texte ne prétend pas être de la littérature » ou bien, « écrit vite fait, consommable rapidement, vite oublié », au moins, je serais avertie.

Ces quatre bouquins dont je parle ne sont pas nuls, loin de là, mais ils ne sont pas publiables en l'état, c'est tout. Il leur manque juste quelques mois, quelques années de travail… Ils ne seront d'ailleurs peut-être jamais publiables. C'est triste pour les auteurs qui ont fait de leur mieux, mais c'est préférable pour la littérature.

On n'est pas pressé par le temps. On pourrait tenter d'échapper à cette course frénétique et insensée qu'impose la société capitaliste qui va fourrer son nez jusque dans les domaines où on l'attend le moins.

« J'entrevois maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent » écrivait Flaubert à Louise Colet en septembre 1851. J'attends cela d'un auteur, qu'il soit épouvanté par la tâche à accomplir. Il faut que le texte, après une longue, une très longue gestation, s'élabore lentement pour que la sensation soit rendue au plus juste, qu'il décante, infuse, macère, soit lu, relu, dit, effacé, réécrit, jeté s'il le faut, que chaque mot se trouve à sa place et qu'il ne puisse figurer ailleurs sans altérer le sens ou les sonorités de la phrase.

Et si l'auteur n'a rien à dire, qu'il ait le courage de se taire.

Allez, je rêve d'une absence de rentrée littéraire, (et d'ailleurs le terme « rentrée » a-t-il ici du sens ? Les auteurs sont-ils des écoliers devant rendre leurs devoirs à une date déterminée, la même chaque année ?) j'en viendrais même à souhaiter que chaque jour passe sans que rien ne soit publié. Absolument RIEN. Et puis, soudain, un matin, on nous annoncerait à la radio qu'un éditeur a découvert un grand texte, une œuvre littéraire avec un vrai travail du style, de l'écriture, une vraie vision du monde. Un écrit nourrissant, qu'on n'oublierait pas, qui nous habiterait pendant des années et dont chaque lecture mettrait à jour quelque chose de nouveau, d'essentiel…

Aux auteurs de prendre leur temps, aux éditeurs de faire un vrai tri, aux lecteurs de refuser d'entrer dans ce jeu de la pure consommation…

Moi, j'ai perdu exactement soixante-seize euros, sans parler de quelques heures que j'aurais pu consacrer à autre chose.

Qu'on ne compte pas sur moi pour racheter un seul livre de cette rentrée littéraire.

Je refuse de valider un système qui s'oppose à l'idée même de littérature.

J'ai fait beaucoup d'infidélités à Flaubert ces temps-ci, je n'ai toujours pas lu l'intégralité de la Recherche et l'Idiot me résiste encore.

J'ai de quoi faire.

Bon courage à vous.


 

mercredi 11 août 2021

Vue mer de Colombe Boncenne

Éditions Zoé
★★★☆☆


Bon, alors là, je suis très embêtée… Et, pour une fois, je vais faire très très court.

Autant j'avais adoré le premier roman de Colombe Boncenne : « Comme neige » (chroniqué sur mon blog LIRE AU LIT en février 2016), autant j'ai trouvé « Vue mer » assez ennuyeux... Je m'explique : si le projet n'est pas inintéressant, à savoir mettre en scène une satire sociale de la vie de bureau à travers une poignée de personnages, le dispositif narratif me semble poser problème. En effet, comme ces personnages nous sont présentés assez brièvement à la page 19 (nom + fonction dans l'entreprise), j'avoue que j'ai fini par tous plus ou moins les confondre... Il est vrai que dans une parodie, les personnages, tous caricaturaux, fonctionnent mécaniquement et n'ont aucune épaisseur psychologique. C'est le cas ici : on ne sait rien d'eux (ou pas grand-chose) et on les voit s'agiter frénétiquement dans l'entreprise, courant d'un bureau à l'autre, d'un couloir à l'ascenseur, d'une salle de réunion au coin photocop' ou à la cantine. Or, un roman (même court), c'est long, et comme on connaît mal les personnages qui se ressemblent tous plus ou moins et que leur travail de bureau est par définition assez répétitif, on s'embrouille et on se lasse très vite. Très vite, on pige le projet de l'autrice et du coup, la démonstration paraît un peu longue. Franchement, il me semble que le format de la nouvelle aurait nettement mieux convenu à ce récit.

Dommage car l'effet de surprise final est vraiment excellent…(magnifique chute pour une nouvelle!)

Par ailleurs, il faut tout de même reconnaître que le rythme soutenu du récit, les descriptions très visuelles, les jeux sur les sonorités et la parfaite maîtrise du jargon bourré d'anglicismes (ah les « team », « brief », « process » etc.) et des codes de l'entreprise traduisent parfaitement bien cet univers déshumanisé, standardisé et froid où chacun se tire dans les pattes et rêve d'écraser l'autre.

Bon, vous n'aurez peut-être pas le même ressenti que moi…

Faites-vous votre avis et discutons-en !

 

vendredi 6 août 2021

Ressac de Diglee (Maureen Wingrove)

Éditions la ville brûle
★★★★★

Il y a ce beau-père tant aimé devenu bipolaire et tellement différent de cet homme au grand coeur qu'il était auparavant. Il y a cette blessure liée aux mots qu'il a prononcés… mais est-on responsable de ce que l'on dit quand on n'est plus soi-même ?

Alors il faut partir, trouver refuge, se protéger… Quelques recherches sur Internet… Abbaye de Rhuys, Morbihan… C'est là que Maureen ira, emportant carnets, journal intime, livres, pastels, feutres, peinture, pinceaux afin « d'être parée à toute éventualité »… C'est là qu'il faut tenter de calmer la douleur, retrouver ce que la peine lui a fait perdre d'elle-même, regagner aussi la possibilité d'être réceptive au monde, aux sensations, à l'émerveillement. « J'essaie de guérir du père par la mer. »

Ressac est le journal de cette retraite de cinq jours, l'évocation des lieux, de l'abbaye bien sûr mais aussi de cette côte fouettée par le vent et avalée par la mer déchaînée. Petit à petit les paysages bretons cèdent la place aux paysages intérieurs, à l'intimité du moi, à l'introspection, au surgissement des secrets et par là même au retour d'un certain calme, d'une forme d'apaisement et de coïncidence avec soi-même.

Un texte sensible, délicat et doux dont la prose poétique invite le lecteur à se poser, à ralentir, à contempler et à tenter de se reconquérir soi-même afin de retrouver une place dans le monde.  


 

vendredi 30 juillet 2021

Le goût du vrai d'Étienne Klein

Tracts Gallimard
★★★★★

Deux mots sur ce court essai extrêmement clair et lumineux comme tous les textes d'Étienne Klein.

L'auteur s'appuie sur un sondage du Parisien datant d'avril 2020 ; à cette question complètement absurde : « D'après vous, tel médicament est-il efficace contre le coronavirus ? », 59 % des personnes interrogées répondent oui, 20 % non. Seules 21 % répondent qu'elles ne savent pas.

Bilan des courses : 80 % des gens répondent à une question dont ils sont dans l'incapacité totale de connaître la réponse.

Ahurissant…

Rapport complexe des hommes à la vérité…

Il apparaît tout d'abord que nous tenons pour vrai ce qui nous plaît, ce qui nous arrange, ce qui répond à nos vœux : autrement dit, nous aimons prendre nos désirs pour la réalité. Nietzsche prédit déjà en 1878 que « le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu'il garantira moins de plaisir.» Donc, je juge faux ce qui me déplaît, ce qui me gêne, ce qui remet en cause mes convictions.

Par ailleurs, on a tendance à considérer comme vrais les propos des gens que l'on admire. J'aime X, il est beau, populaire, riche, du même parti politique que moi, donc ce qu'il dit est vrai.

Enfin, on aime parler des choses que l'on ne connaît pas. Et ce, avec un aplomb étonnant ! C'est une façon d'asseoir notre pouvoir. Ça fait con de dire « je ne sais pas ». Ça fait con de douter.

Alors, pour asséner notre vérité que l'on juge être LA vérité, on s'appuie sur notre intuition personnelle, notre expérience, notre vécu et l'on oublie que la science n'a rien d'intuitif et que les vérités scientifiques sont non seulement assez souvent contre-intuitives mais changeantes.

Le risque est que l'on finisse par considérer la science comme une « une croyance parmi d'autres ». De peur d'être manipulé, trompé, on la remet en question et on finit par douter de son existence. On arrive donc à une situation étonnante : on veut à tout prix la vérité mais on met en doute la parole des scientifiques. Du coup, on ne croit plus en rien sinon en notre vision personnelle de la vérité.

Ce qui nous gêne aux entournures, c'est le fait que la vérité scientifique s'inscrit dans une temporalité longue à une époque où il faut aller vite. Et comme il est difficile pour les chercheurs interrogés par les journalistes de dire qu'ils ne savent pas, ils tombent dans le piège, lancent des hypothèses avant d'avoir de véritables preuves et cela se retourne contre eux.

Peut-être que pour tenter de résoudre ce problème, il faudrait que la science soit mieux partagée, or les canaux de communication actuels mélangent informations, croyances, opinions, commentaires. Tout est logé à la même enseigne, mis sur le même plan. Tout se confond sur la toile et donc dans l'esprit des gens.

Je vous invite à lire ce texte intelligent et très éclairant qui nous ramènera peut-être sur le chemin des Lumières dont on s'écarte dangereusement, plus ou moins volontairement d'ailleurs, tant il est confortable de vivre dans son petit cocon de certitudes…


 

mercredi 28 juillet 2021

La Marche du canard sans tête d'Iegor Gran

Éditions POL
★★★★☆


Bon, on est bien d'accord, je viens ici faire la recension d'un petit livre engagé qui dresse un bilan, hélas provisoire, de nos années COVID. Les propos qui suivent n'engagent que l'auteur, même si je dois bien l'avouer, certaines de ses idées ont fini par me convaincre. Visiblement Iegor Gran est fâché, très fâché même après le gouvernement français tout en ayant parfaitement conscience que nos voisins européens n'ont pas fait beaucoup mieux dans la gestion de cette crise sans précédent…

D'abord, parce que, selon lui, certains choix politiques sont parfaitement contestables : on a confiné à plusieurs reprises toute la population, arrêtant de force l'intégralité du système économique français. Les crèches, les écoles, les facs ont fermé. Les conséquences dramatiques de ces choix n'ont pas tardé à se faire sentir (et on est loin d'être au bout de nos peines!) : le taux de chômage a explosé, les faillites des petits commerces se sont multipliées, les suicides aussi. On le sait, les décrochages scolaires ont été nombreux et pour beaucoup, il faut en être conscient, ils sont irrémédiables. Les prépas, elles, n'ont pas fermé lors du second confinement malgré leurs 40 élèves par classe contrairement aux TD des facs : « le réflexe sociologique de reproduction de l'élite française n'a pas été amoindri par le COVID. » Pourquoi ?

L'impact psychologique sur les jeunes est immense et durable si j'en juge par l'attitude de certains élèves dans les collèges en cette fin d'année 2021. Du jamais vu.

Donc, toute une société à l'arrêt. Une dette qui va peser longtemps sur les épaules des jeunes. Question : était-ce nécessaire ? Était-ce nécessaire dans la mesure où, finalement, la tranche d'âge des 0-45 était très peu touchée ? (en novembre 2020, ils représentent un pour cent des décès en hôpital contre 90 pour cent pour les plus de 65 ans.)

Iegor Gran pense que l'on a sacrifié les plus jeunes, ceux qui construisaient leur avenir et qu'on en a même fait des boucs émissaires. Solidarité, oui, à condition que les efforts soient partagés ! Beaucoup de jeunes ont abandonné leurs études, se sont retrouvés sans petits boulots, exit les stages, les séjours à l'étranger, exit les copains, les rencontres, exit la vie quoi. Ils ont morflé et ils morfleront encore longtemps pour payer la dette alors que finalement, encore une fois, ils étaient très peu touchés par le COVID.

Jamais au contraire les gens plus âgés n'ont été invités à se protéger davantage que les autres (ou alors, le projet a vite été enterré), ce qui aurait été logique vu leur fragilité.

On a fermé certains petits commerces jugés non essentiels : était-ce là qu'il y avait foule, chez les libraires, les fleuristes, les cordonniers? N'aurait-on pas pu continuer à vivre, à se rendre dans une librairie, chez le coiffeur, au restaurant, en respectant les distances, bien sûr ?

Et ce fameux masque : pourquoi une société aussi riche que la nôtre a-t-elle mis autant de temps à en produire ? ( et j'ajoute cela : pourquoi ces masques ont-ils été vendus aussi cher au début ? Cinq euros le paquet de 10 ! Les familles dans le besoin avaient-elles les moyens de s'en procurer? Je m'interroge.)

On a sacralisé l'hôpital pour protéger l’État. Pourquoi aucun lit d'hôpital n'a t-il été créé entre le premier et le second confinement ? On avait bien dit qu'on en manquait. Et les chiffres prouvent qu'on en aurait même perdu !

On a nagé dans la pire des absurdités (on en rirait, tiens, maintenant si ce n'était pas si grave!) Inutile que je vous donne des exemples, vous les avez en tête ! N'oublions pas quand même qu'à un moment donné on ne pouvait s'habiller, se chausser que via Internet… Pratique pour essayer… Amazon s'est régalé… Il a fallu emballer les présentoirs de livres, de sous-vêtements et de chaussettes ...

Et dans les églises, c'était trente. Peu importe la taille de l'édifice. Trente.

L'État a voulu nous protéger, il a voulu bien faire, répondrez-vous à l'auteur. On était dans l'urgence, la situation était exceptionnelle. Du coup, on a vécu dans le présent, dans l'immédiateté, sans penser aux conséquences à long terme sur les jeunes notamment.

Et puis, si l'on veut réellement préserver la santé des Français, on pourrait par exemple tenter de diminuer la pollution, l'usage des pesticides, proposer des salaires décents et des logements salubres et des fruits pour l'été à moins de cinq euros…

Allez, vous l'aurez compris, Iegor Gran nous livre ici un pamphlet cinglant, décapant, vif, drôle aussi, pour dénoncer les choix politiques posés par le gouvernement face à la pandémie, les improvisations, les incohérences, les cafouillages qui ont souvent donné lieu à des règles absurdes et injustes.

On peut ne pas être d'accord… En tout cas, ce petit livre a le mérite de faire réfléchir et pourquoi pas, de remettre en question toutes nos belles certitudes.

Salvateur donc !

 

mardi 27 juillet 2021

Ainsi nous leur faisons la guerre de Joseph Andras

Éditions Actes Sud
★★★★★

Si je n'ai pas tout oublié de ma lecture un peu ancienne de ce petit livre qui a bien failli échapper à mes radars, c'est qu'il m'a marquée. Je précise quand même que je l'ai lu deux fois, une écriture un peu serrée à la Éric Vuillard m'y invitait…

Trois nouvelles donc dont le thème fédérateur est la cause animale. Dans la première, il est question du fameux chien de Battersea : un pauvre croisé terrier de six kilos qui, en 1903, dans une université londonienne, sert à plusieurs reprises de cobaye à une équipe de médecins particulièrement insensible… Les uns rient, les autres fument pendant que la bête souffre. Ce triste spectacle ne fait pas marrer tout le monde : deux femmes présentes dans l'assistance ne lâcheront pas le morceau, elles écriront, contacteront les journalistes, les politiques, se déplaceront, gueuleront. Or, quand on est une femme, à cette époque, on est plutôt invité à se la fermer. Comme si on était un chien.

Non, elles n'ont pas ri, Lizzy Lind-af-Hageby et Leisa K. Schartau, (j'écris leur nom parce qu'elles en ont un) et leurs actions ont conduit à un procès. L'entêtement d'une troisième femme sera à l'origine de la World League Against Vivisection. Ce n'est pas rien. Tiens, d'elle aussi vous allez connaître le nom : Louisa Woodward.

Et le maire de Battersea (ah, Battersea, « une tanière de frondeurs – par paquets des rouges, des républicains, des autonomistes irlandais, des féministes, des opposants aux colonies et au saccage des bêtes, bref, la canaille au grand complet. »), le maire de Battersea donc, suite à tout ce bazar, fait ériger une statue de chien, un bronze et granit rose poli à la mémoire de l'animal mort dans les laboratoires de l'University College. Alors là, c'est la débâcle : manifestations, bagarres, pétages de plomb ont lieu autour de cette statue placée nuit et jour sous surveillance policière, déboulonnée, reboulonnée, mise en pièces.

Une autre sera réinstallée en 1985.

La seconde nouvelle met en scène ce qui se passe en 1984 dans les labos d'un campus californien où l'on teste un sonar électronique sur des macaques. 24 bêtes. On les aveugle et tout le reste. Impossible de tester ça sur de l'humain, ce serait inhumain. Sur le macaque on peut. Mais Val pense qu'on ne peut pas. Elle attend Josh sur un parking. Lui et les autres doivent libérer quelque 700 animaux. Pour le moment, Josh n'arrive pas et Val pense que tout est foutu et que jamais elle ne pourra conduire chez un véto un pauvre petit macaque nommé Britches (nommons ceux qu'on ne nomme jamais) qui n'a jamais vu grand-chose de la lumière ni rien vécu de bien sympathique sur cette foutue terre…

Enfin, c'est l'histoire d'une fuite, d'une course folle et terrible, celle d'une vache et de son veau qui ne veulent pas mourir. Ils se sont barrés, ils ont couru, de toutes leurs forces, sautant ravins et ruisseaux, chemins creux et fossés, deux bêtes en cavale, pour rester en vie, deux bêtes poursuivies par une horde de flics chargés de faire respecter la loi. La mère se prendra 70 balles dans le ventre. Rien que ça. Ce texte, c'est sûr, je m'en souviendrai toute ma vie.

C'est évidemment très fort, très beau, « supportable » si je puis dire (en tout cas, moi j'en ai supporté la lecture) malgré l'horreur du propos.

Indéniablement un grand texte. Un grand texte engagé. Et qui fait sacrément réfléchir.    

                                           




 

mercredi 7 juillet 2021

Double vitrage de Halldora Thoroddsen

Les Éditions Bleu et Jaune
traduit de l'islandais par J-C Salaün


Derrière les fenêtres de son appartement du centre de Reykjavik, une femme âgée contemple le monde dont les échos lui parviennent comme assourdis. Si son cocon la protège de toute la violence dont elle entend parler, il la soustrait aussi à cette vie du dehors qu'elle contemple comme on regarderait un film ou un tableau. Un chat qui passe, la vie des gens dans les immeubles autour, un homme qui court, des enfants qui jouent. Elle ne fait plus vraiment partie de ce monde et pourtant, elle sort encore un peu pour voir les quelques amis qui lui restent, ceux qui ne sont pas encore morts, se rend au club pour discuter avec Magga, Stefan, va certains soirs au pub boire un verre de gin… Et puis, son frère, ses enfants sont là, ils lui rendent visite, elle n'est pas seule.

Et pourtant...

Dans le fond, se dit-elle, elle a toujours vécu « à la lisière », « au seuil ». Elle est bien chez elle, dans cet appartement où tout lui est cher. Elle écoute les informations, serait prête à descendre dans la rue manifester s'il le fallait… Dans le silence qui est le sien, elle écoute le flux de ses pensées, se laisse porter là où sa conscience l'entraîne, souvent dans le passé…

Mais qui est-il celui qui la regarde et qui semble vouloir se rapprocher d'elle ?

« - Quel âge avez-vous ? demande-t-elle.

- Soixante-quinze ans. Si vous voulez le bilan complet : mon audition n'est pas mauvaise, sauf lorsqu'il y a beaucoup de monde, mes yeux me sont encore utiles et mes genoux sont en piteux état, je marche avec une canne, comme vous avez pu le constater.

- Et l'odorat ?

- Acceptable, merci. Et vous, qu'est-ce qu'il vous reste ?

- L'odorat est devenu plus subjectif avec l'âge, il m'envoie constamment des parfums de ma jeunesse. J'ai probablement cessé de sentir le présent. Je ne suis pas apte à juger le toucher et le goût, je n'en ai pas suffisamment fait l'expérience. »

Elle rencontre Sverrir. Un amour est-il encore possible ? À 78 ans ?

« La seule chose qui ne se soucie guère de l'âge est l'amour, il colore l'existence tout entière, même si les couleurs changent au fil du temps. »

Et si cette relation allait transformer la narratrice ? Si, de celle qui voit, elle devenait celle qui est, par ce monde et dans ce monde qu'elle a tant contemplé sans jamais oser en être vraiment ?

Un texte poétique, intime et délicat qui ne cherche pas à idéaliser la vieillesse ni à masquer les souffrances du corps et les errances de l'âme. Avec beaucoup de pudeur, les mots nous permettent de suivre les pensées d'une femme sensible et perméable au monde. Ces mots nous disent aussi que tout est possible, à tout âge, aussi bien la vie que l'amour. Et c'est tellement beau...




 

jeudi 17 juin 2021

Canoës de Maylis de Kerangal

Éditions Verticales
★★★★☆

Chère Maylis,

Il faut que je vous confie un secret : vous savez, nous lecteurs, nous ne sommes pas comme les éditeurs, nous ne vous réclamons pas à cor et à cri un livre tous les deux/trois ans, nous savons patienter, nous ne sommes pas pressés… On peut même attendre cinq ans, dix ans s'il le faut (pas tellement plus parce qu'on est un peu vieux, hein…)

Je dis ça, parce qu'entre nous, cette nouvelle « Mustang » page 33 à 102, elle est vraiment très forte, elle m'a beaucoup touchée, moi qui, comme vous, suis de la même année que la Ford Mustang vert forêt, intérieur skaï vert amande. Je vous ai suivie le long des contreforts des Rocheuses, dans les prairies rose poussière, j'ai chiné dans le magasin de pierres « Colorado Magical Stones », j'ai senti le sol, les matières, j'ai touché les cendres, le grès, le schiste, le granit, j'aime la sensualité de ce qui compose la roche, la falaise, la montagne, moi aussi je peux nager en piscine en mer dans les lacs, partout, j'aime aussi partir d'un coup quand j'en ai ma claque et la poterie pourquoi pas, rien que pour faire comme elle dit, Ursula K.Le Guin, dans sa « théorie de la fiction-panier », j'adore ce qu'elle dit, Ursula K.Le Guin, et j'en ai un peu marre des récits de mecs poilus qui tuent (même si je peux aimer les mecs poilus qui tuent.) Je suis entrée à pieds joints dans votre « infra-fiction » secrète, je m'y suis vautrée. Moi, je suis toujours prête pour les « infra-fictions secrètes », je démarre vite, je me fais des films, je suis très très douée pour ça. Bref, j'ai marché, j'ai roulé, j'ai pris la poussière et l'odeur du gazoil. Je me suis débrouillée seule, moi aussi, et mes écarts se sont faits de plus en plus fréquents. Oui, je les ai aimées vos virées en Mustang et me perdre me va très bien. Vous voyez comme je l'ai habitée, cette nouvelle, comme je la sens encore vibrer en moi.

Mais, honnêtement, les autres autour, c'était pas la peine. Et ce truc du canoë, cette référence, ce soi-disant « écho » qui revient dans chaque nouvelle, on ne sait pas bien pourquoi. Bof.

Votre voix, je ne l'ai entendue clairement que dans « Mustang », le reste, il fallait peut-être le garder pour plus tard, pour un autre roman. Pour être sûre de ne pas risquer de brouiller la fréquence de « Mustang »...

Prenez votre temps, Maylis, on sera patients.

« Mustang » dans la tête et dans le corps, j'ai à manger pour tout l'été et pour l'hiver aussi. Mes rêves ont de quoi se nourrir, je vous en remercie.

Prenez votre temps, Maylis, n'écoutez pas votre éditeur. Faites-nous un bon gros roman, parlez-nous encore des dinosaures aux longs cils, des scanners temporo-mandibulaires et des macaques rhésus. Laissez tomber les canoës. Pas de rafistolage, de rapiéçage, de patchwork. On veut du blindé, du massif, du brut.

On veut du Maylis de Kerangal...   


 

jeudi 10 juin 2021

Manuwa Street de Sophie Bouillon

Éditions Premier Parallèle
★★★★★

Bon, je vais rester discrète sur la zone géographique où d'emblée je plaçais le Nigeria (je vous rappelle que j'ai eu Mme P. en espagnol en 4e/3e (voir post précédent) et M. L. (dit « Lacouille », paix à son âme) en hist/géo), bref, s'il n'y avait eu que moi, le Nigeria, placé où je le plaçais, n'aurait manqué ni d'eau, ni de terres agricoles et finalement, il ne s'en serait que mieux porté…

En attendant, là où il est, le Nigeria, c'est pas la joie : 200 millions d'habitants (la capitale, Lagos, 20 millions d'habitants, 120 000 de plus tous les ans), des ultra-pauvres et des ultra-riches, pas une goutte d'eau, pas grand-chose à manger, pas trop d'électricité, une production intensive de pétrole, une corruption impitoyable, des injustices et des inégalités sans limites, une pollution hors norme, d'énormes bidonvilles… Je vous laisse ajouter là-dessus une épidémie de COVID et le désastre s'installe…

Et pourtant, c'est dans ce pays que la journaliste Sophie Bouillon décide de s'installer en 2016 : elle devient directrice adjointe du bureau de l'AFP. Elle aime ce pays pauvre et vivant, désespérant et fou, où les gens s'abreuvent de musique et de bruit, de mer et de surf, de danses et de chants, où l'on sourit malgré l'adversité, où l'on naît poète, peintre, musicien ou chanteur…

Tandis qu'au début de l'épidémie tous ses collègues quittent le pays pour se réfugier là où le système de santé a des chances de tenir le coup devant le raz-de-marée qui s'annonce, Sophie Bouillon décide de rester et d'assister à un confinement qui va mettre à plat un système économique bien fragile et surtout, qui va empêcher les gens qui vivaient grâce aux petits boulots de rue de subvenir à leurs besoins.

« Manuwa Street » offre une véritable plongée au coeur du Nigeria, dans le monstre Lagos : on y est, on sent la folie et l'énergie de ce peuple avide de vivre, de s'enrichir, de tout réinventer, on respire la poussière et les gaz des pots d'échappements, on entend le bruit assourdissant de la rue, les cris, la musique, on partage le désespoir de ceux qui n'ont rien, qui ont tout perdu du jour au lendemain et qui finiront, dans un dernier sursaut, par se révolter.

C'est magnifique.

Moi je vous le dis, si mon prof d'hist/géo m'avait fait lire ça, à 14 ans, non seulement, j'aurais su situer ce pays incroyable sur une carte mais, me connaissant, chiante comme j'étais, j'aurais fait des pieds et des mains pour partir…  

                                                                   



 

mercredi 9 juin 2021

Faut pas rêver de Pascale Dietrich

Éditions Liana Levi
★★★★☆

Louise (j'ai toujours un peu de mal avec les prénoms à la mode dans les romans, surtout quand la copine s'appelle Jeanne, bref...) Louise a trouvé l'homme de sa vie : le mec gentil, sensible, attentif, dévoué, écolo et sage-femme. (On est bien dans une fiction ah ah!) Idéal, et surtout hyper rassurant quand on est enceinte… Elle a donc tout pour être heureuse sauf que son jules Carlos souffre de somniloquie. Cékoissa ? Eh bien, ça consiste à causer plus ou moins longtemps, la nuit de préférence, tandis que le conjoint essaie tant bien que mal de dormir. Le problème, c'est que le geste peut accompagner la parole : certains balancent leur table de chevet et la lampe qui va avec à la tronche de leur bien-aimé(ée) qui se réveille l'oeil bleu, la bouche en biais, le nez sanguinolent et une envie furieuse de foutre le camp.

Mais avec Carlos, le problème se complique encore un brin : comme il est d'origine andalouse, il parle en espagnol. Bon, ça, c'est limite, mais encore pardonnable. En revanche, la teneur de ses propos… comment dire… fait franchement peur : il jure de couper les couilles à un certain Gonzales, de lui écrabouiller sa petite tronche d'ordure de merde, de lui plastiquer sa Porsche de branleur et de balancer le tout dans le plus profond des ravins… Ce qui donne en espagnol (et de nuit, je vous jure, c'est effrayant) : TE VOY A CORTAR LAS PELOTAS, GONZALES, VOY A APLASTAR TU CARITA DE BASURA DE MIERDA… etc etc... (la tradal, c'est la mienne et mon espagnol date de l'époque antédiluvienne où Madame Paulsen sévissait au collège L.P de B….Y, Essonne.)

Étonnant pour ce doux-rêveur-poète-idéaliste-adepte-du-care-et-prêt-à-réparer-le-monde avec toute la générosité qui est la sienne.

Sans compter qu'en plus, il crie des noms de femmes qui ont étrangement disparu de la surface du globe et qui n'ont jamais été retrouvées. Évidemment, il ne se rend compte de rien, se réveille bien frais, dit ne connaître aucun Gonzales et aimerait qu'on arrête de le titiller sur le sujet…

Et si Louise avait épousé un horrible serial killer ? Et si Carlos était en réalité... Et je me tais parce qu'autrement… (ah, c'est horrible...)

Un petit thriller sympa et plein de rebondissements, qu'on lit d'une traite en mangeant du Milka.

Si vous allez traîner sur le site de l'Institut National d'Études Démographiques (ce que vous faites tous les jours, j'imagine), vous découvrirez que Pascale Dietrich, (l'autrice) est sociologue : elle s'intéresse notamment à la question du logement. Je dis ça en passant, parce que c'est quand même bon de savoir à qui on a affaire et surtout d'où on nous parle, hein ! Non mais... (et puis comme quoi tout mène à la littérature!)


 

mercredi 2 juin 2021

Lanzarote de Michel Houellebecq

Éditions Librio
★★★★★

En 1999, Michel Houellebecq part à Lanzarote, une île de l'archipel des Canaries. Il a le projet d'écrire et de filmer « l'humanité moyenne » à dos de chameau, sur les bords de la piscine, devant le buffet de desserts. Le film, je ne l'ai pas vu. En revanche, le livre, c'est du Houellebecq pur jus. Il est à 3 euros, en Librio, je vous le conseille.

Imaginant à l 'avance un réveillon raté, le narrateur se rend dans une agence de voyages. Le Sud marocain, lui propose-t-on. Un pays arabe… Pas très emballant... Il finit par opter pour Lanzarote, une île des Canaries où il n'y a rien à visiter.

Mais c'est pas cher, alors il y va. On y trouve quelques retraités anglo-saxons et « quelques fantomatiques touristes norvégiens » qui vont à Lanzarote « parce qu'ils sont déjà venus l'an dernier ». Les Anglais, c'est autre chose : ils ne sont pas « animés d'un vif appétit de découverte… Ils ne s'intéressent ni à l'architecture, ni aux paysages ni à quoi que ce soit. » Pour eux, Lanzarote, c'est le top du top. « L'Anglais se rend dans un lieu de vacances uniquement parce qu'il est certain d'y rencontrer d'autres Anglais. »

Là-bas, on peut photographier des cactus, certains ont la forme de couilles. C'est rigolo.

À Lanzarote, la roche volcanique produit d'impressionnantes fissures dans la terre. Ça aussi, les touristes aiment. Et puis, il y a les balades à dos de chameau.

Le contenu du minibar permet de passer une douce soirée. Deux Allemandes ouvertes à tout et un ex-flic belge tiendront compagnie au narrateur qui finalement ne s'ennuie pas tant que ça (surtout grâce aux Allemandes ouvertes à tout.)

Du Houellebecq pur jus donc.

Du petit lait.

Un auteur qui résiste à l'air du temps, aux conventions, aux clichés, aux modes débiles, aux systèmes, aux courants de pensée dominants, au politiquement correct simplement parce qu'il est désabusé, sans illusions et libre.

Je le vois comme le dernier écrivain romantique pour qui l'amour est peut-être la seule bouée de sauvetage, encore faut-il arriver à la choper si d'aventure elle se présentait.

Il me touche beaucoup.





  




 

dimanche 30 mai 2021

Jane, un meurtre/Une Partie Rouge de Maggie Nelson

Éditions du sous-sol
★★☆☆☆

La littérature américaine, à part Carver, Roth, Malamud et quelques autres, je ne suis pas fan : soit je n'en perçois pas vraiment la dimension littéraire, soit je trouve les personnages et les situations stéréotypés ou alors, je ne saisis pas bien l'intérêt du projet… Et c'est le cas ici, dans ce livre qui en réalité en contient deux : « Jane, un meurtre » (publié en 2005 aux EU) et « Une Partie Rouge » (2009).

Le point de départ de ces deux livres est l'assassinat de la tante de Maggie Nelson, Jane Mixer, en 1969, par un serial killer alors qu'elle était étudiante en droit et rentrait chez ses parents pour les vacances. Le premier livre rassemble des extraits du journal de Jane, des poèmes de l'autrice, des notes, des pensées, des lettres du fiancé, des échanges avec sa mère…

Question : Quel effet ce kaléidoscope est-il censé produire sur le lecteur? Et disons-le clairement : quel est le projet de l'autrice ? Eh bien, franchement, je n'en sais rien.

Évidemment, de ces documents émerge le portrait d'une jeune femme. Maggie Nelson a-t-elle voulu redonner vie à cette tante trop tôt disparue (et qu'elle n'a pas connue), a-t-elle souhaité lui rendre un dernier hommage ? Elle précise dans une courte introduction qu'elle « ne prétend pas à la précision factuelle dans la représentation des événements et des individus. » Pas de souci, je ne cours pas non plus après les précisions factuelles ; en revanche, savoir précisément de quoi on parle m'aiderait à comprendre le sens du projet d'écriture. J'émets quelques hypothèses, quelques pistes de réflexion possibles : Quelle est la vérité des êtres, des faits ? Le langage peut-il combler les silences, les non-dits, les oublis ? Peut-on s'autoriser à modifier le réel surtout lorsqu'il renvoie à un terrible drame? Doit-on casser la légende familiale pour tenter d'accéder à un portrait plus juste de Jane ? L'autrice cherche-t-elle à savoir qui était Jane pour tenter de cerner sa propre personnalité (à elle, l'autrice) ou pour mieux comprendre les membres de sa famille ? N'est-il pas nécessaire de témoigner sur l'horreur de ce que ces victimes de ce tueur en série ont vécu ? Ne doit-on pas dire sans cesse la violence qui est faite aux femmes ? Faut-il rappeler obstinément l'impossibilité pour celles-ci de déambuler la nuit librement ? J'ai le sentiment que certaines de ces pistes sont abordées mais que rien n'est vraiment analysé, creusé, approfondi. Alors, vous allez me dire qu'il s'agit un peu de tout ça. Peut-être. Certainement même. Dans ce cas, le livre ne tient pas la route. Il effleure une multitudes de sujets importants sans que jamais aucun ne soit abordé sérieusement, sans que jamais ne nous soit proposée une vraie réflexion. Je reste ainsi très frustrée avec un livre dont je ne sais que faire ni que dire sinon que l'écriture ne me touche pas particulièrement, que la « prose poétique » me semble dénuée d'intérêt… Enfin, le portrait qui émane de cette jeune est touchant, certes, mais sans plus. Dans l'émission de France Culture « Par les temps qui courent » du 30 mars 2021, l'autrice dit : « J'ai travaillé sur le livre « Jane, un meurtre » pendant des années, je ne savais pas trop ce que je faisais. » C'est précisément là que réside le problème...

Sur le revers de la couverture, l'éditeur écrit que l'autrice crée « une forme hybride et poétique qui impose une réalité brutale au silence pesant, la juge, la confronte et la fait plier par l'écriture. » « Forme hybride » (évidemment, les documents sont d'origines diverses et de genres très différents), « poétique » je ne vois pas en quoi, « réalité brutale » le contraire serait étonnant puisqu'on parle d'un meurtre sordide, « silence pesant » de la famille, j'ai plutôt eu l'impression qu'il était régulièrement question de Jane dans cette famille, « la juge » : la forme vibrante et poétique juge la réalité brutale ? Heu… qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? Je me perds là..., « la confronte » : la forme hybride et poétique confronte la réalité brutale mais à qui à quoi ?, « la forme hybride et poétique » fait plier par l'écriture le silence pesant… Mouais, pas convaincue par ce speech un peu fumeux...

Tête-bêche (mais oui il faut retourner le livre), passons au 2e volume : « Une Partie Rouge » : c'est la narration du procès, suite à la réouverture du dossier. Il est question aussi de l'histoire de la famille à laquelle s'ajoutent des éléments autobiographiques, des réflexions personnelles et un questionnement sur le pourquoi de ces violences faites aux femmes. À la limite, j'aime mieux ce livre, même si encore une fois je n'en vois pas vraiment l'intérêt, pour les mêmes raisons que tout à l'heure : une espèce de flou artistique concernant le but même du projet d'écriture, l'intention de l'entreprise, la nécessité même de l'oeuvre.

(Sachez quand même que Télérama aime passionnément, mais je ne peux pas vous dire pourquoi, l'article est réservé aux abonnés, ils disent aussi que Maggie Nelson est « une voix majeure de la non-fiction américaine »)

(Sachez aussi que Maggie Nelson a le vent très en poupe : sa pensée est influencée par Butler, Kosofsky, Myles, Winnicott, les maîtres à penser des universités américaines : elle s 'intéresse au féminisme, aux questions sur le genre -elle a un mari transgenre-, sur l'identité sexuelle etc etc. C'est très bien tout ça, hyper dans l'air du temps, mais, hélas, ça n'en fait pas pour autant une écrivaine, en France du moins !)


 

samedi 29 mai 2021

Toni tout court de Shane Haddad

Éditions P.O.L
★★★☆☆

J'aime jouer au jeu de l'éditeur : je m'empare d'un roman (un premier roman de préférence) et je me demande si je vais le publier. Je suis très sévère, ça ne rigole pas avec moi. Je suis une petite maison d'édition, je n'ai pas beaucoup d'argent, je ne peux pas prendre de risques. Alors, souvent, je dis NON. Tout sec, tout net. Ce qui est bien, c'est que je n'ai pas à me justifier puisque l'auteur que je refuse ne sait pas qu'il est refusé. Par moi. Et il s'en fout pas mal puisqu'il a été publié. Par un autre. Mais quand même, je lui prodigue quelques conseils, je lui parle, je le rassure même, je lui dis qu'un jour peut-être ou peut-être pas, on verra, je veux bien en relire un autre de lui ou d'elle.

Hier j'ai reçu « Toni tout court ». J'aime bien le titre. Tous ces o, tous ces t, ces trois mots. Le titre accroche, il pique, harponne. Et puis, c'est original comme prénom, Toni, pour une fille (en France, du moins.) Les gens aiment bien les trucs transgenres en ce moment. Bon, ce flux de conscience coule pas mal, je n'aurais pas parié sur l'alternance de la première et de la troisième personne, mais franchement, l'effet est top, comme si Toni était elle-même et une autre, elle et les autres, unique et polyphonique, seule et multiple. Le tout s'agence assez bien. Je note, je réfléchis, l'instant est grave. Et puis ce « mes cheveux mes cheveux » obsessionnel qui scande le texte, l'hystérise, l'agite, le convulse, c'est pas mal aussi ce truc, et les propos de sa mère qui lui reviennent continuellement, parce qu'on n'oublie jamais les mots de l'enfance... Des phrases qui claquent : « Je suis un temps mort » « Je suis un corps sans voix ». Ces temporalités qui se télescopent, le passé qui s'insinue dans le présent, qui redevient présent « Tout remonte d'une manière ou d'une autre, tout remonte ». Cette unité de temps. Je prends des notes, ce texte retient mon attention, c'est certain.

Pour autant. On n'a pas déjà vu un peu ça avec Sarraute et les autres? Est-ce qu'on n'est pas en train de creuser un énième sillon dans un énième champ intensivement exploité? C'est sûr, il y a du rythme, des phrases nominales, des infinitifs. C'est moderne. Il est question des corps, du sang, des seins, du vomi, du vrai vomi qui sort du corps et du vomi métaphorique. Dans l'air du temps, le vomi. Quand on n'est pas bien dans la littérature, on vomit. On n'est jamais très nuancé dans la littérature. Et puis, le rapport au beau-père (jamais terrible), à la mère (toujours compliqué). J'avoue que cette lecture m'ennuie un peu finalement. Mais bon, la dernière phrase est belle : « et sans doute, enfin, le corps devine. »

Je suis emmerdée.

Je publie ou pas ?

Incontestablement, on assiste à quelque chose. Une Toni qui, le jour de ses vingt ans, devient Toni, une femme. Et si on assistait aussi à la naissance d'une écrivaine, oui c'est peut-être ça. Certainement même.

Je parie, je prends, j'édite.


 

mardi 25 mai 2021

Le bonheur est au fond du couloir à gauche de J.M. Erre

Éditions Buchet-Chastel
★★★★★

Assailli d'injonctions contradictoires fondées sur des idéologies diverses et variées, l'homme moderne a bien du mal à être heureux. La preuve ? Savez-vous qu'il existe un « Rapport mondial du bonheur » établi très officiellement par l'ONU et que la France est très mal classée ! En effet, elle occupe la 32e place, bien après des pays où l'on vit sans confort, sans soins, sous le règne des armes à feu et des cartels de drogue et pas loin du seuil de pauvreté…

Bon, très bien tout ça, mais encore ?

Vous imaginerez facilement que, lorsqu'à ce malheur s'ajoute, en prime, la perte de l'être aimé, on peut parler de catastrophe et un plongeon dans le néant apparaît souvent comme une solution simple et salutaire.

Et c'est précisément ce qui arrive à Michel H. (son nom de famille ne comporte qu'une lettre et un point), grand lecteur de Houellebecq (son « humoriste préféré »), dépressif depuis la naissance, bipolaire, hypocondriaque, paranoïaque, souffrant de TOC, de tics et de trucs variés, bourré d'antidépresseurs et d'anxiolytiques, à mon humble avis souffrant aussi de TSA (troubles du spectre de l'autisme- mais ce n'est que mon avis) bref notre Michel H. va tout faire pour trouver le bonheur en attendant le retour de sa bien-aimée Bérénice rencontrée « dans un stage d'art-thérapie comportemental et cognitif orienté développement personnel ».

Hé hé le bonheur… Il est où ? Le chemin va être long… d'autant qu'il est semé d'embûches à travers, notamment, la personne de M. Patusse, un voisin bien pragmatique, qui viendra rappeler à notre anti-héros préféré qu'il faudrait bien que toutes ses conneries cessent un jour. Donc, pour être sûr de le trouver, ce foutu bonheur, il convient de tout essayer: tout y passe, chaque recette est étudiée de près. Heureusement, la page Internet du grand maître burkinabé Maladoudouséké promet pour 50 euros de faire en sorte que Béné revienne le jour même avant 19h47 (il propose aussi un rabais de 50 % pour la guérison du sida.) C'est en tombant sur un tas de livres de développement personnel que Michel va trouver des pistes : changer de slip régulièrement pour faire durer la flamme amoureuse, lire et appliquer les préceptes culinaires du « Bonheur par le régime tout artichaut », supprimer le gluten et le lactose (mais ça, vous vous en doutez), balancer le pot de Nutella, arrêter de manger des animaux, privilégier les aliments yin aux aliments yang, tenter le régime paléolithique... Je pense que vous avez compris que le bonheur passe d'abord par l'alimentation ! Après, il faut du sport, aider les autres, se réaliser dans sa profession, se lancer dans une grande cause ( là, le choix est vaste : climat/montée des populismes/migrants...), penser par soi-même, appartenir à un groupe qui dénonce les discriminations (oui, mais comment se sentir victime lorsqu'on est un mâle blanc ? « c'est la loose »)

Bien évidemment, il y a aussi Dieu, la foi, le chi gong, l'autohypnose, la marche méditative, le feng shui, le jeûne... etc etc. Bref, notre Michel va-t-il trouver la voie du bonheur ? SUSPENSE...

Un texte satirique VRAIMENT jouissif, bien grinçant, cynique, drôle et surtout tellement lucide et juste (à peine caricatural) sur les absurdités de notre monde contemporain… Franchement, j'ai trouvé ça excellent, hyper-pertinent, intelligent, avec des formules réjouissantes. Ça pique, ça fuse à chaque ligne, ça dézingue toutes les conneries d'épanouissement personnel et de bien-pensance débile.

Ouf, on respire… Comme ça fait du bien !

Et comme on se sent bien loin des feel-good crétins ! (en alexandrin Madame...)


 

mardi 18 mai 2021

Une Fêlure d'Emmanuel Régniez

Éditions Le Tripode
★★★★★

Les textes d'Emmanuel Régniez sont fascinants. Tous. Et je dis fascinants parce que l'on plonge dans un univers qui est le nôtre sans l'être vraiment. Les contours sont flous, les mots font peur. On voit trouble et l'on sent obscurément que derrière leur allure anodine, se dissimule le pire, le gouffre dans lequel on va plonger. Alors, on les lit lentement ces mots. Ils sont si beaux, tout est si beau. Tenez, dans ce dernier roman « Une fêlure », il a l'air tellement heureux ce petit garçon. Il est doux, gentil, ses parents l'aiment et le ciel est bleu. Le monde est parfait, bien lisse, satiné. On l'envie même cet enfant aux parents bienveillants qui ne se disputent jamais. Des parents qui lisent, qui font « bibliothèque commune », qui emmènent leur petit chéri tous les samedis à la librairie. Et il choisit ce qu'il veut, et les parents aussi achètent des livres et le soir, tandis qu'ils sont couchés, l'enfant entend ses parents parler et se dire : « Je te conseille celui-là » et la mère répond « Je te conseille celle-là ». Peut-être parle-t-elle d'une bande-dessinée. Le père conseillera au fils la lecture de Proust. Mais pour plus tard. Chaque chose en son temps. Il ne faut rien précipiter au risque de faire entrevoir à l'enfant chéri que la vie peut être autre chose. Plus tard. Il a bien le temps de se confronter au monde. Il vaut mieux qu'il reste dans son cocon de ouate, dans son petit nid de coton tout chaud, tout beau, tout calme. Si silencieux. Si paisible.

Et pourtant ce titre « Une fêlure ». Quelle fêlure ? Ce monde idéal, parfait, merveilleux peut-il se fissurer, se fracturer, s'ouvrir ? Non, n'est-ce pas, dites-moi que non…

Je vous invite à découvrir les œuvres d'Emmanuel Régniez (l'admirable « Notre Château », « MadameJules »), des petits récits dont l'atmosphère étrange et onirique vous enveloppe progressivement jusqu'à ce que soudain, leurré par des mots simples, doux, soyeux, vous compreniez que vous avez basculé dans le pire, l'insoutenable. Mais il n'est plus temps de vous relever. Vous y êtes. Et le texte hantera désormais votre esprit. Je vous aurai mis en garde… On n'entre pas impunément dans un texte d'Emmanuel Régniez… Vous êtres prévenu.


 

samedi 15 mai 2021

Jeune-Vieille de Paul Fournel

Éditions P.O.L
★★★★★

« Jeune-Vieille », pardon, Geneviève n'aime ni son nom (quatre « e » dans le même mot, faut le faire !) ni les sandwichs-pain-de-mie-Vache-qui-rit de sa mère, ni les histoires que raconte ladite confectionneuse de sandwichs-pain-de-mie-Vache-qui-rit, ni les années-collège lourdingues, ni les cours miteux de la fac...

Par contre elle aime les histoires qu'elle invente, son copain Gérard Gabert (notamment quand il mange ses spaghettis (p 15/16, un vrai délice… les pages, pas les spaghettis), le cinéma, se faire peloter dans le noir (comme elle est moche c'est mieux-c'est elle qui le dit pas moi), lire, lire, lire et surtout écrire, écrire, écrire (mais c'est pas un métier, dit sa mère) et aussi, si possible, se faire éditer (mais ça tu rêves ma fille, tu rêves!)… Ce qui signifie évidemment trouver un éditeur...

Bref, il serait bien dommage que vous ne rencontriez pas Geneviève parce que quand même Geneviève va finir par trouver un éditeur, vous savez, ceux d'avant, qui connaissaient un peu la littérature, l'aimaient beaucoup, ne publiaient pas tout et n'importe quoi, pour le fric… Et elle va le trouver son éditeur, mais mais mais…

Bref bis, parce qu'il n'y a pas que Geneviève dans la vie, il y a Robert Dubois, l'éditeur (LE VRAI). Je l'adore ce Robert Dubois : non seulement il aime la littérature mais en plus, il sait ce qui est bon (à manger). Je l'aime VRAIMENT beaucoup, Robert Dubois, et je me demande bien pourquoi j'en n'ai pas rencontré un comme ça dans la vie, un Robert Dubois ; vous me direz, je l'ai déjà rencontré en littérature, c'est mieux que rien, hein !

Et puis, il y a Gabert. J'aime bien Gabert aussi. Parce qu'il n'est pas comme les autres et parce qu'il s'en fout de ne pas être comme les autres. C'est un VRAI lui aussi.

Bref ter, et pour aller vite fait à l'essentiel, ce livre, c'est un cadeau. On y rencontre trois personnages auxquels on va penser longtemps, très longtemps. Et c'est bien.

Et puis, on apprend plein de choses sur le milieu de l'édition, des choses tristes dont on se doutait un peu...

Mais il y a Geneviève, Robert Dubois et Gabert...

QUOI ? MAIS VOUS ATTENDEZ QUOI POUR ALLER À LEUR RENCONTRE ???? QUE LES 658 ROMANS DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE DE SEPTEMBRE 2021, TEL UN ÉNORME RAZ-DE-MARÉE, RECOUVRENT CES SI BEAUX PERSONNAGES QUI TERMINERONT DANS LES OUBLIETTES DES OUBLIETTES ?????

G-E-N-E-V-I-È-V-E-R-O-B-E-R-T-D-U-B-O-I-S-E-TG-A-B-E-R-T

(parce que quand même il eût été dommage que vous ne rencontrassiez pas ces trois-là...)

(autrement, le titre du roman c'est « Jeune-Vieille », c'est ça qu'il faut dire à votre libraire hein,

« J-E-U-N-E-V-I-E-I-L-L-E »)