« Nord Sentinelle » raconte comment ce qui devait arriver arriva. Tout commence par quelque chose de dérisoire : sur le port d’une ville méditerranéenne Alexandre Romani poignarde Alban Genevey, un jeune homme qu’il connaît depuis l’enfance et qui vient passer ses vacances dans cette Corse que Jérôme Ferrari choisit de ne jamais désigner explicitement. Une sombre histoire de bouteilles de vin et d’addition excessive et voilà qu’un fait divers devient le point de départ d’une vertigineuse réflexion sur la violence, l’héritage, l’identité, le voyage et notre rapport - « compliqué » dirions-nous aujourd’hui, voire impossible - à l’autre. Car chez Ferrari, rien n’est simple. Derrière ce meurtre absurde se cache une histoire familiale, celle des Romani, une lignée persuadée de sa grandeur, nourrie de légendes, de rancœurs et d’un sentiment de supériorité aussi immense que ridicule. Les hommes de cette famille semblent condamnés à reproduire les gestes de ceux qui les ont précédés, comme si être un homme consistait avant tout à se montrer digne d’un héritage dont ils oublient d’interroger la valeur. C’est peut-être là que se trouve la grande question du roman : sommes-nous libres de nos actes ou sommes-nous les produits dociles de ce qui nous précède ? Ferrari ne tranche jamais vraiment. Il installe plutôt ses personnages dans cette zone inconfortable où la fatalité pèse de tout son poids même si une échappatoire n’est jamais complètement exclue. La tragédie naît de cette contradiction : les personnages sont prisonniers mais aussi responsables. Ils pourraient faire autrement mais ne le font pas. Ils savent parfois ce qu’il faudrait éviter mais prennent le chemin qui les conduira au désastre.
À cette histoire familiale s’ajoute une autre violence : celle du tourisme de masse. Et là, Ferrari semble excédé. On le serait à moins ! Selfies, photos à gogo, comportements grégaires et grossiers mais encore augmentation des loyers, impossibilité pour les autochtones de se loger etc... Le touriste ne détruit pas seulement un lieu par sa présence, il finit par modifier ceux qui l’accueillent : à force de vouloir voir les habitants comme des personnages de carte postale, il les pousse à jouer le rôle qu’on attend d’eux. Et les habitants ne sont évidemment pas innocents. Ils participent au système, l’alimentent, en profitent, vendent leurs terres, leurs maisons, leur folklore. Ferrari ne se contente donc jamais d’opposer les méchants touristes aux pauvres habitants victimes de l’invasion. Il montre au contraire une complicité générale, un immense système dans lequel chacun trouve son intérêt tout en déplorant les conséquences. Il devient impossible de désigner un coupable unique. Le problème est collectif. Le roman pousse même la réflexion beaucoup plus loin, jusqu’à l’idée du premier voyageur. Celui qui arrive le premier sur une terre inconnue est celui qu’il aurait fallu empêcher de repartir. Car une fois que le premier est accueilli, le mouvement devient impossible à arrêter : après l’explorateur viennent les conquérants, les commerçants, les missionnaires, les colons et les touristes. Le monde entier devient objet de consommation. L’auteur s’interroge sur notre rapport au voyage et à l’altérité. Pourquoi voyageons-nous ? Que cherchons-nous réellement ailleurs ? Sommes-nous capables de rencontrer une autre culture sans immédiatement vouloir la consommer, la photographier, la comparer? Que reste-t-il d’un lieu lorsque tout le monde veut le découvrir ? C’est ici que le roman devient universel. Même si la Corse constitue son territoire secret, Ferrari ne raconte pas seulement la Corse. Il raconte tous les lieux transformés en destinations, tous les paysages devenus produits touristiques instagrammables.
Ferrari mêle cette critique à une histoire de famille, à une enquête, à une réflexion sur la violence. Le récit remonte le temps, revient au présent, convoque le mythe. Cette construction donne au livre une profondeur étonnante pour un roman aussi court. On a parfois l’impression que le narrateur s’égare dans ses souvenirs et ses digressions mais chaque détour apporte une pièce supplémentaire à cette immense mécanique de la fatalité. Et puis il y a la langue et quelle langue ! Ferrari écrit en longues coulées de phrases d’une grande beauté. Une phrase commence, bifurque, s’emporte, ajoute une précision, une parenthèse, une image, une pensée, puis revient à son point de départ avec une maîtrise impressionnante. Son propos est tour à tour sarcastique, désabusé, érudit, cruel, tendre et plein d’humanité.
Il y a aussi beaucoup de tristesse.
On rit des touristes, des Romani, des absurdités de la société contemporaine, mais ce rire finit par se fissurer parce que nous sommes comme eux, nous faisons partie de l’humaine condition. Personne n’y échappe pas même l’auteur. Que d’auto-dérision chez lui ! J’ai vraiment beaucoup ri parfois ! Les hommes veulent être libres mais reproduisent les erreurs de leurs pères. Ils prétendent défendre leur terre mais la vendent. Ils recherchent l’authenticité mais fabriquent du faux. Et nous, nous voyageons, nous consommons, nous participons à cette grande débauche. C’est ce qui donne à « Nord Sentinelle » sa véritable force : le livre ne nous permet jamais de regarder tranquillement les autres depuis une position confortable. Le narrateur lui-même n’est pas épargné. Il vitupère, condamne, ironise mais sait aussi qu’il est comme tout le monde avec un brin de lucidité en plus peut-être, ce qui ne le rend pas forcément plus heureux !
J’ai également beaucoup aimé la manière dont Ferrari déconstruit la fameuse image de la vendetta corse. Derrière les grands récits de l’honneur et du sang, il montre surtout des hommes ordinaires, parfois ridicules, enfermés dans des mécanismes qu’ils prennent pour de la grandeur.
Le tragique et le grotesque avancent constamment ensemble.
« Nord Sentinelle » est donc un roman plein d’humanité, très sombre et très drôle à la fois et qui amuse par sa férocité avant de nous rattraper par sa mélancolie.
Un grand texte !
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