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mardi 14 juillet 2020

La neige sous la neige d'Arno Saar


Édition La fosse aux ours
(traduit de l'italien par Patrick Vighetti)
★★★☆☆ J'ai bien aimé


Bon, évidemment, ça ne remplace pas notre virée estivale à Tallinn, annulée pour cause de Covid, mais quand même, cette petite déambulation dans la capitale estonienne aux côtés du commissaire Marko Kurismaa fut bien agréable… Un vrai guide touristique ce roman ! (Même si l'auteur est italien et le récit écrit dans la langue de Dante …)
J'aurais vraiment aimé le lire sur place afin de me rendre dans tous les lieux décrits par l'auteur… Croisons les doigts pour qu'on puisse effectivement aller y faire un tour prochainement… D'ici là, d'autres titres d'Arno Saar (pseudo d'un certain Alessandro Perissinotto) seront peut-être traduits en français et m'accompagneront dans le dédale des rues pavées de la vieille ville entourée de remparts d'où l'on découvre des points de vue que j'imagine magnifiques sur la mer Baltique et la colline de Toompea… Et la cathédrale Nevsky, les petits restaus, les bars à bière, les façades pastel de style baroque, le port et ses brise-glaces… J'arrête là, je vais pleurer… Restons digne et adulte, ça sera pour une autre fois… Mais quand même...
Ah, cet inspecteur Kurismaa… Trente ans de métier, un caractère bien trempé, aimable quand il y pense, pas psychologue pour un sou, détestant tout ce qui a à voir avec les nouvelles technologies, narcoleptique (pas facile à vivre quand on est flic), détestant le sport (même s'il est un ancien champion de ski de fond) et «  tout ce qui a trait au froid, aux bâtons et au mouvement » - il est servi !
Mais ce qu'il exècre le plus au monde, c'est le communisme qui lui a raflé son père (un opposant au régime soviétique, arrêté par les hommes du KGB) et par la même occasion, son enfance…
En effet, les traces de cette période (l'Estonie fait partie de l'URSS de 1944 à 1991) apparaissent à chaque coin de rue.. . Sachant que la ville est sous domination russe depuis que Pierre Le Grand en 1710 a repoussé les Suédois, vous imaginez bien que ce passé est plus qu'omniprésent. Bien sûr, les gens sont bilingues : le russe est la langue maternelle de plus de 40 % de la population - l'immigration russe ayant été très importante lors de la Seconde Guerre Mondiale… Bref, ce passé soviétique colle aux pattes et aux esprits et prend l'allure d' un cauchemar dont on a bien du mal à se remettre… J'avoue que c'est l'aspect du roman qui m'a le plus intéressée, non que l'intrigue - somme toute assez classique - soit sans intérêt (on se laisse ferrer par cette enquête sur le meurtre d'une escort girl biélorusse) mais cette superposition passé/présent extrêmement forte à Tallinn est vraiment passionnante.
Et puis parcourir cette capitale recouverte d'une neige épaisse qui complique tous les déplacements est assez dépaysant, il faut bien l'avouer... et même poétique lorsque celle-ci prend la forme de légers flocons tourbillonnant dans la lueur des réverbères...
« Cependant, comme chaque fois qu'il essayait de les ignorer, les façades des maisons, le cours sinueux des ruelles, l'absence de voitures et de bruit, s'emparèrent de lui et l'obligèrent à ralentir le pas. Non, Vanalinn, la Vieille-Ville, n'était en rien un parc à thème, en rien un piège à touristes : c'était la beauté à l'état pur, l'élégance, l'âme balte. Et elle était vivante, même durant les jours, comme aujourd'hui, où les passants étaient rares, et même surtout ces jours-là, quand les toits étaient blancs, quand la neige qui n'avait pas encore été déblayée gisait en tas contre les murs, quand Tallinn recommençait à appartenir exclusivement à ses habitants... »
Ah… quand j'entends parler d' « âme balte », je fonds… pas vous ?
Allez, offrez-vous un petit voyage virtuel en attendant de pouvoir de nouveau parcourir le monde...

                          



mercredi 8 juillet 2020

Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lighieri


Éditions P.O.L
★★★★★ (dur et tellement beau...)

Dans son article intitulé « La liquidation de l'opium » paru en 1925 dans la revue « La Révolution surréaliste », Antonin Artaud s'insurge contre la volonté de l’État de lutter contre les drogues : « Vous n’empêcherez pas qu’il y ait des âmes destinées au poison, quel qu’il soit, poison de la morphine, poison de la lecture, poison de l’isolement, poison de l’onanisme, poison de l’anti-sociabilité. Supprimez-leur le moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres. » Ainsi, considérant que certaines âmes sont perdues à jamais, sa revendication se résume à quelques mots : qu'on leur foute la paix à lui et aux autres êtres souffrants puisque de toute façon, ils trouveront forcément une échappatoire quelconque pour supporter le monde et soulager leur folie.
« Elles (les âmes) créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens plus désespérés. La nature elle-même est anti-sociale. Laissons se perdre les perdus, nous avons mieux à faire qu’à occuper notre temps à une régénération impossible et de plus, inutile, odieuse et nuisible. De plus les perdus sont par nature perdus. Il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l’idiotie, de la folie... » Et la chronique se termine sur ces mots : « L'homme est misérable, l'âme est faible, il est des hommes qui se perdront toujours. Peu importent les moyens de la perte; ça ne regarde pas la société. »
S'inspirant des propos du théoricien, Rebecca Lighieri (pseudo d'Emmanuelle Bayamack-Tam) illustre dans son dernier roman très très noir (je vous préviens!) non seulement une certaine forme de déterminisme psychologique (t'es mal, tu le resteras) mais elle s'attaque aussi au déterminisme social à travers l'histoire tristement banale de trois gamins flingués par la vie et plus précisément par leur père, un monstre, une ordure, un pauvre type… Trois enfants, « trois fleurs décapitées » dont il ne reste que les tiges qui tiennent debout on ne sait par quel miracle…
Mohand, le plus jeune, à qui le père toxico a répété à l'envi qu'il n'était pas son fils, lui le môme handicapé qu'il surnomme le gogol, le triso, répétant sans cesse qu'il aurait mieux valu s'en débarrasser de ce gosse puant, le faire crever, ce à quoi il est presque parvenu à force de sévices en tous genres, d'humiliations sans nom et de haine infinie…
Mohand, le miraculé, Mohand encore debout, Mohand, l'ange aux ailes broyées… Comment se construit-on sur des sables mouvants sans se faire engloutir et sans finir par disparaître de la surface de cette pauvre terre où l'on n'a fait que souffrir ?
Et puis, il y a Hendricka que le père a traînée dans les cafés de la cité des quartiers nord de Marseille où ils vivent dans ces années 80/90 (la cité Antonin Artaud - il est né à Marseille-) et dont les piliers de bar ont largement reluqué les cuisses, la belle Hendricka qu'il a présentée à des castings débiles pour tirer du fric de sa beauté insensée, parce que la popularité, ça rapporte, c'est mieux que les diplômes, plus utile que l'école.
Enfin, il y a Karel, ce narrateur à la beauté foudroyante et à la sensibilité à fleur de peau, celui qui dit sa haine et son dégoût à chaque page, hurle son amour pour Mohand et Hendricka, tentera de mettre des mots sur le pire, l'insoutenable en avançant à tâtons vers un mirage de bonheur.
Ces trois-là, comme tant d'autres, ont morflé et pas qu'à moitié. D'aucuns diraient qu'ils ne s'en relèveront jamais. Et ils auraient sans doute raison. Une enfance brisée, c'est pour la vie… « L'espérance de vie de l'amour, c'est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance, quand elle s'est mal passée. »
Oui, bien sûr, vous me direz, et la résilience ?...
Allez, on peut se garder deux trois illusions sous le coude, ça ne mange pas de pain…
Échappe-t-on de là d'où l'on vient ? Se remet-on du pire, de l'insoutenable, de l'horreur ? Reproduit-on forcément ce que l'on a subi ? Devient-on génétiquement violent ?
Rebecca Lighieri a les mots pour décrire la violence et l'on vit de l'intérieur ce que ressent Karel, sa haine pure vis-à-vis de ce père destructeur, la confusion de ses sentiments, le chaos de ses émotions, toutes les difficultés qu'il a à se construire, à devenir un homme et à se projeter dans un avenir plus ou moins lointain avec sa copine Shayenne qui vit dans un camp de gitans sédentarisés où lui-même trouvera refuge.
Quel personnage que ce Karel, de ceux qu'on n'oublie pas : il est tellement attachant, tellement perdu dans cette famille foutraque qui ne lui a jamais donné aucun repère, aucune joie, aucun amour...
On ne pleure pas quand on lit Rebecca Lighieri. Et pourtant, on pourrait... Non, pas de pathos, pas de mélo. On plonge dans le pire, sans détour, à sec. Les mots cinglent, heurtent, cognent. Ce sont des directs qu'on se prend en pleine figure, et l'on sort sonné. Sonné mais sans larmes, car, comme Karel, on sent que si l'on veut finir le roman, il faut tenir parce qu'on n'est pas encore au bout du pire et peut-être aussi parce que dans cet enfer, émerge, malgré tout, beaucoup d'humanité…
On sent qu'elle les aime ses personnages, Rebecca Lighieri , qu'elle vit avec, les sent, les touche, qu'ils sont là devant elle, incarnés (quelle sensualité dans l'écriture !)… Ils sont tellement vivants, tellement vrais dans leur terrible complexité. Il faut, je pense, avoir fréquenté et observé pas mal d'ados pour parler d'eux comme elle le fait, avec leurs mots, leurs codes, leur façon d'être au monde…
Et puis, il y a cette bande-son omniprésente qui nous entraîne, parce que ce roman, c'est aussi de la musique, de la soul, du funk, du rap, des chansons populaires qu'on fredonne tous les jours, des tubes sirupeux qui nous comblent d'aise secrètement… Je repense soudain à cette scène magistrale que je n'oublierai jamais où les trois jeunes dansent parce que, pour une fois, ils vivent un moment de bonheur. Magnifique play-liste qu'il faut absolument écouter parce qu'elle insuffle encore davantage de vie, de mouvement et ajoute encore de l'émotion à ce texte déjà si fort…
Allez, finissons sur un petit « Dance Little Sister » de Terence Trent D'Arby ou bien, si vous préférez « Right On » des Pasadenas et imaginons-les, ces gosses, être heureux un instant, un instant seulement…

Qu'est-ce que ça fait du bien et comme c'est beau à voir...


                                   


dimanche 21 juin 2020

Dans les geôles de Sibérie de Yoann Barbereau


 Éditions Stock
 ★★★★☆ (glaçant)


Je ne sais pas vous mais moi, si l'on me proposait un poste de directrice de l'Alliance Française à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, tout près du lac Baïkal, eh bien, je n'hésiterais pas une seconde (oui, je développe actuellement une certaine obsession pour certains lieux dont le lac Baïkal autour duquel je pense un jour ou l'autre aller traîner mes vieilles chaussures de marche.) Mais ce n'est pas à moi que l'on fit cette belle proposition mais à un certain Yoann Barbereau qui prit ses cliques et ses claques et s'empressa de partir avec sa fiancée russe (ça tombait plutôt bien) et sa fille… Comme ce genre de fonction suppose une bonne capacité d'absorption et de digestion (ce qui est dans mes cordes, jusque là, ça va)… ainsi qu'une langue bien pendue (je suis tout sauf une taiseuse), je pense qu'à la condition de ne pas prononcer un mot de russe (pure hypothèse très peu probable mais au pays de Gogol, tout est envisageable), je serais tout à fait à la hauteur…
Hélas, personne ne m'a jamais proposé un si joli poste et finalement, ce n'est peut-être pas plus mal car voyez-vous, le risque quand même, c'est de finir au fond d'une prison (bon, je sais, la Sibérie, le goulag… mais évitons les amalgames fâcheux) ou dans un asile de fous, voire coincé dans un appart, un bracelet électronique à la cheville…
Eh oui, c'est ce qui arriva à notre pauvre Yoann Barbereau, oui le directeur de l'Alliance française à Irkoutsk – je répète pour ceux qui ne suivent pas - victime de ce qui en Russie se présente comme une activité, comment dire, pas quasi officielle mais presque : le kompromat…
Quèsaco ? Grosso modo, il s'agit de piéger une personnalité en lui mettant dans les pattes quelque irrésistible jolie poupée de porcelaine aux yeux clairs puis de prendre quelques photos de ladite personnalité occupée à jouer avec ladite créature ou bien de mettre fin à la carrière prometteuse d'une personnalité en vue (tiens, ça vous rappelle quelque chose, on dirait…) en l'accusant de viol, par exemple, sur mineur(e), encore mieux. C'est précisément ce que vécut notre jeune directeur arrêté un beau matin au sortir du lit pour viol sur sa propre fille en particulier et pédopornographie en général. Rien que ça. Inutile de vous décrire le côté kafkaïen de l'affaire…
On a beau ensuite tenter d'expliquer aux gentils messieurs qui prennent soin de nous écouter qu'il doit y avoir une légère erreur sur la personne, rien n'y fait. Vous êtes pris au piège, écrasé, mis en bouillie, détruit et si personne ne s'intéresse à vous ailleurs dans ce vaste monde, on peut penser que vous pouvez dire adieu à votre cher plancher des vaches (avec l'aide ou pas de la DGSE qui face aux Russes semble avoir un peu de mal à se faire comprendre). Il faut compter rester là-bas quinze ans minimum, j'allais dire « au chaud » mais en Sibérie, ce n'est pas franchement le cas (eh, quand même, – 40 l'hiver… je n'irai pas en hiver, c'est sûr, à moins que dans mon Décath' d'à côté, ils se mettent à vendre des doudounes ultra performantes mais même, n'insistez pas et pourtant, ce putain de lac en hiver…) Bon, restons polie et revenons à notre Ivan ou Vania ou Vanka ou bien encore Vanechka (d'accord j'arrête, la littérature russe vous pompe précisément à cause de ces petits jeux sur les noms, donc ok ok ) Yoann : qu'a-t-il fait pour mériter ça, me direz-vous ?
Eh bien le problème, c'est qu'il n'en sait rien. Ou pas grand-chose. Bon, il a un peu batifolé avec la femme d'un notable d'Irkoutsk (mais elle était très très consentante)… C'est pas bien mais ça ne vaut pas 15 ans de Sibérie quand même… Ok, il était copain avec des gens plutôt opposés à notre ami Poutine… Ca arrive… En tout cas, ce qui est sûr, c'est que quelque chose n'a pas plu à quelqu'un et notre Yoann pense que c'est un coup monté par le FSB. (S'il vous plaît, les services secrets russes, ne lisez pas ce qui suit… je veux bien faire une p'tite rando du côté du Baïkal mais je veux aussi rentrer chez moi… J'ai quatre mômes, deux chiens et un poisson rouge qui m'adorent et qui ont encore un peu besoin de moi dans la vie (plus pour longtemps mais quand même)) donc le FSB ? Service Fédéral de Sécurité de la Fédération de Russie (ouh là là… j'ai déjà la trouille, tiens), frère jumeau du KGB soviétique : contre-espionnage, surveillance des frontières, opérations anti-terroristes, lutte contre la corruption et le crime organisé (toussa toussa nous dit Wiki). Officiellement du moins. Ils fonctionnent en lien étroit avec toute la sphère politique et économique. Bref… On peut imaginer quelques légères interactions… interférences (je ne sais pas comment dire moi et je veux rester polie - je veux rentrer chez moi...) entre des mondes qui se côtoient, dirons-nous, le tout pouvant coûter cher aux petits damoiseaux de passage qui ont tapé sur les nerfs d'un petit notable irkoutskien… Ils sont un peu nerveux là-bas (le froid, ça ne détend pas… La vodka, par contre…)
Bon allez, je ne vous révèle pas l'histoire de notre Yoanntchik qui en a des vertes et des pas mûres à raconter (encore un exemple où le réel dépasse très franchement la fiction) : entre des rencontres improbables avec des prisonniers aux trognes incroyables et aux destins bien sombres, des fous au grand coeur et à l'âme perdue à jamais, des tarés des chemins enivrés jusqu'aux os et toujours prêts à en découdre, entre des BlaBlaCar nocturnes et des Airbnb salvateurs, des téléphones portables laissés ici et là, des leurres improbables, des perruques folles et des aides précieuses restées anonymes, il faudra une résistance incroyable à Yoann Barbereau pour fuir l'enfer.
Sans la littérature et l'écriture, rien n'eût été possible car avant que de libérer le corps, il faut à l'âme un certain espace pour pouvoir se mouvoir, des mots qui comblent les vides, qui réchauffent et qui rassurent. Chapeau quand même ! Une sacrée aventure qu'il vous faut, cher lecteur, absolument découvrir !
Promis, avant de partir j'apprendrai quelques vers de Marina Tsvetaïeva ou de Sergueï Essénine. On ne sait jamais...


                                     

dimanche 7 juin 2020

Le jour où la fiction s'est emparée du réel




Je n'arrive plus à lire ou plus exactement, tous les romans m'ennuient et finissent par me tomber des mains… J'ai beau varier les titres, les auteurs, les genres… rien n'y fait, tout m'indiffère, mon esprit est ailleurs. Où ça ?, me direz-vous. Là où la fiction se trouve désormais : dans le réel. Parce que franchement, ces derniers temps, on a de quoi s'occuper avec ce quotidien de plus en plus étrange, quasi illisible, incompréhensible, invraisemblable, assez effrayant, mâtiné de surréalisme, de science-fiction, d'horreur, immense matière à réflexion pour tous les sociologues du monde et, évidemment, folle source d'inspiration pour la littérature…
Ils vont arriver, les romans du confinement, de l'avant, de l'après, de ce qui a précédé, de ce qui a suivi… Seront-ils à la hauteur de ce que nous avons vécu ? Je n'en suis pas certaine !
Franchement, je ne sais pas vous, mais moi, il va me falloir du temps, beaucoup beaucoup de temps, pour examiner cette longue période sous toutes ses formes, bien en analyser tous les enjeux, toutes les facettes (sociétales, économiques, sociologiques, philosophiques, anthropologiques...), repenser à ce que j'ai fait, n'ai pas fait, aurais dû faire, à la façon dont j'ai vécu tout cela (avec son lot de culpabilité - ben oui, je n'ai pas eu un « confinement difficile »), aux incidences sur le moment présent, l'avenir (celui de mes enfants et de ceux qui m'entourent, de la société tout entière), les répercussions sur mon travail, mes relations aux autres (famille, amis, voisins, collègues), sur ce que je suis et que je croyais être (et je m'étais en partie bien plantée), sur ma relation au temps (hé hé), à la mort, au monde (et il est vaste!), les conséquences sur ce qui me donne envie d'avancer (ou pas), de lire (ou pas), d'écrire (ou pas), de changer de cap (ou pas)…
TOUT est à repenser et le boulot est ÉNORME.
Le réel est si dense, si opaque, que je ne sais plus comment le lire, quelle métaphore y trouver, j'ignore qui a tort, qui a raison, j'écoute ce que les uns et les autres en disent : je peux trouver fort judicieuses certaines analyses et le lendemain, être complètement conquise par le point de vue opposé. Plus aucune grille de lecture ne fonctionne sur une réalité qui a largement dépassé la fiction, en remettant en cause toutes nos certitudes, tous nos fondements, tout ce sur quoi jusqu'à présent on s'était plus ou moins construit, plus ou moins entendu. Et à plus de 50 ans, se prendre une aussi belle claque est pour le moins perturbant, pour ne pas dire violent.
Oui, je sens qu'il va me falloir du temps, beaucoup de temps, avant de passer à l'après. L'ouverture des terrasses de cafés n'y suffira (hélas) pas… Et les beuveries du samedi soir entre potes, non merci… J'ai passé l'âge de dégueuler le surplus à chaque coin de rue et de pisser ma kro contre les murs...
Mon souci, c'est de ne rien oublier (tout noter, il faut tout noter : les hôpitaux bondés, les soignants usés, les morts empilés à Rungis, les bilans terribles tous les soirs, les docteurs Raoult et compagnie, les attestations qu'on retrouve aujourd'hui pliées en huit dans les poches et qui appartiennent à ce monde d'avant dont on a déjà du mal à croire qu'il a existé ; les masques qu'il ne faut pas mettre puis mettre, les gestes barrières, les 100 kilomètres, les parcs et les forêts fermés, le terrible silence des villes - j'ai rêvé ou on a bien vécu cet enfer?)..., ne pas aller trop vite (chaque épisode de cette incroyable série compte!), même si parfois l'envie me prend de m'étourdir un peu, de me dire à quoi bon et d'être tentée d'aller finir ma petite existence en éparpillant les quelques années qui me restent à vivre, ici et là, à butiner, grappiller, picorer, en essayant de ne pas trop réfléchir et de faire passer le tout en buvant un bon coup…
Parce que quand même, on va un peu dans le mur, non ? Les histoires de consommer comme des dingues, de bouffer des bêtes, de saloper le monde, de se remplir le cerveau de conneries à deux balles, les histoires de ceux qu'ont tout le fric, de ceux qui crèvent de faim, de ceux qu'on tue parce qu'ils sont noirs et puis ces hommes politiques complètement tarés qui gouvernent la moitié de la planète, franchement, je ne sais pas vous, mais moi, je sens que ça commence à me bouffer le sommeil…
Alors de deux choses l'une : soit j'entre dans la danse et je m'étourdis (je sais très bien faire, comptez sur moi), soit je prends quelque distance et j'analyse, je pense, j'essaie d'en tirer quelques conclusions, quelques principes de vie quoi. Bref, soit j'accélère en me saoulant de l'air et du vent (et je ne regarde plus le paysage), soit je descends de voiture et continue à pied (ce qui me permettrait d'observer les insectes et d'écouter les oiseaux chanter).
Que faire ? J'ai l'impression que le monde s'emballe et j'ai la trouille. Parce que je ne suis pas sûre que les gens soient heureux. Car le bonheur suppose une certaine plénitude, un certain repos que nous n'avons plus. L'excès touche tous les domaines, la raison est balayée (elle fait chier), la réflexion, la mesure et surtout le bon sens sont laminés depuis longtemps, même les scientifiques ont perdu les manettes : ils savent et ne doutent plus. Ils semblent eux aussi embarqués dans cette course folle, entraînés par les politiques, l'appât du gain et de l'audience… Ils sont entrés dans l'ère de l'image, du vide, du vent. Comme les autres…
Bref, tout ça pour dire que me voilà bien embêtée parce qu'il me faut du temps pour penser, que je ne suis pas sûre de sortir bien vaillante d'une réflexion sur le monde tel qu'il est, parce qu' une fois que j'aurai compris certaines choses, j'en ferai quoi exactement ? Encore une fois, soit je regarde le monde danser (et je participe à la grande folie collective - après tout, ça a son charme aussi de faire n'importe quoi…), soit je refuse, je freine des deux pieds, je critique, remue toute cette merde, dégueule une tonne d'injures, passe en off, arrête de participer comme une abrutie au grand effondrement, traîne une dose de culpabilité plus lourde que ça et me tape la tête contre les murs…
Que faire ? Que faire pour que la littérature de nouveau me happe, me retienne, me divertisse ? Que faire pour que la fiction regagne son terrain, quitte le réel, rentre bien tranquillement dans l'espace qui lui est imparti ? Que faire pour retrouver du sens à tout ça, deux trois repères, une ligne de conduite ? Ai-je encore la possibilité d'aller contre (chose rendue encore plus difficile quand on a des enfants qui sont de ce monde, des « embarqués », des acteurs - pas des figurants…) ? Tout seul encore… Mais avec eux ? (Faire sans eux ? Difficile…)
Tout le monde dort ce matin dans la maison… Ils ont encore des rêves, moi plus trop. J'ai perdu l'insouciance des matinées de sommeil… Je vais peut-être reprendre un café…
Oui, c'est ça, reprendre un café…

mercredi 13 mai 2020

Une femme de rêve de Dominique Sylvain


Éditions Viviane Hamy
★★★☆☆ (lecture agréable avec quelques réserves)


Ah, je suis embêtée, très très embêtée, parce que j'adore les polars de Dominique Sylvain : j'avais chroniqué, il y a deux ans, son avant-dernier roman : « Les Infidèles » dont certaines scènes m'avaient vraiment emballée et j'ai commencé « Une femme de rêve » en étant persuadée que j'allais me retrouver bien tranquille dans ma petite zone de confort, prête à déguster mon cocktail préféré… Si j'ai effectivement retrouvé dans ce roman policier ce qui fait la marque de fabrique de Dominique Sylvain à savoir une écriture vive, intense, tendue, un rythme soutenu, une dimension cinématographique évidente, un suspense puissant qui tient le lecteur en haleine, je dois tout de même avouer une petite déception… Il y a quelque chose qui ne prend pas…
Bon, le sujet d'abord : une jeune universitaire, Adèle Bouchard, donne régulièrement des cours d'analyse cinématographique à une poignée de prisonniers « des étudiants empêchés » : ils décortiquent les scènes de « Pierrot le fou », de « La grande illusion »… Tous les classiques y passent. Chaque participant apprécie ces séances d'analyse et écoute religieusement les propos de la jeune femme. Ces interventions font du bien à ces hommes qui ont sacrément besoin de se changer les idées et d'ouvrir leur horizon. 
Parmi eux, se trouve un redoutable as du braquage, multirécidiviste, qui n'hésitait pas à tuer celles et ceux qui se trouvaient sur son passage lorsqu'il se lançait à l'assaut d'une banque ou d'un fourgon. Ces victimes collatérales ne l'empêchaient pas de dormir en tout cas…
Bref, le dernier braquage s'étant particulièrement mal passé, Karmia, pour ne pas le nommer, s'est pris vingt-huit ans à l'ombre... autant dire la perpète.
D'ailleurs, dans la bagarre, un des flics a perdu son amie qui a reçu une balle dans la tête et se trouve depuis dans le coma. Il ne faudrait d'ailleurs pas que ce flic, un certain Schrödinger , mette la main sur ce Karmia car il n'hésiterait pas à le tuer de la pire façon, c'est certain…
En attendant, Karmia se tait, écoute la prof en se disant que ce sont bien là les paroles d'une intello qui ne connaît pas grand-chose à la vie. Peut-être a-t-il aussi quelques pensées pour sa fille, Nico, toujours prête à lui venir en aide quand c'est nécessaire...
Je n'en dirai pas plus, polar oblige… J'ai horreur qu'on me dévoile le quart de la moitié du début de l'intrigue, donc, je respecte… Évidemment, c'est un peu compliqué après pour chroniquer, mais ça devrait le faire quand même.
Bon, qu'est-ce qui fait que je suis un peu réservée sur ce roman ? J'ai eu le sentiment (ressenti tout personnel) qu'il embrassait peut-être un peu trop de personnages qui, de ce fait, n'étaient, à mon goût, pas suffisamment approfondis, incarnés ni vraiment « exploités » d'un point de vue romanesque… Ils relèvent, pour certains, de l'univers de la BD avec un petit côté caricatural, un léger manque de nuances, qui m'ont empêchée de m'y attacher réellement et de les trouver vraiment crédibles.
Et puis, pour certains, on a à peine le temps de faire connaissance avec que... pschitt, ils disparaissent (pour différentes raisons) et l'on reste un peu sur sa faim en se demandant finalement à quoi ils ont servi… Dommage...
(Qu'est-ce que j'avais aimé le couple des deux flics amoureux dans « Les Infidèles »… Eux, ils étaient sacrément incarnés !!! Mais ça, c'est une parenthèse...)
D'ailleurs, la profession un peu « hors normes » de certains personnages - un prof de ciné, une audio-naturaliste, un braconnier... - aurait pu être davantage exploitée... J'ai eu l'impression parfois d'un feu d'artifice prometteur dont les lumières retombaient en minces filaments à peine visibles...
Il m'a semblé aussi que l'intrigue s'effilochait doucement et que l'on finissait par se disperser, par se perdre dans des espaces, des situations, dont on ne tirait finalement pas suffisamment parti…
Un peu de la même façon, sont abordés de nombreux sujets d'actualité (écologie, bitcoins, réseaux sociaux...) mais leur traitement reste assez superficiel voire artificiel et sans lien profond avec l'intrigue ... Tout m'a semblé un peu épars, disparate, sans unité profonde ni vraie cohérence… Le propos, le sujet même du roman, aurait peut-être gagné en puissance en étant plus recentré, plus cadré.
Enfin, les chapitres intitulés « L'élue » (il s'agit de chapitres -avec changement de typographie- un peu mystérieux, qui évoquent l'errance poétique et onirique d'une femme amnésique en quête de son identité mais l'on ne sait pas qui parle) bref, ces passages ne m'ont pas convaincue : je les ai trouvés trop nombreux, trop longs, trop détaillés… Sans doute faudrait-il, pour en apprécier pleinement le contenu, les relire une fois que l'on sait qui est la narratrice afin d'en tirer parti et mieux les comprendre... 
Un peu déçue donc par ce roman. Bien entendu, ce n'est que mon très petit avis et je sais que certains chroniqueurs ont parlé de ce roman en des termes très flatteurs…
Le mieux, c'est que vous le lisiez pour vous faire votre propre idée… On en rediscute après ?

dimanche 10 mai 2020

En cette veille de déconfinement ...




J'ai l'impression de sortir comme lessivée de cette longue période hors du temps où les échos du réel ne nous sont parvenus qu'à travers des chiffres qui, chaque jour, nous ont laissés ahuris, pitoyables et malheureux.
Je n'ai pas eu peur ou très peu, les premiers temps peut-être, lorsqu'il fallait traverser quelques villages déserts pour acheter de quoi manger. Je n'oublierai jamais ce vide, cette absence de vie, comme si la mort avait déjà tout raflé, d'un coup, et qu'il ne restait plus rien ni personne. Oui, j'ai trouvé ça terrible… J'avais le sentiment que nous étions punis d'avoir joué aux cons, d'avoir dépassé les bornes, ivres de tout, grisés par une consommation effrénée, dépendants d'une société aux injonctions de plus en plus exigeantes, prisonniers de normes que nous réclamions pour nous rassurer et éviter de penser.
Je me suis dit : nous ne sommes pas heureux.
Si c'était le cas, nous gesticulerions moins, nous ne serions pas sans cesse à la recherche d'un bonheur après lequel on court sans cesse et qu'on réclame à cors et à cris tandis qu'on le voit s'éloigner toujours plus loin devant.
Et pourtant, il est là, à portée de main. Et comme des imbéciles, on détourne le regard parce que là-bas les lumières sont plus vives, les couleurs plus franches et les cris plus stridents. On veut, coûte que coûte, entrer dans la danse, courir, sauter, être secoué et entraîné ailleurs, toujours ailleurs, où l'agitation bat son plein, où les gens rient à gorge déployée, où l'alcool coule à flots. On se dit : c'est ça la vie. Je la veux. Je ne veux pas rater ça. Attendez-moi, attendez-moi. Et l'on cavale comme des imbéciles après des fantoches insignifiants, des joies chimériques, des étoiles en carton et tant d'amours illusoires.
Et l'on pleure d'avoir perdu son temps, les bras lourds d'un mirage de bonheur et de quelques plaisirs factices.
J'ai eu le sentiment que ce confinement, en m'immobilisant, avait décuplé mes sentiments, mes émotions, ma sensibilité. J'ai senti au plus profond de mon être ce que je n'avais jamais senti, j'ai vu ce que je n'avais jamais pris le temps de voir alors que c'était là, sous mes yeux, tellement beau que je n'en revenais pas d'avoir traversé pendant des années, dans une grande indifférence et un profond détachement, un monde aussi sublime, aussi harmonieux. Comment cela avait-il été possible ? Allais-je redevenir aveugle ou bien ce confinement provoquerait-il en moi ne serait-ce qu'une esquisse de changement, une volonté d'insurrection, de résistance ?
Je ne me fais aucune illusion. Aucune.
Je vais finir, moi aussi, moi la première peut-être même, par reprendre le chemin de l'agitation, de la précipitation, du tourbillonnement. Je vais de nouveau traverser comme un fantôme aveugle et sourd les chemins les plus beaux, les sentiers les plus doux ; de nouveau, je vais m'endormir la tête lourde et bien vide sans un rêve pour ceux que j'aime, abrutie par tant de paroles hypocrites, de mouvements vains et d'espoir inutiles.
Je ne me fais aucune illusion. Je n'échapperai pas à cela. Je ne pourrai que retarder le moment du désastre mais il viendra, c'est certain. Il m'aura à l'usure, il me contraindra à suivre le mouvement, il me ligotera et m'ôtera toute la liberté que ce temps de confinement m'avait permis de gagner.
Je replongerai. Je m'enfoncerai de nouveau.
Pas tout de suite.
Mais un jour, c'est certain.
Et je repenserai à ces jours lointains où j'avais été heureuse avec rien, où je n'avais pas eu besoin, pour trouver la vie belle et les jours enivrants, de m'acheter un objet qui ne me servirait pas ou de parler à des gens qui ne feraient jamais battre mon coeur .
Je me suis rendu compte pendant ce confinement que le bonheur était là et que je ne le voyais pas. Tout était évident et je détournais la tête à la recherche de vaines promesses ou d'espérances stériles. La leçon vient peut-être trop tard. Je ne sais pas.
J'appréhende beaucoup les jours à venir et la folie qui sera la leur. Je n'ai jamais eu la naïveté de croire que tout serait mieux après ni que nous tirerions des leçons des jours passés. Trop pressés d'oublier ce qui nous aura contraints à l'immobilité, les pantins que nous sommes vont de nouveau s'agiter, rire à gorge déployée, le bruit va résonner un peu partout dans la cité. Et l'on croira qu'on a gagné, que le tour est joué, qu'on s'en est bien tiré. Et l'on pensera voir le jour mais c'est une nuit profonde qui s'abattra sur nos vies, étouffera de nouveau nos plaintes et recouvrira nos rêves d'une épaisse fumée noire.
J'ai peur de ne plus voir ce que j'ai aimé, j'ai peur d'être entraînée dans cette effrayante farandole creuse et laide, j'ai peur de la folie vulgaire et tapageuse des gens qui s'amusent comme s'il fallait s'étourdir pour continuer d'avancer.
Tout était là, devant moi, juste là, sur les visages de mes proches que j'ai tant aimés, dans le coeur de mon père qui s'en est allé, sur les petits chemins que j'ai traversés, dans le pelage chaud des bêtes qui sont venues me parler …
Je ne veux pas que tout cela s'efface. Ce que j'ai vu doit rester. Je ne veux rien oublier.
Je ne participerai pas à l'ivresse collective. Je n'ai pas besoin de boire, de parler ou de m'agiter pour m'enivrer. Il me faut simplement partir sur les chemins, observer la fougère folle qui se déploie délicatement, l'âne qui galope pour me rejoindre et la lumière du ciel les soirs de printemps. Je veux simplement penser à ceux que j'aime, prendre tout mon temps et les sentir en moi pour longtemps.
Mais j'entends déjà une douce folie s'emparer du monde… Pourvu qu'elle ne m'atteigne pas… Pas tout de suite en tout cas...

vendredi 8 mai 2020

Le pays des autres de Leïla Slimani


Éditions Gallimard
★★★★☆ (j'ai bien aimé)


Oh, j'en ai lu quelques-unes de ces critiques pas gentilles du tout sur le ton excédé du enlevez-moi-ça-des-yeux au sujet du dernier roman de Leïla Slimani (à moins que ce soit son fameux journal de confinement qui ait tapé sur les nerfs de certains? Mystère)… En tout cas, j'avais presque renoncé à le lire ! Or l'occasion s'est présentée et franchement, ce fut une lecture tout à fait agréable : un récit classique dans sa forme (construction irréprochable / écriture fluide) et une narration qui a le mérite d'être efficace… Quant aux personnages, j'y viens !
Certains font remarquer une très nette rupture entre « Chanson douce » et « Le Pays des autres »… Je ne trouve pas. Notamment sur deux points : Leïla Slimani est particulièrement douée pour mettre en scène des personnages qui n'ont rien de manichéen, de caricatural, et qui broient en leur for intérieur des pulsions violentes souvent en lien avec la mort ou la sexualité, capables du pire comme du meilleur (se dévouer ou tout abandonner), des personnages complexes bourrés de contradictions, aux motivations qui peuvent sembler au premier abord étranges et dont les agissements sont parfois commandés par l'instinct, la pulsion…
Ce qui donne lieu (et c'est mon second point) à des scènes surprenantes et très marquantes parce que complètement inattendues et loin de tout cliché. J'adore ça, être surprise, voir un personnage quitter la ligne droite sur laquelle l'auteur l'avait engagé et se révéler bien différent de ce que l'on pensait de lui. Son parcours prend alors la forme d'errements, d'hésitations voire d'égarements. Et c'est alors l'occasion de scènes particulièrement géniales (déjà présentes dans ses précédents romans), impossibles à oublier et l'on se demande où l'auteur va chercher des idées pareilles et c'est là que l'on comprend que l'on a affaire à une vraie romancière.
Car oui, on lit avec plaisir, ce qui n'est déjà pas mal, cette histoire de la jeune Alsacienne Mathilde qui en 1944 tombe amoureuse d'un Marocain, Amine Belhaj, combattant avec l'armée française. Elle va le suivre jusqu'à Meknès au Maroc et s'installer avec lui dans une exploitation agricole en pleine campagne, une terre aride dont ils auront bien du mal à tirer quoi que ce soit…
Mathilde devra donc se plier à des mœurs, une culture, une religion, une géographie, un climat différents pour tenter de vivre dans cet ailleurs qui restera à jamais pour elle -et malgré ses efforts- un pays étrange où elle est l'étrangère, la déracinée, celle qui vient du pays des colons que l'on veut chasser en cette période de décolonisation, celle qui vit dans un monde d'hommes où la femme doit rester à sa place, celle qui finit par devenir étrangère à elle-même au point de flirter parfois avec la folie… (Il y a du Emma Bovary chez Mathilde, c'est certain… )
Et la greffe peine à prendre...
Se pose alors la question de l'identité : qui sommes-nous ? Sommes-nous à jamais le résultat d'une histoire, d'un pays, de mœurs, de traditions ? Sommes-nous pour toujours enfermés dans un sexe, soumis à ce qui est attendu de ce sexe ? Bref, quelle est notre part de liberté dans tout ça ?
Des personnages puissants (même les personnages dits secondaires acquièrent une force remarquable), une belle maîtrise de la narration, des scènes inoubliables et une évocation toute poétique et sensuelle des lieux traversés…
J'ai vraiment hâte de lire la suite ...