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vendredi 13 décembre 2019

L'épouse hollandaise de Eric McCormack


Éditions Point
★★★★★ (j'ai beaucoup aimé)


C'est marrant la vie d'un roman… J'ai trouvé celui-ci lors d'un séjour à Toulouse, il y a deux ou trois ans. Comme je l'ai déjà dit (à vous ou à d'autres… je commence à radoter, c'est l'âge - ben oui, moi j'ai la chance d'être née avant 75…), lorsque je visite une ville, je commence par les deux choses essentielles : la meilleure librairie et la meilleure pâtisserie (on pourrait rêver que les deux fussent réunies dans un lieu unique mais c'est rarement le cas, hélas - si vous avez des adresses, je prends !)
Eh bien, à Toulouse, paraît-il qu'il faut aller chez Ombres blanches. Tiens, j'en profite au passage pour dire à Monsieur Aurélien Bellanger qui le 22/11/19, sur France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/toulouse, avait daigné trouver Toulouse un peu moins « provinciale » (quoique…) grâce à la présence de la librairie dont je vous parle et de la possibilité de s'y procurer les œuvres complètes de Gramsci, donc je tenais à lui dire que j'habite à la campagne, dans l'Orne (je vous laisse deux secondes pour regarder sur une carte - cela-dit, Monsieur Bellanger connaît puiqu'il est né dans le département voisin, en Mayenne, à Laval!-) je tenais donc à rassurer cet auteur : je n'ai JAMAIS MANQUÉ DE RIEN. Lorsque j'ai besoin d'un livre (quel qu'il soit), je le commande chez mon libraire. Je le récupère le moment venu. Je ne vais pas succomber ni sombrer dans une profonde dépression parce que je dois attendre deux ou trois jours pour obtenir ce que je veux. J'aime la littérature mais pas au point de vomir ou de m'évanouir si je ne peux me procurer en deux temps trois mouvements Le Bel Inconnu de Renaut de Beaujeu en ancien français. Ils me font toujours sourire ces Parisiens d'adoption, encore éblouis par les lumières de la ville, qui crachent sur « la France profonde » dont ils sont issus… Avoir ce genre de propos au XIXe siècle, passe encore, mais à notre époque, ça me semble un peu relever de l'anachronisme…
C'était mon coup de gueule. Passons…
Donc le roman dont je m'apprête à vous parler trônait dans ladite librairie sur la table des « incontournables ». Le titre et la couverture ayant retenu mon attention, je l'achète. Il passe deux trois ans dans une belle PAL (pile à lire) jusqu'à ce que je m'en empare enfin…
Et c'est toujours le moment où l'on se dit : mais pourquoi n'ai-je pas lu ce texte avant ?
Car, oui, je me suis régalée. Alors je vous préviens tout de suite, il faut avoir un esprit d'aventurier, aimer le romanesque pur et dur et les situations les plus rocambolesques qui soient, accepter que l'écrivain se joue de vous, tende des pièges et que des trappes s'ouvrent brutalement sous vos pieds et surtout, il faut se laisser aller et retomber en enfance, lorsque l'on goûtait le plaisir de se plonger dans un roman de Stevenson ou un Tintin…
Vous êtes prêts ? Alors on y va !
D'abord, vous êtes (délicieusement) interpellé : « Aimable lecteur : j'aimerais te raconter un incident qui date d'il y a dix ans... » L'apostrophe, le tutoiement… Me voilà happée.
Un premier narrateur, écrivain de profession, s'installe avec son chat et sa femme (ou l'inverse!) dans une maison ancienne et mitoyenne près de Toronto. Il découvre, en visitant cette demeure, une bibliothèque très riche remplie de livres anciens. Lorsqu'il cherche à connaître le propriétaire de la maison (et de la bibliothèque), on lui répond qu'un avocat s'occupe des papiers...
Un jour, tandis qu'il s'est installé au jardin pour écrire, notre écrivain fait connaissance avec son voisin, un certain Thomas Vanderlinden, un homme très érudit, ancien professeur d'université à la retraite. Une amitié s'installe jusqu'à ce que le vieil homme soit hospitalisé. Notre narrateur lui rend régulièrement visite. À l'occasion de l'une de ces rencontres, le retraité lui montre une photo de sa mère, Rachel Vanderlinden, et lui explique comment, autrefois, avant même sa naissance, tandis qu'elle attendait le retour de son mari, un certain Rowland Vanderlinden, explorateur-ethnologue de profession, un inconnu s'est présenté chez elle en disant simplement : « Je suis votre mari ».
Dans un premier temps, Rachel s'apprêta à renvoyer le faussaire lorsque soudain, elle se ravisa sans que l'on sache pourquoi. L'inconnu s'installa donc chez les Vanderlinden comme s'il était chez lui. Jamais Rachel ne voulut savoir qui il était, ni d'où il venait et encore moins ce qui était arrivé à son (vrai) mari. Pourquoi ? Mystère ! Et c'est là que commencent les aventures les plus folles, absolument impossibles à résumer, avec moult et moult rebondissements... Les choses les plus farfelues sont racontées le plus sérieusement du monde comme si c'était des vérités scientifiques, ce qui crée un décalage vraiment irrésistible et très pince-sans rire (attendez qu'on vous décrive le ver de Guinée et vous comprendrez ce que je veux dire...). Oui, ce texte est bourré d'inventions, il pétille à toutes les pages, il nous mène en bateau (au sens propre et figuré), nous trimbale au bout du monde, nous laisse pantelant dans un coin reculé du globe et lorsqu'on imagine pouvoir reprendre un peu son souffle, une trappe s'ouvre et l'on tombe en chute libre vers d'autres péripéties plus insensées et plus rocambolesques les unes que les autres.
Les narrateurs se succèdent, les mystères finissent par s'éclaircir et l'on se régale d'un bout à l'autre de ce roman inénarrable écrit par un conteur hors pair !
Bravo Ombres blanches pour cette belle découverte ! Heureusement qu'il m'arrive de battre un peu le pavé urbain, sinon, qu'est-ce que je deviendrais… Je m' le demande...

jeudi 12 décembre 2019

Le Ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena


Éditions P.O.L
★★★★☆ (j'ai beaucoup aimé)

Il part. En 1928, il quitte la Pologne pour l'Argentine, Varsovie pour Buenos Aires, laissant sa mère, son frère et sa soeur à des milliers de kilomètres derrière lui. Il part et a le sentiment de se libérer enfin de l'emprise maternelle, il souhaite respirer un peu et se lancer dans une nouvelle vie, faire fortune peut-être, loin de la vieille Europe, loin d'une famille étouffante, loin d'une mère juive qui l'empêche presque d'être lui-même.
« Les Juifs me font chier. Ils m'ont toujours fait chier. C'est lorsque j'ai compris que ma mère allait devenir aussi juive et chiante que la sienne que j'ai décidé de partir. »
Le jeune et beau Vicente Rosenberg (double du grand-père de l'auteur) se marie, a des enfants. Il oublie le yiddish, parle espagnol, apprend à danser le tango. La vie lui sourit et Vicente Rosenberg aurait dû être un homme heureux. Mais il ne le sera pas : au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, le pire s'abat sur l'Europe. Il a pour nom nazisme et pour conséquence le meurtre de six millions de Juifs.
L'impensable.
L'innommable.
L'insensé.
La Shoah.
Si à son arrivée,Vicente Rosenberg propose à sa mère de venir le rejoindre à Buenos Aires, il ne fait pas l'effort de retraverser l'Atlantique pour aller la chercher et il faut bien l'avouer, il lit d'un œil assez distrait les premières lettres qu'il reçoit d'elle et ne lui répond que lorsqu'il en a le temps. Mais très vite, il sent que quelque chose est en train de basculer, là-bas, en Europe. Et il sent aussi que sa mère se trouve dans l'oeil du cyclone et qu'enfermée dans le ghetto de Varsovie, elle ne s'en sortira peut-être pas.
Et ça, Vicente Rosenberg ne pourra jamais le concevoir.
Il est parti et maintenant c'est trop tard. Il a abandonné les siens, sa mère, son frère, sa soeur mais aussi d'une certaine façon, les autres Juifs d'Europe. Il ne s'est pas trouvé là où il aurait dû être. Il n'a pas vécu l'enfer que les autres ont subi. Il a honte. Écrasé par une douleur extrême et un sentiment de culpabilité immense, Vicente s'enferme petit à petit dans un mutisme absolu. Que dire en effet quand tout paraît vain ou dérisoire ? De quoi parler quand plus rien n'a de sens et que les hommes sont devenus fous ? Comment vivre en sachant que sa mère souffre et vit le pire ? Comment ne pas se réfugier dans le silence quand les mots n'ont plus de sens et qu'il n'en existe aucun pour exprimer le pire ?
N'étant plus que l'ombre de lui-même, il ne lui reste plus qu'à s'isoler dans un ghetto intérieur dont il aura bien du mal à s'extraire… si c'est possible.
« Il aspirait à un silence si fort, si continu, si insistant, si acharné, que tout deviendrait lointain, invisible, inaudible - un silence si tenace que tout se perdrait dans un brouillard de neige. »
Comme vous l'aurez compris, le sujet abordé ici par Santiago H. Amigorena est extrêmement douloureux et je sens qu'il va falloir que je fasse un effort pour rester objective afin de parler de l'oeuvre elle-même sans être emportée par l'émotion (et avec une telle thématique, c'est difficile.)
Bon, disons-le, j'ai un avis plutôt positif sur ce roman (certains aspects m'ont beaucoup plu) mais j'ai tout de même quelques réserves.
Des livres sur la Shoah, nous en avons tous beaucoup lu. Or, Le Ghetto intérieur a ceci d'original qu'il fait le portrait d'un homme qui n'est pas sur le lieu même où les crimes sont commis. En effet, Vicente reçoit des bribes d'information et a bien du mal à appréhender la vérité. On comprend que les journaux ont parlé finalement (et pour différentes raisons) assez tardivement de tout ce qui se passait dans les camps de la mort. L'information circulait mal. Et puis, comment admettre l'impensable, comment considérer comme vrai ce qui dépasse l'entendement ?
« Vicente, comme le reste de l'humanité, pouvait savoir mais ne pouvait pas savoir. Il ne pouvait mettre aucune image sur ce qui se passait à douze mille kilomètres de distance de là où se déroulait son drame personnel. Il ne pouvait mettre aucune image ni l'appeler d'aucun nom.»
Cette distance géographique et donc physique va être très mal vécue par le narrateur qui a le sentiment de ne pas être à sa place. Un sentiment d'impuissance s'empare donc de lui. Il comprend qu'il est fondamentalement attaché à ceux dont il s'est éloigné : à sa famille mais aussi aux Juifs d'Europe. Lui qui avait plus ou moins rejeté son appartenance à toute forme de judéité se sent être fondamentalement juif, appartenir à une famille, une communauté qu'il avait délaissée. C'est donc en s'éloignant qu'il devient ce qu'il fuyait. J'ai trouvé passionnantes toutes les analyses tournant autour de cet écart géographique et ses conséquences sur l'évolution psychologique du personnage principal.
M'ont aussi beaucoup intéressée les réflexions sur les mots permettant de désigner l'innommable : dire « Shoah » ou « Holocauste », mettre une majuscule ou pas, parler d' « événement » ou de « catastrophe », d' « apocalypse » ou de « génocide », cela n'a pas le même sens, ne sous-entend pas la même chose… Les mots ont ici une importance capitale car ce sont eux qui vont exprimer les faits, dire ce que beaucoup renonceront à dire, c'est par eux que sera révélée et transmise la vérité, celle que tout le monde doit savoir.
Enfin, le questionnement sur l'identité juive est aussi passionnante d'autant que les réflexions ont lieu dans une langue assez simple qui pourrait être celle d'un jeune homme comme Vicente : il essaie en effet de comprendre qui il est, quel est le sens de cette identité unique qu'il n'a pas choisie (et que les nazis ont imposée aux gens qu'ils voulaient assassiner), pourquoi il serait plus juif que polonais, argentin, danseur de tango, joueur de football ou vendeur de meubles, il se demande si on peut avoir une identité qui nous définisse toute une vie, si ce mot a du sens pour lui et l'on assiste vraiment ici, notamment grâce au discours direct, à l'évolution de sa réflexion, un peu naïve dans sa formulation et donc très touchante :
« - Oui, oui, c'est ça ! C'est exactement ça ! On est différents. On est différents de tout, on est différents de tous. On est différents de quoi que ce soit. C'est la seule chose qui compte. On est le seul peuple sans armée, sans État. Et on a été élus, mais on n'a jamais vraiment su pourquoi on avait été élus. On a été élus seulement pour se poser la question de pourquoi on a été élus !C'est ça ! On est juifs. Je suis juif. Mais on ne sait pas ce que c'est. On ne sait absolument pas ce que c'est. Et le plus beau et le plus triste à la fois, c'est qu'on n'arrêtera jamais de se le demander, et qu'on ne le saura jamais. »
La simplicité des mots et des tournures de phrases confère une vraie force au propos. Et l'on sent soudain que l'on touche à l'essentiel, à quelque chose qui a à voir avec une forme de tragique et c'est beau à pleurer….
Mon bémol réside finalement dans le récit lui-même que j'ai trouvé parfois (et notamment à la fin) très répétitif et trop long, d'autant que souvent, ce sont les mêmes expressions, les mêmes mots qui sont employés pour exprimer le quotidien de Vicente, ses sorties en ville, les cafés, les jeux, le désespoir de sa femme et son enfermement intérieur… Un livre sur un tel sujet supporte mal les longueurs. Certains passages manquent de rythme et les redites finales, trop nombreuses, alourdissent inutilement le récit.
Il me semble aussi que l'auteur aurait pu donner encore plus de force au personnage de Vicente en exprimant peut-être de façon un peu plus progressive (plus nuancée?) sa lente plongée dans le silence. J'ai le sentiment qu'on y arrive trop vite, trop tôt dans le roman (p 52, son ami Ariel le trouve déjà « plus taiseux qu'il ne l'était depuis le début de la guerre »), ce qui oblige ensuite l'auteur à jouer sur le ressassement, la répétition tout le long des 140 pages restantes. Je pense qu'il y a ici un manque d'équilibre dans l'organisation romanesque et ce au détriment du personnage principal dont le portrait aurait, je pense, pu être plus affiné, plus fouillé.
J'ai trouvé enfin qu'il y avait comme une distance entre le personnage de Vicente et le lecteur (moi-même en l'occurrence) : est-ce lié au récit à la 3e personne - mais comment faire autrement? ou à une certaine économie de moyens dans l'écriture (une certaine froideur) ?, ou bien aux références historiques assez nombreuses (et pas franchement nécessaires à mon avis) qui empêchent, me semble-t-il, la partie romanesque de se déployer véritablement? Je ne sais pas vraiment, en tout cas, cette distance a un peu retenu chez moi l'empathie voire l'émotion (qui auraient être là, présentes et immenses, dès les premiers mots). J'ose l'avouer, le personnage de Vicente ne m'a pas vraiment touchée (sauf quand il parle de sa mère - quel beau livre d'ailleurs sur les relations mère/fils...)
Et pourtant, il aurait dû me bouleverser. Je trouve que quelque chose ne fonctionne pas vraiment dans le dispositif romanesque. Pourquoi ? I don't know. En tout cas, il m'a fallu attendre la fin pour que je me sente émue. (D'ailleurs, quand je dis que je n'ai pas été touchée plus que ça par Vicente, je ne l'ai pas été non plus par sa femme et ses enfants…) Je les ai vus comme de loin…

Bon, allez, j'arrête là. Le Ghetto intérieur reste incontestablement un texte marquant et il ne faut pas vous fier à l'avis d'une vieille grincheuse au coeur de pierre !

mercredi 4 décembre 2019

Encre sympathique de Patrick Modiano


Éditions Gallimard
★★★★★ (J'ai beaucoup aimé)


Modiano me fait toujours l'effet d'un auteur qui serait resté enfermé quelques décennies dans une boîte très hermétique que l'on aurait enfin ouverte. Rien de ce qui fait le XXIe siècle ne concerne ses romans: pas de traces de téléphones portables, d'ordinateurs ou de réseaux sociaux… Non, chez Modiano, on cherche un nom dans le Bottin, on écrit des lettres avec de l'encre bleu Floride, on parle de dancing et de bureau des PTT, de magnétophone et de télégramme…
Les gens sont aimables ou méfiants, habitent ou ont habité Paris (ils peuvent aussi être absents momentanément de Paris, ce qui est toujours vaguement inquiétant ou risqué) et s'appellent comme on ne s'appelle plus : Gérard Mourade, Noëlle Lefebvre ou George Brainos...
Généralement, l'un d'entre eux a disparu et un narrateur le recherche. Pourquoi ? On ne sait pas vraiment et lui non plus dans le fond. S'ensuit une espèce d'errance essentiellement parisienne, dans un périmètre assez limité et une chronologie relativement vague. On a toujours l'impression que le narrateur souffre d'une myopie prononcée qui l'empêche de voir au-delà d'une certaine distance (autrement, ce qu'il voit est flou) et qu'une forme d'amnésie l'a frappé peu de temps après sa naissance. Le personnage principal est donc quelqu'un qui ne se souvient pas et les gens qu'il interroge ne se souviennent pas eux non plus. Bref, tout le monde a tout oublié et l'on cherche des gens que personne n'a jamais rencontrés, et qui sont certainement morts depuis longtemps (mais là, c'est pas sûr!)
(Seules les traces font rêver, disait René Char… )
Bref, on tourne pas mal en rond, on rencontre une poignée de personnages (très peu) mais on finit quand même par les confondre (moi en tout cas), on se perd dans des détails (des histoires de lettres, de dossiers égarés ou incomplets…), les années passent, on vieillit (mais on ne change pas vraiment), on ne renonce pas à chercher (en s'autorisant quelques pauses assez longues tout de même) comme si le sens de la vie dépendait de ce qu'on allait trouver (ou pas) et puis, on finit toujours par mettre la main sur une personne : est-ce vraiment celle que l'on cherchait au début ou bien quelqu'un qui lui ressemble vaguement ? Peu importe, elle fera l'affaire.
Dans cette atmosphère hors du temps et hors de tout, des paroles d'une très grande banalité prennent soudain l'allure de questionnements philosophiques très profonds : exemple page 26 : « Et vous, qu'est-ce que vous faites dans la vie ? » Eh oui, qu'est-ce qu'on fout là, dis-le moi…
Bref, on aime Modiano ou pas. Si vous aimez, vous adorerez ce roman ; si vous n'aimez pas, passez votre chemin.
Quant à moi, je fais partie des fans absolus : j'aime l'écrivain qui à chaque question qu'on lui pose répond par « C'est compliqué » avant de plonger son regard inquiet dans le vide et de répéter une autre fois comme quelqu'un qui prend douloureusement conscience de la difficulté de traduire l'existence en mots, « oui, c'est compliqué »… J'aime ses textes parce qu'ils expriment une vision du monde très personnelle, et c'est bien là la caractéristique d'un grand écrivain, isn't it ?
L'errance modianesque dit le temps qui passe, s'effiloche, la mémoire qui vacille et l'oubli qui prend le relais. Les lieux, seuls, forment de vagues repères… et encore… Rien ne résiste au temps, ni les gens, ni les choses…
L'homme n'est qu'un passant… Un passant de passage… Qui a presque tout perdu et tout oublié.

samedi 30 novembre 2019

Les grands cerfs de Claudie Hunzinger


Éditions Grasset
★★★★★ (coup de coeur absolu!)


2015 : je découvre par je ne sais quel hasard (mais les hasards existent-ils vraiment?) le livre de Claudie Hunzinger : La Survivance. Coup de foudre ABSOLU. Je profite de quelques vacances pour trimbaler toute ma petite famille en Alsace et tenter de retrouver la fameuse « Survivance », une vieille métairie perchée dans la montagne. Livre ouvert dans une main et bâton de marche dans l'autre, j'ouvre la route tandis que mes quatre gamins s'égaillent joyeusement dans le massif du Brézouard, à six heures à cheval, comme le dit l'auteure, du couvent d'Issenheim, au bord de la plaine du Rhin.
J'ai pris des notes, consulte régulièrement mon bout de papier, nous perds, nous reperds et à chaque virage, je crois voir au loin la vieille maison en ruine que mes deux Robinson-libraires, personnages du roman La Survivance, ont décidé d'acheter après avoir vendu à contre-coeur leur librairie-maison de la vallée. Ils sont partis avec leur âne, leur chienne, leurs bouquins de Kafka, Walser, Bolano et Sebald, oui, ils sont partis au bout du monde, loin de la société de consommation et des Black Fridays en veux-tu en voilà. Loin. Près des cerfs, des hérissons, des chenilles dévoreuses et des buses aux serres jaune d'or. L'eau pénètre parfois dans la maison. La température peine à grimper. Ils ont froid. Mais tant pis.
Ils sont heureux. Ils lisent le De natura rerum de Lucrèce et c'est bien là l'essentiel.
Mes enfants finissent par oublier le but de notre grande balade. Ils ont soif et faim et froid. Des gosses, quoi. Quant à moi, je sens que je ne suis pas loin de cette vieille métairie du 18e siècle, qu'elle est là à la lisière de cette forêt, cachée derrière ces arbres que je vois au loin. Elle est là, j'en suis certaine...
Quel immense plaisir j'ai eu à retrouver « La Survivance » (appelée « Bambois » dans un précédent livre, puis « Hautes-Huttes » dans Les grands cerfs…) Il faut dire que les mots et les phrases de Claudie Hunzinger, je les goûte comme parmi les plus beaux écrits actuels : ils disent la nature, les plantes, les animaux, l'air, les arbres, la neige comme on ne sait plus les nommer.
Ils nous montrent ce que l'on ne sait plus voir. Et moi-même, ancienne citadine mutée depuis fort longtemps dans le fin fond du bocage normand et vivant maintenant à l'orée d'une immense forêt, ces mots m'apprennent à voir la beauté qui m'entoure, ce que j'ai refusé de faire pendant longtemps, perdue que j'étais d'avoir été parachutée au bout du monde… Maintenant, je SAIS que je vis au coeur de cette beauté mais il m'a fallu les mots de Claudie pour VOIR le monde où je vis et l'aimer…
Revenons à ce merveilleux livre Les grands cerfs. Il m'est arrivé, il y a quelques années de cela, tandis que je me promenais en forêt avec Onyx, mon chien, de me retrouver nez à nez avec un cerf, certainement poursuivi par des chasseurs. Il était resté immobile à quelques mètres de moi. Nous nous étions regardés, puis il avait repris son chemin. Mon pauvre chien vieillissant n'avait fort heureusement rien vu du spectacle. J'en ai gardé un souvenir puissant comme si j'avais assisté à une apparition. Depuis, j'aime retrouver dans les textes littéraires l'image du cerf. Cela me fascine. Du Saint Julien l'Hospitalier de Flaubert à Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel, l'animal s'est emparé de mon imaginaire.
Dans son dernier roman (oui, je sais, j'ai encore fait un petit détour) la narratrice, Pamina, qui vit dans la montagne avec son compagnon Nils, s'est liée d'amitié avec un certain Léo, photographe animalier. Celui-ci passe tout son temps, jumelles au cou, à guetter des cerfs dans une cabane d'affût.
« À l'approche, on se glisse dans les forêts, on avance, on dérange, on surprend, on fait fuir. À l'affût, on attend. »
Initiée, guidée par cet homme, et affrontant des températures peu clémentes, elle va découvrir tout un monde qui lui était jusque là étranger : celui des cerfs, des clans, des traces, des excréments qui disent tant de choses, des odeurs, de la repousse, de la perte des bois, du brame, du vent qu'il faut avoir pour soi, de leur larmier qui n'a rien à voir avec des larmes… Un monde nouveau et fascinant s'ouvre à la narratrice...
Seuls les mots de Claudie Hunzinger sont capables d'exprimer avec autant de justesse et de poésie toute la beauté d'une horde de cerfs, de leurs folles ramures aux 12 ou 18 cors, de leurs terribles rivalités. Les voir, les observer, les nommer… Comment s'appelle celui qui a l'oreille gauche coupée net ? Est-ce le Vieil Apollon ? Et l'autre et son double maître andouiller ? Est-ce Wow, Arador ou bien Pâris ?
La narratrice se fond dans la nature, devient la nature, devient le cerf.
« C'était ça le but. Le but et le délice. Le délice de ne pas me sentir assignée à résidence dans le genre humain, mais de m'en affranchir pour m'élargir, m'augmenter dans une sorte de bond vers la nuit, y affronter un air si âpre que j'en tremblais. »
« Je découvrais à quel bord j'appartenais. À celui des proies. Étrangeté amplifiée par le genre qui m'incarnait, comme si depuis toujours le féminin et l'animal allaient ensemble, passionnément, dans le même qui-vive. »
Allez, je ne résiste pas à l'envie de vous livrer la page 73, si belle, la voici : « C'était devenu une obsession. Contempler des cerfs. J'aurais aimé approcher leurs présences, connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles, me glisser dans leur mufle, être leur salive verdie du suc des herbes, frémir sous leur pelage, bondir dans leurs muscles, m'enfoncer profondément dans leurs sabots, dans leur fonds d'expérience, parcourir le temps qui existe et le temps qui n'existe pas, nager dans les vapeurs qui montent des prairies ou dans celles qui montent des grottes, cinq cerfs nageant dans la brume aux parois de Lascaux, porter le poids de leur couronne, connaître une seconde, une seule, leur souveraineté, la mêler aux branches des forêts traversées, ne plus savoir si je suis cerf ou forêt en train de nager, de bondir. D'exister. »
Silence...
Mais ce dont nous parle l'auteure, c'est aussi des oiseaux qui disparaissent. Et des insectes. Elle se rend compte qu'elle est témoin de la fin d'une époque. Un témoin impuissant. Et terrifié.
« En dix ans. Ça s'est passé en dix ans. Sous nos yeux. Et j'en ai pris conscience seulement cet été-là. En dix ans, quelque chose autour de nous, une invention, une variété de formes, une extravagance, une jubilation d'être qui s'accompagnait d'infinis coloris, de moirures, d'étincelles, de brumes, tout ça avait disparu pour laisser place à un monde simplifié, appauvri, uniformisé, accessible aux foules et aux masses où les goûts se répandaient comme des virus. Et ce n'était pas un phénomène cloisonné mais un saccage général. »
Et puis, il y a les chasseurs et les gardes forestiers de l'ONF... Et ce Léo, l'initiateur, le guide. Quel est son camp ? Le sait-il lui-même ?
Un texte sublime qui dit toute la beauté du monde.
Celle que l'on peut admirer.
Pour combien de temps encore ?


                              


mercredi 6 novembre 2019

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois


Éditions de l'Olivier
★★★★★ ( ♥♥♥♥♥ etc, etc...)


Si tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, tous les hommes ne voient pas non plus le monde de la même façon.
Eh bien, je peux vous le dire, Jean-Paul Dubois et moi, ça colle et ça colle rudement bien.
Bon, je sais, je suis là pour parler du livre, pas de l'auteur. Faisons une exception si vous le permettez… Car effectivement depuis qu'il a remporté le prix Goncourt, on l'entend parler ici ou là sur les ondes, et à chaque fois je me dis : vraiment, ce mec, qu'est-ce qu'il est bien (en plus, il n'est pas mal - mais là je vais un peu loin…)
Oui, à chaque fois, qu'il parle de son travail, de son temps libre, de son rapport aux gens, aux bêtes, au temps, aux lieux, à la littérature, aux choses… à chaque fois, je me dis : ce gars, il est vraiment bien, il a un rapport juste au monde (selon moi), il n'a aucune illusion et fait ce qu'il peut pour être le plus heureux possible (et le moins malheureux possible, donc) avec ce qu'il est et dans le monde qui est le sien. C'est un pragmatique dans le fond ! Il fait avec, quoi...
Parfois, il a peur, parfois, il pleure. Souvent, il aimerait qu'on lui foute la paix parce qu'il n'a pas toujours quelque chose à dire ou bien parce qu'il craint de les dire de travers, de faire une erreur ou de blesser quelqu'un. C'est un homme sensible, Dubois, et toute son humanité, elle nous saute aux yeux quand on ouvre un de ses romans. 
Et p…., qu'est-ce que ça fait du bien de se dire qu'il y a encore des gens comme ça, des gens comme lui, qui ne sont pas passés à la moulinette de notre époque, à une pensée stéréotypée, préfabriquée et bien conventionnelle. 
Ouf ! 
Il en existe encore des hommes comme lui (des dinosaures?) qui ne ressemblent pas à la meute et ne se plient pas aux modes et aux diktats du monde.
Bon, ça va, ça va, j'arrête sur lui (je sens bien que je suis in love with him, alors…) et je reviens au fameux prix Goncourt !
C'était mon CHOUCHOU ! (même si je n'avais pas lu les autres…) De toute façon, objectivement, c'était le meilleur. Je ne me suis pas jetée dessus dès sa parution… Non non… C'est comme un dessert, un Dubois, il faut d'abord avoir avalé ses carottes râpées et ses blettes à la crème avant de déguster les macarons et la mousse au chocolat.
Ai-je aimé ? Ben oui, évidemment ! Quel conteur, mais QUEL CONTEUR !
Franchement (et comme toujours), je me suis laissé porter par l'histoire (je ne vous la résume pas, vous la découvrirez vous-même!), de la même façon que (j'en suis à peu près persuadée) lui-même se laisse porter par son récit (j'ai même eu l'impression - qu'est-ce que je suis vache! - que parfois, il ne savait pas tout à fait où il allait… Je ferme la parenthèse) Oui, Dubois est un conteur, un écrivain qui sait écrire, un poète aussi… Et surtout, il est drôle… Tellement, tellement drôle : ses personnages sont complètement craquants (vous ferez connaissance avec un certain Patrick Horton, Hells Angel et grand amateur de Harley Davidson, un homme très sensible des cheveux et qui menace de couper la moitié (seulement) de l'humanité en deux…) Franchement, un personnage comme ça, c'est du jamais vu ! 
Mais où Dubois va-t-il chercher de tels phénomènes ? Quelle invention, quelle VRAIE originalité, quelle drôlerie… C'est irrésistible ! Et je ne parle pas des multiples situations improbables et cocasses dont il nous régale à chaque page : tenez, le père du narrateur est un pasteur danois (qui doute) marié à une directrice de cinéma (pornographique… pas que, mais quand même!)
Et en prime, vous ressortez apaisé d'une telle lecture parce que, même s'il nous met sous le nez les aspects les plus sordides de la société moderne, même si ses textes sont empreints d'une grande mélancolie et d'un profond désespoir, il se dégage de ses romans une philosophie humaniste, bienveillante, tendre, généreuse, d'une très grande douceur et une philosophie à notre mesure, sans grands mots, sans grandes phrases alambiquées et pompeuses, aussi belle et lumineuse qu'un lever de soleil sur le petit port de Skagen.
Les livres de Dubois nous aident à vivre en nous montrant toute la bonté et la beauté du monde. Ils calment et consolent.
Et c'est pour ça qu'on les aime...

dimanche 3 novembre 2019

Le coeur de l'Angleterre de Jonathan Coe


Éditions Gallimard
traduit de l'anglais par Josée Kamoun
★★★★☆ (j'ai bien aimé)


Bon, pour dire les choses clairement et aller droit au but, je dirais que finalement et paradoxalement, ce qui m'a plu dans ce roman, ce n'est pas vraiment le sujet principal…
Commençons tout de même par nous pencher sur le coeur du projet de Jonathan Coe, à savoir comment et pourquoi un pays, sollicité par référendum, a voté, le 23 juin 2016, pour le « leave », décidant ainsi de quitter l'Union Européenne.
Effectivement, le fameux Brexit est donc au centre du roman de Jonathan Coe qui, par petites touches, à travers un certain nombre de personnages et de situations, montre comment une nation s'enfonce doucement mais sûrement dans une crise profonde faite de haine, de désillusion, d'aigreur, d'envie, de repli sur soi, de peur, d'incompréhension…
Racisme, nationalisme, désindustrialisation, chômage, fracture sociale, règne du politiquement correct, mépris pour les élites, autant de fléaux à l'origine d'une société qui se déchire, se scinde, se divise tant du point de vue individuel que collectif… On retrouve dans l'oeuvre, mêlée à la fiction, l'histoire politique, économique, sociale de l'Angleterre de ces dix dernières années : il est en effet question entre autres des émeutes d'août 2011, de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques en 2012, de l'assassinat de la députée travailliste Joe Cox...
Très vite, on voit à quel point le collectif a des conséquences sur l'intime : si le pays se divise, il en est de même pour les couples. Tout n'est qu'instabilité, malaise, mensonge, rêves d'ailleurs et d'autre chose. Bref, on se déchire, on se trompe, la confiance semble perdue à jamais et l'on se demande comment on va sortir de cette impasse totale.
La « démonstration » est juste, piquante, amusante, souvent ironique et grinçante mais j'ai trouvé qu'elle n'en demeurait pas moins précisément une démonstration avec tous les rouages plus ou moins apparents et les artifices que cela suppose et qui, me semble-t-il, alourdissent parfois le roman, d'autant que, dans le fond, la plupart des faits évoqués (largement connus et par ailleurs débattus) ne donnent pas lieu à une lecture particulièrement originale ou éclairante. Pour dire les choses telles que je les ai ressenties, j'ai l'impression que si l'on suit un tant soit peu l'actualité, finalement, on n'apprend pas grand-chose de nouveau sur le Brexit.
De plus, les personnages, qu'ils soient l'incarnation d'un pro ou d'un anti-Brexit, deviennent parfois vaguement manichéens et donc, frisent, à quelques reprises, la caricature au risque de perdre une certaine épaisseur psychologique, voire un peu de leur humanité…
Le dosage est délicat, l'opération risquée, et il me semble que certaines pages et quelques propos sonnent faux, sont un peu forcés... c'était peut-être inévitable.
En revanche, et j'en reviens à mon propos liminaire, Jonathan Coe est franchement brillant lorsqu'il s'emploie à évoquer les relations humaines, aussi complexes soient-elles. Là, je me suis régalée parce que l'auteur traduit de façon extrêmement nuancée les malaises, les non-dits, les silences, tout ce que chacun porte en soi de contradictions, d'incohérence, d'irrationalité, tout ce qui fait notre humanité pleine de force et de faiblesse, d'énergie et de défaillances. Et là, vraiment, Coe est génial. Certaines scènes sont d'une très grande beauté notamment lorsque l'on y voit des hommes ou des femmes face à des choix difficiles, luttant entre le coeur et la raison, se heurtant à une réalité bien différente de tout ce qu'ils avaient imaginé ou incapables d'y voir clair dans cet avenir bien sombre qui se profile.
Il est aussi très doué pour évoquer le temps qui passe - et toute la nostalgie et la mélancolie qui vont avec- (j'avoue qu'il faut avoir le moral pour lire certains passages, notamment quand on a dépassé la cinquantaine…) Il plombe un peu l'ambiance, le Coe, nous ôte d'un coup nos minces illusions et nous laisse presque à poil sur le bord de la route. Bon, on y passera tous, je sais, mais ça ne me rassure pas plus que ça et j'ai encore deux trois trucs à faire avant de partir…
Heureusement, il a l'art et la manière de nous faire sourire, rire même (des autres et surtout de nous-mêmes) et ce rire nous sauve car il est un sursaut qui rattache notre pauvre humanité à la vie, preuve que, armés d'une bonne dose d'autodérision (il en faut!), nous sommes capables de prendre de la distance, d'affronter nos ridicules, de combattre nos craintes et de continuer malgré nos désillusions, nos soucis et nos rides au coin des yeux.
Alors oui, pour toute cette humanité qu'il restitue avec tant de justesse et de sensibilité, oui, malgré quelques bémols, j'ai aimé ce texte !

vendredi 11 octobre 2019

une rentrée littéraire en demi-teinte...

          


Bon, une rentrée littéraire en demi-teinte pour moi cette année : autant le dire, rares sont les romans dont j'ai dépassé la vingtième page.
Je me suis forcée à finir ceux pour lesquels j'étais engagée dans un prix littéraire. Pour les autres, j'ai abandonné.
Et je ne dis pas ça comme ça, non ! Jusqu'à présent, je ne pouvais me résoudre à lâcher un livre. J'allais jusqu'au bout. Coûte que coûte.
Mais maintenant, c'est terminé.
Parce que j'en ai tout simplement assez de lire des romans qui ne sont pas écrits, des textes sans aucun style que l'on essaie de nous vendre comme de purs chefs-d'oeuvre alors qu'ils ne valent rien d'un point de vue littéraire ou pas grand-chose. Je ne veux plus perdre mon temps avec les romans dont on parle, qui font le buzz ici ou là et que l'on oubliera bien vite. Comme disait Tardieu, « je suis vieille et j'suis pressée, laissez-moi passer... »
Alors, que faire ? Retourner aux classiques ?
Oui bien sûr ! Je me dis régulièrement qu'il faut que je me replonge dans "La Recherche" ou "Madame Bovary". Et puis, attendez, je n'ai toujours pas lu « Moby Dick » ni « L'homme qui rit ».
 Et pourtant, je suis bien persuadée qu'il y a eu quelques parutions intéressantes en cette rentrée mais j'ai dû passer à côté… Bon, je n'ai pas encore ouvert « Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon » de Jean-Paul Dubois ni « Le Ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena. Et j'en attends beaucoup… Pour le moment je suis dans « Francis Rissin » de Martin Mongin : l'écriture ne me convainc pas vraiment mais j'aime le ton. Bref, celui-là, je ne l'ai pas encore lâché…
Tout ça pour vous dire deux mots de mes deux dernières lectures « complètes » : commençons par « Eden » de Monica Sabolo. Franchement, et pour dire les choses telles qu'elles sont, j'ai eu la très désagréable impression de lire 275 fois la même page. Les personnages sont inconsistants au possible (je les ai confondus tout le long du roman), l'intrigue complètement tirée par les cheveux (et déjà lue ici et là), les descriptions d'une platitude absolue (c'est impressionnant!)… Tout cela sonne faux, creux… On met dans la casserole un petit mélange de choses qui plaisent : de beaux ados mal dans leur peau, deux trois légendes amérindiennes (décidément, très à la mode les Amérindiens...), la forêt qu'on massacre, des disparitions, de l'ennui, de l'alcool, le tout saupoudré de mots magiques comme « mystérieux », « autre dimension », « chemin spirituel », « éblouissement passager »… Et l'on secoue … Le résultat ? Le « roman envoûtant » décrit sur la 4e de couv ? Non ! Des pages que l'on tourne sans que rien n'accroche vraiment et que l'on oublie à peine le livre refermé… Du moins en ce qui me concerne...
Pour filer ma métaphore culinaire, je vais passer à « Mur Méditerranée » de Louis-Philippe Dalembert. Voilà un texte honnête (sans qu'il y ait véritablement d'écriture, n'en demandons pas trop!), on a même l'impression que tous les « ingrédients » de départ étaient plutôt bons mais au final, le résultat est décevant : on ne s'attache pas aux personnages (je n'ai pas été émue une seule fois, moi qui pleure pour un rien...) et ce, sur un sujet grave, terrible, celui des migrants !
Je pense d'ailleurs que la documentation assez importante dont disposait l'auteur a alourdi le propos et pesé sur la construction du roman, trop didactique pour finir. En dire beaucoup sur un événement, prétendre à une certaine exhaustivité donne rarement lieu à une œuvre réussie. Sans doute vaut-il mieux faire des choix pour proposer un point de vue nouveau, original.
Je persiste à penser qu'une véritable œuvre littéraire est une vision PERSONNELLE, INTIME du monde, une façon bien particulière de percevoir, d'appréhender, de vivre ce qui nous entoure.
On m'accusera d'avoir une vision trop romantique de la création mais je crois qu'écrire doit relever d'une nécessité, rester un acte viscéral, vital même. On ne crée pas sur commande. L'auteur ne doit pas chercher un sujet. Il doit le porter en lui depuis des années. Il doit vivre avec ce fardeau jusqu'au jour où, le trouvant trop lourd, il ne peut faire autrement que de le traduire en mots. Et généralement, cela ne se fait pas dans le bonheur, car écrire est un exercice difficile et exigeant.
Et je crains que ce soit ce qui manque à beaucoup d'écrivains actuellement : écrire pour supporter encore un peu la vie, écrire pour ne pas mourir...
Tant mieux pour eux, me direz-vous…
Oui, mais alors tant pis pour nous...