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dimanche 13 mars 2016

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel


Je viens de faire une rencontre inoubliable dont j’ai encore du mal à parler parce que le livre s’est  refermé et je sais que je n’entendrai plus sa voix…
Elle s’appelle Françoise Frenkel.
Son livre, publié en Suisse en 1945, a été retrouvé par hasard dans un entrepôt Emmaüs de Nice. Quelques lecteurs ont compris qu’ils avaient en main un témoignage essentiel, la voix d’une femme qui a réussi à échapper à un destin tragique pendant l’Occupation. Il est enfin réédité chez Gallimard dans la collection « L’Arbalète ».
Née à Piotrkow en Pologne en 1889, elle part à Paris pour suivre des études de lettres à la Sorbonne. Elle aime marcher le long des quais et dénicher, chez les bouquinistes, un livre ancien. En 1919, elle fait un stage chez un libraire, rue Gay-Lussac, où elle apprend à connaître « les clients du livre ». Sa vocation est née : elle sera libraire. Il reste à trouver le lieu. En Pologne ? Les librairies françaises y sont nombreuses…
Lors d’un séjour à Berlin, alors qu’elle flâne dans les rues, elle prend conscience qu’il n’y a pas de livres français dans cette grande capitale universitaire. Encouragée par des proches, elle se lance dans l’aventure et en 1921, elle fonde la première librairie française de Berlin : « La Maison du livre ». Professeurs, étudiants, ambassadeurs, poètes, auteurs et amoureux des livres en tous genres affluent dans ce lieu unique, recherchant, je l’imagine, quelque ouvrage convoité mais certainement aussi la présence de Françoise.
La librairie devient vite un lieu d’échanges intellectuels : on y rencontre Colette, Gide, Maurois, on y suit des conférences, on y écoute de la musique et l’on y voit des pièces de théâtre. Elle devient lieu de vie, comme l’avait rêvé Françoise. Lieu de liberté.
 Mais à partir de 1935, tout se complique : des volumes sont emportés par la police, il faut cacher les journaux. Les convocations et les contrôles se multiplient. Françoise est juive. Sa librairie manque d’être brûlée. Il faut partir et tout abandonner.
Je ne peux évoquer qu’avec une immense émotion les pages où Françoise décrit avec une très grande retenue son départ de la librairie, son adieu à ses livres qu’elle ne reverra jamais. Elle a veillé toute la nuit et au matin, elle entend « une mélodie infiniment délicate » : « C’était la voix des poètes, leur consolation fraternelle à sa grande détresse. Ils avaient entendu l’appel de leur amie et faisaient leurs adieux à la pauvre libraire dépossédée de son royaume. »
 Elle n’a pas le choix : on est en 1939.
Puis, c’est la fuite : Paris, Avignon, Vichy, Nice. Plus les mois passent, plus les tensions sont vives. L’étau se resserre, les rafles se multiplient. Magnifique passage où la narratrice est face à la mer. Impossible d’aller plus loin…
On doit ruser pour tout : se loger, se nourrir, essayer de fuir… Les soucis quotidiens se multiplient : il faut faire la queue à la préfecture pendant des heures pour un visa, un permis de séjour, un sauf-conduit. Françoise veut rejoindre la Suisse où des amis l’attendent. Si elle se fait arrêter, elle le sait, c’est la déportation et la mort.
Or, malgré ce cauchemar quotidien, la souffrance et la peur, Françoise évoque ces gens généreux qui l’ont accueillie au péril de leur vie, qui ont su trouver les mots pour la soulager, une pièce pour la loger, un lieu sûr où la cacher. Je pense à cette jeune fille qui, honteuse du comportement de sa mère, tient à serrer Françoise dans ses bras avant qu’elle ne reparte, à Monsieur Marius et sa femme, coiffeurs, qui ont toujours été là pour elle, au soldat italien qui l’attrape à la frontière et la reconduit au car sans la dénoncer : « L’on pourrait écrire un volume sur le courage, la générosité et l’intrépidité de ces familles qui, au péril de leur vie, apportaient leur aide aux fugitifs dans tous les départements et même en France occupée. » Car, ce qui émane de ce livre, c’est cette voix qui dit son amour pour la France, pour ceux qui ont eu le courage et la générosité d’accomplir ce que leur conscience leur dictait et ils ont été nombreux.
C’est un texte sobre, d’une justesse de ton et d’une retenue admirables. Pas de cri, pas de haine. De la gratitude et de l’amour pour ceux qui lui ont donné de quoi poser sa tête. Et pour les autres, à peine une remarque ironique. Le livre d’une femme qui aime la vie et qui croit en l’homme.

Sa voix manquait à l’Histoire. On ne l’oubliera pas.

mercredi 9 mars 2016

Trois jours avec Norman Jail d' Eric Fottorino


Clara, vingt-trois ans, étudiante en lettres, prépare un mémoire. Elle a obtenu un rendez-vous avec Norman Jail, un vieil homme qui n’a publié qu’un livre alors qu’il avait vingt et un ans et qui ensuite a passé toute sa vie à écrire sans jamais rien envoyer à un éditeur. Clara est intriguée par cet homme qui reçoit peu. Elle a préparé ses questions sur les affres de la création littéraire et les pose une à une, écoutant religieusement les réponses du grand homme. Et lui, il parle, parle, (s’écoute parler ?), revient sur ses mots, se contredit, se corrige, a le sens de la formule et le goût des jeux de mots. Il a été « employé aux écritures » dans une grande compagnie maritime. Comme il le précise : il n’a fait qu’écrire mais « cela n’a jamais été son métier ». Pourtant, il a écrit un chef-d’œuvre, mais on le lui a volé. Alors qu’il était jeune, une femme est partie avec Les foulures lentes sous le bras, livre dans lequel, selon lui, il avait « atteint une sorte de perfection ». Finalement, toute sa vie, il a été à la recherche de ce livre disparu, rédigeant des centaines de carnets sans jamais les montrer et accumulant les versions du chapitre un sans être capable de passer au second.
Seule Dahlia, une chatte noire, semble pouvoir approcher l’écrivain, qui- égoïsme ou don de soi ?- fait passer l’écriture avant tout.
Clara relance la conversation : un écrivain n’est-il pas forcément déçu par ce qu’il écrit ? Un roman est beau tant qu’il n’est pas écrit, précise Norman mais, dès que l’on veut coucher les mots sur le papier, ils deviennent « clopin-clopant, déjà usés, lessivés, fatigués, jamais là où il faudrait quand il faudrait. La vie est dure avec les mots. » Le romancier avoue : « J’ai épousé l’écriture, on s’est beaucoup trompés. »
La jeune femme s’entête, elle veut percer le mystère de cette écriture : d’où lui vient cette force, ce besoin impérieux, intime, de noircir des feuillets ? Il faut remonter à l’enfance : « J’écris les mots qu’on ne m’a pas dits. Je me raconte les histoires qu’on ne m’a pas racontées. » L’écriture remplit un vide, un creux, un trou. Elle compense l’absence, elle est père et mère : « Je nais de mon encre. » L’entretien se poursuit alors autour d’un repas et d’une balade en bord de mer. Il revient alors sur cette écriture née d’un manque, d’une souffrance : « J’ai rempli des pages avec mes mots parce que la vie ne me remplissait pas ».
Que cache cet homme qui souffre et qui murmure : « Je ne suis pas certain d’aimer écrire ; comme je ne suis pas certain d’aimer respirer. » ? Dans l’un et l’autre cas, il n’a pas le choix. Il faut. Ecrire, explique-t-il, ce n’est pas que souffrir, c’est surtout être souffrant : « L’écriture vient du désastre…Le bonheur se passe de mots. »
Clara va-t-elle percer le mystère de cet homme qu’elle interroge, qui semble se prêter au jeu, qui la regarde d’un air étrange parfois ? Dans quelle prison celui qui s’est inventé un nom - jail - s’est-il enfermé ? Pourquoi cet ours solitaire au cœur lourd lui a-t-il ouvert sa porte ? A elle, Clara, celle qui l’écoute, le regarde, baisse les yeux parfois. Dit-il la vérité ? A-t-elle conscience d’écouter des mensonges ou le pense-t-elle sincère mais jusqu’où ? Réinvente-t-il l’histoire, son histoire et celle des autres ?
J’ai beaucoup aimé ce livre d’Eric Fottorino, à la fois essai sur la création littéraire, roman à suspense et poème qui nous tient en haleine jusqu’au bout, au cœur des êtres et de leurs secrets.
Un très beau texte, sensible, mélancolique, qui dit la passion des mots et les tourments qu’ils infligent, qui laisse entendre la voix de l’homme qui tente de se réécrire et qui pour cela crie, celui qui s’est rendu compte un jour : « que le mot écrire contenait toutes les lettres du mot crier et qui conclut que « sa vie a été un cri parfait. »

Un crime parfait ? Non, un cri parfait…

samedi 5 mars 2016

Appartenir de Séverine Werba


Je crois que c’est le titre qui a retenu mon attention : Appartenir. Appartient-on à quelque chose, à quelqu’un ? J’avais besoin d’ouvrir ce livre pour compléter ce titre qui me faisait signe. Bien m’en a pris : j’ai immédiatement été happée par les paroles de la narratrice, Séverine Werba. Il s’agit, en effet d’un texte autobiographique, dans lequel il est question d’une quête vitale, viscérale, absolue : celle des origines.
Séverine a connu son grand-père, Boris, qui habitait un vaste appartement, au 30 rue de Léningrad, surchargé de meubles et de bibelots passés d’âge, de vieux journaux.
Dans le souvenir de la narratrice, Boris est là, devant sa télé, ne parle pas de son passé, sort quelquefois acheter du pain au cumin, du hareng et des concombres au sel. Il est sans doute né comme cela, cet homme qui ne raconte rien. Le silence pèse, une tristesse est là, on la sent, on ne met pas de mots dessus, pas encore, cela viendra plus tard.
Boris est mort, Séverine a trente ans, elle est mariée, a deux enfants. Ça va ? Non, ça ne va pas. Elle ne peut plus avancer, mettre un pied devant l’autre, comme si, à chaque pas, le sol se dérobait.
C’est parfois dur de mettre des mots sur ses maux.
 Et pourtant, des images affleurent, remontent à la surface : « Au début, je n’y ai pas vraiment prêté attention. On ne prête pas attention aux souvenirs. » Et puis, le questionnement prend forme : qui était Boris, qui était ce grand-père qu’elle avait côtoyé sans jamais lui poser de questions, avait-il des frères, des sœurs, qu’avait-il vécu ? La narratrice reste muette : il est mort. C’est trop tard. Même les livres en russe et en yiddish qu’il avait laissés, elle les a balancés. Pour faire de la place. Mais on n’avance pas sur du vide…
Alors, Séverine entame une longue quête de ce passé qu’elle ne connaît pas ou si peu, vers ce grand-père, juif russe, né à Torczy en Ukraine : elle commence par des cours sur le judaïsme, une initiation aux rites à la synagogue mais ça ne marche pas « Rendre tout cela naturel est une illusion. » Alors, une recherche commence par l’ouverture de la boîte en carton contenant quelques photos, deux trois papiers et la prise de conscience soudaine, brutale, s’impose : «  Boris avait des frères, des sœurs, un père et une mère et je comprends que je les cherche depuis toujours ».
La quête s’accélère : les archives, les listes, les registres, les photos que l’on scrute, les hypothèses, les dates que l’on confronte, les lieux que l’on arpente : pour tenter de leur rendre leur histoire, qu’ils ne soient pas purement et simplement effacés par l’Histoire, la monstrueuse, l’innommable, l’insoutenable, celle que l’on préférerait oublier mais ce serait les oublier eux aussi et il ne faut pas.
 Il faut se souvenir de chacun d’eux. De tous. De la petite Lena Dymetman, la nièce de Boris, qui après l’horreur absolue du Vél’d’Hiv est déportée en 1942, avec sa mère Rosa, à Pithivier, Drancy puis à Auschwitz où elle est gazée dès son arrivée. Elle a deux ans.
Si la narratrice ne parle pas de Léna, alors, la petite fille disparaîtra à jamais. Mais comment parler de quelqu’un que l’on ne connaît pas ? « J’essaie d’étirer au maximum, mais je me heurte au néant. » Se taire, c’est leur infliger une seconde mort, définitive, complète, absolue. Il faut lutter et dire. Pour eux.
« Je témoigne d’un non-témoignage, je témoigne d’un silence, d’un trou laissé par la souffrance. Je témoigne d’une amputation. Je n’ai rien vu de mes yeux, je n’ai pas de souvenirs, je n’ai pas  connu ceux qui sont morts et pourtant ils m’implorent. »
Alors, pour trouver des mots capables de parler de ceux qu’elle n’a pas connus et qui n’ont pas vécu, elle part en Ukraine à Torczyn et à Loutsk où elle découvrira l’histoire terrible d’un massacre de plus d’un million et demi d’êtres humains « entre 1941 et 1944 sur le front de l’Est par les hommes du Reich et leurs complices locaux en Pologne, en Union soviétique et dans les pays baltes. »
Les mots de Séverine Werba sont justes, disent ce qui s’est passé, ne cherchent pas à nous faire pleurer. Ils veulent être le vecteur de la vérité, des faits, des actes, de ce qui a eu lieu car il faut savoir ne pas détourner la tête, être capable de regarder en face. Les membres de sa famille sont nommés ainsi que les voisins, les amis, les dates et les lieux précisés un à un car ils témoignent de leur vie.
A Torczyn, la narratrice marche sur leurs pas, regarde les lieux qu’ils ont vus, le Styr où son grand-père faisait du patin à glace, sent l’air qu’ils ont respiré, empli de l’odeur des pommiers et des dahlias. Elle les sent là, à côté, présents.

 C’est un texte magnifique, très sensible, qui nous dit que nous avons besoin de notre passé pour nous construire, pour savoir qui nous sommes, afin de  trouver notre place, notre identité, pour exister…

mercredi 2 mars 2016

En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence d'Edouard Louis

              
J’ai lu les deux d’un coup et suis restée sans voix.
La violence pure, la haine sans mélange m’ont stupéfiée.
Dans cette famille pauvre du Nord de la France, dans ce village où les fins de mois sont difficiles et où l’on boit pour oublier, la violence est omniprésente. Ce que l’on voit est laid, ce que l’on respire donne la nausée, ce que l’on avale engendre des haut-le-cœur, ce que l’on entend n’est qu’injures et cris.
Eddy Bellegueule, le narrateur, va tout d’abord essayer de se fondre dans cet univers qui l’agresse : il essaie de jouer les gros durs, de boire de la bière, de prendre une copine… mais  rien n’y fait. C’est un tendre qui n’aime ni la bière ni les filles. Alors, il faut fuir. « La fuite est souvent associée à la lâcheté, alors qu’elle est éminemment courageuse. Rompre c’est se réinventer. » dira Edouard Louis, l’auteur, qui a changé de nom, de dents, de corps et de langue.
Seule l’école lui permettra de s’extirper de ce monde qui le rejette et dont il ne veut plus.
Mais peut-on en finir avec Eddy Bellegueule ? Ce n’est pas si simple…
Dans Histoire de la violence, ce sont les mots de la sœur aînée qui diront l’indicible : le vol, le viol, la tentative d’homicide, comme si seule la langue de l’enfance pouvait exprimer la violence subie. Il corrige les propos de sa sœur mais c’est elle qui parle, qui raconte à son mari ce que son frère a vécu cette nuit de Noël 2012, alors qu’il rentrait chez lui, la rencontre avec un jeune kabyle qui l’approche, le séduit. « Aimer une respiration, il faut le faire quand même. » s’indignera sa sœur. Et puis, les événements s’enchaînent très vite jusqu’au point limite, jusqu’au paroxysme de la violence. Mais le narrateur ne peut supporter d’entendre les  policiers, ses amis, sa soeur prendre possession de son histoire : il sait que « le langage ment » et ne comprend pas comment son récit peut « ne plus lui appartenir », il se retrouve soudain « exclu de sa propre histoire. » Et ce qu’il dit se transforme en des propos racistes et violents vis-à-vis de son agresseur. N’avait-t-il pas subi de violences ce garçon dont le père avait quitté le pays pour vivre en foyer, lui qui n’avait pas su saisir la perche que lui tendait l’école pour s’en sortir ? Qui Edouard Louis avait-il eu en face de lui cette nuit-là sinon un double de lui-même, de ce qu’il aurait pu être lui aussi à peu de chose près. Alors, il ne supporte pas les mots des autres sur celui qui a failli le tuer, victime, lui aussi, finalement : « je ne pouvais pas entendre quelqu’un insulter Réda, j’ai eu envie de protéger Réda… »
Le narrateur se méfie des mots, lui qui oscille entre « deux langues ennemies, deux cultures ». Quelle est celle qui dit le vrai, ce qu’il est ? La langue des déshérités, de ceux qui sont dépossédés du langage ou bien celle de l’institution, de la classe dominante ? Comment peut-on vivre au sein de cette dualité ? Etre à la fois Eddy Bellegueule et Edouard Louis ?
Et pourtant, il faut dire, parler pour « s’arracher à son histoire » au risque de rouvrir la plaie à peine refermée, chaque mot prononcé étant une torture mais aussi une voie vers la vérité, « une nouvelle percée » vers la vie de celui qui, épuisé de douleurs, plié en deux sous le fardeau de la souffrance, est forcé de dire, lui qui aurait aimé se taire.
Les paroles de Imre Kertész viennent conclure : « … en écrivant, je cherchais la souffrance la plus aiguë possible, à la limite de l’insupportable, vraisemblablement parce que la souffrance est la vérité, quant à savoir ce qu’est la vérité, écrivis-je, la réponse est simple : la vérité est ce qui me consume, écrivis-je. »

 Dire, écrire, souffrir pour s’exhumer et renaître, si c’est possible…

dimanche 28 février 2016

Le Caillou de Sigolène Vinson


« C’est l’histoire d’une femme qui voulait devenir un caillou. »
Intrigués, nous ouvrons ce très beau livre dont la couverture est l’œuvre d’Estelle Ribeyre et nous parcourons les premières lignes. « Hier, j’avais un caillou dans la chaussure. Je ne l’ai pas retiré de la journée. » Je ne sais pas vous, mais moi, ça y est, je suis séduite, peut-être parce que ça m’arrive souvent ce genre de chose, pas le temps d’enlever l’intrus minéral, pas le lieu, pas le moment, bref, je peux même le garder au chaud quelque temps…
La narratrice, professeur de français, a démissionné, persuadée de « son incapacité à faire progresser l’être humain. » Elle vit cloîtrée dans son dix-huit mètres carrés parisien, parle le moins possible « En me contentant de petits bruits, j’imagine que la vie passera sans m’apercevoir, qu’elle m’épargnera ce qu’elle n’épargne à personne. », écrase son nez contre sa vitre et regarde le ciel gris terne. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’est « pas très en accord avec le fait d’exister. »
Devenir caillou serait pour elle un moyen bien pratique de disparaître, de s’éclipser, de ne plus rien sentir. Mais… ne devient pas caillou qui veut !
 Son voisin, monsieur Bernard, vient de mourir : elle le connaissait un peu cet homme qui avant la retraite travaillait, lui avait-il dit, à l’Imprimerie nationale et se rendait tous les deux mois en Corse. Sa passion? La sculpture. Il dessinait le visage de la narratrice et tentait de le reproduire avec de la terre glaise, en vain. Après la mort de ce voisin, elle décide de partir en Corse pour le retrouver, mieux le connaître, comprendre qui il était, si c’est possible… « Le ciel est blanc. Monsieur Bernard va me manquer. Je vais redevenir seule. Ce ne sera plus assez de  m’aplatir contre une vitre. » Sur l’île, elle va devoir achever la tâche entreprise par cet étonnant voisin et tenter de devenir ce qu’elle souhaitait…
Ce livre tire sa force et sa beauté de cette atmosphère mélancolique qu’il dégage et qui nous touche par sa sincérité, son authenticité. Chaque phrase est l’expression d’une douleur existentielle, vive, omniprésente, d’une difficulté à être au monde. L’écriture est poétique, surréaliste parfois, pleine de surprises, de formules inattendues et souvent amusantes que l’on a envie de noter sur son carnet préféré. « Arroser les plantes sous la pluie ou se balader avec une serpillière dans une serviette en cuir, c’est un moyen de tenir. Parce qu’il faut quand même bien qu’on tente d’aller jusqu’au bout. » La construction de l’œuvre : les choses à peu près / les choses telles qu’elles sont m’est apparue comme une invitation à s’interroger sur la création littéraire, le travail de l’invention et de l’écriture.
Ainsi, Le Caillou est l’histoire d’une disparition volontaire, d’un effacement calculé, d’une lutte pour disparaître. « Parfois, je me sens un peu fatiguée. Il doit me rester plus de quarante ans à vivre. » Mais c’est aussi une tragique histoire d’amour ratée de gens qui se sont manqués, que la vie a séparés.

Finalement, le message qu’il faut peut-être retenir est que seuls, l’art et la création peuvent aider à patienter car ils détournent de l’ennui : c’est ce qu’avait compris monsieur Bernard qui, en disparaissant, a sauvé sa voisine de l’oubli. C’est tombé sur elle, et elle a vécu…

mercredi 24 février 2016

Comme neige de Colombe Boncenne


Qu’ai-je fait après avoir refermé le livre de Colombe Boncenne  Comme neige ? Je me suis levée (je lis au lit), ai dévalé l’escalier, suis entrée précipitamment dans mon bureau, ai ouvert le tiroir qui contenait le film plastique transparent, ai recouvert méticuleusement le petit livre à la couverture blanche. Une habitude, me direz-vous ? Non, non, pas du tout ou très rarement... début septembre, comme tout le monde. Alors pourquoi ? Un nouveau toc ? Non, non, vous n’y êtes pas ! Allez, je vous aide : j’ai tellement aimé ce petit livre que je vais fondre sur tout être vivant se trouvant sur mon chemin, famille, ami, collègue - les pauvres!-, et que je vais obligatoirement le prêter un nombre de fois incalculable (pour me faire pardonner) et la couverture claire papier buvard ne va pas tenir le choc !
 Eh, oui, c’est un vrai petit bijou que ce livre. Le sujet ? Le voici :
Constantin Caillaud part en week-end à Clamecy (sortie 34) département de la Nièvre avec sa femme Suzanne. Ils quittent Paris pour tenter de vivre un petit quelque chose de nouveau dans leur couple qui va cahin-caha. Bon, ils n’attendent  rien de folichon de tout cela, mais ce petit plus sera toujours bon à prendre. Or, le GPS qui fonctionne comme un GPS indique la sortie … après la sortie. Ils finissent donc, contraints et forcés,-quelle aventure !- par quitter l’autoroute pour se rendre à Crux-la-Ville, le téléphone portable ayant pris le relais du GPS et s’étant trompé lui aussi! Quand ça veut pas, ça veut pas ! Pause croque-monsieur pas terrible servi par un bonhomme pas aimable. Jusque là, rien que de banal, me direz-vous. Certes, mais, soudain, notre Constantin a l’idée de se rendre dans la maison de la presse de la rue principale, histoire d’acheter une carte de la région et de se repérer un peu sans la technologie moderne. Et là, il découvre un carton rempli de livres soldés. Il y jette un coup d’oeil rapide et tombe sur un livre d’Emilien Petit intitulé Neige noire. Or,  notre héros - j’ai hésité, le mot est un peu fort tout de même- apprécie beaucoup cet auteur notamment depuis qu’Hélène, jeune attachée de presse ravissante lui en a expliqué tous les charmes. Lui qui pensait avoir lu tout l’œuvre de cet auteur est ravi et il profite de la nuit auprès de Suzanne, qui respire fortement- pas très glamour tout ça, vous l’aurez compris- pour se plonger dans le roman, comme cela, il pourra très vite appeler sa belle attachée de presse parisienne pour lui annoncer sa fabuleuse découverte. Prétexte idéal pour la recontacter. Ce qu’il fait. Mais, la jeune femme lui annonce qu’Emilien Petit n’a jamais écrit de livre intitulé Neige noire, elle en est certaine. Le soufflé retombe. Qu’à cela ne tienne, Constantin va le lui montrer, ce livre. Bon sang, où l’a-t-il mis ? Impossible de remettre la main dessus. Il ne reste donc qu' à vérifier sur le sacro- saint Internet, il n’est quand même pas fou !  Mais rien, rien du tout.  Pas de Neige noire…

Promis, vous ne poserez pas ce petit-chef d’œuvre plein d’humour, de suspense et si bien écrit avant de l’avoir terminé ! C’est drôle, bourré de références et de rencontres littéraires inattendues, de mises en abyme qui nous font presque vaciller dans de nouveaux romans.

 Franchement, bravo à Colombe Boncenne ! J’attends avec impatience une autre publication et  lui prédis un avenir certainement très prometteur !


Merci à Charlotte, l'insatiable, pour ce délicieux conseil...

dimanche 21 février 2016

La femme qui avait perdu son âme de Bob Shacochis


Ça y est, je viens de le terminer ! Quel roman ! Autant dire tout de suite que je n’en ai pas toujours trouvé la lecture facile mais je me suis accrochée et finalement en ai été bien récompensée.
La Femme qui avait perdu son âme est une grande fresque historique, politique et religieuse sur la seconde moitié du XXe siècle qui commence en Croatie en 1944 pour se poursuivre à Istanbul en 1986 et s’achever en Haïti à la fin des années 90. C’est au lecteur de reconstituer cette chronologie volontairement mise à mal par l’auteur. Ainsi, petit à petit, le puzzle prend forme, on comprend ce que sont les personnages au vu de ce qu’ils ont vécu dans leur enfance. Cette construction a aussi le mérite de maintenir un certain suspense jusqu’à la fin de l’œuvre.
Il s’agit donc d’une œuvre totale à la fois roman d’espionnage, d’amour, d’aventure, tragédie contemporaine qui met en scène un nombre incalculable de personnages aux identités multiples dans un nombre impressionnant de lieux, de situations politiques et de croyances religieuses variées et malheureusement souvent antagonistes.
Au début du roman, Jackie Scott -celle qui a perdu son âme- (alias Renee Gardner, Dottie Chambers ou Dorothy Kovacevic) est retrouvée morte sur une route d’Haïti. Qui est-elle vraiment ? Journaliste, photographe, agent spécial travaillant pour les fédéraux, âme perdue, ensorcelée vaudou, dealeuse, séductrice ? Elle-même, si c’est encore possible, et d’autres à la fois dans ce tourbillon d’identités, de rôles à jouer et de missions à accomplir. Elle est un « caméléon professionnel…actrice d’un théâtre sans murs, ni limites, ni public ».
Les hommes, tentés par sa beauté, s’interrogent sur cette femme mystérieuse, que ce soit Thomas Harrington, avocat, défenseur des droits de l’homme ou Eville Burnette, commando des forces spéciales.
Ce qui est sûr, c’est qu’elle est la fille de son père : Stjepan Kovacevic, d’origine croate, témoin dans son enfance de violences insoutenables commises par les partisans de Tito, ayant immigré aux Etats-Unis après la guerre, devenu diplomate et agent double au service du contre-terrorisme, abhorrant le communisme, élevant sa fille à la dure, de Hong Kong à Istanbul en passant par Rome au gré de ses missions, se servant d’elle si besoin est, l’aimant trop et mal.
Si ce livre est complexe, c’est parce qu’il reflète la réalité géopolitique du monde actuel. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les choses ne sont pas simples. Les intérêts des forces en présence sont multiples, parfois opaques et fluctuants.
Par ailleurs, les personnages du roman manipulent autant qu’ils sont manipulés. Comme le dit le narrateur au sujet d’Eville : « …il n’était lui-même pas sûr de savoir ce qu’il faisait, ni pourquoi ou pour qui. » De même, Harrington est persuadé que Burnette « était occupé à orchestrer un coup d’Etat, et non pas à en empêcher un. » Tout est leurre et l’on découvre l’impasse quand on ne peut plus faire demi- tour.
 Le lecteur doit donc tenter de s’orienter dans ce labyrinthe peuplé « d’agents et d’adjoints, officiels ou secrets… dans un monde souterrain peuplé de fantômes non identifiables, d’individus qui officient en pleine lumière, de travailleurs de l’ombre et d’hommes des cavernes. », ce monde du renseignement s’occupant « des affaires de l’humanité » pour lesquelles « il n’y a pas de coïncidences, chaque chose compte. »
C’est incontestablement un grand roman, touffu, ambitieux, dense, nourri par l’expérience de l’auteur, une véritable épopée moderne qui permet au lecteur d’y voir un peu plus clair sur l’origine de l’extrême complexité du monde actuel et les tensions politiques et religieuses qui sont les siennes.

On en sort un peu secoué, horrifié par la violence qui semble inhérente à notre monde, emporté par un style épique éblouissant et abandonnant finalement à regret des personnages auxquels on s’est attaché, et l’on sent que le passage à un autre livre va demander un effort d’adaptation. A moins que… l’on ne se replonge dans les premières pages avec l’œil averti de celui qui sait où il va !