Êtes-vous de la pincée ou du ressort ? Tournez-vous les pages de vos livres en venant chercher délicatement l’angle supérieur droit du bout de l’index ou préférez-vous courber toutes les pages de droite avec le pouce pour en extraire une d’une simple pichenette ?
Amoureux des livres que vous êtes, ce livre est pour vous. Et croyez-moi : vous allez vous ré-ga-ler.
Car Michel Jullien ne parle pas seulement des livres : il parle de notre manière de vivre avec : de les tenir, de les ranger, de les annoter, parfois même de les collectionner.
Tout commence par une huître. Une huître empruntée à Francis Ponge, dont l'auteur se sert pour raconter son propre rapport à la lecture. Une relation compliquée, presque hostile. Enfant, les mots lui résistent. Lire est une épreuve. Si bien que le jeune Michel quitte tôt les études pour devenir tourneur-fraiseur dans une usine d'Argenteuil. Mais le décalage est déjà là. Et il devient complet lorsqu'il se met à arriver à l'usine avec un livre sous le bras et à lire pendant la pause-déjeuner entre deux machines-outils. Une singularité qui intrigue, amuse ou agace ses collègues.
Cette histoire personnelle nourrit tout le livre. Mais attention : il ne s'agit ni d'une autobiographie classique ni d'un essai savant sur la littérature. Michel Jullien invente un objet hybride, quelque part entre le récit de vie, la méditation et la déclaration d'amour au livre. Et ce qui rend la lecture délicieuse, c’est qu’on avance par associations d'idées, bifurcations, trouvailles. Chaque page est une surprise, une découverte, une exploration, bref, un bonheur !
Car ce qui l'intéresse n'est pas tant ce que racontent les livres que ce qu'ils sont : leur format, leur poids, leur odeur, la texture du papier, la façon dont ils vieillissent, les traces qu'ils gardent de leurs lecteurs. Il est question des marque-pages, des livres de chevet, de ceux qui partent en voyage avec nous, de ceux qu’on perd, qu’on garde, qu’on donne, des boîtes à livres, des PAL (piles à lire) qui montent jusqu’au ciel ...
Comme Francis Ponge, Michel Jullien rend fascinantes des choses auxquelles nous ne prêtons presque jamais attention. Pourquoi la page de droite ne produit-elle pas la même impression que celle de gauche ? Sur quels critères sélectionne-t-on un livre plutôt qu’un autre ? Comment se passe notre premier contact physique avec un livre ? Comment range-t-on sa bibliothèque ? De quelle façon tourne-t-on les pages ?
À la lecture de ces observations, on sourit souvent et l’on se dit : "Tiens, moi aussi je fais ça."
À travers ces questions en apparence anodines, l'auteur parle en réalité de nous-mêmes. Car chaque livre contient un peu de notre existence. Nous y déposons des souvenirs : une fleur séchée, une lettre, une carte de visite, un ticket... Comme il l'écrit magnifiquement, une part de notre vie demeure enfermée dans les ouvrages que nous avons lus.
Le livre regorge également d'anecdotes savoureuses, parfois très personnelles. On y croise Titivillus, le démon chargé des coquilles typographiques, les mystères du massicot, les subtilités de la typographie, la fabrication des Pléïades. On apprend beaucoup mais l'érudition s’accompagne toujours de beaucoup d’humour et d’humanité.
Et son écriture : ah, parlons de l’écriture de Michel Jullien. Un délice ! Elle est précise, à la loupe, attentive aux détails les plus infimes, inventive, originale. Elle m’évoque celle de Francis Ponge. Cette écriture restitue parfaitement toutes nos petites manies de lecteur, nos rituels quotidiens autour des livres.
On ouvre « Le format d'un livre » en pensant lire un ouvrage sur un objet familier. On le referme avec l'impression d’avoir découvert un monde nouveau.
Cet essai jubilatoire, captivant, drôle, sensible et profondément humain nous rappelle une chose essentielle : les livres ne sont pas seulement des objets qui racontent des histoires. Ils deviennent aussi les témoins des nôtres. Au fil des années, ils accumulent nos souvenirs, nos découvertes, nos émotions. Ils nous accompagnent dans les déménagements, les voyages, les périodes heureuses ou difficiles. Ils vieillissent avec nous.
Cet essai est un hommage magnifique à cette relation discrète mais précieuse que nous entretenons avec eux.
Et après sa lecture, je vous garantis une chose : vous ne tournerez plus jamais une page tout à fait de la même manière !