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mercredi 24 novembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes Mohamed Mbougar Sarr

 

Éditions Philippe Rey
★★★★★

 Quel livre étonnant que le Goncourt 2021 ! On plonge littéralement dans une œuvre foisonnante, polyphonique, protéiforme, aux registres multiples, une toile d’araignée labyrinthique aux pouvoirs hypnotiques de laquelle je vais tenter de m’extraire en me servant de la dédicace comme d’un fil d’Ariane, seule façon d’échapper à son sortilège et d’en percer le mystère ...

« Pour Yambo Ouologuem »… Une petite recherche sur Google m’apprend que cet homme est un écrivain d’origine Malienne qui a reçu en 1968 le Prix Renaudot pour Le devoir de violence.

Très vite, il fut accusé de plagiat. Discrédité, il retourna au Mali en 1970, devint marabout et se fit oublier... à tel point qu’on le déclara mort dix ans avant son décès !

Est-il le fameux T.C. Elimane, l’auteur de l’oeuvre mythique écrite en 1938 : « Le Labyrinthe de l’inhumain » au coeur du roman de Mbougar Sarr ? En tout cas, il en fut certainement le modèle.

Et c’est bien la première chose qui fascine dans ce Goncourt, à savoir la façon dont l’auteur fait de cet homme magnétique un mystère, une énigme, une ombre.

En effet, T.C. Elimane est la quête centrale de l’oeuvre : tout converge vers son absence, son effacement, sa disparition.

Qui est-il ? Où est-il ?

Tous s’interrogent. Tous émettent des hypothèses. Il est au coeur du dispositif narratif : les voix que l’on entend se confient, racontent, témoignent, révèlent, confessent... Il a été vu ici, là, mais était-ce bien lui ? Personne ne sait. Sa trace s’est effacée. Où se cache l’écrivain de génie ? L’envoûtant T.C. Eliman ? Pourquoi a-t-il disparu ? Pourquoi se cache-t-il ? Est-ce parce qu’on l’a accusé de plagiat ? Est-ce parce qu’il a jugé que son œuvre n’avait pas été bien comprise ?

En 2018, 80 ans plus tard, un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye lit « Le labyrinthe de l’inhumain.» Fasciné par ce roman, il part en quête de cet écrivain fantôme, interroge, écoute…

Les témoignages se croisent, les pièces du puzzle tentent de coïncider. Mais les propos recueillis sont fragmentaires, faux, imaginaires, empreints de la plus grande passion ou de la plus terrible colère. Et les gens, bavards, causent des nuits entières jusqu’à l’aube, imaginent, affabulent. On ne saura pas. Ils font chacun, par leur discours, œuvre de littérature, créent le mythe.

Parfois, il faut bien le dire, on ne sait plus qui parle. Les mots tiennent tout seuls, tourbillons, vertige, ivresse, la logorrhée se fait personnage, elle prend corps, elle a toutes les formes, tous les aspects. Sur la pointe des pieds, elle va chercher le mot rare, joue l’érudition, tout en plongeant volontiers dans la fange avec l’emploi de termes familiers ou vulgaires.

La langue est celle du griot, l’artisan du verbe, l’éveilleur de conscience, la voix des esprits, qui ne s’arrête jamais de conter… Elle saoule, enivre, sature, nourrit. Elle produit le vertige, le ravissement, le saisissement. Elle vous pompe, vous vide. Elle ne s’arrête jamais. Le livre fermé, vous l’entendez encore.

À la fin, vous n’êtes plus rien comme si vous sortiez d’un songe.

Il vous faut pourtant retourner au rivage, quitter l’envoûtement, vous défaire du charme. Reprendre pied, dans la vie réelle. Pas simple.

Je me suis laissé porter, je n’ai pas toujours cherché d’où venaient les voix. J’ai plutôt tenté de comprendre ce qu’elles disaient : elles m’ont parlé de littérature africaine et de sa réception en France, elles m’ont hurlé le désespoir de ceux qui ont le sentiment de n’être pas lus correctement, de n’être pas compris, elles se sont fâchées très fort au sujet de ces livres dépourvus d’écriture, de style et qu’on appelle malgré tout « œuvres littéraires ». Elle m’ont dit aussi que certains écrivains noirs s’étaient perdus à vouloir enfiler des costumes d’hommes blancs, en cherchant à tout prix à être reconnus dans les cénacles européens. Inutile complaisance...

Certains sont partis pour cela, ils ont quitté leur mère, comme Perceval, sans se retourner.

Et l’on sait où cela mène...

Ils ont abandonné père et terre, ont erré, comme on erre quand on veut conquérir un Occident que l’on imagine accueillant et souverain. Aveuglés par leur désir de reconnaissance, leur grande naïveté et leur jeunesse, ces jeunes écrivains noirs ont été incapables d’entrevoir qu’ils resteraient à jamais des étrangers et que si un jour acceptation il y avait, elle ne serait que passagère et au fond, illusoire.

Et puis, rejetés car au fond incompris, seuls à jamais, ces écrivains à l’écriture unique, singulière, inouïe, insolente et libre ont renoncé, sont revenus au pays pour se réfugier dans le silence et mourir.

Doit-on absolument répondre à la vocation de la littérature et ce, à n’importe quel prix ? Pourquoi, pour qui et de quel lieu écrit-on, dans le fond, quand on écrit ? Pour chercher la gloire en Occident ? Écrit-on du lieu où l’on est ou du lieu où l’on a vécu son enfance ? Et avec quelle écriture est-ce possible, quelle voix ? Celle du pays où l’on vit ou celle du pays d’où l’on vient ? Finalement, la seule terre d’accueil de ces écrivains africains n’est-elle pas la littérature, seul lieu de refuge, seul endroit où aller, où garder quelques traces du pays natal ?

Peut-être, la voix de Sarr donne-t-elle quelques éléments de réponse ici... Ne dit-elle pas que si l’on veut partir, il faut surtout ne rien renier, refuser la moindre concession, ne pas chercher à être un autre, ne jamais détourner la tête au risque d’oublier son passé, ses racines ?

Seule façon d’être vrai et honnête.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront », écrit R. Char dans « Rougeur des matinaux ».

Le temps est arrivé où c’est enfin possible.

Puisse-t-il durer, ce temps-là …




dimanche 14 novembre 2021

Changer: méthode d'Édouard Louis


Éditions Seuil
★★★★★

 Édouard Louis est ce que l’on appelle communément un « transfuge de classe » : né dans une famille très pauvre du nord de la France, il parvient à s’extraire de son milieu grâce à l’école. En effet, pour suivre une option théâtre qui n’est pas enseignée dans le lycée le plus proche de son domicile, il doit quitter la maison et devenir pensionnaire, ce qui l’a « sauvé », serais-je tentée d’écrire. Il rencontre alors Elena, une jeune fille de bonne famille qui lui fait découvrir la façon dont on vit chez les bourgeois. Il s’imprégnera de tous les mots qu’elle prononce, imitera ses moindres gestes, retiendra le plus petit conseil. Avide de s’éloigner de ce milieu dans lequel il ne se reconnaît pas, il amorce une métamorphose acharnée et volontaire qu’il poursuivra longtemps jusqu’à l’ultime perfection. Tout son être sera ainsi soumis à une révision : il lui faudra mesurer ses gestes, se tenir correctement à table, parler moins et moins fort, manger mieux, plus léger, plus sain, s’habiller, marcher, rire autrement… Le corps aussi devra passer à la moulinette de l’embourgeoisement : les dents d’abord qui devront être alignées, les cheveux dont il faudra redessiner l’implantation… Quant à l’esprit, autant dire que tout est à construire : il faut avaler Derrida et tous les autres, forcer si ça ne rentre pas, mettre le paquet, lire et relire, inlassablement… Le concours de l’ENS réussi, on entre alors dans la cour des Grands. On a les codes, le pass, le sésame ouvre-toi…

Comme l’indique le titre, le changement est méthodique, systématique, organisé, discipliné, minutieux, volontaire, obstiné. Un travail de chaque instant.

Jusqu’au nom. Eddy Bellegueule n’est plus. Vive Édouard Louis.

« Changer : méthode » est un récit fascinant et terrible. Fascinant parce qu’il montre à quel point nous ne sommes que constructions, produits de notre milieu, de là où l’on vient. Terrible parce que finalement, on a beau tout changer, devenir un autre, s’éloigner le plus possible de notre point de départ, il semble que quelque chose (des racines peut-être ?) nous retienne à jamais prisonniers de nos origines…

Un texte essentiel, extrêmement fort et très touchant : le portrait d’un homme qui mesure l’écart entre ce qu’il était et ce qu’il est devenu : un étranger à lui-même et dans le fond, un être malheureux.


 

samedi 30 octobre 2021

Chevreuse de Patrick Modiano

★★★★★
Édition Gallimard

J'ai fait une énorme bêtise, une grosse bourde, un impair irréparable…

J'ai terminé « Chevreuse » il y a cinq jours et là, maintenant, au moment de commencer ma chronique, je me rends compte que j'ai complètement oublié le sujet du livre. Et quand je dis « complètement », ce n'est pas un effet de style, ni une posture modianesque !

Pas grave, me direz-vous, et vous aurez sans doute raison. On s'en moque totalement du sujet. Ce qui compte, c'est l'atmosphère. Et dans ce 44e roman, franchement, on est servi ! J'ai lu je ne sais où que dans sa jeunesse Modiano avait été un éthéromane assidu. Je ne sais pas si ceci a à voir avec cela (attention, je plaisante, hein, j'adore Modiano, j'ai moi-même la tête comme une passoire sans jamais avoir rien consommé - enfin, pas grand-chose...), mais franchement, dans ce dernier roman, son personnage (dont j'ai oublié le nom) semble atteint d'un Alzheimer +++ qui frise quasiment la parodie, un délice!

Il erre comme un somnambule dans les rues parisiennes, se demande « jusqu'à quelle limite on peut rêver sa vie », oublie le nom des gens, les confond, compose des numéros de téléphone à la « Auteuil 15.28 » au lieu des sept chiffres attendus (se désole d'ailleurs de la disparition de l'indicatif des anciens numéros qui permettait de savoir dans quel quartier on appelait « et cela facilitait les recherches »). Dans son esprit, les événements se superposent, les lieux se mélangent ou disparaissent de l'espace, voire des cartes : « tous les points de repère s'étaient effacés avec le temps, de sorte que ces deux événements, vus de si loin, lui paraissaient simultanés, et même finissaient par se mêler l'un à l'autre, comme deux photos différentes que l'on aurait brouillées par un processus de surimpression. » Le passé revient sous forme d'éclats épars et opaques : « un détail en ramenait parfois d'autres dans sa mémoire, agglutinés au premier, comme le courant ramène des paquets d'algues en décomposition», les noms propres ont encore quelques résonances familières et lointaines, « il ne comprenait pas qui étaient exactement ces gens, et les explications de Camille manquaient de précision », les pages des agendas restent blanches, on peut téléphoner aux renseignements quand on ne sait pas, quand on ne sait plus... Les sensations sont-elles celles d'autrefois ou d'aujourd'hui ? Difficile de savoir : « Il se demandait s'il avait bien dit sur le moment : « Je n'ai jamais vu un printemps aussi beau à Paris », ou si ce n'était pas plutôt le souvenir de ce printemps-là qui lui faisait écrire ces mots aujourd'hui, cinquante ans après. Il y avait de fortes probabilités qu'il n'ait rien dit du tout. » La mémoire semble définitivement perdue, l'enfance s'estompe tout à fait : l'on atteint un degré supplémentaire dans l'oubli et la nostalgie s'empare des lieux, des êtres et des choses… Même la lumière n'a plus la même intensité…

C'est très beau, très triste aussi…

« À cette époque, il n'avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu'il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s'était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu'après tant d'années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui. »

Cette musique, je ne m'en lasserai jamais...


 

vendredi 29 octobre 2021

Le Voyage dans l'Est de Christine Angot

Éditions Flammarion
★★★★★

Dans un premier temps, je me suis dit que j'allais relire une fois de plus le même livre.

L'inceste, les viols du père.

Si je comprenais bien pourquoi il était impossible à l'autrice de parler d'autre chose, (« Quand vous écrivez, c'est toujours parce que vous pensez qu'il y a quelque chose qui n'est pas compris » dit-elle dans une interview récente), pour autant j'y allais un peu à contrecoeur. Je pensais bien naïvement que tout pouvait être dit, un jour, sur ce sujet. Mais j'ai senti très vite que le projet n'était plus tout à fait le même, l'angle d'attaque différait, l'approche était tout autre. Je me trouvais face à une tentative de reconstitution, à une volonté viscérale de retrouver l'ordre des choses, les mots précis, les lieux exacts, les gestes réels. Pour mieux comprendre, mieux analyser, mieux cerner. Pour que tous les événements soient sus, que rien ne glisse dans l'oubli, que rien ne risque l'effacement, l'omission, le pardon.

Les faits sont là, rappelés, restitués, redits, inlassablement : une rencontre tardive, à l'âge de treize ans, avec un père fascinant : traducteur auprès des institutions européennes, il est riche, beau, élégant, c'est un intellectuel qui parle trente langues, lit les journaux. Il sait tout, a un avis sur tout. Christine n'est rien. Sa mère n'a pas fait d'études et n'a pas beaucoup d'argent. Elle le dit à sa fille : tu tiens de lui. Et elle s'en rend compte très vite, la fille, qu'elle est comme son père, qu'ils se ressemblent. « Nous sommes proches, semblables, identiques quelquefois. » Elle l'a rencontré tard et ne veut pas le perdre une seconde fois. Risquer de vivre un second abandon : surtout pas. Dire non, ce serait prendre le risque de le décevoir, de l'attrister. Et s'il ne revenait pas ?

Le père va donc profiter de son pouvoir en exerçant pleinement sa domination. Faire « ça » avec elle, sa fille, n'est-ce pas l'exclure en tant que telle ?

Christine Angot reprend les faits, elle veut savoir, elle veut dire, encore et encore, parce qu'il manque quelques pièces au puzzle. Dire, c'est refuser de se soumettre. C'est dans l'espace de la parole, le lieu même de la littérature qu'elle pourra s'échapper, s'autoriser un espace de liberté.

Elle reprend contact avec son ancien conjoint, l'interroge. Elle se remémore ce jour où elle a voulu déposer plainte ; ce jour où on lui a dit que l'affaire se conclurait certainement par un non-lieu. Elle se souvient que ces mots « non-lieu », pour elle, n'étaient pas possibles. Elle ne pouvait pas risquer de recevoir cette réponse de la société. À l'époque, il lui aurait fallu des témoins, elle n'en avait pas. Elle a donc renoncé. Elle n'a pas pensé que cet ancien conjoint, Claude, savait : il avait entendu le père et la fille, il aurait pu parler. Pourquoi n'y a-t-elle pas pensé ? Pourquoi n'ont-ils pas pensé, tous les deux, à dire ? Sa mère aussi savait. Tout le monde savait et s'était tu dans une forme de collaboration silencieuse et passive.

Le père, dans toute son insupportable arrogance, son odieux despotisme, son orgueil démesuré lui avait conseillé de raconter : « Tu devrais écrire sur ce que tu as vécu avec moi… C'est intéressant. C'est une expérience que tout le monde ne vit pas. » Mais attendez, il va encore plus loin ce père : faisant preuve de la plus totale indécence, il lui donne des conseils de style, d'écriture : « Il faudrait que le lecteur s'interroge, qu'il se demande s'il est dans le rêve, dans la réalité, que ce soit un peu incertain, un peu à la manière de Robbe-Grillet. Tu as lu son dernier roman, « Djinn »? »

C'eût été bien commode, ce flou artistique ! Il s'agit bien plutôt maintenant de ne rien oublier, de dire, dans une langue personnelle , claire, nette, crue, une réalité violente, brutale, sordide.

La littérature comme seul espace de résistance, de lutte, comme seul lieu où vivre, où rester en vie…

Fort, très très fort.


 

mardi 26 octobre 2021

Hors gel d'Emmanuelle Salasc

★★★★★
Éditions P.O.L

Si l'on devait résumer le livre d'Emmanuelle Salasc par une figure de style, ce serait l'énumération. Oui, l'énumération de ce qui n'est plus, de ce qui est interdit, coupable, hors-la-loi. Nous sommes en 2056 et il a fallu prendre des mesures drastiques pour protéger la terre contre la folie des hommes. Parfait, me direz-vous, il était temps. De toute façon, avions-nous le choix ? Non, certainement. En tout cas, rien n'est plus possible, rien n'est plus permis. Terminée la rigolade. Une nouvelle dictature s'est imposée : l'écologie. Limite si l'on ne s'excuserait pas de vivre. Une écologie radicale qui a imposé une « morale environnementale ». Oubliez les libertés individuelles. Un bain de trop et t'es mort. Tout est réglementé. Le capitalisme a su s'emparer du mouvement, le faire sien. La belle aubaine ! Même la montagne où vit la narratrice est surveillée de près : si tu te baisses pour cueillir ou ramasser quoi que ce soit, l'amende qui te tombe dessus te calme à jamais. Big brother is watching you. « Quelle fleur, quel oisillon, quelle coquille ébréchée, quelle racine, quel rongeur, quel nid, quel vol, quel pétale, quel sabot, quel prédateur, quel regard, quelle proie, quelle brise, quel camouflage, quel souffle, quel foehn, quelle plume tombée, quel flocon, quelle pluie, quelle fonte, quelle sente, quel sentiment, quelle écorce, quel murmure, quel dérapage, quelle pierre, quel hurlement se dérobe à la surveillance, aux prévisions, à la collecte des données. »

Et puis, il y a ce glacier qui risque à tout moment de céder, emportant les gens, les bêtes, les maisons… Un danger constant, une épée de Damoclès qui pèse sur les habitants en contrebas. Un accident a déjà eu lieu, autrefois. Et ça pourrait bien se reproduire. Alors, quand l'alarme sonne, il faut tout quitter et rejoindre les points de rassemblement. « Hors gel » est l'histoire de cette montagne « qui dévisse », où tout glisse, tout dérape, tout dévale. La fonte du permafrost produit des érosions, des écroulements, des avalanches. Alors, on tente de reprendre le contrôle, de maîtriser : on encadre, on inspecte, on vérifie, on calcule, on sonde, on quadrille.

Et franchement, si c'est nécessaire, ça ne rend pas heureux.

Mais « Hors gel » raconte aussi une autre histoire, une autre menace, un autre danger qui risque à tout moment d'exploser et de détruire toute la famille : Clémence, la sœur jumelle de la narratrice, Lucie. Elle est l'insoumise, la rebelle, la terreur, la folle, celle qui part, se drogue, se prostitue même peut-être, celle que l'on tente de protéger, celle à cause de qui Lucie n'a jamais vraiment vécu. « L'enfant que je portais alors, l'enfant que je porte à vie, c'est la peur, c'est ma sœur. » Les deux sœurs ont cinquante ans maintenant, Clémence est revenue après trente ans d'absence et l'alarme qui retentit n'est peut-être pas un simple entraînement...

« Hors gel » est un texte puissant, bien noir, à la fois dystopie écologique (avec une vraie dimension scientifique) et thriller familial. Tout s'effondre, se rompt, s'écroule et ce qui survit ne semble pas en avoir envie. On peut tenter de tout maîtriser, les hommes (en les enfermant, en les enchaînant, en les fichant), la nature (en la contrôlant, en la surveillant, en la neutralisant ) mais le risque, le vrai risque peut-être, c'est de perdre la joie, la lumière, l'enchantement.

Et la poésie aussi…  


 

mercredi 6 octobre 2021

Feu de Marie Pourchet

Édition Fayard
★☆☆☆☆

Personne n'aurait parlé de ce livre-là, tout se serait bien passé.

J'aurais lu les trente premières pages, refermé le bouquin et je l'aurais revendu.

Acheté vingt balles, repris cinq, perte sèche.

Pas de chronique, évidemment. Basta.

Au lieu de ça, je l'ai terminé. Mais quelle était cette œuvre du siècle, portée aux nues, encensée par tous, le Houellebecq féminin disait-on ? D'aucuns criaient au génie, à la merveille, au chef-d'oeuvre. S'ensuivait généralement une avalanche de louanges sur l'écriture (ciselée, vive, etc etc)… Nulle part la passion amoureuse n'avait été évoquée avec autant de puissance, d'intensité. C'était fou, « Feu ». Un prodige.

Il fallait donc le terminer.

Le problème, c'est que dès le début, je n'ai rien compris. Je ne savais pas qui parlait, ni à qui, ni de quoi. Alors, évidemment, ça n'aide pas. Le pire étant les passages qui ont lieu dans une banque. Là, c'est d'un chiant absolu, la traversée du désert (un chapitre sur deux presque.)

Bon, j'ai quand même compris qu'une femme Laure (prof de fac, évidemment, elle connaît par coeur Jürgen Habermas - putain la sociologie, ça commence à me gaver ferme!) donc cette Laure aime le gars qui bosse dans la banque. Alors là, pourquoi elle l'aime, j'avoue que j'ai un peu de mal à comprendre : il est moche, maigre, maladif mais surtout très très con, pas sympa et en plus, le seul être qu'il aime, c'est son chien. Bon, c'est sûr, elle, elle fait pas beaucoup plus finaude malgré ses références à Habermas. Donc, elle l'aime, mais franchement, si c'est ça la passion ! Il est bien tiédasse ce feu! Lui, à vrai dire, on comprend pas bien ce qu'il veut, s'il veut ou pas, il hésite (il est minable et pour autant n'a rien de houellebecquien, je vous rassure, non, minable, c'est tout.) On ne ressent aucune empathie pour ce gars (ni pour l'autre gourde d'ailleurs) dont on se fout complètement parce qu'on n'y croit pas une seule seconde à ces deux marionnettes … Plus qu'à deux personnages, Laure et Clément ressemblent à deux concepts fantomatiques, au service d'une vague réflexion sociologique qui n'aboutit qu'à une fin grotesque.

Passons…

Ah si, j'oubliais, elle a une fille, cette Laure, enfin, une ado improbable au langage caricatural qui parle d' « Andromaque » comme aucun ado ne parle en réalité ! (et d'ailleurs, quel ado parle d'Andromaque ?) Franchement, j'avais l'impression de lire un chapitre des « Bolloss des belles-lettres »...

Quant à l'écriture… Une posture, une imposture ? Si on en est là… (entre nous, qu'est-ce que notre époque manque d'ambition quand même!)

Au fait, je vous ai dit que le chien du gars, il s'appelle Papa. Comme c'est rigolo.

Mouais...


 

samedi 2 octobre 2021

L'éternel fiancé d'Agnès Desarthe

Éditions de l'Olivier
★★★★★

Ça arrive une fois tous les cinq ans, tous les dix ans, parfois ça n'arrive jamais : l'impression d'être complètement en phase avec un texte, d'en saisir toutes les nuances, toutes les allusions, de se sentir absolument sur la même longueur d'onde, d'avoir fait soi-même l'expérience de ce qui est dit. Alors, un phénomène étrange a lieu, une espèce de stupéfaction teintée d'émerveillement, d'exultation et en même temps, l'émotion est telle que l'on achève la lecture à la fois empli des mots de l'autre et comme vidé de soi-même…

Singulière expérience que j'ai bien du mal à formuler en réalité...

Quoi qu'il en soit, on s'en trouve soudain réduit au silence. D'abord les mots ne viennent pas. C'est bien normal, on vient de les lire. Et l'on n'a plus qu'à se taire maintenant que tout est dit. Et puis, parler de l'oeuvre revient tellement à parler de soi que cela paraît presque impudique.

Que vais-je vous dire alors ? Par quoi commencer ? Où se cacher pour n'être pas trouvée, pas découverte, pas trahie ?

« L'éternel fiancé » commence par une déclaration d'amour : « Je t'aime parce que tu as les yeux ronds » avoue le petit Étienne à la narratrice enfant. Elle refuse ces mots. Qu'il se les garde ! Il est si laid, lui, avec ses cheveux de travers…

Et le temps passe. Les années collège, le lycée. Et Étienne que l'on recroise, qui est devenu très beau et qui a déclaré sa flamme à une autre. Étienne est pris. Pas son frère. Alors pourquoi pas son frère ? Il ressemble certainement un peu à Étienne, le frère… Peut-être pourra-t-on ainsi se rapprocher de celui qu'on a renoncé à ne plus aimer… Et la vie continue, le mariage, les enfants. Et un jour, tiens, bonjour Étienne, qu'est-ce que tu deviens ? Trente ans ont passé, on vacille, il parle, longtemps, on l'écoute raconter des choses terribles, extraordinaires et l'on se dit qu'elle est bien banale cette vie qui est la nôtre à côté de l'autre, la merveilleuse, la passionnante et folle de celui que l'on n'a jamais oublié. Que faire de mieux que de se projeter dans cette autre vie, s'absenter de soi, être double, se perdre encore un peu plus… Il y a des blancs ? Qu'à cela ne tienne… Comme une romancière, on va remplir les vides, les creux, inventer ce que l'on ne sait pas de l'autre, se créer un autre monde, une deuxième existence virtuelle, se projeter ailleurs, vivre par procuration. On y arrive bien, on est très forte dans ce domaine, c'est un peu notre spécialité de créer, d'imaginer.

« Je ne dis rien de la sensation de plus en plus présente d'avoir une double vie. Celle qui m'appartient et dans laquelle je me déplace sans joie, et l'autre dont je ne fais pas partie et qui, néanmoins, me passionne. Une vie à laquelle je ne peux rien retrancher ni ajouter, que je ne puis ni améliorer ni empirer, dont les personnages ne pensent rien de moi, dans laquelle il n'y a aucun enjeu ni aucun risque. Cette autre vie qui m'aspire et ne sera jamais ratée ni accomplie. »

Réflexion mélancolique sur le temps qui passe, sur ce qui a eu lieu ou pas, « L'éternel fiancé » m'apparaît aussi comme une métaphore de la littérature dans le sens où celle-ci, par le pouvoir des mots, de la fiction, permet d'accéder à des vies qui ne sont pas les nôtres, de les investir, de s'y voir vivre. Pourquoi se limiter à être soi quand on peut être un autre ?

« Être soi, quelle solution décevante, un résultat piteux, surtout lorsqu'on le compare à la beauté de l'équation que pose toute existence. »

La littérature pour aider à supporter…

La littérature, peut-être, pour trouver le courage…

« Le courage, me dis-je, le courage qu'il faut à chacun pour accomplir cette expérience brève et dénuée de signification, sans la possibilité de reprendre pour corriger, de faire mieux ou autrement. Le courage qu'il faut pour supporter qu'il ne reste rien. »


 

lundi 27 septembre 2021

Les occasions manquées de Lucy Fricke

Éditions Le Quartanier
★★★★★

Une belle histoire de pères et de filles…

Kurt, qui souffre d'un cancer en phase terminale, veut qu'on le conduise en Suisse dans une clinique où on aide les gens à mourir. Martha, sa fille, n'y tient pas : 1) il ne s'est pas particulièrement occupé d'elle pendant sa vie, elle ne voit pas pourquoi elle se taperait le sale boulot au moment de sa mort, 2) elle conduit très mal, mais vraiment très mal, 3) elle a ses problèmes à elle et ça lui suffit. Elle a alors l'idée géniale de demander à sa meilleure amie Betty de prendre le volant. Celle-ci accepte mais elle poursuivra ensuite son périple vers l'Italie où elle veut retrouver la tombe de son beau-père qui a disparu du jour au lendemain sans donner de nouvelles...

Et c'est parti pour un road-trip plein d'imprévus… Tandis que Kurt tousse à s'en faire exploser les poumons et urine dans le vieux tacot qu'il a imposé aux filles (oui, sa voiture, c'est sa vie!), Martha, en mal d'enfant et sortant à peine d'une très lourde dépression, fume, pleure, jette un coup d'oeil sur son père, repleure, refume, vomit, s'interroge sur l'existence et dort. Quant à Betty, elle pense à son passé, tente de faire le point, fume, boit, discute avec Martha, s'inquiète des ronflements tonitruants du père et conduit la voiture du mieux qu'elle peut...

Bref, ils vont tous très mal : les filles se demandent ce qu'elles ont fait des quatre décennies qu'elles viennent de traverser tandis qu'à l'arrière du tacot, le père se meurt ...

Je vous le dis tout de suite, la balade, vous la faites avec les filles, vous y êtes, vous partagez leur côté désabusé, leur terrible désenchantement, leur profonde mélancolie et leur désespoir sans fond. Elles ont perdu leurs illusions, ne croient plus en rien et ne cherchent en aucun cas à faire semblant. Et on les aime, ces filles, parce qu'elles sont vivantes, sensibles, fragiles et tellement lucides dans leurs analyses de ce qu'elles sont et de l'époque qu'elles traversent (la nôtre!)

Pas difficile de s'identifier à elles !!!

Oui, c'est triste (et très très drôle aussi, plein d'humour piquant et bien cynique!), oui c'est plein de nostalgie, oui, on a le seum de se dire que finalement, on est un peu comme elles… et il y a tant d'humanité, d'amour, d'émotions là-dedans qu'on a juste envie de les serrer très fort dans nos bras...

Un beau texte et des personnages très attachants. Un coup de coeur !


 

mardi 21 septembre 2021

Pas dormir de Marie Darrieussecq

★★★★★

Vous n'allez pas le croire mais « Pas dormir » m'a sauvé la vie ! Grâce à « Pas dormir », j'ai dormi !

En effet, découvrir que la moitié des habitants de la planète tourne en rond la nuit m'a soulagée. Waouh, je ne suis pas la seule folle à rester éveillée, consciente, agitée, active, hyperactive, non ; demain matin (parce que c'est surtout le matin que ça pique et en début d'après-midi… hummm, les débuts d'après-midi à l'heure de la sieste qu'on ne peut pas faire parce qu'on BOSSE!!!), je ne serai pas la seule complètement épuisée, abattue, exténuée, complètement claquée ! Paraît-il que nous sommes un sacré paquet à refuser le sommeil ou à y goûter trois quatre heures grand maximum… Eh bien, depuis que je sais cela, je me sens moins seule. Je pense aux autres, à mes pairs de veille, à mes confrères d'insomnie, à mes camarades d'agrypnie, je panique moins dans la nuit noire ou pire quand le jour commence à pointer, que le réveil va bientôt sonner et l'interminable journée commencer…

Rien que pour ça, j'ai aimé « Pas dormir. »

Un vrai feel good pour moi !

Marie Darrieussecq ne dort qu' à coup de somnifères : elle a la collec' complète. Et comme ce livre est bourré de photos, vous la verrez, sa collec ! Elle a tout essayé : les tisanes, l'acupuncture, l'ostéopathie crânienne, la psychanalyse, le yoga nidra, le jeûne, l'hypnose et des tas d'autres trucs. Marie Darrieussecq est la reine du non-sommeil. Elle n'y arrive pas. Elle ne sait pas. Alors comme elle veille, elle écrit et nous raconte plein de choses et moi j'ai bien aimé la suivre dans ce livre « inventaire » où il est question de tout ce qui a trait à l'insomnie : tiens, savez-vous que les grands écrivains sont tous insomniaques ? Certains ont beau se coucher de bonne heure, ils se réveillent quelques heures après et attendent le bisou de leur maman… 

Elle nous parle de ses livres (qu'est-ce qu'elle en a lu des livres !!! - de l'avantage de rester en veille…), de ses voyages où elle ne dort pas, de l'alcool (oui, elle est alcoolique aussi, décidément, j'adore Marie Darrieussecq, elle m'est de plus en plus sympathique, cette-femme là). Elle parle des mômes aussi (alors eux, ils détiennent la palme dans la catégorie bouffeurs de sommeil), de la forêt (plus on déboise, moins on dort), des bêtes... 

Bref, « Pas dormir » est une balade en darrieussecquois. Quand on aime le personnage, on adore le bouquin… Je me suis régalée, j'ai beaucoup ri et j'ai surtout très bien dormi. Merci Marie !


 

mardi 14 septembre 2021

Ultramarins de Mariette Navarro

Éditions Quidam
★★★★★

Les premières pages d' « Ultramarins » sont de celles que l'on n'oublie pas. Elles saisissent, fascinent, habitent. On y repense, elles remontent à la surface de notre quotidien, éclatent comme des bulles, là où on ne les attend pas, s'imposent où elles n'ont que faire, nous donnent parfois des airs étranges, des regards absents...

Fabuleuses, vertigineuses, inouïes, oui, elles sont cela ces premières pages où il est question d'un bain. Un bain, éblouissant. Elles touchent au mythe c'est à dire qu'elles répondent à quelque chose de profond en nous, de caché peut-être, d'indicible sûrement et qui nous rattache à la vie, aux éléments, à la nature, à notre condition humaine. Si ces pages sublimes s'inscrivent dans une époque, un lieu, une réalité, elles sont, au même moment et comme par magie, hors du temps, de l'espace et semblables à une illusion. Elles nous invitent à une lecture au second degré tout en nous suggérant de ne pas trop nous écarter du réel.  Interprétez, nous disent-elles,  mais n'allez pas trop loin. Ne vous écartez pas trop du plaisir sensuel et immédiat de l'eau et du soleil, profitez de ce bain comme ils en profitent, eux, les marins. Jouissez du moment, vous aurez tout le temps, demain, d'y lire autre chose, de comprendre ce qui vous a échappé tandis que vous étiez avec eux, les hommes de la mer, et que vous étiez heureux.

« Ultramarins » place son lecteur au bord du mythe, dans un espace étrange et inquiétant où les codes sont brouillés, les repères effacés. Et l'on avance comme ce cargo, doucement, aux aguets presque, ralentissant le rythme, observant les déplacements des uns, la peur et les silences des autres, participant à cette traversée, comme le vingt-et-unième passager que nous sommes peut-être devenus…

Au bord du mythe seulement, parce que le réel n'est pas à négliger : il faut entendre le bruit des machines, sentir l'odeur de l'essence sur ses mains et le parfum bon marché des marins. Il faut savoir remonter dans la barque orange, s'agripper aux cordages, reprendre les commandes, communiquer sa position. Le mythe a permis le retour à la vie, à la terre, à l'espoir d'une existence apaisée et réconciliée.

« Ultramarins » bouleverse l'ordre des choses, arrête le temps, ralentit la course folle de nos vies de pantins malheureux. Il nous invite à accepter la dérive, l'écart, la pause, l'ivresse d'un bonheur accessible.

Parce qu'une renaissance est toujours possible. Il suffit peut-être de dire « d'accord » et de voir ce qu'il advient.

On peut être surpris.


 

lundi 13 septembre 2021

La fille qu'on appelle de Tanguy Viel

Éditions de Minuit
★★★★☆

Bon, et moi qui passe mon temps à râler parce que la plupart des textes, il faut bien le dire, ne sont pas « écrits », dans le sens où il n'y a plus vraiment de travail sur la forme (ah, le style!)... Ils sont lisibles, certes, mais ça s'arrête là. Donc, je beugle, m'époumone, vitupère, peste, grogne, geins et larmoie (allez, arrête, n'en fais pas trop quand même!) Mais ici, que nenni, nul besoin de se mettre dans tous ses états : une écriture, il y en a une (qu'on aime ou qu'on n'aime pas) mais elle est bien là. Je trouve d'ailleurs qu'il y a du Proust là-dedans, dans le côté « débordant » avec des phrases « grandes marées » et des vagues qui ratissent large, des mots qu'on ne contient plus et dont on devine la tempête, pleine de furie, qu'ils renferment… Une langue impétueuse donc, rageuse, frénétique, nerveuse, violente même. Bref, une langue qui est là, puissante, intense et qui creuse, fouille, pénètre, va au fond des êtres, jusque dans leur silence, au coeur de leurs blessures. Et il faut bien le dire, Tanguy Viel, avec cette langue-là, pourrait bien nous parler de n'importe quoi, qu'on marcherait, qu'on courrait même, emporté par sa prose.

Et pourtant.

Pourtant, (comme diraient mes gosses « tu pinailles tout le temps »), oui pourtant, j'ai eu l'impression malaisante (ils disent ça les kids) de relire un texte que j'avais déjà lu (une sorte d' « Article 353 du code pénal » bis) avec, dans le fond, les mêmes thématiques ( en vrac -et à la façon liste de courses-  : revanche sociale ; emprise ; puissants vs petits ; coupables vs victimes), la même forme (une audition), avec des personnages méchants (les dominants) et des gentils (les dominés) (tous assez caricaturaux d'ailleurs…) (oh, le boxeur, un peu gros, non ? -pas lui, hein, le procédé… ), une histoire platounette à la Simenon (dont on devine l'issue dès le début d'ailleurs…)

C'est juste dommage. J'aurais préféré qu'il aborde un sujet nouveau… Avec l'écriture qu'il a, il peut tout se permettre !

Qu'il en profite donc, tonnerre de Brest!


 

Que sur toi se lamente le tigre d'Emilienne Malfatto

Éditions elyzad
★★★★★

J'avais entendu beaucoup d'éloges sur ce Goncourt du premier roman 2021 et effectivement, je vais abonder dans le même sens ! Quel beau texte, fort, puissant, tout en retenue, où chaque mot devrait être suivi d'un silence, d'une pause, d'un recueillement presque, tellement le propos, terrible, insupportable, impensable, touche au tragique.

Plusieurs voix se croisent pour dire l'indicible : celle d'une jeune femme enceinte sans être mariée, dans un pays, l'Irak d'aujourd'hui, où cela revient à être condamnée à mort. Parce qu'il faut respecter le code de l'honneur. « Chez nous, mieux vaut une fille morte qu'une fille mère. »

Son frère va venir, elle le sait et il va venir pour la tuer.

Elle avance vers ce destin qui est le sien.

Elle sait qu'elle n'y échappera pas. « La mort est en moi. Elle est venue avec la vie. »

Il y a aussi la voix de sa belle-sœur, la femme comme doivent être les femmes en Irak : esclaves, enfermées, muettes, résignées. « Je suis l'épouse, la femme soumise, la femme correcte, celle qui respecte les règles, qui ne les discute pas. » Celle qui dans son malheur absolu se dit encore la plus heureuse de tous. Terrible déclaration.

On entend aussi la voix d'Amir, le frère qui va tuer, « celui par qui la mort arrive »… « Je suis l'homme de la famille, l'aîné, le dépositaire de l'autorité masculine- la seule qui vaille, qui ait jamais valu… Je suis l'assassin. »

Et ces voix nous disent que rien ne peut arrêter le destin, que la machine tragique s'est mise en route parce qu'en Irak, aujourd'hui, les femmes vivent sous l'autorité des hommes, qu'elles doivent se taire, subir et mourir s'ils le décident. C'est comme ça.

Comme un choeur, entre les voix de ces ombres qui entourent la jeune fille qui va mourir, s'élève la voix du fleuve, le Tigre, qui traverse les terres brûlées par le feu de la guerre, les champs de ruines et de désolation... L'eau, la vie n'est plus que deuil, douleur, désolation.

Un texte d'une très grande sobriété qui dit en peu de pages une réalité contemporaine que l'on aimerait classer définitivement dans les tragédies antiques datant d'un temps immémorial. Mais non, cela a lieu aujourd'hui et on a bien du mal à croire que ce soit encore possible.

Un récit inoubliable...


 

mercredi 8 septembre 2021

"Dix amis, un seul compte en banque" Une histoire belge par Emmanuel Carrère Revue XXI


Les articles de la Revue XXI ressemblent à des petits romans : on entre dans un sujet, on s'y installe et surtout... on y rencontre des gens : Anna, Christophe, Luca, Adva, Luigi… Vous allez me dire qu'on s'en fout d'Anna et des autres. Ben pas moi. Et c'est précisément leur histoire qui m'intéresse. Et quand en plus c'est Carrère qui raconte, je me jette dessus...

J'ai bien envie de vous parler ici de son sujet paru dans le XXI de l'été : « Dix amis, un seul compte en banque » Imaginez dix potes qui ont décidé un jour d'ouvrir un compte commun, un « Common Wallet » afin de mieux répartir les richesses entre personnes qui s'aiment et se respectent. Chouette idée que de se lancer concrètement dans un truc anticapitaliste ! Ah oui, voilà une lubie d'artistes (oui, ils sont artistes) un peu déphasés… me direz-vous...

Pas tant que ça finalement !

L'entreprise a commencé par une vraie réflexion sur la valeur de l'argent : pourquoi une heure de dentiste ne vaut-elle pas une heure à l'usine ? « Pourquoi les temps des gens n'ont-ils pas la même valeur ? » Pourquoi est-ce que ce sont les banques qui produisent et gèrent l'argent ? 

Problème n°1 : trouver une banque. Un compte et dix cartes bleues, s'il vous plaît, Monsieur… S'il existe des banques « éthiques, alternatives, responsables », contre toute attente, l'aventure aura lieu avec KBC …

Après, parmi les dix, il y a des pauvres qui n'ont presque rien, une poignée qui s'en sort correctement et un ou deux qui gagnent bien leur vie. Alors, comment on s'organise ? D'abord, ceux qui n'ont pas grand-chose mettent tout leur maigre pactole dans le pot commun. Les plus riches gardent leurs économies ailleurs. L'idée, c'est de mieux répartir les richesses « courantes », ce qu'on laisse sur le compte... Bien sûr, on ne contrôle rien, ce n'est pas du tout l'esprit du projet ! Chacun fait ce qu'il veut avec l'argent commun. Et avec sa conscience. Si on s'aperçoit qu'il y en a un qui s'est fait un resto à 200 balles, on ne lui fait aucun reproche, on ne va même pas voir qui c'est. On essaie même de se réjouir pour lui !

Finalement, les vrais problèmes sont venus du fait que les « pauvres » n'osent pas dépenser l'argent des autres et ont honte de ne pas contribuer suffisamment. Ils sont gênés. Malgré tout, certains se sont sentis libérés des ennuis d'argent, épaulés dans leur galère et moins seuls donc…

Une belle expérience, non ? Allez, qui veut se lancer ?

Bon, visiblement, vous ne vous sentez pas encore tout à fait prêts !

En attendant, lisez l'article complet dans la Revue XXI de l'été (toutes les bibli sont abonnées), je vous garantis du Carrère pur jus, plein d'humanité et bourré d'humour… C'est déjà ça !


 

samedi 4 septembre 2021

Miracle à la Combe aux Aspics d'Ante Tomic

      traduit du croate par Marko Despot
★★★★★

Tiens, ça faisait bien longtemps que je n'avais pas autant ri en lisant un livre ! Et ce dernier nous vient directement de Croatie…

Dans la famille Aspic, ils sont cinq : le père Jozo Aspic (un vieux con brutal, bourru et borné) et ses quatre fils (qui finiront comme leur père s'ils ne se remuent pas un peu le derrière!).

Ils vivent comme des sauvages, planqués dans les collines de Dalmatie (vite Google Map...) à quelques kilomètres de Smiljevo (dis Siri, c'est où Smiljevo?) et ces bougres d'andouilles tirent comme des fous furieux sur tout ce qui bouge et s'approche un tantinet de leur territoire ! Ils sont mieux armés que la mafia belgradoise ou les producteurs de cocaïne du cartel de Medellín.

Ils enterrent bien proprement les cadavres dans le jardin et cultivent par-dessus tomates, poivrons, courgettes et pommes de terre.

Des anarchistes ? Oui, il y a de ça. Des cinglés ? Peut-être bien un peu aussi. En tout cas, tous les représentants de l’État sont priés de ne pas venir les déranger sinon, ils pourraient très vite aller rejoindre les plans de pois chiches et d'oignons.

Nos sympathiques brigands se lavent quand ils y pensent et mangent essentiellement de la polenta : au cacao, à la noix de coco, aux cerises, à la vanille, aux cacahuètes, au caramel, au ketchup ou à rien. Ils briquent quotidiennement leur petite collection de kalachnikovs, lance-roquettes russes, mitraillettes à canon court, fusils automatiques ...

Bref, tout va bien dans leur petite communauté jusqu'à ce que le fils aîné, Krešimir, sur les conseils avisés du curé, décide de se marier…

Mais pour ça, il faut quitter la combe, redescendre en ville et tenter de retrouver une certaine Lovorka qu'il a connue dix ans auparavant et dont la vie depuis a peut-être un peu changé !

Franchement, quel bonheur que ce conte plein d'humour et de dérision, ce récit complètement rocambolesque avec des personnages hauts en couleur ! Tiens, vlà un auteur qui en a de l'imagination : situations plus qu'improbables (et parfois complètement absurdes - j'adore!), rebondissements nombreux et insensés, situations follement burlesques, bien loufoques…

On est entraîné dans ce récit au rythme effréné et l'on n'a vraiment pas envie de quitter cette bande de doux dingues hyper-attachants. Je me suis vraiment bien amusée en lisant ce texte hilarant, décapant et l'on sent, dans l'écriture d'Ante Tomić, un vrai bonheur de raconter des histoires. Ah, j'oubliais, les titres des chapitres aussi sont particulièrement délicieux !

Ne passez surtout pas à côté de ce texte bien déjanté qui va vous faire oublier la rentrée…


 

mercredi 25 août 2021

De la rentrée littéraire...


Bon, c'est reparti (j'avais pourtant entendu dire que les éditeurs feraient un effort - leur travail ?- cette année…) Rebelote, 521 romans pour cette rentrée littéraire, autant dire presque aucun tri sérieux, aucune sélection digne de ce nom, allez-y, c'est open-bar, il y en a pour tous les goûts, les couvertures sont très jolies et les coups de coeur nombreux : un par ici, deux autres par là, tout est beau, ils sont tous bons, tous indispensables…

Mais de grâce, de quoi parle-t-on au juste ?

Qu'est devenu le livre, le monde de l'édition, bref, qu'a-t-on fait de la littérature ? Un banal objet de consommation, un produit comme un autre à l'image du dernier soda vitaminé ou de la machine à laver avec essorage surpuissant : t'essaies, si t'aimes pas, tu jettes, tu te prends surtout pas la tête, au mieux ça t'a diverti, au pire tu t'es un peu ennuyé parce que ça manquait de suspense…

Bref, l'écriture, la forme, on n'en a strictement rien à faire (d'ailleurs, on n'en parle jamais), le style on ne sait même plus ce que c'est, et franchement, j'en ai marre de tout ce cirque.

Parce que, c'est bien gentil tout ça, mais derrière cette mascarade, cette hypocrisie, je parlerai même de trahison, il y a des lecteurs qui dépensent vingt balles (parlons fric, hein, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit et dans le fond, la seule chose qui semble vraiment intéresser les gens de la partie) vingt balles, donc, pour un bouquin et les lecteurs se retrouvent finalement avec des écrits qui n'ont strictement rien à voir avec la littérature et il y a des couillonnes comme moi qui achètent quatre bouquins de la rentrée littéraire (inutile d'en préciser les titres, 90 % des textes publiés sont du même acabit) pour finalement n'en finir aucun. Qu'on prévienne, qu'on mette un bandeau dessus, du genre « attention, ce texte ne prétend pas être de la littérature » ou bien, « écrit vite fait, consommable rapidement, vite oublié », au moins, je serais avertie.

Ces quatre bouquins dont je parle ne sont pas nuls, loin de là, mais ils ne sont pas publiables en l'état, c'est tout. Il leur manque juste quelques mois, quelques années de travail… Ils ne seront d'ailleurs peut-être jamais publiables. C'est triste pour les auteurs qui ont fait de leur mieux, mais c'est préférable pour la littérature.

On n'est pas pressé par le temps. On pourrait tenter d'échapper à cette course frénétique et insensée qu'impose la société capitaliste qui va fourrer son nez jusque dans les domaines où on l'attend le moins.

« J'entrevois maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent » écrivait Flaubert à Louise Colet en septembre 1851. J'attends cela d'un auteur, qu'il soit épouvanté par la tâche à accomplir. Il faut que le texte, après une longue, une très longue gestation, s'élabore lentement pour que la sensation soit rendue au plus juste, qu'il décante, infuse, macère, soit lu, relu, dit, effacé, réécrit, jeté s'il le faut, que chaque mot se trouve à sa place et qu'il ne puisse figurer ailleurs sans altérer le sens ou les sonorités de la phrase.

Et si l'auteur n'a rien à dire, qu'il ait le courage de se taire.

Allez, je rêve d'une absence de rentrée littéraire, (et d'ailleurs le terme « rentrée » a-t-il ici du sens ? Les auteurs sont-ils des écoliers devant rendre leurs devoirs à une date déterminée, la même chaque année ?) j'en viendrais même à souhaiter que chaque jour passe sans que rien ne soit publié. Absolument RIEN. Et puis, soudain, un matin, on nous annoncerait à la radio qu'un éditeur a découvert un grand texte, une œuvre littéraire avec un vrai travail du style, de l'écriture, une vraie vision du monde. Un écrit nourrissant, qu'on n'oublierait pas, qui nous habiterait pendant des années et dont chaque lecture mettrait à jour quelque chose de nouveau, d'essentiel…

Aux auteurs de prendre leur temps, aux éditeurs de faire un vrai tri, aux lecteurs de refuser d'entrer dans ce jeu de la pure consommation…

Moi, j'ai perdu exactement soixante-seize euros, sans parler de quelques heures que j'aurais pu consacrer à autre chose.

Qu'on ne compte pas sur moi pour racheter un seul livre de cette rentrée littéraire.

Je refuse de valider un système qui s'oppose à l'idée même de littérature.

J'ai fait beaucoup d'infidélités à Flaubert ces temps-ci, je n'ai toujours pas lu l'intégralité de la Recherche et l'Idiot me résiste encore.

J'ai de quoi faire.

Bon courage à vous.


 

mercredi 11 août 2021

Vue mer de Colombe Boncenne

Éditions Zoé
★★★☆☆


Bon, alors là, je suis très embêtée… Et, pour une fois, je vais faire très très court.

Autant j'avais adoré le premier roman de Colombe Boncenne : « Comme neige » (chroniqué sur mon blog LIRE AU LIT en février 2016), autant j'ai trouvé « Vue mer » assez ennuyeux... Je m'explique : si le projet n'est pas inintéressant, à savoir mettre en scène une satire sociale de la vie de bureau à travers une poignée de personnages, le dispositif narratif me semble poser problème. En effet, comme ces personnages nous sont présentés assez brièvement à la page 19 (nom + fonction dans l'entreprise), j'avoue que j'ai fini par tous plus ou moins les confondre... Il est vrai que dans une parodie, les personnages, tous caricaturaux, fonctionnent mécaniquement et n'ont aucune épaisseur psychologique. C'est le cas ici : on ne sait rien d'eux (ou pas grand-chose) et on les voit s'agiter frénétiquement dans l'entreprise, courant d'un bureau à l'autre, d'un couloir à l'ascenseur, d'une salle de réunion au coin photocop' ou à la cantine. Or, un roman (même court), c'est long, et comme on connaît mal les personnages qui se ressemblent tous plus ou moins et que leur travail de bureau est par définition assez répétitif, on s'embrouille et on se lasse très vite. Très vite, on pige le projet de l'autrice et du coup, la démonstration paraît un peu longue. Franchement, il me semble que le format de la nouvelle aurait nettement mieux convenu à ce récit.

Dommage car l'effet de surprise final est vraiment excellent…(magnifique chute pour une nouvelle!)

Par ailleurs, il faut tout de même reconnaître que le rythme soutenu du récit, les descriptions très visuelles, les jeux sur les sonorités et la parfaite maîtrise du jargon bourré d'anglicismes (ah les « team », « brief », « process » etc.) et des codes de l'entreprise traduisent parfaitement bien cet univers déshumanisé, standardisé et froid où chacun se tire dans les pattes et rêve d'écraser l'autre.

Bon, vous n'aurez peut-être pas le même ressenti que moi…

Faites-vous votre avis et discutons-en !

 

vendredi 6 août 2021

Ressac de Diglee (Maureen Wingrove)

Éditions la ville brûle
★★★★★

Il y a ce beau-père tant aimé devenu bipolaire et tellement différent de cet homme au grand coeur qu'il était auparavant. Il y a cette blessure liée aux mots qu'il a prononcés… mais est-on responsable de ce que l'on dit quand on n'est plus soi-même ?

Alors il faut partir, trouver refuge, se protéger… Quelques recherches sur Internet… Abbaye de Rhuys, Morbihan… C'est là que Maureen ira, emportant carnets, journal intime, livres, pastels, feutres, peinture, pinceaux afin « d'être parée à toute éventualité »… C'est là qu'il faut tenter de calmer la douleur, retrouver ce que la peine lui a fait perdre d'elle-même, regagner aussi la possibilité d'être réceptive au monde, aux sensations, à l'émerveillement. « J'essaie de guérir du père par la mer. »

Ressac est le journal de cette retraite de cinq jours, l'évocation des lieux, de l'abbaye bien sûr mais aussi de cette côte fouettée par le vent et avalée par la mer déchaînée. Petit à petit les paysages bretons cèdent la place aux paysages intérieurs, à l'intimité du moi, à l'introspection, au surgissement des secrets et par là même au retour d'un certain calme, d'une forme d'apaisement et de coïncidence avec soi-même.

Un texte sensible, délicat et doux dont la prose poétique invite le lecteur à se poser, à ralentir, à contempler et à tenter de se reconquérir soi-même afin de retrouver une place dans le monde.  


 

vendredi 30 juillet 2021

Le goût du vrai d'Étienne Klein

Tracts Gallimard
★★★★★

Deux mots sur ce court essai extrêmement clair et lumineux comme tous les textes d'Étienne Klein.

L'auteur s'appuie sur un sondage du Parisien datant d'avril 2020 ; à cette question complètement absurde : « D'après vous, tel médicament est-il efficace contre le coronavirus ? », 59 % des personnes interrogées répondent oui, 20 % non. Seules 21 % répondent qu'elles ne savent pas.

Bilan des courses : 80 % des gens répondent à une question dont ils sont dans l'incapacité totale de connaître la réponse.

Ahurissant…

Rapport complexe des hommes à la vérité…

Il apparaît tout d'abord que nous tenons pour vrai ce qui nous plaît, ce qui nous arrange, ce qui répond à nos vœux : autrement dit, nous aimons prendre nos désirs pour la réalité. Nietzsche prédit déjà en 1878 que « le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu'il garantira moins de plaisir.» Donc, je juge faux ce qui me déplaît, ce qui me gêne, ce qui remet en cause mes convictions.

Par ailleurs, on a tendance à considérer comme vrais les propos des gens que l'on admire. J'aime X, il est beau, populaire, riche, du même parti politique que moi, donc ce qu'il dit est vrai.

Enfin, on aime parler des choses que l'on ne connaît pas. Et ce, avec un aplomb étonnant ! C'est une façon d'asseoir notre pouvoir. Ça fait con de dire « je ne sais pas ». Ça fait con de douter.

Alors, pour asséner notre vérité que l'on juge être LA vérité, on s'appuie sur notre intuition personnelle, notre expérience, notre vécu et l'on oublie que la science n'a rien d'intuitif et que les vérités scientifiques sont non seulement assez souvent contre-intuitives mais changeantes.

Le risque est que l'on finisse par considérer la science comme une « une croyance parmi d'autres ». De peur d'être manipulé, trompé, on la remet en question et on finit par douter de son existence. On arrive donc à une situation étonnante : on veut à tout prix la vérité mais on met en doute la parole des scientifiques. Du coup, on ne croit plus en rien sinon en notre vision personnelle de la vérité.

Ce qui nous gêne aux entournures, c'est le fait que la vérité scientifique s'inscrit dans une temporalité longue à une époque où il faut aller vite. Et comme il est difficile pour les chercheurs interrogés par les journalistes de dire qu'ils ne savent pas, ils tombent dans le piège, lancent des hypothèses avant d'avoir de véritables preuves et cela se retourne contre eux.

Peut-être que pour tenter de résoudre ce problème, il faudrait que la science soit mieux partagée, or les canaux de communication actuels mélangent informations, croyances, opinions, commentaires. Tout est logé à la même enseigne, mis sur le même plan. Tout se confond sur la toile et donc dans l'esprit des gens.

Je vous invite à lire ce texte intelligent et très éclairant qui nous ramènera peut-être sur le chemin des Lumières dont on s'écarte dangereusement, plus ou moins volontairement d'ailleurs, tant il est confortable de vivre dans son petit cocon de certitudes…


 

mercredi 28 juillet 2021

La Marche du canard sans tête d'Iegor Gran

Éditions POL
★★★★☆


Bon, on est bien d'accord, je viens ici faire la recension d'un petit livre engagé qui dresse un bilan, hélas provisoire, de nos années COVID. Les propos qui suivent n'engagent que l'auteur, même si je dois bien l'avouer, certaines de ses idées ont fini par me convaincre. Visiblement Iegor Gran est fâché, très fâché même après le gouvernement français tout en ayant parfaitement conscience que nos voisins européens n'ont pas fait beaucoup mieux dans la gestion de cette crise sans précédent…

D'abord, parce que, selon lui, certains choix politiques sont parfaitement contestables : on a confiné à plusieurs reprises toute la population, arrêtant de force l'intégralité du système économique français. Les crèches, les écoles, les facs ont fermé. Les conséquences dramatiques de ces choix n'ont pas tardé à se faire sentir (et on est loin d'être au bout de nos peines!) : le taux de chômage a explosé, les faillites des petits commerces se sont multipliées, les suicides aussi. On le sait, les décrochages scolaires ont été nombreux et pour beaucoup, il faut en être conscient, ils sont irrémédiables. Les prépas, elles, n'ont pas fermé lors du second confinement malgré leurs 40 élèves par classe contrairement aux TD des facs : « le réflexe sociologique de reproduction de l'élite française n'a pas été amoindri par le COVID. » Pourquoi ?

L'impact psychologique sur les jeunes est immense et durable si j'en juge par l'attitude de certains élèves dans les collèges en cette fin d'année 2021. Du jamais vu.

Donc, toute une société à l'arrêt. Une dette qui va peser longtemps sur les épaules des jeunes. Question : était-ce nécessaire ? Était-ce nécessaire dans la mesure où, finalement, la tranche d'âge des 0-45 était très peu touchée ? (en novembre 2020, ils représentent un pour cent des décès en hôpital contre 90 pour cent pour les plus de 65 ans.)

Iegor Gran pense que l'on a sacrifié les plus jeunes, ceux qui construisaient leur avenir et qu'on en a même fait des boucs émissaires. Solidarité, oui, à condition que les efforts soient partagés ! Beaucoup de jeunes ont abandonné leurs études, se sont retrouvés sans petits boulots, exit les stages, les séjours à l'étranger, exit les copains, les rencontres, exit la vie quoi. Ils ont morflé et ils morfleront encore longtemps pour payer la dette alors que finalement, encore une fois, ils étaient très peu touchés par le COVID.

Jamais au contraire les gens plus âgés n'ont été invités à se protéger davantage que les autres (ou alors, le projet a vite été enterré), ce qui aurait été logique vu leur fragilité.

On a fermé certains petits commerces jugés non essentiels : était-ce là qu'il y avait foule, chez les libraires, les fleuristes, les cordonniers? N'aurait-on pas pu continuer à vivre, à se rendre dans une librairie, chez le coiffeur, au restaurant, en respectant les distances, bien sûr ?

Et ce fameux masque : pourquoi une société aussi riche que la nôtre a-t-elle mis autant de temps à en produire ? ( et j'ajoute cela : pourquoi ces masques ont-ils été vendus aussi cher au début ? Cinq euros le paquet de 10 ! Les familles dans le besoin avaient-elles les moyens de s'en procurer? Je m'interroge.)

On a sacralisé l'hôpital pour protéger l’État. Pourquoi aucun lit d'hôpital n'a t-il été créé entre le premier et le second confinement ? On avait bien dit qu'on en manquait. Et les chiffres prouvent qu'on en aurait même perdu !

On a nagé dans la pire des absurdités (on en rirait, tiens, maintenant si ce n'était pas si grave!) Inutile que je vous donne des exemples, vous les avez en tête ! N'oublions pas quand même qu'à un moment donné on ne pouvait s'habiller, se chausser que via Internet… Pratique pour essayer… Amazon s'est régalé… Il a fallu emballer les présentoirs de livres, de sous-vêtements et de chaussettes ...

Et dans les églises, c'était trente. Peu importe la taille de l'édifice. Trente.

L'État a voulu nous protéger, il a voulu bien faire, répondrez-vous à l'auteur. On était dans l'urgence, la situation était exceptionnelle. Du coup, on a vécu dans le présent, dans l'immédiateté, sans penser aux conséquences à long terme sur les jeunes notamment.

Et puis, si l'on veut réellement préserver la santé des Français, on pourrait par exemple tenter de diminuer la pollution, l'usage des pesticides, proposer des salaires décents et des logements salubres et des fruits pour l'été à moins de cinq euros…

Allez, vous l'aurez compris, Iegor Gran nous livre ici un pamphlet cinglant, décapant, vif, drôle aussi, pour dénoncer les choix politiques posés par le gouvernement face à la pandémie, les improvisations, les incohérences, les cafouillages qui ont souvent donné lieu à des règles absurdes et injustes.

On peut ne pas être d'accord… En tout cas, ce petit livre a le mérite de faire réfléchir et pourquoi pas, de remettre en question toutes nos belles certitudes.

Salvateur donc !

 

mardi 27 juillet 2021

Ainsi nous leur faisons la guerre de Joseph Andras

Éditions Actes Sud
★★★★★

Si je n'ai pas tout oublié de ma lecture un peu ancienne de ce petit livre qui a bien failli échapper à mes radars, c'est qu'il m'a marquée. Je précise quand même que je l'ai lu deux fois, une écriture un peu serrée à la Éric Vuillard m'y invitait…

Trois nouvelles donc dont le thème fédérateur est la cause animale. Dans la première, il est question du fameux chien de Battersea : un pauvre croisé terrier de six kilos qui, en 1903, dans une université londonienne, sert à plusieurs reprises de cobaye à une équipe de médecins particulièrement insensible… Les uns rient, les autres fument pendant que la bête souffre. Ce triste spectacle ne fait pas marrer tout le monde : deux femmes présentes dans l'assistance ne lâcheront pas le morceau, elles écriront, contacteront les journalistes, les politiques, se déplaceront, gueuleront. Or, quand on est une femme, à cette époque, on est plutôt invité à se la fermer. Comme si on était un chien.

Non, elles n'ont pas ri, Lizzy Lind-af-Hageby et Leisa K. Schartau, (j'écris leur nom parce qu'elles en ont un) et leurs actions ont conduit à un procès. L'entêtement d'une troisième femme sera à l'origine de la World League Against Vivisection. Ce n'est pas rien. Tiens, d'elle aussi vous allez connaître le nom : Louisa Woodward.

Et le maire de Battersea (ah, Battersea, « une tanière de frondeurs – par paquets des rouges, des républicains, des autonomistes irlandais, des féministes, des opposants aux colonies et au saccage des bêtes, bref, la canaille au grand complet. »), le maire de Battersea donc, suite à tout ce bazar, fait ériger une statue de chien, un bronze et granit rose poli à la mémoire de l'animal mort dans les laboratoires de l'University College. Alors là, c'est la débâcle : manifestations, bagarres, pétages de plomb ont lieu autour de cette statue placée nuit et jour sous surveillance policière, déboulonnée, reboulonnée, mise en pièces.

Une autre sera réinstallée en 1985.

La seconde nouvelle met en scène ce qui se passe en 1984 dans les labos d'un campus californien où l'on teste un sonar électronique sur des macaques. 24 bêtes. On les aveugle et tout le reste. Impossible de tester ça sur de l'humain, ce serait inhumain. Sur le macaque on peut. Mais Val pense qu'on ne peut pas. Elle attend Josh sur un parking. Lui et les autres doivent libérer quelque 700 animaux. Pour le moment, Josh n'arrive pas et Val pense que tout est foutu et que jamais elle ne pourra conduire chez un véto un pauvre petit macaque nommé Britches (nommons ceux qu'on ne nomme jamais) qui n'a jamais vu grand-chose de la lumière ni rien vécu de bien sympathique sur cette foutue terre…

Enfin, c'est l'histoire d'une fuite, d'une course folle et terrible, celle d'une vache et de son veau qui ne veulent pas mourir. Ils se sont barrés, ils ont couru, de toutes leurs forces, sautant ravins et ruisseaux, chemins creux et fossés, deux bêtes en cavale, pour rester en vie, deux bêtes poursuivies par une horde de flics chargés de faire respecter la loi. La mère se prendra 70 balles dans le ventre. Rien que ça. Ce texte, c'est sûr, je m'en souviendrai toute ma vie.

C'est évidemment très fort, très beau, « supportable » si je puis dire (en tout cas, moi j'en ai supporté la lecture) malgré l'horreur du propos.

Indéniablement un grand texte. Un grand texte engagé. Et qui fait sacrément réfléchir.    

                                           




 

mercredi 7 juillet 2021

Double vitrage de Halldora Thoroddsen

Les Éditions Bleu et Jaune
traduit de l'islandais par J-C Salaün


Derrière les fenêtres de son appartement du centre de Reykjavik, une femme âgée contemple le monde dont les échos lui parviennent comme assourdis. Si son cocon la protège de toute la violence dont elle entend parler, il la soustrait aussi à cette vie du dehors qu'elle contemple comme on regarderait un film ou un tableau. Un chat qui passe, la vie des gens dans les immeubles autour, un homme qui court, des enfants qui jouent. Elle ne fait plus vraiment partie de ce monde et pourtant, elle sort encore un peu pour voir les quelques amis qui lui restent, ceux qui ne sont pas encore morts, se rend au club pour discuter avec Magga, Stefan, va certains soirs au pub boire un verre de gin… Et puis, son frère, ses enfants sont là, ils lui rendent visite, elle n'est pas seule.

Et pourtant...

Dans le fond, se dit-elle, elle a toujours vécu « à la lisière », « au seuil ». Elle est bien chez elle, dans cet appartement où tout lui est cher. Elle écoute les informations, serait prête à descendre dans la rue manifester s'il le fallait… Dans le silence qui est le sien, elle écoute le flux de ses pensées, se laisse porter là où sa conscience l'entraîne, souvent dans le passé…

Mais qui est-il celui qui la regarde et qui semble vouloir se rapprocher d'elle ?

« - Quel âge avez-vous ? demande-t-elle.

- Soixante-quinze ans. Si vous voulez le bilan complet : mon audition n'est pas mauvaise, sauf lorsqu'il y a beaucoup de monde, mes yeux me sont encore utiles et mes genoux sont en piteux état, je marche avec une canne, comme vous avez pu le constater.

- Et l'odorat ?

- Acceptable, merci. Et vous, qu'est-ce qu'il vous reste ?

- L'odorat est devenu plus subjectif avec l'âge, il m'envoie constamment des parfums de ma jeunesse. J'ai probablement cessé de sentir le présent. Je ne suis pas apte à juger le toucher et le goût, je n'en ai pas suffisamment fait l'expérience. »

Elle rencontre Sverrir. Un amour est-il encore possible ? À 78 ans ?

« La seule chose qui ne se soucie guère de l'âge est l'amour, il colore l'existence tout entière, même si les couleurs changent au fil du temps. »

Et si cette relation allait transformer la narratrice ? Si, de celle qui voit, elle devenait celle qui est, par ce monde et dans ce monde qu'elle a tant contemplé sans jamais oser en être vraiment ?

Un texte poétique, intime et délicat qui ne cherche pas à idéaliser la vieillesse ni à masquer les souffrances du corps et les errances de l'âme. Avec beaucoup de pudeur, les mots nous permettent de suivre les pensées d'une femme sensible et perméable au monde. Ces mots nous disent aussi que tout est possible, à tout âge, aussi bien la vie que l'amour. Et c'est tellement beau...