Rechercher dans ce blog

dimanche 15 mai 2022

Journal de nage de Chantal Thomas

Éditions du Seuil
★★★★★

 Vous n’aimez pas nager ? Passez votre chemin ! Vous n’aimez la nage qu’en piscine, allez plutôt voir du côté de Constance Debré ou de Colombe Schneck.

Vous attendez de la vie qu’elle vous invite à nager le long d’une côte magnifique qu’il vous est possible d’admirer entre deux brasses ? Vous êtes à la bonne adresse !

Vous n’imaginez pas à quel point je me suis retrouvée dans cette évocation… Je suis de ceux qui ne savent pas résister à « l’appel de l’eau.» De quoi s’agit-il ? Eh bien, c’est très simple ! Vous êtes parti pour une rando ou une visite. Donc vous n’avez pas de maillot de bain. Il fait chaud, un peu trop. Et soudain, vous vous trouvez face à une étendue d’eau (mer ou lac), vous ne savez pas y résister, vous vous mettez à moitié à poil et vous plongez. C’est ce que je nomme « l’appel de l’eau.»

Deux exemples me viennent à l’esprit : une fin d’après-midi à Genève avec ma sœur, mes nièces et des amies. On a marché toute la journée. Je n’en peux plus. Nous passons devant la Baby-plage en plein centre-ville. Le groupe continue sa progression. Je m’arrête. Je sens qu’il faut que j’y aille. Si je n’y vais pas, je le regretterai toute ma vie. Je me déshabille et me jette à l’eau, je retarde le groupe, j’ai honte, les voitures passent pas loin, les promeneurs traînent. Il n’y a plus grand monde sur cette petite plage. Je nage. C’est un délice. Je sais que ce bain restera peut-être le meilleur souvenir de mes vacances. Ce moment volé au temps, un pur plaisir, le corps qui flotte, se rafraîchit, s’étend, revit. Je vois de loin le petit groupe qui s’impatiente. Je sors, me rhabille.

Je porte en moi le bonheur de ce moment heureux.

Un autre exemple (ne vous impatientez pas, la chronique va venir…!) (enfin, peut-être)

On est à la montagne, avec ma sœur, mes nièces, mes enfants, des amies. On marche. Un lac. Pas de maillot. Des pêcheurs. On se regarde. Tous en slip et hop, dans l’eau…sous l’oeil éberlué des pêcheurs plus surpris que fâchés. J’ai entendu dire par ma sœur que c’était peut-être son plus beau souvenir des vacances…

J’ai fait un peu le même coup à St Malo, en longeant la plage du Sillon. Pas de maillot. Pas de baignade prévue. Très chaud. Hop, en slip… (je précise quand même à mes élèves qui se seraient égarés dans la lecture de cette chronique que le 16 juin, sur l’île de Tatihou, je ferai en sorte de résister…) (la vache, pourvu qu’il pleuve!!!)

Bon, alors, le « Journal de nage » ? Moi, c’est simple, j’aimerais voir le monde à travers les yeux de Chantal Thomas. Et si je pouvais en plus avoir son écriture, ce serait parfait ! Tout est douceur, beauté, sensualité… Elle décrit les bains de façon merveilleuse : sensations, couleurs, parfums, lumières, harmonie des sons, des sens… Plaisir, splendeur, émerveillement. C’est complètement magique, il suffit de se laisser porter. Le journal commence au moment du confinement. Le corps est empêché, enfermé, coincé, contraint. Les rêves, eux, sont nombreux, comme pour compenser. L’arrivée de l’été ouvre l’espace : Nice, la mer, les bains. Le corps retrouve sa liberté, les membres leurs mouvements, la vie son sens. Chantal Thomas observe le monde : là, un nageur-chanteur, ici des demeures anciennes, un cormoran, une inscription sur un vêtement… Les souvenirs de lecture surgissent au gré des vagues… Kafka, Casanova… La littérature n’est jamais loin, elle accompagne, combine les sensations, les expériences … L’autrice peut même nager à la manière d’un personnage rencontré dans une œuvre, elle nomme cela « une citation nagée ». Et c’est magnifique.

Quand je serai à la retraite (encore quelques années quand même!) (quel drôle de nom pour moi qui vois ce moment plutôt comme une ouverture au monde, à l’espace, au temps, aux gens…), je ne sais pas quels pays je visiterai. En revanche, je sais précisément où j’irai nager, les plages de juin ou de septembre en Corse, en Grèce, près de chez moi, dans la Manche (le département) où l’eau est si bonne dès le mois de mai jusqu’au mois d’octobre…

Et là, j’aurai le maillot !


 

dimanche 8 mai 2022

Le jeune homme d'Annie Ernaux

Éditions Gallimard
★★★★★

 Quand « Lire au lit » lit debout… Ah, ah, approchez que je vous raconte ma petite mésaventure. Le ridicule ne tue pas paraît-il… Samedi matin, je vais faire mes courses (j’ai une vie passionnante...) Quatre (grands) gosses = caddie, panier, sacs… Bref. Avant d’entrer dans le supermarché (avais-je déjà une petite idée en tête ?), j’oblique vers l’Espace Culturel. Le bouquin d’Annie Ernaux est là. Je l’ouvre et commence à le lire. Debout. Le problème avec un bouquin aussi court, c’est que quand t’as commencé à le lire, tu l’as déjà fini. 27 pages de texte, c’est vite lu...

Je le repose, l’air détaché, reprends mon caddie et commence à arpenter les rayons. Alors, elle rencontre un gars de 30 ans de moins qu’elle. Bon, on en a vu d’autres. (Cela dit, l’essentiel du texte ayant été écrit il y a plus de vingt ans, le sujet était peut-être à l’époque un peu tabou...) La suite est classique : l’impression de revivre sa jeunesse, de se voir donc comme elle était avant, la différence de statut social… Et puis, le regard des autres, le temps qui passe, le corps qui vieillit, la mort etc etc... Bien analysé, écriture au couteau… Du Ernaux pur jus.

J’avais préféré « Passion simple » mais pourquoi pas... Tiens un poulet pour demain, c’est pas mal. Un poulet ou une pintade ? Un truc me turlupine quand même. Je ne sais pas quoi. J’ai l’impression que je suis passée à côté d’une chose importante… Merde, j’aurais dû acheter le bouquin… Céréales, baguette… Je retournerais bien dans l’Espace Culturel relire deux trois phrases mais bon, pas le temps… Des bananes. Qu’est-ce qu’il m’a demandé Antoine déjà ? Des cordons bleus ? Est-ce qu’elle ne dit pas, à un moment, que dans cette relation, elle est un personnage de fiction ? J’ai bien lu ça ou j’invente ? Je regarde les compotes et là, je comprends, je me dis, attends, en fait, c’est énorme ce qui se passe dans ce bouquin, énorme. L’essentiel, ce n’est pas du tout le jeune homme, évidemment, mais l’écriture. Oui, elle parle de la littérature là. Je ne me souviens plus… qu’est-ce qu’elle emploie comme termes exactement ?

Je rentre. Je raconte. Les gamins ricanent : tu pouvais pas te l’acheter ton bouquin, hein, pas plus cher qu’un paquet de clopes. Allez les mioches, il n’y a pas de petites économies et puis, je l’avais déjà lu… Je repense à ce truc qui me turlupine. Je rumine, tourne en rond. Je n’ai pas de librairie en bas de chez moi, faut que je reprenne la voiture, fasse vingt bornes... Je raconte à une amie, une vraie, qui me dit : bouge pas, j’y vais, non je l’ai lu, j’y vais je te dis, bah si tu veux...

Elle revient, je le lis, il est à moi, je le relis, crayonne, retourne en arrière, vérifie. C’est ça et c’est effectivement ÉNORME. Parce que ce qu’elle nous dit, c’est non seulement que sa vie est littérature mais là, on se demande si ça ne va pas plus loin et si cette relation n’a pas été entamée précisément POUR ÊTRE ÉCRITE. Ce qui signifie qu’au moment même où elle était vécue, elle devenait matière littéraire. En fait, chez Ernaux, la vie EST littérature et n’a de sens que si et seulement si elle devient littérature, se transforme en objet littéraire. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la vie mérite d’être vécue : pour être écrite. Sinon, autant mourir. La vie ne doit servir qu’à être écrite. « C’est peut-être ce désir de déclencher l’écriture du livre… qui m’avait poussée à emmener A. chez moi. » Ici , tout se passe comme si Annie Ernaux « PROVOQUAIT » dans le réel un événement afin qu’il DONNE LIEU à une matière susceptible d’être à l’origine d’un texte.

Si j’osais, j’irais jusqu’à dire qu’elle vit cette relation PARCE QU’ELLE SAIT qu’elle va générer une matière littéraire.

Jusqu’à présent, elle se servait de son vécu pour écrire. Là, elle « amorce » (et prolongera aussi longtemps que nécessaire) ce qu’on appellera par commodité « l’action » dans le réel, d’où la présence simultanée des deux verbes dans cette citation : « … écrire/vivre un roman dont je construisais avec soin les épisodes.»

Et cette « construction » n’a pas lieu sur le papier, après les événements, mais AU MOMENT MÊME où l’autrice les vit. Annie Ernaux n’attend pas d’écrire pour lancer son récit, elle le fait naître avant, in real life, le déroule, s’observe, observe les autres EN TANT QUE PERSONNAGES LITTÉRAIRES (de fiction?) prêts à être embarqués pour un récit imminent. C’est pourquoi elle dit : «La principale raison que j’avais à vouloir continuer cette histoire, c’est… que j’en étais le personnage de fiction.» Ainsi, au moment même où elle vit les événements, elle agit en sachant qu’ils vont devenir objets d’écriture. D’ailleurs, la fin de l’écriture du livre coïncidera logiquement avec la fin de la relation.

(Je ne vous raconte même pas ce que ça doit impliquer comme regard distancié sur ce qu’on vit...)

Je suis stupéfaite. Je crois que chez aucun écrivain je n’ai senti une telle nécessité absolue d’écrire au point même de provoquer des événements parce qu’ils sont susceptibles de donner lieu à un texte.

C’est l’impression que j’avais eue en parcourant rapidement le livre, à savoir que, dans le fond, l’essentiel, ce n’était pas le jeune homme (ce qui explique d’ailleurs pourquoi le livre est court : c’est une histoire banale à notre époque… et finalement, il n’y a pas grand-chose à en dire.) Non, l’essentiel apparaît à mon avis dans cinq, six phrases et dans le sublime exergue : « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. » Et ce qu’elle dit là est vertigineux. Et terrible : elle exprime l’espèce de fusion, de tissage, d’imbrication que sa vie entretient avec la littérature non seulement parce que ses textes se nourrissent de son existence mais aussi parce qu’ils influencent la trajectoire même de cette existence.

Et c’est précisément le cas ici parce qu’elle vit quelque chose qu’elle a déjà vécu lorsqu’elle était étudiante (fréquenter un jeune homme, aller au resto U, dormir sur un matelas par terre…) Interviewée pour le Magazine Littéraire, elle dit « Écrire ne se confond pas avec imaginer… Pour moi, écrire, c’est retrouver. » Or, finalement, ici, dans cette expérience précise, il ne lui est pas nécessaire de passer par l’écriture pour « retrouver », elle le fait déjà en le vivant. On comprend mieux alors son impression d’être une actrice et de « rejouer des scènes et des gestes qui avaient déjà eu lieu. » Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble ici que « l’acte littéraire », le passage à « la création », « la fiction » a lieu avant même l’écriture. Je ne sais pas si l’on retrouvera cette posture particulière ailleurs, dans d’autres textes d’Annie Ernaux. (sauf peut-être dans l’épisode de la rencontre avec l’officier à Venise qui sera à l’origine du livre « Les Années » : « Parce que j’attends toujours de la vie qu’elle apporte une solution à mes problèmes d’écriture, il me semblait que cette rencontre sur le vaporetto m’avait d’un seul coup rapprochée du livre que je voulais entreprendre. »)

À la page p 23, l’autrice écrit : « Notre relation pouvait s’envisager sous l’angle du profit. » Il me semble que le principal profit que la romancière ait tiré de cette relation, ce n’est pas forcément le fait de revivre une seconde jeunesse mais celui de donner naissance à une matière fictionnelle. Elle dit d’ailleurs qu’elle a « conscience qu’envers ce jeune homme, cela impliquait une forme de cruauté. » Je veux bien la croire… Elle domine sur le plan matériel et culturel, tient les cordes, joue un rôle (celui de la fille qu’elle était autrefois), sait que tout ça ne débouchera sur rien sinon une séparation… et surtout… un texte.

Évidemment, on s’en remet d’être transformé à son insu en être de fiction mais j’aimerais mieux, moi, que ça ne m’arrive pas…

Allez, j’espère que leur histoire fut tout de même une belle histoire…

En tout cas, « Le jeune homme » me semble être un texte complètement essentiel sur le rapport d’Annie Ernaux à l’écriture.

Et je suis contente de l’avoir dans ma bib !




 

jeudi 5 mai 2022

Connemara de Nicolas Mathieu

★★★★★
Éditions Actes Sud

 Ils viennent tous les deux du même bled de l’Est, lui était bon joueur de hockey dans sa jeunesse, elle, une élève brillante n’aspirant qu’à quitter un quotidien trop terne… Il est devenu vendeur de croquettes pour chiens et elle, cadre dans une boîte de consulting… Ils ont la quarantaine… Ne sont pas franchement heureux ou du moins s’attendaient à autre chose de la vie... Alors, ils vont se retrouver, par hasard… C’est l’occas’ … Reste qu’ils n’ont pas grand-chose à se dire dans le fond… Heureusement, il y a les corps… C’est pas mal, les corps... Mais ça suffit pas.

Bon, on ne va pas y aller par quatre chemins, il y a du Flaubert chez Mathieu (waouh, l’immense compliment …) Ces grandes scènes, si justes, si vraies, si géniales, ces passages où l’on se dit : c’est exactement ça. Du petit lait...

Tiens, quatre scènes me reviennent en mémoire. Pourquoi celles-ci ? Je n’en sais rien. Sinon qu’elles sont d’une vérité absolue. C’est l’amant, Christophe, qui dit à sa maîtresse Hélène, après qu’ils ont fait l’amour dans une chambre d’hôtel, quelque chose comme : « tu ne vas pas fumer là, c’est interdit.» Juste ces mots. Ces mots-là. Et l’on sait que ça ne pourra pas durer entre eux. On sait que c’est fini. Ils peuvent toujours continuer, c’est mort, ça ne peut pas marcher. Rien n’y fera. Le truc à ne pas dire, les mots de trop, ceux qu’Hélène, la transfuge de classe, la bourgeoise, ne peut pas entendre. Et lui ne le sait pas, ça. Lui qui est resté où il est né, dans la même zone pavillonnaire ou pas très loin, avec les mêmes potes qui, comme des gosses, jouent le soir avec leur arme artisanale dans le jardin sous des parasols au gaz qui chauffent à plein pot et des enceintes en équilibre qui braillent. Ils picolent et se marrent. Quelle scène, celle-ci aussi ! Il y a une vérité ici rarement atteinte. Une peinture des classes sociales tellement juste et, en même temps, jamais méprisante. On y sent le regard bienveillant de l’auteur pour ce monde ouvrier où l’on donne sans compter, où l’on ne fait pas semblant, où l’on ne connaît pas les codes. On se fout de la façon dont on doit se tenir et l’on se bidonne vraiment.

Une autre scène, plus discrète, celle de la visite de Christophe au père Müller qui élève ses dogues du Tibet : une scène parfaite. Il ne s’y passe pas grand-chose et c’est précisément ce qui la rend incroyable. Les regards, les silences, les gestes...

Je repense aussi à la scène finale, l’extraordinaire scène finale du mariage où là, franchement, on touche au sublime, c’est le feu d’artifice, ça pète dans tous les sens, c’est l’explosion. Et c’est génial, absolument génial.

Et tous ces détails, ces petites choses de la vie qu’on voit sans voir, qu’on fait sans y penser. Tout est là, si juste, si vrai… Quelle perspicacité, quelle acuité dans le regard de l’auteur, quel don d’observation et de restitution incroyable.

Allez, peut-être qu’un peu resserré par-ci par-là (pas grand-chose hein...), le texte gagnerait encore davantage en force, en puissance. Mais peut-être, j’ai dit peut-être !

Bref, je ne vous ai pas dit grand-chose sur Hélène ou Christophe. Ils ont de vous, de moi, des autres…

Vous lirez et vous me direz...

Ce bouquin, c’est de la vie en barre. Allez-y...   


 

mercredi 6 avril 2022

L'instant précis où Monet entre dans l'atelier de Jean-Philippe Toussaint

Éditions de Minuit
★★★★★

 Ce qui frappe chez Toussaint, c’est toujours la clarté du style, la transparence du propos, la précision du détail. Il tente ici de nommer, de décrire, de dire une traversée, une transition : le passage de la vie à l’art, du commun au sacré, un moment de basculement, hors du temps, de l’espace, de l’Histoire où le créateur s’apprête à créer. L’instant est fugace, éphémère. Il faut être vif « je veux saisir ce moment-là », précis « où il pousse la porte de l’atelier », nuancé « dans le jour naissant encore gris ». Saisir ce moment relève du miracle. Parce qu’il faut dire ce que personne ne voit. Capturer l’instant magique, le passage à l’acte créatif, c’est révéler le sublime, réitérer le miracle. L’auteur « veut ». Rien ne dit qu’il pourra. C’est un pari. Et ce « je veux » a quelque chose de performatif. À ce moment-là, l’écrivain écrivant se situe lui-même à une frontière, à un seuil, à l’aube même de son texte. Rien n’a commencé, rien n’est arrivé. Pour lui aussi. Rien n’est écrit. Il « veut » follement. Fabuleux désir. Énergie en fusion. Et pour saisir l’essence de Monet, il va passer par son « je » de créateur -l’homme à l’aube, dans le silence- à un « nous ». Sans que l’on s’en rende compte, il aura suffi d’une page à l’auteur pour nous entraîner, nous lecteurs, dans l’atelier « de l’autre côté de la porte » et nous faire témoins du miracle de l’art, initiés. Toussaint s’est fait passeur. Il nous porte, nous ouvre les yeux devant « les nuances de bleus », « la lumière déclinante », « l’apaisement du monde ». Nous observons alors quelque chose de sacré. Le prodige se réalise : la vie déposée sur la toile dans une fabuleuse « opération de transsubstantiation », une « conversion de la substance éphémère et palpitante de la vie en une matière purement picturale. » Et du monde, déjà, nous avons glissé dans la toile, de l’autre côté, « paysages d’eau et de lumière, fragments de branches inclinées de saules pleureurs, reflets bleutés, ciels, transparences. » Matière à jamais inachevée, toujours vivante, mouvante, en déplacement.

Par les mots, le miracle a lieu. Et nous en sommes les témoins. Rien ne nous a été totalement dévoilé et pourtant, tout est clair.

Le mystère demeure.

Mais nous avons vu.


 

lundi 4 avril 2022

Seyvoz de Maylis de Kerangal et Joy Sorman

Éditions Inculte
★★★★☆

 Évidemment, on ne lit pas un livre à quatre mains comme on lirait un livre à deux mains. Autrement, à quoi ça servirait d’écrire un livre à quatre mains, hein ? En plus, marquer par un changement d’encre le passage d’un chapitre à l’autre donne encore plus envie de s’adonner au petit jeu du « devine qui écrit là » ! Impossible de résister à cela ! Alors moi j’ai mon avis et je suis prête à parier la moitié de ma bibliothèque (tu parles d’un cadeau!) que tel chapitre est l’oeuvre de Maylis de Kerangal et tel autre de Joy Sorman. Ça me paraît complètement évident. Même si j’ai lu je ne sais plus où qu’elles avaient chacune relissé le travail de l’autre. J’irai même plus loin, il me semble pouvoir dire à quel moment la première autrice est intervenue sur le travail de l’autre (là je parie l’autre moitié de ma bib !) Tout ça pour dire quoi ? En fait pas grand-chose. (Elle est intéressante mon analyse!) Allez, j’ose : il me semble qu’une écriture est plus forte que l’autre, plus marquée stylistiquement parlant. Cela dit, plus on avance dans le roman, moins c’est net. Comme le fond du lac, tiens. Ou alors, j’ai été prise par l’histoire et du coup, j’ai cessé de m’interroger sur qui a écrit quoi. En fait, je ne vois pas trop l’intérêt de ce type d’exercice. Pour les autrices, peut-être que c’est sympa d’aller pique-niquer au bord du barrage du Chevril tout en discutant du sujet entre deux sandwiches. J’imagine aussi les recherches ici et là, à la mairie, dans les journaux, les archives… Franchement, j’aurais bien aimé faire ça moi aussi. Mais dans le fond, pour le lecteur, ça n’apporte pas grand-chose.

Alors, le livre maintenant : ce barrage de Seyvoz, c’est celui de Tignes (Savoie). Le chantier s’est achevé en 1952 : d’après le Dauphiné, c’est le plus haut barrage hydroélectrique de France : 180 mètres de hauteur, 300 mètres de largeur, 235 millions de mètres cubes d’eau. Le lac du Chevril a donc recouvert l’ancien village de Tignes et ce malgré la très ferme opposition des habitants qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient à l’époque pour résister. Cinq mille ouvriers sont venus prêter main-forte et plusieurs sont morts d’ailleurs pendant la construction. Quand on connaît un peu les deux autrices, on n’est pas franchement surpris par le choix de ce sujet. Il y a un petit côté technique qui a dû ravir Maylis de Kerangal. J’ai bien aimé ce texte, l’impression quasi fantastique qu’il dégage. Il faut dire que cette histoire est particulièrement fascinante. Et c’est peut-être là que le bât blesse. En effet, avec un tel sujet, je pense que l’on aurait pu créer une œuvre plus consistante et donc plus longue. Mais difficile de la réaliser à quatre mains. On touche ici aux limites du projet. L’exercice est original, tout à fait réussi mais demeure un peu frustrant pour le lecteur.


 

dimanche 27 mars 2022

Les événements, suite d'Isabel Ascencio

Éditions du Rouergue
★★★★★

 Attention, coup de coeur !

Il y a des livres dont on entend peu parler et pourtant, ils réunissent tout ce que l’on attend de la littérature : une écriture, une réflexion sur les hommes, les lieux qu’ils habitent et qui les habiteront pour toujours, l’Histoire qu’ils traversent et qui s’inscrira à jamais en eux... Tout cela est là, dans le dernier livre d’Isabel Ascencio : un livre fort, très fort, de ces romans qu’on n’oublie pas et dont les personnages nous accompagnent pour longtemps.

Joëlle Leblanc, la narratrice, a quitté le Jura où elle vit pour se rendre à l’enterrement de son père Serge Leblanc, dans le Nord. C’est l’histoire de ce père qu’elle va raconter, un pied-noir, un exilé, qui a quitté l’Algérie en 1962 pour se retrouver un peu perdu dans les rues de Marseille… S’en suivront une rencontre avec une femme, un mariage, deux enfants, une installation dans une commune du Var, avec, en prime, l’achat d’un petit terrain non constructible sur les hauteurs du village, « dix ares de vieilles souches en pentes raides » et un cabanon de douze mètres carrés avec une vue sur la baie de Bandol quand le ciel est dégagé…

Un lieu à soi, pour aller pique-niquer en famille.

Un bout de terre qui rappelle tant les pieds de vigne du trisaïeul, là-bas, en Algérie...

Serge Leblanc aurait pu mener une vie paisible assis sur son coin de terre aride, les yeux perdus dans la contemplation du ciel bleu méditerranéen lavé par le mistral.

Mais un homme n’est pas une ligne droite. Non, un homme est fait de nostalgie, de souvenirs, de paysages, d’images, de sensations, d’attachement à une terre, à une enfance. Et tout cela est là, en chacun, et chacun est la somme de cet ailleurs, de ces territoires, de ces espaces en dehors desquels être chez soi ne va pas de soi...

Ainsi, Serge Leblanc a beau mettre un pied devant l’autre chaque jour, son coeur est resté attaché à l’Algérie et ce qu’il porte en lui du passé va lui jouer des tours car l’on est sensible aux êtres qui ont les mêmes images dans les yeux...

Et pourtant, peut-être aurait-il pu (dû ?) détester immédiatement Michel Garrigou, le Marseillais, une grande gueule qui aime raconter ses « vingt-huit mois d’Algérie et dix de rab dans la foulée », les yeux brûlés par le soleil, les pieds en sang dans les rangers, la trouille qui tord le ventre de celui dont la mission était « le maintien de l’ordre » … Bel euphémisme… « J’ai tout fait pour te le sauver ton pays » dira Garrigou à son ami.

N’empêche, les Arabes, Garrigou en parlera toujours à Serge en disant « tes Arabes »… Et dans ce petit village du Castoul, sur ce même territoire bien circonscrit, il y en a des Arabes : la famille Taïeb par exemple. Tout le monde les connaît bien les Taïeb… Ils ont perdu une fille, une petite Najet, qui n’est jamais rentrée d’un voyage en Algérie.

Bientôt, ils perdront un fils… Les accidents sont si vite arrivés… Le fils Taïeb renversé par une voiture… conduite par Serge Leblanc.

C’est lui, il a avoué...

Ça lui ressemble tellement peu à Serge Leblanc de s’alcooliser, de conduire vite au risque de renverser un jeune garçon sur son scooter.

Un jeune Arabe…

Un portrait sensible et tout en nuances d’un père introverti, silencieux, hanté par les lieux d’avant, ceux de l’enfance, du passé, de la mémoire, un homme « tout résigné au sort qui l’accable, déterminé à survivre encore une fois avec ce qu’on lui laisse », un homme « profondément habitué à perdre.»

Et autour de lui, une femme, deux enfants, des amis qui vont s’inscrire dans son destin, tenter d’y trouver leur place, de l’aimer, de profiter aussi de sa générosité et de sa fragilité... 

Des êtres qui ont chacun leurs raisons d'être ce qu'ils sont...

Un récit très fort et tout en tension… 

 Magnifique !


 

mercredi 9 mars 2022

Un couple et sept couffins de Michel Simonet

Éditions Conférence
★★★★☆

 On l’avait connu balayeur de rues à Fribourg dans « Une Rose et un Balai » (quand on parle suisse, on dit cantonnier, comme sur la route de Louviers...), il nous revient père de famille et comme il ne fait rien à moitié, il a signé pour sept gamins... Rien que ça ! Bon, il a tout connu... Faut-il que je vous fasse la liste ? Il a même renoncé (temporairement) à la littérature : « Devoir parcourir pour la vingtième fois de suite les textes illustrés de Monsieur Propre ou de Madame Chipie alors que prennent la poussière sur l’étagère Marguerite Yourcenar et Fiodor Dostoïevski... » et je passe sur les visites aux musées « qualifiées de chiantes » (ah, ah, je connais!!!), les trajets en voiture à écouter des « sons » (comme disent les ados) dégoulinants plutôt que des choeurs byzantins … (souvenirs souvenirs) (j’en ai eu quatre moi qui vous cause!) Ah, les renoncements…

Et pourtant quel peps dans ce livre ! D’où tirent-ils toute cette énergie, les Simonet, cette sagesse, hein, d’où ? Quelle est leur recette ?

Sept gamins, tous différents évidemment : entre la petite dernière « qui n’attend pas l’âge des paliers du langage pour lancer à peine levée un réactif Ta gueule, gros con ! », le solitaire qui « demande l’impossible le plus vite possible », la « pitchoune dont on remarque très vite qu’elle n’a pas été bercée trop près du mur »… Quelle vie dans ce deux pièces qui très vite se transforme en maison avec chacun sa chambre (même si au début personne ne veut se séparer des frangins pour la nuit….) Et puis, le père Simonet, c’est un vrai père qui emmène ses gamins au bac à sable, les change, s’occupe des leçons, les conduit au sport, à la musique etc etc … Bon, c’est vrai, il lui arrive d’en oublier sur place mais, pas de panique, on les retrouve généralement (et puis, on a le droit à un pourcentage de perte, non?)…

Des cathos les Simonet ? Oui ! (mauvaise langue que je suis, j’allais dire « évidemment »…) et des cathos suisses en plus!!! Waouh ! Des cathos qui font des retraites de catho, des cathos qui marchent dans la montagne suisse parce que quand on est Suisse, faut avoir une « géographie pratique et patriotique.» Ouh là là, ne partez pas, restez là parce qu’un Simonet comme Simonet, un catho comme Simonet, un Suisse comme Simonet, bon père de famille et tout et tout, ce n’est qu’ouverture d’esprit, générosité, non conformisme et drôlerie ! Eh oui ! Faut pas toujours se fier aux apparences...

(Ok, je suis sortie très très loin de ma zone de confort et alors, faut être un peu ouvert, non?)

Encore une chose : il écrit très bien, Simonet, il joue avec les mots, les sonorités…

Simonet, il aime sa femme, ses gosses, la vie.

Oui, je sais, ça peut rendre un peu jaloux ...

Moi, Simonet, je l’aime bien.

D’ailleurs, comme preuve d’amour, je lui enverrais bien mes gosses...