Un très gros coup de coeur pour ce premier roman qui mêle histoire, science, politique et réflexion morale sans jamais perdre de vue le romanesque. Et quel romanesque ! Impossible de reposer ce livre passionnant qui s’appuie sur un épisode historique méconnu et sur un personnage qui a réellement existé...
Nous sommes au début du XXe siècle, à Paris ; Paul Remlinger, jeune scientifique, est formé dans l’entourage de Louis Pasteur : nous découvrons alors les coulisses des travaux qui accompagnent les grandes découvertes. Mais Paul n’a pas un rôle de premier plan ce qui engendre déjà chez lui un peu de frustration...
Puis, il quitte Paris pour Constantinople afin d’y diriger l’institut antirabique. Il imagine que cette nomination sera l’occasion de faire enfin ses preuves, de participer pleinement aux avancées de la médecine et de gagner la reconnaissance scientifique à laquelle il aspire.
Mais une fois arrivé sur place, rien ne se passe comme prévu. L’institut manque de moyens et Paul se retrouve confronté à une administration qui semble davantage préoccupée par son image et ses ambitions de modernisation que par les recherches du jeune médecin. Survient alors une proposition qui va bouleverser son existence : les autorités souhaitent débarrasser Constantinople de ses très nombreux chiens errants et demandent à Paul d’élaborer une méthode permettant leur élimination.
C’est à partir de là que le roman devient véritablement passionnant car derrière cette histoire d’éradication de chiens se dessine une réflexion beaucoup plus vaste sur la science et son rapport au pouvoir.
Paul est un scientifique qui croit à la rationalité, à l’ordre, à l’efficacité. Mais il est également un homme sensible qui répugne à la souffrance inutile et qui se trouve confronté à un dilemme moral de plus en plus difficile à résoudre. Il souhaite faire correctement son travail, tout en conservant une forme d’éthique, mais il doit aussi composer avec son ambition personnelle et son désir de reconnaissance. Cette contradiction rend le personnage très humain : j’ai beaucoup aimé l’évocation de ses failles, de ses hésitations et de ses contradictions. Il est attaché au respect du vivant mais accepte de réfléchir à une entreprise d’extermination. Il souhaite rester à distance de la politique mais découvre que la science n’existe jamais complètement en dehors du monde dans lequel elle s’exerce.
Dans le fond, la question qui est posée est : peut-on réellement séparer la science du pouvoir lorsque celui-ci décide de s’emparer du savoir scientifique pour servir ses propres objectifs ?
La grande réussite de David Djaïz est de ne jamais transformer cette réflexion en démonstration. Il raconte une histoire et laisse progressivement le lecteur comprendre ce qui se joue derrière elle. D’autres questions se posent : À vouloir travailler sur la forme, le moyen, la méthode pour résoudre ce que l’on juge être « un problème », ne risque-t-on pas de perdre de vue et de ne pas considérer objectivement le fond, à savoir « le problème » lui-même ? La « méthode » ne finit-elle pas par prendre le dessus, allant jusqu’à faire oublier -volontairement?- la mise en place de l’horreur de ce qui est en train de s’accomplir ?
Cette histoire de « décanisation », cette volonté d’éliminer une population considérée comme indésirable, cette obsession de l’efficacité et de la modernité, cette façon de transformer l’extermination en problème technique voire scientifique résonne de manière particulièrement sombre lorsque l’on connaît la suite de l’histoire du XXe siècle.
David Djaïz joue beaucoup sur cette dimension prémonitoire. Il nous montre comment certaines logiques se veulent acceptables uniquement parce qu’elles sont présentées sous les dehors de la science, de la rationalité, de l’hygiène et du progrès. C’est aussi ce qui rend le roman profondément actuel. Au-delà de l’histoire de Paul Remlinger et de Constantinople, « La Méthode » nous interroge sur notre propre rapport au progrès, à la science et au pouvoir. Jusqu’où peut-on aller au nom de l’efficacité ? Que devient la responsabilité individuelle lorsqu’on se contente d’exécuter une mission en se disant que la décision appartient à d’autres ? Et surtout, à quel moment la méthode cesse-t-elle d’être un outil pour devenir une manière de justifier l’inacceptable ?
J’ai vraiment aimé la forme choisie par David Djaïz pour porter ces questions. Son écriture est précise, très visuelle, parfois clinique et elle correspond parfaitement à l’univers scientifique du roman. Elle donne également beaucoup de force aux passages consacrés à Constantinople : David Djaïz réussit à faire vivre cette ville avec une grande richesse de détails. On la découvre grouillante, bruyante, cosmopolite, traversée par de multiples influences, à la frontière de plusieurs mondes. Son écriture très descriptive permet vraiment de s’y promener. J’ai aimé cette dimension sensorielle du roman, cette capacité à faire surgir une ville à travers ses rues, ses habitants, ses odeurs, ses bruits.
« La Méthode » est donc un roman historique passionnant, documenté sans jamais être rébarbatif, porté par un personnage complexe et une écriture que j’ai beaucoup aimée.
Je le recommande vivement !
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