Edna O'Brien a toujours raconté les femmes que l’Irlande préférait taire : des femmes qui désirent, qui étouffent, qui rêvent de partir. Avec « L'Objet d'amour », recueil de trente-et-une nouvelles écrites entre 1962 et 1990, la grande écrivaine irlandaise livre sans doute la forme la plus pure de son art.
À la fin de sa vie, Edna O’Brien affirmait que ses nouvelles étaient meilleures que ses romans. Elle pourrait bien avoir raison. En quelques pages seulement, elle parvient à saisir des vies entières : une jeune fille de la campagne irlandaise qui rêve d’évasion, une femme solitaire prise au piège d’une liaison amoureuse, ou encore des héroïnes qui affrontent avec courage le poids de la religion, des traditions et du patriarcat, parfois même jusqu’à la folie comme dans « Une scandaleuse ».
Dès la première nouvelle, « Fête irlandaise », on retrouve ce qui fait la force de son écriture : une attention incroyable aux détails du quotidien, un humour discret mais mordant, et cette façon très moderne de parler du désir féminin. Mary, dix-sept ans, quitte la ferme familiale pour se rendre à la fête du village avec l’espoir qu’une autre vie l’attend. Mais chez O’Brien, les rêves se heurtent souvent à la réalité d’une Irlande rurale corsetée par les convenances.
La nouvelle qui donne son titre au recueil est sans doute la plus marquante. Martha, présentatrice télévisée, raconte sa passion pour un avocat célèbre et marié, son « objet d’amour ». Avec une grande sincérité et sans tabous, Edna O’Brien décrit la dépendance amoureuse, les humiliations, le désir et les désillusions. Mais elle y injecte aussi une irrévérence et un humour qui empêchent le drame de sombrer dans le pathos.
D’autres textes aussi sont inoubliables, comme la nouvelle intitulée « Drames » que paradoxalement j’ai trouvée irrésistible de drôlerie : un commerçant féru de théâtre veut monter une pièce, sous le regard soupçonneux des villageois. Il attend un acteur venu de Dublin pour l’aider dans son projet... ou bien « Le tapis », l’histoire d’une famille qui reçoit un tapis sans savoir qui a bien pu leur envoyer un tel cadeau… ou encore « Mrs Reinhardt » : une femme quittée par son mari se retrouve seule à la table d’un restaurant et, au lieu de se morfondre, son attention va être retenue par un homard dans un aquarium cherchant à séduire une congénère. C’est excellent ! J’adore ce genre de sortie de piste complètement improbable...
Ce qui frappe surtout, c’est la modernité de ces textes. Écrites il y a plusieurs décennies, ces nouvelles parlent encore avec une étonnante justesse de liberté féminine, de solitude, de domination sociale et de quête d’émancipation.
L’écriture d’Edna O’Brien est vibrante, sensuelle, d’une précision presque cinématographique. En effet, ce qui certainement m’a le plus fascinée, c'est l’extraordinaire puissance d’évocation de l’autrice : les détails qu’elle imagine semblent toujours avoir été vécus. Ils donnent à ses récits une impression de vérité saisissante. Cette forme d’hyperréalisme ou d’hyper-présence au monde, qui naît d’une profusion de détails concrets, souvent inattendus ou improbables, donne au lecteur l’impression d’entrer physiquement dans les scènes.
Longtemps censurée dans son Irlande natale pour avoir osé parler de sexualité féminine, Edna O’Brien apparaît aujourd’hui comme une figure majeure de la littérature contemporaine. Avec « L’Objet d’amour », réédité dans une nouvelle traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, c’est toute la puissance de son regard sur les femmes et sur le monde qui ressurgit. Un recueil incandescent, à la fois cruel, drôle et profondément humain.