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samedi 30 mars 2019

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu


Éditions Actes Sud
★★★★★★ (MAGISTRAL !!!)


Ça fait une bonne semaine que je saoule littéralement tous ceux que je rencontre avec Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, comme tout le monde le sait, prix Goncourt 2018. Ben oui, ça s'appelle une énorme gifle, un coup de coeur, de folie, bref… je suis époustouflée par toutes les qualités de ce texte !
Nous sommes donc dans les années 90, dans l'Est de la France, pas loin de la frontière du Luxembourg, à Heillange (qui rappelle évidemment Hayange en Moselle), ville complètement dévastée par la désindustrialisation et où les quatre hauts-fourneaux ne servent plus que de tristes décors. « Toute la vallée était en soins palliatifs quelque part ... » En effet, le taux de chômage est élevé, les trafics de drogue vont bon train, l'alcoolisme aussi, et l'ennui s'empare de chacun tandis que l'été s'étire mortellement et qu'il n'y a rien à faire, sinon glander en écoutant Nirvana, attendre, attendre et espérer mieux pour un jour prochain. C'est une France périurbaine qui est décrite et les gamins se demandent toujours comment ils vont se rendre là où ils veulent aller. Une France donc qui a besoin d'essence pour vivre et qui n'a pas un sou pour remplir son réservoir. « Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. » Un peu prémonitoire tout ça, non ? 
On suit essentiellement une poignée de personnages : Anthony et ses parents, le cousin Hacine et son père, et deux gamines, Steph et Clem. Certains s'en sortiront plus ou moins bien (grâce à l'école), d'autres pas. Quant aux autres, ils vivoteront, auront des hauts et beaucoup de bas.
Le roman est divisé en quatre chapitres : 1992/1994/1996 et 1998, la coupe du monde et le rêve d'une fraternité qui n'aura pas lieu. Anthony a quatorze ans en 1992. On le quittera en 1998, il en aura donc 20 et sera devenu un homme. Mais quel homme devient-on quand on ne quitte pas ces lieux sinistrés qui n'offrent aucune perspective ? On peut donc parler d'une certaine façon d'un roman d'apprentissage : apprentissage de la vie, de la sexualité, de la frustration surtout, de la galère, de la violence, de la haine et de l'amour.
Le regard de Nicolas Mathieu est aussi celui d'un sociologue ou d'un historien sur une époque et une géographie précises, même si les mots que j'ai lus m'ont semblé souvent prémonitoires : ils contiennent en germe toutes les crises actuelles et l'on pourrait facilement transposer toute cette histoire ici et maintenant. Les choses ont-elles changé dans le fond ? Pas sûr !
Et puis, ce roman, à mon sens, s'il s'intéresse aux gens de peu, aux vies minuscules comme dirait Michon, parle surtout des gens, de TOUS les gens, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, de la misère de la vie, de l'absurdité de l'existence : « Ils ne cherchaient pas à changer leur vie, se satisfaisaient de salaires décents et d'augmentations raisonnables. Ils occupaient leur place, favorables à l'état des choses, modérément scandalisés par les forces qui en abusaient, inquiets des périls télévisés, contents des bons moments que leur offrait la vie. Un jour, un cancer mettrait à l'épreuve cette immobile harmonie. En attendant, on était bien. On faisait du feu en hiver, et des balades au printemps. » Ben oui, c'est nous ! Nous tous, lui aussi, l'auteur, forcément. C'est l'humaine condition. « Depuis le temps qu'elle se donnait du mal pour que ça aille et que ça puisse, et rien n'allait, et finalement on pouvait si peu. » À pleurer tellement ces lignes sont belles…
Comme je le disais pour commencer, cette lecture fut en effet pour moi un vrai coup de coeur. J'ai trouvé dans ce roman tout ce qui m'enchante en littérature : une écriture d'abord, à la fois crue, sensuelle, poétique, capable de faire ressentir les premiers émois de l'amour physique, le bonheur d'être bien au bord de l'eau ou de rouler à fond la caisse sur une belle ligne droite en frôlant la mort. Nicolas Mathieu décrit avec une telle minutie les sensations, les émotions, qu'on les vit avec les personnages ! C'est une écriture tellement juste que l'on se dit sans cesse : oui, c'est exactement ça… Et l'on reste bluffé devant tant de talent...
Et puis, il y a ces grandes scènes très cinématographiques qui nous marqueront à tout jamais parce qu'on a eu l'impression d'y être, de sentir la chaleur écrasante, les pétarades de la moto qui passe ou bien l'angoisse qui serre la gorge des personnages. Certaines scènes sont ahurissantes de réalisme : on repense au cinéma des frères Dardenne ou de Bruno Dumont (La vie de Jésus 1997). Une certaine forme de violence est toujours là, latente, prête à exploser comme si le monde était sous tension. Et malgré cela, certains moments évoquent un bonheur intense, extrême, proche de la jouissance. Oui, ce roman est sombre, il est difficile de dire le contraire, mais en même temps, les personnages vivent aussi, malgré leurs mille galères, une adolescence forte, fiévreuse, folle, pleine de sensations, de sensualité. Ils vivent, se débattent pour ne pas entrer dans les cases qu'on leur propose. Et leur vigueur est belle à pleurer...
Ce texte conjugue donc des analyses percutantes et justes sur les retombées économiques de la désindustrialisation et toute l'effervescence de la jeunesse. Le contraste est saisissant : tandis qu'un monde agonise et meurt doucement, un autre, jeune, vif, intense, bouillonnant, plein de fougue et d'impatience, tente de se faire une place et c'est dur.
S'il y a du Zola chez Nicolas Mathieu, j'y ai lu du Flaubert aussi. Un Flaubert qui lors des comices agricoles décrit les mains usées par «la poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines »  d'une pauvre paysanne tandis que le discours des politiques et « des bourgeois épanouis » vient récompenser « ce demi-siècle de servitude ». Ce regard ironique sur ceux qui dominent est présent dans Leurs enfants après eux : je repense à la scène incroyable où ils annoncent sous l'oeil dubitatif d'une foule incrédule qu'ils envisagent d'organiser une régate pour l'année suivante sur le lac d'Heillange. J'ai éclaté de rire à ce moment-là parce que la scène est incroyablement bien décrite… saisissante de justesse et de vérité. Nicolas Mathieu est un fin observateur et il a vraiment le sens du détail. Oui, incontestablement, c'est un grand, un très grand romancier… (bon, ça y est, ça me reprend….)
J'ai aimé ce texte aussi pour ses personnages avec lesquels on vit, pour lesquels on s'inquiète, on tremble… Combien de fois ai-je pensé que c'en était fini pour Anthony, tellement jeune, tellement naïf lorsqu'on le rencontre, alors qu'il est un pauvre gamin qui ne connaît rien à la vie, lui et sa paupière tombante. On le sent prêt à se jeter la tête la première dans toutes les galères, tous les pièges. Et cette moto… (mais je n'en dis pas plus…) L'empathie de l'auteur pour ses personnages est présente à chaque ligne, dans chaque mot. Il les suit, caméra à l'épaule, les observe de près, scrute leurs déplacements, leur façon de tourner en rond, comme enfermés dans une géographie dont ils ne peuvent s'extraire (sauf quelques-uns, mais rien ne dit qu'ils ne reviendront pas …) Piégés en quelque sorte, comme l'ont été leurs parents, leurs grands-parents et comme le seront certainement… leurs enfants après eux... Il peint superbement ces gens perdus dans des paysages dévastés et nus : « Tous deux ne représentaient rien dans cet espace qui n'était déjà pas grand-chose. » Parfois, on est dans du Beckett ou pas loin : « - On bouge - On bouge où ? - On bouge, on verra bien. » Et malgré tout, c'est dans ces lieux qu'ils trouveront des moments de plaisir intense parce qu'ils sont chez eux et que la terre et l'air seront à jamais ceux de leur enfance.
Allez, je le répète encore une fois, Leurs enfants après eux, est un livre magistral, poignant, terrible, juste, cru, politique, poétique, réaliste, lucide, noir, beau, sensuel, sensible, fin, déchirant, fort, violent, brutal, tragique, vrai, bref ... en tous points REMARQUABLE.
En toute objectivité, bien sûr...

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