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samedi 7 novembre 2026

Ce que nous pouvons savoir de Ian McEwan

Éditions Gallimard
★★★★★
traduit de l'anglais par France Camus-Pichon

Écrire une chronique sur ce roman n’est pas chose facile, et c’est peut-être justement le signe de sa richesse, car il peut donner prise à de multiples interprétations qu’il n’est pas toujours aisé de hiérarchiser. Je ne connais pas bien l’œuvre de McEwan et je regrette de ne pas l’avoir découverte plus tôt. J’avoue que j’ai eu un peu de mal à entrer dans le roman : trop de personnages, trop de détails, deux temporalités différentes et surtout, je me demandais où l’auteur voulait m’emmener. Mais heureusement, HEUREUSEMENT, je n’ai pas abandonné ! Car oui, Ce que nous pouvons savoir est un grand roman et, depuis que je l’ai refermé, j’y pense beaucoup.

Quelques mots sur l’histoire : nous sommes en 2119, dans une Angleterre transformée par de multiples catastrophes écologiques. Thomas Metcalfe, spécialiste de littérature britannique de la période 1990-2030, est COMPLÈTEMENT fasciné par cette époque (la nôtre !) et notamment par un poète : Francis Blundy.

En 2014, à l’occasion de l’anniversaire de sa femme, celui-ci a écrit quinze sonnets qu’il a lus lors de la soirée organisée pour l’occasion, devant plusieurs amis réunis. Le problème, c’est que le chercheur a beau fouiller dans les archives papier, numériques, etc., impossible de remettre la main sur ces fameux sonnets, au point qu’ils sont devenus une œuvre mythique, presque légendaire. À défaut de retrouver ces textes, il découvre des documents sur Vivien, la femme du poète, et se sent proche de cette épouse disparue qu’il tend à idéaliser. Je ne veux pas vous en dire trop, mais sachez que les personnages sont extrêmement fouillés, au point qu’on a l’impression d’avoir rencontré des personnes en chair et en os. Ils sont d’une grande richesse, très nuancés et je crois qu’aucun lecteur n’aura exactement le même avis sur chacun d’entre eux.

Le titre pose parfaitement la problématique principale abordée dans l’œuvre : que sait-on des gens ? Est-il possible de vraiment connaître une personne, même celle avec qui l’on vit quotidiennement ? Certaines vérités sont-elles inaccessibles ?

Le roman est aussi une réflexion sur la disparition de la beauté du monde. En effet, en 2119, on constate un inquiétant déclin de la biodiversité. Les espèces disparaissent et se raréfient. Avons-nous conscience de ce que nous perdons ? Sommes-nous capables d’agir pour protéger ce que nous disons aimer ? Être ainsi projeté un siècle plus tard permet de regarder notre présent différemment et d'apprécier l'âge d'or que nous vivons (peut-être le dernier…).

Par ailleurs, l’habileté de la construction permet au lecteur de remettre en question ce qu’il croit savoir des personnages et de prendre conscience des leurres qui l’ont conduit à se fourvoyer. Honnêtement, c’est bluffant !

C’est aussi une réflexion sur l’écrivain et son œuvre : peut-on célébrer la nature tout en étant indifférent à sa destruction ? Peut-on produire une œuvre sublime tout en étant immoral ? Je crois que chaque lecteur accordera plus ou moins d’importance à tel ou tel thème selon sa propre sensibilité. Bon, j’arrête là, car ma chronique est déjà bien trop longue ! Lisez ce texte, vous y trouverez forcément un objet de fascination et de réflexion qui vous passionnera. 


 

samedi 31 octobre 2026

Signé Irène de Vincent Almendros

Éditions de Minuit
★★★★★

 J’ai beaucoup aimé ce petit livre qui nous fait découvrir les relations très fortes qui peuvent lier une éditrice à un écrivain, en l’occurrence ici Irène Lindon, directrice des Éditions de Minuit à Vincent Almendros, auteur. On peut dire que c’est par le plus grand des hasards (mais est-ce vraiment le hasard?) que ces deux-là se rencontrèrent.

Comment décrire Irène Lindon ? Honnêtement, je crois que face à une telle femme j’aurais été littéralement terrorisée. Il faut être en effet bien solide pour affronter quelqu’un d’aussi direct, très sûr de soi, catégorique, autoritaire, brusque, entier, qui vous descend une œuvre et deux ans de travail en un mot et trois coups de cuiller à pot, puis vous raccroche au nez !

Il faut des reins solides au jeune écrivain pour supporter cela ! Le découragement guette. Le doute s’installe. Et le désespoir se transforme en détresse.

À côté de ça, en tant qu’éditrice, Irène Lindon s’adonne à une lecture très fine et précise des œuvres. Elle peut pinailler pour une virgule, un adverbe mal placé, un adjectif inadéquat et se livre à un vrai travail d’édition exigeant, sérieux, méticuleux, obsessionnel dans la recherche de la perfection avec de nombreuses relectures attentives, quasi maniaques.  

Mais la communication avec l’auteur reste toujours un peu tendue : le ton est cassant, péremptoire, autoritaire. Les silences sont nombreux.

Parfois, ça en devient comique. Un exemple qui m’a fait rire : Irène rappelle Vincent. Le roman est mauvais. Pourtant, une phrase lui plaît. « Oui, quand le personnage répond : « C’est super ! », c’est très bien ! »

« Signé Irène » nous fait découvrir les coulisses d’une maison d’édition et surtout la manière dont la relation se construit entre un écrivain et son éditeur, la façon dont ce dernier oriente le travail d’écriture, le fait progresser dans un sens ou dans l’autre. On voit bien comment le rapport de domination, d’emprise même se transforme en lien de confiance, de tendresse voire d’amour.

Un très beau texte sensible, plein de retenue et de pudeur et un magnifique hommage à une femme exceptionnelle : Irène Lindon.


 

vendredi 30 octobre 2026

La hantise de Jean-Philippe Toussaint

Éditions de Minuit
★★★★★

 Je crois que J.P Toussaint est le seul écrivain au monde à me faire lire et apprécier un roman d’espionnage ! Bon d’accord, il est estampillé « Minuit » et semble avoir été écrit par un binôme improbable : Echenoz/Modiano. Rien que ça ! Et ça marche! Je veux dire que même si je ne comprends rien à l’histoire (une sombre affaire de gars qui bosse à la Commission européenne dans le domaine de la prospective stratégique – ça y est, vous avez déjà décroché là ?- et qui a été approché par un lobbyiste qui paume (volontairement ou non) sa clé USB, donc, disais-je, même si je ne comprends pas grand-chose à l’histoire (mais que comprend-on de ce monde qui est le nôtre?), je suis gagnée par le suspense et incapable de reposer le bouquin.

Alors qu’est-ce qui fait que j’accroche à ce point ? D’autant que, il faut bien le dire, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir déjà lu le même texte puisque Toussaint publie en 2019 « La clé USB » grosso modo la même histoire de clé USB perdue etc. C’est quand même incroyable ce truc mais ça ne m’a pas gênée car 1) j’oublie très vite les intrigues, 2) l’intrigue on s’en fout, 3) mais c’est quand même bizarre…

Alors pourquoi j’aime Toussaint ? 1) l’écriture est superbe : souci du détail, plans cinématographiques, jeux de lumières… J’avoue qu’il pourrait me raconter la fabrication d’une machine à laver ou les dangers du crédit revolving (comme Carrère), je serais EMBARQUÉE. Il y a des gens comme ça qui maîtrisent l’art du récit.

2) chez Toussaint, on ne sait jamais où situer la limite entre le premier et le second degré. Les personnages sont à la fois très réalistes et complètement loufoques. On a l’impression d’être parfois dans une parodie de roman d’espionnage où les personnages ont des noms sortis de chez Tintin et des attitudes franchement cocasses. On ne sait jamais où placer le curser. J’aime ce doute qui plane constamment.

Enfin, 3) est-on vraiment dans un roman d’espionnage ? Le début, absolument magistral, s’ouvre sur l’évocation du père du narrateur et d’une biographie qu’un étrange personnage (incroyable portrait là!) prépare sur cet homme.

Or, si l’on est attentif, on se rend compte que ce père est présent en filigrane dans tout le roman: à travers les lieux, les actions : qu’aurait fait mon père ? s’interroge le narrateur… autrement dit, n’a-t-on pas, sous le masque un peu grossier d’un roman d’espionnage, un texte beaucoup plus intime, personnel, presque secret qui nous arrive en langage crypté et sibyllin ? Le texte d’un homme discret et pudique sur le père qu’il vient de perdre ?

Un grand texte en tout cas !







 

lundi 26 octobre 2026

La peau neuve de Jean-Pierre Montal

Éditions Séguier
★★★☆☆

 C’est drôle, je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu l’impression de lire un livre écrit dans les années cinquante/soixante. Est-ce le style, le ton, un peu les deux ? Un roman comme on n’en écrit plus vraiment je trouve…

Le sujet est très simple : Cécile Blain, 56 ans, vient de divorcer. Elle a posé un congé et, au lieu de se réfugier dans la maison de sa grand-tante en plein Massif Central, elle quitte l’autoroute plus tôt, au hasard des panneaux rencontrés et trouve à se loger dans un hôtel. Dans sa voiture, vingt-deux cartons de livres. Pas grand-chose d’autre. Cécile est une grande lectrice. Mais, pour rompre avec sa vie d’avant, elle décide de se débarrasser de ses livres ici et là dans les fameuses boîtes à livres et s’amuse de voir ses œuvres littéraires avoisiner un livre de cuisine ou de développement personnel.

J’ai beaucoup aimé ce geste : déposer ses livres un peu partout comme on répandrait des morceaux d’existence, des instants de vie, dans l’espoir de les offrir à d’autres et que tout ne soit pas perdu. Et puis, se délester, c’est aussi rendre sa vie plus légère, plus ouverte à l’inconnu...

Il faut dire que la contemplation des boîtes à livres me passionne. Je m’arrête souvent, sur la route, pour y jeter un coup d’oeil. J’adore me poser la question suivante : si tu ne disposais que de boîtes à livres, quelle serait ta culture littéraire ? D’un bon, voire très bon niveau, dirais-je, car on se débarrasse surtout et très vite des grands classiques ! Racine, Zola, Flaubert et Balzac en pagaille !

Autre avantage de ce roman : il fourmille de références littéraires... que j’ai évidemment notées.

Bref, j’ai lu « La peau neuve » avec plaisir et curiosité. Je lui ai trouvé un petit charme désuet et mélancolique qui ne m’a pas déplu. Une lecture agréable...


 

mardi 20 octobre 2026

Chacun de Jean-Paul Dubois

Éditions de l'Olivier
★★★★★
(coup de coeur!)

 Oh ce livre, ce livre… Il me rappelle l’émotion que j’avais ressentie lorsque j’étais allée voir « Perfect days » de Wim Wenders au cinéma : souvenez-vous, Hirayama, cet homme qui se levait tous les matins à l’aube pour accomplir aussi bien que possible son travail : nettoyer les toilettes publiques de Tokyo. Le midi, il allait manger son sandwich sous les arbres et il admirait le doux mouvement de leur feuillage. Être heureux de rien, de tout, des petites choses qu’on ne regarde plus, dont on ne perçoit plus la beauté. Je suis ressortie de cette séance apaisée. Je venais de recevoir une leçon de vie. Depuis, j’y repense très souvent.

Eh bien « Chacun » m’a procuré le même apaisement, le même bonheur.

Et pourtant, ce roman n’est pas vraiment joyeux : Paul Weiss-Melville, 56 ans, cardiologue, vient de perdre sa femme, disparue dans un accident de kayak. Seule son embarcation a été retrouvée. Depuis, déprimé, incapable de reprendre le travail, au fond du trou, il ne fait plus rien de sa vie sinon regarder son jardin par la fenêtre de la maison familiale dont il a hérité et attendre.

Il lui semble parfois sentir la présence réconfortante de ses parents morts depuis longtemps. Sa sœur Chloé spécialiste de la finance, son frère jumeau, Lothar, grand admirateur de Sarkozy et sa belle- sœur, une femme entièrement refaite à coups de bistouri et d’acide hyaluronique sont encore de ce monde, mais que dire à des gens que l’on sent si loin de soi, comment se confier et apaiser sa peine ?

Quant aux nouvelles du monde, elles l’affligent chaque jour davantage, notamment les déclarations de Trump qui finissent de l’accabler complètement.

Bref, rien ne va.

Rien ne va et pourtant...

Quel merveilleux roman à la fois drôle (j’ai beaucoup ri!), piquant, émouvant, poétique et profondément mélancolique !

Chaque page apporte son lot de surprises, d’inattendu, de pur plaisir ! On se laisse porter par le récit et l’on se régale aussi bien de précisions techniques sur le moteur de la Royal Enfield Interceptor 736 cc que d’informations sur la maladie de Brugada.

Mais surtout, ce qui caractérise les textes de Dubois, c’est leur profonde humanité. Et l’idée magnifique et si réconfortante que dans ce monde de brutes une réconciliation est toujours possible. J’en pleurerais, tiens !

J’ai tellement aimé ce texte mais tellement...  

 

mercredi 14 octobre 2026

Faire la peau de Louise Chennevière

Éditions P.O.L
★★★★★

 C’est un cri terrible, une longue plainte, un ressassement douloureux et sublime, celui d’une jeune femme qui écrit un texte d’amour et de haine, un texte performatif : la rupture se fait en même temps qu’elle s’écrit. À vif, jusqu’au bout, avec le livre comme preuve, témoignage, gage, fondement. Et le point final qui pose l’acte. Après, des temps nouveaux.

Ne plus voir sa mère, rompre, pour de vrai, pour toujours.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Alors Louise dit pourquoi, les faits, les lieux, les actes, l’héritage, le fardeau du passé, le comment s’y prendre pour que ça marche cette fois-ci, comme on se jette à l’eau, rompre n’est pas facile, l’eau est glacée, il faut s’y plonger car y aller lentement ne suffirait pas, d’un coup et hop, c’est fait.

Veiller aussi à remonter à la surface après, pour ne pas y rester, prendre des forces, ne pas céder à l’appel, à l’envie, au besoin, aux larmes, au sentiment terrible et effrayant de solitude absolue et d’abandon.

Il y a tellement d’amour dans tout ça. Tellement d’amour. Et ces « maman » qui reviennent régulièrement au détour des phrases, maman... Petite Louise, petite Louise que j’ai eu si souvent envie de serrer dans mes bras, de consoler, de lui dire que tout ira bien, qu’il faut du temps, qu’il faut être forte. Et encore une fois, ces « maman » ici et là qui m’ont tordue de douleur et cette dernière phrase que je ne peux lire sans pleurer, cette phrase sublime qui dit « c’est juste que le monde ici n’était peut-être pas fait pour toi et moi, qu’il y avait trop d’obstacles entre nous et je voudrais que tu saches que je ne t’en veux pas, non, ce n’est pas ça, c’est juste le passé qu’il faut laisser aller, glisser et emporter les restes de toi et moi, c’est juste qu’il faut vivre, maman, c’était la dernière fois. »

J’ai beaucoup de mal à écrire ici, il faut que je me reprenne. Alors, oui, c’est ça, Louise casse le fameux mythe, l’amour maternel, l’intouchable, l’indéboulonnable, le sacro-saint. Elle le décortique, le déconstruit, le démythifie. Elle dit que c’est un leurre, cet amour maternel, un mensonge, une grosse fiction minable, des filets bien serrés dans lesquels les filles se débattent, un patriarcat déguisé. Elle refuse la domination, l’emprise, la toxicité, elle refuse de rester à sa place, de rentrer dans la case montrée du doigt par la mère. Tu seras ça ma fille, tu feras ça, tu hériteras de ça et tu reproduiras sur tes propres filles la violence que tu auras subie dans le silence.

Non.

Louise refuse de passer sa vie à attendre une preuve d’amour qui de toute façon ne viendra pas. Elle va tenter d’avancer sans. Et de tenir debout.

Un texte vrai, puissant, féministe et qui m’a beaucoup touchée.

Merci Louise.


 

samedi 10 octobre 2026

L'Éléphant de Patrick Modiano

Éditions Gallimard
★★★★★☆ ou ★★★☆☆

  De deux choses l’une : soit c’est son dernier livre, une espèce de testament fait d’oublis, de silences et de brefs surgissements de réminiscences à demi éteintes, de belles pages, celles d’un vieil homme qui s’éloigne du monde, soit il y aura d’autres romans et là, c’est un peu court, jeune homme : 89 pages … une économie narrative pour le moins frustrante ! J’en aurais bien lu une cinquantaine de plus !

Cela dit, c’est du Modiano, pur jus, une espèce de concentré même : reviennent en boucle ses thèmes favoris : la mémoire qui disparaît et avec elle, les souvenirs, le passé, les gens que l’on a connus, aimés, les lieux que l’on a traversés… Ne restent que des sensations fugaces, des bribes d’impressions, des fragments de vie qui remontent vaguement à la surface et flottent quelques instants avant de sombrer définitivement…

Paris, bien sûr, qui se rétrécit car on ne traverse plus la Seine pour se rendre sur la rive droite. D’ailleurs, s’éloigner du 7e arrondissement devient dangereux, on risquerait de se perdre. Il est question de l’Est, de l’Ouest (toujours parisien chez Modiano) mais l’on n’y va plus, ce sont des espaces lointains, à jamais perdus. On marche sur de longs boulevards vides du 7e où les pendules semblent s’être arrêtées... La mort rôde, les gens rencontrés sont des revenants, des fantômes, on les reconnaît à peine… Existent-ils vraiment ? On ne sait pas.

Les époques se mélangent, se superposent, les temporalités deviennent poreuses, les repères s’estompent… encore plus que d’habitude me semble-t-il. Les téléphones à cadran côtoient les téléphones portables. Les juke-boxes s’écoutent encore dans les cafés.

Le narrateur se moque de lui-même : il se surnomme « l’éléphant » tellement son corps s’est empâté. Il pèse cent vingt kilos : sortir d’une voiture devient difficile. Il tombe aussi.

« La sensation d’une vitre entre le monde et lui était venue avec le temps, comme on souffre peu à peu de surdité ou que la vue baisse insensiblement. »

Allez, je vais opter pour un texte testamentaire plein de mélancolie et de nostalgie.

Et cependant j’espère bien que ce ne sera pas son dernier !