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dimanche 20 septembre 2020

L'île de Jacob de Dorothée Janin

Éditions Fayard
★★★★☆ (j'ai bien aimé)

 

Laisser passer quelques semaines entre la lecture d'un roman et la rédaction d'une chronique comporte de sacrés risques (surtout chez moi car s'ajoutent à cela l'âge et la mémoire qui flanche...) Mais c'est aussi un très bon test pour savoir si ledit roman résiste au temps...

Ainsi, j'ai lu L'île de Jacob de Dorothée Janin, titre qui a reçu le prix Maison Rouge 2020 (distinction littéraire made in Pays Basque). C'est vraiment un roman tout en atmosphère et dont l'écriture précise, détaillée (je n'aime pas le mot « ciselé ») avait retenu mon attention. L'action a lieu sur une île qui existe vraiment : Christmas Island, territoire australien, au large de Java (un micro-point sur une carte!). Le lieu est réputé pour ses innombrables crabes rouges qui envahissent littéralement l'île (y compris les habitations – beurk!) au moment de la mousson, métaphore du cancer qui ronge notre société confrontée à une crise écologique sans précédent.

Adolescent, le narrateur a vécu sur cette île avec son père, un scientifique appelé sur place pour tenter de décimer une invasion de fourmis voraces qui s'attaquent aux fameux crabes (tout ça, à cause du réchauffement climatique, évidemment!). Faut les laisser faire, me direz-vous… Eh bien non, parce que les crabes rouges attirent les touristes qui veulent les photographier, voilà pour l'argument économique… auquel on préférera peut-être l'argument écologique: n'oublions pas que cette île a vécu des centaines de millénaires coupée du reste du monde et que, sans intervention humaine, les crabes continueraient à se faire rougir au soleil et que sans exploitation de mines de phosphate la biodiversité se porterait comme un charme.

Par ailleurs, se trouve aussi sur l'île un centre de détention qui recueille les demandeurs d'asile, centre dont personne n'aime parler, comme si l'on y avait recours à certaines pratiques peu avouables.

Bref, pendant que l'entomologiste s'occupe des petites bestioles (tout en étant bien persuadé de son inefficacité) (il dit d'ailleurs à son fils « - Je suis venu assister au désastre. Ce n'est pas tous les jours que l'on voit la destruction d'un écosystème. Tu es un privilégié, tu vas voir l'extinction d'un monde. Des millions d'années d'autarcie, et tout ça qui se désagrège en quelques années. Juste parce que l'homme y a foutu les pieds. »), bref, pendant que le père assiste impuissant à la fin d'un monde, le fils (le narrateur) fait des rencontres : des filles (sales bêtes que les hormones, tiens!) et un homme très beau, très mystérieux et profondément dépressif (le Jacob du titre) qui va initier le narrateur à la plongée. Les relations entre les deux personnages resteront assez troubles, mélange de fascination, de jalousie et d'amour aussi peut-être…

Je me rends compte que résumer un tel texte n'a absolument aucun sens (mais je ne supprime pas… je ne me suis pas cassé la tête pour rien, hein !) parce qu'au fond, tout tient par l'écriture : en effet, l'autrice a su créer une atmosphère de fin du monde, étrange, envoûtante, réellement étouffante, comme si la mort rôdait constamment… Franchement, c'est réussi !

Oui, incontestablement, l'écriture de ce texte est intéressante (c'est juste essentiel, me direz-vous et vous aurez raison!). En revanche, ce qui m'a gênée, c'est, dans le fond, l'abondance des sujets abordés (même si l'on voit bien ce qui les fédère) : le travail du père (que l'on abandonne vite d'ailleurs et c'est bien dommage je trouve… j'aurais aimé le suivre un peu dans ses recherches, ses soirées de picole… oui, j'avoue (ah, ah!) le père m'intéresse plus que le fils… ), les rencontres du fils, son éveil des sens etc etc (ses copines et notamment ce Jacob qui arrive selon moi un peu tard dans le livre) et bien sûr, les grandes questions qui sous-tendent le texte à savoir : écologie et crises migratoires. Bref, je trouve que tout ça, finalement, ça fait, peut-être un peu beaucoup…

Mais bon, pourquoi pas dans le fond...

Allez, j'ai aimé ce texte et je suis d'accord avec les membres du prix Maison rouge : ce roman mérite d'être distingué ! ( d'ailleurs, s'ils veulent m'inviter à Biarritz l'an prochain, qu'ils n'hésitent pas - d'autant que (bon d'accord, ça n'a rien à voir avec la littérature mais…) le gâteau basque et moi, pour le coup, c'est une VRAIE histoire d'amour...)




dimanche 13 septembre 2020

Fille de Camille Laurens


★★★★★ (COUP DE COEUR ! ♥♥♥)


Bon, allez, je le crie haut et fort, avec toute la mauvaise foi dont je suis capable : « Fille » est le meilleur roman de cette rentrée littéraire. Point barre.
D'autres questions ?
Non ?
Parfait.
Alors juste deux mots parce qu'il faut rédiger un article, mais franchement, je vous ai déjà dit l'essentiel (et puis, c'est dimanche, il fait chaud et j'ai fortement envie de faire une grosse sieste au soleil!) Ok, ok, deux mots, puisque vous insistez...
Il y a TOUT dans ce roman : beaucoup beaucoup d'intelligence et de sensibilité, des analyses d'une grande finesse, un vrai travail sur la langue et l'organisation du récit, une réflexion sociologique et linguistique etc etc etc (je peux aller faire ma sieste ? Non ? Toujours pas?)
Ah ? Le sujet ?  C'est une histoire qui s'ouvre sur un « tu » (à la façon de Nathalie Sarraute dans « Enfance » - si t'as pas lu ça, faudra pas oublier de le faire un jour et, pendant que t'y es, tu pourras lire aussi ma chronique sur ton blog préféré…), donc un « tu » qui est en fait un « je » d'autrefois… On vit tellement mille vies dans une seule que des « je », il y en a plein. Donc ce « tu » s'adresse à l'enfant (la fille) naissante pour lui dire qu'elle arrive dans un monde où le masculin l'emporte sur le féminin, où un père à qui on demande s'il a des enfants peut répondre que non, il a des filles mais qu'une fille, c'est bien aussi, un monde où plus tard, tu deviendras « la femme de » et où il te faudra du temps encore pour devenir écrivaine, professeure ou cheffe, du temps pour balancer le rose par-dessus bord, dire non à ceux qui t'emmerdent, parler de ta sexualité et de ton clitoris, enfiler tes tennis et parcourir le monde rien qu'avec toi-même…
C'est un peu ça, « Fille », ce que le langage révèle de notre rapport au monde, à la société, de ce que nous sommes ou que l'on a fait de nous … Ce langage tout-puissant qui, l'air de rien, non seulement nomme mais donne vie, crée le réel, structure ta pensée, ta vision du monde et t'enferme dans ses cases...
Mais « Fille », c'est pas seulement ça. C'est aussi une réflexion sur la transmission ou comment, alors que je SAIS ce que je ne dois pas dire, que je SAIS ce que je ne dois pas faire pour que les filles puissent enfin accéder au rang d'individus libres au même titre que les hommes, eh bien, moi, l'être diplômé, nourri aux lettres et à la sociologie, JE FAIS TOUJOURS LES MÊMES CONNERIES … JE ME VOIS FAIRE ET JE LE FAIS QUAND MÊME… Tu penses à qui, toi qui écris, hein ? (dis-leur que t'as honte, dis-leur, hein!)
Et puis, « Fille », c'est aussi l'histoire d'un garçon qui n'a pas vécu et de sa sœur qui s'est construite dans cette absence (diraient les psys) ou qui s'est construite tout court (toute seule, comme une grande) dans un monde qui a changé et dans lequel on a compris ENFIN qu'une fille, « c'est merveilleux »…
Oui, il y a tout ça dans « Fille » et c'est vraiment un GRAND bouquin !

vendredi 11 septembre 2020

Saturne de Sarah Chiche


Éditions du Seuil
★★★★☆ (j'ai bien aimé)


Quand on l'entend parler, c'est sa petite voix qui surprend, mélange de timidité et d'assurance, de douceur et de fermeté, la voix d'une femme qui tire de son expérience une certaine forme de sagesse empreinte d'une intranquillité latente, viscérale.
Et l'on a envie de la prendre dans ses bras, la petite Sarah aux allures d'Antigone, pour la consoler d'une souffrance encore vive, de cicatrices à peine refermées que l'on a vues subrepticement passer dans l'ombre de son regard, dans le mouvement de sa main.
Son dernier roman au titre magnifique, « Les Enténébrés », nous laissait soupçonner des relations familiales difficiles… Tout restait assez allusif, comme un peu lointain … et surtout tourné vers la branche maternelle. Avec « Saturne », roman nettement autobiographique, on explore plutôt le côté paternel et l'on découvre le destin de cette riche famille de médecins juifs installée en Algérie, pays qu'ils ont dû fuir à contrecoeur dans les années 50 pour s'installer en France où, petit à petit, le clan fit de nouveau fortune en ouvrant différentes cliniques privées.
D'un côté, il y a le grand-père de la narratrice : un grand médecin estimé de tous, un homme sensible et d'une grande générosité. Louise, sa femme, la grand-mère, a quant à elle beaucoup d'ambition pour sa famille, déteste ceux qu'elle juge médiocres, moyens, pas à la hauteur. Elle aime sans compter, à condition de ne pas être déçue ou trompée. Elle a deux fils : Armand, qui deviendra médecin à son tour et Harry, le père de Sarah qui, lui, ne sera jamais médecin, au grand désespoir de ses parents. Lui est plutôt poète, joueur, rêveur, pêcheur d'étoiles et il tombera follement amoureux d'une femme, Eve, la plus belle, la plus attirante, la plus folle aussi. (Pourquoi me fait-elle penser à la « Nadja » de Breton?) Eve la mythomane, Eve à la double vie ne plaira pas à sa belle-famille mais Harry n'aura cure de l'avis des autres. Il est fou d'Eve. Il l'aime passionnément et brûlera ses ailes à force de s'approcher de sa lumière. Il mourra d'une leucémie à 34 ans, jeune, trop jeune. Sa fille Sarah a quinze mois.
La petite grandit et se sent de plus en plus broyée au milieu des siens, de leurs émotions, de leurs passions, de leurs colères. De toute la fureur et la folie dont ils sont capables. De toute la haine et l'amour qui sont en eux. Incapable de se relever de la mort de ce père qu'elle n'a pas connu, incapable d'avancer aux côtés d'une mère qui tourbillonne, virevolte au gré de ses humeurs et de sa douce folie… Une mère qui finira par refaire sa vie, ailleurs.
La solitude que vit Sarah est insondable, démesurée et sans nuances. Elle se sent broyée, dévorée par les siens, tel le fils de Saturne dans le tableau de Goya. D'aucuns se seraient peut-être parfaitement sortis d'une telle situation. Pas elle. Pas Sarah. Elle est écrasée, broyée, détruite et ne parvient plus à se relever. C'est la chute…
On entre ici dans l'intimité d'une famille, et ce qui est passionnant, c'est de voir se dessiner, page après page, les relations entre les uns et les autres, de découvrir notamment cette figure centrale du roman, le père, étoile filante que la narratrice a dû, métaphoriquement parlant, exhumer (sous la forme d'un petit film où on le voit embrasser tendrement sa fille) pour réaliser à quel point il l'aimait et trouver enfin un semblant de repos. Oui, ce qui m'a passionnée, c'est de m'approcher de chacun des membres de cette famille, de tenter de comprendre ce qui les anime, les rapproche, les oppose, de savoir la part de vérité, de mensonge et de légende qui court sur eux. Ils m'ont fait penser à certaines familles maudites des tragédies grecques… On sent qu'une menace pèse sur le groupe, qu'un orage est toujours prêt à éclater… La tension est là, dans chaque mot, chaque phrase de ce texte, comme tenue, maintenue, à la force du poignet, parce que la narratrice doit aller jusqu'au bout et dire, dire encore pour apaiser sa douleur, faire la paix avec le passé et vivre, enfin...
Un très beau texte, profondément mélancolique, sensible et fort d'une femme qui refuse de faire son deuil parce qu'elle veut vivre avec ses morts et les aimer encore, aussi longtemps qu'elle vivra.
Un roman qui dit aussi comment la littérature et notamment l'écriture « le seul lieu où je puisse habiter... » peuvent tenir en vie celui qui flanche et l'amener à devenir écrivain et à renaître de ses cendres.
« Et sur la route où je pars, seule, mais avec mon père, seule, mais avec ceux que j'aime, seule, mais avec les mélancoliques, les amoureux, les endeuillés et les intranquilles, seule, mais cachée dans la foule des vivants et des morts, tout est perdu, tout va survivre, tout est perdu, tout est sauvé. Tout est perdu. Tout est splendide. »
Oui, tout est là, dans la beauté de ce feu d'artifice final, lumières intenses dans la nuit noire...

dimanche 6 septembre 2020

Broadway de Fabrice Caro


Éditions Gallimard Sygne
★★★★★ (j'adore! ♥♥♥)


Il y a parfois (ça doit arriver deux trois fois dans une vie) des livres qui collent exactement à ce que vous êtes au moment même où vous les lisez : une sorte d'incroyable alignement des planètes, l'impression que les mots sont les vôtres et que vos émotions n'auraient pas pu être mieux exprimées. C'est simple, avec Fabrice Caro, j'ai le sentiment d'avoir trouvé mon âme sœur, mon alter ego existentiel (ça se dit ça?), mon double du moment, mon petit frère sur terre (eh oui, rien que ça!). Peut-être faut-il pour cela en être à peu près au même stade de l'existence, celui où l'on se réveille un matin comme un peu secoué de s'être mis entre parenthèses aussi longtemps, d'avoir accepté bien gentiment de dire oui à tout ou à pas mal de choses et avec, parfois, la terrible envie de prendre ses cliques et ses claques et de se métamorphoser soudain en « évaporé » (vous savez, au Japon, ceux qui disparaissent et qu'on ne revoit jamais …)
Bref, comme vous l'aurez deviné, j'ai vraiment beaucoup aimé ce texte. Pour ceux qui connaissent l'oeuvre de Fabrice Caro, on retrouve ici ses thèmes de prédilection : la dimension absurde de l'existence, la vie assimilée à une espèce de vaste comédie (Broadway) où chacun joue un rôle convenu, hypocrite et vain, des conventions sociales étouffantes, des vies de couples qui tournent en eau de boudin et enfin, cerise sur le gâteau, la vieillesse qui approche avec son lot d'horreurs (je vous épargne la liste...) et le panneau « THE END » encore un peu flou mais qu'on commence déjà à percevoir dans un lointain pas si lointain...
Pas de quoi rigoler ! Ah, vous ne riez pas en lisant Fabrice Caro ? Pas d'inquiétude, c'est normal ! On a plutôt envie de pleurer toutes les larmes de son corps. Et pourtant, moi, je ris beaucoup parce que cet auteur sait plus que n'importe qui placer ses personnages dans des situations désopilantes et complètement inattendues, parce qu'il est un as du comique de répétition, qu'il a un regard décapant, caustique et très juste sur le monde et les travers de nos sociétés, qu'il a un sens de l'observation à toute épreuve … Oui, Fabrice Caro est toujours percutant, pertinent, lucide et sans illusions. Si l'on rit, on rit pour éviter de pleurer sur notre sort, parce qu'il faut bien avancer et chaque jour, mettre un pied devant l'autre sans trop se poser de questions et tenter d'éviter de se prendre la crise existentielle en pleine tête...
Dans notre roman, le narrateur, Axel, marié et père de famille, se trouve soudain très mal à l'aise parce qu'il vient de recevoir une convocation de l'Assurance maladie l'invitant à se rendre à un examen colorectal, courrier envoyé à toute personne ayant atteint l'âge de 50 ans alors que lui n'en a que... 46.
Alors, c'est le drame...
Cet « incident » servira de fil rouge au roman à travers un personnage qui, dans le fond, ne comprend plus rien, ni à ses mômes ni à sa femme ni à la société tout entière et qui irait bien faire un tour loin du foyer conjugal, ne serait-ce que pour quelques jours, histoire de souffler un peu … (allez, ne faites pas semblant, vous savez très bien ce que je veux dire...)
Alors d'abord, il y a cette histoire d'examen colorectal à régler, puis une convocation au collège cette fois-ci parce que Tristan, le fils chéri, s'est fait choper avec une œuvre de son cru, en l'occurrence un dessin pornographique mettant en scène deux de ses profs dans une position dénuée de toute ambiguïté, à cela viennent se greffer des amis qui proposent des vacances à Biarritz pour faire du paddle ("sympa comme tout", hein, le paddle ? Ah, ah !), des voisins intrusifs qui inventent d'incontournables barbecues de bienvenue, un collègue de bureau « heureux d'être au monde » (c'est tellement pénible les gens heureux!), une fille en rupture amoureuse qui veut que l'on mette un cierge à l'église pour que ledit amoureux revienne le plus vite possible, une prof d'anglais plutôt jolie (celle de Tristan - oui, celle qui figure sur le dessin et qu'il a fallu rencontrer pour s'excuser au nom de son fils...) qu'on finit par avoir un peu de mal à oublier…
Et soudain, au beau milieu de tout ce bazar et sous la forme d'une batterie en morceaux rangée dans un coin du garage, surgit un passé qu'on croyait avoir totalement oublié et l'envie de reprendre en main les baguettes et de taper fort, très fort même. On n'y croit pas vraiment mais on s'accroche à cette petite folie qui nous rend heureux deux trois minutes… et puis, « tout se referme, les projets, les infinis possibles, les vagues aspirantes et des paddles font leur apparition çà et là à la surface de l'océan comme des corps noyés. »
Alors, dans un tout dernier soubresaut, on s'imagine foutre le camp, ciao la tribu, je pars, je roule, je ne m'arrête pas, vous pouvez toujours m'appeler pour me demander d'acheter des pizzas pour l'apéro, je suis déjà loin, j'ai franchi les frontières, le soleil tape de plus en plus et j'entrevois la mer, là-bas, si proche, si proche, je plonge...
Bon, au fait, vous les voulez à quoi vos pizzas ?
Un texte mélancolique et tendre, désenchanté et profondément humain, tragique et drôle à la fois...
Vraiment, c'est beau à pleurer…
Un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire...

dimanche 30 août 2020

Somb de Max Monnehay


 Éditions du Seuil
 ★★★☆☆ (why not?)


Saviez-vous que sur la très boboïsante et néanmoins ravissante île de Ré, et plus précisément à Saint-Martin-de-Ré, se trouve une prison dans laquelle sont détenus environ quatre cents hommes condamnés à de longues peines ? Et que donc, très logiquement, l'administration pénitentiaire se trouve être le principal employeur des habitants de l'île – cette dernière remarque n'a absolument rien à voir avec le bouquin dont je vous parle, mais l'idée me plaisait et je tenais donc absolument à vous en faire part !
Évidemment, quand on se balade sous le soleil en traînant ses tongs fluo tout en léchouillant sa glace dégoulinante de chez La Martinière, on n'imagine pas forcément que d'autres bougres croupissent à l'ombre sans aucun risque d'attraper le moindre coup de soleil et qu'ils y resteront vraisemblablement un bon bout de temps…
Terre de contrastes…
Je recentre : Victor Caranne, psychologue, franchit tous les jours le fameux pont sur sa Honda CB 500 pour rejoindre la Citadelle, s'entretenir avec les détenus et tenter de soulager leur esprit. Souvent, c'est lui qui repart la tête pleine d'images terrifiantes et de fantasmes inavouables qu'il doit garder pour lui, secret professionnel oblige. Le soir, en rentrant, il noie ses soucis dans un ou deux verres de whisky et se réchauffe les pieds auprès d'une belle rousse bien roulée prénommée Julia qui l'attend endormie (et à demi dévêtue ou à demi vêtue… choisissez...) sur un canapé en cuir face à l'Océan… Le petit hic dans ce début somme toute assez idyllique, c'est que la Julia, elle est mariée (eh oui!) et elle est mariée avec le meilleur ami du gars Victor (hé, hé…) Ça, évidemment, c'est moralement un peu gênant aux entournures mais que voulez-vous, ça arrive, et à plus d'un… Que voulez-vous…
Bon, de ce côté, je ne peux pas vous en dire plus … Suspense oblige… Sachez quand même (c'est toujours compliqué de chroniquer un roman policier car il faut dire sans dire… on rame un peu…) sachez quand même donc que l'on apprend à travers une discussion entre le beau Victor et la belle Julia (dans la maison de 100 mètres carrés face à l'Océan) que le Victor en question n'a pas digéré un événement de son passé… Lequel ? (ah ah, chut…) et que tout ne tourne pas parfaitement rond dans sa petite tête de psy… Alors quand il va se passer ce qui va se passer… autant vous dire que des choses plutôt douloureuses vont refaire surface et que le présent va devenir très vite à peine supportable…
Si j'ai aimé ce polar ? Oui sans plus… Les clichés m'ont, comme d'habitude, hérissé le poil (c'est pourtant pas bien compliqué de les éviter, non?) Si par ailleurs on est prêt à admettre quelques invraisemblances et que l'on supporte des personnages un brin caricaturaux, ça devrait passer...
Bref, en deux mots, y'a pire mais y'a mieux !

mercredi 12 août 2020

Nos derniers festins de Chantal Pelletier

★★★★☆

Imaginez : on est en 2044 (ne faites pas la grimace, je vous y vois comme je m'y vois et vous pétez toujours la forme!), le lobby des végétariens, végétaliens, locavores, accros aux protéines, à la macrobiotique et en guerre contre le sucre, le gluten, la graisse a finalement eu gain de cause.

Le fois gras circule en contrebande et « les dealers de camembert sont plus nombreux que les trafiquants d'héroïne. »

Quant au veau en daube, n'y songez plus et même pas en rêve comme dirait l'autre : on ne mange plus les bébés animaux... Adieu les plats de grenouilles à l'ail, d'escargots de Bourgogne, de raies aux câpres noyées de beurre, les risottos à la truffe baignés de sauces onctueuses : trop gras, trop riches, trop dangereux pour les artères et le coeur… Et toutes ces bonnes choses sont remplacées par une « bouffe sans goût, hygiénique, écologique, morale et consensuelle, en pots, en gélules ou en poudres. » Ah, vous rêvez de vous empiffrer au restau ? Il faudra au préalable vérifier le nombre de points dont vous disposez sur votre permis de table ! Vous avez du diabète ? Votre taux de cholestérol ou de glycémie à jeun laisse à désirer ? Oubliez le baba au champagne ou le pot-au-feu de canard à la citronnelle et autant dire que vous n'aurez PLUS JAMAIS le droit de toucher à la tarte aux trois chocolats. Le restaurateur se chargera de vérifier scrupuleusement les points dont vous disposez encore sur votre permis que vous devrez obligatoirement lui soumettre pour être servi. Vous êtes en bonne santé ? Parfait ! Il vous faudra tout de même jeter un œil aux points qui figurent devant chaque plat sur le menu que l'on vous a proposé. Un bœuf forestier ? Quatre points. En disposez-vous encore ? Une mousse au chocolat : six points.

S'il vous venait à l'esprit de dilapider d'un seul coup toutes vos réserves, vous diriez alors adieu au restaurant pour un bon bout de temps ! Et si vous abusiez des bonnes choses et tombiez malade, la Sécurité Sociale ne viendrait pas soulager vos finances: vous l'avez voulu, tant pis pour vous ! Terminées les prestations sociales pour les désobéissants !

Au menu : salade verte, radis, feuilles de chou, brocolis et poireaux. Je vous entends : « ben quoi, c'est bon, les brocolis ! » Hypocrite que vous êtes ! Allez, et le poulet mafé, les pommes de terre farcies en mille-feuilles, la panna cotta, le welsh rarebit, hein, c'est pas mal non plus ?

Concrètement, pour assurer le bon fonctionnement de tout ce système, il faut des contrôleurs alimentaires. Eh bien, en voici deux, en la personne d'Anna Janvier, une jouisseuse « athée et omnivore », « végétarienne non pratiquante », bonne vivante décomplexée avec « des formes d'ours en peluche et des appétits de boulimique », qui a bien l'intention de profiter de la vie et ce, dans tous les domaines, notamment celui de la bouffe !,,, et son acolyte, Ferdinand Pierraud, un brin coincé mais qui a lui aussi en mémoire les bons petits plats que lui faisait sa grand-mère autrefois pendant ses vacances en Bourgogne. Alors quand on lui dit que ce qui mijote doucement et discrètement dans cette arrière-cuisine de restaurant n'est pas du veau, son esprit s'échappe quelques secondes et il repense aux effluves de blanquette qui s'échappaient de la cuisine de sa grand-mère. « Il se délectait de la viande fondante exhalant tous ses sucs, des champignons encore alertes sous la dent, des carottes saoulées de sauce, puis, avec un quignon de baguette croustillante à la mie très blanche, il sauçait son assiette jusqu'à la dernière goutte… Saucer !! Mot chavirant pour un geste scandaleux qui évoquait le péché et le stupre, sonnait salace et cochon, laissait imaginer mouillures, bruits de bouche et grognements de jouissance, transbahutait surplus de cholestérol et embouteillage des artères… Mots et parfums le prenaient, le comblaient, lui en foutaient plein la bouche, le mettaient au bord d'un orgasme de premier choix. »

Alors ces deux-là vont débarquer dans le restaurant de Lou, ils vont bien sentir que quelque chose ne tourne pas rond et que les règles, Lou s'en arrange… Elle refuse notamment de contrôler permis de table et cartes de sécu. Hors de question de mesurer l'apport calorique de ses plats. Et puis quoi encore ! Elle risque gros : de perdre son restau par exemple. Mais on fait avec ce qu'on est, hein ? Va s'ajouter à cela le meurtre d'un cuisinier dans un petit restau clandestin.

Bref, les contrôleurs vont avoir du pain sur la planche ! Surtout que les enlèvements de cuisiniers récalcitrants organisés par quelques intégristes « pour protester contre le massacre des animaux, le gaspillage de la nourriture, la dilapidation des ressources, l'usage encore trop répandu de produits chimiques dans l'agriculture et l'industrie alimentaire, le non-respect des règles diététiques » sont de plus en plus nombreux. Il va donc falloir agir vite !

J'ai adoré ce polar dystopique (pas pour son intrigue - on ne le lit pas pour ça) mais pour l'évocation sensuelle, poétique et tellement réjouissante des plaisirs de la table… Et c'est si bien écrit qu'on en a l'eau à la bouche… Quant à la société qui se profile où tout est interdit, contrôlé, standardisé, bien formaté, franchement, elle est effrayante et triste, si triste… faite de privation, de contrôle de soi, de morale, de frustration, de renoncement aux plaisirs de la chair, des chairs… C'est vrai qu'on se dit alors, « à quoi bon ?». Ce roman est un appel au plaisir, à la volupté, au bonheur, à un art de vivre tout simplement...

J'aimerais seulement que vous lisiez les dernières lignes (pas de panique, elles ne dévoilent rien de l'intrigue!), les voici… Qu'elles vous convainquent de vous régaler de ce texte délicieux et roboratif :

« Quatre-vingt-dix-sept ans, ça passe tellement vite ! Jusqu'à sept ans, ça ne compte pas vraiment, tu n'apprécies pas pareil. Donc mettons quatre-vingt-dix ans. Quatre-vingt dix occasions de manger pour la première fois une pêche, une blanche, mûre à point, bien juteuse, qui a mûri sur l'arbre ! Ça te coule sur les doigts, tu t'en fous partout, t'es le roi du monde pendant deux minutes et demie, tu mâches, tu fais durer, t'es éternel, tu manges ta première pêche de l'année !

Seulement quatre-vingt-dix premières pêches avec le parfum de la chair mouillée qui te jute dans la bouche ! Y en a qui boulottent ça sans y penser, les pauvres ! Ils auraient dû rester morts ! Parce que c'est pas plus compliqué que ça : avant de vivre, t'es mort, et à la fin, tu re-meurs. En attendant, tu fais gaffe à toutes les premières fois où tu manges une pêche. »

 

dimanche 2 août 2020

Il était deux fois de Franck Thilliez


★★★☆☆

Me voilà bien embarrassée avec mon Thilliez des vacances et ce, pour deux raisons toutes simples : j'ai trouvé l'intrigue très peu crédible, plutôt capillotractée comme on dit… Évidemment, vous me direz, tout est toujours possible dans ce monde qui est le nôtre (la réalité dépasse même la fiction, hein?!) mais là, franchement, on n'y croit pas à cette histoire alambiquée du genre labyrinthico-tentaculaire et donc, il faut bien le dire, plus ou moins confuse. Non, franchement, trop c'est trop et accumuler des sujets comme : l'amnésie (problème omniprésent dans la littérature policière contemporaine - c'est pratique vous me direz… le but étant de retrouver ce qui s'est passé pendant tout ce temps, ici 12 ans en l'occurrence, ça occupe l'espace de quelques pages… D'ailleurs, 12 ans, c'est à peine crédible d'autant que le personnage reprend le cours de sa vie en se renseignant ici ou là sur les événements passés et en cherchant éventuellement l'adresse de son appart' et dans quelle poche il a mis ses clefs… On l'aide un peu mais sans plus... Moi qui m'inquiète parce que j'oublie à peu près tous les titres des livres que je lis et la moitié des noms d'auteurs, finalement, je me rends compte que mon cas n'est pas si grave...), les enlèvements (d'enfants, c'est mieux), les meurtres (indispensables, évidemment), les sociétés secrètes (oups, j'en ai trop dit...), l'art (effet mise en abyme très en vogue...), les palindromes (Thilliez adore les palindromes et il nous en sert dans tous ses romans maintenant -les mêmes en plus- avouons que les « ressasser », « laval », « xanax », « abba » et compagnie, j'en ai un peu ma claque), les codes secrets (sous forme de tatouages par exemple -la symbolique des tatouages, pardon, mais j'ai un peu passé l'âge de ces conneries d'ados- qu'il faut déchiffrer, et comme on peut dire tout et son contraire, ça occupe encore le lecteur sur quelques dizaines de pages...), les Russes (ils sont partout et responsables de tout en ce moment - un peu comme les Chinois...), les chutes d'oiseaux morts (ah… très très à la mode… ça fait au moins le 3e bouquin que je lis où il est question d'oiseaux morts qui tombent du ciel … oui, je sais, très lourde symbolique, impression de fin du monde… etc etc... dans l'air du temps, ça aussi !) donc, accumuler tous ces thèmes battus et rebattus provoque ennui et impression de déjà lu...

Bref, rien de nouveau sous le soleil…

J'en arrive maintenant à l'autre problème : si je rencontre quelques soucis de mémoire, je ne suis pas encore complètement sénile. Je ne range pas mes chaussures dans le frigo et ne dépose pas mes chiens au collège. Mais là, il faut que je vous dise que j'ai été bien embêtée ! Pourquoi ? Eh bien parce que ce dernier Thilliez est plus ou moins la suite du Manuscrit inachevé publié en … 2018… Alors autant vous dire que les histoires de Léane, Jullian, xiphopage, jumeaux et compagnie, s'ils me disent bien un petit quelque chose, c'est de loin… de très loin même...

Non, franchement, ça sent le réchauffé, le truc qu'on essaie de raccrocher coûte que coûte… Bon je sais, certains y verront la preuve du génie de Thilliez là où moi, je devine un certain essoufflement et beaucoup de redites.

Je ne suis pas très sympa sur ce coup-là mais je me suis ennuyée… Une vague impression de répétition… « Il était deux fois », oui, c'est bien ça et c'est une fois de trop...