Qui
n'a jamais menti ? Qui n'a jamais eu recours à la fiction pour
rendre le réel supportable, rassurer ses proches, soulager ses
peines ou celles de ses amis ? Faut-il vraiment combattre les
fables ? Doit-on absolument lutter contre les fake news ?
Est-il nécessaire de rechercher à tout prix la vérité ? Et
si, paradoxalement, le faux était plus fécond que la vérité ?
S'il débouchait sur une forme de vrai que la stricte conformité au
réel serait bien en peine d'atteindre ?
C'est
à ces questions que se confronte Pierre Bayard, professeur de
littérature à Paris-VIII Vincenne-St-Denis et psychanalyste, dans
un essai (au titre pour le moins provocateur) VRAIMENT passionnant,
fondé sur des exemples concrets, précis et très variés qui
conduisent à une réelle prise de conscience de la nécessité de
recourir à la fiction. Et ce, pour plusieurs raisons !
Je
ne résiste pas au plaisir de vous raconter deux exemples analysés
par l'auteur, vous verrez concrètement de quoi il retourne… Ne
vous inquiétez pas, il y en a plein d'autres et de bien plus
savoureux encore !
En
1971, lorsque M-A Macciocchi, femme politique italienne appartenant
au Parti Communiste, publie le récit de son journal en Chine, le
succès est immédiat : elle y décrit un monde moderne, des
ouvriers efficaces mais ayant tout le loisir de s'accorder des
pauses-lecture sur les heures de travail, des intellectuels dans
l'obligation de faire l'expérience du travail en usine ou dans les
rizières. Toujours, le collectif est mis en avant : il ne
viendrait à personne l'idée de demander une augmentation de salaire
ou davantage de vacances : trop perso tout ça. Le « nous »
passe forcément avant le « je ».
Bref,
« De la Chine » séduit tous les intellectuels
français qui se rallieront rapidement à la doctrine maoïste :
Sollers, Barthes, Kristeva etc se rendent eux-mêmes sur place pour
visiter ce pays idéal et novateur. Or, aucun d'eux ne semble avoir
alors suffisamment d'esprit critique pour voir 1) que le récit de
Macciocchi est truffé d'erreurs, 2) qu'ils visitent en réalité un
état totalitaire.
Comment
un tel aveuglement a-t-il été possible ? Outre le fait que
Macciocchi a certainement été manipulée par les autorités
chinoises lors de ses différents voyages, on peut penser qu'elle est
arrivée en Chine avec des convictions bien ancrées et une belle
grille de lecture dans laquelle elle s'est efforcée de placer tout
ce qu'elle voyait : c'est ce que les spécialistes en sciences
cognitives ont appelé la notion de « biais de
confirmation », à savoir que l'on sélectionne dans la
réalité tous les éléments qui vont précisément dans le
sens de ce que l'on veut démontrer.
À cela s'ajoute certainement « un besoin de croire » :
les intellectuels français de cette époque ont perdu leurs
illusions face au communisme sauce soviétique, il faut donc qu'ils
se raccrochent à autre chose (ça fait vivre de croire en un idéal
qui donne un sens à la vie) et donc ils mettent en place une espèce
de « processus d'idéalisation » pour se protéger
eux-mêmes d'une trop grande déception et surtout pour continuer
d'avancer en évitant la dépression…
On a
tous besoin de croire en quelque chose et d'une certaine façon, la
fable, la fiction nous rassurent et nous protègent. Et finalement,
on ne voit pas ce que l'on ne veut pas voir. C'est bien pratique,
hein !
Allez, vite fait, je vous propose un autre exemple tout aussi
fascinant (ils le sont tous!).
Le
13 mars 1964, à New York, une jeune femme est assassinée au pied de
son immeuble. L'enquête révèle que 38 personnes ont été témoins
de ce crime. Or personne n'a appelé la police ni tenté de porter
secours à la pauvre femme. Les sociologues se sont emparés du sujet
et après plusieurs expériences en ont conclu que plus les témoins
sont nombreux, plus les interventions individuelles sont rares. Au
contraire, moins il y a de témoins, plus les interventions
personnelles sont à la fois nombreuses et rapides. Ce concept
s'appelle « effet du témoin » et il a été
attesté par de nombreuses expériences.
Très
bien.
Mais,
en reprenant le dossier de cette terrible histoire, il s'est avéré
qu'en réalité, l'agression avait eu lieu dans le hall d'un immeuble
et qu'elle n'était donc pas visible par d'éventuels témoin. Ainsi,
le faux récit, espèce de légende urbaine, a néanmoins permis
d'accéder à une vérité « scientifique », à savoir
que plus on est nombreux et moins on agit.
Je
ne vous rapporte ici que deux exemples très intéressants développés
dans cet essai extrêmement clair, intelligent et tellement
divertissant ! Franchement, ce texte est un pur bonheur de
lecture et en plus, il rend intelligent ! Il montre en effet
comment on a besoin de la fiction pour supporter l'existence ou bien,
de façon étonnante, pour rendre compte du réel de façon plus
intense, plus saisissante : en effet, il faut parfois déformer
le vrai, en donner une image tronquée ou exagérée pour accéder à
l'essence même des êtres ou des choses. Ainsi les Grecs
n'hésitaient-ils pas à fausser les lignes des colonnes des temples
qu'ils bâtissaient pour que, de loin, la perspective semble
parfaite.
Et
puis, finalement, existe-t-il une vérité objective dans la mesure
où nous sommes contraints de passer par le prisme de notre moi pour
accéder au réel (avec le poids bien lourd de notre inconscient qui
pèse sur nos jugements, nos ressentis, nos actions) ? Et
cette « vérité subjective » n'est-elle pas
authentique pour le sujet qui la perçoit ?
Bref,
on a besoin de la fiction, elle nous est indispensable, elle stimule
notre curiosité, notre imagination mais aussi notre perspicacité,
notre esprit critique, elle ouvre la voie aux découvertes
scientifiques, nous protège des déceptions de l'existence et nous
permet d'accéder peut-être plus directement, plus essentiellement
et de façon plus marquante à la compréhension des êtres et des
faits politiques passés ou présents: gardons-nous donc de vouloir à
tout prix la vérité (si tant est qu'on puisse l'atteindre), elle
pourrait nous empêcher d'atteindre le vrai et elle nous rendrait à
coup sûr malheureux et tristes.
À bas donc les chicaneurs, les rabat-joie, les empêcheurs de fabuler,
d'inventer, de rêver! Qu'ils retournent à leurs tristes enquêtes,
à leurs vérifications, à leurs calculs. Notre vérité est plus
vraie que la leur. Et plus belle aussi...