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samedi 30 juillet 2016

Pas Liev de Philippe Annocque


Quidam éditeur

Qui est Liev ?
Finalement, plus on avance dans l’œuvre, plus le mystère s’épaissit. Au début, la situation paraît assez claire : c’est un homme qui descend d’un car et qui doit se rendre à Kosko. Mais il a chaud et envie d’uriner. Le chauffeur lui a dit que Kosko n’était pas loin, « Qu’est-ce que ça voulait dire, « pas loin » ? ». En effet, qu’est-ce que ça veut dire « pas loin »  ? Voici l’exemple même d’une expression qui n’a pas le même sens pour celui qui court chaque année un marathon et pour celui qui ne met pas un pied dehors et qui passe son temps à lire au lit... De l’ambiguïté des mots et des signes… Nous sommes ici au cœur de la problématique de l’œuvre. 
A ce stade de la narration, Liev pourrait être vous ou moi. On ne comprend pas tout ce qu’on nous raconte, loin de là et disons-le, plus on vieillit moins on comprend ( je vais en inquiéter plus d’un !). Revenons à notre Liev ! Donc, il finit par trouver à se soulager derrière une petite construction en brique et se sent mieux. Soudain, il est abordé par un homme à vélo qui lui demande : « Qu’est ce que vous faites là ? » Etes-vous toujours capable de répondre à ce genre de question vous ? Moi pas ! « Ce n’était pas facile de répondre. Ce n’était jamais facile de répondre. » pense Liev qui lâche difficilement un « je… ». Impossible de poursuivre, son début de phrase se perd dans le vent…
En fait, Liev vient pour un emploi… qu’on ne lui donnera pas : celui de précepteur, pour la bonne raison … qu’il n’y a pas d’élèves ! « On n’avait pas l’air d’attendre Liev, à Kosko. »
A la place, un certain Monsieur Hakkell lui demande de recopier des factures dans un registre. Il est donc sous-intendant. Oui mais Liev est précepteur et pour être précepteur, il faut des enfants. Donc pour être Liev, je veux dire pour exister en tant que Liev, Liev a besoin d’enfants. Or, il n’y en a pas. Et donc Liev a du mal à être Liev. Il est comme dépossédé de lui-même.
Logique, terriblement logique…
Pas Liev est un texte fascinant parce que nous voyons le monde du point de vue d’un homme qui lui est étranger (Meursault n’est pas loin). Il ne comprend pas les signes que lui renvoie ce monde, ne déchiffre pas les mots qui lui sont adressés, ne semble pas connaître les conventions qui le régissent. Il se heurte à un réel de plus en plus opaque et brutal. Il se débat dans ses questions, ses interrogations, émet des doutes, essaie d’analyser, d’interpréter tant bien que mal des scènes comme s’il avait l’image mais pas le son.
Il demeure « en dehors, « à côté ». « Il est rare que la réalité coïncide parfaitement avec l’idée que l’on s’en fait. » se dit-il très justement. Et qui s’en fait une idée juste de cette réalité ? Liev ou les autres ? Existe-t-il d’ailleurs une « idée juste de la réalité », une façon d’appréhender de façon objective la réalité ?
Fou, Liev ? A moins que ce ne soient les autres… ceux qui l’entourent, le manipulent peut-être, ces êtres aux identités floues, qui semblent considérer Liev parfois comme un enfant ou une bête…
Liev sent (il ne sait pas, il sent) que l’atmosphère se dégrade, se veut menaçante et ne comprend pas pourquoi : «  Et puis les choses sont allées moins bien ». Il apparaît si touchant dans sa naïveté, sa simplicité, justifiant tout comme il le peut, à sa mesure : « C’est parce que Liev était le précepteur qu’il n’avait pas de bureau. Il s’asseyait à cette table de sous-intendant pour rendre service. Il le faisait par gentillesse, presque par plaisanterie. Il jouait au sous-intendant. C’était une plaisanterie avec Monsieur Hakkell, qui faisait semblant de le prendre pour le sous-intendant. C’était drôle. » Et pourtant, la menace se précise et l’on sent qu’il cherche déjà à se rassurer.
Je pense aussi avec émotion à la scène sublime où il tourne sur lui-même sous le soleil éclatant de blancheur, dans la cour, ivre de bonheur à la pensée de Sonia, la fille de ses maîtres.
Fou, Liev ? Enfermé, s’inventant un univers qui n’existe que dans son imagination, contemplant, halluciné, le monde à travers la fenêtre d’un asile, entouré d’infirmiers psychiatriques chargés de calmer sa démence ? Peut-être ou peut-être pas. Peu importe d’ailleurs.
Pas Liev est un texte essentiel, mythique, dont l’écriture, à travers des structures répétitives, traduit de façon très expressive l’enfermement de l’homme dans sa terrible folie ou son immense lucidité, sa volonté de percer le réel, d’y voir clair somme toute.
C’est une oeuvre qui met en scène un frère ou un cousin de Bartleby, de K., de Molloy, de Meursault et des petits fonctionnaires de Gogol, un homme qui s’interroge plus que les autres sur le monde et sur lui-même au point de se demander « si vraiment il était Liev, s’il était toujours Liev, si un jour il avait été Liev ».

Qui est Liev ? Peut-être vous, peut-être moi, vivant tant bien que mal cet immense malentendu de notre présence-absence au monde et jouant le rôle de ceux qui comprennent tout alors qu’ils n’entendent rien…

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