Rechercher dans ce blog

mardi 31 mars 2026

Le dernier été en ville de Gianfranco Calligarich

Éditions Folio
★★★★☆

 Je crois que je garderai de ce livre le souvenir d’une longue déambulation mélancolique, sans but et sans désir dans Rome : celle de Leo Gazzarra, un homme solitaire et alcoolique, fasciné par une femme de toute beauté, Arianna, étudiante en architecture, qu’il rencontre par hasard lors d’une soirée, un homme désenchanté, mal à l’aise, maladroit, toujours en mouvement, passant d’un salon à l’autre, côtoyant les milieux intellectuels et mondains, rencontrant ici un vieil ami grimé et fortuné, là une ancienne connaissance qu’il croyait disparue, écoutant des conversations artificielles et creuses, marchant inlassablement, nuit et jour, perdant de vue cette femme envoûtante, imprévisible et folle puis la retrouvant au bras d’un autre homme, l’aimant peut-être, tout en sachant qu’elle lui resterait à jamais inaccessible, un homme blessé qui finalement ne trouve sa place nulle part, ne se pose nulle part tandis qu’en pleine dérive existentielle, il poursuit une quête dont il ne connaît peut-être même pas le but, s’abandonne à l’errance comme art de vivre, comme comble de l’élégance ou ultime façon d’échapper à la mort. Je me souviendrai aussi de l’infinie tristesse de ce texte qui donne un rôle de premier plan à cette Rome des années soixante, ville solaire, magnétique et à ses places, ses fontaines, ses cafés, ses quartiers populaires, ses maisons décrépites, ses temples en ruine et ses ciels d’un bleu éclatant dans la touffeur d’un été interminable et vain. Léo entame une espèce de descente aux Enfers tranquille et calme en apparence, comme une mer plane avant l’orage, une lente et douce dérive sans retour en arrière possible, un renoncement qui cache son nom dans les silences des protagonistes et dans les verres d’alcool consommés.

Un beau texte dans lequel il faut savoir se perdre, se laisser aller...


 

lundi 23 mars 2026

Aqua de Gaspard Koenig

Les éditions de l'Observatoire
★★★★★

 Quel plaisir de lecture que ce deuxième volet d’une série sur les quatre éléments! J’ai retrouvé avec un immense bonheur le trait vif et satirique, le regard amusé et mordant de l’auteur sur notre société contemporaine, peu avare en contradictions. Cette fois-ci, le personnage principal est l’eau. Et dans ce petit village de l’Orne (oui oui, chez moi !), il est hors de question de se relier au réseau d’eau potable inter-communal. On a une rivière: La Maline (qui porte bien son nom!), on fera avec. Point. Sauf qu’en été, et même en Normandie, la source se tarit et la préfecture est obligée d’envoyer des camions-citernes pour ravitailler la populace qui commence à râler. Et, ça coûte cher ! Y-a-t-il une solution ? Chacun a son mot à dire : l’agriculteur, la naturopathe, la préfète, l’anarchiste, l’architecte, le collapsologue, la secrétaire de mairie, l’Anglaise et les autres, tous les autres. Parce qu’à Saint-Firmin, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Les politiques n’impressionnent personne. L’auteur est passé maître dans l’art de donner vie à chacun : le politique pourri par l’ambition et son langage abscons bourré d’acronymes, l’idéaliste et généreuse Maria qui veut changer le monde, croit en la communauté et au partage respectueux des biens communs, Valérie l’hydrogéologue et sa solution miracle en un seul mot : le re-mé-an-drage, vous dis-je… bref, tout ce petit monde qui cohabite dans ce village de quatre cents âmes. Koenig est un vrai portraitiste : rien ne lui échappe et ça pique, ça pique tout en restant toujours très humain et bienveillant.

Franchement, c’est drôle, cinglant, intelligent. On apprend plein de choses… Dans tous les domaines, l’auteur se balade avec aisance comme s’il avait fréquenté tous les milieux. Chacun a sa parlure, ses tics, ses mimiques. On se régale des grandes scènes hilarantes aux dialogues jubilatoires. Décidément Koenig est vraiment très doué. 




 

mercredi 4 mars 2026

Les habitantes de Pauline Peyrade

Éditions de Minuit
★★☆☆☆


 Emily vit depuis son enfance dans la maison de sa grand-mère disparue. Elle ne souhaite pas quitter ce lieu malgré les lettres de son père, de sa sœur, du notaire qui la pressent de partir. Le père veut vendre. Elle n’a pas à discuter, c’est la loi. Or, ces lieux, elle les aime intimement, viscéralement comme Emily Brontë aimait le presbytère de Haworth et sa lande. Elle vit en osmose avec la nature. Elle habite vraiment ce lieu et va donc entrer dans une forme de résistance face à la violence patriarcale.

L’originalité de l’oeuvre réside dans le projet de l’autrice : donner vie et voix, équitablement, aux bêtes, à la végétation, aux minéraux et aux humains, dans un roman. On imagine derrière ce projet une sensibilité écoféministe et non-violente. La nature n’est plus une toile de fond, un décor mais un personnage, un organisme vivant. Il s’agit donc d’accorder autant d’attention - donc de lignes - à Emily qu’à sa chienne, qu’aux trembles, aux rochers, aux hirondelles et aux abeilles. Le pari est risqué mais pourquoi pas ? L’autrice semble vouloir restituer le monde : bruits, mouvements, odeurs à travers un vocabulaire quasi biologique et des descriptions nombreuses et minutieuses.

Le projet est intéressant mais tout est question de dosage. Si l’on ne veut pas sombrer dans un texte expérimental, exercice de style un peu froid et dont on sentirait l’excès de technique lors de la lecture, il faut doser. Le travail de l’autrice est incontestablement un tour de force mais en découlent deux problèmes majeurs : la lecture est rendue parfois pénible, les descriptions trop nombreuses, trop systématiques m’ont lassée. Et surtout, la rencontre avec le personnage - et même avec la nature finalement- pour moi n’a pas eu lieu. Je ne me suis attachée à personne et n’ai ressenti aucune émotion. J’ai eu l’impression d’observer l’histoire de loin sans participer, alors que, vu les thèmes abordés, j’aurais pu y trouver une place. Bref, j’aurais aimé habiter ce livre mais la porte n’est restée qu’entrouverte. Dommage.  

 

mardi 3 mars 2026

Quelque chose d'absent qui me tourmente de Laurent Mauvignier

Éditions de Minuit
★★★★★

 Lorsqu’un écrivain parle de son travail pendant 183 pages, on entre véritablement au coeur du processus créatif et c’est vraiment passionnant. J’ai pris un plaisir immense à lire ces réflexions sur l’écriture qui m’ont permis de mettre des mots sur des intuitions ou des questions qui me laissaient perplexe.

Laurent Mauvignier est d’emblée très clair : écrire, ce n’est pas avoir quelque chose à dire. En effet, là n’est pas la difficulté : l’écrivain y parviendra toujours. Non, écrire, c’est faire, se demander comment entrer dans le texte, par quelles phrases, quels mots, quel rythme, quelle ponctuation. Si l’on trouve sa façon de faire, on trouve sa porte d’entrée. Après, le livre s’écrira. Il y a l’idée que c’est de la forme que naît le livre. Et d’ailleurs, la forme peut donner lieu à un livre que l’on n’attendait pas. Ce qui explique pourquoi l’auteur dit qu’il a « un pressentiment » du livre, des images mais pas de plan, pas de « trajectoire totale ».

Selon lui, trouver son écriture, c’est lâcher prise, ne pas vouloir faire beau ou bien écrire ou imiter un écrivain qu’on admire, même si les influences sont inévitables. Il faut accepter ce qui sort de nous, même si ça nous fait perdre pied, même si on se sent débordé, en terrain accidenté, il faut y aller. Il faut sauter. J’adore l’idée qu’il ne faut pas chercher à tout maîtriser, qu’il faut savoir s’« ouvrir à l’imprévu ». Tout est une question de dosage. Maîtriser la technique, c’est une chose, mais il faut savoir perdre le contrôle. Et j’insiste là-dessus parce que le roman que je termine en ce moment publié aussi chez Minuit souffre précisément de ce défaut. Je vous en parle bientôt.

Je pense que toute personne souhaitant se lancer dans l’écriture devrait lire ce texte complètement essentiel. Bien sûr, de nombreux thèmes sont abordés : les influences, la ponctuation, l’usage du participe présent, les clichés, les détails, les personnages, les titres, le rôle de l’éditeur. Et bien sûr, il est question du parcours personnel de l’auteur.

Des entretiens stimulants, très agréables à lire. Je recommande!