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mardi 28 juillet 2026

La meilleure façon de marcher Dans les pas de Grandma Gatewood: 67 ans, 11 enfants, 3500 km

Éditions Paulsen
traduit de l'anglais par Emmanuelle Ghez
★★★★★

Bloquée par la chaleur intense et par un vieux toutou intransportable, j’ai eu envie de m’offrir un livre qui me ferait voyager et je suis partie sur le sentier des Appalaches avec Emma Gatewood.

Ce fut un vrai dépaysement !

Non seulement, j’ai traversé des paysages grandioses mais j’ai surtout fait la rencontre d’une femme hors du commun. Bref, une réussite totale (et une empreinte carbone très limitée - même le livre est imprimé sur du papier issu de forêts durablement gérées !)

Emma Gatewood est une femme qui a décidé, à 67 ans, de reprendre le contrôle de sa vie en accomplissant un exploit que peu de personnes auraient osé envisager. En 1955, mère de onze enfants (dont trois ados encore à la maison) et grand-mère, elle quitte discrètement son foyer en annonçant qu'elle part simplement faire un tour. Son véritable objectif est pourtant sidérant : parcourir seule les 3 500 kilomètres du mythique sentier des Appalaches, devenant ainsi la première femme à réussir cette traversée d'une seule traite et ce, avec un équipement d'une simplicité déconcertante : un sac en toile cousu de ses propres mains, quelques provisions, un rideau de douche en guise de protection contre la pluie et une paire de chaussures de toile. Elle s'engage sur un itinéraire réputé difficile, très mal balisé, exigeant, voire impraticable même pour des randonneurs expérimentés.

Évidemment, la question que l’on se pose tout de suite est : pourquoi ? Pour quelles raisons se lance-t-elle sur ces chemins où elle risque à tout moment de mourir tellement c’est dangereux ? Que fuit-elle exactement ? Ben Montgomery dévoile progressivement le passé d'Emma, marqué par des décennies de terribles violences conjugales. Emma était une femme battue et violée par son mari. Elle a plusieurs fois frôlé la mort. La marche devient alors bien plus qu'un défi physique : elle représente d’abord une fuite mais aussi une renaissance, une conquête de la liberté et une façon de se reconstruire après une vie de souffrances.

Grâce à un minutieux travail de recherche s'appuyant sur des archives, des témoignages et des articles de presse, l'auteur mêle avec talent biographie, contexte historique et récit de voyage.

Au fil des kilomètres, le lecteur découvre les paysages grandioses des Appalaches, les rencontres qui jalonnent le parcours d'Emma, les dangers auxquels elle fait face (vipères, ours...) mais aussi l’admiration qu'elle suscite. Peu à peu, les médias s'emparent de son histoire et cette grand-mère inconnue devient une véritable légende vivante, inspirant des générations de marcheurs et contribuant à une meilleure reconnaissance du sentier des Appalaches.

L'écriture de Ben Montgomery, précise et immersive, rend un hommage vibrant à cette femme hors du commun sans jamais la transformer en héroïne inaccessible. Emma Gatewood reste profondément humaine, drôle, humble et incroyablement déterminée.

Au-delà de ce destin exceptionnel, le livre célèbre les bienfaits de la marche, le lien intime avec la nature et la capacité de chacun à changer le cours de son existence, quel que soit son âge.

Il rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour suivre son propre chemin, retrouver sa liberté et découvrir que les plus grands voyages commencent souvent par une décision toute simple : mettre un pied devant l'autre.

Un seul petit bémol quand même : j’aurais aimé avoir davantage de citations tirées des journaux d’Emma pour la lire, elle. Mais peut-être, n’était-ce pas possible pour des questions de droits... Peut-être qu’un jour ses journaux seront édités, je l’espère en tout cas !

Un immense bonheur de lecture !




 

La chair est triste hélas d'Ovidie

Éditions Points
★★★★★

 J’ai souvent entendu parler de cette autrice sans jamais l’avoir lue : la curiosité l’a emporté et j’ai découvert : « La chair est triste, hélas !  Quel texte ! Quel uppercut ! Je dirais qu’il m’a ouvert les yeux sur des fonctionnements qu’on admet parce que personne ne les remet vraiment en question après des siècles et des siècles de patriarcat. Je peux dire que cet essai féministe m’a bouleversée. Plus qu'une lecture, c'est une gifle, un réveil, une prise de conscience. Il oblige à réfléchir, à réagir, à reprendre possession de son corps, à refuser d’en faire une marchandise au service des hommes. Il donne le courage de dire non quand on ne veut pas. Et c’est immense.

Ovidie raconte son histoire, celle d'une femme qui décide de faire une grève des relations hétérosexuelles après des années de déception, de lassitude et de souffrance. Elle refuse l’asservissement du corps féminin au service du plaisir masculin. « J’ai repensé à ces innombrables rapports auxquels je m’étais forcée par politesse, pour ne pas froisser les ego fragiles. À toutes les fois où mon plaisir était optionnel, où je n’avais pas joui. À tous ces coïts où j’avais eu mal avant, pendant, après. Aux préparatifs douloureux à coups d’épilateur, aux pénétrations à rallonge, aux positions inconfortables, aux cystites du lendemain. À tous ces sacrifices pour rester cotée à l’argus sur le grand marché de la baisabilité. À toute cette mascarade destinée à attirer le chaland ou à maintenir le désir après des années de vie commune. Cette servitude volontaire à laquelle se soumettent les femmes hétérosexuelles, pour si peu de plaisir en retour, sans doute par peur d’être abandonnées, une fois fripées comme ces vieilles filles qu’on regarde avec pitié. Un jour, j’ai arrêté le sexe avec les hommes.»

Ce qu’elle souhaite alors ? Un échange doux, bienveillant, tendre, un plaisir vraiment partagé, équitable, soucieux de l’autre, de son plaisir, de son bien-être, de son consentement. Pas forcément du sexe ! Pourquoi toujours du sexe ? Non, de la douceur, des caresses, du peau contre peau.

À partir de cette décision intime, elle démonte avec une lucidité impressionnante les mécanismes qui régissent les rapports hommes/femmes, les injonctions à rester désirable, à plaire, à séduire, à se conformer à ce que la société attend des femmes. Bien entendu, ces mécanismes de domination se mettent en place aussi (surtout?) dans les rapports sexuels. «Ces féministes, toutes des mal baisées ! Évidemment que nous sommes mal baisées, c'est justement ça, le problème ! Pourquoi devrions-nous en avoir honte ? Ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ! Ils ont leur part de responsabilité dans cette affaire, me semble-t-il. Je ne suis pas mal baisée parce que je suis féministe, c'est absolument l'inverse : je suis féministe parce que je suis mal baisée. »

Son propos est très pertinent, tellement intelligent et sans tabou. Elle est franche, honnête, dit ce qu’elle a à dire sans détour !

J'ai admiré son courage. Il faut une sacrée force pour s'exposer ainsi, sans chercher à édulcorer son propos ou à le rendre consensuel. Ce livre percutant n'est pas un manifeste, c'est un témoignage, un cri, un exutoire et c'est précisément ce qui le rend si puissant. Ovidie met des mots sur des expériences pénibles que beaucoup de femmes ont connues sans toujours oser les remettre en question par tradition, par pudeur ou par peur de vexer les ego mâles.

Elle interroge nos modèles amoureux et sexuels avec beaucoup de finesse, d’humour et d’autodérision. Et quelle plume ! Son écriture est vive, brillante, souvent drôle malgré la colère qui irrigue chaque page et surtout d'une sincérité désarmante.

J'ai refermé ce livre avec la sensation d'avoir été secouée et avec l'envie d'en parler autour de moi, de le faire lire.

Un texte court, d'une densité incroyable, porté par une femme d'une rare lucidité, qui ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

J’espère que ces prises de position changeront les mentalités.

Une lecture plus que nécessaire et, pour moi, un immense coup de cœur.



 

samedi 18 juillet 2026

La Femme changée en renard de David Garnett

Éditions Grasset
traduit de l'anglais par J-S Bussy et A. Maurois
★★★★★

 Connaissez-vous ce mystérieux texte intitulé « La Femme changée en renard », écrit en 1922 par David Garnett ? Ce court et singulier roman, que l'on referme avec davantage de questions que de réponses, est devenu un classique de la littérature britannique. L'intrigue est très simple : lors d'une promenade dans la campagne anglaise avec son époux, Silvia Tebrick se transforme soudainement en renarde. Aucun sortilège, aucune explication scientifique ni psychologique ne sont avancés : la métamorphose est un fait et l’auteur demande simplement au lecteur de l'accepter.

Ce qui l'intéresse n'est pas le pourquoi mais plutôt les conséquences qui en découlent. Comment continuer à aimer une personne qui a cessé d'être humaine ? Comment préserver un lien lorsque la nature reprend progressivement ses droits ? Mr Tebrick refuse d'abandonner son épouse. Il renvoie ses domestiques pour protéger son secret, tente de maintenir les habitudes du couple et continue à traiter Silvia comme sa femme. Pendant quelque temps, celle-ci accepte encore de porter des vêtements, de prendre le thé ou de jouer aux cartes. Mais, peu à peu, l'instinct animal devient plus fort que les conventions humaines… Mais chut, je ne veux pas en dire plus...

Tout est décrit avec beaucoup de délicatesse et de pudeur ce qui donne au roman une tonalité à la fois tendre, mélancolique et très troublante. L’auteur raconte cette histoire invraisemblable avec naturel comme s'il s'agissait d'un simple accident de la vie ! On finit par oublier l'impossibilité de la situation pour se concentrer uniquement sur les sentiments du mari dont l'amour ne faiblit jamais malgré la métamorphose de celle qu'il aime. Son attachement devient même plus poignant à mesure qu'il comprend qu'il ne pourra ni la retenir ni lutter contre sa nature retrouvée.

Le roman peut se lire de multiples façons et c’est cela qui fait sa richesse ! On peut y voir une réflexion sur l'animalité qui demeure en chacun de nous, sur le refus des conventions sociales, sur la place des femmes dans une société très codifiée, sur la liberté, le désir ou encore l'acceptation de l'autre dans sa différence. Le récit échappe aux catégories habituelles : ce n'est ni un conte moral, ni une fable, ni un roman fantastique classique. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’une belle histoire d'amour racontée de façon extrêmement touchante.

La personnalité de l'auteur ajoute encore à la singularité de l'œuvre. Membre du groupe de Bloomsbury, proche de Virginia Woolf, il a eu des relations homosexuelles avec Duncan Grant. Plus tard, lorsque Grant eut une fille avec Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf), Garnett jura qu’il épouserait cette jeune Angelica lorsqu’elle aurait vingt ans. Et c’est ce qu’il fit. Je ne me lancerai pas dans des analyses psychologiques hasardeuses... mais si vous avez des idées...

Aujourd’hui, on pourrait en faire un lecture écoféministe : la métamorphose de Silvia peut être comprise comme une émancipation progressive des rôles que la société assigne aux femmes : en abandonnant peu à peu les vêtements, les codes de la bienséance, la vie domestique et les attentes de son mari, Silvia retrouve une liberté qui passe par une libération du corps et le contact avec la nature. Loin d'être une simple régression vers l'animalité, cet ensauvagement apparaît comme une reconquête de soi.

David Garnett semble aussi interroger la place de l'humain face au vivant : la nature n'est pas un décor mais un refuge, une source de bonheur. À l'heure où les questions d'écoféminisme, de réensauvagement et de coexistence avec le vivant occupent une place importante, « La Femme changée en renard » apparaît comme très moderne. Le roman peut aussi se lire comme une invitation à repenser notre rapport au corps, à la nature et au vivant, quel qu’il soit.

J’ai adoré !!!


 

mercredi 15 juillet 2026

Ton cadavre exquis de Marion Quantin

Éditions P.O.L
★★★★★

Le point de départ de « Ton cadavre exquis », premier roman de Marion Quantin, est pour le moins audacieux : une thanatopractrice obtient le droit d'embaumer son propre père, mort la veille. Terrible tête-à-tête.

Pendant les soins qu'elle lui prodigue, elle lui parle. Elle déroule le fil d'une vie passée sous l'emprise d'un père fascinant et destructeur. Cette chambre froide devient le théâtre d'une véritable autopsie du passé où chaque incision dans le corps fait remonter une blessure de l'enfance.

Le père est une figure profondément ambivalente : alcoolique, violent, imprévisible, capable d'humiliations terribles mais aussi fantasque, lumineux, drôle, extraordinaire par moments, lui qui transformait les repas en batailles joyeuses et faisait du réel un terrain de jeu.

Toute la force du roman réside dans cette impossibilité de réduire un être à ses fautes. Marion Quantin refuse les jugements simples et explore avec une immense justesse la complexité des liens familiaux, ces amours qui survivent parfois malgré tout.

Le métier de thanatopractrice devient une magnifique métaphore de l'écriture. En réparant, nettoyant, suturant, elle redonne une dignité au corps du père et tente aussi de réparer ce qui peut encore l'être dans leur histoire. Elle ne gomme ni les violences ni les traumatismes mais elle refuse que le dernier mot appartienne uniquement au dégoût et à la honte.

C'est bouleversant parce qu'il ne s'agit pas d’un pardon facile mais d'un lent travail de deuil, d’amour et d’apaisement nécessaire pour continuer à vivre.

Elle décrit les gestes de la thanatopraxie sans détour, avec une crudité qui pourrait être insoutenable mais qui devient profondément humaine car ce sont des gestes de réparation. J’ai trouvé que ces moments de « maquillage » du corps, paradoxalement souvent amusants, permettent de supporter les analyses du passé qui sont très fortes et chargées en émotion. On sent que les uns relèvent d’un dispositif narratif tandis que les autres sont du domaine du vécu.

Ce premier roman est d'une maturité remarquable. Il parle du deuil, de l'emprise, de la transmission, de l'amour filial dans ce qu'il a de plus contradictoire mais aussi de la capacité de la littérature à nommer et à faire évoluer les sentiments sans jamais trahir le passé.

Bravo !  


 

lundi 13 juillet 2026

La bagarre de Lauren Groff

Éditions de l'Olivier
★★★★★
(coup de coeur!)

Génial, oui, je n’ai qu’un mot : GÉNIAL. Ce recueil de neuf nouvelles est le premier texte de Lauren Groff que je lis et j’avoue que jusqu’à maintenant, j’avais tendance à placer Carver « number one », sans ex aequo possible ! Mais là… j’ai trouvé absolument tout ce que j’aime en littérature : rien d’attendu, une imagination folle qui va se nicher dans les moindres détails et qui crée des personnages attachants, d'une profondeur et d’une humanité incroyables. Quelle maîtrise!

On entre immédiatement dans leur vie, on comprend leurs peurs, leurs envies, leurs contradictions, leurs doutes. Lauren Groff s'intéresse à celles et ceux qui avancent malgré tout et qui supportent violence, deuil, culpabilité, regrets, injonctions, blessures invisibles... Jusqu’à un certain point...

Ses héroïnes, souvent, sont des femmes qui vacillent, qui doutent, qui tombent parfois, mais qui trouvent toujours la force de continuer. La bagarre du titre n'a rien de spectaculaire : elle est intérieure, silencieuse, quotidienne. Elle est faite de silences et de luttes secrètes. C'est celle que l'on mène contre soi-même, contre les autres, contre la fatalité, pour continuer à vivre...

En quelques lignes, l’autrice installe des personnages, une atmosphère, une saison, une lumière, un décor. Tout est à sa place, rien n'est superflu. Tout est signifiant. Son écriture est très précise. Elle est douée pour le détail qui révèle, la petite touche qui en dit long. Pas besoin de développement, tout est là et l’on n’en revient pas que ce soit aussi fort.

J'ai également été frappée par la place qu'occupe la nature. Les paysages ne sont jamais de simples décors : la neige, les forêts, les étangs, la chaleur, le vent, la lumière deviennent des personnages à part entière. Ils accompagnent les émotions, les amplifient, les apaisent parfois. Cette lumière, justement, traverse tout le recueil. Même lorsque les histoires sont sombres, lorsque la mort rôde, que les familles se fissurent ou que la violence surgit, Lauren Groff laisse toujours filtrer un éclat, un souffle d'espérance.

Elle parvient à faire cohabiter la joie et la douleur, la tendresse et la cruauté, le désespoir et l'élan vital : «En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort » écrit-elle.

J’ai refermé ce recueil complètement secouée, touchée personnellement par certaines phrases, celles qui font que l’on arrête momentanément la lecture tellement elles résonnent en nous, de ces phrases dont on se dit : voilà, c’est ça, ce sont les mots que je cherchais, qu’il me fallait trouver, dont j’avais besoin.

Chaque nouvelle, véritable roman en miniature, est d'une force remarquable. J’ai adoré !



 

vendredi 10 juillet 2026

Solo tu de Philippe Fusaro

Éditions Sabine Wespieser
★★★★★

Merveilleux livre qui m’a fait vivre une après-midi entière dans un petit village du sud de l’Italie : Polignano a Mare... Comme j’étais bien là-bas ! Quelle douceur de vivre… Vraiment, lisez ce texte délicieux et laissez-vous aller… Je parie qu’il sera votre roman de l’été !

C'était ma première rencontre avec l'univers de Philippe Fusaro et « Solo tu » m'a séduite et bouleversée.

Dès les premières pages, on quitte les nuits romaines du mythique Piper Club pour suivre Gianni, dandy fatigué, vieux beau, un brin ringard, qui fréquente la même boîte de nuit depuis des lustres et qu’on ne regarde plus malgré ses costumes impeccables. Il boit beaucoup, rentre en titubant au petit matin. Il a ses secrets, ses peines.

Ce début de roman m’a fait penser au magnifique texte de Gianfranco Calligarich : « Le Dernier été en ville ». Même atmosphère mélancolique...

Une nuit, il rencontre la femme d’un bassiste punk qui se produit dans la boîte : elle s’appelle Carmela. Ne vous attendez pas à une folle histoire d’amour ! C'est précisément ce qui m'a séduite dans ce roman : Philippe Fusaro raconte plutôt les amitiés qui réparent, les familles que l'on choisit, les secondes chances qui arrivent sans prévenir.

Il parle aussi de l’Italie ! Alors là, quel bonheur : on sent la chaleur blanche des Pouilles, on imagine la mer turquoise, les baignades, les cafés qui s'éternisent, les petites places de village, les livres (il est question d’une merveilleuse librairie et d’un libraire adorable), les chansons italiennes en fond sonore. Tout respire la douceur, la délicatesse mais cela ne signifie pas que tout le monde nage dans un bonheur absolu car il est question aussi de nostalgie, du temps qui passe, de la perte…

L'écriture est fluide, musicale, poétique. « Solo tu » est un roman que je qualifierais de « livre-bonbon » : gourmand, tendre, réconfortant, plein d'humanité, mais avec cette légère pointe de mélancolie qui lui évite d'être trop sucré.

Maintenant, j’ai juste une furieuse envie de réserver un billet pour Polignano a Mare! Qui vient avec moi ?








 

Azucre de Bibiana Candia

Éditions du Typhon
★★★★★


Si vous aimez les romans d’aventures, croyez-moi, j’ai ce qu’il vous faut : il s’agit d’un petit livre qui s’appelle « Azucre » de Bibiana Candia. Dès les premières pages, on est happé par cette histoire vraie, celle de trois cent quinze jeunes Galiciens qui, en 1853, quittent leur terre où ils vivent pauvrement pour rejoindre Cuba. Séduits par la promesse d'une vie meilleure dans les plantations de canne à sucre, ils se lancent dans l’aventure et embarquent avec leurs rêves, leur naïveté et un espoir immense, sans imaginer une seconde l'enfer qui les attend.

Car en effet, ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils vont devenir esclaves...

Ce qui m'a le plus impressionnée, c'est la force incroyable de l'écriture. Chaque scène a une intensité presque cinématographique. Et franchement, il faut s’accrocher car certaines descriptions sont plus que réalistes ! On entend le bois du navire craquer, on respire l'air vicié et étouffant de la cale, on ressent roulis et tangage (et l’envie de vomir qui va avec!), ainsi que la faim, la soif, la peur et cette attente interminable qui ronge les hommes bien avant leur arrivée. (Des hommes qui, pour certains, découvraient la mer pour la première fois!) Le récit est très rythmé, musical, nerveux et c’est comme si l’on était entraîné dans ce terrible piège avec ces jeunes hommes horrifiés...

Le titre doit se lire comme une antiphrase : Azucre, « sucre » en galicien, évoque la douceur, alors qu'ici il a le goût amer de l'exploitation, de la souffrance, de la mort et des illusions perdues.

Bibiana Candia voulait redonner une voix et une identité à ces oubliés de l'Histoire et c’est ce qu’elle parvient à faire avec une puissance d’évocation étonnante et une très grande humanité.

Un texte vraiment poignant !







 

mardi 7 juillet 2026

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Éditions Rivages Poche
★★★★★

 Tandis que j’écris là, dans ma pièce, mon bureau, où je viens d’installer un lit pour me reposer, je mesure la chance que j’ai d’avoir toujours eu un espace à moi, lieu de lecture, d’écriture, de pensée, de retrait, lieu de liberté totale. Une pièce à moi, dans ma maison.

La lecture d’« Inventer une chambre à soi », petit livre discret, à l’image de son autrice, m’a fait réaliser de nouveau à quel point certaines femmes ont dû lutter pour obtenir ce refuge. C’est le cas de Virginia Woolf, Colette et Patti Smith qui ont dû inventer leur propre géographie de liberté, un espace conquis sur les contraintes, les attentes, les injonctions des autres.

Virginia Woolf avait compris que la création avait besoin de conditions matérielles autant que de silence. Il faut aux femmes de l’argent pour être indépendantes et pouvoir s’offrir la possibilité d’un repli, d’un retrait. (C’est le sujet du magnifique texte d’Édouard Louis sur sa mère : « Monique s’évade ») Elle s’était fait construire un cabinet d’écriture dans son jardin, le fameux Monk’s House où je rêve d’aller.

Colette, la prisonnière, la captive, a dû lutter jour après jour pour s’arracher aux griffes de Willy et s’octroyer une petite table plus ou moins bancale et encombrée. Cela n’a pas été facile pour elle qui n’avait ni diplôme, ni argent et n’était ni parisienne ni du milieu. Sa dépendance était immense et l’emprise de Willy sans fin.

Patti Smith, elle, choisit les cafés new-yorkais, transformant le brouhaha du monde en lieu d’écriture. Lorsque son café préféré fermera, le patron lui offrira la table où elle travaillait.

Trois femmes, trois époques, trois façons d'habiter l’espace et une même fidélité à cette nécessité intérieure qui consiste à préserver un territoire où l'esprit peut enfin circuler librement. Il est important de noter que ce n’est pas un livre qui célèbre le retrait du monde. Non, il rappelle simplement que l’on ne peut créer que dans un espace protégé où personne ne décide à notre place. Ce lieu peut être matériel et immatériel. Il est en tout cas loin de toute charge mentale, vraie prison de l’esprit dont on ne parle pas assez.

Chantal Thomas ne plaque jamais de théorie sur ces destins. Elle les approche avec délicatesse, y glisse ses propres souvenirs, ses propres désirs d'indépendance, et c'est sans doute ce qui rend son texte si attachant. On sent qu'elle n'écrit pas sur ces femmes mais avec elles, auprès d’elles.

Au fil des pages, la réflexion déborde largement le cadre de la littérature. Dans un monde où chaque instant semble envahi par les écrans, les notifications et l'urgence de répondre, la question devient presque politique : savons-nous encore préserver un espace qui ne soit qu'à nous ? Pas pour produire davantage, mais pour lire, rêver, marcher, observer, laisser venir une idée. Ce petit livre rappelle avec une infinie douceur que la liberté ne tient pas toujours à de grands bouleversements. Elle commence parfois par une porte que l'on ferme, une table où l'on s'assoit, une marche dans la forêt, une heure que l'on décide de ne donner à personne. Et c'est peut-être cela, finalement, inventer sa chambre à soi : trouver le lieu, réel ou invisible, où l'on cesse enfin d'être disponible pour le monde afin de devenir disponible à soi-même. Pas simple, notamment quand on a une famille et des enfants, mais il faut absolument lutter dans ce sens !


 

lundi 6 juillet 2026

La Vie entière de Timothée de Fombelle

Éditions Gallimard
★★★★★

 C’est le genre de texte qui passerait presque inaperçu dans l’avalanche d’une rentrée littéraire : il avait retenu mon attention en septembre 2025 et depuis, je l’avais oublié. Le hasard m’a fait le recroiser… Et j’ai beaucoup aimé !

Nous sommes à Paris, pendant la guerre, dans une chambre où Claire, jeune résistante, attend un homme. Elle a été enrôlée en tant que dactylographe pour fournir des documents. Elle est tombée amoureuse de Blanche, lui aussi résistant, qui vient régulièrement dicter à la jeune femme les écrits dont il a besoin. Et maintenant, elle l’attend. L’homme ne vient pas : peut-être a-t-il été arrêté, torturé, peut-être est-il mort ?

Pour lutter contre cette attente insoutenable, Claire a choisi d’écrire, de raconter, d’imaginer un avenir avec lui, Blanche, l’homme qu’elle aime. Elle prend le parti d’échapper au réel et de s’inventer une vie. Elle s’imagine en couple, entourée d’enfants, vivant des moments heureux et tendres dans un monde apaisé.

Elle se fabrique une vie entière à partir du manque, de l’absence, elle construit un récit et cet acte d’écrire, geste performatif, est sa façon à elle de résister, de s’opposer, de dire non. Elle imagine sa vie rêvée, le plus vite possible, comme entraînée par son rythme de frappe, follement, dans une dynamique de vie magnifique.

L’écriture, à travers des phrases courtes, nominales, mime cette urgence à vivre par l’imagination cette vie idéale. La syntaxe s’affole, les pensées se pressent, le temps est compté car le monde vacille et sombre dans l’enfer.

La machine à écrire n’est plus un simple objet, elle devient une arme contre la disparition et la mort, chaque frappe ouvrant une possibilité, chaque mot repoussant l’effondrement imminent. Écrire comme tentative de survie et de projection vers un autre monde.

Ce texte bref, tout en intensité et en tension, montre que le sentiment de la vie ne se mesure pas en années mais en puissance d’imagination, seule force capable de s’opposer et de vaincre le réel.

Et chose extraordinaire, ce roman, dans sa brièveté même, parvient à contenir exactement cela, une vie entière intensément rêvée et rêvée tellement fort qu’on a l’impression qu’elle a été vécue.


 

samedi 4 juillet 2026

Venise, millefleurs de Ryoko Sekiguchi

Éditions P.O.L
★★★☆☆

 Je me souviens d’un jour où, descendant les Champs-Élysées, j’avais été fascinée par des plantes sauvages qui ondulaient dans le vent. L’ensauvagement des villes m’impressionne toujours. J’y vois le vivant reprendre possession de bâtiments anciens, presque morts, comme dans un geste de fantaisie, un élan de vitalité, une forme de joyeux irrespect à l’égard de l’ordre établi. C’est pourquoi ce « Venise, millefleurs » a immédiatement retenu mon attention.

J'avais très envie de retrouver l'univers de Ryoko Sekiguchi après le magnifique « Nagori » que j’avais adoré (il était question des saisons, de la nourriture, du temps, de la mémoire… une vraie splendeur !)

Avec « Venise, millefleurs », l’autrice relève un défi de taille : écrire sur une ville qui a déjà inspiré d'innombrables écrivains. Pour contourner les clichés, elle choisit un angle original en faisant du végétal le fil conducteur de son récit.

Tout commence par la découverte d'un herbier du XIXᵉ siècle ayant appartenu à une certaine Ilaria. Il est accompagné de notes et de petits commentaires plus ou moins intimes. À partir de cet objet fragile, l'autrice écrit un texte où se mêlent des extraits de l’herbier d’Ilaria, dont certaines pages sont d’une infinie beauté, de « l’herbier » de l’autrice où elle note ses impressions, des lettres imaginaires adressées à Ilaria, la mystérieuse botaniste, des anecdotes historiques ou artistiques. On découvre une Venise inattendue, différente de la ville-musée que l’on connaît : jardins secrets, plantes sauvages, arbres, fleurs, potagers retiennent l’attention de l’autrice, de même que les îles de la lagune qu’elle explore. L'idée est intéressante et l'écriture de Ryoko Sekiguchi simple et délicate. Quelques notations m’ont touchée mais, honnêtement, je suis restée un peu en dehors de cette lecture et j’ai du mal à expliquer pourquoi. J'ai souvent eu l'impression que le livre cherchait son sujet (l’autrice l’avoue clairement au début) puis, par la suite l’autrice s’interroge sur la façon de traiter ce sujet, dans quelle direction aller. Ce n’est pas le fait que ce texte soit formé d’éléments disparates qui m’a gênée mais c’est le sentiment que certains d’entre eux étaient un peu artificiels, peut-être même inutiles.

J'admire vraiment le projet et la richesse des recherches qui l’accompagnent, mais je n'ai pas ressenti l'émotion que j'avais éprouvée avec « Nagori ». Cela reste un très beau livre, écrit dans une langue élégante et qui offre un regard singulier sur Venise, mais j’ai plus d’admiration pour l’idée que pour la réalisation de celle-ci.

Un livre dont je retiendrai la beauté de certaines pages, sans qu'il parvienne toutefois à me convaincre autant que son précédent ouvrage : « Nagori » dont je vous recommande vivement la lecture !