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dimanche 6 septembre 2020

Broadway de Fabrice Caro


Éditions Gallimard Sygne
★★★★★ (j'adore! ♥♥♥)


Il y a parfois (ça doit arriver deux trois fois dans une vie) des livres qui collent exactement à ce que vous êtes au moment même où vous les lisez : une sorte d'incroyable alignement des planètes, l'impression que les mots sont les vôtres et que vos émotions n'auraient pas pu être mieux exprimées. C'est simple, avec Fabrice Caro, j'ai le sentiment d'avoir trouvé mon âme sœur, mon alter ego existentiel (ça se dit ça?), mon double du moment, mon petit frère sur terre (eh oui, rien que ça!). Peut-être faut-il pour cela en être à peu près au même stade de l'existence, celui où l'on se réveille un matin comme un peu secoué de s'être mis entre parenthèses aussi longtemps, d'avoir accepté bien gentiment de dire oui à tout ou à pas mal de choses et avec, parfois, la terrible envie de prendre ses cliques et ses claques et de se métamorphoser soudain en « évaporé » (vous savez, au Japon, ceux qui disparaissent et qu'on ne revoit jamais …)
Bref, comme vous l'aurez deviné, j'ai vraiment beaucoup aimé ce texte. Pour ceux qui connaissent l'oeuvre de Fabrice Caro, on retrouve ici ses thèmes de prédilection : la dimension absurde de l'existence, la vie assimilée à une espèce de vaste comédie (Broadway) où chacun joue un rôle convenu, hypocrite et vain, des conventions sociales étouffantes, des vies de couples qui tournent en eau de boudin et enfin, cerise sur le gâteau, la vieillesse qui approche avec son lot d'horreurs (je vous épargne la liste...) et le panneau « THE END » encore un peu flou mais qu'on commence déjà à percevoir dans un lointain pas si lointain...
Pas de quoi rigoler ! Ah, vous ne riez pas en lisant Fabrice Caro ? Pas d'inquiétude, c'est normal ! On a plutôt envie de pleurer toutes les larmes de son corps. Et pourtant, moi, je ris beaucoup parce que cet auteur sait plus que n'importe qui placer ses personnages dans des situations désopilantes et complètement inattendues, parce qu'il est un as du comique de répétition, qu'il a un regard décapant, caustique et très juste sur le monde et les travers de nos sociétés, qu'il a un sens de l'observation à toute épreuve … Oui, Fabrice Caro est toujours percutant, pertinent, lucide et sans illusions. Si l'on rit, on rit pour éviter de pleurer sur notre sort, parce qu'il faut bien avancer et chaque jour, mettre un pied devant l'autre sans trop se poser de questions et tenter d'éviter de se prendre la crise existentielle en pleine tête...
Dans notre roman, le narrateur, Axel, marié et père de famille, se trouve soudain très mal à l'aise parce qu'il vient de recevoir une convocation de l'Assurance maladie l'invitant à se rendre à un examen colorectal, courrier envoyé à toute personne ayant atteint l'âge de 50 ans alors que lui n'en a que... 46.
Alors, c'est le drame...
Cet « incident » servira de fil rouge au roman à travers un personnage qui, dans le fond, ne comprend plus rien, ni à ses mômes ni à sa femme ni à la société tout entière et qui irait bien faire un tour loin du foyer conjugal, ne serait-ce que pour quelques jours, histoire de souffler un peu … (allez, ne faites pas semblant, vous savez très bien ce que je veux dire...)
Alors d'abord, il y a cette histoire d'examen colorectal à régler, puis une convocation au collège cette fois-ci parce que Tristan, le fils chéri, s'est fait choper avec une œuvre de son cru, en l'occurrence un dessin pornographique mettant en scène deux de ses profs dans une position dénuée de toute ambiguïté, à cela viennent se greffer des amis qui proposent des vacances à Biarritz pour faire du paddle ("sympa comme tout", hein, le paddle ? Ah, ah !), des voisins intrusifs qui inventent d'incontournables barbecues de bienvenue, un collègue de bureau « heureux d'être au monde » (c'est tellement pénible les gens heureux!), une fille en rupture amoureuse qui veut que l'on mette un cierge à l'église pour que ledit amoureux revienne le plus vite possible, une prof d'anglais plutôt jolie (celle de Tristan - oui, celle qui figure sur le dessin et qu'il a fallu rencontrer pour s'excuser au nom de son fils...) qu'on finit par avoir un peu de mal à oublier…
Et soudain, au beau milieu de tout ce bazar et sous la forme d'une batterie en morceaux rangée dans un coin du garage, surgit un passé qu'on croyait avoir totalement oublié et l'envie de reprendre en main les baguettes et de taper fort, très fort même. On n'y croit pas vraiment mais on s'accroche à cette petite folie qui nous rend heureux deux trois minutes… et puis, « tout se referme, les projets, les infinis possibles, les vagues aspirantes et des paddles font leur apparition çà et là à la surface de l'océan comme des corps noyés. »
Alors, dans un tout dernier soubresaut, on s'imagine foutre le camp, ciao la tribu, je pars, je roule, je ne m'arrête pas, vous pouvez toujours m'appeler pour me demander d'acheter des pizzas pour l'apéro, je suis déjà loin, j'ai franchi les frontières, le soleil tape de plus en plus et j'entrevois la mer, là-bas, si proche, si proche, je plonge...
Bon, au fait, vous les voulez à quoi vos pizzas ?
Un texte mélancolique et tendre, désenchanté et profondément humain, tragique et drôle à la fois...
Vraiment, c'est beau à pleurer…
Un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire...

dimanche 30 août 2020

Somb de Max Monnehay


 Éditions du Seuil
 ★★★☆☆ (why not?)


Saviez-vous que sur la très boboïsante et néanmoins ravissante île de Ré, et plus précisément à Saint-Martin-de-Ré, se trouve une prison dans laquelle sont détenus environ quatre cents hommes condamnés à de longues peines ? Et que donc, très logiquement, l'administration pénitentiaire se trouve être le principal employeur des habitants de l'île – cette dernière remarque n'a absolument rien à voir avec le bouquin dont je vous parle, mais l'idée me plaisait et je tenais donc absolument à vous en faire part !
Évidemment, quand on se balade sous le soleil en traînant ses tongs fluo tout en léchouillant sa glace dégoulinante de chez La Martinière, on n'imagine pas forcément que d'autres bougres croupissent à l'ombre sans aucun risque d'attraper le moindre coup de soleil et qu'ils y resteront vraisemblablement un bon bout de temps…
Terre de contrastes…
Je recentre : Victor Caranne, psychologue, franchit tous les jours le fameux pont sur sa Honda CB 500 pour rejoindre la Citadelle, s'entretenir avec les détenus et tenter de soulager leur esprit. Souvent, c'est lui qui repart la tête pleine d'images terrifiantes et de fantasmes inavouables qu'il doit garder pour lui, secret professionnel oblige. Le soir, en rentrant, il noie ses soucis dans un ou deux verres de whisky et se réchauffe les pieds auprès d'une belle rousse bien roulée prénommée Julia qui l'attend endormie (et à demi dévêtue ou à demi vêtue… choisissez...) sur un canapé en cuir face à l'Océan… Le petit hic dans ce début somme toute assez idyllique, c'est que la Julia, elle est mariée (eh oui!) et elle est mariée avec le meilleur ami du gars Victor (hé, hé…) Ça, évidemment, c'est moralement un peu gênant aux entournures mais que voulez-vous, ça arrive, et à plus d'un… Que voulez-vous…
Bon, de ce côté, je ne peux pas vous en dire plus … Suspense oblige… Sachez quand même (c'est toujours compliqué de chroniquer un roman policier car il faut dire sans dire… on rame un peu…) sachez quand même donc que l'on apprend à travers une discussion entre le beau Victor et la belle Julia (dans la maison de 100 mètres carrés face à l'Océan) que le Victor en question n'a pas digéré un événement de son passé… Lequel ? (ah ah, chut…) et que tout ne tourne pas parfaitement rond dans sa petite tête de psy… Alors quand il va se passer ce qui va se passer… autant vous dire que des choses plutôt douloureuses vont refaire surface et que le présent va devenir très vite à peine supportable…
Si j'ai aimé ce polar ? Oui sans plus… Les clichés m'ont, comme d'habitude, hérissé le poil (c'est pourtant pas bien compliqué de les éviter, non?) Si par ailleurs on est prêt à admettre quelques invraisemblances et que l'on supporte des personnages un brin caricaturaux, ça devrait passer...
Bref, en deux mots, y'a pire mais y'a mieux !

mercredi 12 août 2020

Nos derniers festins de Chantal Pelletier

★★★★☆

Imaginez : on est en 2044 (ne faites pas la grimace, je vous y vois comme je m'y vois et vous pétez toujours la forme!), le lobby des végétariens, végétaliens, locavores, accros aux protéines, à la macrobiotique et en guerre contre le sucre, le gluten, la graisse a finalement eu gain de cause.

Le fois gras circule en contrebande et « les dealers de camembert sont plus nombreux que les trafiquants d'héroïne. »

Quant au veau en daube, n'y songez plus et même pas en rêve comme dirait l'autre : on ne mange plus les bébés animaux... Adieu les plats de grenouilles à l'ail, d'escargots de Bourgogne, de raies aux câpres noyées de beurre, les risottos à la truffe baignés de sauces onctueuses : trop gras, trop riches, trop dangereux pour les artères et le coeur… Et toutes ces bonnes choses sont remplacées par une « bouffe sans goût, hygiénique, écologique, morale et consensuelle, en pots, en gélules ou en poudres. » Ah, vous rêvez de vous empiffrer au restau ? Il faudra au préalable vérifier le nombre de points dont vous disposez sur votre permis de table ! Vous avez du diabète ? Votre taux de cholestérol ou de glycémie à jeun laisse à désirer ? Oubliez le baba au champagne ou le pot-au-feu de canard à la citronnelle et autant dire que vous n'aurez PLUS JAMAIS le droit de toucher à la tarte aux trois chocolats. Le restaurateur se chargera de vérifier scrupuleusement les points dont vous disposez encore sur votre permis que vous devrez obligatoirement lui soumettre pour être servi. Vous êtes en bonne santé ? Parfait ! Il vous faudra tout de même jeter un œil aux points qui figurent devant chaque plat sur le menu que l'on vous a proposé. Un bœuf forestier ? Quatre points. En disposez-vous encore ? Une mousse au chocolat : six points.

S'il vous venait à l'esprit de dilapider d'un seul coup toutes vos réserves, vous diriez alors adieu au restaurant pour un bon bout de temps ! Et si vous abusiez des bonnes choses et tombiez malade, la Sécurité Sociale ne viendrait pas soulager vos finances: vous l'avez voulu, tant pis pour vous ! Terminées les prestations sociales pour les désobéissants !

Au menu : salade verte, radis, feuilles de chou, brocolis et poireaux. Je vous entends : « ben quoi, c'est bon, les brocolis ! » Hypocrite que vous êtes ! Allez, et le poulet mafé, les pommes de terre farcies en mille-feuilles, la panna cotta, le welsh rarebit, hein, c'est pas mal non plus ?

Concrètement, pour assurer le bon fonctionnement de tout ce système, il faut des contrôleurs alimentaires. Eh bien, en voici deux, en la personne d'Anna Janvier, une jouisseuse « athée et omnivore », « végétarienne non pratiquante », bonne vivante décomplexée avec « des formes d'ours en peluche et des appétits de boulimique », qui a bien l'intention de profiter de la vie et ce, dans tous les domaines, notamment celui de la bouffe !,,, et son acolyte, Ferdinand Pierraud, un brin coincé mais qui a lui aussi en mémoire les bons petits plats que lui faisait sa grand-mère autrefois pendant ses vacances en Bourgogne. Alors quand on lui dit que ce qui mijote doucement et discrètement dans cette arrière-cuisine de restaurant n'est pas du veau, son esprit s'échappe quelques secondes et il repense aux effluves de blanquette qui s'échappaient de la cuisine de sa grand-mère. « Il se délectait de la viande fondante exhalant tous ses sucs, des champignons encore alertes sous la dent, des carottes saoulées de sauce, puis, avec un quignon de baguette croustillante à la mie très blanche, il sauçait son assiette jusqu'à la dernière goutte… Saucer !! Mot chavirant pour un geste scandaleux qui évoquait le péché et le stupre, sonnait salace et cochon, laissait imaginer mouillures, bruits de bouche et grognements de jouissance, transbahutait surplus de cholestérol et embouteillage des artères… Mots et parfums le prenaient, le comblaient, lui en foutaient plein la bouche, le mettaient au bord d'un orgasme de premier choix. »

Alors ces deux-là vont débarquer dans le restaurant de Lou, ils vont bien sentir que quelque chose ne tourne pas rond et que les règles, Lou s'en arrange… Elle refuse notamment de contrôler permis de table et cartes de sécu. Hors de question de mesurer l'apport calorique de ses plats. Et puis quoi encore ! Elle risque gros : de perdre son restau par exemple. Mais on fait avec ce qu'on est, hein ? Va s'ajouter à cela le meurtre d'un cuisinier dans un petit restau clandestin.

Bref, les contrôleurs vont avoir du pain sur la planche ! Surtout que les enlèvements de cuisiniers récalcitrants organisés par quelques intégristes « pour protester contre le massacre des animaux, le gaspillage de la nourriture, la dilapidation des ressources, l'usage encore trop répandu de produits chimiques dans l'agriculture et l'industrie alimentaire, le non-respect des règles diététiques » sont de plus en plus nombreux. Il va donc falloir agir vite !

J'ai adoré ce polar dystopique (pas pour son intrigue - on ne le lit pas pour ça) mais pour l'évocation sensuelle, poétique et tellement réjouissante des plaisirs de la table… Et c'est si bien écrit qu'on en a l'eau à la bouche… Quant à la société qui se profile où tout est interdit, contrôlé, standardisé, bien formaté, franchement, elle est effrayante et triste, si triste… faite de privation, de contrôle de soi, de morale, de frustration, de renoncement aux plaisirs de la chair, des chairs… C'est vrai qu'on se dit alors, « à quoi bon ?». Ce roman est un appel au plaisir, à la volupté, au bonheur, à un art de vivre tout simplement...

J'aimerais seulement que vous lisiez les dernières lignes (pas de panique, elles ne dévoilent rien de l'intrigue!), les voici… Qu'elles vous convainquent de vous régaler de ce texte délicieux et roboratif :

« Quatre-vingt-dix-sept ans, ça passe tellement vite ! Jusqu'à sept ans, ça ne compte pas vraiment, tu n'apprécies pas pareil. Donc mettons quatre-vingt-dix ans. Quatre-vingt dix occasions de manger pour la première fois une pêche, une blanche, mûre à point, bien juteuse, qui a mûri sur l'arbre ! Ça te coule sur les doigts, tu t'en fous partout, t'es le roi du monde pendant deux minutes et demie, tu mâches, tu fais durer, t'es éternel, tu manges ta première pêche de l'année !

…

Seulement quatre-vingt-dix premières pêches avec le parfum de la chair mouillée qui te jute dans la bouche ! Y en a qui boulottent ça sans y penser, les pauvres ! Ils auraient dû rester morts ! Parce que c'est pas plus compliqué que ça : avant de vivre, t'es mort, et à la fin, tu re-meurs. En attendant, tu fais gaffe à toutes les premières fois où tu manges une pêche. »

 

dimanche 2 août 2020

Il était deux fois de Franck Thilliez


★★★☆☆

Me voilà bien embarrassée avec mon Thilliez des vacances et ce, pour deux raisons toutes simples : j'ai trouvé l'intrigue très peu crédible, plutôt capillotractée comme on dit… Évidemment, vous me direz, tout est toujours possible dans ce monde qui est le nôtre (la réalité dépasse même la fiction, hein?!) mais là, franchement, on n'y croit pas à cette histoire alambiquée du genre labyrinthico-tentaculaire et donc, il faut bien le dire, plus ou moins confuse. Non, franchement, trop c'est trop et accumuler des sujets comme : l'amnésie (problème omniprésent dans la littérature policière contemporaine - c'est pratique vous me direz… le but étant de retrouver ce qui s'est passé pendant tout ce temps, ici 12 ans en l'occurrence, ça occupe l'espace de quelques pages… D'ailleurs, 12 ans, c'est à peine crédible d'autant que le personnage reprend le cours de sa vie en se renseignant ici ou là sur les événements passés et en cherchant éventuellement l'adresse de son appart' et dans quelle poche il a mis ses clefs… On l'aide un peu mais sans plus... Moi qui m'inquiète parce que j'oublie à peu près tous les titres des livres que je lis et la moitié des noms d'auteurs, finalement, je me rends compte que mon cas n'est pas si grave...), les enlèvements (d'enfants, c'est mieux), les meurtres (indispensables, évidemment), les sociétés secrètes (oups, j'en ai trop dit...), l'art (effet mise en abyme très en vogue...), les palindromes (Thilliez adore les palindromes et il nous en sert dans tous ses romans maintenant -les mêmes en plus- avouons que les « ressasser », « laval », « xanax », « abba » et compagnie, j'en ai un peu ma claque), les codes secrets (sous forme de tatouages par exemple -la symbolique des tatouages, pardon, mais j'ai un peu passé l'âge de ces conneries d'ados- qu'il faut déchiffrer, et comme on peut dire tout et son contraire, ça occupe encore le lecteur sur quelques dizaines de pages...), les Russes (ils sont partout et responsables de tout en ce moment - un peu comme les Chinois...), les chutes d'oiseaux morts (ah… très très à la mode… ça fait au moins le 3e bouquin que je lis où il est question d'oiseaux morts qui tombent du ciel … oui, je sais, très lourde symbolique, impression de fin du monde… etc etc... dans l'air du temps, ça aussi !) donc, accumuler tous ces thèmes battus et rebattus provoque ennui et impression de déjà lu...

Bref, rien de nouveau sous le soleil…

J'en arrive maintenant à l'autre problème : si je rencontre quelques soucis de mémoire, je ne suis pas encore complètement sénile. Je ne range pas mes chaussures dans le frigo et ne dépose pas mes chiens au collège. Mais là, il faut que je vous dise que j'ai été bien embêtée ! Pourquoi ? Eh bien parce que ce dernier Thilliez est plus ou moins la suite du Manuscrit inachevé publié en … 2018… Alors autant vous dire que les histoires de Léane, Jullian, xiphopage, jumeaux et compagnie, s'ils me disent bien un petit quelque chose, c'est de loin… de très loin même...

Non, franchement, ça sent le réchauffé, le truc qu'on essaie de raccrocher coûte que coûte… Bon je sais, certains y verront la preuve du génie de Thilliez là où moi, je devine un certain essoufflement et beaucoup de redites.

Je ne suis pas très sympa sur ce coup-là mais je me suis ennuyée… Une vague impression de répétition… « Il était deux fois », oui, c'est bien ça et c'est une fois de trop...


jeudi 23 juillet 2020

L'Annexe de Catherine Mavrikakis


Éditions Sabine Wespieser
★★☆☆☆ (bof, bof, bof)


Ah ma bonne dame… les goûts et les couleurs…
Sur les conseils de ma libraire, je me lance dans la lecture de ce roman sorti en mars et dont je n'ai absolument pas entendu parler ni dans la presse ni sur la blogosphère…
Le ton des premières pages retient mon attention mais très vite, le soufflé retombe… Quel est le projet, quel est le sens de ce roman dans lequel tout me paraît artificiel, inutilement bavard, extrêmement redondant, très ennuyeux et un brin prétentieux… C'est donc une très grande déception… Si certains lecteurs de ce billet y ont compris quelque chose, qu'ils n'hésitent pas à laisser un avis !
Dans l'émission de France Culture « Par les temps qui courent » (2 mars 2020), l'auteur confie : « Je n'avais pas envie d'écrire un livre très clair... » Si c'était le projet, alors c'est effectivement réussi. Je comprends qu'un auteur veuille que le lecteur n'accède pas immédiatement au sens profond de l'oeuvre mais ce que je crains, c'est qu'ici, ce pseudo-hermétisme cache un vide sidéral ou tout au moins une absence d'objectif bien défini ou suffisamment clair pour le lecteur. J'y vois plutôt une démonstration lourdingue et sans originalité sur l'idée que la littérature peut être une grille de lecture du réel. Ou bien qu'il faut s'en méfier, elle est susceptible de nous faire perdre pied (ou nous sauver) ...
Bon, abordons le sujet : la narratrice, Anna, dont on comprend très vite qu'elle est agent secret, aime se rendre à Amsterdam dans la maison d'Anne Frank pour y effectuer des espèces de pèlerinages. Elle établit un parallélisme (tiré par les cheveux – mais pourquoi pas...) entre son existence et celle de la jeune fille déportée en 1944 : une vie d'errance, de planque, des questionnements sur l'identité, de difficiles rapports aux autres etc etc... Comprenant qu'elle a été repérée, la narratrice suivra les ordres de son employeur : l'Agathos, prendra le premier avion et se retrouvera confinée dans un lieu tenu secret avec d'autres agents de son espèce… Elle y rencontrera un majordome homo d'origine cubaine très bavard (accrochez-vous!), dont les propos sont truffés de références littéraires… Anna l'écoute et en perd tout son discernement… (moi aussi d'ailleurs!) Qui est-il vraiment, que cherche-t-il ? (à ce stade-là du roman, je suis perdue et surtout saoulée de la logorrhée de ce personnage) L'espionne, quant à elle, en rajoute une couche en rebaptisant tous ses compagnons de réclusion du nom d'un personnage de la littérature… Comme le dit la 4e de couv : « un vieux couple slave devient les Tourgueniev ; un agent d'apparence banale… Meursault ; le chat, Moortje, comme celui d'Anne Frank... » Pourquoi pas mais… tout ça pour dire quoi exactement ? C'est bien ça le problème…
Je me suis perdue et ennuyée : tout m'a semblé poussif et artificiel (et dire que j'ai lu ici ou là que le suspense était insoutenable… c'est ironique ou quoi?)
Allez, j'attends vos avis éclairés !

mardi 14 juillet 2020

La neige sous la neige d'Arno Saar


Édition La fosse aux ours
(traduit de l'italien par Patrick Vighetti)
★★★☆☆ J'ai bien aimé


Bon, évidemment, ça ne remplace pas notre virée estivale à Tallinn, annulée pour cause de Covid, mais quand même, cette petite déambulation dans la capitale estonienne aux côtés du commissaire Marko Kurismaa fut bien agréable… Un vrai guide touristique ce roman ! (Même si l'auteur est italien et le récit écrit dans la langue de Dante …)
J'aurais vraiment aimé le lire sur place afin de me rendre dans tous les lieux décrits par l'auteur… Croisons les doigts pour qu'on puisse effectivement aller y faire un tour prochainement… D'ici là, d'autres titres d'Arno Saar (pseudo d'un certain Alessandro Perissinotto) seront peut-être traduits en français et m'accompagneront dans le dédale des rues pavées de la vieille ville entourée de remparts d'où l'on découvre des points de vue que j'imagine magnifiques sur la mer Baltique et la colline de Toompea… Et la cathédrale Nevsky, les petits restaus, les bars à bière, les façades pastel de style baroque, le port et ses brise-glaces… J'arrête là, je vais pleurer… Restons digne et adulte, ça sera pour une autre fois… Mais quand même...
Ah, cet inspecteur Kurismaa… Trente ans de métier, un caractère bien trempé, aimable quand il y pense, pas psychologue pour un sou, détestant tout ce qui a à voir avec les nouvelles technologies, narcoleptique (pas facile à vivre quand on est flic), détestant le sport (même s'il est un ancien champion de ski de fond) et «  tout ce qui a trait au froid, aux bâtons et au mouvement » - il est servi !
Mais ce qu'il exècre le plus au monde, c'est le communisme qui lui a raflé son père (un opposant au régime soviétique, arrêté par les hommes du KGB) et par la même occasion, son enfance…
En effet, les traces de cette période (l'Estonie fait partie de l'URSS de 1944 à 1991) apparaissent à chaque coin de rue.. . Sachant que la ville est sous domination russe depuis que Pierre Le Grand en 1710 a repoussé les Suédois, vous imaginez bien que ce passé est plus qu'omniprésent. Bien sûr, les gens sont bilingues : le russe est la langue maternelle de plus de 40 % de la population - l'immigration russe ayant été très importante lors de la Seconde Guerre Mondiale… Bref, ce passé soviétique colle aux pattes et aux esprits et prend l'allure d' un cauchemar dont on a bien du mal à se remettre… J'avoue que c'est l'aspect du roman qui m'a le plus intéressée, non que l'intrigue - somme toute assez classique - soit sans intérêt (on se laisse ferrer par cette enquête sur le meurtre d'une escort girl biélorusse) mais cette superposition passé/présent extrêmement forte à Tallinn est vraiment passionnante.
Et puis parcourir cette capitale recouverte d'une neige épaisse qui complique tous les déplacements est assez dépaysant, il faut bien l'avouer... et même poétique lorsque celle-ci prend la forme de légers flocons tourbillonnant dans la lueur des réverbères...
« Cependant, comme chaque fois qu'il essayait de les ignorer, les façades des maisons, le cours sinueux des ruelles, l'absence de voitures et de bruit, s'emparèrent de lui et l'obligèrent à ralentir le pas. Non, Vanalinn, la Vieille-Ville, n'était en rien un parc à thème, en rien un piège à touristes : c'était la beauté à l'état pur, l'élégance, l'âme balte. Et elle était vivante, même durant les jours, comme aujourd'hui, où les passants étaient rares, et même surtout ces jours-là, quand les toits étaient blancs, quand la neige qui n'avait pas encore été déblayée gisait en tas contre les murs, quand Tallinn recommençait à appartenir exclusivement à ses habitants... »
Ah… quand j'entends parler d' « âme balte », je fonds… pas vous ?
Allez, offrez-vous un petit voyage virtuel en attendant de pouvoir de nouveau parcourir le monde...

                          



mercredi 8 juillet 2020

Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lighieri


Éditions P.O.L
★★★★★ (dur et tellement beau...)

Dans son article intitulé « La liquidation de l'opium » paru en 1925 dans la revue « La Révolution surréaliste », Antonin Artaud s'insurge contre la volonté de l’État de lutter contre les drogues : « Vous n’empêcherez pas qu’il y ait des âmes destinées au poison, quel qu’il soit, poison de la morphine, poison de la lecture, poison de l’isolement, poison de l’onanisme, poison de l’anti-sociabilité. Supprimez-leur le moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres. » Ainsi, considérant que certaines âmes sont perdues à jamais, sa revendication se résume à quelques mots : qu'on leur foute la paix à lui et aux autres êtres souffrants puisque de toute façon, ils trouveront forcément une échappatoire quelconque pour supporter le monde et soulager leur folie.
« Elles (les âmes) créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens plus désespérés. La nature elle-même est anti-sociale. Laissons se perdre les perdus, nous avons mieux à faire qu’à occuper notre temps à une régénération impossible et de plus, inutile, odieuse et nuisible. De plus les perdus sont par nature perdus. Il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l’idiotie, de la folie... » Et la chronique se termine sur ces mots : « L'homme est misérable, l'âme est faible, il est des hommes qui se perdront toujours. Peu importent les moyens de la perte; ça ne regarde pas la société. »
S'inspirant des propos du théoricien, Rebecca Lighieri (pseudo d'Emmanuelle Bayamack-Tam) illustre dans son dernier roman très très noir (je vous préviens!) non seulement une certaine forme de déterminisme psychologique (t'es mal, tu le resteras) mais elle s'attaque aussi au déterminisme social à travers l'histoire tristement banale de trois gamins flingués par la vie et plus précisément par leur père, un monstre, une ordure, un pauvre type… Trois enfants, « trois fleurs décapitées » dont il ne reste que les tiges qui tiennent debout on ne sait par quel miracle…
Mohand, le plus jeune, à qui le père toxico a répété à l'envi qu'il n'était pas son fils, lui le môme handicapé qu'il surnomme le gogol, le triso, répétant sans cesse qu'il aurait mieux valu s'en débarrasser de ce gosse puant, le faire crever, ce à quoi il est presque parvenu à force de sévices en tous genres, d'humiliations sans nom et de haine infinie…
Mohand, le miraculé, Mohand encore debout, Mohand, l'ange aux ailes broyées… Comment se construit-on sur des sables mouvants sans se faire engloutir et sans finir par disparaître de la surface de cette pauvre terre où l'on n'a fait que souffrir ?
Et puis, il y a Hendricka que le père a traînée dans les cafés de la cité des quartiers nord de Marseille où ils vivent dans ces années 80/90 (la cité Antonin Artaud - il est né à Marseille-) et dont les piliers de bar ont largement reluqué les cuisses, la belle Hendricka qu'il a présentée à des castings débiles pour tirer du fric de sa beauté insensée, parce que la popularité, ça rapporte, c'est mieux que les diplômes, plus utile que l'école.
Enfin, il y a Karel, ce narrateur à la beauté foudroyante et à la sensibilité à fleur de peau, celui qui dit sa haine et son dégoût à chaque page, hurle son amour pour Mohand et Hendricka, tentera de mettre des mots sur le pire, l'insoutenable en avançant à tâtons vers un mirage de bonheur.
Ces trois-là, comme tant d'autres, ont morflé et pas qu'à moitié. D'aucuns diraient qu'ils ne s'en relèveront jamais. Et ils auraient sans doute raison. Une enfance brisée, c'est pour la vie… « L'espérance de vie de l'amour, c'est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance, quand elle s'est mal passée. »
Oui, bien sûr, vous me direz, et la résilience ?...
Allez, on peut se garder deux trois illusions sous le coude, ça ne mange pas de pain…
Échappe-t-on de là d'où l'on vient ? Se remet-on du pire, de l'insoutenable, de l'horreur ? Reproduit-on forcément ce que l'on a subi ? Devient-on génétiquement violent ?
Rebecca Lighieri a les mots pour décrire la violence et l'on vit de l'intérieur ce que ressent Karel, sa haine pure vis-à-vis de ce père destructeur, la confusion de ses sentiments, le chaos de ses émotions, toutes les difficultés qu'il a à se construire, à devenir un homme et à se projeter dans un avenir plus ou moins lointain avec sa copine Shayenne qui vit dans un camp de gitans sédentarisés où lui-même trouvera refuge.
Quel personnage que ce Karel, de ceux qu'on n'oublie pas : il est tellement attachant, tellement perdu dans cette famille foutraque qui ne lui a jamais donné aucun repère, aucune joie, aucun amour...
On ne pleure pas quand on lit Rebecca Lighieri. Et pourtant, on pourrait... Non, pas de pathos, pas de mélo. On plonge dans le pire, sans détour, à sec. Les mots cinglent, heurtent, cognent. Ce sont des directs qu'on se prend en pleine figure, et l'on sort sonné. Sonné mais sans larmes, car, comme Karel, on sent que si l'on veut finir le roman, il faut tenir parce qu'on n'est pas encore au bout du pire et peut-être aussi parce que dans cet enfer, émerge, malgré tout, beaucoup d'humanité…
On sent qu'elle les aime ses personnages, Rebecca Lighieri , qu'elle vit avec, les sent, les touche, qu'ils sont là devant elle, incarnés (quelle sensualité dans l'écriture !)… Ils sont tellement vivants, tellement vrais dans leur terrible complexité. Il faut, je pense, avoir fréquenté et observé pas mal d'ados pour parler d'eux comme elle le fait, avec leurs mots, leurs codes, leur façon d'être au monde…
Et puis, il y a cette bande-son omniprésente qui nous entraîne, parce que ce roman, c'est aussi de la musique, de la soul, du funk, du rap, des chansons populaires qu'on fredonne tous les jours, des tubes sirupeux qui nous comblent d'aise secrètement… Je repense soudain à cette scène magistrale que je n'oublierai jamais où les trois jeunes dansent parce que, pour une fois, ils vivent un moment de bonheur. Magnifique play-liste qu'il faut absolument écouter parce qu'elle insuffle encore davantage de vie, de mouvement et ajoute encore de l'émotion à ce texte déjà si fort…
Allez, finissons sur un petit « Dance Little Sister » de Terence Trent D'Arby ou bien, si vous préférez « Right On » des Pasadenas et imaginons-les, ces gosses, être heureux un instant, un instant seulement…

Qu'est-ce que ça fait du bien et comme c'est beau à voir...