Je suis très émue au moment de rédiger cette chronique parce que même s’il est écrit « roman » sur la cinquième page, je sais, hélas, qu’il y a bien peu de fiction dans ce texte.
Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince, est contraint de fuir lorsque son quartier de Carrefour-Feuilles est ravagé par la violence des gangs. On le sait, Haïti va mal, très mal. Les affrontements armés sont quotidiens et les gens n’ont qu’une solution : fuir. Comme le dit le titre du roman : « C’était ça ou mourir ». Sa maison a brûlé comme de nombreuses maisons dans ce quartier populaire. Bref, pas le choix : Jonas part sans rien, avec un simple sac contenant quelques objets : un diplôme, un slip, une photo de sa mère, un carnet de poèmes.
Commence alors un périple infernal, une lutte pour la survie, à travers plusieurs pays, de la République dominicaine au Brésil, du Darién (zone de forêt et de marais entre la Colombie et le Panama, une des plus dangereuses routes migratoires du monde) au Mexique, des États-Unis au Canada.
Sortir vivant de ces espaces souvent parcourus à pied et très mal chaussé relève du miracle. Les descriptions de l’auteur rendent parfaitement l’effroyable traversée de ces routes migratoires où beaucoup laissent leur vie.
À chaque poste-frontière où l’inhumanité est la règle (à croire que les notions d’empathie, d’accueil et de fraternité sont proscrites et sévèrement condamnées), Jonas perd chaque fois un peu de lui-même : ses repères, son statut, ses certitudes, son identité, sa dignité. Qui est-on quand on est réduit à un numéro, quand on a perdu jusqu’à son nom ? Jonas est un migrant, oui, c’est le mot. Maintenant qu’il n’a plus de chez lui, maintenant qu’il est sur la route, il est livré à la peur, la faim, la soif, la fatigue, les humiliations et la violence. Heureusement, il y a aussi l’entraide, le mince espoir qui fait mettre un pied devant l’autre et le rire de Jonas, parfois au cœur même des situations les plus terribles et ce rire est une façon de résister, de tenir à distance l’horreur du quotidien.
Jonas n’a plus rien, juste un sac en plastique à moitié vide, métonymie de lui-même, mais il a encore son rire. Je n’oublierai jamais le rire de Jonas, ce rire de la sidération, du désespoir, de la terreur devant sa maison qui brûle. Quand je relis les magnifiques premières pages de ce roman et que je repense à tout ce que le personnage va devoir affronter pour échapper à la mort, j’ai juste envie de pleurer.
Alors évidemment, on pourrait pinailler sur l’écriture, parler des zeugmas, des phrases nominales et des rythmes ternaires trop nombreux et trop systématiques mais honnêtement, pour une fois, j’ai plus envie de m’attacher au fond qu’à la forme, simple question de respect pour ce qui est raconté ici.
Un texte inoubliable.
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