Éditions de Minuit
★★★★★
Je conseille à la Police Judiciaire d’embaucher illico Pierre
Bayard parce qu’avec lui, on peut dire adieu aux enquêtes qui
piétinent et aux meurtres non élucidés. Rien ne résiste en effet
à la logique implacable de ce prof de littérature. Et quand il
s’empare du mythe d’Oedipe, il dépoussière Freud, la
psychanalyse et remet en question tous les fondements de la
mythologie grecque voire de la Grèce elle-même. C’est dire !
Bon,
c’est d’abord l’histoire d’un beau-frère, celui de Bayard,
qui achète une maison à Methoni, village dans le sud du
Péloponnèse. Il invite Bayard qui se promène ici et là, visite le
palais de Nestor, héros de l’épopée homérique et prend soudain
conscience d’une chose incroyable : il visite le palais d’UN
ÊTRE DE FICTION et ceci n’a l’air de poser de problème à
personne. En effet, la Grèce semble être un pays où l’on efface
volontiers la frontière entre réalité et fiction. C’est bizarre
mais c’est comme ça. Et ça convient parfaitement bien à notre
auteur !
Alors,
prenons pour des êtres réels les Laïos, Jocaste, Oedipe, Créon et
tutti quanti et allons-y !
Le
mythe, vous le connaissez. En revanche, ce que vous ne savez
peut-être pas ( il faut remonter un peu dans le temps pour le
découvrir), c’est qu’après la mort de son père, Laïos est
recueilli à la cour du Roi Pélops qui lui confie l’éducation de
son fils Chrysippe. Or, Laïos l’enlève, le viole et Chrysippe se
suicide. Pélops en appelle donc à la vengeance d’Apollon :
si un jour il a un fils, ce dernier le tuera et il fera l’amour
avec sa mère. Cette faute originelle a toute son importance :
en effet, la future victime (Laïos) a fauté, la victime est AUSSI
coupable.
Et
notre Oedipe dans tout ça ? Comme vous le savez, cherchant à
fuir Polybe et Mérope, ses parents adoptifs qu’il pense être ses
parents biologiques, il quitte Corinthe après que la Pythie lui a
annoncé ce que vous savez. C’est sur la route entre Delphes et
Thèbes qu’il croise Laïos. Le chemin est étroit (Bayard le
constate en allant sur la scène du crime), on peut imaginer que
Laïos se trouve sur un char, qu’il est entouré d’une escorte
(il est roi hein) et précédé par un héraut qui souhaite que la
place soit libre. La bagarre a lieu puis le meurtre. Arrivé à
Thèbes, il répond aux questions de la Sphinge, épouse sa mère et
devient le souverain de Thèbes. Il est heureux, a quatre enfants et
certainement repense souvent à ses parents restés à Corinthe. Un
fléau s’abat sur la ville, peut-être la peste. L’oracle est
sans appel : tant que le meurtre de Laïos n’aura pas été
élucidé, rien ne s’arrangera. L’assassin lance une enquête
sans même savoir qu’il est LE coupable. (C’est assez génial!)
Or,
un tas de choses ne « collent » pas dans cette histoire :
comment
est-il
possible qu’Oedipe
SEUL,
à pied, ait pu tuer son père, un Roi, protégé
par des gardes ?
(sans compter qu’il est
fort possible qu’Oedipe
garde des séquelles (cicatrices, claudication)
de la blessure qui lui a été infligée à sa naissance… Et avec
ça, il se serait battu vaillamment
contre un
roi ?
Et
parlons un peu de la mère, Jocaste : comment n’a-t-elle pas
reconnu son fils aux chevilles percées ? N’avait-il pas une
cicatrice bien particulière ?
Pourquoi,
alors que Jocaste est morte et Oedipe aveugle, la malédiction
semble-t-elle se
poursuivre ? Car
trois des
enfants de Jocaste et d’Oedipe
meurent, de même que le
fiancé d’Antigone et la femme de Créon. Pourquoi le massacre
continue-t-il
alors même que
la vengeance
d’Apollon
a eu lieu a priori ?
Par ailleurs, pourquoi
Oedipe ne meurt-il pas alors ? Pourquoi
Apollon, à l’origine
de la malédiction proférée contre Laïos, ordonne-t-il,
après que sa première
prophétie a été réalisée,
qu’une épidémie se répande
sur Thèbes si l’assassin
n’est pas démasqué ? Pourquoi se met-il en colère alors que
sa malédiction a eu
lieu ?
Bref,
dans le fond, a-t-on eu
jusqu’à présent une
lecture correcte de la pièce ? Ne
nous sommes-nous
pas fourvoyés
dans une analyse
erronée (aidés
par notre ami Freud qui a vu dans ce texte ce qu’il a bien voulu
voir - comme
toujours avec Freud….) ?
Et
finalement, si Oedipe n’est pas coupable, qui l’est ???
Comme
toujours avec Bayard, on se régale. Non seulement, ce texte nous
tient en haleine d’un bout à l’autre comme
le ferait un roman policier,
mais en plus quel
air frais ! Franchement, comment avons-nous pu passer à côté
d’invraisemblances
qui auraient dû nous crever les yeux (ah ah). Les textes de Pierre
Bayard sont vifs,
intelligents,
stimulants,
parfaitement rigoureux et tellement drôles.
Il a l’art et la manière de semer le doute dans nos esprits et
de nous inviter à une relecture d’un texte que nous croyons
posséder complètement.
Un
vrai délice que je vous conseille très vivement !