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dimanche 17 mai 2026

Selon toi de Marielle Hubert

Éditions P.O.L
★★★★★
(coup de coeur)

 Il est des livres que l’on admire « de l’extérieur » pour la finesse de leur écriture, l’intelligence de leur construction, la richesse de leur sujet. Mais il en est certains, plus rares, plus bouleversants, qui viennent, en plus, se loger au plus intime de nous-mêmes. Ceux-là ne se contentent pas d’être lus : ils nous lisent en retour. Ils mettent des mots sur nos silences, éclairent des douleurs que nous portions obscurément, révèlent des émotions longtemps demeurées sans nom. Alors quelque chose cède en nous. Chaque phrase devient une secousse, chaque page remue des strates enfouies de souvenirs et d’émotion. Ce n’est plus seulement une lecture : c’est une traversée intérieure, une déflagration secrète. Et l’on sait, avec une certitude presque douloureuse, que ce livre désormais nous accompagnera toujours - dans notre esprit, dans notre cœur, au fond de nos bagages. On y reviendra comme on revient à soi-même.

Alors voilà. « Selon toi » est pour moi un de ces livres. J’ose à peine dire de quoi il parle tellement cela revient à plonger dans ce que je suis. Vous me direz alors que je suis mal placée pour en parler. Non, rassurez-vous, c’est un livre remarquable, d’une beauté saisissante et d’une sensibilité rare pour tout lecteur même s’il est vrai que pour moi il va bien au-delà, au-delà des mots, au-delà du livre même.

Allons-y.

Le 7 mars 2022, Marielle Hubert apprend que la professeure de théâtre qu’elle avait lorsqu’elle avait douze ans, en 1995, à L’Espace Gérard-Philipe de Sartrouville, est morte. Personne ne l’avait prévenue. Qui l’aurait fait ? Elle voulait lui annoncer la parution de son premier roman chez POL. Elle était tellement fière de le lui dire. Mais elle est morte depuis huit mois. L’autrice est sidérée, violentée. Le mail envoyé lui revient. Delivery failure. Elle est morte depuis plusieurs mois celle qui était son amour absolu, total. Elle s’appelait Pascale Lemée et était son maître, son modèle, son idéal, celle qui fut à l’origine d’une révélation fondatrice : le théâtre et l’amour de la littérature, des mots des autres, celle qui la fit renaître, basculer vers quelque chose d’essentiel : la possibilité d’exister autrement, celle aussi qui aurait pu la faire sombrer tellement le don de soi n’est pas sans risque. « Les gens qui me connaissent connaissent aussi ton nom ils savent quand je dis Pascale Lemée que c’est un peu comme quand on dit « il était une fois ». Ils savent que ce qui va suivre tient du mythe des origines qui n’existe pas en soi comme chacun sait mais comme une borne, une pierre, un monument ancien à partir duquel on mesure toutes les distances de l’univers. »

Comme Internet ne garde presque aucune trace d’elle, Marielle Hubert entreprend de lui redonner chair par l’écriture. Elle va donc parler de cette femme, de ce qu’elle était, de ce qu’elle écrivait, de son travail de metteur en scène, de sa beauté, de son être, de ce qu’elle lui a apporté, de ce qu’elle attendait qu’elle lui donne à elle, l’amoureuse, l’adoratrice, la fervente, la dévote, la disciple, la fidèle, l’ardente, l’éperdue. Passion presque mystique de celle qui cherche à habiter l’être aimé autant qu’à être reconnue par lui. Peut-on parler d’emprise ? « À te voir, je sais que je suis arrivée où je cherchais à vivre, mais peut-on vivre dans quelqu’un ? »

« Selon toi » est ainsi bien davantage qu’un récit de mémoire. C’est une résurrection par les mots. Un tombeau littéraire au sens le plus noble : une offrande déposée à celle qui n’est plus afin que son nom continue de vibrer dans le monde. Mais c’est aussi un immense cri d’amour, un texte d’une sincérité vertigineuse où la gratitude se mêle au manque, où l’admiration devient presque une forme de foi. Peu de livres atteignent cette intensité-là. Celui-ci le fait avec une grâce bouleversante. On referme ses pages comme on quitte un lieu sacré, les yeux pleins de larmes et le cœur étrangement agrandi.


 

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