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dimanche 13 septembre 2026

Fjord de Cristian Mungiu

★★★☆☆

 J’ai quelques réserves au sujet du film « Fjord » qui a remporté la Palme d’Or 2026. Rien à dire sur le jeu des acteurs. En revanche, le message du film me gêne un peu. Deux mots sur l’histoire : une famille roumaine vient s’installer au bord d’un fjord en Norvège. Ils ont cinq enfants. Lui (Mihai) est informaticien, elle (Lisbet), aide-soignante. Ils sont très croyants, quasi intégristes et élèvent leurs enfants de façon très traditionnelle : prières régulières, lectures de la Bible, récitations de passages bibliques, obéissance absolue aux parents sinon fessée, points distribués pour leurs bonnes et mauvaises réponses au catéchisme dispensé par le père, piano, chants religieux en compagnie de gens de la paroisse, lectures, éducation stricte sans jeux vidéo ni téléphone portable. Ils sont très humains, très empathiques, gentils avec tout le monde, prêts à aider, à rendre service. Une vraie petite famille Amish bien organisée. Personne ne bronche là-dedans. Des gens dévoués et des gamins bien éduqués.

Mais les parents vont être accusés de battre leurs enfants. Le film ne dira pas si c’est le cas, le père avouant seulement quelques fessées.

De l’autre côté, la Norvège progressiste en prend un sacré coup avec une peinture froide et complètement caricaturale d’une Aide Sociale à l’Enfance à la fois inhumaine et sans empathie aucune qui retire violemment les enfants à leurs parents, sans preuves et pour des raisons qui semblent relever plus d’une forme de xénophobie qu’autre chose. La justice ne s’en sort guère mieux : l’avocat de l’Aide à l’Enfance étant présenté comme un être glacial ; quant à l’école laïque,

bornée, elle ne supporte pas que quelqu’un -Mihai en l’occurrence- joue par inadvertance un petit air de musique religieuse sur un piano, et surtout, elle s’empresse de dénoncer cette famille, sans savoir et sans comprendre ce qui s’y passe vraiment. Les voisins (le directeur de l’école et la future avocate des accusés) ont pourtant des côtés plutôt sympathiques mais leur fille, un brin hystérique et contestataire, a tendance à détourner les enfants roumains du droit chemin en leur faisant prendre des risques : sauter par la fenêtre, faire du bateau la nuit, tenter une fugue (mais ouf, les enfants-roumains-bien-élevés-et-droits-dans-leurs-bottes sauront refuser), fille non soumise à son père (dont une scène suggère rapidement qu’il est peut-être incestueux), fille dont on devine qu’elle entraîne la gamine roumaine vers l’homosexualité. J’ajoute aussi que ce n’est qu’en la présence de Lisbet que le grand-père handicapé vivant chez les voisins parlera enfin et c’est encore à Lisbet (capable d’écoute, elle!) qu’il confiera ses dernières volontés. Au sein de la famille, il reste muet (personne pour communiquer avec lui,) et seul (il finira placé dans un EHPAD malgré Lisbet (encore elle!) qui souhaiterait continuer à s’occuper de lui.) Bref, le pays le plus démocratique du monde n’est pas beau à voir. Ainsi, il m’a semblé que dans ce film, du côté norvégien, tout est caricaturé à l’extrême : les institutions, la justice, les gens...

Même la géographie avec les avalanches à répétition et les montagnes jusqu’au ciel n’aide pas à s’y sentir bien.

Au contraire, Mihai et Lisbet catholiques intégristes (interprétés par les deux acteurs les plus connus du film : Sebastian Stan et Renate Reinsve) et possiblement maltraitants apparaissent comme les pauvres victimes d’une société occidentale moderne pervertie qui marche à l’envers, met les gens en prison pour quelques fessées (qui n’ont jamais tué personne, hein, c’est bien connu), qui laisse les gamins s’abrutir avec les portables et les jeux vidéo, parler de sexualité en classe et sortir la nuit pendant que les parents boivent du vin, langoureusement assis sur un canapé bien douillet. Bref, du grand n’importe quoi qu’il faut quitter très vite si l’on veut élever correctement ses enfants.

La sympathie du spectateur va naturellement du côté des Roumains, les seuls à avoir un peu de coeur et d’humanité dans ce pauvre monde de gens insensibles, sans empathie, aussi réfrigérants et froids que leur pays ...

Autrement dit, loin d’être équilibrée, la balance penche à mon avis trop nettement d’un côté et cela m’a gênée. Dommage que la société norvégienne et notamment ses institutions soient caricaturées à ce point et décrédibilisées.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous eu la même lecture que moi ?


 

samedi 12 septembre 2026

C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien

Éditions Grasset
★★★★★

Je suis très émue au moment de rédiger cette chronique parce que même s’il est écrit « roman » sur la cinquième page, je sais, hélas, qu’il y a bien peu de fiction dans ce texte.

Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince, est contraint de fuir lorsque son quartier de Carrefour-Feuilles est ravagé par la violence des gangs. On le sait, Haïti va mal, très mal. Les affrontements armés sont quotidiens et les gens n’ont qu’une solution : fuir. Comme le dit le titre du roman : « C’était ça ou mourir ». Sa maison a brûlé comme de nombreuses maisons dans ce quartier populaire. Bref, pas le choix : Jonas part sans rien, avec un simple sac contenant quelques objets : un diplôme, un slip, une photo de sa mère, un carnet de poèmes.

Commence alors un périple infernal, une lutte pour la survie, à travers plusieurs pays, de la République dominicaine au Brésil, du Darién (zone de forêt et de marais entre la Colombie et le Panama, une des plus dangereuses routes migratoires du monde) au Mexique, des États-Unis au Canada.

Sortir vivant de ces espaces souvent parcourus à pied et très mal chaussé relève du miracle. Les descriptions de l’auteur rendent parfaitement l’effroyable traversée de ces routes migratoires où beaucoup laissent leur vie.

À chaque poste-frontière où l’inhumanité est la règle (à croire que les notions d’empathie, d’accueil et de fraternité sont proscrites et sévèrement condamnées), Jonas perd chaque fois un peu de lui-même : ses repères, son statut, ses certitudes, son identité, sa dignité. Qui est-on quand on est réduit à un numéro, quand on a perdu jusqu’à son nom ? Jonas est un migrant, oui, c’est le mot. Maintenant qu’il n’a plus de chez lui, maintenant qu’il est sur la route, il est livré à la peur, la faim, la soif, la fatigue, les humiliations et la violence. Heureusement, il y a aussi l’entraide, le mince espoir qui fait mettre un pied devant l’autre et le rire de Jonas, parfois au cœur même des situations les plus terribles et ce rire est une façon de résister, de tenir à distance l’horreur du quotidien.

Jonas n’a plus rien, juste un sac en plastique à moitié vide, métonymie de lui-même, mais il a encore son rire. Je n’oublierai jamais le rire de Jonas, ce rire de la sidération, du désespoir, de la terreur devant sa maison qui brûle. Quand je relis les magnifiques premières pages de ce roman et que je repense à tout ce que le personnage va devoir affronter pour échapper à la mort, j’ai juste envie de pleurer.

Alors évidemment, on pourrait pinailler sur l’écriture, parler des zeugmas, des phrases nominales et des rythmes ternaires trop nombreux et trop systématiques mais honnêtement, pour une fois, j’ai plus envie de m’attacher au fond qu’à la forme, simple question de respect pour ce qui est raconté ici.

Un texte inoubliable.


 

dimanche 6 septembre 2026

Rouges-Truites de Pierric Bailly

Éditions P.O.L
★★★★★

 Je viens de vivre une expérience incroyable, hors du temps, hors de l’espace qui m’entoure : je suis morte, harassée, exténuée, vidée, claquée… La rentrée scolaire ? Même pas. La lecture du dernier roman de Pierrick Bailly. Mais là, franchement, c’est une expérience incroyable à vivre, quelque chose de complètement fou. Je ne vivais plus parmi les miens, je vivais complètement avec les personnages de l’histoire. Entièrement, pleinement, corps et âme avec eux. Parce que ces personnages, ils sont terribles, si forts, presque magiques. Et Pierrick Bailly est un génie, le génie du récit : il raconte, il vous harponne, vous attrape, vous cueille. Ses sortilèges vous aspirent. Pire que les sirènes ! Vous êtes pris dans ses filets. Captif, pieds et poings liés. Vous pouvez toujours vous débattre, impossible de vous échapper. Il est le conteur le plus génial qui soit. Il s’empare de vous, de votre vie, de vos occupations et il y met ses mots, ses lieux, ses inventions. Vous êtes littéralement sous emprise. C’est ça, j’étais sous emprise, j’avais perdu ma liberté. Et c’était passionnant. Seuls m’intéressaient les mots de ses personnages, leurs phrases, leurs silences, leurs récits, leurs histoires qui m’enveloppaient totalement. Quel roman extraordinaire, terrible, fou, inoubliable ! Quel conteur ce Pierrick Bailly, quel talent… Il me faut redescendre sur terre maintenant… Tristesse...

Allez-y, vous verrez, ça commence gentiment, ça n’a l’air de rien et clac, vous êtes pris et et et…

Immense mais immense bonheur de lecture…

(Je ne vous ai volontairement rien dit du livre… Ne lisez RIEN sur l’intrigue avant, gardez le plaisir pour vous.)  


 

vendredi 4 septembre 2026

Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek

Éditions Notabilia
★★★☆☆

Avez-vous déjà entendu parler de Carrie Buck (1906-1983) ? Eh bien moi, non !

État de Virginie, années 1920, cette jeune fille a dix-sept ans lorsqu’elle tombe enceinte après avoir été violée. Extrêmement pauvre, elle est placée dans une famille d’accueil où elle est considérée comme une domestique et devient rapidement celle dont il faut se débarrasser. On l’interne dans La Colonie pour épileptiques et faibles d’esprits de l’État de Virginie, près de Lynchburg. On lui fait subir une batterie de tests, d’examens médicaux. Son âge mental est évalué à neuf ans, son QI à 56 et le verdict tombe : « Débile de niveau intermédiaire. »

Ce sont les termes précis qui figureront sur l'arrêt Buck v. Bell de 1927 par lequel la Cour suprême des États-Unis autorisera la stérilisation des « faibles d'esprits ».

Et donc, à partir de là, tout semble écrit d’avance pour Carrie qui n’a pratiquement aucune prise sur ce qui lui arrive. Son enfant lui est retiré et, bientôt, on décide qu’elle ne doit plus pouvoir enfanter. Ce qui m’a le plus frappée dans ce livre finalement, ce n’est pas seulement la violence de la stérilisation, mais la façon dont cette violence est présentée comme acceptable et comme un bienfait par le vocabulaire scientifique, auquel on fait dire ce qu’on a bien envie de dire. Les hommes qui entourent Carrie parlent de progrès, de santé publique, de responsabilité, de protection de la société et se débrouillent pour que les chiffres leur donnent raison. Ils prétendent simplement aider la nature à faire ce qu’elle ferait elle-même, mais « avec prévoyance, rapidité et bonté ». Cette formule est glaçante parce qu’elle résume parfaitement le mécanisme : donner à la violence les habits de la raison.

La construction du roman est très classique : les chapitres consacrés à Carrie alternent avec ceux consacrés aux carrières de ces hommes, scientifiques, médecins, politiques, magistrats, qui ont participé à l’essor de l’eugénisme américain. L’auteur met bien en évidence le fait que l’eugénisme n’est pas né d’une folie isolée. Il s’est développé au cœur même des institutions, porté par l’idéologie raciste et sexiste des classes dominantes et avec le soutien d’hommes convaincus d’agir pour une société meilleure. 

Honnêtement, j’ai parfois trouvé que les passages historiques hyper documentés étaient trop longs et manquaient de vie. Ils cassent le rythme du récit qui a tendance, du coup, à s’embourber un peu.

Par ailleurs, ce livre est présenté comme un roman : quelle est la part de fiction dans ce récit ? Je me suis parfois posé la question et cela m’a gênée. Enfin, j’ai trouvé l’écriture un peu froide, trop distanciée, peu propice à l’émotion du lecteur.

Ce premier roman est donc une enquête sérieuse et fouillée sur la naissance de la pensée eugéniste aux États-Unis et sur les premières stérilisations forcées qui toucheront environ 70 000 Américaines et dont les nazis s’inspireront quelques années plus tard. Un épisode historique terrible, mal connu, que ce récit a le grand mérite de nous faire découvrir.


 

lundi 31 août 2026

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer? de Lucie Rico

Éditions P.O.L
★★★★★

Je l’ai englouti celui-là, avalé, gobé et hop, une semi-nuit blanche la quasi-veille de la rentrée. Merci Lucie… J’étais tendue, presque stressée d’imaginer ce qui allait apparaître après ce « et »…

Mais que je vous raconte un peu : la narratrice, Jennifer, a d’abord une panne de clavier. Plus de point : des phrases qui restent en l’air, comme inachevées. Pourtant, elle a un boulot urgent à finir : elle doit retranscrire des réunions consacrées à des plans de licenciement. Après les points, ce sont les A et les U qui se font la malle, à cause de deux larmes qui ont mouillé les touches. Elle essaie de continuer à écrire comme ça, de « passer en force » comme elle dit. Mais elle s’épuise (un peu comme dans sa vie!) et finit par se rendre chez un réparateur quand soudain, lui vient à l’esprit une phrase venue de nulle part et complètement hors de propos : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et… »

Et après ? Rien. Une pauvre conjonction de coordination en perdition. Un blanc, un vide. La phrase reste suspendue, impossible à terminer et avec elle revient un souvenir d’enfance lié à Perpignan, à son grand-père, à un vieux film qu’elle visionnait avec lui et à ce petit pull jaune marqué d’une mystérieuse tache de sang.

Jennifer devient alors complètement obsédée par cette phrase dont elle ne parvient pas à retrouver la fin. Elle sait que seuls les mots qui manquent lui donneront la solution. Mais ils ne viennent pas. Pour comprendre ce qui s’est passé, elle se lance dans un truc complètement loufoque : elle décide de retourner dans la ville de son enfance, et de reconstituer l’appartement de son grand-père dans les moindres détails, comme s’il s’agissait d’une scène de crime. Elle regarde le film en boucle, cherche des indices et tente de faire surgir une mémoire qui lui échappe.

Difficile de classer ce texte, une espèce de thriller psychologique singulier, à la fois très drôle, absurde et profondément troublant. J’ai beaucoup aimé cette manière de mêler le burlesque à un sujet beaucoup plus grave : l’amnésie traumatique.

La description de la famille est terrible, notamment la tante et la grand-mère qui lui ont toujours laissé entendre qu’elle avait trop d’imagination et mettent en place une lourde chape de silences et de non-dits, quitte à faire passer Jennifer pour folle.

Bien sûr, le langage occupe une place essentielle dans cette quête : « un souvenir vous manque et tout est dépeuplé ». Si Jennifer ne parvient pas à mettre des mots sur cette scène et à reconstituer la vérité, alors elle est perdue. Ce qui est intéressant, ce n’est pas uniquement la solution de l’énigme - que l’on devine assez vite - c’est surtout tout ce que la narratrice met en place pour progresser vers la vérité et la façon dont les mots et les gestes après avoir révélé le mal tentent de le faire resurgir puis de le combattre.

J’ai été complètement embarquée à tel point qu’il me faudrait une relecture plus tranquille maintenant pour apprécier tous les détails du roman. Je recommande !


 

samedi 29 août 2026

Choses que je croyais perdues de Clémentine Mélois

Éditions l'arbalète gallimard
★★★★★
(coup de coeur)

Chère Clémentine,

Voilà, je vous aime. Je vous déclare mon amour absolu pour ce que vous êtes et ce que vous écrivez. Dans mes rêves, j’aimerais que vous soyez mon amie, ma sœur, ma collègue, ma voisine, ma cousine, ma prof, ma psy, ma boulangère, ma garagiste, ma fleuriste, ma dentiste, ma religion, mon soleil (vous l’êtes déjà!), ma route, mon chemin, mes arbres, ma campagne… J’aimerais être vous - même si je me retrouve beaucoup en vous, j’aimerais être encore plus vous, avoir votre esprit, votre rapport au monde, votre douceur, votre folie, votre joie de vivre, votre humour, votre intelligence, votre bienveillance… Aaahhhhh, le bonheur de se plonger dans vos textes, l’immense réconfort que j’y trouve, ce regard si personnel sur le monde, cette façon que vous avez de ne ressembler à personne, d’être bien vous, unique et géniale, rigolote et tendre, drôle et sensible… Bon, chère Clémentine, j’ai besoin de vos textes pour survivre dans ce monde de brutes. C’est une question de vie ou de mort. Vais-je vous enlever, à la façon d’Annie Wilkes dans « Misery » pour vous obliger à écrire et à écrire et par la même occasion, vous garder près de moi ?

Vous êtes un trésor d’humanité, Clémentine. Et vos textes sauveront le monde, c’est certain.

Merci en tout cas, votre roman est un bonheur absolu.

PS : si vous ne savez pas où poser vos cartons, j’ai de la place chez moi.


 

mercredi 26 août 2026

La Méthode de David Djaïz

Éditions Stock
★★★★★

 Un très gros coup de coeur pour ce premier roman qui mêle histoire, science, politique et réflexion morale sans jamais perdre de vue le romanesque. Et quel romanesque ! Impossible de reposer ce livre passionnant qui s’appuie sur un épisode historique méconnu et sur un personnage qui a réellement existé...

Nous sommes au début du XXe siècle, à Paris ; Paul Remlinger, jeune scientifique, est formé dans l’entourage de Louis Pasteur : nous découvrons alors les coulisses des travaux qui accompagnent les grandes découvertes. Mais Paul n’a pas un rôle de premier plan ce qui engendre déjà chez lui un peu de frustration...

Puis, il quitte Paris pour Constantinople afin d’y diriger l’institut antirabique. Il imagine que cette nomination sera l’occasion de faire enfin ses preuves, de participer pleinement aux avancées de la médecine et de gagner la reconnaissance scientifique à laquelle il aspire.

Mais une fois arrivé sur place, rien ne se passe comme prévu. L’institut manque de moyens et Paul se retrouve confronté à une administration qui semble davantage préoccupée par son image et ses ambitions de modernisation que par les recherches du jeune médecin. Survient alors une proposition qui va bouleverser son existence : les autorités souhaitent débarrasser Constantinople de ses très nombreux chiens errants et demandent à Paul d’élaborer une méthode permettant leur élimination.

C’est à partir de là que le roman devient véritablement passionnant car derrière cette histoire d’éradication de chiens se dessine une réflexion beaucoup plus vaste sur la science et son rapport au pouvoir.

Paul est un scientifique qui croit à la rationalité, à l’ordre, à l’efficacité. Mais il est également un homme sensible qui répugne à la souffrance inutile et qui se trouve confronté à un dilemme moral de plus en plus difficile à résoudre. Il souhaite faire correctement son travail, tout en conservant une forme d’éthique, mais il doit aussi composer avec son ambition personnelle et son désir de reconnaissance. Cette contradiction rend le personnage très humain : j’ai beaucoup aimé l’évocation de ses failles, de ses hésitations et de ses contradictions. Il est attaché au respect du vivant mais accepte de réfléchir à une entreprise d’extermination. Il souhaite rester à distance de la politique mais découvre que la science n’existe jamais complètement en dehors du monde dans lequel elle s’exerce.

Dans le fond, la question qui est posée est : peut-on réellement séparer la science du pouvoir lorsque celui-ci décide de s’emparer du savoir scientifique pour servir ses propres objectifs ?

La grande réussite de David Djaïz est de ne jamais transformer cette réflexion en démonstration. Il raconte une histoire et laisse progressivement le lecteur comprendre ce qui se joue derrière elle. D’autres questions se posent : À vouloir travailler sur la forme, le moyen, la méthode pour résoudre ce que l’on juge être « un problème », ne risque-t-on pas de perdre de vue et de ne pas considérer objectivement le fond, à savoir « le problème » lui-même ? La « méthode » ne finit-elle pas par prendre le dessus, allant jusqu’à faire oublier -volontairement?- la mise en place de l’horreur de ce qui est en train de s’accomplir ?

Cette histoire de « décanisation », cette volonté d’éliminer une population considérée comme indésirable, cette obsession de l’efficacité et de la modernité, cette façon de transformer l’extermination en problème technique voire scientifique résonne de manière particulièrement sombre lorsque l’on connaît la suite de l’histoire du XXe siècle.

David Djaïz joue beaucoup sur cette dimension prémonitoire. Il nous montre comment certaines logiques se veulent acceptables uniquement parce qu’elles sont présentées sous les dehors de la science, de la rationalité, de l’hygiène et du progrès. C’est aussi ce qui rend le roman profondément actuel. Au-delà de l’histoire de Paul Remlinger et de Constantinople, « La Méthode » nous interroge sur notre propre rapport au progrès, à la science et au pouvoir. Jusqu’où peut-on aller au nom de l’efficacité ? Que devient la responsabilité individuelle lorsqu’on se contente d’exécuter une mission en se disant que la décision appartient à d’autres ? Et surtout, à quel moment la méthode cesse-t-elle d’être un outil pour devenir une manière de justifier l’inacceptable ?

J’ai vraiment aimé la forme choisie par David Djaïz pour porter ces questions. Son écriture est précise, très visuelle, parfois clinique et elle correspond parfaitement à l’univers scientifique du roman. Elle donne également beaucoup de force aux passages consacrés à Constantinople : David Djaïz réussit à faire vivre cette ville avec une grande richesse de détails. On la découvre grouillante, bruyante, cosmopolite, traversée par de multiples influences, à la frontière de plusieurs mondes. Son écriture très descriptive permet vraiment de s’y promener. J’ai aimé cette dimension sensorielle du roman, cette capacité à faire surgir une ville à travers ses rues, ses habitants, ses odeurs, ses bruits.

« La Méthode » est donc un roman historique passionnant, documenté sans jamais être rébarbatif, porté par un personnage complexe et une écriture que j’ai beaucoup aimée.

Je le recommande vivement !