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mercredi 13 mars 2019

Comme elle l'imagine de Stéphanie Dupays


Éditions Mercure de France
★★★★★ (coup de coeur!)


Quand la littérature s'empare des réseaux sociaux…
Ces derniers temps, que de romans (tous très intéressants d'ailleurs), sur cette nouvelle forme de communication et ses codes. Voici un champ d'observation vraiment passionnant d'autant que ces réseaux sociaux modifient en profondeur les rapports entre les individus et j'irais même jusqu'à dire nos modes de vie.
Dans Celle que vous croyez (récemment adapté au cinéma), Camille Laurens met en scène le personnage de Claire, une femme de 48 ans qui, pour surveiller son amant volage, se crée un faux profil Facebook, entre en contact avec l'ami de l'amant et finit par tomber amoureuse de lui, sans jamais l'avoir rencontré « en vrai ». Pas de souci, me direz-vous, ils n'ont qu'à se fixer un petit rendez-vous et tout sera résolu ! Oui mais Claire a menti en se présentant comme une belle brunette de 24 ans, célibataire et passionnée de photo… Vous voyez le problème…
Je repense aussi au roman de Philippe Annocque : Seule la nuit tombe dans ses bras dans lequel, via les réseaux sociaux et les messageries, un homme et une femme tombent amoureux l'un de l'autre et vont jusqu'à faire l'amour avec des mots (magnifique discours performatif!!!) sans jamais se rencontrer « in the real life. » Quel est le « statut » d'une telle liaison ? Peut-on même parler de « liaison » quand les mots remplacent les actes ?
Enfin, Fabrice Caro dans Le discours imagine un jeune homme qui, lors d'un repas de famille, tandis que la conversation roule sur les avantages du chauffage au sol, attend dans une anxiété sans nom un texto de son ex qu'il aime encore et à qui il vient d'envoyer un SMS qu'il juge stupide et qui le torture pendant tout le repas.
Il est clair que, visiblement, les nouveaux modes de communication ne nous rendent pas forcément heureux et semblent plutôt avoir l'art et la manière de nous ruiner l'existence…
Qu'en est-il dans le roman de Stéphanie Dupays ?
Laure, professeur de littérature à la Sorbonne et spécialiste de Flaubert, a rencontré Vincent sur Facebook. Elle aime discuter avec lui de livres et de films qu'elle apprécie et qui deviennent, d'une certaine façon, des prétextes pour connaître l'autre, le séduire même peut-être.
« Les livres, les films n'étaient pas seulement des livres et des films, ils constituaient un lien entre les êtres, le symbole et le prétexte d'un dialogue interrompu. »
Mais Vincent se montre très vite plus distant, il se connecte puis s'absente, revient, écrit deux trois phrases laconiques et repart. Joue-t-il avec elle ? Est-il sincère ? On s'interroge.
Si, en tant que linguiste, Laure décode parfaitement les signes de la langue littéraire (c'est son métier), elle reste à la porte des usages de la sphère Internet  : constater que Vincent ne lui répond pas alors qu'il est encore en ligne (point vert), qu'il n'a pas liké son post alors qu'il a aimé celui des autres (pouce jaune) la déroute complètement. Si Laure a conscience que « l'état amoureux transform(e) n'importe quelle femme en linguiste méticuleuse et le moindre message en énoncé à interpréter », là, elle patauge lamentablement, s'interroge sur le sens d'un SMS ou d'un émoticône, perd pied dans un monde qui lui est étranger.
De même, elle est très touchante lorsque, dépitée de constater que sa photo de profil n'est pas assez flatteuse, elle va tout faire pour modifier son image.
 J'ai trouvé très intéressante dans ce texte la façon dont Laure demeure dans l'incapacité de déchiffrer des codes qui lui échappent totalement, elle qui, dans la vraie vie, est une spécialiste de la question !
En plus, elle a beau avoir lu Proust qui analyse dans le détail le fonctionnement de la jalousie, elle est incapable de se protéger de ce sentiment qui l'envahit totalement : « Swann serait devenu fou sur Messenger. Lui qui interprétait le moindre signe, qui trouvait dans chaque geste ou chaque mot de quoi nourrir sa jalousie, aurait trouvé un réservoir inépuisable de souffrance ». Bien vu, effectivement !
Je trouve que Laure est un personnage très rohmérien dans sa façon de se laisser envahir par le sentiment amoureux et de se débattre avec un langage qui lui échappe, d'analyser le moindre terme, le moindre signe de ponctuation, de tout surinterpréter.
Un seul mot et voilà Laure se laissant aller au plus grand fantasme : « « Peut-être », le mot laissait le champ libre à l'espoir et projetait sur Laure le souffle de Vincent, la caresse de ses mains, le pulpeux de sa bouche... » Waouh, quel souffle romanesque !
Et le plus terrible, c'est que Laure a conscience qu'elle tombe amoureuse d'un homme qu'elle n'a jamais vu, qu'elle ne connaît pas, dont elle n'a qu'une image tronquée qui n'a peut-être (certainement) rien à voir avec la réalité. Pour autant, elle n'y peut rien. « ...la seule chose qu'elle connaissait de cet homme était un amas de signes qui, comme tous les signes, s'interprétaient selon un contexte, dont elle ignorait presque tout. Comme elle ignorait tout de la façon de vivre de Vincent, de son rapport aux gens, sans même parler d'un éventuel accord de leurs peaux. Laure voulait être amoureuse, ressentir à nouveau cet état d'apesanteur, croquer la part romanesque de l'existence. Et Vincent était l'image exacte de son désir. »
Que cherche Laure ? Un homme virtuel qui, du fait de sa virtualité, serait un homme parfait ? Ne risque-t-elle pas d'être déçue par une construction idéalisée d'un être qui, au fond, n'existerait pas ?
En tout cas, très vite le smartphone devient une obsession, un objet chronophage, « un instrument de torture. » Laure se sent piégée par ses recherches sur la toile autour de Vincent qu'elle tente sans cesse de déchiffrer : « Laure échafaudait les hypothèses, inventait des scènes de rupture, construisait des scénarios. » D'une certaine façon, Laure devient romancière, créant des personnages qui n'existent pas et des histoires tirées de son imagination.
Mais où va la conduire sa folie ?
Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup beaucoup aimé ce texte : le personnage de Laure m'a beaucoup touchée ; l'observation et l'analyse des jeux amoureux à l'heure de Facebook et les questionnements autour des nouveaux rapports humains qu'engendre l'usage des réseaux sociaux m'ont passionnée ; je me suis régalée aussi des références littéraires (oh Flaubert, Proust, René Guy Cadou...) et cinématographiques (oh Rohmer). J'ai trouvé toutes les analyses autour de ces bouleversements de société très fines, très percutantes et l'humour, omniprésent, a fini de me combler.
Un vrai coup de coeur donc pour ce texte que je recommande vivement !

mardi 12 mars 2019

Les gratitudes de Delphine de Vigan


Éditions J-C Lattès
 ★★★☆☆☆ (trop "feel good" pour moi!)


Marie est appelée d'urgence un jour par une employée de la téléassistance : Mme Seld, une vieille femme sur laquelle elle veille et chez qui elle se rend régulièrement pour voir si tout va bien, a demandé de l'aide. Depuis le matin, elle a peur de se lever et de tomber et elle n'a rien bu ni mangé de la journée. Après avoir appelé le médecin, Marie se rend immédiatement chez son ancienne voisine qui s'est occupée d'elle pendant son enfance. Effectivement, Michèle Seld dite Michka va devoir entrer dans un EHPAD: vivre seule n'est plus possible pour elle.
Cette femme intelligente et cultivée qui était correctrice dans un grand journal est victime d'aphasie : elle perd ses mots, les remplace par d'autres ou par le silence. Marie souffre terriblement de voir se dégrader si vite cette amie qu'elle aime tant.
Dans cet EHPAD, Michka sera prise en charge chaque semaine par un orthophoniste, Jérôme, qui tentera de rééduquer son langage grâce à différents exercices auxquels Michka aura bien du mal à se soumettre. En revanche, elle aimera parler avec Jérôme de sa vie à elle, mais aussi de celle du jeune homme, en conflit avec son père...
« C'est un beau roman, c'est une belle histoire » comme dirait l'autre…
Oui, assurément, c'est un beau roman plein de bons sentiments, de gens gentils, attentifs, dévoués, à l'écoute des autres, prêts à aider, à donner de leur temps et de leur personne pour le bien-être d'autrui.
Comme j'aimerais vivre dans ce monde…
Mais je ne suis pas sûre que dans les vrais EHPAD tout le personnel soit toujours aussi attentif au bien-être de chacun.
Je ne suis pas sûre que dans les vrais EHPAD les vraies directrices prennent soin de demander à leur personnel d'éviter de commettre la moindre maladresse risquant de vexer les patients, ou, si elles le font, que ces recommandations soient toujours suivies d'effets.
Je ne suis pas sûre non plus que dans les vrais EHPAD, les vrais orthophonistes aient la délicatesse de profiter de quelques jours de vacances pour aider des patients à rechercher des gens qui leur sont chers et reviennent en disant à leurs malades qu'ils leur ont manqué.
Non, lorsque j'y suis allée, dans un vrai EHPAD, j'ai vu des personnels en nombre très insuffisant, complètement débordés, et donc pas toujours susceptibles d'être suffisamment attentifs aux besoins des patients. Osons dire la vérité. J'y ai vu des personnels chaque jour différents, ce qui rendait un vrai suivi du résident bien difficile. J'y ai vu aussi des gens souffrant de la maladie d'Alzheimer qui auraient eu besoin d'être sans cesse sollicités, stimulés, dynamisés. Or, ce n'était pas le cas.
Alors, oui, c'est une belle histoire, oui j'aurais aimé y croire, oui j'espère que de belles personnes, comme on dit, existent à travers le monde (et ce doit être le cas) mais, hélas, non, je n'y ai pas cru, et cette histoire, aussi belle soit-elle, ne m'a donc pas touchée. Je l'ai lue de loin, imaginant que peut-être Marie et Jérôme allaient un jour tomber amoureux l'un de l'autre… Vous voyez, j'étais sur les rails… Ils sont tellement mignons tous les deux, à la fin du roman, reprenant, avec beaucoup de tendresse, les lapsus poétiques de leur Michka… (Encore un procédé qui m'a semblé tellement artificiel.)
Oui, j'imaginais tout cela, perdue dans ma rêverie, et peut-être aussi qu'un jour, Jérôme enverrait une lettre à son père en pensant à Michka… Ce serait tellement beau…
Mais, après tout, la littérature a droit aux bons sentiments, non ?
Sans doute, mais au-delà d'une certaine dose, elle n'est plus pour moi… Eh oui, je ne suis pas très « feel good »...
Allez, je repenserai tout de même encore à cette belle histoire quand j'irai voir mon père dans son EHPAD, emmuré, le regard vide, dans son silence et sa solitude.
Histoire de rêver un peu...

lundi 11 mars 2019

La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg


Éditions du Seuil
La Librairie du XXIe siècle
★★★★★★ (tellement beau et tellement nécessaire)


À l'heure où, paraît-il, un jeune Français sur cinq n'a jamais entendu parler de la Shoah (comment est-ce possible alors que ce sujet est au programme d'Histoire en CM2, en 3e et en 1ère ??? L'école est bien obligatoire jusqu'à 16 ans, non ?), à une époque où il serait bon de rappeler que six millions d'enfants, de femmes et d'hommes juifs ont été assassinés, il me semble que rien n'est plus nécessaire ni plus efficace qu'un conte.
Parce qu'un conte happe son lecteur, s'empare de lui, le retient et ce, pour plusieurs raisons : son langage, son intrigue et sa structure narrative sont simples, on le comprend facilement, il est donc accessible à tous. Par ailleurs, le conte, par quelques détails symboliques, donne à voir, à imaginer, et donc facilite l'accès au sens de l'oeuvre. Enfin, il entraîne son lecteur dans une histoire dont le suspense évite l'ennui : il est divertissant et, comme vous le savez, l'on aime ce qui nous détourne de... 
À tout cela s'ajoute la présence d'un narrateur-conteur qui interpelle le lecteur, le rassure, le prend par la main pour le conduire sur des chemins peu praticables. 
On lit donc volontiers un conte et on n'en abandonne jamais la lecture. Voltaire savait cela et en profitait pour dire ce qu'il avait à dire.
Et surtout, on n'oublie pas un conte. Non, on s'en souvient forcément, il marque les esprits et il est assez aisé de le raconter à son tour, sans même avoir sous les yeux le texte. Un conte se raconte, il est l'objet d'une transmission orale qui traverse les générations.
Donc, notre époque avait besoin d'un conte. Il était temps. Cela devenait urgent.
Mais un conte relate une histoire qui n'existe pas, une fiction. Utiliser cette forme pour parler d'un des événements les plus tragiques de notre Histoire peut paraître paradoxal. Dans le fond non. Les rescapés des camps de concentration le craignaient : personne ne va nous croire, personne ne peut nous croire. Effectivement, comment peut-on imaginer que les hommes soient capables des pires horreurs ?… Il faut beaucoup d'imagination et de folie pour oser penser une chose pareille. Pour dire l'incroyable, l'impensable, l'inimaginable, le conte n'est-il pas, finalement, la forme littéraire la mieux adaptée, lui qui ne puise que dans ce que l'on ne peut admettre comme vrai ?
« Pardon ? Encore une question ? Vous voulez savoir si c'est une histoire vraie ? Une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n'y eut pas de trains de marchandises traversant les continents en guerre afin de livrer d'urgence leurs marchandises ô combien périssables. Ni de camps de regroupement, d'internement, de concentration, ou même d'extermination. Ni de familles dispersées en fumée au terme de leur dernier voyage... »
Ben oui, voyons, encore une fois, qui peut imaginer une chose semblable ?
Sans jamais utiliser le terme Shoah, l'auteur nous fait comprendre le pire, l'impensable, l'inimaginable avec des mots simples et de doux euphémismes. Et notre gorge se serre parce que l'on sait que cette folie, cette inhumanité absolue, les hommes en ont été capables.
Trois petites pages, à la fin du livre, portant le titre « Appendice pour amateurs d'histoires vraies » donnent des noms, des chiffres, des dates.
Et l'on comprend que c'était bien un conte qu'on lisait, une histoire où une enfant filant vers les camps de la mort avait pu s'en sortir…
« Voilà la seule chose qui mérite d'exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L'amour, l'amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. »
Mais le réel, bien plus cruel, tellement plus cruel, n'a permis à aucune petite fille de rencontrer une pauvre bûcheronne prête à l'aimer comme une mère...

vendredi 8 mars 2019

Le bûcher de György Dragomán


 Éditions Gallimard
traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly
 ★★★★★☆


Étrange, oui, c'est l'adjectif qui me vient quand je tente de définir ce long et lent roman de György Dragomán, grand écrivain hongrois encore peu connu en France. Oui, étrange et beau. Envoûtant même, si l'on accepte de s'y plonger, de prendre son temps, de s'habituer à cette prose toute simple et à cette quasi-absence d'événements, à ces mille petits gestes racontés avec beaucoup de précision et au présent.
Les drames ont eu lieu et l'on arrive après : le camarade-général Ceaucescu (devine-t-on, car son nom n'est jamais cité) vient de mourir et l'on brûle rapidement ce qui appartient à ce temps maudit, les yeux résolument tournés vers l'avenir.
Mais il faut se relever du communisme, panser les plaies de la dictature, se reconstruire après des années de totalitarisme, réapprendre à vivre dans un pays avide de liberté, d'ouverture. On met le feu aux portraits des généraux et l'on tente de construire du nouveau sur des cendres encore chaudes et de terribles souvenirs qui hantent encore les esprits. Il est impossible d'oublier, et le passé resurgit constamment à travers les voix des vivants, des témoins, des familles meurtries à jamais.
Emma, jeune narratrice âgée de treize ans, vit en pension depuis que ses parents sont morts dans un accident de voiture. Un jour, une vieille femme se présente : elle dit qu'elle est sa grand-mère et souhaite que sa petite-fille reparte avec elle. Emma suivra cette inconnue, une femme étrange qui s'adonne à des rituels mystérieux et semble avoir quelques pouvoirs magiques dont elle se sert régulièrement pour mettre à mal les importuns. Qui est cette femme ? Une sorcière, une déséquilibrée ? Ou bien une grand-mère folle d'amour pour le seul être qui lui reste au monde : sa petite-fille ?
Comment la jeune fille va-t-elle réussir à partager sa vie avec une sorcière et un grand-père fantôme ?
Nous découvrons le monde avec les yeux d'Emma, étrangère à tout ce qu'elle voit et entend, essayant comme elle peut de comprendre qui est cette grand-mère, pourquoi elle s'est fâchée avec sa fille, la mère d'Emma, au point de ne jamais la revoir.
La jeune fille tente de deviner ce que cette aïeule a vécu, ce qu'elle a fait pendant le régime de terreur et pourquoi son mari, le grand-père d'Emma, est mort. A-t-il été un mouchard comme certains le disent, s'est-il suicidé ? A-t-il vraiment connu les camps de travail, de rééducation, l'a-t-on obligé à balayer les rues et à oublier son métier de chirurgien ?A-t-il été tué par la police secrète comme certains le disent  ? Qui ment ? Qui dit la vérité ? Et d'ailleurs existe-t-il une vérité et si oui, qui la détient ?
Emma tentera de comprendre, de déchiffrer ce monde opaque, terni par des années de dictature, mais sa grand-mère parle peu. Il faudra à la jeune fille beaucoup de patience pour amener cette vieille femme à se libérer d'un poids trop lourd pour elle. Il faudra à Emma beaucoup de temps, de gestes, de silences pour que se dégèlent les mots de sa grand-mère et qu'ils sortent enfin...
Le bûcher est un roman d'initiation, d'apprentissage : Emma, en observant les gestes de sa grand-mère, va acquérir certains pouvoirs qui vont l'aider à modifier le réel s'il lui déplaît, à moins que cette magie dont elle use ne soit que le fruit de sa volonté, une volonté farouche, inébranlable, un désir puissant de vivre et de profiter de la vie.
Folie, poésie, sensualité se taillent la part belle dans ce roman, que ce soit quand Emma regarde sa grand-mère dessiner des cercles, des spirales dans de la farine ou bien lorsqu'elle assiste à la confection d'un strudel.
Souvent, le merveilleux s'introduit dans le réel : les objets semblent avoir une vie propre… En effet, une cuillère en bois peut remuer toute seule une marmite de confiture de prunes ! L'évocation d'un fait sans importance de la vie quotidienne peut soudain basculer dans la fantaisie, le fantastique, le surnaturel et déboucher sur un univers onirique et halluciné. On a parfois l'impression d'être dans un conte : chaque chapitre nous raconte un petit moment de la vie des deux femmes autour d'un motif précis. Dans ce petit village loin de tout et où l'atmosphère est extrêmement pesante, on sent que chacun s'épie, se soupçonne du pire ou, au contraire, regarde l'autre avec bienveillance et amour.
Le bûcher est aussi et surtout l'histoire d'une renaissance : celle d'un pays, symbolisé ici par une jeune fille, Emma, qui va, grâce à sa grand-mère, grandir, mûrir, prendre de l'assurance, devenir une femme forte et volontaire, porteuse d'avenir. La façon dont l'une va éduquer l'autre (et réciproquement!), la complicité qui naîtra entre les deux femmes et l'amour qui les liera à jamais donneront à chacune d'elles une telle force qu'elles en sortiront l'une et l'autre grandies, plus libres et susceptibles d'être heureuses, enfin.
Emma devra tout apprendre. Le pays où elle vit aussi. De tâtonnement en tâtonnement, de douleur en douleur, Emma deviendra une femme et pansera ses plaies tandis que le pays s'ouvrira sur une ère nouvelle. Il faut du temps. Chaque geste compte, chaque parole aussi. C'est précisément ce que le livre nous montre : que tout se fait dans la douleur, la peur, le doute mais aussi l'amour, la complicité et la confiance.
Tout repousse, les cendres sont un très bon engrais, les jardiniers le savent. La grand-mère d'Emma le savait certainement, elle aussi.


dimanche 3 mars 2019

L'ours qui cache la forêt de Rachel Shalita


Éditions de l'Antilope
traduit de l'hébreu par Gilles Rozier
★★★★★★ (superbe!)


Si Comme deux soeurs, le premier roman de Rachel Shalita sorti en 2016 et qui a obtenu le prix Wizo, m'avait enchantée, je trouve qu'avec L'ours qui cache la forêt, l'auteur atteint une puissance romanesque exceptionnelle : ce dernier récit remarquablement construit et magnifiquement écrit est une œuvre profonde, riche, fascinante. Franchement, j'ai rarement rencontré dans la littérature des personnages dont la complexité psychologique est aussi bien rendue.
Oui, L'ours qui cache la forêt est un très grand texte, de ceux qu'on n'oublie pas. Le titre original est « Ours et forêt » : il renvoie à une expression hébraïque assez courante qui signifierait « ni ours ni forêt », c'est à dire « quelque chose qui n'a pas existé.»
Le roman est construit autour de six chapitres consacrés chacun à un personnage de femme : Nancy, Daffy, Ruth, Mili, Haya et Zoey, toutes plus ou moins liées les unes aux autres, sans qu'elles le sachent forcément d'ailleurs.
Tout commence par une rencontre : Zoey se présente chez Nancy afin de louer une chambre pour écrire. Déjà, quand on dit ça, finalement, on ne dit rien car la réalité est toujours plus complexe, plus nuancée : non, Zoey n'est pas écrivain. Alors pourquoi loue-t-elle cette pièce ? Cherche-t-elle un refuge, une chambre à elle et quel est, au fond, le but de sa quête ? Et cette chambre dans la maison de Nancy, pourquoi est-elle vide ? Qui y logeait avant la venue de Zoey ? Que s'est-il passé pour que Nancy soit si mal à l'aise lorsqu'une personne se présente pour la louer ? Elle ne semble pas vraiment prête...
Dans ce roman, tout se découvre petit à petit, se laisse saisir doucement… C'est pour cela que finalement, j'ose à peine dévoiler les faits, parler des personnages dont on apprend progressivement à connaître les peurs, les angoisses, les doutes.
Il y a donc Nancy, divorcée, qui vit seule dorénavant avec sa fille Daffy dont le père Guidi est reparti vivre en Israël à Tel Aviv. Il a fondé une nouvelle famille et sa fille passe un mois de vacances chez lui. Nancy est psychologue et s'emploie à aider les autres mais on a le sentiment qu'elle a bien du mal à gérer ses propres angoisses, notamment vis-à-vis de sa fille Daffy.
Il y a aussi Ruth (magnifique personnage!) qui vient de perdre son mari, Ehud. Elle est désorientée au sens propre et figuré : après les funérailles, elle prend sa voiture et roule sans savoir où elle va, sans suivre les indications données par sa fille.
« Une bouffée de chaleur envahit sa poitrine, et avec elle, un silence qui signifie « Tu t'es trompée. » C'est clair. « Voilà, à présent, plus personne ne sait où tu te trouves. » Le bien-être qu'elle ressent se répand dans ses muscles. Comme une petite fille dissimulée à la vue des adultes derrière un arbre. »
« Trois chemins, se dit-elle, comme dans un conte. Un seul mène à la maison où l'attendent sa fille et les invités, un buffet garni et des condoléances. Le deuxième mène à l'aéroport, où elle pourra prendre un avion pour partir loin d'ici, vers une terre qui lui manque depuis tant d'années. Le troisième chemin continue tout droit, il la mènera dans la forêt profonde, vers un lieu qu'elle ne connaît pas, où elle n'est jamais allée. Il y a aussi le chemin qui retourne d'où elle vient. »
Quel sens a sa vie maintenant ? Que doit-elle faire, rester à Boston ou bien retourner en Israël, là où elle est née ?
Ces personnages arrivent à un croisement de leur vie qui les oblige à faire des choix. Mais que désirent-ils au fond ? Est-ce si simple de savoir ce que l'on veut, ce qui nous rendrait heureux ? Sont-ils à la recherche d'un rêve, d'une illusion, d'un idéal qui n'existe pas davantage que ces ours qui ne hantent plus depuis fort longtemps les forêts, ou même que ces forêts qui au fond n'existent pas vraiment en Israël  ? Comment être sûr de prendre la bonne voie, de ne pas faire d'erreur ? Alors qu'ils vivent une période de grande fragilité, de peurs, ils sont parfois tentés de s'égarer plus ou moins volontairement, de s'en remettre un peu au hasard pour voir où il les conduira.
Ces personnages tourmentés ont tous subi des traumatismes : celui d'une diaspora, d'un exil qui les a jetés sur des chemins qui ne sont pas les leurs, où leurs aïeux ne sont jamais passés, des chemins qui ne sont pas ceux de leur enfance. Souvent, ils sont déchirés entre cette terre d'Israël où ils sont nés et qu'ils ont quittée il y a fort longtemps et celle d'Amérique où ils vivent et où ils ne se sentent pas toujours bien intégrés. Ils s'interrogent : sont-ils bien là où ils doivent être, pourraient-ils habiter ailleurs, doivent-ils rester, partir ? Tout se passe comme s'ils étaient confrontés à un choix impossible : le retour, pour de nombreuses raisons, n'est pas envisageable, mais en même temps, ils ne peuvent s'empêcher d'être nostalgiques de cette terre qui est la leur.
«- Il n'y a pas de rivière en Eretz-Israel, c'est la chose que j'ai découverte à mon arrivée, dit la vieille Haya originaire de Lituanie, pas de rivière, pas de buissons comme ceux que nous avions là-bas, pas de forêt. Comment ai-je pu passer une vie entière sans forêt ni rivière ?
 -… En Israël, vous avez les monts de Jérusalem et le Carmel, ce ne sont pas des forêts ? Ça fait des années que j'envoie de l'argent pour elles, lui répond son frère.
- Mais ce n'est rien, crois-moi, des arbres tout secs, de la poussière, des ronces, de la rocaille... »
À Boston, on a l'impression que la forêt dense et généreuse est un lieu de refuge, de souvenirs où le retour sur soi est possible, loin du regard des autres. La forêt protège, cache, abrite ces femmes un peu perdues. Les personnages contemplent les arbres, y puisent des forces. Les pages évoquant le rapport des personnages à la forêt touchent au sublime et vraiment, je pèse mes mots.
Les descriptions de la nature sont vraiment magnifiques et cette forêt devient quasiment un personnage de l'histoire vers lequel les femmes sont attirées comme si elles avaient besoin de s'y réfugier pour s'y ressourcer.
Je pourrais vous parler aussi de Mili, une femme qui n'a pas su surveiller correctement son petit Tom, une femme qui refuse de placer son petit garçon pas comme les autres dans une institution. Elle communique très difficilement avec son mari, un universitaire spécialiste de la littérature hébraïque moderne…
Tous ces personnages sont peints si finement, si justement qu'on les sent respirer et vivre près de nous, qu'ils deviennent des proches, des compagnons de route, des membres de notre famille. Encore une fois, et j'ai bien conscience de me répéter, ce livre est superbe et j'aimerais être une fée pour vous convaincre d'un coup de plume magique de vous y plonger. Et à mon avis, il est d'une telle richesse (on pourrait proposer pour certaines scènes un bon nombre d'interprétations) qu'il mérite plusieurs lectures. Car plus l'on avance, plus les liens entre les personnages apparaissent, et l'on comprend que toutes ces femmes sont étroitement liées et qu'elles ne sont peut-être qu'une au fond.
C'est un très grand coup de coeur, vous l'aurez compris !

jeudi 28 février 2019

Des hommes couleur de ciel d'Anaïs Llobet


Éditions de l'Observatoire
★★★☆☆☆ (un avis mitigé)


La Haye, Pays-Bas, juin 2017 : un attentat vient d'être perpétré, à l'heure du déjeuner, dans la cantine d'un établissement scolaire, le lycée où travaille Alissa Zoubaïeva, professeur de russe originaire de Tchétchénie.
Très vite, les informations tombent : c'est un gamin de l'école qui a posé la bombe, un Tchétchène. Alissa pense à Kirem Akhmaïev : comment a-t-elle pu ne rien voir, ne rien deviner ? Le frère de Kirem a été arrêté : il s'appelle Oumar et au moment de l'attentat, il se trouvait avec un ami dans un café où, après avoir passé son bac, il a trouvé du travail. Oumar vit une double vie et porte deux noms : pour sa famille, qui l'a rejoint aux Pays-Bas, il est Oumar le Tchétchène mais pour les autres, il est Adam, le Jordanien, celui qui aime les hommes. Si sa famille apprenait quoi que ce soit de cette double vie, ce serait pour lui la mort : être homosexuel en Tchétchénie est une honte absolue et vaut la mort. D'ailleurs, dans ce pays, il n'existe aucun mot pour désigner l'homosexualité sinon une périphrase : stigal basakh vol stag « homme couleur de ciel ». C'est pourquoi Oumar se fait le plus discret possible.
Il est arrêté car la police se demande dans quelle mesure il est impliqué dans cette affaire…
Nous suivons alternativement le point de vue d'Alissa et celui d'Oumar, ce qui nous permet de comprendre de quelle façon ils vivent de l'intérieur les événements : j'ai trouvé assez intéressante la réaction d'Alissa lorsqu'elle apprend que son ancien élève Oumar est homosexuel. En effet, cette femme qui vit depuis plusieurs années à La Haye a encore du mal à accepter ce fait. On sent chez elle tout le poids des traditions qui l'empêchent encore de penser librement.
De même, on perçoit assez précisément la façon dont Oumar comprend que s'il sort de prison, il sera assassiné : finalement, dans son cas, la prison est un lieu terrible mais dans lequel paradoxalement, il se sent protégé.
Le roman met bien en évidence le fait qu'il est difficile d'échapper à sa culture d'origine, bien compliqué de s'intégrer dans un nouveau pays, quasiment impossible, au fond, d'être soi-même dans un pays comme la Hollande qui se veut pourtant libre et ouvert.
L'auteur (actuellement journaliste à Chypre pour l'AFP) a travaillé cinq ans en Russie et a séjourné en Tchétchénie où elle s'est intéressée aux persécutions que vivent les homosexuels. Elle connaît donc très bien le sujet et on le sent à la lecture de ce texte.
Si j'ai lu ce roman avec intérêt, j'avoue avoir eu du mal à « entrer dedans ». J'ai trouvé en effet que certaines situations sonnaient faux ou n'étaient pas crédibles, par exemple la réaction des enseignants au moment de l'attentat : je n'imagine pas une seule seconde des professeurs qui, après un attentat dans leur établissement, seraient « au meilleur de leur forme, galvanisés par les circonstances exceptionnelles, grisés d'être au coeur de l'actualité internationale. » J'avoue même avoir été un peu choquée par ces phrases ! Je m'étonne aussi de la naïveté d'une remarque comme celle-ci, toujours au sujet des enseignants : « La liste des élèves tués fut commentée abondamment. Certains regards s'embuèrent de larmes, quand bien même ils s'étaient plaints à chaque cours de l'élève trop bavard, paresseux, insolent, bruyant... »
Par ailleurs, la réaction de l'ami d'Alissa, Hendrik , me paraît tellement stupéfiante que j'ai vraiment eu beaucoup de mal à y croire, même en partant du postulat que cet homme est un abruti complet : immédiatement après avoir annoncé l'attentat à son amie, il lui dit : « N'y pense pas trop… Essaie de te reposer. Fais-toi un thé. » (!) avant de lui rappeler qu'ils doivent se retrouver tous les deux le soir même au restaurant ! (Ben voyons!) Et il l'attend toute une soirée dans ledit restaurant, visiblement sans bien comprendre pourquoi elle ne vient pas... Elle va même jusqu'à devoir s'excuser « Pardon, c'était compliqué hier. » (Ah bon pourquoi ? - Quel bel euphémisme, s'il en est!!!) Le même personnage, Hendrik, arrive et découvre la porte de l'appartement de son amie complètement pulvérisée par la police (je devrais dire l'absence de porte d'ailleurs) et le voilà demandant à Alissa « -Tu t'es fait cambrioler ? » Je rêve ! (Si la situation n'était pas tragique, on aurait envie de rire) Et le même individu, après avoir dégusté une tarte, interroge la jeune femme : « Qui de ses élèves était mort ? Étaient-ce ses préférés ? » J'ai du mal à croire à de telles réactions. Vous me direz que ce sont des détails mais ils m'ont vraiment empêchée d'entrer pleinement dans ce texte.
Je m'interroge aussi beaucoup sur le jugement final : Alissa écope « d'un an avec sursis, avec interdiction à vie d'enseigner »… MAIS POURQUOI ??? QU'A-T-ELLE FAIT ??? QUI PEUT M'EXPLIQUER ??? « La cour avait estimé que la dernière rédaction de Kirem, si Alissa l'avait lue à temps, aurait pu éviter le massacre. » (????) Promis, je corrigerai mes copies dans les temps dorénavant ! Trêve de plaisanterie, expliquez-moi, je n'ai peut-être pas tout compris, mais de quelle faute s'est-elle rendue coupable ? De n'avoir pas vu un de ses élèves se radicaliser ? Est-ce si simple ?
Encore une fois, ces éléments et d'autres me paraissent tellement invraisemblables qu'ils m'ont empêchée d'adhérer pleinement à cette histoire.
Je n'ai pas non plus senti vraiment l'émotion (et dans une telle situation elle doit forcément être immense!) des personnages principaux ou secondaires ou du moins, pas suffisamment.
Bon, serait-ce que l'enseignante que je suis ne s'y est pas vraiment retrouvée ? En tout cas, mon impression reste un peu mitigée sur ce roman. Pour être honnête, je pensais qu'avec la matière dont disposait l'auteur, sa connaissance de la Tchétchénie et des persécutions que subit la population homosexuelle, ce texte allait me toucher, m'émouvoir davantage... Du reste, ce n'est que mon petit avis parmi une foule de chroniques unanimement élogieuses...

mardi 26 février 2019

Nagori de Ryoko Sekiguchi


 Éditions P.O.L
★★★★★★ (subtil, poétique et plein de sagesse)


Par ces belles journées ensoleillées, êtes-vous un « bosatto » (« un être assis paresseusement et qui ne fait pas ce qu'il a à faire ») ? Contemplez-vous le « komorebi » (« le soleil qui filtre à travers les arbres et les jeux de lumière sur le sol ») ? 
Je dois avouer que je raffole de ces mots japonais dont il n'existe aucun équivalent dans notre langue comme par exemple le fameux « tsundoku » qui consiste à empiler des livres sans forcément les lire... J'aime beaucoup aussi la notion d'« irusu », le fait de prétendre être absent quand quelqu'un frappe à notre porte… (On ne fait jamais, ça, nous...) Ou encore (celui-ci est excellent !), savez-vous ce qu'est une « nito-onna » ? C'est une femme qui consacre tellement de temps à son travail qu'elle n'a même plus le temps de repasser ses chemises et donc ne porte que des hauts tricotés. (No comment...)
Eh bien, pour en venir à notre livre, sachez que derrière ce titre un peu mystérieux de « Nagori », se cache une définition toute poétique : il s'agit, en effet, de « la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter », sous-titre de ce petit livre qui m'a littéralement enchantée !
Vraiment, j'en ai dégusté chaque page, j'ai souligné une quantité incroyable de pensées, de réflexions, d'anecdotes. D'ailleurs, j'aurais bien du mal à définir ce genre de texte qui se situe entre l'essai et la poésie. L'écriture est simple mais ce qui est dit vous saisit : je n'ai cessé de me demander « Tiens, effectivement, pourquoi n'y ai-je pas pensé avant, pourquoi ne me suis-je jamais fait cette remarque ? » Et même les constats apparemment les plus banals  vous invitent à reconsidérer votre quotidien, vos habitudes, le monde qui vous entoure et, bien sûr, Nagori vous initie de façon extraordinaire à la pensée japonaise. Quelle richesse !
Le thème central du roman est celui de la saison, autrement dit, de la temporalité. L'on entend souvent qu'il faut consommer des produits de saison, ce dernier mot étant bien compliqué à définir ! Dans certains pays, il y en a deux, ailleurs on peut en compter plus de vingt, ailleurs encore, il n'y en a aucune ! Et puis, vous la connaissez, vous, la saison de la banane, celle du kiwi ou du gingembre ? Ces produits de consommation courante n'auraient-ils pas de saison ? La notion de saison est donc bien relative...
On a tendance à oublier qu'il n'y a encore pas si longtemps, les gens dépendaient des saisons, de ce que la météo leur réservait : un printemps trop froid ou de fortes pluies et ciao la récolte ! Et la famine s'installait durablement... Dorénavant, on va chercher ailleurs ce qu'on ne produit plus, on est donc moins dépendant des saisons.
Et puis, il faut réaliser que de nos jours, se mélangent dans nos assiettes des produits à la fois de temporalités différentes (de « saison » et « hors saison ») mais aussi d'origines géographiques différentes, ce qui était impensable encore au début du XXe siècle. Étrange, non, quand on y pense ?
Pourquoi au fond, sommes-nous tellement attachés à cette notion de saison ? Peut-être parce que nous avançons de façon linéaire vers la mort tandis que les saisons ont ce caractère cyclique qui nous rassure, elles sont liées « au renouveau, à la renaissance » et selon l'auteur « si l'on est mal à l'aise avec les produits « sans saison » ou « hors saison », c'est qu'ils désactivent la sensation du temps cyclique ; du coup, la seule temporalité qui demeure est le temps linéaire, qui marche vers la mort. » D'ailleurs, les Japonais sont très attachés au temps cyclique : la poésie japonaise, notamment le haïku, utilise des « mots de saison » : beaucoup de mots sont en effet étroitement reliés à une saison et paraît-il qu'il en existe des dictionnaires entiers !
Au Japon, on considère qu'un aliment peut-être consommé à trois stades : hashiri (le primeur), sakari (la pleine saison) et nagori (l'arrière-saison) ; le fruit de nagori est le dernier que l'on goûte, il faudra attendre l'année d'après pour le déguster, si l'on est vivant !
Il porte en lui beaucoup de nostalgie : l'étymologie du mot se rapporte au nami-nokori, le « reste des vagues », qui désigne « l'empreinte laissée par les vagues après qu'elles se sont retirées de la plage. » Je vous le disais, tout est poésie dans ce petit recueil… « Le goût de nagori annonce déjà le départ imminent du fruit, jusqu'aux retrouvailles l'année suivante. On le déguste précisément, comme si l'on voulait faire durer le goût le plus longtemps possible dans le palais. Puis peu à peu, le goût se dissipe, comme le son de la cloche. On accompagne son départ, on sent que le fruit, avec son goût, s'est dispersé dans notre propre corps. On reste un instant immobile, comme pour vérifier qu'en se quittant, on s'est aussi unis. »
Mais l'humain est allé parfois jusqu'à effacer cette temporalité circulaire, par exemple lors de l'accident nucléaire de Fukushima : « On ne pourra plus cueillir les herbes printanières pour les déguster, les fruits ne seront plus comestibles, et les oiseaux qui s'en nourrissent seront contaminés. » Nous nous sommes coupés de cette nature qui nous enchantait. En effet, cet accident nucléaire introduit une troisième temporalité qui annule les deux précédentes car il faudra des dizaines et des dizaines d'années pour que la radioactivité cesse et que l'on puisse de nouveau apprécier les bienfaits de la nature. D'une certaine façon, le cycle des saisons s'est interrompu à Fukushima : on peut voir mais sans toucher ni manger...
Nagori est un petit livre de sagesse qu'il faudrait toujours avoir avec soi pour y lire quelques phrases : il nous apprend à voir le monde d'un œil nouveau, à renouer avec ce qui nous entoure et surtout, il nous invite à goûter au temps et à la vie.
Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de vous initier à un mot magnifique dont parle Ryoko Sekiguchi dans son livre : il s'agit de la coutume de l'o-miokuri qui « consiste à raccompagner la personne qui s'en va » jusqu'à ce qu'on ne la voie plus : « Omiokuri, c'est « raccompagner (okuru) du regard (mi) » ».
Comme c'est beau…
Une dernière chose : je suis abonnée au compte Instagram de Ryoko Sekiguchi et franchement… je me régale !