Avec « Le Compromis de Long Island », Taffy Brodesser-Akner s’empare du concept de "famille dysfonctionnelle" et pousse le curser au maximun. En effet, chez les Fletcher, richissime famille juive new-yorkaise installée à Long Island, tout le monde est blindé de névroses, et l’argent ne règle absolument rien, bien au contraire : il permet juste de cacher les fissures derrière de vastes maisons luxueuses et des cuisines hors de prix.
Tout part d’un événement terrible : Carl Fletcher, directeur d’une usine d’emballage polystyrène créée par le grand-père rescapé de la Shoah, est kidnappé puis relâché contre rançon. Toute la famille en est extrêmement secouée mais au lieu d’affronter le traumatisme, ils décident de faire comme si de rien n’était. « L’enlèvement fut progressivement rabaissé à cela : une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l’appendicite de Bernard, ou la Shoah. » La grand-mère dit à son fils que ce qui est arrivé n’a atteint que son corps et pas son âme : une bien mauvaise idée, évidemment car des années après, l’événement continue de contaminer leurs vies.
En effet, les personnages, très angoissés, souffrent de nombreuses névroses. Le fils aîné de Carl, Beamer, part en vrille totale et sa dépendance à la drogue et au sexe nous vaut des scènes hilarantes, peut-être les meilleures du roman ! Son frère, Nathan, essaie de tout contrôler jusqu’à l’implosion et Jenny, la petite sœur, révoltée contre l’héritage familial, cherche désespérément un sens à sa vie. Chacun gère son mal-être comme il peut, c’est-à-dire très mal.
L’humour juif drôle et mordant alterne avec des moments désespérés. On se situe entre Woody Allen et Philip Roth, dans une espèce de folle comédie satirique proche du vaudeville où les personnages sont toujours excessifs, ce qui rend le roman vivant, d’autant que la partie dialoguée est très importante. Derrière les disputes familiales, les crises existentielles et les échanges acides, le livre évoque surtout ce dont on hérite sans l’avoir choisi : les angoisses, les blessures, les silences.
Au final, « Le Compromis de Long Island », fresque ambitieuse dans la lignée des grandes sagas américaines, est une réflexion sur le poids de la réussite sociale, de l’identité juive et des traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Et même quand les Fletcher deviennent exaspérants et que le texte s’enlise un peu, on continue de les suivre parce qu’au fond, leur chaos ressemble un peu au nôtre – mis à part les quelques billets de plus qu’ils ont sur leur compte en banque.
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