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dimanche 31 janvier 2021

Elle, la mère d'Emmanuel Chaussade

                                                 

Éditions de Minuit
★★★★★ (j'ai beaucoup aimé) 

Les phrases sont courtes, nominales, rythmées, syncopées. Elles claquent, heurtent, blessent. Les mots sont violents, brutaux, terribles. Je les ai ressentis comme des coups. Des coups répétés, toute une vie, des coups donnés par les uns, par les autres, des coups portés à celle que le narrateur, un des fils, appelle la mère : sa mère. Celle qui maintenant est dans la tombe.

Pourquoi ? Parce qu'une mère « est coupable de tout. » Les enfants jugent qu'elle n'en fait pas assez ou bien qu'elle en fait trop ou qu'elle ne fait pas comme il faut, pas comme on veut, alors on la critique, on s'en moque, on s'en éloigne et puis, comme elle finit par manquer aux enfants devenus grands, on le lui fait payer, on la traite de folle parce qu'elle dit les choses, la mère. Elle n'a pas froid aux yeux. Elle appelle un chat un chat. Elle balance ce qu'elle a sur le coeur, les secrets de famille, les sales trucs qu'on préfère oublier. Épuisée, à bout, seule, elle se lâche, la mère, elle a peut-être trop subi, trop enduré. Elle en a bavé.

Et puis, il y a les choses qu'elle garde pour elle, qu'elle emmènera dans la tombe. Que personne ne saura jamais.

Ce que les petits chéris oublient aussi, c'est que la mère n'est pas que mère. Elle est aussi une femme, elle veut plaire, aimer, être aimée, elle veut profiter, désirer, jouir et elle n'écoutera personne lui dicter sa conduite. Parce qu'elle est libre, émancipée. Elle dispose de son corps. Tant pis si on la traite de folle, tant pis si parfois elle EST folle.

Finalement, on ne sait jamais vraiment qui elles sont, les mères.

Ce roman aurait pu s'appeler « Une vie » : celle d'une mère qui est aussi une femme.

Un portrait fort, saisissant, dérangeant, terrible, inoubliable, un texte qu'il faut relire pour en apprécier toute la richesse, toutes les nuances, toute la force des mots prononcés par ce fils chéri, celui qui sera auprès d'elle, jusqu'au bout, et malgré tout.

Magnifique !


samedi 30 janvier 2021

Impossible d'Erri De Luca

Éditions Gallimard
traduit de l'italien par Danièle Valin
★★★★★

Deux personnages dans ce huis clos : celui qui pose les questions et celui qui y répond. Le premier est magistrat, le second un ancien révolutionnaire, à la retraite maintenant. Le premier veut savoir ce qui s'est passé sur ce sentier escarpé des Dolomites où un homme est mort. Le second le sait puisque c'est lui qui a appelé les secours. Il a sa version des faits. La montagne est un espace dangereux. Il avait repéré ce randonneur qui marchait devant lui. On aime être seul en montagne. On va même en montagne POUR être seul. Et ce gars devant lui avait accéléré et puis soudain plus personne. Une perte d'équilibre, certainement… Le magistrat n'est pas de cet avis. C'est bien pour ça que la scène a lieu en prison et que le second est en garde à vue. Parce que cet homme qui est mort n'était pas un inconnu pour celui qui marchait derrière. Non, c'était même un ancien camarade de combat qui avait livré ses pairs à la police. Alors, était-ce un pur hasard si le second s'était retrouvé à marcher derrière lui dans ce lieu perdu ? Ne le suivait-il pas en réalité ? N'avait-il pas programmé son assassinat, sa vengeance (un plat qui se mange froid) ? Bref, était-ce un meurtre ?

Ce roman en forme de dialogue entre deux hommes que tout oppose : l'âge, la profession, une certaine vision de la justice, de l'État, le sens de l'engagement, de la liberté et de l'amitié, propose une réflexion passionnante sur ce qui fait que, dans l'existence, on choisit de devenir magistrat au service de l'État ou révolutionnaire d'extrême gauche. Deux hommes confrontent leurs conceptions du monde, leurs philosophies de la vie. Bien sûr, quand on connaît un peu l'engagement d'Erri de Luca dans des luttes collectives notamment au sein du mouvement Lotta Continua, on sent que l'accusé lui ressemble beaucoup et qu'il met dans les propos de son personnage tout ce qui fonde le sens même de son existence. Il y a du Camus dans cet échange, peut-être aussi du Platon et de sa maïeutique : l'homme de la montagne, septuagénaire, transmettant au jeune magistrat son expérience, ses convictions, ses savoirs (que ce soit sa connaissance des années de plomb italiennes ou celle de la montagne) et l'entraînant par là-même dans un rapport maître/disciple, père/fils assez fascinant. Si l'échange est rapporté sous forme de procès-verbal, concrétisé par une typographie de machine à écrire, la relation évolue vers une discussion qui se veut plus intime, plus confidentielle… Mais chacun reste sur ses gardes car au coeur de ce débat presque philosophique, il y a une victime et peut-être un meurtre.

Un texte vraiment remarquable...    



vendredi 29 janvier 2021

Le silence des carpes de Jérôme Bonnetto

Éditions Inculte
★★★★★

Il y a des périodes, comme ça, où rien ne va. 

Non, je ne vous parle pas de celle que l'on vit en ce moment (!) mais de ce que subit un certain Paul Solveig : sa femme le quitte et le robinet de la cuisine fuit. Oui, difficile de placer ces deux faits sur le même plan me direz-vous, n'empêche qu'un robinet qui goutte, ça peut mettre les nerfs en pelote! Et puis, allez trouver un plombier, vous… Mission quasi impossible… C'est un certain monsieur Boulay, enfin plus exactement son beau-frère qui se présente enfin. Il a un léger accent : il est tchèque. Jusque là tout va bien… Sauf qu'il va malencontreusement laisser tomber une photo. Oui, une photo un peu floue d'une très belle femme… Notre Paul apprend, en restituant la photo audit plombier, qu'il s'agit de sa mère disparue dans sa Moravie natale pendant la période communiste… Paul est intrigué et comme sa vie part à vau-l'eau, il se dit que c'est peut-être un signe : et s'il partait ? Oui, s'il se lançait à la recherche de cette femme? Pourquoi ? Ben pourquoi pas ? Où ça ? Ben en Moravie voyons ! Bon, ok, la Moravie, c'est un peu nulle part (comme la Pologne hein). Laissons à Paul et à son humour pince- sans-rire le soin de résumer la situation : « Je savais que je partais pour longtemps, résolu à me consacrer aux chose essentielles, et j'avais pour cela un projet à ma mesure : retrouver dans un pays à la langue inconnue la mère d'un faux plombier exilé qui figurait sur une vieille photo floue. » 

Et si l'aventure commençait précisément là où on ne l'attend pas : à Blednice au coeur d'une région qui va se révéler follement attachante, d'une très grande richesse culturelle et d'une beauté telle qu'on aurait plus qu' envie d'aller y faire un tour nous aussi !

Après l'excellent « La certitude des pierres » (voir chronique sur le blog), Jérôme Bonnetto nous régale avec ce roman désopilant, rocambolesque, pétri d'humanité et d'amour, de tendresse et d'humour… Ajoutez à cela une petite dose de mélancolie slave qui achève de nous faire succomber...

Un VRAI délice !

Je recommande vivement !


 

lundi 21 décembre 2020

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier


Les Éditions de Minuit
😡😡😡 je n'ai pas aimé du tout

« Histoires de la nuit » m'a fait l'effet d'avoir un chewing-gum accroché à mon talon par une chaude journée d'été : vous savez, le truc énervant qui colle, s'étire, se distend, s'allonge en se divisant en une multitude de fils à chaque pas, vous empêchant littéralement d'avancer.

Je dois vous avouer que, dans un premier temps, la lecture de l'horrible première phrase m'a immédiatement fait refermer le roman. A la fois longue et lourde, bancale et maladroite, s'efforçant de mimer vaguement la forme du Nouveau Roman, cette grotesque et aberrante première phrase ne laissait rien présager de bon. En plus, elle n'avait rien à voir avec le style de Mauvignier. Rien. Elle en était même l'opposé.

J'avais donc abandonné. Et j'étais furieuse.

Pourtant, j'aime Mauvignier. Et je l'attendais, ce roman.

Et puis, certains m'ont dit : « Poursuis ! A la deux-centième page, tu verras, c'est mieux ! »

Je suis allée jusqu'au bout de ce pavé et franchement, je ne comprends toujours pas ce qui lui a pris à Mauvignier d'étirer dans tous les sens cette histoire, le moindre détail donnant lieu à des développements sans fin, des explications vaines, des répétitions inutiles, des précisions superflues pour arriver à ce gros bloc balourd, boursouflé et ridicule. Quelle patience il m'a fallu pour traverser toutes ces pages à la fois inélégantes et artificielles dans leur forme et tellement redondantes dans le fond. Était-ce pour que le lecteur éprouve viscéralement l'ennui profond qui règne dans ce hameau ou bien l'auteur a-t-il voulu rendre palpable l'âme torturée des protagonistes ?

Le résultat : l'impression d'un texte incompréhensiblement hypertrophié et verbeux qui aurait pu être vraiment très bon si Mauvignier avait eu l'idée géniale d'écrire avec son propre style. D'ailleurs, la fin est nettement meilleure que le début. On dit que le naturel revient au galop…

C'est raté et c'est vraiment dommage !


 

mardi 15 décembre 2020

Les émotions de Jean-Philippe Toussaint

 

Les Éditions de Minuit
★★★★★ (j'ai beaucoup aimé)

Rappelez-vous dans La clé USB, Jean-Yves Detrez haut fonctionnaire de la Commission européenne rentrait de Chine où il s'était fait embarquer dans une sombre histoire de bitcoins (d'autant plus sombre que j'ai complètement oublié l'intrigue mais c'était vraiment très très bien…) Bref, nous le retrouvons ici dans différents lieux. Tiens, d'ailleurs, si vous cherchez un sujet de thèse (ça arrive tous les jours, hein, de chercher un sujet de thèse ...), en voici un : « Espace public/espace privé dans l'oeuvre de J.P Toussaint ». En effet, ce qui nous est donné à voir dans le deuxième opus de cette future trilogie, ce sont des lieux (publics surtout) où s'inscrit une histoire intime, celle du narrateur.

En effet, outre la Commission européenne (le chantier du Berlaymont) que nous explorons lors d'une visite guidée de l'architecte Pierre Detrez, frère du narrateur, nous découvrons le château d'Hartwell House (belle demeure datant en partie du XIe siècle, située dans le Buckinghamshire au nord-ouest de Londres) pour un séminaire autour de la prospective (eh oui, certains sont payés pour lire dans une boule de cristal afin d'élaborer des scénarios plus ou moins plausibles…), nous déambulons aussi bien entendu dans les rues de Bruxelles, rue de Belle-Vue, avenue Émile Duray, place du Châtelain… (Tiens, finalement, il y aurait bien un petit côté modianesque dans ce roman…) En tout cas, nous est donnée à explorer une véritable géographie toussaintienne (?) tout à fait passionnante...

En effet, ce qui peut sembler paradoxal, c'est que les émotions naissent et s'épanouissent dans un espace public qui, par définition, est organisé, structuré, codifié, et c'est notamment en franchissant légèrement les limites de cet espace public que surviennent lesdites émotions (notamment à travers des rencontres amoureuses) : on court dans les sous-sols labyrinthiques de la Commission européenne, on marche la nuit tombée dans les sous-bois de Hartwell House, on se caresse la main sur un coin de table de la cafétéria de l'Eurocontrole en pleine crise de volcan islandais en furie.

En revanche, l'espace privé est étroitement lié à la mort de l'amour - c'est le lieu où l'on étouffe, où on ne supporte plus la promiscuité des corps - mais aussi à la mort tout court, celle du père, au coeur même du roman. On observe ainsi une espèce d'inversion : le sentiment tire son origine et sa force dans un espace où il n'a pas lieu d'être (l'espace public). Au contraire, il s'affaiblit et finit par s'évanouir totalement dans un espace où il aurait a priori tout pour se fortifier (l'espace privé). On a l'impression que chez Toussaint l'espace public porte en lui des promesses, un avenir possible contrairement à l'espace privé (la chambre, la salle de bains) qui pousse vers la destruction, le néant. En effet, l'appartement du couple subit une inondation… Tout prend l'eau. Et d'ailleurs leur première union intime a lieu dans une baignoire de salle de bains (ce qui n'est pas vraiment bon signe chez Toussaint.) Tout se passe comme si l'espace confiné, retiré du monde, l'espace pascalien s'autodétruisait de lui-même, comme s'il lui manquait une ouverture pour respirer, de la place pour s'épanouir et se développer...

En tout cas, comme le fait remarquer le narrateur, englué dans ses histoires de prospective ou de volcan islandais Eyjafjöll provoquant un blocage de tout l'espace aérien européen qu'il faut choisir de prolonger ou non, « si dans ma vie professionnelle, j'avais une maîtrise incontestable de l'avenir, je me rendais compte que, depuis quelques temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. »

Il y a donc un espace que l'on maîtrise (celui du travail) et un espace qui nous échappe (celui du coeur). Et Toussaint joue des contrastes entre ces deux espaces, notamment lorsqu'ils se télescopent lors d'une rencontre intime dans le cadre du travail, d'un coup de fil privé au bureau ou bien lorsque l'émotion privée s'empare d'un haut fonctionnaire tandis qu'il fait un discours public.

Si l'on peut (j'ose l'espérer) tirer quelques bénéfices de la prospective publique, elle semble totalement inefficace lorsqu'elle touche le domaine privé (même si la rencontre avec sa femme Diane a commencé sur un « - Comment ? » qui annonçait déjà une communication un peu compliquée...)

Encore une fois, chez Toussaint, l'humain échappe aux codes, aux grilles de contrôle, aux tableaux de prospective. Il est inattendu, surprenant, souvent imprévisible, parfois indéchiffrable, n'obéit ni aux codes ni à la raison encore moins à la logique. Et surtout, il est capable de créer un espace de liberté précisément là où c'est interdit. D'ailleurs les corps semblent parfois agir sans aucun sens du rationnel, de la cohérence ou de la sagesse, ils ne se plient à aucune loi, échappent à tout commandement, à la moindre prévision. Ils sont le vacillement, le mouvement, le pas de côté (n'oublions pas que la racine d'émotion est « movere » qui signifie « mouvoir »).

Hors du temps et hors de l'espace, ils sont un espace à eux tout seuls, retranchement ultime où il est peut-être encore possible d'accéder au bonheur... Une dernière forme de romantisme désespéré (comme chez Houellebecq), espèce de bouée de sauvetage hélas, déjà percée...

Par ailleurs, au coeur même du roman, la mort du père, homme public, européen convaincu, viscéralement humaniste, intervient précisément au moment où les sphères publique, politique, sociale, religieuse s'écroulent, se fracassent : 2016, le referendum du Brexit, l'élection de Trump, la brutale montée des populismes, les attentats. Les émotions publiques grossières, vulgaires et « dangereuses » s'emparent de la raison : on crie, on tweete, on s'insulte, on se frappe, on tue… Elles envahissent l'espace public mais elles ne sont que la caricature des vraies émotions qui « sont intimes et silencieuses », extrêmement ténues, fugaces, si fragiles et si précieuses.

Le père meurt parce qu'il n'a plus sa place dans un monde sans repères.

Juste deux mots encore : Toussaint est bien le seul auteur avec Carrère (on pourrait d'ailleurs les rapprocher sur bien des points) à être capable de me passionner avec des histoires de blockchain, de bitcoin ou de prospective… S'il y a du Carrère dans Toussaint, on y respire aussi Proust parfois au détour d'une phrase sur le temps… C'est vraiment un très grand conteur parce que, quand même, (tenez bon, ce sont les derniers mots), quelle écriture, quelle magnifique et incroyable fluidité …


                 




mercredi 9 décembre 2020

L' Anomalie d'Hervé Le Tellier

Éditions Gallimard
★★★★★  Je ne suis pas originale: j'ai adoré!

Vous n'avez pas encore lu le prix Goncourt ? Et vous en avez l'intention ? Alors, je vous déconseille de lire ce qui suit : en effet, comme il est très difficile de parler de « L'Anomalie » sans dévoiler ne serait-ce que le début de cette histoire incroyable, je préfère vous prévenir… Mais si vous l'avez déjà lu… si connaître un peu l'histoire à l'avance ne vous déplaît pas tant que ça... ou bien, avouez-le, si vous n'avez pas l'intention de le lire... C'est parti, suivez-moi, je passe après vous !

Imaginez : un avion atterrit deux fois. Oui, une fois en mars 2021 et une seconde fois en juin 2021. Le même Boeing 787 avec les mêmes pilotes, les mêmes hôtesses, les mêmes passagers, le même pare-brise fissuré, le même radôme défoncé, la même tache de ketchup sur le même siège grisâtre dont le bord est légèrement déchiré par la même usure...

Deux fois… Deux fois exactement le même...

Le 2e vol Paris/New-York, après avoir traversé un énorme cumulonimbus et un mur de grêlons gros comme le poing, est expressément dévié de JFK et invité à se poser sur une base militaire du New Jersey, dans une discrétion toute relative… Parce que les passagers qui vont descendre, eh bien, comment dire ? Ils existent déjà… ils ont déjà atterri en mars 2021, sont déjà rentrés chez eux, certains sont même déjà morts ! Bref, pour le moment, on les maintient dans un grand hangar et l'on fait venir de toute urgence tous les prix Nobel, les Prix Abel, les « médailles Fields » que l'on peut trouver, les responsables de tous les cultes possibles et imaginables, quelques philosophes de derrière les fagots... On contacte le président des USA (un certain Donald Trump ou un qui lui ressemble fortement .) Et tous ensemble, on réfléchit, on triture les phénomènes dans tous les sens et l'on essaie de trouver une solution, une réponse quoi… Ou au moins, un début de réponse…

Et si nous faisions partie d'un vaste programme, d'une espèce de test, d'une simulation à grande échelle programmée par un … un quoi ? Un être suprême ? Une intelligence artificielle ? Un grand manipulateur ? Un prodigieux ordonnateur ? Un dieu tout-puissant ? Bref, quelqu'un-une-chose qui nous aurait créés pour voir un peu comment nous nous débrouillons sur terre (il ne doit pas être déçu…) et qui, le moment venu, arrêtera toutes les machines (à moins qu'on le fasse de nous-mêmes - à l'allure où l'on va, j'opterais plutôt pour la 2e voie de cette tragique alternative.)

Et nous, là-dedans, nous sommes qui (quoi) exactement ? Des esprits qui pensent réellement ou bien des cerveaux virtuels programmés pour concevoir telle ou telle chose ? Quelle est notre part de liberté ? Et puis, concrètement, comment va-t-on faire pour vivre avec notre double ? Y a-t-il un original et une copie ou deux originaux ou deux copies ? Tout est-il simulé, tout est-il falsifié, tout est-il truqué ?

Tant de questions que l'on aurait pu ne pas se poser s'il n'y avait eu, dans la programmation du grand manitou,… une anomalie (comme quoi, l'erreur n'est pas qu'humaine…)

Bon allez, franchement, l'idée est carrément géniale… Et l'on avale le roman comme on lirait un vrai page-turner… Même si j'ai quelques réserves sur le nombre de personnages que l'on suit : les 10 premiers chapitres sont en gros réservés à la présentation des personnages du roman, un par chapitre, mais pour moi, c'est trop. Quand on les recroise un peu plus loin, je les situe plus ou moins bien. Et puis, tiens, en plus, qu'est-ce que c'est frustrant tous ces premiers chapitres qui nous présentent des personnages et des situations qu'il nous faut quitter très rapidement… C'est un peu long ce début, on attend le décollage (ah ah!), que l'intrigue démarre enfin… Peut-être aurait-il été préférable de se limiter à 4/5 personnages ou familles, quitte à les fouiller un peu plus… Mais bon, ok, je chipote…

Ce roman m'a vraiment fait penser aux contes philosophiques voltairiens : l'histoire/ les personnages étant un prétexte à une réflexion philosophique, métaphysique, à une critique de la société et des mœurs… Avec le même humour bien décapant. On met en place une situation, on y jette une poignée de personnages et on les observe se débattre (comme des rats de laboratoires.) Et c'est franchement drôle, très drôle même… Certains passages sont de vrais morceaux d'anthologie : par exemple lorsque les conseillers scientifiques sont réunis et échangent avec un président qui n'y comprend rien (un peu comme nous d'ailleurs) ou bien lorsque les représentants des différentes religions sont prêts à se battre parce qu'ils ne parviennent pas à trouver un accord… Heureusement que celle qui chapeaute ces réunions, la géniale Jamy Pudlowski, « rétive à toute forme de conviction religieuse », a ces paroles assez percutantes : (quand on lui demande si elle est athée, elle répond : « Je m'en fous, Dieu, pour moi, c'est comme le bridge : je n'y pense jamais. Donc, je ne me définis pas par le fait que je me fous du bridge, et je ne me réunis pas non plus avec des gens qui discutent du fait qu'ils se foutent eux aussi du bridge. »

Une foule de questions se presse et l'on rit de l'évolution inattendue de certains personnages qui sauront parfois se débarrasser au plus vite de leur double gênant. Franchement, ce texte fourmille de réflexion passionnantes, de saillies drôles, surprenantes, paradoxales, désespérées… Le texte est facétieux, faussement léger, parodique à souhait, bourré de références et de mises en abyme… j'aime aussi beaucoup le ton parfois mélancolique qui est le sien : « Personne ne vit assez longtemps pour savoir à quel point personne ne s'intéresse à personne. » Ooohhhh, que ça fait mal… Les genres se mélangent brillamment, les jeux d'écriture vont bon train : on assiste à un vrai numéro d'équilibriste qui finit sur une superbe cabriole dont je ne dirai rien…

Franchement, bravo ! Une vraie belle réussite !


 

mardi 24 novembre 2020

Yoga d'Emmanuel Carrère



Lettre 3:

Souvent, quand je te lis, Manu, j'ai l'impression d'entendre parler un personnage de Dostoïevski. Il y a quelque chose de fondamentalement humain dans la misère que tu exprimes et j'entends comme une plainte sourde qui dit ta souffrance et ton malheur. Tu écris souvent « Je ne suis pas un homme bon » et tu vois, ces mots, dans leur simplicité, dans leur candeur, sont un aveu qui me bouleverse. Qui dit cela ? Qui se met à nu comme tu le fais ? Personne Manu. Personne. Parce que nous sommes tous très attachés à nos illusions. Et puis, parce que, dans le fond, tout le monde s'en fout d'être un homme bon. On ne court plus après ça. L'homme moderne cherche autre chose. Et toi, Manu, tu nous sors un truc de derrière les fagots, presque ringard, d'une autre époque et qui te turlupine et te rend malheureux. Tu n'es pas bon. Tu aimerais devenir meilleur. Et quand tu me dis ça, j'ai juste l'impression d'avoir un petit garçon devant moi, un enfant qui aurait fait une grosse bêtise et ne s'en remettrait pas. Dans une crise de larmes, il avouerait ses fautes. Et on le sentirait définitivement inconsolable. Et ce petit garçon, c'est toi Manu. Et cette culpabilité que tu traînes comme un fardeau, parce que c'est bien ça, hein, le problème ? Eh bien, cette culpabilité pour le mal que tu penses avoir fait et que tu penses faire encore et toujours, la douleur immense qui est la tienne (et qui t'empêche de vivre), je la vois comme celle du Christ… Tu veux faire grand mais tu n'es qu'un homme, enfermé dans sa petitesse, fatigué de ses limites, usé par son narcissisme et ses obsessions. Tu aimerais, dans le fond, quitter cette nature qui te confine à la médiocrité, qui t'enferme dans la mesquinerie, l'inconsistance et le mensonge. Mais tu es un homme, Manu.

Alors, tu t'es peut-être dit : si je pouvais me donner aux autres pour me faire pardonner… et embarquer avec moi, dans ce projet fou, ceux que j'aime, ceux que j'ai aimés et peut-être aussi, ceux qui me lisent… Pour qu'ils soient pardonnés, eux aussi. N'est-ce pas cela que tu recherches à travers l'écriture, un moyen de t'abandonner, d'abandonner ce que tu es. Quelque chose qui a à voir avec le sacrifice... Il me semble que c'est ce que tu fais quand tu écris : tu t'offres, tu t'exposes dans toute ta nudité, dans toute ta misère, dans toute ta pauvreté. Et tu vois, d'une certaine façon, (mais je me trompe peut-être), je me dis que ton projet n'est pas si éloigné que ça de celui de Jean-Baptiste Clamence : dans une « confession calculée » et en nous tendant un miroir, nous entraîner avec toi, dans ta chute. Qu'on se casse la gueule, qu'on se vautre bien, que ça fasse mal… Et qu'on s'en relève différent, changé, meilleur... Te purifier et nous purifier, nous sortir de nos « eaux pourries ». Malgré nous. Pour nous.

Quelle entreprise Manu… Trop ambitieuse pour tes petites épaules, trop démesurée pour ton âme si fragile. Mais tellement belle...

Et comme le critique qui t'avait rendu visite (Wyatt Mason – quelle intelligence que cet homme), j'ai envie de te consoler, juste en te serrant dans mes bras - existe-t-il d'autres façons de consoler ?

Je voulais aussi te dire une autre chose Manu. Tu écris qu'aimer est une des plus belles choses qui existent au monde, la seule qui rende heureux et vivant. Et tu nous offres une fin de roman pleine de promesses. Franchement, allez, je te le dis, on sent que tu fais ça pour nous faire plaisir. On n'y croit pas vraiment (et toi non plus je pense), mais c'est pas grave, tu as la fin que tu recherchais, une note positive et belle, « un espace de joie »… Je voulais juste te remercier de nous avoir fait ce dernier don (qui a dû te coûter cher), de t'être efforcé de le faire, d'avoir, pour nous, accepté d'achever ton texte comme s'il était un roman… Par une parole gentille et légère, pleine de promesse en un avenir auquel tu n'as jamais cru vraiment pour toi (ni pour nous d'ailleurs - mais peut-être plus pour nous que pour toi…)

Tu n'as pas voulu nous laisser seuls avec notre croix trop lourde à porter, alors tu nous as parlé d'amour…

T'es vraiment un homme bon, Manu...