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mercredi 8 mars 2023

Offenses de Constance Debré

Flammarion
★★★★★



La démonstration est implacable, le regard sur la société et la justice sans concession, le récit serré, concis, vrai : s’extraire de la misère, « s’en sortir » comme on dit, est chose quasi impossible. Quoi qu’on fasse, on est rattrapé par la drogue, le crime, la prison. Et l’autrice se place du côté des petits, de ceux qui sont engloutis dès le début, des victimes, même si ces victimes sont des assassins. Pour eux « tout est abîmé. Tout est abîmé dès la naissance ensuite ça ne fait qu’empirer. »

Car « ça peut venir tôt que tout soit trop tard.»

Elle raconte l’histoire d’un jeune gars écrasé par la misère sociale qui a le projet de refaire sa vie ailleurs avec sa femme et son môme. Mais quand on vient de ce milieu-là, on y reste. Le seul mouvement possible est vers le bas. On a beau vouloir s’extraire, on a beau vouloir que « ça cesse », on est « retenu » par la dette au dealer, par l’absence de boulot, par une famille toxique ... Et Constance Debré s’inclut dans le groupe de ceux qui apparaissent comme des coupables alors qu’ils ne font que subir la pression d’une société et d’une soi-disant justice qui les accablent. « C’est avant les actes que tout se joue, qu’est-ce qu’on peut faire contre ça, rien. Il se condamne d’avoir cru, un instant, qu’il pouvait s’échapper. Échapper à quelque chose qui est la cité, sa famille, les dealers. Péché de démesure. » C’est l’ubris de la grande tragédie des temps modernes. Parce que pour qu’il y ait des grands, il faut qu’il y ait des petits : « sans dessous, il n’y a pas de dessus.» Selon Constance Debré, l’origine du mal « n’est pas dans celui qui le commet mais dans l’humanité tout entière.» L’autrice semble constamment interpeller son lecteur : « Vous ne tuerez point en effet. Mais pas parce que vous êtes meilleurs que nous, vous n’êtes pas plus près du bien que nous. Car il faudra qu’on parle du bien puisque c’est toute la question du bien et du mal cette affaire, quelque chose qu’il faudra bien que vous affrontiez, même si vous n’êtes plus habitués.» Soudain, en lisant ces lignes, j’entends la voix de Jean-Baptiste Clamence dans « La Chute » de Camus qui au fur et à mesure de son discours tisse une toile pour nous prendre au piège de la culpabilité. « Il faut donc commencer par étendre la condamnation à tous, sans discrimination, afin de la délayer déjà.» disait-il…

En tout cas, Constance Debré nous rappelle que nous sommes coupables nous aussi avec notre casier judiciaire vierge, nos bonnes manières et notre conscience tranquille. Et pourtant, ce sont les autres qui portent le fardeau : « Je suis coupable oui, mais je suis coupable à votre place. Puisqu’il faut bien que quelqu’un porte la faute, puisqu’il faut bien que quelqu’un porte la peine. »

Certaines formules d’« Offenses » sont d’une force et d’une beauté inouïe. Allez, je ne peux m’empêcher de vous livrer les quelques lignes de fin de ce grand texte parce que je les trouve sublimes : « Ce monde d’égalité et de justice, ce monde de délicatesse et de bon goût, ce monde d’intelligence et de livres, votre monde qui ne sera jamais le nôtre, celui en dessous duquel nous vivons, celui qui se nourrit de nous. Vous avez bien fait de récuser Dieu, d’annuler le jugement dernier, de ne plus craindre l’heure où vous pourriez être jugés de tout le mal dont est fait votre bien. »

Superbe ! Et tellement vrai !





 

mardi 7 mars 2023

D'images et d'eau fraîche de Mona Chollet

Édition Flammarion
★★★★★

 Lire le dernier essai de Mona Chollet, c’est plus que jamais retrouver une copine dont on se sent proche, une fille qui nous ressemble, nous comprend et nous éclaire sur ce que l’on est, ce que l’on cherche et ce que l’on cache... Bref, elle nous révèle à nous-même ! Vaste programme, me direz-vous, mais c’est vraiment ça !

Dans « D’images et d’eau fraîche », Mona Chollet avoue sa passion obsessionnelle pour les images de tous ordres (tableaux, photos, dessins) qu’elle va littéralement piquer un peu partout sur Internet pour nourrir sa collection personnelle stockée entre autres sur Pinterest. Pourquoi un tel désir de rassembler des images ? Eh bien simplement pour le plaisir de les contempler, de s’émerveiller, d’en admirer la beauté, source d’un bonheur sûr et toujours renouvelé qui lui fait « battre le coeur » à la façon des « Notes de chevet » de Sei Shônagon (textes incroyables d’une dame de compagnie de l’Impératrice dans le Japon du XIe siècle que je vous recommande chaudement!) D’où cette nécessité quasi vitale de « posséder » l’oeuvre d’une manière ou d’une autre, de l’avoir à soi, pour soi, sous le coude à tout moment. De la faire sienne parce qu’elle est « nous ». Dans ces moments de contemplation, l’essayiste dit ne plus chercher à s’instruire, à réfléchir en tant que sociologue. Elle s’adonne corps et âme à l’émotion, déserte le quotidien trop lugubre, fait un pas de côté, oublie momentanément l’actualité, souffle, s’aère, respire et jouit. La collection d’images est comme un abri, un refuge, un lieu douillet que l’on aimerait habiter, d’où notre intérêt (le mien en tout cas) pour les photos d’intérieur. Comme Barthes, devant certaines images, elle se sent (avec un peu de culpabilité) « sauvage, sans culture » : elle s’adonne au Beau et oublie momentanément son esprit critique, son regard de sociologue. S’opère comme une fusion entre l’image et elle qui annule donc toute distance critique.

Collectionner des images, c’est aussi une façon de dire qui l’on est à travers ce que l’on aime. Une collection d’images qui révèlent l’être intérieur : regardez et vous verrez qui je suis. Point n’est besoin de mots. Je suis l’« Ange oublieux » de Paul Klee, une enluminure germanique du XIXe siècle représentant l’Arche de Noé, une photo de Susan Sontag dans son bureau en 1968. Je suis Mona Chollet. Et vous qui êtes-vous ?

Un essai sensible, intelligent et très facile à lire. En plus, c’est aussi un livre d’art car l’autrice nous donne à voir une partie de sa précieuse collection à travers de magnifiques reproductions. J’ai vraiment adoré !


 

lundi 27 février 2023

Les Sources de Marie-Hélène Lafon

 

Édition Buchet-Chastel
★★☆☆☆

 J’ai connu Marie-Hélène Lafon avec « L’Annonce » (prix des libraires en 2010) et son écriture m’avait immédiatement séduite. Et à en relire rapidement quelques pages, je trouve que cette écriture avait, à cette époque, un souffle, une vigueur, une forme d’impertinence qu’elle a perdue. Pour aller droit au but, j’ai été vraiment déçue par la lecture de ce dernier roman « Les Sources » et je comprends mal l’enthousiasme qu’il a suscité. La phrase, certainement pour dire l’ennui, le silence, se veut simple, sobre, dépouillée. Mais je finis par la trouver terne, trop sage, trop tenue surtout quand elle sert un sujet comme celui de la violence conjugale. Parfois certaines formules se veulent crues mais l’on a l’impression que cette brutalité soudaine est fausse, fabriquée, pesée, placée là parce que c’est le moment et dans le fond, ce vocabulaire, on ne le sent pas sien. Disons-le franchement : le sujet ne convient pas à l’autrice. M-H Lafon me semble s’être emparée d’un thème dans l’air du temps, mais elle ne parvient pas à en exprimer toute l’horreur, toute l’abomination. Elle lâche ici et là quelques mots plus durs. Mais ça ne prend pas. Tout est trop bridé, réfléchi, irréprochable dirait-on. Trop classique peut-être. Et l’on sait que ce texte, on l’oubliera bien vite.  




dimanche 5 février 2023

Je serai jamais morte de Fabien Drouet

Éditions Les Lisières
★★★★☆

 Et, hop, une de plus, dans ma besace… Je les collectionne les histoires de grand-mère, il faut dire, j’adore ça… Tiens je me souviens de « La grand-mère de Jade » de Frédérique Deghelt… qu’est-ce que j’avais aimé ce roman… Dans tout ça, c’est sûr, je dois rechercher celle que j’aimais tant… Bon, en tout cas, la mémé de l’auteur, Fabien (Fabé), elle n’est pas piquée des vers. Un sacré caractère comme on dit ! Celle qui pense que « les vieux, ça devrait mourir avant d’être vieux », a bien fait de tenir le coup parce que franchement, elle est marrante et attachante avec son franc-parler, ses remarques pleines de vérité, sa parlure bien à elle et son p’tit côté intrusif… Un vrai personnage de roman… Mais attention, ne lui dites pas ça, elle refuse le statut de « personnage inventé » même si elle admet qu’elle a quelque chose que les autres n’ont pas … Mais quoi ?

Des petits récits, des bribes d’existence qui alternent entre le passé, une enfance à Oujda au Maroc, un mari chef de gare et toujours à l’heure pour aller tailler une p’tite bavette avec la voisine… et le présent plein de fantaisie et de petits problèmes qui cassent bien les pieds : tiens, la télécommande qui ne marche plus par exemple (manquerait plus qu’on manque « Questions pour un champion »!), le whisky qu’on prend pour du vin, les regrets pour le charcutier de l’Intermarché de Meyzieu (ohhh, les rillettes!), le titre « Mes années passées » qui aurait été un bien meilleur titre que « Je serai jamais morte » (là, je suis pas sûre, mémé, vraiment pas sûre...), tous les canards tués pour rien à cause de la grippe aviaire et que l’on n’a même pas pu manger….

Heureusement, il y a le petit coup de pinard et les tandooris/ frites qui remontent le moral !

« Tu les racontes à personne ces histoires parce que si…. Non mais si, tu peux les écrire finalement c’est bon ils sont tous morts. »

Un récit sensible, tendre, vivant où la poésie vient se glisser très souvent au détour d’une phrase… par petites touches. Enfin, c’est juste mon ressenti parce que pour Mémé : « personne a jamais aimé pour de vrai les poèmes d’ailleurs, c’est pas vrai ce que je dis ? »

Pure vérité, Mémé, pure vérité !

En tout cas, Mémé, poésie ou pas, c’est réussi et c’est un rudement beau portrait ! Il y en a qui ont de la chance !


 

lundi 30 janvier 2023

Blanc de Sylvain Tesson

★★★★★
Éditions Gallimard

 Bon, allez, on rassemble piolets, cordes, crampons,  peaux de phoque, couteaux à glace, boussole, cartes et l’on s’enfonce dans la matière, la substance, le blanc, l’effacement, la virginité, en un mot, la beauté . Le rêve ? Pas vraiment : il fait un froid horrible, on ne voit rien, on risque à tout moment de se retrouver coincé sous une avalanche et le soir, la température du gîte oscille entre 1° et 5° (et l’on est très content quand on a 5°…) Franchement, c’est un bonheur de lire les crapahutages du gars Tesson surtout quand on est bien au chaud sous sa couette. Il est incroyable ce type : il faut imaginer un Pascal en vadrouille, un La Rochefoucauld alpiniste. Il parle comme un philosophe ou un moraliste du 17e. Il est le « mariage … entre le muscle et l’âme, la vie sauvage et les raffinements de l’esprit.» Il nous invite aux « noces de la plume et du piolet.» C’est délicieux, on se régale. On n’avait pas forcément imaginé qu’il existât des intellectuels sportifs, des athlètes poètes. Avec Tesson, on est servi. D’ailleurs, dans le fond, le blanc sert à ça : penser, méditer, refaire le monde. On peut aussi réciter des poèmes, chanter, penser à des visages, ou selon l’altitude, revoir son Histoire de France : à 1100 mètres, on côtoie les chevaliers de la Table Ronde, à 1700 mètres, on révise son Louis XV. Et puis, « la moindre course dans la montagne dissout le temps, dilate l’espace, refoule l’esprit au fond de soi. » C’est moins cher qu’une thérapie. Plus risqué aussi. Quoique… Et puis, savoir où aller, ça occupe. Le mouvement, toujours le mouvement… Avancer, avancer. Savoir par où passer. Impossible de se poser. Si on ne bouge pas, on y reste. La vie est en jeu. Évidemment, il faut des heures pour faire quelques mètres. Dans un sens, c’est mieux pour méditer, plonger en soi... Et puis le soir, on est content de trouver un feu de cheminée, un coin où dormir et une assiette de soupe. C’est le paradis. « Mais l’homme est ainsi fait que pour apprécier l’amitié d’un poêle à bois, il lui faut d’abord skier entre les avalanches.» Que c’est agréable de n’avoir rien et de n’être rien. L’homme moderne en est réduit à cela. Le temps de la vacance. Faire l’expérience du rien. Quitte à en mourir. C’est en frôlant la mort que l’on se sent vivant…

Un bon bouquin... On n’est jamais déçu avec Tesson. Il est intelligent, lettré. De bonne compagnie. Il a un sacré besoin de s’agiter. Ah le fameux divertissement… Chacun le trouve où il peut. Moi, je crois que tout ce blanc me donnerait un sacré cafard… Pas vous ?


 

jeudi 19 janvier 2023

Un chien à ma table de Claudie Hunzinger

Éditions Grasset
★★★☆☆

 Elle est sympa ma belle-sœur, mais il y a des limites, et le jour de Noël, elle les a franchies. Clairement. Imaginez : je déballe mon paquet et je découvre le dernier livre de mon adorée Claudie Hunzinger. Que je vous confie une chose : Claudie et moi, c’est une longue histoire, des mails échangés, des livres qu’elle m’a envoyés et tout et tout… et même, des excursions en montagne dans les Vosges des journées entières avec mes gosses pour trouver la fameuse Survivance. Bref, Claudie, c’est sacré. Et voilàtipas que ma belle-sœur balance : « ah, ce livre, je l’ai pas aimé, je l’ai abandonné à la page 60… » Alors, là, j’avale (de travers) ma bouchée de saumon et hurle : « non mais attends, Céline, faut que tu relises, c’est pas possible, tu devais être malade, fatiguée surbookée, en dépression… Ah non, non, reprends-le s’il te plaît... » le tout avec trémolos dans la voix …

Bref.

Tendue j’étais.

Et tendue je suis car… Ben oui, je suis déçue. Allez, ça m’arrache la g….. de le dire mais, c’est comme ça… Évidemment, j’ai aimé retrouver l’ambiance petite baraque dans la montagne, lecture, thé, coin du feu, balade dans la nature, observation des bêtes etc etc.… J’adore lire ces trucs-là (plus les lire que les faire d’ailleurs) mais là, ma Claudie, pffffff, c’est trop : oui, t’en fais trop dans le genre, on se coupe du reste de l’humanité pourrie, on se protège, on évite de mettre un pied dans le monde dégénéré des humains, on les regarde de loin avec les jumelles en jurant ne plus jamais les fréquenter, ces êtres incultes et pervertis… Tu vois, ma Claudie, j’aime trop les gens pour lire ça. Oui, je sais, l’ère anthropocène, quelle galère... la société de consommation, c’est naze, on ne lit plus, on se vide la tête avec nos portables, on n’apprend plus de poèmes, on bouffe les animaux, on va traîner dans les centres commerciaux quand il caille dehors, on ne sait pas reconnaître les différentes espèces d’arbres et d’oiseaux. Ils sont nuls, les gens, Claudie, je sais, mais tu vois, je me sens appartenir à ce qu’ils sont. Je veux être parmi eux, partager leurs galères, leur misère, leurs souffrances, leur petit quotidien merdique. Je ne veux pas les observer de loin à la jumelle, je veux en faire partie. Je ne te suis pas, ma Claudie, dans ce détachement extrême, je ne tiens pas à être sauvée. Je veux faire avec. Avec eux. Alors, je n’ai pas vraiment adhéré à ton propos dans ce livre, même si tu parles toujours aussi bien de ton rapport viscéral à la nature et aux bêtes. Mais il m’a semblé que tes paroles étaient un peu trop (pour moi en tout cas) portées par l’air du temps… écolo, végano, bobo, écoféministe, antipatriarcal, anticapitaliste, antispéciste et non-genré (bien sûr!)… Les confinements ambiance pré-apocalyptique, c’est pas pour moi. Je ne me complais pas dans les marges. Je ne crache pas sur le genre humain. Si l’on doit s’en sortir, c’est ensemble, pas chacun planqué dans son trou.

Allez, j’arrête là. J’espère que tu ne liras jamais mes mots, ma Claudie … Porte-toi bien et viens nous voir… Tu verras, on n’est pas si méchants que ça…  


 

mercredi 13 juillet 2022

Le Mage du Kremlin de Giuliano Da Empoli

Éditions Gallimard
★★★★★

 Vadim Baranov, le mage du Kremlin dont on écoute les confidences tout au long de ce récit, ressemble fort à Vladislav Sourkov, conseiller de Poutine pendant une vingtaine d’années avant de disparaître on ne sait où… Un homme très intéressant : issu d’une vieille famille aristocratique russe, il s’inscrit à l’école d’art dramatique de Moscou, écrit des chansons pour un groupe de rock gothique (c’est un fan de rap!), publie des romans, devient producteur de télévision grâce à l’oligarque Boris Berezovsky (lui-même patron des télévisions nationales.) Cherchant un remplaçant pour Eltsine, Berezovsky dégote une petite frappe du FSB (ex KGB) : un certain Poutine : « un blond pâle aux traits décolorés, portant un costume en acrylique beige... » Il lui présentera Baranov-Sourkov qui deviendra immédiatement son conseiller, son éminence grise et les deux hommes ne se quitteront plus.

Il est donc question dans ce roman de la montée au pouvoir de Poutine dont on a un portrait saisissant. Mais ce qui fait aussi l’intérêt de ce roman particulièrement clairvoyant, c’est que l’auteur a très bien compris ce qu’est l’âme russe et la culture slave …

Lire ce roman ne laisse aucun espoir : Poutine apparaît comme intraitable, prêt à tout et surtout à aller jusqu’au bout. Il déteste l’Occident qu’il trouve bassement matérialiste, dépravé et nul. Une espèce de supermarché géant dans lequel erre une bande d’écervelés (nous!) pervertis par le fric, abrutis par les réseaux sociaux et dont le seul idéal est de réunir suffisamment d’argent pour s’acheter un lave-vaisselle. Le mépris de Poutine est incommensurable. La culture américaine ? « une dé-civilisation qui a rendu impossible la véritable grandeur pour garantir un Happy Meal à tout le monde. » Lui, il veut un État fort, vertical (seule façon de garantir l’ordre), il souhaite tout commander, tout contrôler, d’où la nécessité d’éloigner (ou de faire disparaître) les oligarques qui auraient pu lui faire de l’ombre. Il veut aussi faire oublier la parenthèse libérale et mafieuse des années 90 dominées par les banquiers et les top models ; faire oublier que Boris Eltsine était sur le point de « transformer la Russie en une succursale low cost de l’hospice américain.» La richesse du pays, c’est l’Etat qui doit la détenir. Il fait preuve de toute la mauvaise foi possible et imaginable, est prêt à tous les mensonges, à tous les crimes. Sentant que la grande Russie part en lambeaux, qu’elle se décompose petit à petit en s’occidentalisant (le cauchemar), il veut réagir vite. Selon lui, la terre russe est vouée à un agrandissement permanent. C’est quasi existentiel… Il ne reste plus qu’à agir.

Lire ce roman, c’est se dire à chaque page : là, on est dans la fiction, hein ? Ce n’est pas possible autrement. Eh bien, si, c’est possible. Ce que l’on croit impensable a eu lieu : en 99, cinq attentats contre des immeubles, 290 morts attribués selon les autorités russes à des indépendantistes tchétchènes, puis l’annexion de la Crimée, l’intervention militaire dans le Donbass, une guerre contre les « nazis ukrainiens », des enlèvements, des empoisonnements, des emprisonnements, des tonnes de mensonges, une manipulation constante grâce notamment aux réseaux sociaux… Dans les coulisses du pouvoir, tous les coups sont permis… Et dire qu’on a appelé cet Etat une « démocrature »… À hurler de rire, vraiment ! Poutine est prêt à s’entourer de n’importe quels gros bras nostalgiques. Les personnages réels qui traversent ce roman ressemblent à des héros de fiction façon Limonov : pêle-mêle artistes, skinheads, motards, religieux, anarchistes, hooligans… Prenez par exemple les « Loups de la nuit », le club de motards avec à sa tête Aleksandr Zaldostanov dit « le chirurgien »… On n’y croit pas… Eh bien si, ils existent et ont même des responsabilités politiques. On rêve. Une bande de nationalistes homophobes et sexistes avec lesquels Poutine aime poser ... On est dans Mad Max, vraiment… Ce sont des proches de Poutine, actifs dans le Donbass et en Crimée et rois de la propagande pro-Poutine... Glaçant !

Allez, je vous conseille cette lecture vraiment passionnante, un texte superbement écrit… Et je termine en vous renvoyant aux pages 255, 256 où il est question de l’opposition entre l’éclairage russe « les lumières d’en haut » et l’éclairage suédois « les lumières d’en bas » : génialissime !