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mardi 7 juillet 2026

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Éditions Rivages Poche
★★★★★

 Tandis que j’écris là, dans ma pièce, mon bureau, où je viens d’installer un lit pour me reposer, je mesure la chance que j’ai d’avoir toujours eu un espace à moi, lieu de lecture, d’écriture, de pensée, de retrait, lieu de liberté totale. Une pièce à moi, dans ma maison.

La lecture d’« Inventer une chambre à soi », petit livre discret, à l’image de son autrice, m’a fait réaliser de nouveau à quel point certaines femmes ont dû lutter pour obtenir ce refuge. C’est le cas de Virginia Woolf, Colette et Patti Smith qui ont dû inventer leur propre géographie de liberté, un espace conquis sur les contraintes, les attentes, les injonctions des autres.

Virginia Woolf avait compris que la création avait besoin de conditions matérielles autant que de silence. Il faut aux femmes de l’argent pour être indépendantes et pouvoir s’offrir la possibilité d’un repli, d’un retrait. (C’est le sujet du magnifique texte d’Édouard Louis sur sa mère : « Monique s’évade ») Elle s’était fait construire un cabinet d’écriture dans son jardin, le fameux Monk’s House où je rêve d’aller.

Colette, la prisonnière, la captive, a dû lutter jour après jour pour s’arracher aux griffes de Willy et s’octroyer une petite table plus ou moins bancale et encombrée. Cela n’a pas été facile pour elle qui n’avait ni diplôme, ni argent et n’était ni parisienne ni du milieu. Sa dépendance était immense et l’emprise de Willy sans fin.

Patti Smith, elle, choisit les cafés new-yorkais, transformant le brouhaha du monde en lieu d’écriture. Lorsque son café préféré fermera, le patron lui offrira la table où elle travaillait.

Trois femmes, trois époques, trois façons d'habiter l’espace et une même fidélité à cette nécessité intérieure qui consiste à préserver un territoire où l'esprit peut enfin circuler librement. Il est important de noter que ce n’est pas un livre qui célèbre le retrait du monde. Non, il rappelle simplement que l’on ne peut créer que dans un espace protégé où personne ne décide à notre place. Ce lieu peut être matériel et immatériel. Il est en tout cas loin de toute charge mentale, vraie prison de l’esprit dont on ne parle pas assez.

Chantal Thomas ne plaque jamais de théorie sur ces destins. Elle les approche avec délicatesse, y glisse ses propres souvenirs, ses propres désirs d'indépendance, et c'est sans doute ce qui rend son texte si attachant. On sent qu'elle n'écrit pas sur ces femmes mais avec elles, auprès d’elles.

Au fil des pages, la réflexion déborde largement le cadre de la littérature. Dans un monde où chaque instant semble envahi par les écrans, les notifications et l'urgence de répondre, la question devient presque politique : savons-nous encore préserver un espace qui ne soit qu'à nous ? Pas pour produire davantage, mais pour lire, rêver, marcher, observer, laisser venir une idée. Ce petit livre rappelle avec une infinie douceur que la liberté ne tient pas toujours à de grands bouleversements. Elle commence parfois par une porte que l'on ferme, une table où l'on s'assoit, une marche dans la forêt, une heure que l'on décide de ne donner à personne. Et c'est peut-être cela, finalement, inventer sa chambre à soi : trouver le lieu, réel ou invisible, où l'on cesse enfin d'être disponible pour le monde afin de devenir disponible à soi-même. Pas simple, notamment quand on a une famille et des enfants, mais il faut absolument lutter dans ce sens !


 

lundi 6 juillet 2026

La Vie entière de Timothée de Fombelle

Éditions Gallimard
★★★★★

 C’est le genre de texte qui passerait presque inaperçu dans l’avalanche d’une rentrée littéraire : il avait retenu mon attention en septembre 2025 et depuis, je l’avais oublié. Le hasard m’a fait le recroiser… Et j’ai beaucoup aimé !

Nous sommes à Paris, pendant la guerre, dans une chambre où Claire, jeune résistante, attend un homme. Elle a été enrôlée en tant que dactylographe pour fournir des documents. Elle est tombée amoureuse de Blanche, lui aussi résistant, qui vient régulièrement dicter à la jeune femme les écrits dont il a besoin. Et maintenant, elle l’attend. L’homme ne vient pas : peut-être a-t-il été arrêté, torturé, peut-être est-il mort ?

Pour lutter contre cette attente insoutenable, Claire a choisi d’écrire, de raconter, d’imaginer un avenir avec lui, Blanche, l’homme qu’elle aime. Elle prend le parti d’échapper au réel et de s’inventer une vie. Elle s’imagine en couple, entourée d’enfants, vivant des moments heureux et tendres dans un monde apaisé.

Elle se fabrique une vie entière à partir du manque, de l’absence, elle construit un récit et cet acte d’écrire, geste performatif, est sa façon à elle de résister, de s’opposer, de dire non. Elle imagine sa vie rêvée, le plus vite possible, comme entraînée par son rythme de frappe, follement, dans une dynamique de vie magnifique.

L’écriture, à travers des phrases courtes, nominales, mime cette urgence à vivre par l’imagination cette vie idéale. La syntaxe s’affole, les pensées se pressent, le temps est compté car le monde vacille et sombre dans l’enfer.

La machine à écrire n’est plus un simple objet, elle devient une arme contre la disparition et la mort, chaque frappe ouvrant une possibilité, chaque mot repoussant l’effondrement imminent. Écrire comme tentative de survie et de projection vers un autre monde.

Ce texte bref, tout en intensité et en tension, montre que le sentiment de la vie ne se mesure pas en années mais en puissance d’imagination, seule force capable de s’opposer et de vaincre le réel.

Et chose extraordinaire, ce roman, dans sa brièveté même, parvient à contenir exactement cela, une vie entière intensément rêvée et rêvée tellement fort qu’on a l’impression qu’elle a été vécue.


 

samedi 4 juillet 2026

Venise, millefleurs de Ryoko Sekiguchi

Éditions P.O.L
★★★☆☆

 Je me souviens d’un jour où, descendant les Champs-Élysées, j’avais été fascinée par des plantes sauvages qui ondulaient dans le vent. L’ensauvagement des villes m’impressionne toujours. J’y vois le vivant reprendre possession de bâtiments anciens, presque morts, comme dans un geste de fantaisie, un élan de vitalité, une forme de joyeux irrespect à l’égard de l’ordre établi. C’est pourquoi ce « Venise, millefleurs » a immédiatement retenu mon attention.

J'avais très envie de retrouver l'univers de Ryoko Sekiguchi après le magnifique « Nagori » que j’avais adoré (il était question des saisons, de la nourriture, du temps, de la mémoire… une vraie splendeur !)

Avec « Venise, millefleurs », l’autrice relève un défi de taille : écrire sur une ville qui a déjà inspiré d'innombrables écrivains. Pour contourner les clichés, elle choisit un angle original en faisant du végétal le fil conducteur de son récit.

Tout commence par la découverte d'un herbier du XIXᵉ siècle ayant appartenu à une certaine Ilaria. Il est accompagné de notes et de petits commentaires plus ou moins intimes. À partir de cet objet fragile, l'autrice écrit un texte où se mêlent des extraits de l’herbier d’Ilaria, dont certaines pages sont d’une infinie beauté, de « l’herbier » de l’autrice où elle note ses impressions, des lettres imaginaires adressées à Ilaria, la mystérieuse botaniste, des anecdotes historiques ou artistiques. On découvre une Venise inattendue, différente de la ville-musée que l’on connaît : jardins secrets, plantes sauvages, arbres, fleurs, potagers retiennent l’attention de l’autrice, de même que les îles de la lagune qu’elle explore. L'idée est intéressante et l'écriture de Ryoko Sekiguchi simple et délicate. Quelques notations m’ont touchée mais, honnêtement, je suis restée un peu en dehors de cette lecture et j’ai du mal à expliquer pourquoi. J'ai souvent eu l'impression que le livre cherchait son sujet (l’autrice l’avoue clairement au début) puis, par la suite l’autrice s’interroge sur la façon de traiter ce sujet, dans quelle direction aller. Ce n’est pas le fait que ce texte soit formé d’éléments disparates qui m’a gênée mais c’est le sentiment que certains d’entre eux étaient un peu artificiels, peut-être même inutiles.

J'admire vraiment le projet et la richesse des recherches qui l’accompagnent, mais je n'ai pas ressenti l'émotion que j'avais éprouvée avec « Nagori ». Cela reste un très beau livre, écrit dans une langue élégante et qui offre un regard singulier sur Venise, mais j’ai plus d’admiration pour l’idée que pour la réalisation de celle-ci.

Un livre dont je retiendrai la beauté de certaines pages, sans qu'il parvienne toutefois à me convaincre autant que son précédent ouvrage : « Nagori » dont je vous recommande vivement la lecture !


 

lundi 29 juin 2026

Atelier 4 de Hélène Gestern

Éditions Grasset
★★★★★

 De ce livre, je n’ai fait qu’une bouchée et franchement, je n’ai pas boudé mon plaisir de lectrice. Alors oui, il est de facture classique dans la forme et dans l’écriture, oui, on a vu plus original dans le dispositif narratif, oui, on se doute un peu de ce qui va arriver, mais honnêtement, quel plaisir j’ai eu à le lire ! Quelle tension narrative ! Impossible de lâcher ce roman aussi captivant qu'intelligent, qui avance avec le suspense d'un polar tout en dressant un portrait implacable du monde du travail.

Donc, ne chipotons pas ! C’est un bon roman, n’en déplaise aux grincheux !

Tout commence par la mort de Natacha, ingénieure chimiste dans une usine de papier éco-certifié : une chute alors qu’elle se trouvait dans un atelier pour lequel elle n’avait pas d’autorisation d’accès. Accident ? Suicide ? Sa sœur Irène, médecin généraliste, refuse les explications toutes faites et se lance dans une quête de vérité qui va peu à peu faire voler en éclats les mensonges d'une entreprise où la rentabilité est le seul mot d’ordre même s’il détruit tout sur son passage : les employés et leur famille. Hélène Gestern dissèque avec une précision remarquable et beaucoup d’efficacité les mécanismes du harcèlement, du burn-out, des pressions managériales et de l'omerta qui protège les puissants. J’ai aimé le personnage d'Irène, la narratrice, une femme courageuse, forte, prête à tout sacrifier pour comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. Derrière cette enquête se dessine une réflexion profondément humaine sur le travail, le deuil et le courage de celles et ceux qui refusent de détourner le regard : les fameux lanceurs d’alerte.

Un roman social fort, poignant et terriblement actuel.

Alors, moi je vote pour ! J’ai adoré !  


 

samedi 27 juin 2026

Une Saison à Téhéran de Lucie Azema

Éditions Les Corps Conducteurs
★★★★★

 Si je vous dis que lire ce livre, c’est voyager, vous allez me dire que je sombre dans les pires clichés (avec cette chaleur, l’esprit tourne au ralenti!) Et pourtant, c’est VRAI : tandis que je me liquéfiais entre deux heures de cours dans une salle des profs devenue une étuve, je profitai d’une légère percée de lumière entre deux lattes de volet cassé pour lire « Une saison à Téhéran » et honnêtement, le climat aidant, je me suis sentie loin, très loin, perdue dans les petites rues de Yazd sous un soleil de plomb... et c’était merveilleux.

Ce n’est pas le premier livre que je lis sur ce pays mais la différence, c’est que Lucie Azema n’a pas souhaité partir pour prouver qu’elle n’avait peur de rien ou ne parler du pays qu'à travers son régime politique. Non, elle a fait le choix de raconter la vie quotidienne : celle des tasses de thé qui ponctuent les journées, des taxis qui sillonnent Téhéran (coup de coeur pour le mostaghim qui n’avance qu’en ligne droite!), des cafés et des librairies où l'on passe des heures à discuter, des marchés, de la cuisine, des oiseaux qui accompagnent les matins, de la musique, de la poésie, des histoires d'amour et d'amitié et de cette manière si particulière qu'ont les Iraniens de prendre le temps (être en retard est une règle de vie!)

Elle a vécu plusieurs années en Iran, appris le persan, enseigné le français et partagé le quotidien de nombreuses familles. À travers son regard sensible, sincère, on découvre un Iran intime : elle nous fait entrer dans une culture qu'elle aime plus fort que tout. Elle s’intéresse à la poésie et à la langue persane qu'elle décrit avec passion et précision, à l’art des délicates miniatures, aux motifs des tapis, aux traditions.

Elle raconte des anecdotes souvent très drôles sur les mœurs si différentes des nôtres comme cette règle de politesse qui consiste toujours à refuser quand on vous propose quelque chose.

Elle n’oublie pas de parler de la situation politique et des atteintes aux libertés mais elle préfère mettre au centre de son livre les femmes et les hommes qu'elle a rencontrés, leur hospitalité et leur immense générosité.

C'est sans doute ce qui rend ce texte si touchant : il ne cherche ni à idéaliser ni à condamner mais simplement à montrer un pays dans toute sa complexité et son humanité. On ressent à chaque page l'attachement profond de l'autrice pour cette terre où elle a vécu, aimé et construit une partie de sa vie.

Son écriture est poétique, sensuelle, parfois mélancolique, toujours lumineuse. On découvre Téhéran, mais aussi Ispahan, Shiraz ou Persépolis et même l’île de Qeshm dans le détroit d’Ormuz... autant de lieux chargés d'Histoire où l’on peut admirer palais, jardins, mosquées ou paysages somptueux qu’elle nous dévoile à travers SON regard, SES sensations et SES émotions. Son texte donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer. Il est vivant et incarné.

J’ai adoré cette lecture profondément humaine qui m’a « physiquement » fait voyager. Je suis simplement triste de me dire que je ne verrai peut-être jamais ces lieux ni ne rencontrerai ces gens…  


 

vendredi 19 juin 2026

Mon refuge et mon royaume d'Arundhati Roy

 

Éditions Gallimard
Traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margit
★★★★★
Coup de coeur!

STOP ! ARRÊTEZ TOUT, et courez acheter ce livre que vous n’oublierez JAMAIS ! Je vous en supliiiiie, lisez ce texte IMMENSE, cette autobiographie INCROYAAABLE : celle que nous propose la fabuleuse Arundhati Roy.

« Elle était mon refuge et mon orage » écrit l’autrice dès les premières pages. Cette formule résume parfaitement la relation qui unit Arundhati Roy, l’autrice, à sa mère : amour mêlé de peur, admiration mêlée de colère, un sentiment de dette infinie et une volonté folle de rompre tout en sachant que c’est impossible !

Cette mère, Mary Roy, est un vrai personnage de roman voire de conte tellement elle est terrible. Elle a un parcours surprenant : dans l’Inde des années 60, elle quitte un mari alcoolique (qu’elle appelait « l’Homme de Rien »), élève seule ses deux enfants, crée une école devenue une vraie institution, mène un combat pour le droit des femmes à l’héritage. Mary Roy est une pionnière, une féministe, une battante, une femme qui a donné des ailes à des générations de jeunes filles.

Mais pour sa propre fille, l’histoire est bien plus compliquée.

En effet, Mary Roy est aussi une mère tyrannique, imprévisible, extrêmement cruelle, dont les crises de colère et de violence sont quotidiennes. Un exemple ? « Tu es laid et stupide. À ta place, je me suiciderais » hurle-t-elle à son fils. Ses enfants ne l’appellent jamais « maman » : ils la surnomment « notre banquière » puisque cette dernière leur avait demandé « des retours sur investissement substantiels. » Des mauvaises notes à l’école ? C’est le cauchemar à la maison. « Il se rappelait avoir été aimé. Moi, pas. Heureusement. » ironise l’autrice.

« J’ai quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer » avoue Arundhati qui, à seize ans, quitte le Kerala pour Delhi où elle vivra mille aventures au risque de perdre la vie.

Ce qui m’a frappée dans ce récit, c’est l’incroyable honnêteté de l’autrice. Elle ne cherche jamais à régler ses comptes. Elle ne transforme pas sa mère en monstre et pour autant, n’essaie pas de l’excuser. Elle tente simplement de comprendre comment une femme capable d’une telle générosité envers les autres a pu être si brutale avec ses propres enfants. On se demande comment Arundhati Roy a réussi à survivre malgré une enfance pareille ! Beaucoup auraient sombré. Elle aurait pu se perdre, se laisser écraser par cette mère qui occupait tout l’espace. Au contraire, elle va trouver au plus profond d’elle-même une énergie de survie extraordinaire.

Si Mary Roy apparaît comme une mère dévorante, elle est capable, avec ses élèves, de créer un monde neuf : « Mrs Roy s’était donné pour mission de détromper les garçons sur leur prétendu pouvoir à dominer. Elle a fait d’eux des hommes attentionnés, respectueux… D’un certaine manière, elle les a libérés, eux aussi. Elle les a délivrés du fardeau de se conformer à l’image que la société se faisait d’eux. Elle a élevé des générations d’hommes doux avant de les envoyer dans le monde. Quant à ses élèves filles… l’esprit qu’elle leur a insufflé n’était rien moins que révolutionnaire. Elle leur a donné une colonne vertébrale, elle leur a donné des ailes, elle les a aidées à s’envoler. »

Arundhati deviendra architecte, puis scénariste, actrice et enfin écrivaine. Elle suivra le modèle de sa mère à travers son engagement politique, écologique et féministe. Toutes deux refusent de se taire et de plier. Là-dessus, elles se ressemblent! Elle hérite malgré elle de la force de sa mère, de son obstination, de son refus des compromis. Cette transmission est l’un des aspects les plus fascinants du livre.

Un autre aspect abordé est celui de la naissance d’une écrivaine. On suit l’enfance bohème d’Arundhati, ses années de débrouille à Delhi, ses amours, ses découvertes artistiques, puis l’écriture du « Dieu des Petits Rien » et le séisme que provoque son succès mondial. Mais même lorsqu’elle devient une figure littéraire internationale, sa mère continue d’habiter chacune des pages.

Et puis, il y a cette langue magnifique, libre, inventive, traversée d’images fulgurantes. Malgré les blessures racontées, l’humour est omniprésent, un humour souvent mordant, parfois tendre qui empêche le récit de sombrer dans le règlement de compte.

Au fil des pages, c’est aussi toute l’Inde contemporaine qui se dessine : les inégalités, les violences faites aux femmes, les combats idéologiques, les tensions politiques et religieuses. Les problèmes sont parfois complexes mais toujours passionnants. Jamais ces questions ne prennent le pas sur ce qui demeure le coeur battant du livre : le lien mystérieux qui unit une mère et sa fille.

J’ai refermé ce livre avec le sentiment d’avoir rencontré deux femmes exceptionnelles. L’une admirable et insupportable, l’autre blessée (on le serait à moins!) mais debout. Elles sont chacune, à leur manière, des femmes libres.

« Mon refuge et mon orage » est une autobiographie admirable, le récit d’une émancipation inouïe, presque forcée, une réflexion sur l’écriture et sur l’engagement.

Bravo !

lundi 15 juin 2026

Le Volume du temps de Solvej Balle

Éditions Grasset
traduit du danois par Terje Sinding
★★★★★

LU D’UNE TRAITE et pourtant je suis loin d’être une grande lectrice de science-fiction. Les univers futuristes, les prouesses technologiques ou les récits d'anticipation ne sont pas vraiment ce qui m'attire en littérature. Pourtant, « Le Volume du temps » de Solvej Balle a retenu mon attention. Pourquoi ? Peut-être parce que l’histoire de l’autrice est incroyable : après avoir voyagé, suivi des études de lettres à Paris VII et travaillé à Shakespeare and Company, elle s’est retirée du monde sur l’île de Ærø au sud du Danemark pendant vingt ans pour écrire ce texte auto-édité. Elle a reçu en 2022 le Grand Prix de littérature du Conseil Nordique.

Et j’ai bien fait de m’y intéresser car c’est une de mes plus belles découvertes de ces derniers mois.

Honnêtement, ça ne ressemble à aucun livre de science-fiction. Que je vous raconte : Tara Selter, antiquaire spécialisée dans les livres anciens, installée avec son mari dans la région de Lille, se réveille un matin et découvre qu'elle revit un jour qu’elle a déjà vécu : le 18 novembre. Le lendemain aussi. Puis les jours suivants. Elle seule semble consciente de cette anomalie, ce qui la plonge dans une grande solitude.

Je vous le dis tout de suite : la boucle temporelle dans laquelle Tara est coincée n'est pas un ressort narratif essentiel même s’il crée un certain suspense. Elle devient plutôt le point de départ d'une réflexion vertigineuse sur le temps, la solitude, le rapport aux autres et notre manière d'habiter le monde.

Ce qui m'a particulièrement frappée, c'est que, d'une certaine façon, il ne se passe presque rien dans ce roman. Il n'y a pas de rebondissements permanents ni de révélations fracassantes. Le récit avance lentement, au rythme des observations de Tara, de ses tentatives pour comprendre ce qui lui arrive et de son adaptation progressive à cette situation absurde.

On est plus dans une réflexion existentielle voire philosophique ou métaphysique : Tara prête une grande attention aux plus petits détails : une pluie qui tombe toujours de la même manière, le mouvement d'un arbre dans le vent, le comportement des oiseaux, les objets déplacés, les gestes quotidiens répétés à l'identique. À mesure que les jours s'accumulent, Tara développe une connaissance presque intime de son environnement, ce qui lui donne une certaine forme de connaissance et de liberté puisqu’elle voit des choses qu’elle ne percevait pas avant.

J'ai adoré le ton du livre, fait de silence, de contemplation et de réflexion. Solvej Balle prend le temps d'explorer ce que signifie vivre lorsque toute perspective d'avenir disparaît. Comment continuer à exister quand plus rien n'avance ? Comment préserver un lien avec les autres ? Comment donner du sens à ses journées lorsqu'elles sont toutes identiques ?

Il y a également quelque chose de profondément poétique dans l’écriture. L'autrice fait du quotidien, de l'ordinaire, sa matière romanesque et parvient à rendre passionnants les gestes les plus anodins, nous invitant par là même à ralentir, à observer, à réfléchir à notre propre rapport au temps.

« Le volume du temps » est un texte singulier, vraiment fascinant, hyper addictif qui m'a complètement embarquée. J’ai déjà commandé le 2e tome… il y en a 7 !


 

jeudi 11 juin 2026

Ghost Stories de Siri Hustvedt

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Quand j’ai commencé « Ghost Stories » de Siri Hustvedt, je venais tout juste de refermer le livre d'Agathe Charnet consacré à la mort de sa mère. Cette lecture m'avait profondément touchée. J'y avais trouvé beaucoup d’humanité, de sensibilité, de poésie et d’humour malgré la gravité du sujet, quelque chose de très incarné, de très charnel et tellement attachant. C'est en effet un texte vivant, bouleversant, auquel je continue de penser très souvent.

Donc, après cette lecture marquante, je découvrais « Ghost Stories » que l’autrice avait écrit pendant et après la disparition de son mari, l'écrivain Paul Auster. Après avoir été si profondément émue par le livre d'Agathe Charnet, je m'attendais à retrouver une émotion semblable. Or je suis restée totalement impassible. Je me suis donc demandé ce qui avait bien pu coincer.

Je crois que la première difficulté vient sans doute de la construction du livre. Le texte mêle des réflexions personnelles, des lettres écrites par Paul Auster à son petit-fils pour qu’il les lise lorsqu'il sera adulte, ainsi que des mails adressés à des amis afin de les tenir informés de l'évolution de sa maladie. Cet assemblage m'a paru disparate et artificiel.

La présence de ces lettres m'a particulièrement dérangée. Elles sont destinées à un enfant qui ne les découvrira que plus tard, et pourtant nous, lecteurs, les lisons avant lui. J'ai éprouvé un certain malaise, comme si je lisais quelque chose de très personnel qui ne m'était pas destiné.

Le même sentiment m’a saisie à la lecture des bulletins de santé de Cancerland (quelle horreur ce nom !) Leur publication nous donne accès à une correspondance privée, très technique, destinée à un groupe d’amis. Mais que sommes-nous censés faire de ces inventaires de médicaments, de ces dates de scanners, de ces relevés minutieux d’oxygène sanguin ou de ces comptes-rendus de tests cardio-pulmonaires ? Honnêtement, je doute même que les amis de l’autrice aient eu besoin d’un suivi aussi détaillé...

Par ailleurs, Siri Hustvedt multiplie les références à des ouvrages médicaux, à des études scientifiques ou à des textes traitant de croyances multiples autour de la mort et de la maladie. Je conçois sa démarche: elle cherche à comprendre ce qui arrive. Mais cette accumulation de références finit par créer une distance. Là où j'attendais une expérience singulière du deuil, je me suis retrouvée face à un discours souvent analytique et universitaire qui m'a empêchée de ressentir la moindre émotion.

Un autre aspect m'a gênée : l'image qui est renvoyée du couple qu’ils formaient. À plusieurs reprises, l'autrice évoque leur beauté, le regard admiratif que Paul Auster portait sur elle ou encore le fait qu'il la considérait comme la véritable intellectuelle du couple. Pourquoi pas mais j’y ai perçu une forme d'autocélébration vaguement déplacée. « Paul me déclarait régulièrement son amour et l’admiration que je lui inspirais… J’étais merveilleuse. J’étais brillante. J’étais un génie... Il me disait tous les jours que j’étais belle... »

Et puis il y a la grande maison de Brooklyn, le jardin fleuri, la fille brillante, le beau-fils remarquable, les conférences prestigieuses, les livres de l'un, les livres de l'autre, la thèse de Siri, et bien sûr cet amour exceptionnel qui semble avoir échappé à toutes les imperfections ordinaires de l'existence.

Or le paradoxe est là : plus un auteur cherche à nous montrer combien sa vie a été exceptionnelle, plus il risque de nous en éloigner. J'aurais aimé apercevoir les failles, les contradictions, les doutes et le désespoir, quelque chose qui rende ce couple moins admirable et plus proche de nous. Il peut arriver à l’autrice d’évoquer des difficultés, notamment avec le premier fils de Paul Auster, mais on ne le ressent pas pleinement, on ne le vit pas intensément. Elle le dit mais ça reste abstrait, tout le contraire du livre d’Agathe Charnet qui est incarné, vivant, souvent drôle, parfois très douloureux et toujours profondément humain. En le lisant, j’avais l’impression d'être invitée à partager une expérience, comme si je faisais partie de la famille.

Au contraire, avec « Ghost Stories », j’ai eu le sentiment d'assister à la vie d'un couple depuis l'extérieur, derrière une vitre.

Au final, ce qui m'a le plus frappée est la froideur que j'ai ressentie tout au long de ma lecture. Je ne doute pas de la sincérité de Siri Hustvedt, ni de la profondeur de sa souffrance mais pour autant, elle n’a pas provoqué chez moi d'émotion littéraire, peut-être tout simplement parce que ce livre n’est pas vraiment une œuvre littéraire.

Ainsi, je suis restée spectatrice de ce texte, sans jamais parvenir à m'y reconnaître et encore moins à m'attacher à ce couple. Là où d'autres récits de deuil ouvrent une porte vers l'universel et un espace dans lequel chacun peut reconnaître une part de sa propre histoire (et c’est le cas du merveilleux livre d’Agathe Charnet « Peut-être le hasard » que je finirai bien par vous convaincre de lire!), « Ghost Stories » m'a laissée sur le seuil, voire à la porte.

Dommage.


 

samedi 6 juin 2026

Peut-être le hasard d'Agathe Charnet

 

Éditions Les Corps Conducteurs
★★★★★
(coup de coeur!)


 Chère Agathe,

Je ne suis pas sûre de trouver les mots pour vous dire toute mon émotion et mon admiration pour ce livre magnifique.

Marie-Pierre est votre mère. Elle était professeure de philosophie et avait passé sa vie à enseigner. Cette femme de lettres a progressivement perdu ses mots. Le diagnostic est tombé : Alzheimer précoce, à cinquante ans. Vous racontez la maladie, son avancée inexorable, les rendez-vous médicaux, l'épuisement des proches, les questions sans réponse.

Mais ce n'est pas seulement cela que j'ai lu.

J'ai lu le destin d'une génération de femmes, ma génération, puisqu’il faut que je vous le dise, Agathe, j’ai l’âge de votre mère.

Une génération de femmes libres, cultivées, passionnées. Des femmes qui pensaient que les luttes féministes étaient derrière elles et qu’elles n’avaient plus qu’à en profiter. Des femmes qui avaient étudié, enseigné, aimé, élevé des enfants, assumé leur carrière, porté des familles entières à bout de bras et des charges mentales hautes comme ça. Des femmes à qui l'on avait promis beaucoup mais qui ont souvent appris à faire passer leurs rêves après ceux des autres.

Votre roman raconte Alzheimer, certes.

Mais il raconte aussi ce qui disparaît avant même la maladie : les ambitions remisées, les désirs différés, les films qu'on n'aura pas vus ou critiqués, les livres qu'on n'aura pas écrits ou lus, les vies que l'on remet à plus tard jusqu'au jour où le temps manque.

Ce qui m'a frappée, c'est que vous refusez de réduire votre mère à sa maladie.

Vous la regardez dans toute sa complexité. Vous la regardez comme une intellectuelle, une amoureuse du cinéma, de la musique, des animaux, une femme en colère, une femme drôle, une femme imparfaite. Vous lui rendez ce que la maladie lui a volé : sa singularité.

Et puis il y a votre voix. Et elle est extraordinaire.

Une voix qui n'a pas peur de dire l'indicible.

L'amour, bien sûr. Mais aussi l'épuisement.

La tendresse, mais aussi la rage.

Le dévouement, mais aussi ces instants où l'on voudrait que tout s'arrête parce qu'on ne supporte plus de voir souffrir quelqu'un qu'on aime.

J'ai rarement lu un texte qui parle avec autant de franchise du rôle d'aidant. Vous n'édulcorez rien. Vous ne cherchez jamais à être exemplaire. Vous êtes simplement humaine. Et c'est précisément pour cela que votre récit est si juste.

J'ai adoré votre écriture : vive, crue, vraie, juste, originale, drôle, poétique, sensible. Vous parvenez à nous faire rire malgré le désastre qui se prépare.

Peut-être le hasard.

Peut-être la génétique.

Peut-être les blessures anciennes.

Peut-être rien de tout cela.

À la fin, votre livre ne résout aucun mystère. Il fait quelque chose de plus précieux : il accepte de ne pas savoir.

Dans un monde obsédé par les explications, les statistiques et les certitudes, vous nous rappelez qu'une vie demeure en partie incompréhensible.

Lorsque j'ai tourné la dernière page, je n'ai pas eu le sentiment de quitter Marie-Pierre. Au contraire, j'ai eu l'impression que, grâce à vous, elle continuait à vivre quelque part entre les mots, la musique, les souvenirs et l'amour de ceux qui l'ont connue.

Peut-être est-ce cela, finalement, la littérature.

Offrir une seconde mémoire à ceux dont la première s'est effacée.

Offrir des mots à ceux qui les ont perdus.

Merci de tout coeur, Agathe, pour ce livre magnifique.




mercredi 3 juin 2026

Le format d'un livre de Michel Jullien

Éditions Verdier
★★★★★

 Êtes-vous de la pincée ou du ressort ? Tournez-vous les pages de vos livres en venant chercher délicatement l’angle supérieur droit du bout de l’index ou préférez-vous courber toutes les pages de droite avec le pouce pour en extraire une d’une simple pichenette ?

Amoureux des livres que vous êtes, ce livre est pour vous. Et croyez-moi : vous allez vous ré-ga-ler.

Car Michel Jullien ne parle pas seulement des livres : il parle de notre manière de vivre avec : de les tenir, de les ranger, de les annoter, parfois même de les collectionner.

Tout commence par une huître. Une huître empruntée à Francis Ponge, dont l'auteur se sert pour raconter son propre rapport à la lecture. Une relation compliquée, presque hostile. Enfant, les mots lui résistent. Lire est une épreuve. Si bien que le jeune Michel quitte tôt les études pour devenir tourneur-fraiseur dans une usine d'Argenteuil. Mais le décalage est déjà là. Et il devient complet lorsqu'il se met à arriver à l'usine avec un livre sous le bras et à lire pendant la pause-déjeuner entre deux machines-outils. Une singularité qui intrigue, amuse ou agace ses collègues.

Cette histoire personnelle nourrit tout le livre. Mais attention : il ne s'agit ni d'une autobiographie classique ni d'un essai savant sur la littérature. Michel Jullien invente un objet hybride, quelque part entre le récit de vie, la méditation et la déclaration d'amour au livre. Et ce qui rend la lecture délicieuse, c’est qu’on avance par associations d'idées, bifurcations, trouvailles. Chaque page est une surprise, une découverte, une exploration, bref, un bonheur !

Car ce qui l'intéresse n'est pas tant ce que racontent les livres que ce qu'ils sont : leur format, leur poids, leur odeur, la texture du papier, la façon dont ils vieillissent, les traces qu'ils gardent de leurs lecteurs. Il est question des marque-pages, des livres de chevet, de ceux qui partent en voyage avec nous, de ceux qu’on perd, qu’on garde, qu’on donne, des boîtes à livres, des PAL (piles à lire) qui montent jusqu’au ciel ...

Comme Francis Ponge, Michel Jullien rend fascinantes des choses auxquelles nous ne prêtons presque jamais attention. Pourquoi la page de droite ne produit-elle pas la même impression que celle de gauche ? Sur quels critères sélectionne-t-on un livre plutôt qu’un autre ? Comment se passe notre premier contact physique avec un livre ? Comment range-t-on sa bibliothèque ? De quelle façon tourne-t-on les pages ?

À la lecture de ces observations, on sourit souvent et l’on se dit : "Tiens, moi aussi je fais ça."

À travers ces questions en apparence anodines, l'auteur parle en réalité de nous-mêmes. Car chaque livre contient un peu de notre existence. Nous y déposons des souvenirs : une fleur séchée, une lettre, une carte de visite, un ticket... Comme il l'écrit magnifiquement, une part de notre vie demeure enfermée dans les ouvrages que nous avons lus.

Le livre regorge également d'anecdotes savoureuses, parfois très personnelles. On y croise Titivillus, le démon chargé des coquilles typographiques, les mystères du massicot, les subtilités de la typographie, la fabrication des Pléïades. On apprend beaucoup mais l'érudition s’accompagne toujours de beaucoup d’humour et d’humanité.

Et son écriture : ah, parlons de l’écriture de Michel Jullien. Un délice ! Elle est précise, à la loupe, attentive aux détails les plus infimes, inventive, originale. Elle m’évoque celle de Francis Ponge. Cette écriture restitue parfaitement toutes nos petites manies de lecteur, nos rituels quotidiens autour des livres.

On ouvre « Le format d'un livre » en pensant lire un ouvrage sur un objet familier. On le referme avec l'impression d’avoir découvert un monde nouveau.

Cet essai jubilatoire, captivant, drôle, sensible et profondément humain nous rappelle une chose essentielle : les livres ne sont pas seulement des objets qui racontent des histoires. Ils deviennent aussi les témoins des nôtres. Au fil des années, ils accumulent nos souvenirs, nos découvertes, nos émotions. Ils nous accompagnent dans les déménagements, les voyages, les périodes heureuses ou difficiles. Ils vieillissent avec nous.

Cet essai est un hommage magnifique à cette relation discrète mais précieuse que nous entretenons avec eux.

Et après sa lecture, je vous garantis une chose : vous ne tournerez plus jamais une page tout à fait de la même manière !




 

samedi 30 mai 2026

L'Objet d'amour d'Edna O'Brien

Éditions Sabine Wespieser
★★★★★
(coup de coeur)

 Edna O'Brien a toujours raconté les femmes que l’Irlande préférait taire : des femmes qui désirent, qui étouffent, qui rêvent de partir. Avec « L'Objet d'amour », recueil de trente-et-une nouvelles écrites entre 1962 et 1990, la grande écrivaine irlandaise livre sans doute la forme la plus pure de son art.

À la fin de sa vie, Edna O’Brien affirmait que ses nouvelles étaient meilleures que ses romans. Elle pourrait bien avoir raison. En quelques pages seulement, elle parvient à saisir des vies entières : une jeune fille de la campagne irlandaise qui rêve d’évasion, une femme solitaire prise au piège d’une liaison amoureuse, ou encore des héroïnes qui affrontent avec courage le poids de la religion, des traditions et du patriarcat, parfois même jusqu’à la folie comme dans « Une scandaleuse ».

Dès la première nouvelle, « Fête irlandaise », on retrouve ce qui fait la force de son écriture : une attention incroyable aux détails du quotidien, un humour discret mais mordant, et cette façon très moderne de parler du désir féminin. Mary, dix-sept ans, quitte la ferme familiale pour se rendre à la fête du village avec l’espoir qu’une autre vie l’attend. Mais chez O’Brien, les rêves se heurtent souvent à la réalité d’une Irlande rurale corsetée par les convenances.

La nouvelle qui donne son titre au recueil est sans doute la plus marquante. Martha, présentatrice télévisée, raconte sa passion pour un avocat célèbre et marié, son « objet d’amour ». Avec une grande sincérité et sans tabous, Edna O’Brien décrit la dépendance amoureuse, les humiliations, le désir et les désillusions. Mais elle y injecte aussi une irrévérence et un humour qui empêchent le drame de sombrer dans le pathos.

D’autres textes aussi sont inoubliables, comme la nouvelle intitulée « Drames » que paradoxalement j’ai trouvée irrésistible de drôlerie : un commerçant féru de théâtre veut monter une pièce, sous le regard soupçonneux des villageois. Il attend un acteur venu de Dublin pour l’aider dans son projet... ou bien « Le tapis », l’histoire d’une famille qui reçoit un tapis sans savoir qui a bien pu leur envoyer un tel cadeau… ou encore « Mrs Reinhardt » : une femme quittée par son mari se retrouve seule à la table d’un restaurant et, au lieu de se morfondre, son attention va être retenue par un homard dans un aquarium cherchant à séduire une congénère. C’est excellent ! J’adore ce genre de sortie de piste complètement improbable...

Ce qui frappe surtout, c’est la modernité de ces textes. Écrites il y a plusieurs décennies, ces nouvelles parlent encore avec une étonnante justesse de liberté féminine, de solitude, de domination sociale et de quête d’émancipation.

L’écriture d’Edna O’Brien est vibrante, sensuelle, d’une précision presque cinématographique. En effet, ce qui certainement m’a le plus fascinée, c'est l’extraordinaire puissance d’évocation de l’autrice : les détails qu’elle imagine semblent toujours avoir été vécus. Ils donnent à ses récits une impression de vérité saisissante. Cette forme d’hyperréalisme ou d’hyper-présence au monde, qui naît d’une profusion de détails concrets, souvent inattendus ou improbables, donne au lecteur l’impression d’entrer physiquement dans les scènes.

Longtemps censurée dans son Irlande natale pour avoir osé parler de sexualité féminine, Edna O’Brien apparaît aujourd’hui comme une figure majeure de la littérature contemporaine. Avec « L’Objet d’amour », réédité dans une nouvelle traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, c’est toute la puissance de son regard sur les femmes et sur le monde qui ressurgit. Un recueil incandescent, à la fois cruel, drôle et profondément humain.


 

mardi 26 mai 2026

Les derniers jours de l'apesanteur de Fabrice Caro

 Éditions Gallimard Sygne
 ★★★★★

 Oh la petite madeleine que voilà ! Avoir le bac dans les années 80 ( pour moi en 84 précisément, eh oui ma bonne dame !) La plupart des jeunes bookstagrameurs.euses qui me lisent n’étaient même pas nés, tiens ! Alors, évidemment, ce roman me parle, comme on dit ! Sans sombrer dans la nostalgie, écoutez voir, mes petits chéris, ce qu’était ce monde antédiluvien fait de cassettes audio qu’on achetait vierges et qu’on enregistrait nous-mêmes (ça y est, j’ai déjà perdu les trois quarts de mes lecteurs et la moitié de mes abonnés.ées là), le walkman, les slows langoureux, les plans foireux, les flippers (j’adorais ça!), les vieilles mobylettes trafiquées et les téléphones fixes dans la salle à manger tandis que papa et maman regardaient « Champs-Élysées ». Et comme bande-son : Supertramp, Clash, Téléphone, tout respire les années 80 ici et sans jamais tomber dans le « c’était mieux avant ».

Ce qui est assez génial, c’est la manière dont Fabrice Caro restitue l’adolescence : cette période où la moindre tension entre copains devient un drame absolu, celle où t’as le bac dans trois mois mais où ton plus gros problème reste surtout de savoir si Cathy Mourier va te reparler un jour. Rater une soirée ? C’est la mort sociale. Et chaque regard échangé dans la cour du lycée peut être interprété comme un signe du destin ! Le livre est bourré de scènes hilarantes, de dialogues et de situations absurdes et de moments de gêne jubilatoires. Fabrice Caro transforme le quotidien banal d’un jeune lycéen en machine à souvenirs ultra efficace.

Ces « Derniers jours d’apesanteur », derniers moments avant que la réalité débarque pour de bon et que les études supérieures puis la vie professionnelle mettent tout le monde dans le rang, sont traversés par une douce mélancolie, celle du jamais plus dix-huit ans...

Bref, voici un roman drôle, vivant, tendre, qui parle autant aux anciens ados des années 80 qu’à ceux d’aujourd’hui. Un vrai shot de nostalgie et d’humour absurde à la Fabrice Caro.

J’ai adoré.



 

mercredi 20 mai 2026

Voir venir de Lucile Novat

Éditions du sous-sol
★★★★★

 Lucile Novat frappe très fort avec « Voir venir » : un excellent premier roman singulier, original et très vivant. Dès les premières pages, on sent une tension sourde, presque invisible, qui ne cesse de croître et l’on avance dans ce récit comme dans un couloir mal éclairé, avec la sensation qu’un danger rôde derrière chaque porte que l’on pousse comme on tourne la page pour entrer dans un nouveau chapitre.

Le décor participe énormément à cette impression : l’histoire se déroule à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis, établissement bien réel, fondé par Napoléon, réservé aux filles et petites-filles de décorés de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite ou de la médaille militaire et qui occupe l’ancien cloître de la basilique Saint Denis. Ce n’est pas rien quand même ! Imaginez : un pensionnat de jeunes filles en uniforme bleu et chemisier blanc, des règles strictes, un grand bal avec les cadets de Saint-Cyr, des bâtiments immenses, des canapés en velours, des portraits d’hommes médaillés aux murs. Le réfectoire, paraît-il, est orné d’un grand tableau représentant « Le Martyre de Saint Denis, de Saint Éleuthère et de Saint Rustique », œuvre du peintre flamand : Gaspard de Crayer. Bon appétit ! Saint Denis, terre de contrastes... avec plantée là au beau milieu du 93 une sorte de bulle figée dans le temps où les résultats au bac sont parmi les meilleurs de France...

Mais « Voir venir » n’est pas un énième roman sur l’école. Très vite, le récit glisse ailleurs : le pensionnat devient un lieu hanté, pas forcément par des fantômes au sens classique, mais par les héritages familiaux, les silences, les secrets et des violences qu’on préfère taire. Les murs semblent absorber les histoires des générations passées. Le réel se fissure peu à peu, et l’étrange s’infiltre partout : dans une odeur qui traîne, dans une nuit trop silencieuse, dans des histoires racontées entre filles, dans des visions qui prennent soudain une dimension inquiétante.

Au centre du récit, il y a Vanessa, surveillante de l’internat. C’est par elle qu’on entre dans ce monde fermé. Ancienne ado des quartiers populaires, un peu cabossée, elle observe les pensionnaires avec fascination autant qu’avec inquiétude. Elle veille sur Lou, Suzanne, Adèle et Yasmine, quatre adolescentes soudées, des filles brillantes, cultivées, impeccables en apparence mais traversées par des failles immenses. Derrière les uniformes et les bonnes manières, chacune porte ses blessures : des deuils, des traumatismes, des familles éclatées ...

Lucile Novat, professeure en collège - poste d’observation idéal s’il en est - est très douée pour raconter l’adolescence. Ses personnages ne sont jamais caricaturaux : ses jeunes filles sont complexes, nerveuses, fragiles, parfois presque monstrueuses dans leurs excès, leurs colères ou leurs silences. Et c’est ce qui les rend si vraies. Elles parlent comme parlent les jeunes aujourd’hui, c’en est bluffant de vérité et donc de vie.

Le roman parle de sororité, de cette façon qu’ont certaines adolescentes de vouloir se sauver mutuellement tout en risquant parfois de sombrer ensemble. À la vie, à la mort. Il interroge aussi ce dont on hérite sans l’avoir choisi. La médaille qui ouvre les portes de cette école prestigieuse devient peu à peu un symbole ambigu, presque lourd à porter. Derrière les récits glorieux des pères et des grands-pères apparaissent des histoires beaucoup moins héroïques : violences, domination, mémoire coloniale, secrets familiaux. « Voir venir » pose alors une question essentielle : qu’est-ce qu’on transmet vraiment aux générations suivantes ? Des valeurs ou des blessures qu’on refuse d’assumer ?

L’une des plus grandes réussites du roman reste son atmosphère. Lucie Novat mélange le roman social, le gothique, le fantastique et même l’horreur contemporaine avec une incroyable maîtrise.

Et puis il y a l’écriture : moderne, nerveuse, sensuelle. C’est une langue qui claque, qui pétille autant qu’elle enveloppe. Lucile Novat alterne des phrases courtes, tendues, électriques, et des passages plus longs, plus hypnotiques, qui donnent l’impression, dans cette impossibilité que l’on éprouve soudain à reprendre notre respiration, d’étouffer avec les personnages. On sent une vraie maîtrise du rythme et les images, souvent originales, inattendues et pleines d’invention, sont assez géniales...

«Voir venir » est de ces romans qui laissent une trace étrange après la dernière page. Un livre à la fois mélancolique, politique et hanté, qui parle des adolescentes, des femmes, des héritages familiaux et de tout ce qu’on tente de mettre sous le tapis sans jamais réussir vraiment à s’en débarrasser.

Un premier roman puissant, audacieux et habité, qui confirme l’émergence d’une voix littéraire singulière.


                                                                                   





 

dimanche 17 mai 2026

Selon toi de Marielle Hubert

Éditions P.O.L
★★★★★
(coup de coeur)

 Il est des livres que l’on admire « de l’extérieur » pour la finesse de leur écriture, l’intelligence de leur construction, la richesse de leur sujet. Mais il en est certains, plus rares, plus bouleversants, qui viennent, en plus, se loger au plus intime de nous-mêmes. Ceux-là ne se contentent pas d’être lus : ils nous lisent en retour. Ils mettent des mots sur nos silences, éclairent des douleurs que nous portions obscurément, révèlent des émotions longtemps demeurées sans nom. Alors quelque chose cède en nous. Chaque phrase devient une secousse, chaque page remue des strates enfouies de souvenirs et d’émotion. Ce n’est plus seulement une lecture : c’est une traversée intérieure, une déflagration secrète. Et l’on sait, avec une certitude presque douloureuse, que ce livre désormais nous accompagnera toujours - dans notre esprit, dans notre cœur, au fond de nos bagages. On y reviendra comme on revient à soi-même.

Alors voilà. « Selon toi » est pour moi un de ces livres. J’ose à peine dire de quoi il parle tellement cela revient à plonger dans ce que je suis. Vous me direz alors que je suis mal placée pour en parler. Non, rassurez-vous, c’est un livre remarquable, d’une beauté saisissante et d’une sensibilité rare pour tout lecteur même s’il est vrai que pour moi il va bien au-delà, au-delà des mots, au-delà du livre même.

Allons-y.

Le 7 mars 2022, Marielle Hubert apprend que la professeure de théâtre qu’elle avait lorsqu’elle avait douze ans, en 1995, à L’Espace Gérard-Philipe de Sartrouville, est morte. Personne ne l’avait prévenue. Qui l’aurait fait ? Elle voulait lui annoncer la parution de son premier roman chez POL. Elle était tellement fière de le lui dire. Mais elle est morte depuis huit mois. L’autrice est sidérée, violentée. Le mail envoyé lui revient. Delivery failure. Elle est morte depuis plusieurs mois celle qui était son amour absolu, total. Elle s’appelait Pascale Lemée et était son maître, son modèle, son idéal, celle qui fut à l’origine d’une révélation fondatrice : le théâtre et l’amour de la littérature, des mots des autres, celle qui la fit renaître, basculer vers quelque chose d’essentiel : la possibilité d’exister autrement, celle aussi qui aurait pu la faire sombrer tellement le don de soi n’est pas sans risque. « Les gens qui me connaissent connaissent aussi ton nom ils savent quand je dis Pascale Lemée que c’est un peu comme quand on dit « il était une fois ». Ils savent que ce qui va suivre tient du mythe des origines qui n’existe pas en soi comme chacun sait mais comme une borne, une pierre, un monument ancien à partir duquel on mesure toutes les distances de l’univers. »

Comme Internet ne garde presque aucune trace d’elle, Marielle Hubert entreprend de lui redonner chair par l’écriture. Elle va donc parler de cette femme, de ce qu’elle était, de ce qu’elle écrivait, de son travail de metteur en scène, de sa beauté, de son être, de ce qu’elle lui a apporté, de ce qu’elle attendait qu’elle lui donne à elle, l’amoureuse, l’adoratrice, la fervente, la dévote, la disciple, la fidèle, l’ardente, l’éperdue. Passion presque mystique de celle qui cherche à habiter l’être aimé autant qu’à être reconnue par lui. Peut-on parler d’emprise ? « À te voir, je sais que je suis arrivée où je cherchais à vivre, mais peut-on vivre dans quelqu’un ? »

« Selon toi » est ainsi bien davantage qu’un récit de mémoire. C’est une résurrection par les mots. Un tombeau littéraire au sens le plus noble : une offrande déposée à celle qui n’est plus afin que son nom continue de vibrer dans le monde. Mais c’est aussi un immense cri d’amour, un texte d’une sincérité vertigineuse où la gratitude se mêle au manque, où l’admiration devient presque une forme de foi. Peu de livres atteignent cette intensité-là. Celui-ci le fait avec une grâce bouleversante. On referme ses pages comme on quitte un lieu sacré, les yeux pleins de larmes et le cœur étrangement agrandi.


 

vendredi 15 mai 2026

Une forêt de Jean-Yves Jouannais

Éditions Albin Michel
★★★★★
(coup de coeur)

 Chef-d’oeuvre oui vraiment chef-d’oeuvre !

Voilà, j’ai tout dit. Et si mon blog existe, c’est précisément pour mettre en valeur des textes comme celui-ci, d’une très grande force et d’une très grande beauté tant par l’écriture que par le choix du sujet.

L’histoire commence en 1947. Un soldat américain de l’US Army, le capitaine et avocat Jacob Lenz, arrive à Brême pour travailler à la « Commission principale de dénazification », tribunal administratif dont la mission consiste à « signer et condamner les citoyens coupables d’avoir servi le régime hitlérien et… faire en sorte que la propagation dans le temps et l’espace d’éléments culturels spécifiquement nazis puisse être jugulée, et ce, définitivement. »

En effet, un mois plus tôt, le soldat avait reçu une convocation émanant des services de l’US Army Reserve pour une mission un peu mystérieuse dont, à son arrivée, il ne connaît toujours pas la nature.

Il s’installe dans un hôtel où vivent, dans un silence étrange, une femme et son fils. J’ai eu le sentiment de retrouver un peu l’atmosphère du « Silence de la mer » de Vercors. Peu à peu, la notion du temps semble s’effacer, donnant lieu à des errances fantomatiques dans un espace enténébré et ravagé par la guerre qui suscite chez Lenz malaise et interrogations.

Lenz va bientôt rencontrer ladite commission pour avoir plus d’informations sur sa mission...

Je ne vous en dirai pas plus pour conserver l’effet de surprise (ne lisez pas non plus la 4e de couv’), mais croyez-moi, vous ne vous attendez certainement pas à l’affaire dont il va être chargé.

L’écriture de ce texte m’a bouleversée. L’auteur parvient à créer une ambiance trouble, opaque, notamment dans l’évocation de ce soldat et de son rapport au monde, au paysage et aux êtres.

Le texte touche à la fois à l’absurde, parfois drôle (on pense à Gogol et à Kafka) et à la philosophie : il aborde en effet le sujet de la culpabilité, de la mémoire, de l’héritage idéologique et de la façon dont, après la guerre, les institutions travaillent pour garantir une réparation et une reconstruction du pays.

C’est remarquable de sensibilité et de finesse.

Un grand texte.  


 

mercredi 13 mai 2026

Femmes sur fond azur de Chantal Thomas

Éditions du Seuil
★★★★★
(coup de coeur!)

 Quelle merveille que ce livre ! L’écriture de Chantal Thomas est un délice, il n’y a pas d’autres mots. Elle manie la langue avec virtuosité et élégance et je la pense sans égale. Lire les mots de Chantal Thomas parlant des couleurs de la mer dans le Sud de la France, des nuances folles des fleurs et de la lumière, si vive et si franche, c’est immédiatement vous retrouver dans les rues de Nice ou de Menton, une fin d’après-midi d’été. Aucunement besoin de prendre le train, il suffit de lire pour voyager, sentir, rêver. Lieu commun, me direz-vous ? Ici, non. Ce livre est un voyage. Vraiment !

Mais portée par mon enthousiasme, j’en oublie de vous dire le sujet : l’autrice dresse le portrait de six femmes de caractère qui ont séjourné sur la Côte d’Azur où elle ont découvert la beauté, la douceur et surtout la liberté : Sophie Cruvelli, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette et Jacqueline Thomas, la mère de l’autrice. Et croyez-moi, chaque portrait est passionnant, très vivant et l’on apprend une multitude de choses. Imaginez la Reine Victoria arrivant à Nice dans son train personnel avec son lit à baldaquin, ses tapis, ses miroirs, sa vaisselle, son cuisinier, ses dames d’honneur, ses courtisans, ses chevaux, ses chiens, son âne Jacquot… Quel personnage ! Elle occupera soixante-dix chambres de l’hôtel Excelsior ! Je repense aussi à Colette et à sa maison « La Treille muscate », à son amour de la vie, des « vrais longs étés », à sa recette de rascasse « au coup de pied » Extraordinaire ! Et Katherine Mansfield, si touchante, qui quitte Wellington pour vivre libre à Londres, échapper au carcan de sa condition de femme et qui tentera de soigner sa tuberculose à Menton...

Chantal Thomas a l’art de raconter en choisissant le détail qui va révéler la personnalité profonde de chacune. J’ai eu le sentiment de découvrir ces femmes pour la première fois tellement l’évocation est juste et intime.

La dernière personne évoquée est la mère de l’autrice, une femme peu maternelle, distante, toujours en mouvement, n’aimant pas la lecture et qui renaîtra à Nice après avoir déménagé suite à la mort de son mari. L’autrice regarde toujours cette femme, si différente d’elle, avec une curiosité bienveillante et le lien entre elles finira par se tisser dans une douce lumière de réconciliation.

Je voue une admiration sans limites à Chantal Thomas, si délicate et si pudique, si amoureuse du monde et de la joie incommensurable de le contempler.

Magnifique !


 

dimanche 10 mai 2026

Le Compromis de Long Island de Taffy Brodesser-Akner

 

Éditions Calman Lévy
★★★★☆

 Avec « Le Compromis de Long Island », Taffy Brodesser-Akner s’empare du concept de "famille dysfonctionnelle" et pousse le curser au maximun. En effet, chez les Fletcher, richissime famille juive new-yorkaise installée à Long Island, tout le monde est blindé de névroses, et l’argent ne règle absolument rien, bien au contraire : il permet juste de cacher les fissures derrière de vastes maisons luxueuses et des cuisines hors de prix.

Tout part d’un événement terrible : Carl Fletcher, directeur d’une usine d’emballage polystyrène créée par le grand-père rescapé de la Shoah, est kidnappé puis relâché contre rançon. Toute la famille en est extrêmement secouée mais au lieu d’affronter le traumatisme, ils décident de faire comme si de rien n’était. « L’enlèvement fut progressivement rabaissé à cela : une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l’appendicite de Bernard, ou la Shoah. » La grand-mère dit à son fils que ce qui est arrivé n’a atteint que son corps et pas son âme : une bien mauvaise idée, évidemment car des années après, l’événement continue de contaminer leurs vies.

En effet, les personnages, très angoissés, souffrent de nombreuses névroses. Le fils aîné de Carl, Beamer, part en vrille totale et sa dépendance à la drogue et au sexe nous vaut des scènes hilarantes, peut-être les meilleures du roman ! Son frère, Nathan, essaie de tout contrôler jusqu’à l’implosion et Jenny, la petite sœur, révoltée contre l’héritage familial, cherche désespérément un sens à sa vie. Chacun gère son mal-être comme il peut, c’est-à-dire très mal.

L’humour juif drôle et mordant alterne avec des moments désespérés. On se situe entre Woody Allen et Philip Roth, dans une espèce de folle comédie satirique proche du vaudeville où les personnages sont toujours excessifs, ce qui rend le roman vivant, d’autant que la partie dialoguée est très importante. Derrière les disputes familiales, les crises existentielles et les échanges acides, le livre évoque surtout ce dont on hérite sans l’avoir choisi : les angoisses, les blessures, les silences.

Au final, « Le Compromis de Long Island », fresque ambitieuse dans la lignée des grandes sagas américaines, est une réflexion sur le poids de la réussite sociale, de l’identité juive et des traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Et même quand les Fletcher deviennent exaspérants et que le texte s’enlise un peu, on continue de les suivre parce qu’au fond, leur chaos ressemble un peu au nôtre – mis à part les quelques billets de plus qu’ils ont sur leur compte en banque.




mercredi 6 mai 2026

L'autre moi de Franck Thilliez

Éditions Fleuve Noir
★★★★★
(coup de coeur!)

 Je ne sais pas sur quels critères on juge les qualités d’un roman policier mais si c’est sur le fait qu’on est obligé d’appeler une copine pour qu’elle vienne dormir à la maison parce qu’on a la trouille, eh bien on peut dire que c’est un polar plutôt efficace ! J’ai littéralement avalé ce dernier Thilliez en trois soirées : tant mieux pour la copine qui n’a pas été obligée de rester jusqu’à l’été ! J’ai été en effet littéralement cueillie par ce thriller psychologique très bien ficelé, à l’intrigue complexe et à la construction impeccable. L’histoire est bien menée avec des explications claires permettant de bien comprendre l’évolution de l’enquête et le souci constant de la part de l’auteur de faire des petits récap’ pour être sûr que le lecteur suive bien. J’ai apprécié.

Thilliez nous embarque ici au coeur de la forêt de La Grande Chartreuse, dans un site secret-défense ultra-protégé : Longepin, où travaillent des militaires et des chercheurs en neurosciences. Le lieu est certes magnifique mais on n’y fait pas ce qu’on veut, c’est le moins que l’on puisse dire. Sibylle s’y installe avec son compagnon, Erwann, docteur en neurosciences, qui a eu la chance d’être retenu pour travailler avec les meilleurs spécialistes dans ce lieu à la pointe de la recherche. Une super promo quoi !

Nous suivons parallèlement deux lieutenants de police de la PJ de Grenoble, Vic et Vadim, lancés sur une enquête plutôt sordide dont je ne vous dirai rien …

On retrouve les thèmes chers à Thilliez : la frontière mouvante entre rêve et réalité, conscience et inconscience, les questionnements sur l’identité et la mémoire...

« L’autre moi » est un polar totalement addictif qui nous plonge dans un monde hyper-oppressant et totalement effrayant. Le suspense terrible garantit au lecteur un endormissement tardif, un rythme cardiaque soutenu et des lendemains vaseux. Bref, un vrai page-turner qu’on ne lâche pas…

Vous êtes prêts? Alors… bienvenue à Longepin !

★★★★★


samedi 2 mai 2026

Spécimen de Pauline Clavière

Éditions Grasset
★☆☆☆☆

 Et vlan, je suis bien tombée dans le panneau : la radio, la presse, les réseaux sociaux en font des éloges dithyrambiques, Olivia de Lamberterie le porte aux nues, dans les couloirs du métro de larges affiches en vantent les mérites et Maxime Chattam (comme si Maxime Chattam était une garantie!) déclare sur le bandeau que c’est « du grand art ». Waouh, quel engouement ! Et moi, la bleue, la grosse bécasse, je cours chez le libraire tellement j’ai peur de passer à côté du livre du siècle ! Bref, j’ai perdu 24 euros et je prends la peine d’écrire vite fait cette chronique pour que vous ne tombiez pas dans le même piège que moi. En tout cas, bravo à l’éditeur pour son travail de com., il est réussi !

Maintenant, parlons littérature.

Que dire de ce livre ? C’est clairement un mauvais roman dont je n’ai pas grand-chose à dire. Deux mots quand même pour me justifier : il n’a pas de style (ce n’est pas le seul vous me direz!), oui mais quand même. Ni style, ni originalité dans la forme ni où que ce soit d’ailleurs. Chaque page sonne comme du remplissage au bulldozer tellement c’est répétitif. Cela entraîne donc des longueurs et des longueurs qui n’apportent rien et n’aboutissent à rien sinon rendre le livre artificiellement plus épais (et donc plus cher!) Il faut lire dix chapitres pour avoir un mince élément d’information. Rien de mieux pour tuer le rythme ! Les personnages n’ont aucun relief. Ils sont complètement stéréotypés et ne produisent aucune émotion. D’ailleurs, ce livre n’est pas habité, c’est un livre sans âme, sans nécessité. Le sujet -la pédocriminalité-, grave s’il en est, est traité de façon extrêmement superficielle avec quantité de lieux communs : du déjà vu, déjà lu, déjà entendu. Ce livre n’apporte rien de nouveau sur le sujet. C’est juste une perte de temps et d’argent.

Bref, fuyez !