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dimanche 23 avril 2017

Je ne sais pas dire je t'aime de Nicolas Robin


Éditions Anne Carrière

 Je ne sais pas résister à un roman de Nicolas Robin car ce monsieur… me fait rire ! Et ça marche à tous les coups ! Enfin, ce n’est que son second roman après l’inoubliable Roland est mort (si d’aventure vous ne l’aviez pas lu, précipitez-vous chez votre libraire ! En plus, il est en poche maintenant !) J’ai retrouvé avec grand plaisir l’art de la formule qu'affectionne l’auteur pour faire le portrait de notre société. C’est tellement juste, tellement bien vu, tellement humain tout ça qu’on s’y retrouve forcément tous un peu. Quel talent d’observateur ! Quelle perspicacité ! Et surtout, quel humour ! Bon, bien sûr, d’aucuns diront que c’est un peu mélo, pas forcément super crédible mais on s’en f… Ça fait tellement du bien de suivre ces personnages cabossés par l’existence, profondément seuls, bourrés d’anxiolytiques ou de chouquettes et cherchant l’Amour, que ce soit celui d’un compagnon, d’une amie ou d’une maman. Parce que, finalement, qu’est-ce qui compte le plus ? N’est-ce pas d’aimer et d’être aimé ? N’est-ce pas ce que tout le monde cherche au fond ? Évidemment que si !
Que je vous les présente, ces personnages : d’abord, il y a Francine. Au moment de refaire son passeport pour partir en Floride afin de fêter ses quarante ans de mariage avec Henri, elle découvre sur une photocopie du registre d’état civil que sa mère a mis un mois avant de la reconnaître. C’est le choc. Bien sûr, elle savait que son père était un Allemand et que pendant la guerre, sa mère avait couché avec l’ennemi. Des insultes, elle en a entendu. Mais que sa mère avait mis un mois avant de la prendre dans ses bras, non ça, elle ne le savait pas ! Or maintenant qu’il n’y a plus personne pour en parler, il va falloir vivre avec, et Francine est dévastée.
Quant à Juliette, ça ne va pas fort non plus : vendre dans un grand magasin des chaussures de marque allemande, aussi résistantes et confortables soient-elles, non vraiment, ça ne la rend pas heureuse. Entre des clients qui puent des pieds et une collègue complètement cinglée, elle a de plus en plus de mal à assumer une solitude pesante et un traumatisme passé qui ne passe pas. Bref, pour Juliette, autant dire que ce n’est pas top.
Et puis, il y a Joachim, le beau sportif au monosourcil, convoqué par sa chérie sur un plateau de télé : le gros naïf y va et… se fait larguer en direct. C’est chouette la télé-réalité, on voit les gens se ramasser des gamelles et visiblement, la souffrance des autres divertit la terre entière. Inutile de vous dire dans quel état le bel athlète va regagner ses pénates…
Enfin, vous ferez la connaissance de Ben qui trouve que son compagnon est de plus en plus absent, taiseux, ailleurs quoi, et Ben sent que la rupture n’est pas loin… Sa mère l’appelle régulièrement pour le pousser à aller participer à la Gay Pride : de la couleur, de la musique et de la danse, ça ne peut pas faire de mal et puis, il faut revendiquer son droit à la différence ! Ah, pour ça, elle en veut la mère, elle est prête à se battre ! Mais Ben, quant à lui, revendiquerait plutôt son droit à l’indifférence… Qu’on le laisse tranquille ! Il n’aime pas trop ce genre de manifestations et aimerait mieux vivre une soirée romantique avec son amoureux loin de toute cette agitation, si seulement c’était possible…
Et, en cette période pré-électorale (si, si, dans l’histoire !), les belles promesses de changement des candidats semblent passer un peu loin de la souffrance intime et profonde d'êtres désemparés à la recherche d’un peu de tendresse et de douceur. Cela dit, ils iront tous voter mais leur cœur sera peut-être ailleurs…
Un roman délicieux : impossible de lâcher les personnages, impossible de ne pas verser une larme, impossible de garder son sérieux devant des situations complètement absurdes, reflet terriblement exact de notre société. Et encore une fois, un art de la formule absolument irrésistible !

Parlez-nous encore et toujours de ce que nous sommes, Monsieur Robin, vous le faites à merveille…

mercredi 19 avril 2017

Aveu de faiblesses de Frédéric Viguier


Éditions Albin Michel

Attention : gros coup de cœur pour ce roman qui tient à la fois du genre policier et de la critique sociale.
Yvan Gourlet, seize ans, adolescent très mal dans sa peau, est le narrateur de l’histoire.
Il faut dire qu’à Montespieux-sur-la-Dourde, petite ville tristounette à une demi-heure de Lille, entre un père ouvrier chez Boulonex qui « cherche l’ivresse pour oublier la grisaille », puis urine sous le lampadaire avant de rentrer chez lui et une mère passionnée par la confection de sculptures d’animaux dans des mottes de beurre (oui, oui, vous avez bien lu !) et par sa collection d’étiquettes de boîtes de camembert (la tyrosémiophilie… j’ai appris un mot !), la vie n’est pas bien folichonne.
Et puis, le beurre, après, il faut le manger et les camemberts aussi, alors, évidemment, Yvan n’a pas une taille de guêpe ! Et en plus, il est laid. « Depuis le début on se fout de mon nez, qui est trop long, et de mes jambes, qui sont tordues, et de mon ventre, qui est gros, et de mes cheveux, qui sont trop roux, et de moi, qui ne parle jamais. On me regarde avec dégoût. Plus tard, en plus du regard, il y a eu les mots. Ensuite, en plus des regards et des mots, il y a eu les coups. »
Pas de copains, pas de petite amie, juste une mère aimante, voire étouffante, qui lui répète à longueur de journée qu’il est le plus intelligent du monde et qu’il a des dons qui ne cherchent qu’à s’exprimer… Il faut simplement être patient … Mais Yvan en doute.
Alors pour faire plaisir à sa mère, il fouille les poubelles pour trouver des boîtes de camembert et il mange les tartines de beurre qu’elle lui propose.
Bref, une adolescence plutôt morne et solitaire…
D’ailleurs, son frère aîné l’a prévenu : pars le plus vite possible, tu vas devenir fou dans ce trou. « Il faut que tu fasses comme moi, Yvan, lui conseille-t-il, trouve-toi vite un travail, et dégage de là, sinon tu vas finir comme eux, enfermé sur toi-même. C’est un conseil que je te donne, si tu veux continuer de les aimer, éloigne-toi de papa et maman, sinon tu vas finir par les haïr. Loin des yeux, c’est ce qu’il faut, pour ne pas en vouloir à ceux avec qui on a vécu. »
Mais Yvan reste et continue d’être moqué, harcelé, frappé par les gamins du quartier.
Un bouc émissaire idéal : « J’ai attiré très jeune la haine, le mépris, l’aversion, tous les ingrédients de la passion inversée. » Auprès de ses parents, il se sent protégé et n’a pas envie de quitter ceux qui sont finalement son seul soutien.
Or, un soir, un camion de police se gare devant la maison et la vie d’Yvan va basculer…
Évidemment, je ne vous en dirai pas plus, suspense oblige…
Si vous connaissez les films de Bruno Dumont qui dénoncent la misère sociale et culturelle, alors vous y êtes. C’est bien noir, bien glauque. D’une espèce de huis clos familial étouffant et totalement déprimant, on sombre petit à petit dans un enfer où la justice est un vrai cauchemar kafkaïen. Le tout nous serre la gorge et l’on se demande où cette sinistre affaire va nous mener et, je l’avoue, on n’est pas au bout de nos surprises…
Ce récit à la première personne, second roman de l’auteur après Ressources inhumaines, nous fait suivre de près les mécanismes psychologiques d’Yvan : c’est passionnant et parfaitement maîtrisé.
Noir à souhait, machiavélique et glaçant !
Un régal !

dimanche 16 avril 2017

Récit d'un avocat d'Antoine Brea


 Éditions du Seuil

Se lit d’une traite. Voilà, c’est clair et je préfère le dire dès le début. Ne prévoyez pas une autre activité avant d’avoir reposé cet ouvrage. Impossible. Ce récit d’un avocat vous happe littéralement car jusqu’aux trois quarts du livre, vous ne savez pas où vous allez. Vous sentez bien que l’étau se resserre sur le personnage principal mais c’est sans entrevoir le pourquoi du comment et encore moins l’issue. Et la raison est bien simple : le narrateur non plus ne sait pas où il va. Manipulé ? D’une certaine façon oui ou bien, fondamentalement, étranger au monde de la justice ou au monde tout court. Mais bon, commençons par le commencement…
Le narrateur (le texte est écrit à la première personne) est un jeune avocat qui, après quelques missions intéressantes, sombre petit à petit dans un quotidien assez terne : en effet, après des études de droit, des voyages en Asie Mineure et des fonctions de rapporteur à la Commission des recours des réfugiés où, pendant un an, il établit des rapports afin de proposer que soit accordé ou non l’asile politique à des étrangers, des kurdes souvent, il se voit finalement confier des tâches subalternes dans différents services de l’État. Pas de plaidoiries, pas d’effets de manche.
Ainsi, notre gratte-papier kafkaïen, pauvre sous-fifre de la justice, vit à l’étroit dans son bureau et dans son existence.
Jusqu’au jour où, il reçoit un étrange courrier de Mme H., magistrat honoraire à la Cour des comptes rencontrée lors de son année passée à la Commission des recours des réfugiés. Elle souhaite le rencontrer. Notre avocaillon se rend au Cercle de l’Union interallié où il est invité à déjeuner avec la dame en question et son mari. Très impressionné par les lieux (il faut préciser que le narrateur souffre de phobies multiples), il se voit exposer un fait plutôt étrange : en effet, Mme H. entretient une « correspondance de prison » avec un certain Ahmet A, détenu turc d’origine kurde emprisonné dans la maison centrale de Clairvaux et elle attend du narrateur qu’il essaie de faire sortir le plus rapidement possible ledit Ahmet A., au vu de son excellente conduite.
Le jeune avocat, rentré chez lui, fait des recherches sur Internet pour connaître un peu mieux l’affaire Annie B. Il découvre qu’Ahmet A. et son cousin Unwer K. ont été condamnés le 17 mai 1996 par la cour d’assises du Jura à « trente années de réclusion criminelle pour l’un, à la réclusion à perpétuité pour l’autre, en répression des faits de viol aggravé, assassinat en concomitance, tortures et actes de barbarie » sur la personne d’une jeune aide-soignante de 25 ans. Souhaitant rencontrer Ahmet A., l’avocat demande que lui soit envoyé son dossier administratif. Il découvre l’histoire d’Ahmet et ce qui s’est passé dans la nuit du 8 au 9 juillet 1994. Je n’en dirais pas plus pour ne rien dévoiler de l'intrigue.
En fait, à travers une série de chapitres très courts, secs dirais-je, allant droit à l’essentiel et des détails extrêmement réalistes, l’auteur place son lecteur dans une situation assez étrange : en effet, on n’a pas du tout l’impression d’être dans un roman mais plutôt dans un journal. L’effet de réel est saisissant et tient certainement au fait qu’Antoine Brea étant avocat, il maîtrise parfaitement le jargon du droit, des mécanismes judiciaires et c’est vraiment bluffant de vérité. Vraiment !
A cela s’ajoute la personnalité même de l’avocat : qui est-il au fond ? Un être anxieux et mal à l’aise dans la société au point de ne pouvoir partager un repas avec d’autres convives, un homme un peu naïf que certains manipulent aisément ou bien un homme gentil et généreux prêt à tout pour aider son prochain ? Et puis, on se demande pourquoi on lui a confié cette « mission », à lui précisément ? Simple hasard ou pas ?
Très vite, le jeune avocat se voit complètement dépassé par les événements : au-delà du fait divers sordide, l’enquête dévoilera des zones d’ombre et des manipulations politiques assez complexes.
Un texte très fort, très serré qui, je vous préviens, ne va pas vous laisser le temps de respirer.

Percutant !

jeudi 6 avril 2017

La veille de presque tout de Victor del Arbol


Édition Actes Sud
traduit de l'espagnol par C. Bleton


C’est étrange : j’ai rencontré Víctor del Árbol au Salon du Livre de Paris. J’avais bien peu de choses à lui dire : je n’avais lu aucun de ses livres (son dernier roman m’attendait bien gentiment sur une étagère de mon bureau) et je ne savais rien de lui. Voilà ce que je lui ai dit, passionnant non ?  Il a accueilli mes propos avec un immense éclat de rire, des yeux vifs et pétillants. Il m’a signé un autographe sur la feuille du bloc-notes que je lui tendais et m’a invitée à le photographier. Il riait toujours quand je l’ai quitté et je me souviens m’être dit : « Quelle joie de vivre chez cet homme, quel enthousiasme et quelle chaleur ! »
C’est avec cette image dans les yeux et dans le cœur que j’ai ouvert La veille de presque tout : et là : quel choc ! Etait-ce le même homme qui avait écrit ce texte magnifique et totalement désespéré ? Que de mélancolie, de détresse, de souffrance, de chagrin dans cette œuvre très sombre où chaque personnage porte un lourd passé qui l’empêche totalement de se projeter dans le présent ! Je crois que ce que je retiendrai de cette œuvre, c’est avant tout une atmosphère : l’impression d’avancer dans un cauchemar plein d’ombres et de fantômes où les êtres, écorchés vifs, peinent à poursuivre leur route et accepteraient volontiers d’en finir avec l’existence s’il était possible de le faire d’un coup en claquant des doigts.
Présentons les personnages. Le flic porte un nom étrange : Germinal Ibarra. Il vient de résoudre une enquête et a été muté à La Corogne, ville de Galice où il est né. Il est appelé au chevet d’une femme grièvement blessée, Eva Mahler, qui semble le connaître car elle a demandé à le voir. Qui est-elle ? Qu’est-il arrivé à cette riche héritière ? Et lui, cet inspecteur sombre et tourmenté, qui est-il ? Finalement, c’est la question que l’on se pose au sujet de tous les personnages que l’on rencontre dans cette œuvre. Chacun d’eux, et ils sont nombreux, cache une blessure profonde, qu’elle vienne de l’enfance ou de l’âge adulte, qui ne se refermera jamais. Et ils savent qu’ils devront vivre avec.
Mal installés dans la vie, exilés, victimes de l’Histoire, celle avec un grand H, la dictature argentine et ses bourreaux ou bien, la petite histoire, celle du quotidien, qui peut faire aussi mal que la grande, ils sont assaillis par un passé qui les rattrape et qui les ronge et se débattent pour échapper aux griffes de ce monstre hideux qui les retient en arrière.
Petit à petit, l’écheveau se démêle et l’on comprend, au tournant d’une page, l’étendue du désastre que l’on sentait venir. Personne n’y échappe. La folie rôde et frôle l’épaule de chacun. La perte d’équilibre semble imminente et hommes et femmes de ce roman semblent tous prêts à sombrer et à s’écraser sur les rochers, au bas de la falaise. On ne saura jamais tout d’eux. Ils ont tous leur part d’ombre. Et c’est ce qui fait le mystère de ces pages magnifiques, pleines de poésie, où l’on entend hurler le vent violent de Galice, comme un écho à la terrible plainte de ces personnages qui habitent autant le passé que le présent.
La veille de presque tout, cinquième roman de Víctor del Árbol publié en France, a remporté le Prix Nadal en Espagne, l’équivalent du prix Goncourt. L’auteur parvient sans conteste à créer dans ce roman une atmosphère empreinte d’une tristesse et d’une mélancolie indicibles et ce, grâce à une langue poétique dont le titre est un magnifique exemple.
A cela s’ajoute une construction bien pensée, puzzle fait de plusieurs histoires, de plusieurs voix et dont chaque pièce s’emboîte parfaitement. Des allers-retours entre différents lieux et temporalités permettent au lecteur d’approcher les personnages et de sonder le vide vertigineux qui est en eux.
La tragédie est là, inévitable. Terrible et belle à la fois.

Je repense au sourire de Víctor del Árbol… Je n’avais pas lu son livre quand je l’ai rencontré. Pas sûr que maintenant, je verrais le même homme.

                                  

samedi 1 avril 2017

Le chien, la neige, un pied de Claudio Morandini


Éditions Anacharsis
traduit de l'italien par Laura Brignon

Je ne sais d’où me vient ce goût pour les textes qui évoquent la vie d’hommes volontairement coupés du monde, dans les alpages, bloqués l’hiver et profitant de la belle saison pour faire des réserves. Moi qui aime la ville et les gens, me voilà fascinée par les ermites perdus au beau milieu de nulle part… Et à tous les coups, ça marche ! J’avais adoré le très beau livre de l’italien Paolo Cognetti Le Garçon sauvage (Carnet de montagne) qui raconte l’histoire d’un garçon de la ville qui décide de tenter l’expérience de la solitude dans les hauteurs de la Vallée d’Aoste.
C’est encore d’un livre italien dont je vais vous parler et qui porte un titre qui m’a tout de suite conquise (pourquoi ? mystère !) : Le chien, la neige, un pied de Claudio Morandini chez Anacharsis. Comment définir ce texte ? L’auteur raconte dans une postface que l’œuvre est née d’une rencontre dans la montagne : en effet, un jour qu’il grimpait, il reçut soudain une volée de pierres et de pommes de pin. Il leva la tête et découvrit un homme au regard sombre qui l’observait d’un air pas très aimable. L’homme était accompagné d’un chien. Au retour de son excursion, l’auteur interrogea les villageois de la vallée : qui était cet homme, comment vivait-il ? Personne ne semblait le connaître ni même se préoccuper de lui. L’année suivante, l’auteur suivit le même sentier en espérant rencontrer l’homme qui l’avait intrigué. Mais il ne vit personne.
De cette singulière expérience naquit une fiction : l’histoire d’Adelmo Farandola, un vieil homme qui, il y a bien longtemps de cela, avait voulu échapper à des militaires pendant la guerre. Alors, il s’était caché au cœur de la montagne, dans une espèce de galerie à peine plus large que son corps et avait attendu que les hommes en pardessus quittent la région. Et il n’était plus jamais redescendu.
Chaque année, avant l’hiver, Adelmo a pris l’habitude de se rendre à  l’épicerie du village. On se moque de lui car il perd un peu la boule et traîne une sacrée odeur. Il ne s’est pas lavé depuis un bon bout de temps. La crasse tient chaud…
Il se charge de viande séchée, de saucisses, de vin et de beurre et remonte, lentement,  jusqu’à son vieux chalet.
Un jour, il sent une présence à ses côtés : c’est un pauvre chien affamé et infesté de tiques qui le regarde. Adelmo le chasse et finit par le laisser entrer. S’il crève de faim cet hiver, il pourra toujours manger le chien. Finalement, l’homme et l’animal se trouvent bien ensemble : ils marchent, sont à l’affût des moindres odeurs, observent la vie qui grouille sur la montagne. Un soir, le chien se met à parler à Adelmo. Il a faim et demande à manger.
Le roman se fait conte ou l’homme devient fou. Peut-être bien les deux… On ne sait pas. J’aime bien cette hésitation.
La nuit, tandis que le chalet est recouvert de neige, le bois craque, les bêtes hurlent, le silence est criblé de mille bruits inquiétants. « Les gens imaginent que la montagne enneigée est le royaume du silence. Mais la neige et la glace sont des créatures bruyantes, éhontées, moqueuses. » Adelmo parle aux bruits, se moque d’eux, les insulte…. Pour se rassurer certainement…
L’hiver est long : « Suis-je fou ? » demande Adelmo à son chien. « - Disons que tu es un peu bizarre, oui. - C’est à cause des lignes à haute tension. Le chien lève la tête, ne les voit pas « Quelles lignes ? - Celles de quand j’étais petit. »
Le printemps arrive, homme et bête sortent respirer un peu, observer les têtards, chasser le chamois. Le chien se plaint d’une odeur un peu forte. Un jour de dégel, sous un amas de neige, apparaît… un pied. Il faudra attendre encore quelques jours pour savoir à qui il appartient. Dans tous les cas, un pied, c’est toujours un peu embarrassant surtout quand on ne sait pas comment il est arrivé là…
Le chien, la neige, un pied est une histoire étrange et fascinante, de celles que l’on se racontait autrefois le soir au coin du feu : une légende de la montagne et des êtres solitaires qui l’habitent. C’est un texte qui tient du conte et du récit fantastique. L’écriture (et sa merveilleuse traduction) évoque très subtilement ce monde fait de silence et de bruits ténus, la poésie qui émane de la beauté sauvage de la nature.
Les dialogues entre l’homme et le chien sont à la fois irrésistibles de drôlerie et empreints d’une immense tendresse. C’est désespéré et cocasse à la fois.

Un grand plaisir de lecture…

Lu dans le cadre de la Voie des indés de mars sur Libfly

                          

mercredi 29 mars 2017

Les portes du néant de Samar Yazbek


Éditions Stock
traduit de l'arabe par R. Samara

A plusieurs reprises, j’ai failli abandonner : trop de scènes insoutenables. Enfants écrasés sous des décombres, femmes violées, enlevées, assassinées, cadavres d’hommes jonchant les rues des villes et chaque jour la même chose. Chaque jour, un ciel qui s’assombrit et lâche sur les civils barils d’explosifs, obus, roquettes, bombes à fragmentation… Au sol, c’est le carnage, le fin du monde, les cris, le sang, les larmes, la peur, la mort. Et chaque jour, le ciel s’assombrit de nouveau. Chaque jour.
A plusieurs reprises, j’ai failli abandonner. Mais j’ai poursuivi parce que je me suis dit que si Samar Yazbek avait risqué sa vie pour décrire ce qu’elle a vu, je me devais de lire son témoignage, je me devais de savoir ce qui se passait là-bas, d’ouvrir les yeux pour comprendre l’enfer d’où venaient les réfugiés qui épuisent leurs dernières forces le long des routes.
Si nous tous nous savions cela, peut-être n’oserions-nous même pas penser une seule seconde ériger un mur entre eux et nous, peut-être au contraire ferions-nous tout notre possible pour les accueillir, le mieux possible. Si nous tous savions ce qu’ils ont vécu, alors notre regard serait différent.
Là-bas. Là-bas, il y avait un beau pays qui s’appelait la Syrie. Samar Yazbek y est née en 1970 dans la ville de Jableh mais elle a dû le quitter en juin 2011. Elle a dû s’exiler.
Loin de son pays et de son peuple, elle s’est sentie déracinée, inutile, comme morte. Alors, elle a préféré y retourner, risquer sa vie pour témoigner, dire au monde ce qu’elle a vu, entendu, senti. Lorsqu’elle a pris son crayon, elle s’est dit que les mots ne seraient pas à la hauteur, qu’ils ne pourraient en aucun cas traduire l’horreur absolue : « Évoquer ce qui se passait semblait absurde et frivole. Mes doigts se paralysaient, mon esprit se figeait. Ce blocage, cette paralysie, m’empêchait de reprendre mes notes, de plonger dans mes entretiens. Impossible de me débarrasser de ce sentiment de futilité. L’énormité de l’injustice, les massacres quotidiens m’avaient laissée sans voix. Je crus qu’il me faudrait une éternité pour retrouver ma capacité à écrire. »
Samar retourne clandestinement trois fois en Syrie en passant sous les barbelés de la frontière turque : en août 2012, février 2013, juillet-août 2013.
J’ai une admiration absolue pour cette femme qui repart sans cesse, risque à tout moment de mourir, en a parfaitement conscience mais repart quand même car elle a l’intime conviction que son rôle, sa mission est d’être là-bas, parmi les combattants, parmi les Syriens afin de les aider à faire face en mettant en place des projets humanitaires et en prenant des notes, comme un greffier de la guerre, pour dire au monde ce qu’elle a vu, ce qu’on lui a raconté. Elle a promis de dire, elle le fera. Le monde entier connaîtra la tragédie syrienne.
Au départ, au mois de mars 2011, éclate une révolte populaire pacifique, un souffle démocratique s’empare du pays : « Nous étions convaincus de pouvoir faire tomber le régime grâce aux grèves et aux manifestations. Nous n’avions pas prévu la suite des événements… et nous avons pris les armes. » expliquera Raed. Puis, c’est l’engrenage, la lutte de ce qui deviendra l’Armée Syrienne Libre contre les troupes de Bachar al-Assad et les groupes djihadistes extrémistes qui en profitent pour occuper le territoire. Un conflit compliqué qui se transforme vite en guerre religieuse, une espèce de monstre incontrôlable à deux têtes. Et au fond, le sentiment terrible d’une révolution volée, détournée, détruite, confisquée. Un rêve avorté.
Pour des civils peu armés, la tâche est insurmontable.
Alors, le quotidien devient vite un enfer : pénurie alimentaire, coupure d’eau, d’électricité, absence de médicaments, de médecins, pillages, bombardements à répétition, enlèvements, tortures, blessés et morts en grand nombre. Vivre caché. Un enfer sans fond, un trou noir proche de la mort. L’insoutenable. « Comment vais-je pouvoir écrire toute cette dévastation ? » se demande Samar. « Lire que des barils d’explosifs et des obus sont tombés pendant dix jours sans interruption dans la ville où vous avez vécu n’a rien à voir avec la vraie vie sous les bombardements. Depuis un an, Saraqeb est pilonnée tous les jours. Voir les cadavres amoncelés sous les décombres, ce n’est pas les toucher. L’odeur de la terre après l’explosion d’une bombe à fragmentation ne se transmet pas par le biais des photos et des vidéos diffusées par les militants qui sont en vie et capturent les événements par l’image. Où est la puanteur ? La panique dans les yeux des mères ? Ce bref moment de silence et de choc après chaque déflagration ? »
Et malgré les bombes qui tombent, Samar se déplace, interroge les gens sans cesse, sans relâche, bravant la mort qui la guette à chaque coin de rue.
Elle donne la parole à ceux qui n’ont pas de voix, elle se fait la voix des autres, de ceux qui sont restés là-bas, vivants ou morts, de ceux dont on ne parle pas, refusant par là même de les laisser tomber dans l’oubli. 
Dans la terre rouge et brûlante de Syrie, entre un olivier un peu tordu et un vieux cyprès,  le texte de Samar Yazbek est la petite fleur jaune qui pousse parmi les ruines et la rocaille.
Cette fleur s’appelle l’espoir...

Des gens comme Samar Yazbek l’arrosent un peu chaque jour… 


Lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017

mardi 28 mars 2017

Rouge armé de Maxime Gillio


Éditions Ombres Noires

Heidenau, Basse-Saxe, 2006. La journaliste Patricia Sammer se présente chez une certaine madame Lamprecht : elle a entrepris un travail sur la période du Mur, épluché de long en large les archives de la Stasi et elle enquête notamment sur les gens qui ont réussi à passer à l’Ouest au péril de leur vie et qui, déçus par le modèle occidental, ont choisi finalement de retourner vivre à l’Est.
Visiblement, madame Lamprecht, méfiante et un tantinet sauvage, n’a pas envie d’aborder le sujet, a fortiori avec une inconnue. Petite femme discrète d’une soixantaine d’années environ, elle semble préférer vivre un peu loin de l’agitation du monde. Aussi, s’apprête-t-elle à lui fermer la porte au nez lorsque la journaliste lui dit : « … dois-je vous appeler Inge Oelze ? » La porte s’ouvre alors et l’histoire commence…
La question centrale de ce roman est évidemment : qui est en réalité Inge Oelze, est-elle ce qu’elle dit être, cache-t-elle quelque chose d’inavouable, des blessures de l’Histoire ?
Mais une autre personne se révèle, elle aussi, bien étrange : la journaliste elle-même !
Que cherche-t-elle précisément, cache-t-elle quelque chose, pourquoi se réfugie-t-elle régulièrement dans l’alcool, quelle blessure explique cet état dépressif profond ?
Et c’est bien là ce que j’ai préféré dans ce roman, à savoir ce lien ambigu et toujours tendu à l’extrême qui se tisse entre les deux femmes, une espèce de jeu de cache-cache, d’aveux plus ou moins tronqués, de complicité, de tendresse même mêlés d’un je-ne-sais-quoi de haine voire de répulsion.
Sont-elles sincères ? S’il y a manipulation, qui manipule l’autre ? Leurs tête-à-tête plongent le lecteur dans une tension extrême, presque insoutenable… Tout semble opposer ces deux femmes et pourtant…
En mettant en place deux temporalités (et trois générations) : le passé (1943-1977) et le présent (2006), l’auteur révèle petit à petit les événements vécus par les personnages et leur famille. S’offre alors au lecteur une véritable plongée dans la Grande Histoire : la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre Froide que l’on redécouvre à travers le point de vue de personnages qui se trouvent malgré eux pris au piège d’une vraie tragédie. On découvre alors l’intimité de ces gens écrasés par l’Histoire, leurs terribles souffrances et l’incapacité finalement qu’ils ont à se projeter dans l’avenir.
Rouge armé est un roman policier comme je les aime : des personnages complexes, mystérieux, dont on ne perçoit pas tout de suite les motivations, un suspense vraiment haletant jusqu’à la dernière page, des effets de surprise, des fausses pistes, un nouvel éclairage sur une période historique terrible et notamment ce qu’ont vécu les Sudètes (et que l’on ne connaît pas forcément très bien), enfin et peut-être est-ce là le plus important, c’est un roman qui nous pousse à nous interroger sur les notions de bien et de mal et la difficulté parfois de les distinguer. A-t-on le droit de tuer pour des idées, au nom de la liberté ? Peut-on (doit-on) pardonner les crimes passés ?
Bref, un roman qui nous montre que rien n’est simple (mais ça, on le savait déjà !)

Une réussite !

Lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices  ELLE 2017