Éditions du sous-sol
★★★★★
Lucile Novat frappe très fort avec « Voir venir » :
un excellent premier roman singulier, original et très vivant. Dès
les premières pages, on sent une tension sourde, presque invisible,
qui ne cesse de croître et l’on avance dans ce récit comme dans
un couloir mal éclairé, avec la sensation qu’un danger rôde
derrière chaque porte que l’on pousse comme on tourne la page pour
entrer dans un nouveau chapitre.
Le décor participe
énormément à cette impression : l’histoire se déroule à
la Maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis,
établissement bien réel, fondé par Napoléon, réservé aux filles
et petites-filles de décorés de la Légion d’honneur, de l’ordre
national du Mérite ou de la médaille militaire et qui occupe
l’ancien cloître de la basilique Saint Denis. Ce n’est pas rien
quand même ! Imaginez : un pensionnat de jeunes filles en
uniforme bleu et chemisier blanc, des règles strictes, un grand bal
avec les cadets de Saint-Cyr, des bâtiments immenses, des canapés
en velours, des portraits d’hommes médaillés
aux murs. Le
réfectoire,
paraît-il,
est orné d’un grand tableau représentant
« Le Martyre de Saint Denis, de Saint Éleuthère et de Saint
Rustique », œuvre du peintre flamand : Gaspard de Crayer.
Bon
appétit ! Saint
Denis, terre de contrastes...
avec plantée là au beau milieu du 93 une sorte de bulle
figée dans le temps où les résultats au bac sont parmi les
meilleurs de France...
Mais « Voir
venir » n’est pas un énième roman sur l’école.
Très vite, le récit glisse ailleurs : le pensionnat devient un
lieu hanté, pas forcément par des fantômes au sens classique, mais
par les héritages familiaux, les silences, les secrets et des
violences qu’on préfère taire. Les murs semblent absorber les
histoires des générations passées. Le réel se fissure peu à peu,
et l’étrange s’infiltre partout : dans une odeur qui traîne,
dans une nuit trop silencieuse, dans des histoires racontées entre
filles, dans des visions qui prennent soudain une dimension
inquiétante.
Au centre du récit, il
y a Vanessa, surveillante de l’internat. C’est par elle qu’on
entre dans ce monde fermé. Ancienne ado des quartiers populaires, un
peu cabossée, elle observe les pensionnaires avec fascination autant
qu’avec inquiétude. Elle veille sur Lou, Suzanne, Adèle et
Yasmine, quatre adolescentes soudées, des filles brillantes,
cultivées, impeccables en apparence mais traversées par des failles
immenses. Derrière les uniformes et les bonnes manières, chacune
porte ses blessures : des deuils, des traumatismes, des familles
éclatées ...
Lucile Novat, professeure
en collège - poste d’observation idéal s’il en est - est très
douée pour raconter l’adolescence. Ses personnages ne sont jamais
caricaturaux : ses jeunes filles sont complexes, nerveuses,
fragiles, parfois presque monstrueuses dans leurs excès, leurs
colères ou leurs silences. Et c’est ce qui les rend si vraies.
Elles parlent comme parlent les jeunes aujourd’hui, c’en est
bluffant de vérité et donc de vie.
Le roman parle de
sororité, de cette façon qu’ont certaines adolescentes de vouloir
se sauver mutuellement tout en risquant parfois de sombrer ensemble.
À la vie, à la mort. Il interroge aussi ce dont on hérite sans
l’avoir choisi. La médaille qui ouvre les portes de cette école
prestigieuse devient peu à peu un symbole ambigu, presque lourd à
porter. Derrière les récits glorieux des pères et des grands-pères
apparaissent des histoires beaucoup moins héroïques : violences,
domination, mémoire coloniale, secrets familiaux. « Voir
venir » pose alors une question
essentielle : qu’est-ce qu’on transmet vraiment aux générations
suivantes ? Des valeurs ou des blessures qu’on refuse d’assumer ?
L’une des plus grandes
réussites du roman reste son atmosphère. Lucie Novat mélange le
roman social, le gothique, le fantastique et même l’horreur
contemporaine avec une incroyable maîtrise.
Et puis il y a
l’écriture : moderne, nerveuse, sensuelle. C’est une langue
qui claque, qui pétille autant qu’elle enveloppe. Lucile Novat
alterne des phrases courtes, tendues, électriques, et des passages
plus longs, plus hypnotiques, qui donnent l’impression, dans cette
impossibilité que l’on éprouve soudain à reprendre notre
respiration, d’étouffer avec les personnages. On sent une vraie
maîtrise du rythme et les images, souvent originales, inattendues et
pleines d’invention, sont assez géniales...
«Voir
venir » est de ces romans qui laissent une
trace étrange après la dernière page. Un livre à la fois
mélancolique, politique et hanté, qui parle des adolescentes, des
femmes, des héritages familiaux et de tout ce qu’on tente de
mettre sous le tapis sans jamais réussir vraiment à s’en
débarrasser.
Un premier roman
puissant, audacieux et habité, qui confirme l’émergence d’une
voix littéraire singulière.