Rechercher dans ce blog

lundi 31 août 2026

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer? de Lucie Rico

Éditions P.O.L
★★★★★

Je l’ai englouti celui-là, avalé, gobé et hop, une semi-nuit blanche la quasi-veille de la rentrée. Merci Lucie… J’étais tendue, presque stressée d’imaginer ce qui allait apparaître après ce « et »…

Mais que je vous raconte un peu : la narratrice, Jennifer, a d’abord une panne de clavier. Plus de point : des phrases qui restent en l’air, comme inachevées. Pourtant, elle a un boulot urgent à finir : elle doit retranscrire des réunions consacrées à des plans de licenciement. Après les points, ce sont les A et les U qui se font la malle, à cause de deux larmes qui ont mouillé les touches. Elle essaie de continuer à écrire comme ça, de « passer en force » comme elle dit. Mais elle s’épuise (un peu comme dans sa vie!) et finit par se rendre chez un réparateur quand soudain, lui vient à l’esprit une phrase venue de nulle part et complètement hors de propos : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et… »

Et après ? Rien. Une pauvre conjonction de coordination en perdition. Un blanc, un vide. La phrase reste suspendue, impossible à terminer et avec elle revient un souvenir d’enfance lié à Perpignan, à son grand-père, à un vieux film qu’elle visionnait avec lui et à ce petit pull jaune marqué d’une mystérieuse tache de sang.

Jennifer devient alors complètement obsédée par cette phrase dont elle ne parvient pas à retrouver la fin. Elle sait que seuls les mots qui manquent lui donneront la solution. Mais ils ne viennent pas. Pour comprendre ce qui s’est passé, elle se lance dans un truc complètement loufoque : elle décide de retourner dans la ville de son enfance, et de reconstituer l’appartement de son grand-père dans les moindres détails, comme s’il s’agissait d’une scène de crime. Elle regarde le film en boucle, cherche des indices et tente de faire surgir une mémoire qui lui échappe.

Difficile de classer ce texte, une espèce de thriller psychologique singulier, à la fois très drôle, absurde et profondément troublant. J’ai beaucoup aimé cette manière de mêler le burlesque à un sujet beaucoup plus grave : l’amnésie traumatique.

La description de la famille est terrible, notamment la tante et la grand-mère qui lui ont toujours laissé entendre qu’elle avait trop d’imagination et mettent en place une lourde chape de silences et de non-dits, quitte à faire passer Jennifer pour folle.

Bien sûr, le langage occupe une place essentielle dans cette quête : « un souvenir vous manque et tout est dépeuplé ». Si Jennifer ne parvient pas à mettre des mots sur cette scène et à reconstituer la vérité, alors elle est perdue. Ce qui est intéressant, ce n’est pas uniquement la solution de l’énigme - que l’on devine assez vite - c’est surtout tout ce que la narratrice met en place pour progresser vers la vérité et la façon dont les mots et les gestes après avoir révélé le mal tentent de le faire resurgir puis de le combattre.

J’ai été complètement embarquée à tel point qu’il me faudrait une relecture plus tranquille maintenant pour apprécier tous les détails du roman. Je recommande !


 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire