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mardi 7 juillet 2026

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Éditions Rivages Poche
★★★★★

 Tandis que j’écris là, dans ma pièce, mon bureau, où je viens d’installer un lit pour me reposer, je mesure la chance que j’ai d’avoir toujours eu un espace à moi, lieu de lecture, d’écriture, de pensée, de retrait, lieu de liberté totale. Une pièce à moi, dans ma maison.

La lecture d’« Inventer une chambre à soi », petit livre discret, à l’image de son autrice, m’a fait réaliser de nouveau à quel point certaines femmes ont dû lutter pour obtenir ce refuge. C’est le cas de Virginia Woolf, Colette et Patti Smith qui ont dû inventer leur propre géographie de liberté, un espace conquis sur les contraintes, les attentes, les injonctions des autres.

Virginia Woolf avait compris que la création avait besoin de conditions matérielles autant que de silence. Il faut aux femmes de l’argent pour être indépendantes et pouvoir s’offrir la possibilité d’un repli, d’un retrait. (C’est le sujet du magnifique texte d’Édouard Louis sur sa mère : « Monique s’évade ») Elle s’était fait construire un cabinet d’écriture dans son jardin, le fameux Monk’s House où je rêve d’aller.

Colette, la prisonnière, la captive, a dû lutter jour après jour pour s’arracher aux griffes de Willy et s’octroyer une petite table plus ou moins bancale et encombrée. Cela n’a pas été facile pour elle qui n’avait ni diplôme, ni argent et n’était ni parisienne ni du milieu. Sa dépendance était immense et l’emprise de Willy sans fin.

Patti Smith, elle, choisit les cafés new-yorkais, transformant le brouhaha du monde en lieu d’écriture. Lorsque son café préféré fermera, le patron lui offrira la table où elle travaillait.

Trois femmes, trois époques, trois façons d'habiter l’espace et une même fidélité à cette nécessité intérieure qui consiste à préserver un territoire où l'esprit peut enfin circuler librement. Il est important de noter que ce n’est pas un livre qui célèbre le retrait du monde. Non, il rappelle simplement que l’on ne peut créer que dans un espace protégé où personne ne décide à notre place. Ce lieu peut être matériel et immatériel. Il est en tout cas loin de toute charge mentale, vraie prison de l’esprit dont on ne parle pas assez.

Chantal Thomas ne plaque jamais de théorie sur ces destins. Elle les approche avec délicatesse, y glisse ses propres souvenirs, ses propres désirs d'indépendance, et c'est sans doute ce qui rend son texte si attachant. On sent qu'elle n'écrit pas sur ces femmes mais avec elles, auprès d’elles.

Au fil des pages, la réflexion déborde largement le cadre de la littérature. Dans un monde où chaque instant semble envahi par les écrans, les notifications et l'urgence de répondre, la question devient presque politique : savons-nous encore préserver un espace qui ne soit qu'à nous ? Pas pour produire davantage, mais pour lire, rêver, marcher, observer, laisser venir une idée. Ce petit livre rappelle avec une infinie douceur que la liberté ne tient pas toujours à de grands bouleversements. Elle commence parfois par une porte que l'on ferme, une table où l'on s'assoit, une marche dans la forêt, une heure que l'on décide de ne donner à personne. Et c'est peut-être cela, finalement, inventer sa chambre à soi : trouver le lieu, réel ou invisible, où l'on cesse enfin d'être disponible pour le monde afin de devenir disponible à soi-même. Pas simple, notamment quand on a une famille et des enfants, mais il faut absolument lutter dans ce sens !


 

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