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samedi 25 mai 2019

Une saison à Hydra d'Élizabeth Jane Howard


traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
★★★☆☆☆ (pas pour moi...)


Bon, alors me voilà bien embêtée. Cela fait quelques jours que je repousse la rédaction de ma chronique, persuadée que mes impressions sur ce roman allaient bien finir par s'atténuer au cours de ma relecture de certains chapitres… Mais le temps passe et mon ressenti ne change pas d'un poil. Alors, je me résous à dire en toute honnêteté que ce roman qui avait TOUT, mais ABSOLUMENT TOUT, pour me plaire m'a ennuyée au point que j'ai eu du mal à le finir ! Et pourtant, cela avait bien commencé... 
Tenez : prenez par exemple une comédie d'Ernst Lubitsch, de Howard Hawks ou de Frank Capra, ajoutez-y une poignée de répliques bien mélancoliques à la Tchekhov, quelques lettres de Judy Abbott dans Daddy-Long-Legs de Jean Webster et, me semble-t-il, nous y sommes. Et non seulement nous y sommes mais, présenté comme cela, je me RUE littéralement sur l'ouvrage...
Un auteur dramatique londonien d'une soixantaine d'années, Emmanuel Joyce, en panne d'inspiration, est à la recherche d'une actrice pour un personnage féminin dans une pièce qu'il s'apprête à mettre en scène à Broadway. Son secrétaire et homme à tout faire, Jimmy Sullivan, le seconde dans cette entreprise. Quant à Lillian, la femme d'Emmanuel, de vingt ans sa cadette, elle suit comme elle peut les caprices d'un mari un brin volage et se plie à ses continuels déménagements. Profondément dépressive, Lillian est une femme à la santé fragile, à jamais marquée par la disparition de sa fille Sarah morte à l'âge de deux ans.
Ces trois personnes vivent ensemble, tant bien que mal, allais-je dire. Or, un quatrième élément va venir se greffer à ce petit groupe en la personne d'une jeune et jolie secrétaire que les Joyce veulent emmener avec eux à New York. Simple, naïve, spontanée, pleine de bon sens et très débrouillarde, la jolie Sarah-Alberta va devoir affronter les humeurs et les caprices du trio, trois individus qui s'aiment mais se supportent de moins en moins, fatigués et ennuyés qu'ils sont de la vie et d'eux- mêmes. On peut penser que son regard neuf et franc sur les êtres et les choses va ébranler les certitudes des uns et des autres et qu'elle va servir de révélateur, de déclencheur permettant peut-être une redistribution des rôles des membres du quatuor, pour un temps au moins.
Le point de vue alterné de chacun de ces personnages permet au lecteur d'accéder à leurs états d'âme. Par ailleurs, l'évocation de leur passé dont il est question régulièrement éclaire leur comportement présent et leurs choix quant à l'avenir.
La question est donc : pourquoi ce sentiment d'ennui ne m'a-t-il pas quittée ? Pourquoi ne me suis-je pas DU TOUT attachée aux personnages ? Pourquoi leur mal-être, leurs souffrances, leurs angoisses ne m'ont-ils ni touchée ni émue ? Franchement, je ne sais pas. C'est comme s'ils m'avaient semblé « faussement consistants », comme des êtres stéréotypés et sans réelle profondeur, dont l'agitation perpétuelle, les sautes d'humeur et les discussions vaguement mondaines auraient fini par me lasser. Alors qu'Emmanuel est un auteur dramatique, il est finalement rarement question du travail de l'écriture, de la mise en scène ou de ce qui fait l'intérêt d'un comédien. En fait, et contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, les personnages évoluent peu, demeurent assez figés parce qu'au fond, ils n'échappent pas à la caricature, notamment le personnage de la jeune secrétaire.
Du coup, l'ennui l'a très vite emporté tellement j'ai eu le sentiment de faire du surplace (malgré les voyages qu'ils entreprennent), et c'est dommage, car je pense qu'il y avait là une vraie matière romanesque à exploiter. Au lieu de cela, j'ai eu le sentiment de m'enliser sans qu'aucun élément dynamique ne me sorte de ma lassitude.
Même les descriptions m'ont semblé assez kitsch...
Ce n'est que mon point de vue, je reste bien persuadée que ce roman va séduire bien des lecteurs dont je regrette sincèrement de ne pas faire partie….

dimanche 19 mai 2019

Nuits Appalaches de Chris Offutt


Éditions Gallmeister
traduit de l'américain par Anatole Pons
★★★★★ (superbe!)


Avec Chris Offutt, tout est possible, à tout moment. L'imprévisible, le hasard, l'inattendu régissent le monde, pour le meilleur parfois, et souvent pour le pire.
Vous pensiez que ces deux personnages avaient tout pour être heureux ? Ils vivent un cauchemar. Vous espérez passer un peu de temps avec ce type haut en couleur et si minutieusement décrit ? Dommage pour vous, vous ne le reverrez jamais. Vous aimez la belle amitié qui se dégage de ces deux gars fort sympathiques ? Vlan, l'un descend l'autre. Un soleil radieux illumine toute la vallée ? Au tournant de la route, un arbre s'abat violemment sur le capot de la voiture.
Chris Offutt n'écrit pas de feel-good.
Pas de bons sentiments ici.
Pas de vision manichéenne du monde.
Pas de gentils. Pas de méchants.
Mais des gens qui font ce qu'ils peuvent pour vivre pas trop mal. Des gens qui, face au pire, s'arrangent. Tant pis pour la morale. Tant pis pour ceux qui l'ont ouverte un peu trop ou qui ont voulu imposer leur loi bidon.
Non, rien n'est joué d'avance, rien n'est tracé et la vie n'a vraiment rien d'un long fleuve tranquille.
On se tient aux aguets quand on lit un texte de Chris Offutt et la tension est permanente. Parce que le pire rôde toujours dans cet univers violent, âpre et sauvage : la mort peut frapper à tout moment, n'importe qui, même les gens les plus sympathiques, même les coeurs purs, même les enfants.
Chris Offutt met en scène des gens qu'on ne voit pas habituellement : des petites gens, ceux qui n'ont pas eu de chance, dès le départ. Des écorchés, des blessés, des meurtris.
Ils sont là, bien présents, dans toute leur humanité, leur faiblesse, leur peur, leur générosité, leur honte, leurs mensonges, leur vie cabossée, leur corps cassé.
Pas d'apitoiement, pas de pitié.
Ils sont comme ils sont et ils assument leur malchance. Ils se débrouilleront avec ça, comme ils l'ont toujours fait.
L'auteur sait, par un détail, les faire exister. Pas de longues descriptions inutiles, pas d'effets de manche : non, juste l'essentiel, une suggestion, un mot ou deux : un tremblement dans la voix, un silence, un regard et tout est dit.
Tout en pudeur, en retenue.
Et ils existent. Ils sont.
Il suffit de quelques lignes à Chris Offutt pour faire surgir un personnage que l'on n'a dorénavant plus envie de quitter. Parce qu'il nous intrigue, parce qu'on nous laisse supposer un passé bien lourd. Mais l'on ne saura pas forcément lequel. Pas tout de suite en tout cas. Le lecteur est plongé in medias res, dans l'action, la rencontre, le mouvement. La pause permettra de comprendre.
Et quand l'amour surgit, dans cet univers bien sombre, tout s'apaise.
Tout devient tendresse.
Enfin.
La poésie se déploie sur le monde et un court moment, au moins, on souffle.
Encore une chose : vous saurez toujours avec Chris Offutt quelle plante émet cette fragrance un peu envoûtante, à quelle essence d'arbre appartient l'ombre que vous devinez à peine dans le lointain d'une nuit étoilée, quels sont les oiseaux qui chantent en fin d'après-midi lorsque l'orage menace et que l'air se charge d'eau. La nature, omniprésente, essentielle, sert de refuge. Elle protège, cache, soigne. Parce que le monde est dur, brutal, violent, cruel même et qu'il faut se battre.
Chaque jour, encore et encore.
Une lutte que l'on sait infinie.
Je vais vous laisser faire connaissance avec Tucker, découvrir d'où il vient et ce qu'il a fait avant de marcher, par cette matinée lumineuse de printemps, le long d'une route de l'Ohio.
Il rentre chez lui, sur ses terres.
Au loin, on aperçoit déjà les plaines vertes et ondoyantes du Kentucky.
Ce qu'il fera après, il vous faudrait beaucoup d'imagination pour le deviner parce que Chris Offutt est un vrai conteur et qu'il ne vous laissera jamais rien prévoir à l'avance. (Ne lisez pas la quatrième de couv', ce serait tellement dommage!)
En deux mots ou presque : je me suis régalée de ce chef-d'oeuvre.
Sur une route écrasée de soleil, s'arrête une vieille voiture. L'homme qui sort sa tête s'appelle Freeman… Tout un programme.
Tucker monte dans le pick-up, un Chevrolet 1949.
Allez-y, montez avec lui...
L'aventure, la vraie, peut commencer...

À lire absolument (aussi): Le Bon frère de Chris Offutt.

dimanche 12 mai 2019

La Femme aux cheveux roux d'Orhan Pamuk


Éditions Gallimard
★★★★☆ (fascinant)


Eté 1985, Istanbul : jeune lycéen, Cem souffre du départ brutal de son père, un pharmacien marxiste souvent absent à cause de ses activités politiques et amoureuses. Pour subvenir aux besoins de la maison, Cem commence à travailler dans une librairie puis, suite à un déménagement, il va surveiller le potager de son oncle. Mais les rentrées d'argent demeurent très insuffisantes, d'autant que Cem veut s'incrire à l'Université dès la rentrée. Il lui faut donc trouver une activité plus rémunératrice.
C'est ainsi qu'il découvre, dans le jardin d'à côté, des ouvriers qui s'emploient à creuser un puits. Piqué par la curiosité, Cem s'approche et discute avec le maître puisatier, un certain Mahmut, qui lui explique que s'il vient l'aider à creuser un puits dans la banlieue d'Istanbul, il gagnera de l'argent très rapidement et pourra ainsi commencer ses études supérieures. Malgré les réserves de sa mère, Cem décide de partir avec Maître Mahmut et de devenir apprenti auprès du puisatier.
Commencent alors les travaux…
Sachez, cher lecteur (trice), que vous allez devenir à votre tour un véritable maître puisatier car, sur les 100 pages et quelques qui suivront, Cem, Mahmut et un troisième larron vont creuser, creuser, creuser, sous l'écrasant soleil de juillet. Rien de la technique du forage ne vous sera épargné (avec un petit schéma p 40). Est-ce ennuyeux ? Oui et non parce que très vite, il faut bien le dire, s'installe une certaine tension : l'eau va-t-elle jaillir un jour ? Et croyez-moi, on finit par se prendre au jeu et par devenir aussi impatient que les trois protagonistes. Par ailleurs, Maître Mahmut, qui va devenir pour Cem un père de substitution, aime raconter des histoires, souvent d'ailleurs empruntées au Coran. Il en connaît des quantités incroyables et on l'écouterait parler des nuits entières en regardant les étoiles… Si, si…
Et puis, il faut savoir que le soir, Cem quitte son maître pour se promener dans le bourg d'Öngören… Là, il va croiser le regard d'une femme à la chevelure de feu qui va le hanter. Dorénavant, il passera ses journées à attendre que la nuit tombe pour observer de loin, à la dérobée, celle qui appartient à une troupe de théâtre ambulant…
Or, un événement inattendu va avoir lieu, rompant l'aspect répétitif du forage et projetant soudain le lecteur dans un roman qui va devenir franchement passionnant pour des raisons que je tairai.
S'il est des textes qu'on oublie, je sais que ce ne sera pas le cas de ce roman de formation, classique dans son écriture, qui convoque les grands mythes d'Oedipe et de Rostam (héros de la Perse antique) en les modernisant et ce, dans une Turquie en pleine mutation où la ville d'Istanbul (véritable personnage de l'histoire) s'étend et se modernise chaque jour davantage tandis que les années passent.
Ainsi, quelle que soit la thématique abordée : géographique, politique, économique ou religieuse, passé/présent s'opposent continuellement dans ce texte, reflétant à la fois la complexité du monde moderne et les préoccupations profondes de l'auteur.
De plus, La femme aux cheveux roux pose des questions philosophiques qui nous amènent à nous interroger sur les notions de destin, de liberté et d'identité à travers Cem, un personnage qui va chercher, une bonne partie de sa vie, à fuir son passé.
Entre le conte philosophique, la fable politique, le roman d'aventures et la tragédie moderne, La femme aux cheveux roux, dont la construction est remarquable, s'empare progressivement de son lecteur qui finit par craindre le pire pour le personnage principal dont il a suivi la trajectoire en redoutant l'issue finale.

Fascinant.








jeudi 9 mai 2019

Luca de Franck Thilliez


Éditions Fleuve Noir
★★★★★ (EXCELLENT, effrayant et hyper addictif!)


Deux remarques pour commencer :
1. dans le genre addictif, on ne fait pas mieux : prévoyez des nuits courtes, très courtes même, et les journées de zombie qui vont avec.
2. je suis très impressionnée par l'immense recherche documentaire que suppose l'écriture de ce roman. Quel boulot !
Alors, autant le dire tout de suite : ce polar est excellent et a tout d'un grand. Dès les trois premières pages, vous êtes ferré. Impossible de lâcher. Sur un rythme hyper soutenu, vous allez de rebondissement en rebondissement tandis que les ramifications se multiplient de façon incroyable. Et vous vous dites : ce n'est pas possible, il ne va pas pouvoir opérer des liens. J'imagine l'auteur face à un immense tableau blanc recouvert de noms, de flèches, de schémas. Tout est pensé, étudié, calculé au millimètre près… Quelle construction ! Je suis bluffée par ce travail titanesque, preuve que l'on a affaire à un pro du polar.
Autre chose encore : vous allez ressortir de là un peu effrayé par les thèmes abordés, très réalistes et en lien direct avec notre société moderne. Vous serez secoué. Ce roman donne à réfléchir : le monde décrit est le nôtre et franchement, on se demande ce qu'on est venu faire dans cette galère...
Allez, commençons !
Un couple en mal d'enfant a donné rendez-vous via un site Internet logé en Belgique à une mère porteuse pour une GPA dans une chambre d'hôtel de la région parisienne : le mari s'y rend, l'insémination artisanale a lieu. Si ça marche, la jeune femme contactera le couple et enverra une échographie puis il faudra attendre l'accouchement. À ce moment-là, ils devront suivre à la lettre les conditions exposées par celle qui se fait appeler Natacha. Le tout en échange d'une belle somme.
Un an après ces événements, nous découvrons le commandant Franck Sharko avançant péniblement dans la forêt de Bondy en compagnie de sa femme Lucie Henebelle et du lieutenant Pascal Robillard. Un randonneur a trouvé tôt le matin le cadavre d'un homme nu et éventré dans une fosse carrée. L'homme a été à moitié dévoré par une bête surdimensionnée. Horrible.
Un peu plus tard, dans la même journée, tandis que Nicolas Bellanger, un collègue de Sharko, s'apprête à franchir la porte du Bastion (adieu le 36 quai des Orfèvres), il est accosté par un homme effrayé qui veut remettre une lettre à la police… À peine a-t-il le temps de transmettre sa missive qu'il s'écroule par terre, mort.
Les flics découvrent l'objet du courrier signé « L'Ange du futur » et accompagné d'une adresse mail : le message est clair. Les GAFA veulent tout maîtriser et notamment notre cerveau. Nous devenons pour eux des produits, ils nous ôtent nos libertés et nous leur fournissons, chaque jour, de quoi alimenter leurs données. La lettre va encore plus loin : les scientifiques veulent améliorer l'homme, le rendre immortel : place à l'intelligence artificielle, aux manipulations génétiques, au transhumanisme qui vont s'emparer de nous et de nos vies.
L'Ange n'a pas l'air content. Vraiment pas.
Sharko est inquiet. Il leur reste à se connecter au site et ce qu'ils découvriront est terrible, impensable : l'horreur même !
Ne souhaitant pour rien au monde divulgâcher le roman, je m'arrête là.
Franchement, c'est du bon polar qui dénonce les dérives d'un monde qui est le nôtre : l'homme joue à l'apprenti sorcier et se veut immortel, il croit tout maîtriser alors qu'au fond il est manipulé par les GAFA, il se croit tout-puissant et vole un peu trop près du soleil…. Comme Icare, il risque à tout moment de se brûler les ailes. La chute sera brutale si tant est qu'il puisse se redresser….
Ce roman, terrible par toutes les problématiques qu'il soulève, baigne dans une atmosphère de fin du monde : il est sans cesse question des inondations, récurrentes ces dernières années, et qui apparaissent comme un avertissement de la nature.
L'équipe de Sharko devra affronter le pire… Et là, croyez-moi, c'est le PIRE du PIRE….
Magistral !

dimanche 5 mai 2019

Le Patient de Timothé Le Boucher


Éditions Glénat
★★★★★ (trouble et fascinant)

Autant commencer par vous prévenir : vous ne refermerez pas ce roman graphique avant de l'avoir achevé car vous allez être complètement happé par ce thriller psychologique très hitchcockien qui met en scène des personnages complexes et complètement fascinants.
Commençons par le commencement : nous découvrons tout d'abord une jeune fille errant dans une zone pavillonnaire, la nuit, un couteau à la main, les vêtements tachés de sang et le regard vide. Elle est tout de suite identifiée par deux policiers en patrouille comme étant la petite Grimaud, une gamine surnommée « la débile ». La police découvrira quelques pages plus loin qu'elle est certainement l'auteur d'un véritable massacre : toute sa famille gît à terre mortellement blessée, sauf peut-être l'un d'entre eux.
Un bond temporel de deux pages nous propulse six ans plus tard, dans la chambre d'un hôpital : une jeune aide-soignante s'occupe de la toilette d'un beau garçon blond au visage angélique qui semble plongé dans le coma. Elle lui parle, s'interroge sur ce qu'il était, un pianiste peut-être, imagine-t-elle en observant ses longues mains fines, pose deux doigts sur ses lèvres, se penche pour l'embrasser et constate avec surprise qu'il ouvre un œil.
Lui, c'est Pierre Grimaud : il est le seul survivant de cette monstrueuse tuerie nommée par la presse « le massacre des corneilles » et il va être aidé par une psychologue spécialisée dans les troubles de stress post-traumatiques, Anna Kieffer, dont on apprend très vite qu'elle ne dépend pas de l'hôpital où a été admis Pierre, qu'elle fait même deux heures de route pour s'y rendre. Mais c'est elle qui a été nommée pour s'occuper de ce garçon : en effet, elle est aussi spécialisée dans la psycho-criminologie et la victimologie, collabore régulièrement avec la police et a suivi la sœur de Pierre, Laura Grimaud.
Elle va tenter, grâce à l'hypnose, de faire parler le jeune homme en le replongeant dans ses souvenirs afin de comprendre enfin ce qui s'est passé ce soir-là.
Ce qui m'a frappée dans ce roman graphique, outre la parfaite construction du scénario, le suspense impressionnant qui en découle, les jeux habiles sur la temporalité et les fausses pistes sur lesquelles nous lance régulièrement l'auteur, c'est, comme je le disais au début, la complexité psychologique des personnages et les relations extrêmement troubles qu'ils entretiennent entre eux au point que l'on s'interroge, jusqu'à la fin du roman graphique, sur ce qu'ils sont vraiment.
Jeux ambigus de séduction, manipulations malsaines et relations équivoques de domination/soumission finissent par nous pousser à nous interroger sur qui est la victime, qui est le coupable. Encore une fois, rien n'est simple dans cet imbroglio où les apparences sont trompeuses, où les êtres semblent porter un masque, où conscient et inconscient luttent en chacun des personnages dominés par des pulsions difficilement contrôlables.
J'ai beaucoup aimé aussi la présence de figures secondaires assez fouillées et dont on ne comprend pas d'emblée les réactions. Elles viennent ajouter de l'épaisseur à ce roman graphique dont chaque page mériterait d'être interprétée, creusée, discutée…
En effet, rien n'est simple, et il me semble que c'est un peu le coeur du sujet : les individus se débattent dans des obsessions dont ils ne parviennent pas à sortir, ils apparaissent comme doubles et perdus dans cette dualité faite d'ombre et de lumière. Ils tiennent de l'ange et du diable et sont faits d'une douceur à laquelle se mêle la pire des cruautés. Finalement, il est difficile de discerner qui sont les gens (le savent-ils eux-mêmes?) comme l'explique Pierre à sa sœur Laura avant le drame : « Ça ne veut rien dire Laura, les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu voies », difficile de définir leur identité qui semble fluctuante, instable, sans rien d'immuable ou de continu.
Au fond, chacun porte (volontairement ou non/consciemment ou non) un masque et les apparences sont souvent bien trompeuses...
En dire plus concernant l'intrigue serait en dire trop, mais je pense que rien n'est simple dans ce roman graphique et que bon nombre de questions demeurent jusqu'au bout.
Enfin, les couleurs mates, l'aspect épuré du dessin et le côté géométrique des lignes créent un univers labyrinthique dans lequel chacun semble comme pris au piège.

Un univers trouble, fascinant, plein de tension et de non-dit qui vous habitera longtemps…


               

jeudi 2 mai 2019

Un dimanche matin de Johanne Rigoulot


Éditions des Équateurs
★★★★★ (bouleversant et superbement écrit)


Un dimanche matin de 2004, Pierre a tué sa femme. Pour une histoire de coussins. Il y tenait, elle voulait s'en débarrasser. Il l'a massacrée. Bien sûr, les coussins ont été la goutte d'eau, il a basculé, il a tué.
L'auteure connaissait très bien Pierre, il était son cousin.
Un garçon doux, gentil, avec qui, enfant et adolescente, elle passait ses vacances. Des souvenirs avec Pierre, elle en a plein. Elle aimait bien ce cousin. Pour sa douceur et sa gentillesse. Oui, on disait de lui qu'il était gentil. Pierre est gentil. Il « sourit et ne se plaint jamais. » Un homme « inapte au conflit » disait-on aussi. 
Lorsqu'elle apprend la nouvelle, elle a l'impression qu'on lui parle de quelqu'un d'autre.
Pierre ?
Un assassin ? Vous plaisantez j'espère.
Elle se souvient de son mariage, des danses, des rires.
Non, ça ne colle pas.
Et pourtant…
Pierre a tué sa femme, Katia, la joyeuse et pleine de vie Katia, la mère de ses deux petites filles.
Un dimanche matin.
La sidération est sans limites.
La famille de Pierre est anéantie.
Alors, l'auteure va tenter de dire à quel point cette tragédie va toucher de plein fouet tous les membres de cette famille : les parents de Pierre, le frère, les oncles, les tantes, les cousins. Comme par un raz de marée, la famille va se trouver emportée par l'indicible, l'incompréhensible, l'inexplicable. « Son histoire est aussi la nôtre. »
Mais peuvent-ils, pour autant, porter le titre de victimes ? Que sont-ils face à celle qui a été tuée et à sa famille déchirée de chagrin ? Peuvent-ils oser exprimer leur souffrance ? Ne doivent-ils pas, au contraire, se taire, se terrer ?
Sans jamais essayer de remettre en cause la culpabilité avérée de Pierre, ils vont devoir tenter de comprendre ce qui s'est passé pour que Pierre en arrive là. Est-il un monstre dénué d'humanité ou est-il encore un homme, un cousin avec lequel on a passé tant de bons moments ? Comment se comporter avec ce proche qui est devenu un étranger tellement son acte est terrible ? Quel est le rôle de la famille, de ceux qui restent ? Est-il possible de supporter l'insupportable, d'affronter le pire ?
Ce récit de Johanne Rigoulot propose un autre point de vue sur un crime et son auteur : celui de la famille, la famille du coupable.
« La famille est un organisme vivant. Qu'un seul élément l'intoxique et le corps entier entre en lutte. »
D'abord, il y a les bribes d'informations qui parviennent, il faut reconstituer le puzzle. Les morceaux ne collent pas. On pense à un accident. Une dispute, une bagarre, une chute. Oui, ce doit être ça, forcément. Jusqu'à présent, c'était clair : le Bien d'un côté (le nôtre) et le Mal, ailleurs, dans les faits divers entendus à la radio, chez les autres. La limite devient floue, la frontière s'efface. « Ombre et lumière se mélangent en permanence. »
Et la vérité se fraie un chemin. Elle n'est pas belle, cette vérité.
Alors, il faut tenter de comprendre la trajectoire de Pierre, explorer ce qui a pu l'amener à cette folie, il faut comprendre ce qui fait que d'autres, dans des situations semblables, évitent le pire. Quelle est la force qui les retient, pourquoi Pierre, lui, n'a-t-il pas eu cette force ?
Le procès place la famille sur la place publique. Il faut expliquer : qui on est, ce qu'on a vécu, ce qu'était Pierre, ce qu'on sait, ce qu'on croit savoir, ce qu'on imagine.
La honte est là, toujours. On est de la famille de l'assassin, il y a donc quelque chose de pourri au sein de ce clan. On imagine ce que les autres pensent, la façon dont ils nous voient. On est un proche du criminel, on a presque un peu de sang sur les mains nous aussi, on est un peu responsable, on n'a peut-être pas fait ce qu'il fallait, au bon moment.
« On fouille les armoires. Ici, pas de place pour la pudeur. » C'est le grand déballage.
Trois jugements en quatre ans : le procès, l'appel, la cassation. Mais au fond, parle-t-on de la même personne ? « J'ai connu l'homme. Eux rencontrent un meurtrier. » Comment se parler, comment se comprendre ?
L'auteure commence un échange épistolaire avec son cousin. « L'homme à qui j'écris a commis l'impensable.Que dit-on à quelqu'un qui vient de tuer de ses mains ? Car, oui, on continue à le considérer en homme, malgré tout, quand le reste du monde vous incite, naturellement, à l'effacer du vôtre. L'affaire est plus complexe pour qui la vit. Elle prend du temps. Aucun lien ne se coupe en une phrase. Aucun patrimoine commun ni aucune mémoire partagée ne se dissolvent à l'aune de quelques mots, fussent-ils « Pierre a tué sa femme ». Comme un décapité qui, dit-on, court encore quelques mètres sans sa tête, on continue à aimer avec la même chaleur. Sans doute même plus fort, par réflexe de l'âme puisque l'autre révèle son infinie détresse. »
« Si j'écris sur lui, autour de lui, c'est qu'il existe encore. »
Dans ce récit, très fort et très poignant, l'auteure parle de ce qu'elle a perdu dans cette tragédie qui l'a profondément changée. Et encore, dit-elle, elle n'était pas aux premières loges contrairement aux très proches.
Rien n'est plus comme avant ; le procès réécrit même le passé.
« Ce temps d'amour et de légèreté ne me sera jamais rendu et, aujourd'hui encore, j'en reste inconsolée. »
Les mots qu'elle prononce, pleins d'affection et de pudeur, pleins d'incompréhension et de tristesse, permettront, elle l'espère, l'apaisement. Ils sont les mots que Pierre n'a pas eus, qu'il n'a pas su trouver pour parler avec sa femme, qu'on ne lui a peut-être pas appris.
Ils sont ce qui peut les sauver.
Un texte bouleversant et superbement écrit.

mardi 30 avril 2019

Le chien de Madame Halberstadt de Stéphane Carlier


Éditions Le Tripode
★★★★☆ (c'est Baptiste qui va être content!)


Seul, invisible aux yeux des autres et profondément déprimé : voilà comment se sent le bien mélancolique Baptiste Roy, un pauvre et misérable écrivain dont personne ne lit le tout dernier roman : Entrée dans l'hiver. Trente fois par jour, il consulte avec un peu d'espoir le classement des ventes sur Amazone : mais son texte occupe la 475 758e place, ce qui signifie que 475 757 livres autres que son roman ont été commandés avant le sien. « Un demi-million pratiquement. Les gens avaient préféré se procurer « Enseigner l'éducation physique à nos enfants », un manuel écrit en 1907 par l'abbé François Calot, classé 475 612e, ou « Je suis gugusse, voilà ma gloire », les souvenirs de Micheline Dax, publiés en 1989, classés 474 909e »
Seule sa mère a eu l'extrême gentillesse de lui laisser un commentaire client... sans même penser à s'inventer un pseudo, il est vrai ! Pas plus enthousiaste que ça, Nicole n'a mis que 3 étoiles. « C'est très bien, 3 étoiles ! 5, c'est pour les grands chefs-d'oeuvre. Pour Joyce, Virginia Woolf... »
Ben oui, évidemment…
Baptiste aurait dû écouter les conseils de son éditrice : « Un feel good, voilà ce que tu devrais écrire. Tu le ponds en un mois, tu prends un pseudo, on lui donne un titre à la con, du genre « Il ne faut jamais perdre espoir »- plus c'est gros, plus ça passe- on le sort pour l'été et on en vend 30 000. Ça fera du bien à tout le monde. »
Son histoire d'appartement vide et de famille déportée… ça plombe...
Ah oui, encore une chose : la femme de Baptiste s'est barrée avec Gérard Habib, son dentiste. « Elle partageait la vie d'un romancier sur le point de publier son troisième opus et s'était entichée d'un type qui faisait des détartrages, arrachait des chicots pourris et, à longueur de journée, disait des choses comme « Essayez de manger du côté gauche à midi » ou « Les implants, c'est mal remboursé en général. » » Il vit dorénavant en survêt molletonné Domyos, ne se brosse plus les dents ni le reste…. Quant aux cinq fruits et légumes par jour….
Sur ce , « Mme Halberstadt a sonné à la porte. » Mme Halberstadt et... son chien, un carlin…
Vous voyez ce que c'est, un carlin ? Des « yeux sortant légèrement de leur orbite, un bout de langue à l'air libre, des pattes ridicules, une absence de cou. Il n'y avait rien de normal chez cet animal, tout en lui était trop gros ou trop petit. Sa respiration, courte et très sonore, était celle d'un être chétif, modifié, qui manquait d'oxygène. Même sa couleur semblait hésiter entre le sable, la farine et la cendre. » Ah, ça y est, vous voyez…. Et comme sa chère voisine doit se faire opérer de la cataracte, elle lui propose de garder la bestiole qui ne fait que des « crottes toutes petites et très dures. » 
Il ne manquait plus que ça : une tuile de plus ! Un chien ! Que faire de ce fardeau ? L'abandonner ? Le laisser crever de faim ? Le donner à sa mère ? En attendant, Croquette/Courgette va devoir partager la vie bien sombre de notre quadra qui s'enfonce dans la plus noire des déprimes….
Et... si Croquette/Courgette allait lui changer la vie ? Parfois, il ne faut pas grand-chose pour que tout aille soudain un peu mieux…
Allez, disons-le, je ne suis pas une fanatique des feel good, ça me déprime… Mais quand c'est écrit par Stéphane Carlier, c'est franchement très drôle ! Quel sens de la formule, quel regard juste et décapant sur notre société, quel humour… Je me suis régalée avec ce petit livre piquant, décapant, désespéré, tendre et beau à la fois qui m'a beaucoup, beaucoup fait rire…
Ir-ré-sis-ti-ble…
Une vraie sucrerie… Et c'est pas Croquette/Courgette qui me contredira...
Moi je dis que vous auriez tort de vous en priver !