Rechercher dans ce blog

vendredi 4 septembre 2026

Mon corps donné pour vous de Marouane Essadek

Éditions Notabilia
★★★☆☆

Avez-vous déjà entendu parler de Carrie Buck (1906-1983) ? Eh bien moi, non !

État de Virginie, années 1920, cette jeune fille a dix-sept ans lorsqu’elle tombe enceinte après avoir été violée. Extrêmement pauvre, elle est placée dans une famille d’accueil où elle est considérée comme une domestique et devient rapidement celle dont il faut se débarrasser. On l’interne dans La Colonie pour épileptiques et faibles d’esprits de l’État de Virginie, près de Lynchburg. On lui fait subir une batterie de tests, d’examens médicaux. Son âge mental est évalué à neuf ans, son QI à 56 et le verdict tombe : « Débile de niveau intermédiaire. »

Ce sont les termes précis qui figureront sur l'arrêt Buck v. Bell de 1927 par lequel la Cour suprême des États-Unis autorisera la stérilisation des « faibles d'esprits ».

Et donc, à partir de là, tout semble écrit d’avance pour Carrie qui n’a pratiquement aucune prise sur ce qui lui arrive. Son enfant lui est retiré et, bientôt, on décide qu’elle ne doit plus pouvoir enfanter. Ce qui m’a le plus frappée dans ce livre finalement, ce n’est pas seulement la violence de la stérilisation, mais la façon dont cette violence est présentée comme acceptable et comme un bienfait par le vocabulaire scientifique, auquel on fait dire ce qu’on a bien envie de dire. Les hommes qui entourent Carrie parlent de progrès, de santé publique, de responsabilité, de protection de la société et se débrouillent pour que les chiffres leur donnent raison. Ils prétendent simplement aider la nature à faire ce qu’elle ferait elle-même, mais « avec prévoyance, rapidité et bonté ». Cette formule est glaçante parce qu’elle résume parfaitement le mécanisme : donner à la violence les habits de la raison.

La construction du roman est très classique : les chapitres consacrés à Carrie alternent avec ceux consacrés aux carrières de ces hommes, scientifiques, médecins, politiques, magistrats, qui ont participé à l’essor de l’eugénisme américain. L’auteur met bien en évidence le fait que l’eugénisme n’est pas né d’une folie isolée. Il s’est développé au cœur même des institutions, porté par l’idéologie raciste et sexiste des classes dominantes et avec le soutien d’hommes convaincus d’agir pour une société meilleure. 

Honnêtement, j’ai parfois trouvé que les passages historiques hyper documentés étaient trop longs et manquaient de vie. Ils cassent le rythme du récit qui a tendance, du coup, à s’embourber un peu.

Par ailleurs, ce livre est présenté comme un roman : quelle est la part de fiction dans ce récit ? Je me suis parfois posé la question et cela m’a gênée. Enfin, j’ai trouvé l’écriture un peu froide, trop distanciée, peu propice à l’émotion du lecteur.

Ce premier roman est donc une enquête sérieuse et fouillée sur la naissance de la pensée eugéniste aux États-Unis et sur les premières stérilisations forcées qui toucheront environ 70 000 Américaines et dont les nazis s’inspireront quelques années plus tard. Un épisode historique terrible, mal connu, que ce récit a le grand mérite de nous faire découvrir.