Je ne sais pas ce qui m’a pris mais clairement, j’ai eu l’impression de me fourvoyer. De cogner à la mauvaise porte. Le titre peut-être… Je m’attendais à un bouquin genre « Entre les murs ». Mais évidemment que Haenel n’est pas Bégaudeau. Je voulais être dans la classe, voir les élèves, entendre les cours, noter ce qui marchait, je voulais le voir se planter et comment lui, le prof, s’en tirait pour réajuster le tir. Et je râlais, je râlais… Je trouvais tout archi-caricatural : l’administration, les collègues, les deux trois cours dont il parlait vraiment, la poésie qu’il effaçait petit à petit... ah ah, j’ai bien ri. C’était ça son cours de littérature ? Ah, ah ! Et la grammaire alors, l’orthographe, les rédactions, il s’y prenait comment le gars Haenel ? Là, plus personne, hein. Et lui, le prof, complètement lunaire, bien à côté de la plaque, à deux doigts de l’internement, je me disais : mon pauvre gars, quand t’es pas archi-normal dans un établissement scolaire, tu te fais bouffer, pas étonnant que t’en sois là ! et ses descriptions du camaïeu marron crème orangé des feuilles et l’évocation des fougères pour rejoindre son antre de classe, ah ah, à l’ouest le type, et son mystico-romantisme à la noix. Grave, le gars, grave. Vaut mieux qu’il raccroche et qu’il entre à l’asile.
Mais qu’est-ce qu’il avait écrit pour que tu t’empêches d’aimer ce livre ? Qu’est-ce qu’il t’avait fait pour qu’il t’énerve à ce point ?
Et soudain, soudain, vers la fin du roman, quand il a fait monter le chien à la place de la fille, là, précisément, là, tu t’es dit : détends-toi ma grande, t’es pas à l’E.S.P.E là ! Honnêtement, ce gars, t’aurais adoré l’avoir comme collègue, détends-toi espèce de vieille prof grincheuse, tu voulais peut-être qu’il te refile sa progression ? Arrête ta mauvaise foi, tu l’as bien aimé ce type qui dit qu’un cours c’est de la vie, de la passion et que s’il n’y a pas ça, du vivant, il n’y a rien et c’est comme si le cours n’avait pas eu lieu. C’est toujours comme ça que tu fais, depuis trente-sept ans, tu donnes de toi, de la vie, de ta vie. Avoue que tu as aimé le suivre dans ses délires, tu as adoré sa classe de fougères et ses lumières folles, quelle joie tu as ressentie quand il a pété le vase pour que quelque chose de nouveau renaisse et comme tu aurais aimé discuter littérature avec son pote Pierre-Yves dans la vieille bagnole. Tu as même noté les titres des bouquins.
Avoue combien tu as aimé qu’il te fasse rire de toute cette mascarade.
Certaines rencontres peinent à se faire, on ne sait pas toujours pourquoi. C’est ça la magie de la littérature. Mais quand elles ont lieu, survient quelque chose de magique, comme un éblouissement, et c’est merveilleux.