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vendredi 3 février 2017

Marx et la poupée de Maryam Madjidi


 Le Nouvel Attila

« Je ne suis pas un arbre, je n’ai pas de racines. »

Magnifique autobiographie dans laquelle Maryam Madjidi, née en Iran, raconte son enfance entre des parents militants qui organisent des réunions clandestines, une grand-mère refusant que sa première petite-fille serve à transporter des documents secrets dans ses couches et deux oncles en prison.
Elle se souvient. Des images, comme des bulles, éclatent ou s’envolent.

Elle se souvient qu’elle doit donner ses jouets avant de partir en France : posséder est une vilaine chose lui disent ses parents. La petite fille pleure : ses jouets, elle veut les garder !
Avant de quitter ce pays sans avenir, les parents aussi enterreront leur bien : des livres. Marx, Engels, Lénine, Makarenko dans un trou.

Elle se souvient.
Son oncle Saman, dix-neuf ans, est en prison, il y restera huit ans. C’est ce qui arrive aux gens qui s’opposent au pouvoir.

Elle se souvient.
Abbâs vient aux réunions, il est jeune, il croit qu’un changement est possible. Ils l’ont arrêté en pleine nuit. Il n’a même pas eu le temps d’enfiler ses chaussures. Il ne reste de lui qu’une sandale. Une pauvre sandale en plastique.

Elle se souvient encore.
Les « Fatmeh Commando », police des bonnes mœurs, enlèvent les femmes mal voilées ou insuffisamment habillées à leur goût, comme ça, dans la rue. Elles les embarquent brutalement. Après leur passage, la rue est vide.

Alors, il faut partir.

Partir, c’est se retrouver en pays inconnu, entendre des mots inconnus, sentir des odeurs inconnues. Être étranger, être d’ailleurs. Et petit à petit, alors qu’on s’habitue au nouveau pays, on devient de nulle part. On n’appartient plus au pays d’origine dont on oublie doucement la langue et l’on n’est toujours pas du pays où l’on vit. D’où venez-vous ? D’Iran. Ah, comme ça doit être beau, là bas, j’aimerais moi aussi avoir une double culture, quelle richesse ! Maryam reste muette : être d’ici et d’ailleurs, c’est être de nulle part, coupée en deux, arrachée et non vraiment replantée, étrangère partout. Perdre son identité.

Paris : 15m². La mère attend. La petite fille voit la mère qui attend.
« J’aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l’accrocher au sommet d’un arbre pour que ça bouge et vive encore.
Te réveiller. Te ressusciter. Noircir tes traits, mettre du rouge sur tes joues, sur tes lèvres, t’injecter de la vie pour que tu chantes, tu ries, tu cries mais rien à faire, tu te diluais silencieusement dans une eau imaginaire. »

Et puis, l’école, les autres : la petite fille ne joue pas. Elle n’a pas les mots pour cela. Elle est seule.
L’autre, la langue maternelle, est là, tapie au fond de la petite fille. Elle attend. Elle sait que la petite fille ne l’a pas oubliée. Elle viendra la rechercher mais pas tout de suite, plus tard.

Bien sûr, être d’ailleurs a des avantages : avec humour, Maryam raconte comment elle s’amuse et joue auprès des hommes de son charme oriental : « Je lui fais mes regards langoureux, je deviens aussi sensuelle que possible, je suis une toile de Delacroix. Je passe la main dans mes cheveux. Je renverse ma tête, dévoilant la chair souple et fraîche de mon cou. Si je pouvais je demanderais au serveur quelques coussins, voilages et riches tentures. »
Si ça ne marche pas, on passe au plan B : Maryam récite des vers d’Omar Khayyâm en persan : « En veux-tu, en voilà ! »
Elle joue à « l’exilée romanesque » et ça marche souvent !

Mais dans ce livre, Maryam ne joue plus : elle se met à nu et raconte son histoire, l’histoire d’une femme libre et libérée : « Je vous le donne, ce masque, prenez-le, je le dépose dans vos mains. »

Un très beau texte, sensible et original, mêlant prose des souvenirs, contes et poésies, multiples formes d’expression pour dire l’arrachement, la violence du départ, la coupure de l’exil, la difficulté de renaître ailleurs, dans un pays qui n’est pas le sien mais qui finira par être un lieu à soi, un lieu où être soi, enfin !

Superbe !

mercredi 1 février 2017

Dans la forêt de Jean Hegland


Éditions Gallmeister
traduit de l'américain par Josette Chicheportiche


Peut-être est-ce vrai que les contemporains d’une époque charnière de l’Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre.

Parfois, je me demande pourquoi une œuvre a une résonance si puissante en moi au point que j’ai le sentiment très confus qu’elle répond à une attente, presque à un besoin, qu’elle m’apporte quelque chose d’essentiel. C’est une expérience singulière et rare, mystérieuse et puissante, presque magique. J’avais déjà vécu cela en lisant Une année à la campagne de Sue Hubbell et la découverte de Dans la forêt de Jean Hegland vient de me précipiter dans le même état. J’en émerge à peine, comme encore sous le choc.
Dire que j’ai aimé est évidemment bien en deçà de ce que j’ai ressenti. Je sais que je vais vivre avec ce livre, le relire, inviter mes proches à s’y plonger (corps et âme, parce qu’il parle au corps et à l’âme), tenter de vous en parler tout en sachant que mes mots seront à peine capables de traduire la force de mes émotions.
Il me faudrait un jour comprendre pourquoi les livres dont je viens de vous parler (soudain, un autre de mes grands amours me revient à l’esprit : Le Verger de pierres de Timothy Findley) me transportent autant. Bien sûr, les thèmes communs sont évidents : le retour à la nature   (moi qui vis entourée de forêts et qui n’y mets jamais les pieds), retour aussi à une vie plus simple loin d’une société de consommation qui m’écoeure de plus en plus (et dans laquelle je m’enfonce - me vautre ? -  plus ou moins contre mon gré - belle excuse -), retour aussi à des divertissements essentiels comme… la lecture (moi, je lis mais mes élèves ne lisent plus, c’est un triste constat) et la contemplation de la beauté de la nature (en VRAI et pas à travers un écran). Voilà. Peut-être est-ce quelque chose qui relève d’une espèce de nostalgie d’un monde duquel on s’éloigne à la vitesse grand V pour un inconnu qui me soucie plus que je ne veux bien l’avouer finalement…
Bref, parlons du livre !
D’abord, tout vert (la couverture !), il est beau. Le titre : (clin d’œil probable au Walden ou La vie dans les bois de Thoreau) il porte en lui comme une promesse, il cache un secret, il commence une histoire que j’ai lue avec la même ferveur et la même passion que lorsqu’enfant, je me plongeais dans un roman d’aventures.
Parce que Dans la forêt est un roman d’aventures, une robinsonnade, un roman d’apprentissage qui nous rend notre âme d’enfant et nous tient dans un suspense terrible :
-          On est peut-être les deux dernières personnes sur terre, a dit Eva d’une voix qui ne traduisait ni peur ni tristesse.
J’ai hoché la tête un peu rêveusement, et j’ai répondu sur le même ton :
-          Oui, peut-être.
Que s’est-il passé ? On ne le saura pas vraiment. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus rien, enfin, de ce qui semblait indispensable avant : plus d’électricité (adieu lumière, Internet, téléphone, télévision…), plus d’essence (adieu voiture, avion !), plus de denrées dans les magasins qui ont été pillés, plus de médicaments, plus d’école. Une société complètement désorganisée, rendue à la violence des individus et à celle des épidémies.
 Dans la famille d’Eva et de Nellie, jeunes filles de 17, 18 ans environ, personne ne s’est vraiment rendu compte tout de suite de l’étendue de la catastrophe : il faut dire qu’ils n’ont pas de voisins à moins de six kilomètres et la première ville se trouve à 50 kilomètres.
Un choix de vie, celui du père, préférant garder ses gamines à la maison plutôt que de les envoyer à l’école, les laissant découvrir par elles-mêmes les choses de la vie dans l’immense forêt qui s’ouvre au pas de leur porte.
-          Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence.
Le portrait du père est fait !
Les filles (et la mère peut-être) auraient préféré vivre en ville, attirées par les cafés, les cinémas, les boites de nuit, les magasins, tout ce qui brille et qui attire. Eva veut être danseuse et Nell s’apprête à passer des tests pour entrer dans la fameuse université de Harvard.
Il en sera autrement car il n’y a plus rien et elles vont devoir se débrouiller toutes seules, tout inventer et réinventer, se battre pour survivre, isolées du monde entier, à la lisière d’une forêt hostile et sombre dans laquelle elles osent à peine s’aventurer. Nous tenons donc entre nos mains le journal de Nell qui nous livrera au quotidien ses doutes, ses angoisses et ses merveilleuses découvertes.
L’évocation de la nature est d’une beauté et d’une sensualité absolues : on sent, on voit, on respire ce qui est dit tant les descriptions sont précises, réalistes, quasi organiques.
Bravo d’ailleurs à l’excellent travail de la traductrice Josette Chicheportiche !
Je ne dirai rien d’autre pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.
Deux choses quand même : la première : pourquoi a-t-il fallu attendre vingt ans pour que ce grand roman soit traduit en français ? Mystère, mystère, mystère…
La seconde : bien sûr, le message est là, derrière chacun des mots de ce texte, engagé s’il en est. Peut-être est-il encore temps de l’entendre… peut-être est-il déjà trop tard, je ne sais pas.


Immense, immense coup de cœur !

lundi 30 janvier 2017

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel


 Éditions de Minuit

Ah, en voilà un grand, un très grand, très fort, très beau aussi, un qu’on n’oublie pas parce que les mots du personnage principal résonnent encore dans notre esprit bien longtemps après qu’on a fini le livre.
Ces mots, ce sont ceux de Martial Kermeur et celui à qui ils sont destinés, c’est un juge qui veut comprendre pourquoi cet ancien ouvrier spécialisé de l’arsenal de Brest, licencié depuis peu, comme beaucoup d’autres gars du coin « en trois ans ils avaient divisé le personnel par cinq », a balancé par-dessus bord, lors d’une gentille partie de pêche, un certain Antoine Lazenec.
Volontairement ? Oui, oui, tout ce qu’il y a de plus volontaire. Il l’a regardé un peu s’agiter dans l’eau, bien alourdi par le poids de ses vêtements, et puis, il l’a laissé, il a mis les gaz, est rentré au port et a attendu bien tranquillement que la police vienne le chercher.
Un meurtre donc ? Oui, sans aucun doute, un meurtre. Et le juge aimerait comprendre ce qui s’est passé dans la tête du gars Martial pour qu’il en arrive là, lui qui n’a jamais eu affaire à la police.
Alors, Martial va demander l’autorisation de tout expliquer, en reprenant depuis le départ car c’est l’unique façon de se faire comprendre : tout dire. « Depuis le début, monsieur Kermeur, depuis le début » l’invite le juge qui semble lui aussi vouloir prendre son temps.
Elle est étrange l’impression que ressent Kermeur ce matin-là alors qu’il est devant le représentant de la justice : soudain, il se sent « à sa place ». Oui, « à sa place », comme s’il avait fait ce qu’il avait à faire. Presque soulagé.
Immédiatement, il prévient : « Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus. » Non, c’est vrai, rien de plus, mais quand même de quoi bousiller une vie, enfin, des vies.
Quand ils l’ont vu arriver sur leur presqu’île, le gars Lazenec, Antoine Lazenec, avec ses chaussures à bout pointu, ses projets et son mot « potentiel » qui réchauffait tous les cœurs, ça a été soudain comme une bouée qu’on leur aurait jetée et qu’ils ont attrapée avidement, sans trop réfléchir, parce que des gars comme Lazenec, il n’en arrive pas tous les jours dans ce bout du monde. Alors ils lui ont sauté dessus, le maire en premier. Il était fier, Le Goff, d’avoir trouvé un gars comme ça avec des mots comme « complexe immobilier », « parc résidentiel », « station balnéaire » plein la bouche. Des bonbons, ces mots…
Alors, Martial Kermeur va parler au juge, longuement, très longuement : « Mais alors laissez-moi raconter mon histoire comme je veux, prévient-il, qu’elle soit comme une rivière sauvage  qui sort quelquefois de son lit, parce que je n’ai pas comme vous l’attirail du savoir ni des lois, et parce qu’en la racontant à ma manière, je ne sais pas, ça me fait quelque chose de doux au cœur, comme si je flottais ou quelque chose comme ça, peut-être comme si rien n’était jamais arrivé ou même, ou surtout, comme si là, tant que je parle, tant que je n’ai pas fini de parler, alors oui, voilà, ici même devant vous il ne peut rien m’arriver, comme si pour la première fois je suspendais la cascade de catastrophes qui a l’air de m’être tombée dessus sans relâche, comme des dominos que j’aurais installés moi-même patiemment pendant des années, et qui s’affaisseraient les uns sur les autres sans crier gare. »
Comme le juge, nous écoutons Kermeur raconter son histoire : ce sont les mots (faussement simples d’ailleurs) d’un homme simple, usé par la vie, un homme qui n’en peut plus de se taire et d’encaisser et de voir que rien ne se passe, rien ne bouge. Les injustices demeurent impunies, les criminels se désaltèrent aux terrasses des cafés, se baladent tranquillement mains dans les poches ou vont pêcher le homard dans leur « Merry Fischer » qu’ils ont payé cash. Limite si on ne leur déroule pas le tapis rouge.
Alors, Kermeur parle face à son juge, face à nous-même, déballe tout, hésite parfois, se reprend, se corrige, précise sa pensée, ose quelques images pour mieux se faire comprendre. Et là, on est cloué, saisi, scotché par la force, la fulgurance de son propos, sa poésie même, par la terrible densité de ses paroles qui nous touchent en plein cœur parce qu’elles disent de façon poignante l’absolue détresse des « petits », des « gens de peu », de ceux qui n’ont rien et à qui on enlève tout, même la dignité.
Dans le souffle puissant du gros temps breton, tout ressemble soudain à une tragédie : l’unité de lieu, de temps, d’action et le long monologue-confession d’un homme dont on partage le dernier sursaut nous serre le cœur profondément et durablement.

Magistral et terrible !

vendredi 27 janvier 2017

Le Chronométreur de Pär Thörn


Quidam éditeur
traduit du suédois par 
J. Lapeyre de Cabanes

C’est l’histoire d’une vie : chapitre 1 : « A ma naissance, j’ai une espérance de vie de soixante-treize ans. » Une vie comme un espace-temps à combler, une espèce de fulgurance dont il faut tenter de faire bon usage. Enfin, chacun fera comme il pourra.
Le narrateur – un homme sans nom - chronomètre tout depuis sa tendre enfance : le sport, à l’école, refusant d’arrondir les chiffres malgré la pression de ses camarades, puis, en grandissant, il mesure le temps qu’il faut pour franchir une volée de marches, faire bouillir de l’eau, confectionner un gâteau et le manger. Une vraie passion quoi.
Parfois, il se pose des questions existentielles mais pas très souvent, c’est mieux : « Pourquoi  est-ce toujours pareil ? »
Logiquement, adulte, il trouve enfin son métier, ce pour quoi il est fait, une vraie vocation : chronométreur. Il lui faudra surveiller (sans les déranger pour autant) les moindres gestes, les  mouvements infimes des travailleurs qui l’observent d’un œil noir.
Certains d’ailleurs le surnomment « chronobite », d’autres lui demandent : « - Tu chronomètres aussi quand tu chies ou quoi ? »
Il faut comprendre, l’entreprise ne peut se permettre de perdre du temps, car le temps, c’est de l’argent (Time is money) disait Benjamin Franklin.
Alors, il convient, pour être tout à fait sérieux et à la hauteur de la tâche qui lui incombe, de faire clairement la différence entre travail et temps libre. Heureusement, une conférence en Pologne avec la Société tayloriste va l'aider à résoudre des problèmes fondamentaux : est-ce que se gratter la jambe est une micropause ou un geste nécessaire à la poursuite d’un travail efficace ? Et puis, « Est-ce que ce qui est une micropause en Pologne est une micropause en Suède et inversement ? » A l’heure de l’Europe, c’est important de faire comme les voisins…
Ça occupe, ce genre de questions, ça fait réfléchir, tandis que le temps passe et que « le lundi devient mardi. Le mardi devient mercredi. Le mercredi devient jeudi. Le jeudi devient vendredi. »
Le responsable du département de chronométrage, Roland Hedåker, pour tuer le temps, donne des noms aux couloirs : l’un s’appelle « Pologne », l’autre « Flandre », un autre encore : « Närke ». Ne prenez pas ça comme une échappatoire « mais comme une façon de créer du bien-être, et ainsi de la joie au travail, et ainsi un accroissement de la productivité. »
Donc, quand il se « déplace dans les frontières de Närken, les eaux du lac Hjälmaren bruissent dans ses veines. », dans le couloir nommé « Flandre », il « respire un parfum de pralines grillées et de gaufres. »
Vous n’y aviez visiblement pas pensé… Essayez dès lundi ! (Testez peut-être avant d’en parler aux collègues.)
Un court roman, aussi court qu’une vie, un texte satirique, inventif et cinglant sur une société complètement absurde où les mots « rendement », « compétitivité », « rentabilité » guident le monde, façonnent les esprits, maltraitent les corps, plongeant les hommes dans un océan de vacuité et de désespoir qui finira bientôt par les engloutir dans un néant absolu, remplacés qu’ils seront à plus ou moins long terme par les machines : « Dans un monde très proche, se dit très lucidement le narrateur, je surveillerai probablement davantage de machines que d’hommes. »
L’écriture est froide, neutre. Elle est de l’ordre du constat, du rapport qu’on pose sur un bureau. Un bilan. Ni sentiments, ni émotions. Enfin, le moins possible, on n’est pas là pour ça.
On rit mais l’humour est noir, glaçant, grinçant. Le comique de répétition tourne à l’angoisse et à la folie comme dans ce chapitre 62 où les mots bégaient, se superposent presque, s’entassent, s’accumulent, vides de sens, dénués de vie et d’âme, comme pris dans une spirale sans fin : « Les heures les heures les heures les heures s’ajoutent aux heures aux heures aux heures aux heures. Les mois les mois les mois les mois s’ajoutent aux mois aux mois aux mois aux mois. Les années les années les années les années aux années aux années aux années aux années. »

On aimerait se dire que ce récit n’est qu’une fiction…

mercredi 25 janvier 2017

Bondrée d'Andrée A. Michaud


  Éditions Rivages

La magnifique couverture de ce livre représentant un lac entouré de conifères plongés dans une brume épaisse m’attirait irrésistiblement.
Et je n’ai pas été déçue, oh non, bien au contraire : tout ce que j’aime dans le roman noir se trouvait au rendez-vous : une intrigue bien ficelée, des personnages attachants avec une vraie épaisseur psychologique (ah ! l’inspecteur Stan Michaud, bien persuadé qu’ « aucune pierre ne dévale au bas d’une colline sans qu’un homme l’y ait poussée »), des lieux décrits avec minutie, lieux connus certainement de façon très intime par l’auteur, et qui plongent immédiatement le lecteur dans une atmosphère mystérieuse et envoûtante.
Enfin, une écriture magnifique, une langue à la fois poétique, onirique, sensible et capable de transcrire, à travers son rythme et ses mélanges d’anglais et de français, la folie de cette jeunesse qui, à l’été 67, se trouve en vacances au bord de ce lac situé aux confins du Québec, à la frontière du Maine.
Des chalets, des tentes, des barbecues, des chaises longues et des familles heureuses de quitter la ville pour vivre en pleine nature pendant un mois ou deux. Un mélange joyeux d’anglophones et de francophones partageant allègrement leurs mots et leurs mets.
Voilà Bondrée « territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. »
On disait qu’autrefois, dans les années 40, pour fuir la guerre, un trappeur du nom de Pierre Landry s’était installé à Boundary Pond. Il n’avait pas vu d’un bon œil l’arrivée des vacanciers et s’était enfoncé davantage dans la forêt pour être tranquille. De loin, il observait une femme à la peau claire qui aimait se rafraichir dans le lac, il la trouvait belle. On n’avait jamais bien compris pourquoi on l’avait retrouvé pendu dans sa cabane mais depuis on disait qu’il hantait les lieux…
En tout cas, la Zaza, Elisabeth Mulligan et son acolyte Sissy Morgan, dans leur insolence, se moquaient bien de toutes ces histoires, des légendes débiles qui les faisaient hurler de rire : elles étaient jeunes, belles, se maquillaient, fumaient, portaient des shorts courts, sentaient la pêche et le muguet, dansaient le rock’n’roll, embrassaient les garçons.
C’était l’été de Lucy in the sky with Diamonds, le « Summer of love » pour les filles, les inséparables, que l’on voyait se dandiner, se jeter dans le lac en criant, courir comme des dingues en pouffant de rire et en jurant, lolitas ivres de vie et de soleil. Un bel été, prometteur, un été de folie qui s’ouvrait à elles. Go, go, Zaza, run, run,  Sissy !
Evidemment, je n’en dirai pas plus, roman policier oblige. Je conseille d’ailleurs, pour conserver le suspense intact, de ne pas lire le résumé sur la quatrième de couverture. C’est toujours trop bavard, ces choses-là.

Croyez-moi sur parole : vous allez vous ré-ga-ler. J’avoue que j’aurais presque envie de me replonger dans les bois de Bondrée pour entendre les piaillements de l’effraie et voir passer la queue rousse du renard. Mais je me retire et vous laisse la place… Mais attention, restez prudent tout de même… 

lundi 23 janvier 2017

Prendre les loups pour des chiens d'Hervé Le Corre


  Éditions Rivages

J’avais lu ici et là de très bonnes critiques sur ce livre et j’avoue que les trois T Télérama ont achevé de me convaincre.
Je viens de finir ce roman noir et si je me sens peut-être un peu moins enthousiaste que certains, je reconnais que ce livre a des qualités littéraires évidentes.
Le sujet : un jeune homme, Franck, sort de prison où il vient de purger une peine de cinq ans pour un braquage qu’il a commis avec son frère, Fabien. C’est la compagne de ce dernier qui vient le chercher à sa sortie de prison : son frère est « pour affaires » en Espagne. Cette femme très séduisante s’appelle Jessica et elle attire irrésistiblement Franck.
Elle l’emmène dans une maison entourée de pneus crevés et de carcasses de voitures, vers Langon, dans le sud de la Gironde, où elle vivote avec ses parents « Les Vieux » et sa fille Rachel qui ne dit rien et observe, mutique, le monde qui l’entoure. Un chien noir rôde sans cesse, menaçant. « Franck se demandait comment on pouvait habiter ici, loin de tout, et il eut peur de ce désert hérissé de troncs noirs d’où surgissait parfois un bosquet rond et touffu de chênes tassés les uns contre les autres, survivants sur un pré funèbre planté de hallebardes après une bataille. »
C’est l’été et l’auteur réussit parfaitement à nous faire vivre cette impression d’étouffement que ressent Franck chez ces gens qui lui ont laissé une caravane - autre espace clos - où loger en attendant le retour du frère.
Les journées passent, l’air est de plus en plus irrespirable, la chaleur accablante et chacun s’observe, s’épie, dans le silence… Franck sent « quelque chose dans l’air, comme un relent, la trace d’une ancienne puanteur qui empêchait parfois de respirer à fond. Rien à voir avec la prison. Il n’aurait pas su dire vraiment ce qu’il ressentait. »
Quelques bribes de conversations viennent réveiller des après-midi qui n’en finissent pas : les « Vieux » boivent bière sur bière, fument cigarette sur cigarette, Jessica pique des crises de colère contre sa fille muette puis disparaît soudain et Franck assiste en spectateur passif à des scènes qu’il ne comprend pas, jouées par des acteurs qui ne lui inspirent aucune confiance.
Et l’attente est longue, très longue, menaçante, sous tension. Peu de gestes, de mouvements. Difficile de respirer dans ce huis clos tragique et étouffant. Le temps semble suspendu, pas un souffle d’air.
L’auteur est absolument génial dans sa capacité à décrire cette attente qui n’en finit pas et ce silence pesant. Et c’est précisément cette habileté extraordinaire d’Hervé Le Corre à créer une atmosphère lourde comme du plomb chauffé à blanc qui m’a plu, bien davantage finalement que l’intrigue elle-même.
L’écrivain parle de la misère dans ce roman et de tout ce qu’elle charrie avec elle : drogues, trafics, violence et crimes, de la difficulté aussi de s’en extraire et de passer à autre chose, malgré toute la bonne volonté que l’on y met, comme un fleuve aux eaux nauséabondes qui entraînerait irrémédiablement vers la mort tous ceux qui tenteraient d’échapper à ses flots bouillonnants.
Pour être noir, c’est noir, bien glauque et ce noir a le visage d’un soleil implacable qui vous projette au sol et vous empêche de vous relever : impossible de respirer, d’avancer à découvert sous peine d’être cuit sur place. Chaque pas coûte. La description que fait Le Corre de ce monde est minutieuse, précise et juste. Il a du flair et voit clair. Aucun détail ne lui échappe. La violence est brute, entière et prête à tout.
C’est sordide, malsain au possible, écoeurant et diabolique. Pas d’éclaircie en vue, pas une once d’espoir ou alors, faut y croire fort…
Et l’on se sent cerné, sans échappatoire possible : pris au piège… comme un chien.
Limite si les hommes ont encore quelque chose d’humain en eux.
La misère, la vraie, matérielle et morale.

Seule l’orée de la forêt qui borde la maison apporte un peu de fraîcheur, encore faut-il oser s’y aventurer…

vendredi 20 janvier 2017

Ashley & Gilda Autopsie d'un couple de Lucien d'Azay


Éditions Les Belles Lettres

Dix jours sans écrire sur mon blog… Je suis ravie de vous retrouver ! Je devais finir un travail passionnant sur une œuvre essentielle de la littérature américaine, un grand, grand livre dont je vous parlerai bientôt : L’Éveil de Kate Chopin. C’est promis, je vous expliquerai pourquoi il faut ab-so-lu-ment lire ce chef-d’œuvre…
Figurez-vous que « Lire au lit » a eu UN AN, le 15 janvier…
Quand je me suis lancée dans cette aventure, j’avoue que je ne m’attendais pas à tout ce que j’ai vécu depuis la création de ce blog : des rencontres inoubliables avec des lecteurs toujours prêts à discuter de leur dernier coup de cœur (quel bonheur !), des rencontres aussi avec des auteurs (quelle émotion lorsque l’on découvre dans sa boite mail un petit mot de Claudie Hunzinger ou d’Alexandre Seurat), des échanges aussi avec des blogueurs passionnés, des éditeurs et des libraires qui aiment leur métier et qui parlent avec le cœur des œuvres qu’ils ont découvertes et qui les ont transportés.
Et puis, il y a les silencieux ou ceux qui ont essayé de laisser un message et qui, mystères de la technologie, n’y sont pas parvenus… je voulais vous dire à quel point votre passage sur mon blog me touche. Je sais que certains me lisent de très loin et ces liens qui se tissent entre ce que j’écris et ce que vous êtes me portent au quotidien et me donnent envie de continuer à vous dire ce que j’ai aimé, ce qui m’a touchée, à vous livrer aussi, par-ci, par-là, un peu de moi-même pour que vous y retrouviez peut-être un peu de vous-même…
Du fond du cœur, pour tout ce que vous m’apportez, MERCI, MERCI, MERCI à tous.
Je sens déjà que 2017 sera une année qui va nous réserver de délicieuses découvertes littéraires. Je repars avec vous, plus enthousiaste que jamais.
Passons une bonne année ensemble !
Allez, c’est parti !

Parlons pour commencer d’un livre étonnant qui m’a été conseillé par un libraire qui aime sortir des sentiers battus : Ashley & Gilda, Autopsie d’un couple de Lucien D’Azay.
Le projet de l’auteur m’a amusée : en effet, considérant que, ce n’est pas parce que l’on aime la peinture que l’on sait peindre et que l’on deviendra Vermeer ou Rembrandt, de la même façon, ce n’est pas parce que l’on aime vivre en couple que cela fonctionne… loin de là même. Autrement dit, un couple réussi est aussi rare qu’une œuvre d’art : non, l’amour conjugal n’est pas à la portée de tout le monde, loin s’en faut ! Et l’auteur de conclure : « la vie de couple me paraît un contresens ou une impasse, un « régime » contraire… à la condition humaine, tout au moins à long terme. »
Et pourtant, Lucien d’Azay nous avoue avoir rencontré un couple qui tenait du chef-d’œuvre, espèce de miracle absolu selon lui. C’est de ce couple qu’il va être question dans ce livre et de ce qui fait qu’ils ont réussi l’impossible.
Attention, Messieurs-Dames, prenez note…
Autant vous le dire tout de suite, Ashley et Gilda n’ont pas une vie comme vous et moi : premièrement, ils ne travaillent pas, enfin, pas vraiment (je veux dire, pas de lever à 6 h 30, boulot à 8 h, retour le soir serrés comme des sardines dans le RER vers 19 h, leçons des gamins, repas, linge…. Et rebelote le lendemain. Non ! Gilda est sculptrice et Ashley… tiens, j’ai déjà oublié ce qu’il faisait tellement on ne le voit jamais le faire… Ah oui, il est : conseiller éditorial. Bon.
Deuxièmement, ils ne partagent pas un foyer commun. Oh là là, grosse erreur à éviter absolument : CHACUN CHEZ SOI ! Lui habite Wimbledon et elle Florence. Je vous imagine déjà vous tordre de rire. Attendez, ils ont quand même pris un petit logement à Venise, enfin, une maison (oui, ils sont assez riches).
Là, ils ne font rien ou pas grand-chose : balades, expos, soirées, quelques réceptions.
Enfin, ils n’ont pas d’enfants. C’est vrai, ils se sont rencontrés tard. Donc : pas de courses de rentrée des classes, pas de leçons, pas de Macdo, pas d’allers et retours infinis les mercredis, pas de crises avec les portables, tablettes et autres écrans, pas de gueule à table et autres réjouissances (la liste est longue) que beaucoup connaissent.
En plus, ils sont beaux (vous aussi, je sais) et ils dansent furieusement bien (ah, vous aussi, d’accord). Bon, ce n’est pas pour vous décourager mais j’ai comme l’impression que nous sommes un peu loin du compte.
Alors, ce livre, qu’en penser ?
Eh bien, je dois l’avouer, je suis complètement tombée dans le panneau : ce couple m’a fas-ci-née. On est dans l’atmosphère de Gatsby le Magnifique : on les découvre, ils dansent magiquement, on les croise de nouveau, ils passent, pleins de mystère : ils sont un mythe, un mirage. Ils créent autour d’eux un monde féerique. Sont-ils réels, ont-ils existé ? L’auteur nous dit que oui, qu’il a changé les noms. J’ai l’impression que s’ils existent, ce sont des artistes. Ils ont du talent, celui d’être au monde le plus harmonieusement possible. Les gens qui les entourent participent à la construction de leur histoire miraculeuse, de leur légende insensée et magique, de l’énigme de ce qu’ils sont. J’ai lu en fait une magnifique histoire d’amour qui m’a plongée dans les ruelles labyrinthiques de Venise, où habite l’auteur. J’ai entendu beaucoup d’italien, non traduit, je le précise pour ceux que ça hérisserait. Je n’ai pas tout compris, loin de là, mais j’ai aimé avoir ce sentiment d’être ailleurs. Et puis, l’écriture est très soignée, il faut le dire…
Je n’oublierai pas Ashley et Gilda. Leur histoire m’a touchée. Je ne vous ai évidemment pas tout dit sur eux, je vous laisse les découvrir, tenter de les approcher.

A défaut d’être ce qu’ils sont, laissons-les nous entraîner dans cet élan qui fait leur force et qui peut-être, lui, est à notre portée : l’amour de l’autre.