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dimanche 15 mai 2022

Journal de nage de Chantal Thomas

Éditions du Seuil
★★★★★

 Vous n’aimez pas nager ? Passez votre chemin ! Vous n’aimez la nage qu’en piscine, allez plutôt voir du côté de Constance Debré ou de Colombe Schneck.

Vous attendez de la vie qu’elle vous invite à nager le long d’une côte magnifique qu’il vous est possible d’admirer entre deux brasses ? Vous êtes à la bonne adresse !

Vous n’imaginez pas à quel point je me suis retrouvée dans cette évocation… Je suis de ceux qui ne savent pas résister à « l’appel de l’eau.» De quoi s’agit-il ? Eh bien, c’est très simple ! Vous êtes parti pour une rando ou une visite. Donc vous n’avez pas de maillot de bain. Il fait chaud, un peu trop. Et soudain, vous vous trouvez face à une étendue d’eau (mer ou lac), vous ne savez pas y résister, vous vous mettez à moitié à poil et vous plongez. C’est ce que je nomme « l’appel de l’eau.»

Deux exemples me viennent à l’esprit : une fin d’après-midi à Genève avec ma sœur, mes nièces et des amies. On a marché toute la journée. Je n’en peux plus. Nous passons devant la Baby-plage en plein centre-ville. Le groupe continue sa progression. Je m’arrête. Je sens qu’il faut que j’y aille. Si je n’y vais pas, je le regretterai toute ma vie. Je me déshabille et me jette à l’eau, je retarde le groupe, j’ai honte, les voitures passent pas loin, les promeneurs traînent. Il n’y a plus grand monde sur cette petite plage. Je nage. C’est un délice. Je sais que ce bain restera peut-être le meilleur souvenir de mes vacances. Ce moment volé au temps, un pur plaisir, le corps qui flotte, se rafraîchit, s’étend, revit. Je vois de loin le petit groupe qui s’impatiente. Je sors, me rhabille.

Je porte en moi le bonheur de ce moment heureux.

Un autre exemple (ne vous impatientez pas, la chronique va venir…!) (enfin, peut-être)

On est à la montagne, avec ma sœur, mes nièces, mes enfants, des amies. On marche. Un lac. Pas de maillot. Des pêcheurs. On se regarde. Tous en slip et hop, dans l’eau…sous l’oeil éberlué des pêcheurs plus surpris que fâchés. J’ai entendu dire par ma sœur que c’était peut-être son plus beau souvenir des vacances…

J’ai fait un peu le même coup à St Malo, en longeant la plage du Sillon. Pas de maillot. Pas de baignade prévue. Très chaud. Hop, en slip… (je précise quand même à mes élèves qui se seraient égarés dans la lecture de cette chronique que le 16 juin, sur l’île de Tatihou, je ferai en sorte de résister…) (la vache, pourvu qu’il pleuve!!!)

Bon, alors, le « Journal de nage » ? Moi, c’est simple, j’aimerais voir le monde à travers les yeux de Chantal Thomas. Et si je pouvais en plus avoir son écriture, ce serait parfait ! Tout est douceur, beauté, sensualité… Elle décrit les bains de façon merveilleuse : sensations, couleurs, parfums, lumières, harmonie des sons, des sens… Plaisir, splendeur, émerveillement. C’est complètement magique, il suffit de se laisser porter. Le journal commence au moment du confinement. Le corps est empêché, enfermé, coincé, contraint. Les rêves, eux, sont nombreux, comme pour compenser. L’arrivée de l’été ouvre l’espace : Nice, la mer, les bains. Le corps retrouve sa liberté, les membres leurs mouvements, la vie son sens. Chantal Thomas observe le monde : là, un nageur-chanteur, ici des demeures anciennes, un cormoran, une inscription sur un vêtement… Les souvenirs de lecture surgissent au gré des vagues… Kafka, Casanova… La littérature n’est jamais loin, elle accompagne, combine les sensations, les expériences … L’autrice peut même nager à la manière d’un personnage rencontré dans une œuvre, elle nomme cela « une citation nagée ». Et c’est magnifique.

Quand je serai à la retraite (encore quelques années quand même!) (quel drôle de nom pour moi qui vois ce moment plutôt comme une ouverture au monde, à l’espace, au temps, aux gens…), je ne sais pas quels pays je visiterai. En revanche, je sais précisément où j’irai nager, les plages de juin ou de septembre en Corse, en Grèce, près de chez moi, dans la Manche (le département) où l’eau est si bonne dès le mois de mai jusqu’au mois d’octobre…

Et là, j’aurai le maillot !


 

dimanche 8 mai 2022

Le jeune homme d'Annie Ernaux

Éditions Gallimard
★★★★★

 Quand « Lire au lit » lit debout… Ah, ah, approchez que je vous raconte ma petite mésaventure. Le ridicule ne tue pas paraît-il… Samedi matin, je vais faire mes courses (j’ai une vie passionnante...) Quatre (grands) gosses = caddie, panier, sacs… Bref. Avant d’entrer dans le supermarché (avais-je déjà une petite idée en tête ?), j’oblique vers l’Espace Culturel. Le bouquin d’Annie Ernaux est là. Je l’ouvre et commence à le lire. Debout. Le problème avec un bouquin aussi court, c’est que quand t’as commencé à le lire, tu l’as déjà fini. 27 pages de texte, c’est vite lu...

Je le repose, l’air détaché, reprends mon caddie et commence à arpenter les rayons. Alors, elle rencontre un gars de 30 ans de moins qu’elle. Bon, on en a vu d’autres. (Cela dit, l’essentiel du texte ayant été écrit il y a plus de vingt ans, le sujet était peut-être à l’époque un peu tabou...) La suite est classique : l’impression de revivre sa jeunesse, de se voir donc comme elle était avant, la différence de statut social… Et puis, le regard des autres, le temps qui passe, le corps qui vieillit, la mort etc etc... Bien analysé, écriture au couteau… Du Ernaux pur jus.

J’avais préféré « Passion simple » mais pourquoi pas... Tiens un poulet pour demain, c’est pas mal. Un poulet ou une pintade ? Un truc me turlupine quand même. Je ne sais pas quoi. J’ai l’impression que je suis passée à côté d’une chose importante… Merde, j’aurais dû acheter le bouquin… Céréales, baguette… Je retournerais bien dans l’Espace Culturel relire deux trois phrases mais bon, pas le temps… Des bananes. Qu’est-ce qu’il m’a demandé Antoine déjà ? Des cordons bleus ? Est-ce qu’elle ne dit pas, à un moment, que dans cette relation, elle est un personnage de fiction ? J’ai bien lu ça ou j’invente ? Je regarde les compotes et là, je comprends, je me dis, attends, en fait, c’est énorme ce qui se passe dans ce bouquin, énorme. L’essentiel, ce n’est pas du tout le jeune homme, évidemment, mais l’écriture. Oui, elle parle de la littérature là. Je ne me souviens plus… qu’est-ce qu’elle emploie comme termes exactement ?

Je rentre. Je raconte. Les gamins ricanent : tu pouvais pas te l’acheter ton bouquin, hein, pas plus cher qu’un paquet de clopes. Allez les mioches, il n’y a pas de petites économies et puis, je l’avais déjà lu… Je repense à ce truc qui me turlupine. Je rumine, tourne en rond. Je n’ai pas de librairie en bas de chez moi, faut que je reprenne la voiture, fasse vingt bornes... Je raconte à une amie, une vraie, qui me dit : bouge pas, j’y vais, non je l’ai lu, j’y vais je te dis, bah si tu veux...

Elle revient, je le lis, il est à moi, je le relis, crayonne, retourne en arrière, vérifie. C’est ça et c’est effectivement ÉNORME. Parce que ce qu’elle nous dit, c’est non seulement que sa vie est littérature mais là, on se demande si ça ne va pas plus loin et si cette relation n’a pas été entamée précisément POUR ÊTRE ÉCRITE. Ce qui signifie qu’au moment même où elle était vécue, elle devenait matière littéraire. En fait, chez Ernaux, la vie EST littérature et n’a de sens que si et seulement si elle devient littérature, se transforme en objet littéraire. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la vie mérite d’être vécue : pour être écrite. Sinon, autant mourir. La vie ne doit servir qu’à être écrite. « C’est peut-être ce désir de déclencher l’écriture du livre… qui m’avait poussée à emmener A. chez moi. » Ici , tout se passe comme si Annie Ernaux « PROVOQUAIT » dans le réel un événement afin qu’il DONNE LIEU à une matière susceptible d’être à l’origine d’un texte.

Si j’osais, j’irais jusqu’à dire qu’elle vit cette relation PARCE QU’ELLE SAIT qu’elle va générer une matière littéraire.

Jusqu’à présent, elle se servait de son vécu pour écrire. Là, elle « amorce » (et prolongera aussi longtemps que nécessaire) ce qu’on appellera par commodité « l’action » dans le réel, d’où la présence simultanée des deux verbes dans cette citation : « … écrire/vivre un roman dont je construisais avec soin les épisodes.»

Et cette « construction » n’a pas lieu sur le papier, après les événements, mais AU MOMENT MÊME où l’autrice les vit. Annie Ernaux n’attend pas d’écrire pour lancer son récit, elle le fait naître avant, in real life, le déroule, s’observe, observe les autres EN TANT QUE PERSONNAGES LITTÉRAIRES (de fiction?) prêts à être embarqués pour un récit imminent. C’est pourquoi elle dit : «La principale raison que j’avais à vouloir continuer cette histoire, c’est… que j’en étais le personnage de fiction.» Ainsi, au moment même où elle vit les événements, elle agit en sachant qu’ils vont devenir objets d’écriture. D’ailleurs, la fin de l’écriture du livre coïncidera logiquement avec la fin de la relation.

(Je ne vous raconte même pas ce que ça doit impliquer comme regard distancié sur ce qu’on vit...)

Je suis stupéfaite. Je crois que chez aucun écrivain je n’ai senti une telle nécessité absolue d’écrire au point même de provoquer des événements parce qu’ils sont susceptibles de donner lieu à un texte.

C’est l’impression que j’avais eue en parcourant rapidement le livre, à savoir que, dans le fond, l’essentiel, ce n’était pas le jeune homme (ce qui explique d’ailleurs pourquoi le livre est court : c’est une histoire banale à notre époque… et finalement, il n’y a pas grand-chose à en dire.) Non, l’essentiel apparaît à mon avis dans cinq, six phrases et dans le sublime exergue : « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. » Et ce qu’elle dit là est vertigineux. Et terrible : elle exprime l’espèce de fusion, de tissage, d’imbrication que sa vie entretient avec la littérature non seulement parce que ses textes se nourrissent de son existence mais aussi parce qu’ils influencent la trajectoire même de cette existence.

Et c’est précisément le cas ici parce qu’elle vit quelque chose qu’elle a déjà vécu lorsqu’elle était étudiante (fréquenter un jeune homme, aller au resto U, dormir sur un matelas par terre…) Interviewée pour le Magazine Littéraire, elle dit « Écrire ne se confond pas avec imaginer… Pour moi, écrire, c’est retrouver. » Or, finalement, ici, dans cette expérience précise, il ne lui est pas nécessaire de passer par l’écriture pour « retrouver », elle le fait déjà en le vivant. On comprend mieux alors son impression d’être une actrice et de « rejouer des scènes et des gestes qui avaient déjà eu lieu. » Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble ici que « l’acte littéraire », le passage à « la création », « la fiction » a lieu avant même l’écriture. Je ne sais pas si l’on retrouvera cette posture particulière ailleurs, dans d’autres textes d’Annie Ernaux. (sauf peut-être dans l’épisode de la rencontre avec l’officier à Venise qui sera à l’origine du livre « Les Années » : « Parce que j’attends toujours de la vie qu’elle apporte une solution à mes problèmes d’écriture, il me semblait que cette rencontre sur le vaporetto m’avait d’un seul coup rapprochée du livre que je voulais entreprendre. »)

À la page p 23, l’autrice écrit : « Notre relation pouvait s’envisager sous l’angle du profit. » Il me semble que le principal profit que la romancière ait tiré de cette relation, ce n’est pas forcément le fait de revivre une seconde jeunesse mais celui de donner naissance à une matière fictionnelle. Elle dit d’ailleurs qu’elle a « conscience qu’envers ce jeune homme, cela impliquait une forme de cruauté. » Je veux bien la croire… Elle domine sur le plan matériel et culturel, tient les cordes, joue un rôle (celui de la fille qu’elle était autrefois), sait que tout ça ne débouchera sur rien sinon une séparation… et surtout… un texte.

Évidemment, on s’en remet d’être transformé à son insu en être de fiction mais j’aimerais mieux, moi, que ça ne m’arrive pas…

Allez, j’espère que leur histoire fut tout de même une belle histoire…

En tout cas, « Le jeune homme » me semble être un texte complètement essentiel sur le rapport d’Annie Ernaux à l’écriture.

Et je suis contente de l’avoir dans ma bib !




 

jeudi 5 mai 2022

Connemara de Nicolas Mathieu

★★★★★
Éditions Actes Sud

 Ils viennent tous les deux du même bled de l’Est, lui était bon joueur de hockey dans sa jeunesse, elle, une élève brillante n’aspirant qu’à quitter un quotidien trop terne… Il est devenu vendeur de croquettes pour chiens et elle, cadre dans une boîte de consulting… Ils ont la quarantaine… Ne sont pas franchement heureux ou du moins s’attendaient à autre chose de la vie... Alors, ils vont se retrouver, par hasard… C’est l’occas’ … Reste qu’ils n’ont pas grand-chose à se dire dans le fond… Heureusement, il y a les corps… C’est pas mal, les corps... Mais ça suffit pas.

Bon, on ne va pas y aller par quatre chemins, il y a du Flaubert chez Mathieu (waouh, l’immense compliment …) Ces grandes scènes, si justes, si vraies, si géniales, ces passages où l’on se dit : c’est exactement ça. Du petit lait...

Tiens, quatre scènes me reviennent en mémoire. Pourquoi celles-ci ? Je n’en sais rien. Sinon qu’elles sont d’une vérité absolue. C’est l’amant, Christophe, qui dit à sa maîtresse Hélène, après qu’ils ont fait l’amour dans une chambre d’hôtel, quelque chose comme : « tu ne vas pas fumer là, c’est interdit.» Juste ces mots. Ces mots-là. Et l’on sait que ça ne pourra pas durer entre eux. On sait que c’est fini. Ils peuvent toujours continuer, c’est mort, ça ne peut pas marcher. Rien n’y fera. Le truc à ne pas dire, les mots de trop, ceux qu’Hélène, la transfuge de classe, la bourgeoise, ne peut pas entendre. Et lui ne le sait pas, ça. Lui qui est resté où il est né, dans la même zone pavillonnaire ou pas très loin, avec les mêmes potes qui, comme des gosses, jouent le soir avec leur arme artisanale dans le jardin sous des parasols au gaz qui chauffent à plein pot et des enceintes en équilibre qui braillent. Ils picolent et se marrent. Quelle scène, celle-ci aussi ! Il y a une vérité ici rarement atteinte. Une peinture des classes sociales tellement juste et, en même temps, jamais méprisante. On y sent le regard bienveillant de l’auteur pour ce monde ouvrier où l’on donne sans compter, où l’on ne fait pas semblant, où l’on ne connaît pas les codes. On se fout de la façon dont on doit se tenir et l’on se bidonne vraiment.

Une autre scène, plus discrète, celle de la visite de Christophe au père Müller qui élève ses dogues du Tibet : une scène parfaite. Il ne s’y passe pas grand-chose et c’est précisément ce qui la rend incroyable. Les regards, les silences, les gestes...

Je repense aussi à la scène finale, l’extraordinaire scène finale du mariage où là, franchement, on touche au sublime, c’est le feu d’artifice, ça pète dans tous les sens, c’est l’explosion. Et c’est génial, absolument génial.

Et tous ces détails, ces petites choses de la vie qu’on voit sans voir, qu’on fait sans y penser. Tout est là, si juste, si vrai… Quelle perspicacité, quelle acuité dans le regard de l’auteur, quel don d’observation et de restitution incroyable.

Allez, peut-être qu’un peu resserré par-ci par-là (pas grand-chose hein...), le texte gagnerait encore davantage en force, en puissance. Mais peut-être, j’ai dit peut-être !

Bref, je ne vous ai pas dit grand-chose sur Hélène ou Christophe. Ils ont de vous, de moi, des autres…

Vous lirez et vous me direz...

Ce bouquin, c’est de la vie en barre. Allez-y...   


 

mercredi 6 avril 2022

L'instant précis où Monet entre dans l'atelier de Jean-Philippe Toussaint

Éditions de Minuit
★★★★★

 Ce qui frappe chez Toussaint, c’est toujours la clarté du style, la transparence du propos, la précision du détail. Il tente ici de nommer, de décrire, de dire une traversée, une transition : le passage de la vie à l’art, du commun au sacré, un moment de basculement, hors du temps, de l’espace, de l’Histoire où le créateur s’apprête à créer. L’instant est fugace, éphémère. Il faut être vif « je veux saisir ce moment-là », précis « où il pousse la porte de l’atelier », nuancé « dans le jour naissant encore gris ». Saisir ce moment relève du miracle. Parce qu’il faut dire ce que personne ne voit. Capturer l’instant magique, le passage à l’acte créatif, c’est révéler le sublime, réitérer le miracle. L’auteur « veut ». Rien ne dit qu’il pourra. C’est un pari. Et ce « je veux » a quelque chose de performatif. À ce moment-là, l’écrivain écrivant se situe lui-même à une frontière, à un seuil, à l’aube même de son texte. Rien n’a commencé, rien n’est arrivé. Pour lui aussi. Rien n’est écrit. Il « veut » follement. Fabuleux désir. Énergie en fusion. Et pour saisir l’essence de Monet, il va passer par son « je » de créateur -l’homme à l’aube, dans le silence- à un « nous ». Sans que l’on s’en rende compte, il aura suffi d’une page à l’auteur pour nous entraîner, nous lecteurs, dans l’atelier « de l’autre côté de la porte » et nous faire témoins du miracle de l’art, initiés. Toussaint s’est fait passeur. Il nous porte, nous ouvre les yeux devant « les nuances de bleus », « la lumière déclinante », « l’apaisement du monde ». Nous observons alors quelque chose de sacré. Le prodige se réalise : la vie déposée sur la toile dans une fabuleuse « opération de transsubstantiation », une « conversion de la substance éphémère et palpitante de la vie en une matière purement picturale. » Et du monde, déjà, nous avons glissé dans la toile, de l’autre côté, « paysages d’eau et de lumière, fragments de branches inclinées de saules pleureurs, reflets bleutés, ciels, transparences. » Matière à jamais inachevée, toujours vivante, mouvante, en déplacement.

Par les mots, le miracle a lieu. Et nous en sommes les témoins. Rien ne nous a été totalement dévoilé et pourtant, tout est clair.

Le mystère demeure.

Mais nous avons vu.


 

lundi 4 avril 2022

Seyvoz de Maylis de Kerangal et Joy Sorman

Éditions Inculte
★★★★☆

 Évidemment, on ne lit pas un livre à quatre mains comme on lirait un livre à deux mains. Autrement, à quoi ça servirait d’écrire un livre à quatre mains, hein ? En plus, marquer par un changement d’encre le passage d’un chapitre à l’autre donne encore plus envie de s’adonner au petit jeu du « devine qui écrit là » ! Impossible de résister à cela ! Alors moi j’ai mon avis et je suis prête à parier la moitié de ma bibliothèque (tu parles d’un cadeau!) que tel chapitre est l’oeuvre de Maylis de Kerangal et tel autre de Joy Sorman. Ça me paraît complètement évident. Même si j’ai lu je ne sais plus où qu’elles avaient chacune relissé le travail de l’autre. J’irai même plus loin, il me semble pouvoir dire à quel moment la première autrice est intervenue sur le travail de l’autre (là je parie l’autre moitié de ma bib !) Tout ça pour dire quoi ? En fait pas grand-chose. (Elle est intéressante mon analyse!) Allez, j’ose : il me semble qu’une écriture est plus forte que l’autre, plus marquée stylistiquement parlant. Cela dit, plus on avance dans le roman, moins c’est net. Comme le fond du lac, tiens. Ou alors, j’ai été prise par l’histoire et du coup, j’ai cessé de m’interroger sur qui a écrit quoi. En fait, je ne vois pas trop l’intérêt de ce type d’exercice. Pour les autrices, peut-être que c’est sympa d’aller pique-niquer au bord du barrage du Chevril tout en discutant du sujet entre deux sandwiches. J’imagine aussi les recherches ici et là, à la mairie, dans les journaux, les archives… Franchement, j’aurais bien aimé faire ça moi aussi. Mais dans le fond, pour le lecteur, ça n’apporte pas grand-chose.

Alors, le livre maintenant : ce barrage de Seyvoz, c’est celui de Tignes (Savoie). Le chantier s’est achevé en 1952 : d’après le Dauphiné, c’est le plus haut barrage hydroélectrique de France : 180 mètres de hauteur, 300 mètres de largeur, 235 millions de mètres cubes d’eau. Le lac du Chevril a donc recouvert l’ancien village de Tignes et ce malgré la très ferme opposition des habitants qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient à l’époque pour résister. Cinq mille ouvriers sont venus prêter main-forte et plusieurs sont morts d’ailleurs pendant la construction. Quand on connaît un peu les deux autrices, on n’est pas franchement surpris par le choix de ce sujet. Il y a un petit côté technique qui a dû ravir Maylis de Kerangal. J’ai bien aimé ce texte, l’impression quasi fantastique qu’il dégage. Il faut dire que cette histoire est particulièrement fascinante. Et c’est peut-être là que le bât blesse. En effet, avec un tel sujet, je pense que l’on aurait pu créer une œuvre plus consistante et donc plus longue. Mais difficile de la réaliser à quatre mains. On touche ici aux limites du projet. L’exercice est original, tout à fait réussi mais demeure un peu frustrant pour le lecteur.


 

dimanche 27 mars 2022

Les événements, suite d'Isabel Ascencio

Éditions du Rouergue
★★★★★

 Attention, coup de coeur !

Il y a des livres dont on entend peu parler et pourtant, ils réunissent tout ce que l’on attend de la littérature : une écriture, une réflexion sur les hommes, les lieux qu’ils habitent et qui les habiteront pour toujours, l’Histoire qu’ils traversent et qui s’inscrira à jamais en eux... Tout cela est là, dans le dernier livre d’Isabel Ascencio : un livre fort, très fort, de ces romans qu’on n’oublie pas et dont les personnages nous accompagnent pour longtemps.

Joëlle Leblanc, la narratrice, a quitté le Jura où elle vit pour se rendre à l’enterrement de son père Serge Leblanc, dans le Nord. C’est l’histoire de ce père qu’elle va raconter, un pied-noir, un exilé, qui a quitté l’Algérie en 1962 pour se retrouver un peu perdu dans les rues de Marseille… S’en suivront une rencontre avec une femme, un mariage, deux enfants, une installation dans une commune du Var, avec, en prime, l’achat d’un petit terrain non constructible sur les hauteurs du village, « dix ares de vieilles souches en pentes raides » et un cabanon de douze mètres carrés avec une vue sur la baie de Bandol quand le ciel est dégagé…

Un lieu à soi, pour aller pique-niquer en famille.

Un bout de terre qui rappelle tant les pieds de vigne du trisaïeul, là-bas, en Algérie...

Serge Leblanc aurait pu mener une vie paisible assis sur son coin de terre aride, les yeux perdus dans la contemplation du ciel bleu méditerranéen lavé par le mistral.

Mais un homme n’est pas une ligne droite. Non, un homme est fait de nostalgie, de souvenirs, de paysages, d’images, de sensations, d’attachement à une terre, à une enfance. Et tout cela est là, en chacun, et chacun est la somme de cet ailleurs, de ces territoires, de ces espaces en dehors desquels être chez soi ne va pas de soi...

Ainsi, Serge Leblanc a beau mettre un pied devant l’autre chaque jour, son coeur est resté attaché à l’Algérie et ce qu’il porte en lui du passé va lui jouer des tours car l’on est sensible aux êtres qui ont les mêmes images dans les yeux...

Et pourtant, peut-être aurait-il pu (dû ?) détester immédiatement Michel Garrigou, le Marseillais, une grande gueule qui aime raconter ses « vingt-huit mois d’Algérie et dix de rab dans la foulée », les yeux brûlés par le soleil, les pieds en sang dans les rangers, la trouille qui tord le ventre de celui dont la mission était « le maintien de l’ordre » … Bel euphémisme… « J’ai tout fait pour te le sauver ton pays » dira Garrigou à son ami.

N’empêche, les Arabes, Garrigou en parlera toujours à Serge en disant « tes Arabes »… Et dans ce petit village du Castoul, sur ce même territoire bien circonscrit, il y en a des Arabes : la famille Taïeb par exemple. Tout le monde les connaît bien les Taïeb… Ils ont perdu une fille, une petite Najet, qui n’est jamais rentrée d’un voyage en Algérie.

Bientôt, ils perdront un fils… Les accidents sont si vite arrivés… Le fils Taïeb renversé par une voiture… conduite par Serge Leblanc.

C’est lui, il a avoué...

Ça lui ressemble tellement peu à Serge Leblanc de s’alcooliser, de conduire vite au risque de renverser un jeune garçon sur son scooter.

Un jeune Arabe…

Un portrait sensible et tout en nuances d’un père introverti, silencieux, hanté par les lieux d’avant, ceux de l’enfance, du passé, de la mémoire, un homme « tout résigné au sort qui l’accable, déterminé à survivre encore une fois avec ce qu’on lui laisse », un homme « profondément habitué à perdre.»

Et autour de lui, une femme, deux enfants, des amis qui vont s’inscrire dans son destin, tenter d’y trouver leur place, de l’aimer, de profiter aussi de sa générosité et de sa fragilité... 

Des êtres qui ont chacun leurs raisons d'être ce qu'ils sont...

Un récit très fort et tout en tension… 

 Magnifique !


 

mercredi 9 mars 2022

Un couple et sept couffins de Michel Simonet

Éditions Conférence
★★★★☆

 On l’avait connu balayeur de rues à Fribourg dans « Une Rose et un Balai » (quand on parle suisse, on dit cantonnier, comme sur la route de Louviers...), il nous revient père de famille et comme il ne fait rien à moitié, il a signé pour sept gamins... Rien que ça ! Bon, il a tout connu... Faut-il que je vous fasse la liste ? Il a même renoncé (temporairement) à la littérature : « Devoir parcourir pour la vingtième fois de suite les textes illustrés de Monsieur Propre ou de Madame Chipie alors que prennent la poussière sur l’étagère Marguerite Yourcenar et Fiodor Dostoïevski... » et je passe sur les visites aux musées « qualifiées de chiantes » (ah, ah, je connais!!!), les trajets en voiture à écouter des « sons » (comme disent les ados) dégoulinants plutôt que des choeurs byzantins … (souvenirs souvenirs) (j’en ai eu quatre moi qui vous cause!) Ah, les renoncements…

Et pourtant quel peps dans ce livre ! D’où tirent-ils toute cette énergie, les Simonet, cette sagesse, hein, d’où ? Quelle est leur recette ?

Sept gamins, tous différents évidemment : entre la petite dernière « qui n’attend pas l’âge des paliers du langage pour lancer à peine levée un réactif Ta gueule, gros con ! », le solitaire qui « demande l’impossible le plus vite possible », la « pitchoune dont on remarque très vite qu’elle n’a pas été bercée trop près du mur »… Quelle vie dans ce deux pièces qui très vite se transforme en maison avec chacun sa chambre (même si au début personne ne veut se séparer des frangins pour la nuit….) Et puis, le père Simonet, c’est un vrai père qui emmène ses gamins au bac à sable, les change, s’occupe des leçons, les conduit au sport, à la musique etc etc … Bon, c’est vrai, il lui arrive d’en oublier sur place mais, pas de panique, on les retrouve généralement (et puis, on a le droit à un pourcentage de perte, non?)…

Des cathos les Simonet ? Oui ! (mauvaise langue que je suis, j’allais dire « évidemment »…) et des cathos suisses en plus!!! Waouh ! Des cathos qui font des retraites de catho, des cathos qui marchent dans la montagne suisse parce que quand on est Suisse, faut avoir une « géographie pratique et patriotique.» Ouh là là, ne partez pas, restez là parce qu’un Simonet comme Simonet, un catho comme Simonet, un Suisse comme Simonet, bon père de famille et tout et tout, ce n’est qu’ouverture d’esprit, générosité, non conformisme et drôlerie ! Eh oui ! Faut pas toujours se fier aux apparences...

(Ok, je suis sortie très très loin de ma zone de confort et alors, faut être un peu ouvert, non?)

Encore une chose : il écrit très bien, Simonet, il joue avec les mots, les sonorités…

Simonet, il aime sa femme, ses gosses, la vie.

Oui, je sais, ça peut rendre un peu jaloux ...

Moi, Simonet, je l’aime bien.

D’ailleurs, comme preuve d’amour, je lui enverrais bien mes gosses...






 

jeudi 3 mars 2022

Virgile s'en fout d'Emmanuel Vernet

Éditions Verdier
★★★☆☆

 C’est l’histoire « d’un médecin qui voudrait écrire... mais qui ne sait pas au juste où l’écriture le mène », un homme qui souffre « d’une forme d’écartèlement interne » entre la littérature et la médecine...

Est-ce que « ça intéressera les lecteurs ? Peut-être, on verra bien. »

Qu’il se rassure Emmanuel Venet, la vie banale d’un jeune interne (un double de l’auteur certainement) passionné de littérature et qui se voudrait écrivain sans avoir rien à dire ni vision particulière du monde, ça nous intéresse, nous, les lecteurs !

On s’amuse de ses démêlés amoureux avec la belle et irrésistible Alexia Maurer ou avec une certaine Chantal Magnard à la « croupe un peu large et aux idées indéniablement étroites » qui voudrait bien devenir son épouse et faire de lui un gentil cardiologue de province... On se régale de cette bande d’amis qui ont entrepris de bâtir l’impossible liste des cent meilleurs livres de la littérature française… Que de discussions, de disputes à ce sujet !

Oui, on retrouve avec grand plaisir l’auteur du génial « Marcher droit, tourner en rond », son humour piquant et sa vision désenchantée du monde…

En revanche, les lecteurs iront-ils jusqu’à lui pardonner ces très nombreuses pages barbantes sur les histoires de Thésée, Phèdre et autres personnages mythologiques dont on n’a que faire, pages que l’on finit par ne plus lire tellement l’on a hâte de retrouver notre antihéros et le mal-être existentiel qu’il traîne avec lui.

On a bien compris que notre petite vie que l’on s’invente comme on peut ne fait que reproduire des schémas vieux de plus de mille ans, que notre petite histoire n’est que le reflet d’autres histoires, toujours les mêmes, qu’on ne se sortira jamais des « je t’aime moi non plus », des « fictions conjugales » auxquelles on croit très fort mais qui ne durent qu’un temps… Était-il vraiment nécessaire de mêler à la vie de notre interne celle de personnages mythologiques (dont on se fout royalement) qui viennent rompre le plaisir de la lecture pour comprendre que  nous sommes « partie prenante d’un enchevêtrement d’histoires dont [on] ne sait rien, banalement ignorants de [nous-mêmes] et du monde, faits de pièces et de morceaux éparpillés dans une mémoire sans sujet et réunis dans un corps sans mémoire » ?

Éventuellement (et encore!), un traitement particulier de ces petits récits aurait pu retenir l’attention mais ce n’est hélas pas le cas et l’on se retrouve à lire des extraits de dictionnaire de la mythologie... Dommage. Vraiment dommage.

Parce que franchement, on l’aime beaucoup Emmanuel Venet, et on est même prêt à lui pardonner parce que « Virgile s’en fout » renferme des pages merveilleuses sur la vie et la littérature, de celles qu’on aime à relire régulièrement à haute voix tellement elles nous enchantent...

« Comme chacun, j’avance à tâtons dans l’inintelligible, aidé par ces paroles qui me confirment que la marche la plus incertaine peut au moins trouver à se dire ; que les mots peuvent accueillir des réalités qui les excèdent; et que parfois, un lambeau de réel se laisse piéger dans la langue, enchantement qui relance mon envie d’écrire le monde- ou tout au moins l’infime part que je crois en connaître. »

Rien que pour ça, il faut lire « Virgile s’en fout »…

Et aussi, bien sûr, pour découvrir la liste des 100 meilleurs titres de la littérature française !  


 

mercredi 23 février 2022

Regardez-nous danser de Leïla Slimani

Éditions Gallimard
★★★★☆

 Après « Le pays des autres » qui nous avait conduits de 1946 à 1956, d’un Maroc colonial à un pays indépendant, ce 2e volet, « Regardez-nous danser » situe les événements d’avril 1968 à août 1972 et décrit un Maroc divisé et plein de contradictions entre un désir de plus en plus vif d’émancipation chez les jeunes et le régime très autoritaire d’Hassan II. En effet, les tensions sont vives, et l’écart entre les riches et les pauvres de plus en plus marqué. On sent que le Maroc de ces « années de plomb » peine à trouver sa voie après la période de protectorat : le pouvoir réprime violemment les manifestations étudiantes, le roi subit deux attentats fomentés par l’armée dont il réchappe miraculeusement et l’État va jusqu’à retransmettre à la télé les terribles exécutions de militaires.

Cependant, l’on sent que Mai 68 est passé par là : Barthes enseigne à Rabat et les hippies s’installent à Essaouira : la jeunesse rêve d’émancipation et se passionne pour l’Amérique.

Mais les mœurs évoluent bien lentement : les femmes sont toujours victimes de préjugés, la sexualité demeure un tabou. Le patriarcat et les coutumes ancestrales les empêchent d’être libres.

Quant aux Belhaj, à force de travail, ils sont devenus de très riches propriétaires terriens : leur exploitation agricole s’est modernisée et elle se porte à merveille. A la demande de Mathilde, ils ont fait creuser une piscine, symbole un peu ostentatoire de leur réussite sociale. Leur fille Aïcha poursuit ses études de médecine en Alsace et leur fils Selim a toujours une scolarité un peu chaotique. Dans ce second tome, c’est vers cette jeunesse que la caméra se déplace...

Les Belhaj, devenus des notables, sont dorénavant parfaitement intégrés à la bourgeoisie locale constituée de riches Marocains et de Français qui cachent tout leur mépris pour ceux qu’ils continuent entre eux à nommer « les bicots ».  Amine s’inquiète malgré tout pour l’avenir de son entreprise à laquelle il s’est dévoué et craint des révoltes paysannes qui risqueraient bien de teinter de rouge l’eau turquoise de sa nouvelle piscine…

Si l’on retrouve avec plaisir les personnages du « pays des autres », il m’a semblé que ce second volet manquait un peu de relief, de « grandes scènes » qui frappent l’imagination et pour lesquelles l’autrice est particulièrement douée.

Leïla Slimani parvient cependant à dresser des portraits très nuancés des personnages qui se trouvent décrits dans toutes leurs contradictions.

L’ensemble demanderait quand même à être un peu « relevé » soit par davantage d’action (c’est pourtant pas vraiment mon genre de réclamer de l’action!) ou de relief dans l’écriture. Bref, j’ai ressenti parfois un certain ennui à la lecture, qui reste très agréable mais qui manque un peu de peps.



 

jeudi 3 février 2022

Le Pain perdu d'Edith Bruck

Éditions du sous-sol
★★★★★

 Vous allez certainement trouver le rapprochement que je vais faire un peu bizarre, incongru voire totalement déplacé, mais tant pis, j’ose, parce que dans les deux cas, c’est la vie qui parle, qui palpite, l’énergie qui est là, la détermination, l’ardeur qui dominent. Est-ce parce que je venais de finir le tome 2 du journal de Deborah Levy publié aux Éditions du sous-sol ? En tout cas, j’ai eu l’impression d’un lien, étrange certes car les deux textes n’ont rien à voir, mais d’une parenté tout de même, dans le ton notamment mais aussi dans le dynamisme du récit, le recours à la puissance du détail qui en dit beaucoup, l’insatiable recherche de la liberté, la dimension féministe omniprésente… J’avais parfois l’impression étrange que c’était Deborah Levy qui témoignait de la déportation. Il y a chez ces deux femmes, au-delà de vies et d’expériences complètement différentes, des points communs dans la personnalité qui se traduisent par un style parfois assez proche: des mots directs, crus, sans métaphore et une vitalité, une volonté, une force que l’on sent dans chaque phrase. J’imagine que cet étrange rapprochement n’a pour origine qu’une forme de collision temporelle de lecture entre deux oeuvres mais en moi, ces deux femmes resteront étonnamment liées à jamais. Revenons, après cette étrange expérience, au terrible destin d’Edith Bruck. Elle naît le 3 mai 1931 dans le petit village hongrois de Tiszabercel : elle est l’aînée d’une famille pauvre de six enfants et c’est à l’âge de 13 ans, en 44, qu’elle est déportée, enfermée tout d’abord dans le ghetto de Sátoraljaújhely puis à Auschwitz où elle devient le numéro 11152.

Ce qu’elle se rappelle du jour où tous les juifs du village ont été rassemblés autour de la synagogue, ce sont les cris de sa mère qui hurlait parce que le pain allait être perdu. Ce pain qui avait gonflé et qui était prêt à cuire dès l’aube. Ces cris… (ils me rappellent ceux du boulanger d’Oradour qui se lamentait pour les mêmes raisons…) Ils me feraient pleurer ces cris d’hommes et de femmes qui n’imaginent pas une seconde ce qui va leur arriver. Terribles...

Puis le train, les wagons à bestiaux, avec un seau pour les besoins. La violence quotidienne des nazis, l’absence de nourriture et toujours les paroles tragiques de la mère : « Rappelez-vous, nous dit maman, le bien existe, les saints existent, Dieu existe... » Le discours direct, très présent dans l’oeuvre, restitue pleinement la voix des morts et il y a une sorte de décalage étrange entre ces voix vivantes qui apportent beaucoup d’énergie et de vivacité au récit et l’omniprésence de la mort. Oui, « Le Pain perdu » est un texte vivant sur la mort, un texte qui combat la mort par son énergie, sa vigueur, toute la vie dont il témoigne. Le contraste est saisissant d’autant que l’on a le sentiment au début que tout est perçu du point de vue de l’enfant qui s’attache aux plus petits détails pour tenter de comprendre ce qui a lieu. Il y a par exemple l’épisode de la Polonaise qui dit à l’enfant : «  - Viens, je vais te montrer où est ta mère ! … Tu vois cette fumée ? … Tu sens cette puanteur de chair humaine ? Ta mère était grosse ? Alors elle est devenue du savon comme la mienne. » Les camps de travail et d’extermination se succèdent : Auschwitz (où elle sera séparée de ses parents), Dachau, Kaufering, Landsberg, Bergen-Belsen, les marches forcées… La faim, les poux, le froid, les maladies, les suicides contre le fil barbelé et électrifié. Elle se retrouve seule avec une sœur aînée. Il faut tenir, lutter contre l’épuisement. « Est-ce que c’était trois mois ou trois années qui étaient passés ? Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute on mourait. » « Nous n’avions plus grand-chose d’humain. » Des hommes qu’on laisse mourir, nus, sur le sol, c’est ce que l’enfant voit. L’un deux lui souffle ces mots : « Raconte-le, on ne nous croira pas, raconte-le, si tu survis, fais-le pour nous aussi. » Jusqu’au matin où personne ne vient faire l’appel, d’autres soldats arrivent, avec d’autres uniformes. « Away, away » crient-ils effrayés par ce qu’ils découvrent. Puis, il faut tenter de retrouver les siens. Et aller quelque part. Mais où ? Comment vivre « égarées dans le monde des vivants » ? S’ensuivent une errance, une recherche de lieu où se poser pour écrire… Des tensions naissent entre les membres de la famille. L’Allemagne, la France, Israël... Edith Bruck a du caractère, elle sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut pas : la collectivité, la discipline militaire par exemple. C’est l’Italie qui sera la terre d’accueil et la langue du témoignage. « Il faudrait trouver des mots nouveaux, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle, une langue qui blesse moins que la mienne, maternelle. » Ce sera l’italien.

« Le pain perdu » s’achève sur une « Lettre à Dieu » extrêmement touchante : « Je T’écris à Toi qui ne liras jamais mes gribouillis, ne répondras jamais à mes questions, à mes pensées ruminées pendant toute une vie. » Insupportable silence. Immense solitude.

C’est à la fin de sa vie qu’Edith Bruck écrit ce texte : la mémoire commence à lui faire défaut et sa vue est touchée par une dégénérescence maculaire. Elle doit témoigner de « l’invraisemblable », dire ce « conte dans la forêt obscure du XXe siècle », raconter au plus vite parce qu’il y a cette « ombre » qui plane encore et toujours sur le troisième millénaire.

Un texte bouleversant.




 

lundi 31 janvier 2022

Le coût de la vie de Deborah Levy

Éditions du Sous-sol
★★★★★


 Tome 2 : « Le coût de la vie » : la cinquantaine, le mariage qui capote et le divorce qui s’ensuit... Puis, la vente de la maison dans laquelle les enfants ont grandi… Il faut trouver un appartement pas cher et donc petit, pas très confortable… Alors, aux grands maux les grands moyens : un vélo électrique pour se déplacer fera l’affaire. Et pour travailler, quelle solution trouver, quel lieu habiter ? C’est là que la prise de conscience arrive : le foyer pour tout le monde que l’on s’est efforcée de créer du mieux possible a fini par être un lieu où l’on ne s’est plus sentie chez soi. Il fallait remédier à cela, il fallait un lieu à soi, où être et où créer : un cabanon dans le jardin d’une copine serait l’espace où recouvrer sa liberté …

Une autre vie, un retour vers soi parce que soudain l’on se rend compte que dans le foyer que l’on voulait parfait, finalement, on s’est mise un peu entre parenthèses, on a voulu tellement bien faire pour les autres, tellement être parfaite qu’on s’est perdue au fil du temps…

Mais où aller? Que faire de soi ? S’il suffisait de peindre tous les murs en jaune pour y voir plus clair, ça se saurait ! Mais non, il faut trouver d’autres solutions !

Le cabanon en est une malgré les températures arctiques. Il suffit juste d’emporter l’essentiel : Apollinaire, Éluard, Plath et Dickinson, un ordi, quelques carnets… Le vélo électrique en est une autre : une forme de liberté, de risque, de cheveux dans le vent. Ce n’est pas à négliger, les cheveux dans le vent, quand les idées virent au noir. Un moyen d’évacuer la rage « en roue libre ». Vingt-cinq kilomètres/heure grâce à un moteur de deux cents watts, voilà comment le vélo devient « le personnage principal de ma vie. »

Dans ce tome 2, j’ai retrouvé ma copine vacillant dangereusement au bord du gouffre et qui, dans un sursaut de vie, un élan complètement fou, s’est aventurée dans le vaste monde, « traversant la frontière seule, … en sentant l’obscurité noire et bleutée, le hurlement des coyotes, le bruit des plantes », préférant tâtonner dans le noir plutôt que de suivre sagement une route bien tracée et trop éclairée. Il faut savoir prendre des risques, écouter ses désirs, arriver en retard avec des toiles d’araignée dans les oreilles et des insectes morts pendus aux sourcils (eh oui, c’est ça de travailler dans un cabanon!) Savoir ne pas être présentable.

C’est ça, savoir ne pas être présentable.

Et en faire une règle de vie !  

 

samedi 29 janvier 2022

Mausolée de Louise Chennevière

Éditions P.O.L
★☆☆☆☆

 Voici l’article le plus court de ma vie de chroniqueuse littéraire : 5 minutes de rédaction, 48 secondes de lecture pour un roman sur la passion amoureuse et la séparation. Un texte plat dans le fond et la forme qui peine à produire une quelconque émotion, avec des jeux de ponctuation prétentieux et faussement profonds du genre : « sans oser le moindre geste, de peur que tu ne te réveilles, et qu’alors tu. »,« … j’ai presque cru que tu ne te réveillerais pas, que tu allais passer la nuit près de moi, rester encore le matin, et. », allez, deux autres pour la route : « Alors, je. », « Toujours, tu. Arrivais par la droite...»

Mais personne n’a osé lui avouer, chez P.O.L, que c’était vraiment ridicule ces trucs-là, et complètement dépassé? Non, franchement, là, il faut le dire : quel est l’intérêt de publier un texte comme celui-ci ?

Autrement, il y a « Passion simple » d’Annie Ernaux.


 

Madame Hayat d'Ahmet Altan

Éditions Actes Sud
★★★★★

 Un bien beau roman d’apprentissage, très classique dans sa forme, que ce « Madame Hayat » ! Nous sommes dans un pays qui n’est pas nommé mais que l’on devine être la Turquie et qui sombre peu à peu dans la dictature : terreur, arrestations arbitraires, violence, confiscation des biens…

Fazil, jeune étudiant en lettres, socialement déclassé après la mort de son père et donc sans le sou, trouve un petit travail de figurant pour une émission de télé. Il y rencontre une femme plus âgée que lui et qui pourrait être sa mère : Madame Hayat, une femme plantureuse aux cheveux d’or, à la robe de miel et au parfum de lys… Il tombe fou amoureux d’elle, de cette femme dont il ne sait rien et qui le fascine... Si elle n’est pas une intellectuelle, elle a l’intelligence de la vie : elle n’a pas lu les grands auteurs mais connaît parfaitement bien les moeurs des fourmis, des mantes religieuses, d’Hannibal, des dauphins, des araignées, des lions, des cicindèles, de Shakespeare et des termites. En effet, Mme Hayat aime les documentaires. Elle aime aussi manger et faire l’amour. Tout est grâce chez elle : sa façon de marcher, de danser, d’être. Tout est volupté, sensualité. Elle est une femme libre, insaisissable, dont le narrateur ne parviendra finalement jamais à percer totalement le mystère. « Tout ce qu’elle désirait, elle le désirait avec passion : une lampe, danser, moi, une pêche, faire l’amour, un succulent repas... » Et finalement, auprès de cette femme, le narrateur échappe momentanément à la chape de plomb qui écrase son pays… « Mme Hayat était libre. Sans compromis ni révolte, libre seulement par désintérêt, par quiétude, et à chacun de nos frôlements, sa liberté devenait mienne. » Mme Hayat est une femme qui a vécu. Mais quoi exactement ? Rien que pour elle, ce roman vaut la peine d’être lu : c’est un personnage magique, plein de sagesse, de fantaisie, qu’on a beaucoup de peine à quitter !

Quand on sait que ce roman a été écrit en prison - en effet, alors qu’il était rédacteur en chef du quotidien Tarf, Ahmet Altan fut enfermé plusieurs années car soupçonné d’avoir soutenu le coup d’État militaire de juillet 2016 contre Erdogǎn (il fut libéré en avril 2021)- on comprend que cette femme est la lumière qui a permis à l’auteur de tenir contre l’adversité, la preuve que la littérature se moque des cellules, des barreaux, des chaînes et les fait voler en éclat. Vous pouvez m’emprisonner, mais vous ne pouvez pas me garder ici. Comme tous les écrivains, je suis magicien. Je peux traverser vos murs sans mal.” écrira l’auteur en prison.

Une ode magnifique à la littérature et à l’amour…

Un bel hommage aux pouvoirs qui sont les leurs...


 

dimanche 16 janvier 2022

Anéantir de Michel Houellebecq

Éditions Flammarion
★★★★☆

 C’est quoi cette eau tiédasse que nous sert Houellebecq avec ce pavé de 730 pages très classe qui se la pète un peu et dont 200 pages de moins n’auraient pas été de refus ? Allez, je fais la fine bouche parce qu’il y a tout de même de beaux passages mais on a sacrément perdu en vigueur : où sont passés sa verve satirique, son mordant, sa causticité ? On l’a connu plus drôle ! Il s’est calmé, notre bonhomme (j’allais dire « rangé » !) Il a mis ses chaussons et son plaid sur les genoux ou quoi ? On avance pépouze, là ! J’espère que ce n’est pas son mariage qui l’a rendu moins décapant ! Bon, on a bien quelques piques ici et là en fin de chapitre mais il faut s’en farcir des longueurs et des longueurs plates comme un trottoir de rue (et qui n’aboutissent finalement pas à grand-chose) avant de retrouver une petite saillie qui nous tire de notre somnolence. Un Houellebecq apaisé, résigné, assagi, voire bienveillant ?

Beurk !

Bon, « comment habiter ce putain de monde » demeure sa problématique essentielle. Trois solutions possibles : Dieu (mais on n’y croit plus) ; la beauté du monde (mais elle n’est pas visible partout) ; et l’amour (il est rarement passionné mais on s’en contentera, hein.) Le sexe, c’est pas mal non plus. Ça permet d’oublier et l’on s’endort mieux après.

Est-ce la fréquentation des grands de ce monde qui l’a ramolli ? Si dans « Sérotonine » le narrateur bien dépressif retrouvait un ami agriculteur dans la Manche qui n’allait pas tarder à se suicider, là, le personnage de Paul Raison, inspecteur du Trésor, 47 ans, travaille à Bercy au Cabinet du Ministre de l’Économie et des Finances (un certain Bruno Juge - alias Le Maire que Houellebecq connaît bien, paraît-il). Lorsque le père de ce Paul tombe malade, il est transféré en EHPAD d’où on le sort rapidement (ouf!) car la sœur de Paul, Cécile, n’a rien d’autre à faire que de s’ occuper de lui (ça tombe plutôt bien!) Elle est dévouée et sait faire de délicieuses tartes aux pommes. Mais sa qualité principale demeure qu’elle croit en Dieu, elle, (quelle chance!) et fermement en plus ! Donc Paul va pouvoir repartir le coeur léger et l’esprit tranquille dans son somptueux duplex avec vue sur le parc de Bercy. Il va retrouver sa femme Prudence dont il s’est, certes, un peu éloigné pendant une petite vingtaine d’années mais dont il découvre sur le tard que les mini-shorts lui font un joli petit cul. Et puis, cette Prudence est une fée de la fellation (belle allitération en f ...) Et plus tard, quand il tombera malade (merde, j’en ai trop dit!), le ministre Bruno J. lui prendra rendez-vous avec les meilleurs cancérologues du monde. Ça aide à vivre tout ça. Évidemment, ça ne résout pas tous les problèmes et l’on meurt quand même. Mais confortablement. (Surtout que Prudence est toujours prête à intervenir ...)

Allez, en vrai, je n’ai pas craché sur le luxueux pavé tout blanc mais franchement, faudrait pas qu’il s’embourgeoise trop, notre Houellebecq. Il risquerait de se perdre...


 

vendredi 7 janvier 2022

Nourrir la bête (Portrait d'un grimpeur) d'Al Alvarez

 

Éditions Métailié
★★★★★


 Il s’appelait Mo Anthoine et son ami (l’auteur) Al Alvarez. Et comme il a fallu trente ans pour que ce texte soit traduit en français, ces gars-là sont morts depuis belle lurette. Mais, évoquons-les au présent, des hommes comme eux, on n’a pas envie d’en parler au passé. Je recommence donc. Il s’appelle Mo Anthoine et c’est un sportif comme je les aime. Un grimpeur. Pour lui, grimper, ce n’est pas faire de la compèt’ en tenue fluo ni être le meilleur pour se trouver à la une des journaux. Le paraître, il s’en fiche ! Non, ce qui l’intéresse, c’est se faire plaisir, avec des copains, des vrais, s’entraider, vivre des moments forts ensemble et aller ensuite au pub pour fêter le dépassement de soi que l’on vient d’accomplir. « En escalade, la seule compétition est avec soi-même… avec ses muscles, ses nerfs, sa force d’âme. C’est même en un sens une activité intellectuelle, à ceci près que vous devez penser avec votre corps. Chaque mouvement doit résulter d’une sorte de stratégie physique, en termes d’effort, d’équilibre et de conséquences. Comme une partie d’échecs avec son corps. » J’aime aussi l’idée que « l’escalade est une activité de paresseux : des salves concentrées d’efforts sur la paroi alternent avec de longues pauses sur les relais où l’on peut s’allonger, se détendre, fumer, admirer la vue ou pester contre la pluie. » Bref, ce gars, il me plaît bien !

Originaire d’un village gallois au pied du Snowdown, pas très scolaire, il s’est vite retrouvé sur le marché du travail apprenti gérant dans l’industrie du tapis. Dans le cadre de sa formation, on a eu l’idée géniale de l’envoyer suivre un programme d’activité en plein air. Il y a des hasards comme ça dans la vie.

Il a tout lâché.

Tout.

Pour l’escalade.

Et tous les sommets mythiques y sont passés : des Alpes à l’Everest, des Dolomites au Old Man de Hoy (un stack - morceau de terre qui s’est décroché du continent - de 137 mètres dans l’archipel des Orcades, nord de l’Ecosse, sur l’île de Hoy… franchement, allez voir sur Wiki à quoi ça ressemble…), des parois de glace de l’Ogre ( sommet de 7300 m sur une montagne située en Himalaya au Pakistan) à El Toro dans les Andes péruviennes en passant par le Gasherbrum (ensemble de sommets de plus de 8000 m au Pakistan), il est allé partout. Il fallait « nourrir la bête » : aller au bout de ses envies, ne reculer devant rien, tout risquer, se faire plaisir. Et je vous assure, quand il raconte ses grimpettes, on est heureux d’être tranquillou au fond de son lit. C’est tellement impressionnant ! On vit pleinement ses exploits, on se dit qu’il ne va jamais pouvoir s’en sortir. On tremble de peur, de froid. Les températures sont délirantes, les hauteurs de neige, n’en parlons pas, et ils avancent (on se demande comment) sur des parois de glace, dans le blizzard (et éventuellement avec des côtes cassées et des extrémités gelées.)

Le matériel est essentiel : cordes, casque, sangles, mousquetons, pitons, étriers, coinceurs… A tel point qu’il finira par créer sa propre entreprise de matériel. Des tentes résistantes et qui ne prennent pas l’eau. Même chose pour les vêtements. Réussir une ascension passe par des petites choses sur lesquelles il ne faut rien lâcher. Rester au sec en est une. Il a créé un casque, le Joe Brown, aussi une broche à glace en titane et un piolet à manche en fibre de verre. Et il y tenait à son matériel. Hors de question de laisser un coinceur dans une fissure !

Bon, à défaut de se lancer dans un dévers ou un dièdre au risque de faire une tête d’alouette si la fiabilité de votre lunule s’est révélée trompeuse, lisez ce livre ! Vous vivrez intensément et à moindres risques !  

mardi 4 janvier 2022

Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy

Éditions du sous-sol
★★★★★

 J’ai trouvé une copine, comme je les aime, drôle, triste, sensible, folle de littérature, vaguement borderline, une fille vivante à la larme facile et au rire joyeux. Elle s’appelle Deborah Levy, elle est née en Afrique du Sud en 1959. Son père, universitaire juif d’origine polonaise et militant anti-apartheid a été emprisonné pendant cinq ans. C’est long cinq ans, surtout quand on ne comprend rien à ce monde d’adultes plutôt étrange et cruel ! La gamine en perd la voix. Plus rien ne sort. Plus tard, bien plus tard, elle la retrouvera, en devenant écrivaine et elle racontera comment était la vie, là-bas, à Johannesburg en 1964 : ségrégation, tensions raciales, antisémitisme puis son exil en Angleterre où elle est une étrangère.

Et à chaque fois, on y EST parce qu’il y a une telle vivacité dans l’évocation de ces temps difficiles que l’on a sans cesse l’impression de voir, de sentir, de respirer à ses côtés. Elle retrouve intacte la magie de son enfance  et elle nous communique de façon incroyable cette énergie qui est la sienne, son rapport sensuel au monde, la vérité de son expérience. Elle sait trouver le détail souvent drôle et terrible à la fois qui aura une folle puissance d’évocation : ici un perroquet, un bonhomme de neige, là une prise électrique. Une mosaïque d’instantanés qui surgissent à chaque phrase et qui jalonnent les moments charnières de son existence. Ça pulse, le rythme est soutenu, c’est une vie tourbillonnante, échevelée, fougueuse qui se traduit par des majuscules, des onomatopées, des points d’exclamation en grand nombre (tiens, ça me rappelle quelqu’un!!!)

D’autres voix sont convoquées : Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, des voix de femmes, d’amies, de proches, des voix d’autres copines avec lesquelles on vit, au quotidien. On ne les cite pas, non, on dialogue avec elles.

Deborah Levy ne veut pas savoir, elle n’est pas du côté de la connaissance mais plutôt de l’expérience, elle veut sentir, douter, changer de chemin, commettre des erreurs et recommencer. Tant pis si elle se plante, tant pis si elle a mal, après tout, la vie c’est se prendre des coups.

Il reste les escaliers roulants pour pleurer...

C’est une femme libre qui parle, une femme qui a su très vite que la littérature lui donnerait de la voix.  « Parler haut, ce n’est pas parler plus fort, c’est se sentir autorisé à énoncer un désir. On hésite toujours quand on désire quelque chose. » écrit-elle.

Je garde ce livre, là, sous la main, en cas de besoin comme on dit. Il saura à coup sûr remplacer les vitamines de l’hiver !