STOP ! ARRÊTEZ TOUT, et courez acheter ce livre que vous n’oublierez JAMAIS ! Je vous en supliiiiie, lisez ce texte IMMENSE, cette autobiographie INCROYAAABLE : celle que nous propose la fabuleuse Arundhati Roy.
« Elle était mon refuge et mon orage » écrit l’autrice dès les premières pages. Cette formule résume parfaitement la relation qui unit Arundhati Roy, l’autrice, à sa mère : amour mêlé de peur, admiration mêlée de colère, un sentiment de dette infinie et une volonté folle de rompre tout en sachant que c’est impossible !
Cette mère, Mary Roy, est un vrai personnage de roman voire de conte tellement elle est terrible. Elle a un parcours surprenant : dans l’Inde des années 60, elle quitte un mari alcoolique (qu’elle appelait « l’Homme de Rien »), élève seule ses deux enfants, crée une école devenue une vraie institution, mène un combat pour le droit des femmes à l’héritage. Mary Roy est une pionnière, une féministe, une battante, une femme qui a donné des ailes à des générations de jeunes filles.
Mais pour sa propre fille, l’histoire est bien plus compliquée.
En effet, Mary Roy est aussi une mère tyrannique, imprévisible, extrêmement cruelle, dont les crises de colère et de violence sont quotidiennes. Un exemple ? « Tu es laid et stupide. À ta place, je me suiciderais » hurle-t-elle à son fils. Ses enfants ne l’appellent jamais « maman » : ils la surnomment « notre banquière » puisque cette dernière leur avait demandé « des retours sur investissement substantiels. » Des mauvaises notes à l’école ? C’est le cauchemar à la maison. « Il se rappelait avoir été aimé. Moi, pas. Heureusement. » ironise l’autrice.
« J’ai quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer » avoue Arundhati qui, à seize ans, quitte le Kerala pour Delhi où elle vivra mille aventures au risque de perdre la vie.
Ce qui m’a frappée dans ce récit, c’est l’incroyable honnêteté de l’autrice. Elle ne cherche jamais à régler ses comptes. Elle ne transforme pas sa mère en monstre et pour autant, n’essaie pas de l’excuser. Elle tente simplement de comprendre comment une femme capable d’une telle générosité envers les autres a pu être si brutale avec ses propres enfants. On se demande comment Arundhati Roy a réussi à survivre malgré une enfance pareille ! Beaucoup auraient sombré. Elle aurait pu se perdre, se laisser écraser par cette mère qui occupait tout l’espace. Au contraire, elle va trouver au plus profond d’elle-même une énergie de survie extraordinaire.
Si Mary Roy apparaît comme une mère dévorante, elle est capable, avec ses élèves, de créer un monde neuf : « Mrs Roy s’était donné pour mission de détromper les garçons sur leur prétendu pouvoir à dominer. Elle a fait d’eux des hommes attentionnés, respectueux… D’un certaine manière, elle les a libérés, eux aussi. Elle les a délivrés du fardeau de se conformer à l’image que la société se faisait d’eux. Elle a élevé des générations d’hommes doux avant de les envoyer dans le monde. Quant à ses élèves filles… l’esprit qu’elle leur a insufflé n’était rien moins que révolutionnaire. Elle leur a donné une colonne vertébrale, elle leur a donné des ailes, elle les a aidées à s’envoler. »
Arundhati deviendra architecte, puis scénariste, actrice et enfin écrivaine. Elle suivra le modèle de sa mère à travers son engagement politique, écologique et féministe. Toutes deux refusent de se taire et de plier. Là-dessus, elles se ressemblent! Elle hérite malgré elle de la force de sa mère, de son obstination, de son refus des compromis. Cette transmission est l’un des aspects les plus fascinants du livre.
Un autre aspect abordé est celui de la naissance d’une écrivaine. On suit l’enfance bohème d’Arundhati, ses années de débrouille à Delhi, ses amours, ses découvertes artistiques, puis l’écriture du « Dieu des Petits Rien » et le séisme que provoque son succès mondial. Mais même lorsqu’elle devient une figure littéraire internationale, sa mère continue d’habiter chacune des pages.
Et puis, il y a cette langue magnifique, libre, inventive, traversée d’images fulgurantes. Malgré les blessures racontées, l’humour est omniprésent, un humour souvent mordant, parfois tendre qui empêche le récit de sombrer dans le règlement de compte.
Au fil des pages, c’est aussi toute l’Inde contemporaine qui se dessine : les inégalités, les violences faites aux femmes, les combats idéologiques, les tensions politiques et religieuses. Les problèmes sont parfois complexes mais toujours passionnants. Jamais ces questions ne prennent le pas sur ce qui demeure le coeur battant du livre : le lien mystérieux qui unit une mère et sa fille.
J’ai refermé ce livre avec le sentiment d’avoir rencontré deux femmes exceptionnelles. L’une admirable et insupportable, l’autre blessée (on le serait à moins!) mais debout. Elles sont chacune, à leur manière, des femmes libres.
« Mon refuge et mon orage » est une autobiographie admirable, le récit d’une émancipation inouïe, presque forcée, une réflexion sur l’écriture et sur l’engagement.
Bravo !
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