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mercredi 19 septembre 2018

Roissy de Tiffany Tavernier


Éditions Sabine Wespieser
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Tiffany Tavernier tombe un jour sur une photo et un article de journal qui la saisissent : une femme d'une quarantaine d'années, plutôt bien habillée, se révèle en réalité être une SDF. Enfin, plus exactement, son domicile est l'aéroport d'Heathrow près de Londres. Lorsque le journaliste, pour conclure l'article, lui demande pendant combien de temps elle compte vivre dans cet aéroport, elle répond : « Toute ma vie ».
Tiffany Tavernier comprend qu'elle tient là un sujet de roman.
Roissy. L'auteur y passe des mois et des mois à observer ceux que l'on appelle « les indécelables » : l'aéroport est leur lieu de vie et pour échapper aux caméras de surveillance et aux vigiles, ils se font passer pour des voyageurs. Le long des couloirs, ils traînent une valise ; dans les salles d'attente, ils dorment sur les fauteuils ou lisent les journaux abandonnés ; dans les cafétérias, ils vont parfois se payer une boisson ou un sandwich ; dans les boutiques, ils osent à peine effleurer du regard les foulards en soie et les beaux sacs de cuir.
Ils font semblant d'attendre un départ qui n'arrivera jamais.
« Comportement sobre. Exposition sobre. Ne jamais laisser de traces : jeter les mégots dans les poubelles, jeter les déchets dans les poubelles. Aucun geste excessif. Se gratter, mais pas jusqu'au sang. Boire, mais pas au goulot. Courir, non. Hurler, non. S'en tenir aux codes. Aux limites. A la procédure. »
La narratrice s'appelle Anna, elle connaît par coeur cet espace gigantesque où travaillent cent vingt mille personnes et où passent un million de voyageurs par an. Un monde à part, une planète où se mélangent toutes les langues, toutes les nationalités, toutes les classes sociales. Elle vit là depuis quelques mois. Elle connaît tout de cet espace qu'elle hante nuit et jour, elle sait comment faire semblant. On l'interroge ? Elle répond qu'elle part pour Shanghai, qu'elle y a rencontré quelqu'un, qu'elle va peut-être s'y installer. Elle ferme un instant les yeux pour imaginer les lieux où elle n'ira jamais. Deux heures après, elle explique à un quinquagénaire un brin curieux qu'elle va à Manille.
Le personnel de l'aéroport commence à lui devenir familier, certains lui disent bonjour.
Elle imagine la vie des uns, des autres, regarde les avions décoller, promesse d'un nouveau départ, pour elle aussi, un jour, peut-être.
« Hier, je suis partie à Naples, Nairobi et Abidjan, m'improvisant tour à tour prof d'histoire, chef de produit L'Oréal, femme d'expat' militaire… Femme d'expat', c'était une première et j'ai été brillante. »
Elle vit en se laissant « traverser par la foule » dans un lieu en dehors du monde, une limite au-delà de laquelle on ne peut plus aller. À moins de faire demi-tour et ça, elle n'en veut pas.
Elle n'est pas seule : il y a Vlad dont le passé est un mystère et les autres, Liam, Joséphine, Josias…
« Pour eux, comme pour moi, ce monde est notre dernière chance. Le quitter, ne serait-ce qu'une seule fois, ce serait renoncer à tous les voyages, à toutes les identités, perdre, en somme, le peu de matière qu'il nous reste, rompre définitivement le fil qui nous tient encore en vie, briser la magie par laquelle chacun de nous s'invente hors la violence du monde. »
Et cette femme, Anna, qui est-elle ? Elle ne le sait pas. Un choc lui a fait tout oublier de son passé qui lui revient par bribes lors de terribles cauchemars…
Il lui faudra pourtant sortir de son jeu de cache-cache pour entrer en contact avec l'autre, un homme, qui a aussi son histoire...
Un très beau texte tellement cinématographique que je ne serais pas étonnée de le voir prochainement porté à l'écran. C'est tout un monde complètement fascinant que l'on découvre et dans lequel on se trouve plongé, comme l'a été l'auteure elle-même : un lieu de mouvements, de sons, de lumières et de mots - l'aéroport a son propre langage- où les gens se croisent, se mêlent, s'évitent et se rencontrent parfois. 
Le roman de Tiffany Tavernier nous permet aussi de voir ceux que l'on ne voit pas, des gens meurtris, ravagés par l'existence et qui refusent de retourner « à la rue », se sentant vaguement protégés par les vitres de l'aéroport comme dans une bulle, un cocon. Roissy est peut-être aussi le seul lieu où ils puissent imaginer un nouveau départ… Qui sait ? Des avions qui s'envolent, il y en a tous les jours.
Tiffany Tavernier a parfaitement mis en scène le quotidien de ces « indécelables », leur façon de se planquer parmi les autres, de se fondre au risque de s'oublier peut-être, aussi.
C'est certain, jamais plus je ne verrai Roissy comme avant…

Un très bon roman !

dimanche 16 septembre 2018

Un feu éteint de Fabrice Chillet


Éditions Finitude
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

C'est une petite musique qui nous happe, nous retient, comme une voix familière et intime. Un « je » que l'on suit sans trop savoir où l'on va. Les phrases nous rappellent peut-être, de loin, celles de Modiano et ses errances dans un passé perdu, un secret enfoui et des gens disparus.
Philippe Sebel avance sur les pavés de Rouen. Il a quitté Paris le matin, mis son métier de journaliste sur pause et pris un studio pour une semaine dans la ville où il a fait ses études, autrefois.
Tout lui revient en mémoire, il n'a rien oublié : ni le nom des rues, ni la couleur des murs et des portes cochères, ni l'adresse de ses amis de faculté. Philippe aurait aimé retrouver Louis sur le pas de sa porte, un Louis qui l'aurait attendu toutes ces années. Ils auraient repris leur conversation passée, parlé des livres lus et des textes qu'ils écrivaient.
Maintenant, Philippe est décidé à « forcer les retrouvailles ».
Mais à quoi bon ? Que sont devenus ceux qu'il aimait, ceux avec qui il avait rêvé un bel avenir… d'écrivain peut-être ? Qu'attend-il de Louis, marié maintenant et professeur d'université ou de Clément qui exerce un travail sans intérêt pour s'adonner librement à sa passion, la musique ?
Pourquoi Philippe s'autorise-t-il cette parenthèse de sept jours dans sa vie, ce retour dans le passé, vers des fantômes et des douleurs qui ne demandent qu'à refaire surface ? Que cherche-t-il qu'il semble avoir perdu et qui l'empêche soudain d'avancer ? Quels rêves évaporés et disparus tente-t-il désespérément de retrouver ?
Marchant dans cette ville labyrinthique dont il connaît toutes les impasses et les passages secrets, Philippe semble à la recherche d'une part de lui-même évanouie, de ce qu'il a été à une époque où tout était encore possible. Parce que la vie, parfois, vous fait dériver, vous égare, vous désoriente, vous mène sur des chemins qui ne sont pas les vôtres et sur lesquels, au lieu d'avancer, vous vous perdez.
Alors, dans un dernier soubresaut, Philippe comprend que la seule façon de se retrouver, c'est de reprendre son élan, de tenter un nouvel envol. Recommencer, placer ses pieds dans les empreintes d'autrefois. Revenir au point de départ. Ce n'est pas sans douleur, le passé est un monde peu fréquentable. C'est toujours un peu risqué de remettre le nez dedans. Risqué mais nécessaire parfois.
Philippe s'accordera sept jours, une semaine de déambulations en lui-même et dans les ruelles de ce Rouen devenu lieu de mémoire, une semaine de détours au risque de se perdre, seule façon de mieux se retrouver pour tenter de rallumer ce que la vie a doucement éteint et presque fait mourir.
Un très beau texte, teinté de mélancolie, sur ces années où, étudiant, on a la naïveté de croire que tout est possible, que les choses les plus belles nous attendent et qu'il n'y a qu'à se lancer dans la vie pour les atteindre.
Entre désillusion et espoir, regret et promesse de renouveau, le livre de Fabrice Chillet, plein de sensibilité et d'émotion contenue, nous conduit sur les chemins du passé à la recherche de ce qu'on y a laissé d'espoir et d'ambition. Un roman sur l'amitié, sur les rêves déçus et le temps qui passe…
Une nouvelle voix de la scène littéraire que j'ai hâte de retrouver…

Une belle réussite !



vendredi 14 septembre 2018

La guérilla des animaux de Camille Brunel


 Alma éditeur
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Impression de mots et de phrases trop longtemps retenus et qui soudain jaillissent, claquent et griffent. Pas de douceur, pas de nuances dans ce roman. On n'en est plus là, il y a urgence maintenant. « Le temps de la négociation était révolu. Il fallait militer comme on tue : sans ambages, industriellement. »
Militer pour quelle cause ?
La cause animale.
Encore hier matin, à la radio, j'entends que des activistes vont être jugés pour avoir vandalisé des boucheries. Ils passent à l'action. Sont prêts à tout ou presque.
Les vidéos, dans les abattoirs, on les a vues. Elles sont insoutenables. Le traitement que nous infligeons aux bêtes est monstrueux, innommable, inhumain. En un mot : indigne. Nous n'avons aucun respect pour des êtres sensibles et qui souffrent. Nous nous gavons de leur viande largement au-delà de nos besoins et au détriment de notre santé. Un comble.
Nous éradiquons des espèces sans aucun remords. Notre pollution se charge de faire disparaître ceux que nous ne tuons pas avec nos fusils ou nos filets de pêche. Des oiseaux, il n'y en aura bientôt plus. Merci les néonicotinoïdes. Un article du Monde daté du 20 mars 2018 commençait en ces termes : « Le printemps risque fort d'être silencieux ». Des abeilles, bientôt, nous ne parlerons plus. « J'm'en fous, j'n'aime pas le miel » m'avait rétorqué un gamin de treize ans l'an dernier. Il a l'excuse de sa jeunesse. Nous vivons dans une espèce d'inconscience volontaire, heureux de nos oeillères qui nous rendent la vie bien confortable. Après nous, le déluge.
Face à la catastrophe écologique dont on subit les retombées au quotidien, face à des modes de vie qui sont inacceptables, face à la souffrance animale, je peux comprendre que certains commencent à s'énerver, à perdre patience, à ne plus avoir envie de causer.
A quoi bon le bla-bla, les sommets de ci ou de ça ? La prise de conscience doit d'abord être individuelle et mise en pratique au quotidien. Nous en avons les moyens, notre arme est d'abord notre porte-monnaie. N'achetons pas ce qui empoisonne, ce qui détruit, ce qui fait souffrir. Renonçons à notre consommation effrénée. Elle ne nous rend pas heureux, bien au contraire.
Ceci est à notre mesure et en notre pouvoir.
Bref, passons à l'action.
Vous le voyez, je suis mal placée pour parler du livre de Camille Brunel. Parce que son urgence, son impatience, son exaspération sont miennes. Je les vis au quotidien, je n'en peux plus des atermoiements des uns, des autres, des grands discours suivis de renonciations. Ils m'insupportent. Je suis maintenant pour l'action, individuelle d'abord, collective après et quotidienne toujours.
Les mots de Camille Brunel, son roman et sa magnifique postface m'ont parlé, évidemment.
Parce qu'il y a beaucoup de choses que je ne supporte plus depuis longtemps, que ma patience finit par avoir des limites et que ces limites sont atteintes.
Alors ? Oui, j'ai aimé ce texte, son extrémisme, sa parole dure, violente et sans concession, son impatience. Ils lui seront reprochés, sans doute. Il répondra que c'est une fiction, un roman. L'autoportrait qu'il fait de lui vient nuancer après coup ce terme « roman » inscrit sur la couverture. « Je me sens très embarrassé pour l'espèce humaine. Elle est indigne de son barda cognitif et elle le sait bien. Ses sœurs, apparues à peu près en même temps qu'elle sur le dernier demi-million d'années, disparaissent les unes après les autres ; pourtant elle continue de les manger, s'imaginant être la plus grande. A la fois l'aînée et la cadette, comme si être la plus jeune signifiait être la plus parfaite. « La guérilla des animaux », c'est l'histoire de cela : de l'erreur mondiale de l'anthropocentrisme, et de la violence qui s'en suit. »
Ce bouquin, il le sort de ses tripes, il l'a tenu au chaud quelques années et sa colère est là, bouillonnante, brûlante, pleine de fureur et d'exaspération.
La guérilla des animaux est l'histoire d'un homme, Isaac Obermann, espèce de justicier des temps modernes - que d'aucuns trouveront idéaliste (ah bon…) -, qui va parcourir le monde pour tenter de protéger les animaux : « Mon animalisme est farouche et cruel» «... il est temps de riposter. Aussi violemment que nous avons été attaqués. C'est-à-dire très, très violemment. » C'est dit. Il y a urgence. Parfois, Isaac prendra le temps de convaincre par la parole. C'est important aussi.
« Les dauphins n'ont jamais été des animaux. D'ailleurs les animaux n'existent pas. Ce sont, dans d'autres corps, des intelligences similaires aux nôtres - exactement similaires… L'anatomie varie. Pas l'intelligence. »
Appelons cela l'antispécisme.
Le roman est engagé, sa dimension épique en fait un récit d'aventures qui se passe aux quatre coins du globe là où les animaux crèvent. Un peu partout donc. Le registre tragique n'est jamais loin non plus… comme si soudain les dieux en colère allaient s'abattre sur les hommes et les punir de leur trop grande hybris. Pour qui se prennent-ils ces hommes ? Les plus beaux, les plus forts, les plus intelligents ? Misère. Ils seront punis.
Ce roman a des défauts, c'est vrai. Mais franchement, on s'en fout. Et je n'ai pas envie d'en parler. Le propos prime, vous explose à la figure, vous tire de votre léthargie et l'écriture, puissante, serrée, mordante, saisit par sa force et sa détermination. Le message est clair : nous ne conserverons notre humanité et notre dignité que si et seulement si nous acceptons de respecter les animaux en les traitant comme des égaux.
« L'humain vit comme un rat et s'imagine plus digne que le rat. Il prive les animaux de leur bonheur pour en tirer le sien - et ça ne marche pas. Il cherche l'amour, le plaisir et le divertissement, se persuade qu'il les a obtenus. Il a remplacé Dieu par la certitude que le monde obéit à un ordre qui ne peut pas lui vouloir tant de mal que ça. Moi, je l'ai remplacé par les animaux. C'est un sacré aimable et fragile. Né près des villes,j'ai étudié les lettres, reçu une modeste éducation religieuse (protestante), regardé beaucoup de films, fréquenté beaucoup de gens pendant des années où j'étais critique de cinéma, mais rien ne m'a jamais apporté autant de bonheur que de voir des marsouins approcher mon zodiac en Écosse, de voir une baleine à bosse faire surface devant mon kayak en Colombie-Britannique. Que de sentir le museau de ma chatte, Padmé, venir renifler mes lèvres ; ou d'être survolé par des flamants roses ou des grues, en Camargue ou au Der. Ce bonheur, qui est le comble de l'existence, n'a rien à voir avec mon espèce, ni ma pensée conceptuelle. C'est la vie, sans la violence. C'est ce qu'il me faut. On a tendance à sacraliser la violence, au point de justifier les abattoirs. C'est vraiment surestimer la vertu des traumatismes. »

Un texte nécessaire et puissant.

(roman lu dans le cadre des 68 premières fois)


mardi 11 septembre 2018

Les bracassées de Marie-Sabine Roger


Édition du Rouergue
★★★★★ (J'adoooooore!)

Permettez-moi de ne pas être objective.
Parce que Marie-Sabine Roger et moi, depuis plus de quinze ans maintenant, nous vivons une belle histoire d'amour. (Elle va être surprise en l'apprenant…)
Oui, Marie-Sabine Roger est pour moi comme… Philippe Jaenada, Antoine Bello, Jean-Paul Dubois, Emmanuelle Bayamack-Tam, Marie-Hélène Lafon, Martin Winckler, Gaëlle Josse et quelques autres encore...
Ce sont mes petits chéris, on n'y touche pas. Je les défendrais bec et ongles contre la terre entière si la terre entière venait à les égratigner.
En trois mots : je les aime. J'aime leur langue, leurs mots, leurs phrases, leurs personnages, leurs histoires. J'aime quand ils me parlent d'eux et des autres. Je suis comme un vieux chien fidèle : je reconnais leurs textes à dix kilomètres à la ronde. Ils me font rire, ils m'impressionnent par leur incroyable imagination, leur folle invention. Et surtout, je sens chez chacun d'entre eux une telle humanité qu'il me semble que leurs livres vivent d'une vie autonome.
Il m'arrive de les croiser, lors de salons littéraires, jamais, au grand jamais, je ne m'approche pour leur parler. Je risquerais de m'évanouir. Oui, je suis comme ça. Au dernier Salon du Livre de Paris, j'ai admiré de loin mon grand nounours de Jaenada. J'enviais tous ceux avec qui il discutait. Je suis incapable d'adresser un mot aux gens que j'admire. Ou alors, rouge comme une tomate et vacillante, je bafouille péniblement trois banalités et je m'en veux pour le reste de la journée.
Voilà.
Donc, Marie-Sabine Roger, je l'aime.
Et j'aime son dernier roman, bien sûr.
Parce que c'est du Marie-Sabine Roger pur jus.
Que je vous raconte (pas tout, évidemment!)
C'est l'histoire d'une fille aux « bras pantins nerveux » et aux « mains polichinelles » qui a perdu son parapluie - un parapluie auquel elle tenait beaucoup parce qu'il lui rappelait sa mère. Je vous le dis tout de suite, elle ne le retrouvera pas. Sur le tableau des petites annonces, à l'épicerie, aucun mot n'a été laissé pour signaler qu'un parapluie aurait été retrouvé. Aucun. Vous voyez, ça, c'est typique des personnages de Marie-Sabine Roger : ils sont du genre à penser que si quelqu'un retrouve leur parapluie, il va nécessairement prendre la peine de rédiger une petite annonce pour retrouver le propriétaire... En revanche, Harmonie, tel est son nom, tombe sur une affichette rédigée par une certaine madame Suzain, qui habite la même rue qu'elle. Cette dernière recherche « quelqu'un pour deux heures de ménage une ou deux fois par semaine suivant le cas. » Étrange ce « suivant le cas... »
Harmonie appelle et tombe sur … Fleur.
Comment vous décrire Fleur ? Fleur et sa porte blindée neuf points ? On ne peut pas dire qu'elle soit épanouie... Non pas vraiment. Fleur est une vieille dame de soixante-seize ans, à moins qu'elle ne soit en réalité une petite fille qui écrit tous les soirs dans son journal intime, on ne sait pas au fond. « Admirez sa rondeur de planète la courbe de ce bras plus dodu qu'un jambon observez sur sa lèvre supérieure cette fine rosée de sueur la douceur dans ses yeux d'enfant intimidée qui ne sait pas comme elle devait être belle à trente ans »
Lorsque Harmonie l'appelle pour le travail, Fleur entend comme des aboiements. Pourvu que cette femme n'ait pas l'idée d'amener son chien !… Comment peut-on imaginer faire du ménage dans ces conditions? Les gens sont fous à notre époque !... Surtout, si c'était le cas, ça risquerait de déplaire à Mylord...
En réalité, Fleur n'a besoin de personne pour son ménage, sa maison est tenue plus qu'impeccablement. Non, elle veut juste qu'on lui garde Mylord, son amour de petit chien, le temps d'aller…
Si vous saviez à qui Fleur rend visite….
Mais... le sait-elle elle même ?
Allez, ce roman est délicieux, il se déguste comme une belle part de gâteau au chocolat recouvert de crème fouettée faite maison : on salive quand on l'a devant soi, on l'entame avec une émotion sans nom, on se régale de chaque bouchée, on ne veut pas en perdre une miette, on regarde avec envie l'assiette de son voisin et une fois fini, on en reprendrait bien encore un peu !
Et, bien entendu, on se lamente de l'avoir avalé si vite !
Comme toujours, les personnages sont de pures merveilles : jamais je n'oublierai Fleur et Harmonie, mes deux cabossées, mes deux bracassées. Et je ne vous ai pas parlé du merveilleux Monsieur Poussin. Lui, j'ose à peine l'évoquer tellement mes mots ne sauront jamais restituer ce qu'il est. Non, il faut la délicatesse, la sensibilité et la poésie de Marie-Sabine Roger pour dire qui il est. Et c'est magique.
Lisez doucement, régalez-vous, lecteur chanceux de n'avoir pas encore parcouru la première page de ce roman…

Comme je vous envie !



vendredi 7 septembre 2018

Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam


Éditions P.O.L
★★★★★ (IMMENSE COUP DE COEUR)


Il y a quatre ans, nous sommes partis en vacances avec une de mes grandes copines : Paula. À cette époque - parce que les choses ont un peu changé - Paula n'avait ni téléphone portable, ni ordinateur, ni voiture, ni montre à quartz. Elle refusait de mettre un pied dans un Mac Do, mangeait bio, luttait contre le nucléaire. Un de mes fils se souvient encore du jour où, tandis que nous attendions le train, il lui demanda de bien vouloir tenir quelques minutes son téléphone portable, le temps qu'il déballe un sandwich.
Elle refusa.
Tout net.
Il était hors de question que Paula tienne en main un appareil risquant de propager des ondes nocives.
Eh bien, je me dis maintenant, après avoir lu Arcadie, que Paula aurait presque pu rejoindre Liberty House, une sympathique petite communauté d'êtres sensibles allergiques aux ondes électromagnétiques, aux phtalates, au glyphosate, aux pesticides, aux sels d'aluminium, aux perturbateurs endocriniens, aux réseaux sociaux etc, etc… Une petite bande d'énergumènes antispécistes, amoureux de la nature, du grand air, prenant le temps de vivre, de raconter leurs rêves au petit déjeuner et de s'adonner aux plaisirs de l'amour libre.
Elle aurait rencontré toute une bande d'éclopés de la vie, d'adorables inadaptés au monde moderne, de semi-fous ou de semi-sages terrorisés par une époque dont certains aspects sont, avouons-le, pour le moins effrayants …
Une secte ?
Oui et non...
Bichette (allergique à tout) et Marqui (amoureux de Bichette), parents de la narratrice, ont littéralement fui leur maison pour se réfugier dans une bâtisse ancienne au coeur de la pinède, espèce de zone blanche, de société « idéale » et utopique coupée du monde et de ses fléaux.
Reçus à bras ouverts par une espèce de bon gourou généreux et consolateur, promettant paix, repos et bonheur sans WIFI, ils ne sont jamais repartis, heureux de cette vie protégée où l'on évolue nu, sans tabous et où l'on couche avec qui l'on veut du moment qu'il y a un minimum de réciprocité dans le désir !
Leur fille, Farah, la narratrice, a grandi à Liberty House, parmi les arbres et les écureuils, sans téléphone portable, ordinateur ou télévision. La pauvre ! Contrairement à beaucoup d'ados, il ne lui restait comme occupations que la lecture, l'observation de la nature et des hommes (les habitants de Liberty House!), la discussion et la réflexion. Évidemment, elle a échappé aux diktats de la mode : son corps a poussé sans qu'elle cherche à ressembler aux starlettes du web ni à qui que ce soit d'ailleurs.
À quinze ans, lucide, perspicace et d'une grande intelligence, elle analyse avec beaucoup d'humour, de dérision et de distance la situation hors du commun que ses parents lui ont imposée. Les portraits qu'elle fait des habitants de Liberty House sont hilarants : Arcady, le gourou, avec son blouson Sonia Rykiel en velours matelassé orange, Fiorentina, la cuisinière et « ses beignets de fleurs de courgettes, polenta aux cèpes, tourtes aux blettes et à la tomate sorrentine, flans de pleurotes, tagliatelles aux truffes, ravioles au pesto de roquette... », Kirsten, la grand-mère LGBT ; Dadah, son fauteuil roulant à sept mille euros et son maquillage outrancier ; Epifanio et son « baile sorpresa », sans oublier Victor, un brin obèse sous ses chemises à manches bouffantes et les autres, tous les autres : Nelly, Djilali, Malika, Daniel et Edo, le cochon truffier. Quelle équipe que tous ces extravagants à la fois ridicules et follement attachants !
Mais inévitablement, Farah finit par connaître les joies du collège et les chants tentateurs des sirènes du monde moderne. Elle s'interroge sur son corps (qui ne ressemble pas trop à celui de ses petites camarades) et sur son identité (qui suis-je… fille OU garçon? L'un ET l'autre ? Doit-on forcément choisir ? Difficile question du genre ...)
L'intrusion d'un migrant dans cet éden va avoir des conséquences inattendues sur Farah, l'amenant à remettre sérieusement en cause la philosophie profonde de son gourou adoré.
Bon, je le dis, depuis que j'ai achevé la lecture de ce livre, je le crie haut et fort sur tous les réseaux sociaux, pour moi, c'est le meilleur : il est d'une drôlerie irrésistible - j'ai ri, tellement ri -, il est cinglant et tendre, sarcastique et bienveillant, tendrement ironique, pénétré de l'air du temps, humain, tellement humain et, pour couronner le tout, si bien écrit qu'on se délecte de chaque ligne… Et puis, quelle sensualité, quelle poésie dans l'évocation de cette nature éblouissante, des corps qui s'y épanouissent dans une espèce d'osmose parfaite !
Quant à la fin, magnifique hymne à la liberté et à l'amour, elle est d'une telle beauté qu'elle vous tord le ventre et vous brouille les yeux.

Un grand texte !



mercredi 5 septembre 2018

Forêt obscure de Nicole Krauss


Éditions de l'Olivier
traduit de l'anglais (USA) par P. Guivarch
(J'ai beaucoup aimé)

C'est une œuvre exigeante que nous propose Nicole Krauss, un texte nourri de philosophie, de métaphysique, de théologie et qui s'intéresse aussi à la création littéraire. 

En effet, dans son dernier roman, elle met en scène deux personnages que l'on va suivre et qui ont comme point commun d'arriver à un tournant de leur vie, à un moment où ils ressentent la nécessité de tout remettre en cause. Dévorés par le doute et le sentiment de ne pas avoir suivi le bon chemin sur la route de l'existence, ils vont vivre chacun à leur manière une espèce de basculement, un nouveau départ qui revêt la forme d'une quête : quitter une petite vie bien ordonnée, bien organisée pour se lancer ailleurs dans une espèce de chaos dont ils sortiront, du moins l'espèrent-ils plus ou moins consciemment, peut-être autres, en tout cas réinventés. C'est risqué, très risqué même, mais les personnages de Nicole Krauss osent. C'est leur caractéristique et c'est aussi ce qui permet… le roman !
Pour Jules Epstein, un richissime avocat juif new-yorkais qui a brillé toute sa vie durant, la « transformation » (transfiguration?) va tout d'abord consister à donner une grande partie des ses biens et de son argent. S'alléger du poids des possessions matérielles pour se tourner vers plus de spiritualité. Pour ce retour en lui-même, il lui faut impérativement revenir vers les lieux qui l'ont vu naître en Israël.
Il va séjourner à l'hôtel Hilton de Tel-Aviv où Nicole, une écrivaine juive américaine à succès, va également résider. Elle aussi est en pleine crise : son couple va mal, elle n'a plus d'inspiration et s'ajoute à cela le sentiment étrange d'être double : une mère aimante mais engluée dans sa vie de famille et une écrivaine à la recherche de l'inspiration. Souhaitant écrire sur l'hôtel Hilton de Tel-Aviv où elle passait ses vacances, enfant, elle part en Israël, elle aussi. 
Le voyage des deux protagonistes ainsi que les rencontres qu'ils feront les conduiront à se remettre en question : Epstein s'interrogera par exemple sur les liens qu'il a créés avec sa femme et ses enfants, sur le sens de sa vie et sur Dieu. 
Quant à Nicole, il lui faut accomplir une mission qu'un universitaire lui a confiée : retravailler la biographie de Kafka.
Tous deux, contrairement à Joseph K. dans Le Procès - qui demeure assis devant la porte de la Loi sans jamais oser pénétrer dans la pièce alors qu'il se devait de le faire - , iront plus loin, franchiront les limites, accompliront leur destin, s'échapperont et pénétreront dans la forêt obscure de leur être et du monde afin d'y trouver une forme de liberté, de vérité et de repos (for rest...)

Peut-être  qu'Epstein et Nicole avaient « une prédisposition à l'espoir et au désir ardent » dont Joseph K. (Kafka) était dépourvu.
Forêt obscure est un roman complexe dans lequel les références aux textes et aux rites juifs, les analyses et interprétations des livres sacrés, les réflexions sur le sens de la vie, la notion de destin à accomplir sont autant d'interrogations qui invitent à de multiples interprétations. 

Une lecture passionnante et intellectuellement stimulante !

lundi 3 septembre 2018

Helena de Jérémy Fel


Éditions Rivages
(J'ai beaucoup aimé)

Très vite, l'ambiance est posée : Tommy est un ado qui va mal. Il a ses raisons que l'on découvrira plus tard. En attendant, on se demande quel geste terrible il va commettre, quel animal il va torturer et finir par tuer dans une jouissance infinie, quelle femme il va suivre et observer à son insu, prenant ses désirs pour la réalité. Un malade ce Tommy, un vrai psychopathe souffrant d'hallucinations fréquentes qui l'empêchent de vivre normalement. Pourquoi est-il obsédé par son père mort depuis plusieurs années et dont le fantôme semble revenir vers lui pour le terroriser ? Qu'a-t-il subi, enfant, pour en arriver là ? Pourquoi n'a-t-il jamais été soigné ? Pourtant ce garçon a une mère, une certaine Norma qui semble a priori équilibrée - quoique, est-on tout à fait normale quand on ne pense qu'à inscrire sa fille à un concours de miss pour qu'elle réussisse l'exploit d'obtenir le premier prix de beauté ? Quand on s'accroche à des rêves aussi futiles que dérisoires ?
Qui est Norma, cette veuve et mère de trois enfants : Graham, Tommy et la jeune Cindy ? Se résume-t-elle à ses monologues superficiels sur la robe à paillettes que portera sa fille le jour J ? N'est-elle qu'une « desperate housewife » s'efforçant de tenir au mieux sa jolie maison plantée au milieu de champs de maïs écrasés par la chaleur de l'été et dont les feuilles n'aspirent qu'à couper les chairs de ceux qui s'y aventureraient ? Doit-on rire de sa bêtise, de ses propos creux ou bien doit-on la plaindre d'être ainsi engluée dans un Kansas étouffant et comme hors du temps où l'on meurt à petit feu?
Qui sont les gens, qu'ont-ils vécu et jusqu'où sont-ils capables d'aller pour protéger ceux qu'ils aiment ?
Car au fond, Helena nous parle d'amour, de ceux qui en ont reçu, de ceux qui en ont manqué et qui ont tenté de s'en sortir comme ils le pouvaient, oubliant que, sans amour, se construire est tout simplement impossible. On peut toujours tenter. Se battre. En vain. Une vraie tragédie : on n'échappe pas à son destin, à ce qu'a fait de nous notre enfance. On en porte le fardeau jusqu'à la fin de sa vie. Et c'est ça, précisément, le sujet central du roman de Jérémy Fel.
Dans une Amérique de carton-pâte, les personnages, un brin caricaturaux (mais pourquoi pas ?) se débattent comme ils peuvent avec la vie et celle-ci ne leur fait pas de cadeaux, c'est le moins que l'on puisse dire ! Sont-ils des victimes ou des bourreaux ? On ne sait plus au fond, la frontière est bien floue et l'on passe souvent d'un état à l'autre.
Seule l'envie d'aller ailleurs leur permet d'espérer quelque chose de nouveau. Parce qu'ici, la terre est comme pourrie, elle porte les stigmates des horreurs du passé, on ne construit rien là où des meurtres ont eu lieu. Il faut partir mais tout n'est pas si simple. Le passé rattrape vite ceux qui veulent fuir et les empêche de devenir autres. Pris au piège, ficelés, pieds et poings liés.
Tous ?
Peut-être pas.
Un texte très américain dans sa forme et qu'on lit, dans un premier temps au moins, comme un thriller psychologique, auquel s'ajoute un suspense terrible qui se résume à trois mots : qui est Helena ?
Que le lecteur se rassure, la réponse viendra à temps, éclairant le sens même de l'oeuvre, lui donnant une dimension que l'on n'avait pas forcément soupçonnée dès le début et qui dépasse largement le thriller qui nous a tenus en haleine.
Un roman dérangeant, puissant pour des raisons qui ne sont pas forcément celles auxquelles on croit au départ et sombre, bien plus sombre qu'on ne l'imagine en réalité.

Une réussite !