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lundi 24 août 2026

La Meilleure d'Emmanuelle Lambert

Éditions Lamaindonne
collection poursuites et ricochets
★★★★★

 Avec « La Meilleure », Emmanuelle Lambert signe un texte d’une grande délicatesse sur ce lien si particulier qu’est l’amitié profonde, celle qui traverse les années, les changements, les éloignements et les bouleversements de l’existence sans jamais disparaître. J’ai eu, en lisant ce livre, le sentiment étrange et heureux de retrouver une époque et une génération qui sont aussi les miennes : la même adolescence dans une ville de l’Essonne, les études de lettres dans la même faculté parisienne et, surtout, cette meilleure amie que l’on peut revoir après des années avec toujours le même plaisir, comme si l’on s’était quittées la veille. Alors, forcément, je me suis reconnue dans cette évocation de l’amitié, dans ce lien qui se construit presque naturellement lorsque l’on est enfant et qui devient, au fil du temps, une sorte de seconde histoire personnelle.

Emmanuelle Lambert et Maïra se rencontrent à l’âge de six ans, au début des années 1980, dans une petite ville de l’Essonne. Maïra est arrivée d’Argentine avec ses parents, José et Ester, contraints à l’exil par la dictature : son père, écrivain, agronome et ancien syndicaliste, a dû quitter son pays pour échapper aux menaces du régime.

Dès les premières pages, l’autrice est fascinée par cette petite fille pétillante, vive, toujours en mouvement, qui va devenir sa « meilleure amie ». À partir de photographies retrouvées chez elle, chez sa mère, chez la famille de Maïra ou chez leurs anciennes camarades, elle entreprend de faire surgir une histoire commune.

Ces photographies ne sont pas nécessairement les plus belles ni les plus réussies : ce sont celles qui font ressurgir une émotion, celles qui permettent de retrouver une sensation, un âge, un lieu, une complicité. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément touchant, car la photographie devient ici une mémoire fragile, matérielle, presque physique. À l’époque, les pellicules coûtaient cher, les photographies étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui et l’on ne photographiait que l’exceptionnel. Il fallait faire développer la pellicule, attendre, puis aller chercher les images avec le cœur battant. Celles présentes dans le livre m’ont beaucoup touchée par leur simplicité qui fait toute leur force. La première, le chien sur le seuil de la porte, accompagnée du texte évoquant ce chien mort et ce père qui n’est plus m’a fait pleurer tellement je l’ai trouvée touchante. La photo dit le temps qui passe et restitue ce que l’on croyait perdu. On entend la voix du père et le coucou de la copine qui arrive. La photo fige et crée, par le souvenir, le mouvement, le son, l’odeur…

Ces photographies racontent donc autant une amitié qu’une époque. Celle des premiers téléphones fixes, des longues conversations, pendues au fil dans une salle à manger ou un couloir, des rendez-vous sur les quais du RER, des virées à Paris, des « petits gris » avec leurs wagons fumeurs, des pavillons de banlieue.

Une banlieue dont Emmanuelle Lambert restitue très justement l’étrange sentiment d’appartenance et d’absence d’appartenance : comment nommer ce territoire de l’enfance, une espèce d’absence de territoire, une vie en périphérie qui (personnellement) me fait fuir toute revendication régionaliste. La banlieue m’a faite de nulle part et de partout. Et j’y tiens. Et ce « je », c’est toujours moi, pardon de dire ce que je pense moi aussi qui viens du même endroit… L’autrice parle très justement de ce territoire particulier de l’enfance, cet endroit qui n’est ni tout à fait Paris ni tout à fait autre chose, et qui pourtant nous constitue profondément.

La première classe de neige est l’un de ces souvenirs fondateurs : les deux fillettes se retrouvent à l’écart, peu adaptées au lieu, au ski et à ce qui devrait être le grand plaisir collectif. Elles sont déjà un duo, une petite unité qui semble se suffire à elle-même. Ce duo va traverser les années, les classes, l’adolescence, les premières sorties à Paris, les rencontres, les enthousiasmes, les déceptions et les fiascos, notamment ceux des mariages. Les vies avancent, se transforment, les nouvelles rencontres apparaissent, mais quelque chose demeure.

C’est précisément cela que cherche à saisir l’autrice : qu’est-ce qu’une « meilleure amie » ? Une personne dont on ne peut plus dissocier la vie de la nôtre, une existence parallèle où nos histoires se répondent et se reflètent différemment. Il ne s’agit ni d’un amour filial, ni d’un amour sororal, ni d’un amour amoureux : c’est une forme d’attachement qui possède pourtant la puissance et la durée des plus grands liens. « C’est peut-être ça une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre solitude. » Cette phrase résume merveilleusement le livre. La meilleure amie est toujours là quand ça ne va pas, prête à partir, sortir de soi, déplacer le chagrin, respirer ailleurs et mettre les voiles avec vous pour vous changer les idées !

Mais ce texte ne se limite pas au récit d’une amitié. À travers cette histoire intime, Emmanuelle Lambert interroge également une époque et la condition des femmes. Elle observe ce que signifiait être femme, devenir mère, grandir dans les années 1980, avec ce que cela impliquait en matière d’attentes, de modèles et de transmissions. Le regard porté sur les mères est particulièrement intéressant : comment parvenir à les regarder autrement que comme des mères, pour découvrir les femmes qu’elles ont été, leurs désirs, leurs renoncements, leurs contradictions ? « Je dois combattre, en moi, à la fois le petit enfant et le patriarcat », écrit-elle. Cette réflexion sur l’héritage transmis de mère en fille donne au récit une profondeur supplémentaire et l’éloigne du simple récit de souvenirs.

L’écriture d’Emmanuelle Lambert est très belle, sensible, précise, juste, sans jamais perdre sa douceur. Elle avance par souvenirs, par photographies, par associations, avec cette impression que la mémoire ne se construit jamais de façon parfaitement linéaire. Le passé revient par éclats, un visage, un quai de gare, une conversation, une photo, un été, une classe, une rencontre. Et c’est sans doute ce qui rend le texte si proche du lecteur : chacun peut y reconnaître quelque chose de sa propre mémoire. On parle beaucoup des histoires d’amour, des relations familiales, des séparations, des filiations, mais beaucoup moins de ces amitiés qui peuvent pourtant accompagner une existence entière. « La Meilleure » leur rend hommage avec pudeur et intelligence. C’est un livre sur deux femmes, mais aussi sur toutes celles et ceux qui ont eu la chance de connaître cette personne particulière que l’on appelle un jour sa « meilleure amie » et qui, des décennies plus tard, continue d’occuper une place essentielle.

Une très belle lecture, qui m’a ramenée à mes propres souvenirs et à cette sensation si particulière de retrouver une amie après longtemps : quelques mots suffisent et soudain le temps n’existe plus.




 

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