Avec « La Meilleure », Emmanuelle Lambert signe un texte
d’une grande délicatesse sur ce lien si particulier qu’est
l’amitié profonde, celle qui traverse les années, les
changements, les éloignements et les bouleversements de l’existence
sans jamais disparaître. J’ai eu, en lisant ce livre, le sentiment
étrange et heureux de retrouver une époque et une génération qui
sont aussi les miennes : la même adolescence dans une ville de
l’Essonne, les études de lettres dans la même faculté parisienne
et, surtout, cette meilleure amie que l’on peut revoir après des
années avec toujours le même plaisir, comme si l’on s’était
quittées la veille. Alors, forcément, je me suis reconnue dans
cette évocation de l’amitié, dans ce lien qui se construit
presque naturellement lorsque l’on est enfant et qui devient, au
fil du temps, une sorte de seconde histoire personnelle.
Emmanuelle
Lambert et Maïra se rencontrent à l’âge de six ans, au début
des années 1980, dans une petite ville de l’Essonne. Maïra est
arrivée d’Argentine avec ses parents, José et Ester, contraints à
l’exil par la dictature : son père, écrivain, agronome et ancien
syndicaliste, a dû quitter son pays pour échapper aux menaces du
régime.
Dès
les premières pages, l’autrice est fascinée par cette petite
fille pétillante, vive, toujours en mouvement, qui va devenir sa «
meilleure amie ». À partir de photographies retrouvées chez elle,
chez sa mère, chez la famille de Maïra ou chez leurs anciennes
camarades, elle entreprend de faire surgir une histoire commune.
Ces
photographies ne sont pas nécessairement les plus belles ni les plus
réussies : ce sont celles qui font ressurgir une émotion, celles
qui permettent de retrouver une sensation, un âge, un lieu, une
complicité. Il y a dans cette démarche quelque chose de
profondément touchant, car la photographie devient ici une mémoire
fragile, matérielle, presque physique. À l’époque, les
pellicules coûtaient cher, les photographies étaient moins
nombreuses qu’aujourd’hui et l’on ne photographiait que
l’exceptionnel. Il fallait faire développer la pellicule,
attendre, puis aller chercher les images avec le cœur battant.
Celles présentes dans le livre m’ont beaucoup touchée par leur
simplicité qui fait toute leur force. La première, le chien sur le
seuil de la porte, accompagnée du texte évoquant ce chien mort et
ce père qui n’est plus m’a fait pleurer tellement je l’ai
trouvée touchante. La photo dit le temps qui passe et restitue ce
que l’on croyait perdu. On entend la voix du père et le coucou de
la copine qui arrive. La photo fige et crée, par le souvenir, le
mouvement, le son, l’odeur…
Ces
photographies racontent donc autant une amitié qu’une époque.
Celle des premiers téléphones fixes, des longues conversations,
pendues au fil dans une salle à manger ou un couloir, des
rendez-vous sur les quais du RER, des virées à Paris, des « petits
gris » avec leurs wagons fumeurs, des pavillons de banlieue.
Une
banlieue dont Emmanuelle Lambert restitue très justement l’étrange
sentiment d’appartenance et d’absence d’appartenance : comment
nommer ce territoire de l’enfance, une espèce d’absence de
territoire, une vie en périphérie qui (personnellement) me fait
fuir toute revendication régionaliste.
La
banlieue m’a faite de nulle part et de partout. Et j’y tiens. Et
ce « je », c’est toujours moi, pardon de dire ce que je
pense moi aussi qui viens du même endroit… L’autrice parle très
justement de ce territoire particulier de l’enfance, cet endroit
qui n’est ni tout à fait Paris ni tout à fait autre chose, et qui
pourtant nous constitue profondément.
La
première classe de neige est l’un de ces souvenirs fondateurs :
les deux fillettes se retrouvent à l’écart, peu adaptées au
lieu, au ski et à ce qui devrait être le grand plaisir collectif.
Elles sont déjà un duo, une petite unité qui semble se suffire à
elle-même. Ce duo va traverser les années, les classes,
l’adolescence, les premières sorties à Paris, les rencontres, les
enthousiasmes, les déceptions et les fiascos, notamment ceux des
mariages. Les vies avancent, se transforment, les nouvelles
rencontres apparaissent, mais quelque chose demeure.
C’est
précisément cela que cherche à saisir l’autrice : qu’est-ce
qu’une « meilleure amie » ? Une personne dont on ne peut plus
dissocier la vie de la nôtre, une existence parallèle où nos
histoires se répondent et se reflètent différemment. Il ne s’agit
ni d’un amour filial, ni d’un amour sororal, ni d’un amour
amoureux : c’est une forme d’attachement qui possède pourtant la
puissance et la durée des plus grands liens. « C’est peut-être
ça une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre
solitude. » Cette phrase résume merveilleusement le livre. La
meilleure amie est toujours là quand ça ne va pas, prête à
partir, sortir de soi, déplacer le chagrin, respirer ailleurs et
mettre les voiles avec vous pour vous changer les idées !
Mais
ce texte ne se limite pas au récit d’une amitié. À travers cette
histoire intime, Emmanuelle Lambert interroge également une époque
et la condition des femmes. Elle observe ce que signifiait être
femme, devenir mère, grandir dans les années 1980, avec ce que cela
impliquait en matière d’attentes, de modèles et de transmissions.
Le regard porté sur les mères est particulièrement intéressant :
comment parvenir à les regarder autrement que comme des mères, pour
découvrir les femmes qu’elles ont été, leurs désirs, leurs
renoncements, leurs contradictions ? « Je dois combattre, en moi,
à la fois le petit enfant et le patriarcat », écrit-elle.
Cette réflexion sur l’héritage transmis de mère en fille donne
au récit une profondeur supplémentaire et l’éloigne du simple
récit de souvenirs.
L’écriture
d’Emmanuelle Lambert est très belle, sensible, précise, juste,
sans jamais perdre sa douceur. Elle avance par souvenirs, par
photographies, par associations, avec cette impression que la mémoire
ne se construit jamais de façon parfaitement linéaire. Le passé
revient par éclats, un visage, un quai de gare, une conversation,
une photo, un été, une classe, une rencontre. Et c’est sans doute
ce qui rend le texte si proche du lecteur : chacun peut y reconnaître
quelque chose de sa propre mémoire. On parle beaucoup des histoires
d’amour, des relations familiales, des séparations, des
filiations, mais beaucoup moins de ces amitiés qui peuvent pourtant
accompagner une existence entière. « La Meilleure » leur
rend hommage avec pudeur et intelligence. C’est un livre sur deux
femmes, mais aussi sur toutes celles et ceux qui ont eu la chance de
connaître cette personne particulière que l’on appelle un jour sa
« meilleure amie » et qui, des décennies plus tard, continue
d’occuper une place essentielle.
Une
très belle lecture, qui m’a ramenée à mes propres souvenirs et à
cette sensation si particulière de retrouver une amie après
longtemps : quelques mots suffisent et soudain le temps n’existe
plus.