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mardi 20 mars 2018

L'Archipel du Chien de Philippe Claudel


 Éditions Stock
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Dès la première page, une voix vous interpelle : c'est la voix du gêneur, de celui qui va placer discrètement un petit caillou dans votre chaussure. Au début, vous ne sentirez rien ou pas grand-chose. Et puis, au fil de la journée, vous vous mettrez à avoir mal puis à boiter. Il vous faudra vous asseoir, prendre le temps de retirer le caillou qui blesse et qui empêche d'avancer. Vous n'en avez pas envie car vous avez d'autres affaires bien plus importantes en vue. Mais le caillou roule, d'avant, il passe en arrière, abîmant maintenant votre talon.
Enfin, vous cédez, vous ne pouvez plus avancer…
Ce caillou, c'est le livre de Philippe Claudel et c'est l'effet qu'il a produit sur moi depuis que j'en ai achevé la lecture.
Laissez-moi vous expliquer.
C'est une histoire qui nous est contée, une parabole : il était une fois une île sur laquelle on ne vivait pas trop mal. Un maire, un docteur, un instituteur, un curé, une vieille femme, des pêcheurs, des enfants s'y croisaient chaque jour. Ils étaient heureux, en paix, entre soi.
Bien sûr, on est un peu loin de tout mais n'est-ce pas là au fond le prix de la tranquillité ? Et puis, les vignes donnent un vin merveilleux, les oliveraies et les vergers de câpriers offrent des récoltes généreuses. Bon, c'est vrai, ce n'est pas tout à fait le paradis terrestre : il y fait un froid glacial l'hiver et une chaleur écrasante l'été, un volcan menace chaque jour de cracher du feu mais pour le moment, je veux dire, avant que la tragédie commence, tout va bien, enfin, pas trop mal.
Or, un jour, tandis que la vieille femme promène son chien sur la plage, elle voit au loin trois formes qu'elle n'identifie pas. Du bois flottant déposé là par la marée ? des bidons ? Peut-être. Elle est vieille et n'y voit plus très bien. Elle s'approche. Ce sont des corps. Morts. Des corps d'hommes noirs et jeunes. Le maire est averti, le médecin arrive. L'instituteur qui courait ce matin-là aussi est présent. Ils regardent les trois corps morts.
Que faire ?
Vous feriez quoi, vous, de trois corps morts ?
Selon votre fonction, vous ne feriez certainement pas la même chose. Et c'est bien là le problème…
Dans son dernier roman, Philippe Claudel se livre à une expérience : dans son laboratoire, la cage a la forme d'une île et les rats ressemblent à des hommes. La main de l'auteur-laborantin a introduit quelque chose de nouveau dans la cage. Certains hommes-rats rongés par le stress et la peur courent désespérément sur leur roue pour s'étourdir tandis que d'autres, apparemment plus calmes, poursuivent leur petite vie pépère, mangent de bon appétit, copulent puis s'endorment. Seul leur sommeil agité laisserait penser qu'ils sont un peu tendus eux aussi.
Comment réagit-on face à l'impensable, l'inacceptable, l'intolérable ?
Êtes-vous du genre « la tête dans le sable » ou bien gardez-vous la tête haute pour regarder les choses bien en face ?
Si vous appartenez à la première catégorie, L'Archipel du Chien vous fera passer, que vous le vouliez ou non, dans la seconde.
En effet, ce roman nous place devant nos responsabilités, nous tire de notre silence. 
Car nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Parce que nous savons.
Oui, nous savons que plus de 16 000 migrants ont disparu en mer Méditerranée depuis 2013 en cherchant à atteindre l'Europe. « Comment les siècles futurs jugeront-ils notre temps ? » accuse la voix du gêneur qui poursuit sa route : « Je vais disparaître. Je vous avais promis de n'être que la voix. Rien d'autre. Tout le reste est humain et vous concerne. Ce n'est pas mon affaire. »
En effet, c'est devenu la mienne, cela deviendra la vôtre, inévitablement.
Vous verrez, ce n'est pas facile de marcher longtemps avec un caillou dans la chaussure, si petit soit-il, si patient ou si occupé soit-on. On a beau vouloir l'oublier, il nous rappelle toujours à l'ordre. Discrètement mais sûrement.
C'est le fait des livres forts : ils vous condamnent à « une éternelle lucidité ».
Je ne sais pas si je dois vous remercier Monsieur Claudel. Si le bonheur réside dans l'oubli, je peux dire que votre livre ne m'a pas rendue heureuse.
Non, il m'a ouvert définitivement les yeux que je faisais en sorte de ne garder qu' entrouverts et il m'a forcée à rester éveillée.
Depuis, je boite, j'ai mal à ma conscience.
Je vais devoir enlever ma chaussure et balancer le caillou.
Je ne sais pas quelle forme cela va prendre mais en recommandant ce livre, je sais déjà que je suis sur la bonne voie.

Rencontre avec l'auteur...
J'ai eu la chance, ce samedi 19 mars, de participer à une rencontre avec Philippe Claudel organisée par les éditions Stock et je vais vous livrer ici quelques confidences que l'auteur nous a faites…

Tout d'abord, Philippe Claudel a avoué aimer utiliser la structure du roman policier, du thriller, pour la bonne raison qu'elle retient l'attention du lecteur désireux de connaître la fin. Et souvent, ça marche ! De toute façon, dit-il, il faut trouver un moyen de faire passer le message : la presse fait un bon travail mais, visiblement, le message ne passe pas ou pas suffisamment, il y a de toute évidence un problème d'efficacité. Le roman peut toucher davantage, permettre aux gens d'aborder les grandes questions, les amener finalement à s'interroger, se poser la question fondamentale et qui gêne toujours un peu aux entournures : « C'est quoi être un homme ? » Son livre, comme je le dis plus haut dans mon article, doit être le caillou dans la chaussure.
Par ailleurs, Philippe Claudel a rappelé la fin de Candide de Voltaire : « Il faut cultiver notre jardin » conclut le personnage éponyme. Après avoir arpenté le vaste théâtre du monde, la petite communauté revient à des ambitions plus modestes qui consistent à être heureux loin de tout, à trouver une forme d'épanouissement dans une activité à sa mesure. C'est là que résiderait le bonheur. Oui, certainement, mais le rêve voltairien est-il encore possible à notre époque alors que des gens sont menacés dans leur propre pays par des guerres, des famines, alors que l'on sait à tout moment ce qui se passe à l'autre bout de la planète ?
Certains le pensent encore, poursuit l'auteur, et disent qu'il faut fermer les frontières...

Philippe Claudel précise que dans son roman, les personnages sont des archétypes, l'un représente le pouvoir politique (le Maire), un autre l'autorité spirituelle (le Curé), un troisième le savoir (l'Instituteur) et un dernier, le Docteur, la science ; quant à la Vieille, comme dans beaucoup de civilisations, elle représente la sagesse. Ce sont des forces contradictoires. Ils ont chacun leur vision des choses, leur logique et, comme le dit Octave dans La Règle du jeu de Jean Renoir : « Le plus terrible dans ce monde, c'est que chacun a ses raisons. »

Le personnage très énigmatique du Commissaire (personnage que j'ai trouvé particulièrement fascinant) est inspiré, entre autres, du Revizor de Gogol, pièce dans laquelle arrive dans une petite ville de province russe un homme que tout le monde prend pour un inspecteur envoyé par le gouvernement… Énorme quiproquo qui va permettre à l'auteur de dénoncer la corruption qui règne dans l'administration russe ! Philippe Claudel a pensé aussi à des films comme Un homme est passé de John Sturges, film américain de 1955, dans lequel un étranger, John Mac Ready, arrive dans une bourgade en plein désert d'Arizona : il cherche un homme, Komoko, qui, en fait, a été assassiné par un petit groupe de villageois. John Mac Ready sera donc accueilli avec beaucoup d'agressivité et de haine par des habitants qui veulent cacher leur crime.
L'auteur aime beaucoup ce type de personnages autour desquels se pose la question de l'identité : « Sommes nous uniquement ce que nous montrons de nous-même... » ?

L'auteur se dit fasciné par les contes, les légendes, les mythes qu'il lisait quand il était enfant et qui l'ont beaucoup marqué. Il s'est nourri de ces textes dans lesquels il puise maintenant.
Il nous confie qu'il ne fait pas de plan à l'avance : il ne savait pas au départ comment l'histoire allait se terminer, ce qui est encore plus vrai pour les films sur lesquels il travaille. Il écrit ses livres autour de leur titre.

Sa femme est sa première lectrice. Lorsqu'il a mis un point final, il lui confie son roman et part quelques jours. Au retour, il observe la tête qu'elle fait et devine d'après son expression si son roman est bon… ou pas…
Pour celui-ci, il s'est, par exemple, laissé aller à décrire très (trop) longuement les paysages (il adore décrire), il a fallu raccourcir !

Au départ, il avait construit le livre sur une double narration : un « il » et un « je » mais ça ne marchait pas. Il a donc choisi un « vous » pour les premières pages du roman où l'on a l'impression, comme dans les tragédies grecques, qu'un Chef de choeur, un Coryphée prend la parole. (J'ai pensé aussi au personnage du Prologue dans Antigone d'Anouilh)

Les premiers flux migratoires importants dans les années 2000 ont eu lieu sur les îles Canaries, or le nom de ces îles provient du latin Canariae Insulae « Iles aux chiens » : il paraît qu'autrefois l'île était peuplée de chiens sauvages… Le titre du roman fait penser aussi à l'expression latine à l'impératif : « Cave canem » : attention au chien, inscription que des fouilles archéologiques ont permis de retrouver sur des mosaïques à l'entrée des maisons pour dissuader les intrus d'y pénétrer. Est-ce un avertissement lancé aux étrangers qui s'aventureraient sur des territoires où ils ne sont pas désirés ?… Peut-être bien… Quel accueil !

Un très grand merci à Philippe Claudel et aux éditions Stock pour cet échange très riche.. 

 



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