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dimanche 9 mai 2021

De sable et de neige de Chantal Thomas

Éditions Mercure de France
★★★☆☆

Je ne sais pas pourquoi, alors que je reconnais que son écriture est impeccable, son rapport au monde intense, sensuel et intime, ce qu'écrit Chantal Thomas me glisse dessus, je retiens très peu de choses de ses écrits sinon une atmosphère.

En fait, Chantal Thomas me donne l'impression d'être trop bien pour moi, un peu inaccessible, intimidante à force de discrétion, de pudeur et de retenue. Elle m'impressionne, moi qui ne suis qu'exubérance et passion avec toute l'inconvenance et le manque de retenue que cela suppose.

Elle est tellement parfaite, j'ose à peine le dire, qu'elle m'ennuie un peu.

J'aimerais plus d'audace, de folie, de laisser-aller… Et le pire, c'est que je pense qu'elle a tout ça en elle, mais on ne le sent pas dans ses textes très (trop?) lissés, très polis (dans tous les sens du terme), glacés à force de réserve (comme les pages de ce livre qu'on ose à peine griffonner), de pudeur, de délicatesse et de silence. Une exception tout de même : « Souvenirs de la marée basse » où la simple évocation de sa mère, une femme assez excentrique, ajoutait du piment et de l'audace au texte.

« De sable et de neige » est un très beau récit, assez classique, dans lequel elle évoque son enfance à Arcachon, le rapport à son père, un homme très silencieux qu'elle admire éperdument, aux éléments (eau, sable, neige), aux lumières, aux huîtres qu'elle aime tant, à tout un nuancier d'émotions fugitives, insaisissables et mystérieuses…

Dans une dernière partie est évoqué un séjour à Kyoto où l'on sent qu'elle a tout saisi de l'âme japonaise (ce pays lui correspond d'ailleurs parfaitement)…

Beaucoup de beauté donc dans ces pages accompagnées de très belles photos, mais une beauté un peu froide qui n'est pas parvenue à me toucher...


 

mercredi 5 mai 2021

Comment parler des faits qui ne se sont pas produits? de Pierre Bayard

Les Éditions de Minuit
★★★★★ (passionnant!!!)


Qui n'a jamais menti ? Qui n'a jamais eu recours à la fiction pour rendre le réel supportable, rassurer ses proches, soulager ses peines ou celles de ses amis ? Faut-il vraiment combattre les fables ? Doit-on absolument lutter contre les fake news ? Est-il nécessaire de rechercher à tout prix la vérité ? Et si, paradoxalement, le faux était plus fécond que la vérité ? S'il débouchait sur une forme de vrai que la stricte conformité au réel serait bien en peine d'atteindre ?

C'est à ces questions que se confronte Pierre Bayard, professeur de littérature à Paris-VIII Vincenne-St-Denis et psychanalyste, dans un essai (au titre pour le moins provocateur) VRAIMENT passionnant, fondé sur des exemples concrets, précis et très variés qui conduisent à une réelle prise de conscience de la nécessité de recourir à la fiction. Et ce, pour plusieurs raisons !

Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter deux exemples analysés par l'auteur, vous verrez concrètement de quoi il retourne… Ne vous inquiétez pas, il y en a plein d'autres et de bien plus savoureux encore !

En 1971, lorsque M-A Macciocchi, femme politique italienne appartenant au Parti Communiste, publie le récit de son journal en Chine, le succès est immédiat : elle y décrit un monde moderne, des ouvriers efficaces mais ayant tout le loisir de s'accorder des pauses-lecture sur les heures de travail, des intellectuels dans l'obligation de faire l'expérience du travail en usine ou dans les rizières. Toujours, le collectif est mis en avant : il ne viendrait à personne l'idée de demander une augmentation de salaire ou davantage de vacances : trop perso tout ça. Le « nous » passe forcément avant le « je ».

Bref, « De la Chine » séduit tous les intellectuels français qui se rallieront rapidement à la doctrine maoïste : Sollers, Barthes, Kristeva etc se rendent eux-mêmes sur place pour visiter ce pays idéal et novateur. Or, aucun d'eux ne semble avoir alors suffisamment d'esprit critique pour voir 1) que le récit de Macciocchi est truffé d'erreurs, 2) qu'ils visitent en réalité un état totalitaire.

Comment un tel aveuglement a-t-il été possible ? Outre le fait que Macciocchi a certainement été manipulée par les autorités chinoises lors de ses différents voyages, on peut penser qu'elle est arrivée en Chine avec des convictions bien ancrées et une belle grille de lecture dans laquelle elle s'est efforcée de placer tout ce qu'elle voyait : c'est ce que les spécialistes en sciences cognitives ont appelé la notion de « biais de confirmation », à savoir que l'on sélectionne dans la réalité tous les éléments qui vont précisément dans le sens de ce que l'on veut démontrer.

À cela s'ajoute certainement « un besoin de croire » : les intellectuels français de cette époque ont perdu leurs illusions face au communisme sauce soviétique, il faut donc qu'ils se raccrochent à autre chose (ça fait vivre de croire en un idéal qui donne un sens à la vie) et donc ils mettent en place une espèce de « processus d'idéalisation » pour se protéger eux-mêmes d'une trop grande déception et surtout pour continuer d'avancer en évitant la dépression…

On a tous besoin de croire en quelque chose et d'une certaine façon, la fable, la fiction nous rassurent et nous protègent. Et finalement, on ne voit pas ce que l'on ne veut pas voir. C'est bien pratique, hein !

Allez, vite fait, je vous propose un autre exemple tout aussi fascinant (ils le sont tous!).

Le 13 mars 1964, à New York, une jeune femme est assassinée au pied de son immeuble. L'enquête révèle que 38 personnes ont été témoins de ce crime. Or personne n'a appelé la police ni tenté de porter secours à la pauvre femme. Les sociologues se sont emparés du sujet et après plusieurs expériences en ont conclu que plus les témoins sont nombreux, plus les interventions individuelles sont rares. Au contraire, moins il y a de témoins, plus les interventions personnelles sont à la fois nombreuses et rapides. Ce concept s'appelle « effet du témoin » et il a été attesté par de nombreuses expériences.

Très bien.

Mais, en reprenant le dossier de cette terrible histoire, il s'est avéré qu'en réalité, l'agression avait eu lieu dans le hall d'un immeuble et qu'elle n'était donc pas visible par d'éventuels témoin. Ainsi, le faux récit, espèce de légende urbaine, a néanmoins permis d'accéder à une vérité « scientifique », à savoir que plus on est nombreux et moins on agit.

Je ne vous rapporte ici que deux exemples très intéressants développés dans cet essai extrêmement clair, intelligent et tellement divertissant ! Franchement, ce texte  est un pur bonheur de lecture et en plus, il rend intelligent ! Il montre en effet comment on a besoin de la fiction pour supporter l'existence ou bien, de façon étonnante, pour rendre compte du réel de façon plus intense, plus saisissante : en effet, il faut parfois déformer le vrai, en donner une image tronquée ou exagérée pour accéder à l'essence même des êtres ou des choses. Ainsi les Grecs n'hésitaient-ils pas à fausser les lignes des colonnes des temples qu'ils bâtissaient pour que, de loin, la perspective semble parfaite.

Et puis, finalement, existe-t-il une vérité objective dans la mesure où nous sommes contraints de passer par le prisme de notre moi pour accéder au réel (avec le poids bien lourd de notre inconscient qui pèse sur nos jugements, nos ressentis, nos actions)  ? Et cette « vérité subjective » n'est-elle pas authentique pour le sujet qui la perçoit ?

Bref, on a besoin de la fiction, elle nous est indispensable, elle stimule notre curiosité, notre imagination mais aussi notre perspicacité, notre esprit critique, elle ouvre la voie aux découvertes scientifiques, nous protège des déceptions de l'existence et nous permet d'accéder peut-être plus directement, plus essentiellement et de façon plus marquante à la compréhension des êtres et des faits politiques passés ou présents: gardons-nous donc de vouloir à tout prix la vérité (si tant est qu'on puisse l'atteindre), elle pourrait nous empêcher d'atteindre le vrai et elle nous rendrait à coup sûr malheureux et tristes.

À bas donc les chicaneurs, les rabat-joie, les empêcheurs de fabuler, d'inventer, de rêver! Qu'ils retournent à leurs tristes enquêtes, à leurs vérifications, à leurs calculs. Notre vérité est plus vraie que la leur. Et plus belle aussi...





 

dimanche 2 mai 2021

Le Silence de Don DeLillo

Éditions Actes Sud
★☆☆☆☆

Heureusement que je n'ai pas que des bouquins comme ça à chroniquer parce qu'autrement je changerais de métier… La première lecture m'a laissée plutôt perplexe… La seconde achevée, je suis toujours aussi dubitative… On peut tout de suite tenter de régler un premier point : est-ce agréable à lire (soyons fous) ? Est-ce que ce texte m'a intéressée (propos, dispositif narratif, écriture -oui, pardon, je suis un peu vieille et le style compte encore un peu pour moi) ?

Clairement: non, ce texte n'est pas agréable à lire et il ne m'a pas du tout intéressée. On s'ennuie d'un bout à l'autre du roman, on ne comprend pas grand-chose et on n'a qu'une hâte : en finir (et pourtant le roman ne fait que 108 pages!) Voilà, j'ai dit l'essentiel. Si la suite vous intéresse, alors allons-y.

Le sujet d'abord : tandis que des amis ont prévu de se réunir pour regarder à la télévision le Super Bowl (finale de foot dont les Américains sont friands), l'écran devient noir… On ne sait pas vraiment ce qui s'est passé mais toutes les connexions numériques sont coupées. Donc plus de téléphone portable non plus...

Bon pas franchement nouveau comme sujet. On nous l'a déjà servi plusieurs fois et à mon avis, on va en bouffer encore du bien réchauffé à la prochaine rentrée littéraire (la rentrée des écrits-confinés-fin-du-monde-on-va-tous-mourir.) Croyez-moi, le gavage nous guette ! Bref, rien de nouveau sous le soleil.

Et que je vous déballe les thèmes qui vont avec (tout aussi attendus que le reste) : on est des robots décervelés, programmés, paramétrés, configurés, encodés, cryptés, remastérisés et tutti quanti, les portables, c'est la mort, on ne communique plus, on ne voit plus les autres, on est enfermé dans notre horrible solitude, bref, la fin de notre civilisation est dorénavant imminente. Rideau.

Ok, tout ça, on le sait… Mais encore ?

Concrètement, (parce qu'il faut que tout cela se voie, soit tangible, hein, parce qu'il faut que vous compreniez bien de quoi on cause, vous les cerveaux embrumés, saturés, décérébrés et puis, il faut tenter un brin d'originalité ) : le langage est désarticulé, incohérent, sans logique, les monologues nombreux… Rappelez-vous Ionesco « La Cantatrice », Beckett etc. Il y a soixante-dix ans, c'était nouveau, ça fichait un peu la trouille quand même ou bien, pour les plus détendus, ça faisait rire. Mais maintenant, franchement, tous ces procédés sentent l'archi-réchauffé. Ce roman serait sorti en 1940, il aurait fait un vrai carton (je parle de l'écriture, de la forme évidemment), mais aujourd'hui...

Bref, vous pouvez passer votre chemin et aller voir ailleurs …

Tiens, avez-vous lu « La Demoiselle à coeur ouvert » de Lise Charles chez P.O.L ? Allez-y de ma part… Un peu de fraîcheur et d'originalité, par les temps qui courent...



 

vendredi 30 avril 2021

La Préparation du mariage de Jean-Benoît Puech

Éditions P.O.L
★★☆☆☆ ( quel ennui!)


Prenez un auteur : Jean-Benoît Puech, professeur d'université ( il enseigne l'histoire de la critique et de la théorie littéraire et a notamment travaillé sur « la supposition d'auteur »), donc imaginez que cet auteur souhaiterait parler de lui-même, ce qui signifierait écrire une autobiographie, mais ce même auteur douterait de la possibilité même de ce projet. Pourquoi ? me direz-vous. Eh bien parce qu'il serait intimement persuadé qu'il est impossible de dire la vérité sur soi-même (ben oui, on a plutôt tendance à vouloir faire le beau, à vouloir « s'inventer ») et puis dire « vrai » signifierait « tout dire », ce qui est matériellement impossible, enfin l'écriture apparaît comme un filtre qui modifie le réel (vous savez, les figures de style, etc…)

Bref, comme la frontière entre réalité et fiction semble bien poreuse, on peut affirmer que « la fiction est au cœur de toute entreprise biographique » (qui a dit ça ? je ne sais plus mais c'est assez juste!) Et puis, comme parler de soi, ça ne se fait pas, eh bien autant passer le micro à quelqu'un d'autre. Et c'est là que ça se complique…

Notre facétieux J.B Puech a donc eu l'idée d'inventer un écrivain : Benjamin Jordane (1947-1994) (vous noterez le jeu subtil sur les initiales BJ/JB), une espèce de double de lui-même, puis, il (J.B P) a d'abord écrit les livres (romans, notes, journaux, nouvelles...) de son écrivain imaginaire et petit à petit, tandis qu'il concevait les livres de Benjamin Jordane, il a conçu qui était Benjamin Jordane, au point de faire une biographie (fictive évidemment) de cet écrivain (qui n'existe pas), à savoir « Les préparatifs du mariage ». (Nous y sommes.) (Vous êtes toujours là?)

Cette entreprise a commencé par un texte intitulé « La Bibliothèque d'un amateur » : texte dans lequel se trouvaient des notes de lecture (celles de Benjamin J.) au sujet de livres qui n'existent pas (dans le réel). Ça devient assez vertigineux, il faut bien le dire…

Voici le projet présenté sur la 4e de couv de « La Bibliothèque d'un amateur » : il s'agit «d'études à propos de récits qui ne sont pas encore écrits. Leurs auteurs hypothétiques mettraient en scène, paradoxalement, ce qui échappe à tout public: l'art de créateurs sans œuvres, d'œuvres sans commentaires, de commentaires sans lecteurs et peut-être l'art en personne, sans créateur.»

Bref, y a plus grand monde au logis mais qu'est-ce qu'on s'amuse...

Allons, pourquoi pas ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que cela repose sur un dispositif narratif complexe et pour le moins original qui tient de la performance, de l'expérimentation littéraire, que tout cela prend appui sur une réflexion intéressante au sujet du genre même de la biographie et de l'autobiographie par la mise en évidence de « l'inévitable processus de fictionnalisation à l'œuvre dans tout récit de soi» ou bien qu'il s'agit d'une mystification littéraire voire d'une supercherie…

Alors, moi, lectrice lambda, qui débarque naïvement dans ce roman sans savoir qu'il est une partie d'un immense édifice reposant sur une vaste réflexion théorique, qu'est-ce que je lis quand je lis « La Préparation du mariage » ? Eh bien, je lis un roman des années 60, vaguement ringard, qui met en scène une bande de bourgeois désoeuvrés s'interrogeant sur la littérature, le sens de la vie, l'amour, se baladant ici et là dans différentes villes de province qui puent l'ennui, flirtant, baisant, allant au « dancing » , bref, moi, la lectrice lambda, je lis un texte qui m'apparaît suranné au possible, désuet, poussiéreux et un brin prétentieux. Je lis Gide et je m'ennuie mortellement dans ce monde antédiluvien.

Franchement, je me suis plus amusée à faire mes petites recherches sur Internet au sujet de ce faramineux projet que j'ai trouvé plutôt rigolo qu'en lisant ce texte (dont je n'ai pas achevé la lecture, d'ailleurs.) En théorie, pourquoi pas, en pratique : mais qu'est-ce que c'est chiant !!! (C'est toujours un peu comme ça, la littérature de laboratoire, seul l'auteur s'amuse follement...)

Dommage pour le plaisir de lecture. Dommage pour le lecteur. Dommage pour moi.



 

dimanche 25 avril 2021

Freshkills Recycler la terre de Lucie Taïeb

Éditions La Contre-Allée
★★★★★

C'est en lisant « Outremonde» de Don DeLillo que Lucie Taïeb, maître de conférences en études germaniques à Rennes, découvre Fresh Kills et s'intéresse à la représentation et la place des déchets dans nos sociétés contemporaines.

Fresh Kills, sur l'île de Staten Island à New York, a hébergé la plus grande décharge à ciel ouvert du monde de 1948 à 2001, visible depuis l'espace comme la muraille de Chine : 29 000 tonnes de déchets par jour pendant 50 ans. Une réouverture au moment des attentats du World Trade Center : où mettre les tonnes de gravats et de poussière «auxquelles se mêlent les restes des victimes» sinon, là-bas ?

Sur place, l'odeur est insupportable : entre le supermarché et la voiture, les gens courent un mouchoir sur le nez. Le taux d'hydrogène sulfuré dans l'air (vous savez, l'odeur d'oeuf pourri) est tel qu'il pourrait entraîner des maladies ou la mort. Bref, la situation est cauchemardesque et le site ferme donc. Quid des déchets ? Ils déménagent, en Caroline du Sud.

Les anciennes déchetteries transformées en parcs sont nombreuses : Central Park, les Buttes-Chaumont et le Parc Montsouris pour Paris, la Colline aux oiseaux pour la ville de Caen et tant d'autres…

Autant de cadavres dans le placard…

Et pourtant comme l'écrit DeLillo : «Rien n'est plus invisible que ce qui s'offre au regard de tous.» Parce que, oui, bien sûr, ces amoncellements d'ordures ont été joliment recouverts et transformés en parcs où tout est très bien pensé, bien réinvesti, un modèle en matière écologique... 

À défaut d'aller voir ce qu'ils ont fait de Fresh Kills (devenu Freshkills Park -ah, le rôle essentiel de la com' !), je suis allée arpenter la Colline aux oiseaux près de chez moi (ce charmant nom très poétique vient du fait que les ordures attiraient les mouettes très voraces…) Au printemps, c'est joli, très fleuri, les gens se promènent, pique-niquent, les enfants jouent. On entend des rires. Tout est propre, bien aménagé… On sent la volonté de se rattraper d'une certaine façon : partout des poubelles à tri, des panneaux qui montrent ce qu'était ce lieu avant, une coupe de terrain où l'on voit ce qui se cache sous les plates-bandes fleuries, une « maison positive » qui est un lieu d'accueil pédagogique. J'ai senti une certaine honnêteté dans tout ça, ici les choses sont dites. Mais comment va-t-on transformer Fresh Kills, à quoi va ressembler le plus grand parc new-yorkais à son ouverture en 2036 ? Oublie-t-on le passé ? Comment vit-on en sachant ce qu'il y a eu avant, ce qu'il y a au-dessous, caché, soustrait à la vue, invibilisé ? Est-il possible de faire comme si on ne savait pas ? Présence en profondeur, absence en surface. Ne vit-on qu'en surface ? Comment ça se passe dans nos têtes quand on fait en sorte de ne vivre qu'en surface ?

Quand je pose la question à mes enfants qui ne connaissent Caen que depuis qu'ils sont étudiants, ils ne voient pas le problème. Ils aiment aller marcher, se promener, courir sur la Colline aux oiseaux. Ils disent que je cherche la petite bête, que c'est une belle réhabilitation et que c'est bien là l'essentiel, non ? J'aimerais avoir leur légèreté, leur insouciance, cette capacité qu'ils ont à ne rien voir et qui frôle parfois l'inconscience. Je les fais suer quand je leur exprime mon inquiétude, quand je leur dis que je n'ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux, que, malgré les belles plantations et l'abondance de la végétation, je n'y ai vu qu'artifice et camouflage, leurre et illusion. Non, je n'ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux et le pire dans tout ça, c'est que cette impression, ce malaise qui s'est emparé de moi tandis que j'arpentais ce parc, eh bien, tout cela s'est comme déversé sur la ville tout entière où je suis allée faire quelques courses ensuite. Pourtant j'aime Caen, mais ce jour-là, je n'ai eu qu'une hâte : repartir dans ma campagne, pour qu'elle me console du faux, de l'illusion, du mensonge. J'avais l'impression, comme le dit l'autrice, de vivre « dans un semblant de monde, dans des villes souillées de sang, de cendres, des villes qui puent la mort sous leurs pelouses artificielles, leurs espaces végétalisés, qui puent la destruction et la souffrance, le double langage et l'aveuglement

Je ne vous cache pas que ce livre m'a beaucoup touchée et qu'il n'a fait que renforcer l'impression que j'ai que l'on va dans le mur : tout le monde veut profiter (et quand le déconfinement va avoir lieu, je crains le déchaînement des passions qui va forcément se traduire par une consommation excessive.) Les gens vont vouloir oublier et je les comprends. Or, notre planète ne peut plus, au moment même où chacun veut consommer plus de viande, acheter plus de vêtements, voir plus de pays. Il faut être sage pour résister à tout cela. Et nous ne le sommes pas (et peut-être même le sommes-nous de moins en moins…) Et puis, notre économie va avoir besoin d'un vrai coup de fouet, il faut que l'indice de confiance reparte à la hausse, que les gens travaillent et donc que l'on consomme. Cercle infernal. Comment en sortir ? Est-ce possible sans revoir en profondeur nos modes de vie ? Qui est prêt à le faire ?

Bon, mes inquiétudes et mes interrogations m'ont un peu éloignée de ce retour de lecture, mais pas tant que ça finalement. Il faut lire ce texte de Lucie Taïeb parce qu'il est porteur d'un message essentiel mais aussi parce qu'il est littérairement beau, puissant, envoûtant. On vit avec, on le porte en soi et pour longtemps, je pense…

Je n'aime pas dire « incontournable » mais là je le dis quand même.

                                                                  



 

mercredi 14 avril 2021

Les Grandes occasions d'Alexandra Matine

Éditions Les Avrils
★★☆☆☆

Si « l'intrigue » est pour vous essentielle dans un roman, alors attendez un peu pour lire cette chronique…

Pour les autres, allons-y :

Esther attend ses quatre enfants et leur famille pour un repas qu'elle veut « rassembleur ». Comme souvent, la jalousie des uns, l'égoïsme des autres, l'éloignement du troisième et l'indifférence du benjamin entraînent inévitablement tensions, aigreurs, rancoeurs : bref, on n'a plus envie de se voir, de s'entendre, de se supporter et on est ENFIN dispensés de le faire ! Les rencontres s'espacent petit à petit. Seule la mère rêve encore aux réunions d'autrefois, il y a si longtemps. Esther a donc tout arrangé pour que la table soit belle, le repas parfait, que l'harmonie revienne enfin et elle attend maintenant avec impatience l'arrivée des enfants…

Le thème avait tout pour m'intéresser mais hélas, la construction narrative m'a semblé trop attendue : le premier enfant ne vient pas, le second non plus… On se doute très vite de ce qui va se passer ensuite !

Par ailleurs, le portrait de chacun des enfants apparaît de façon un peu mécanique : le premier appelle, il ne vient pas et ZOUP, l'autrice en profite pour le décrire, de l'enfance à l'âge adulte, même chose pour le second etc, etc. L'ensemble manque un peu d'audace, de légèreté, d'originalité… Cette structure un peu rigide et trop systématique aurait mérité d'être cassée et assouplie.

Et puisque, que «sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur», je vais encore ajouter deux remarques pas très sympathiques : l'écriture, dans l'air du temps, phrases courtes et nominales de préférence, j'en ai marre.

J'en ai marre aussi de ces portraits de femmes qui déambulent dans Paris la tête en l'air, heureuses de se sentir libres et qui pleurnichent après parce qu'elles ont des enfants et qu'elles ne peuvent plus s'adonner à leurs délicieuses errances. Franchement, je ne vois pas comment ça peut être autrement. Tout le monde sait que c'est chiant les mômes, qu'on s'en prend pour un bout de temps et qu'un jour, ils vont partir. C'est triste mais c'est comme ça. Faut juste réfléchir intensément avant de les faire.

(J'en profite pour préciser aux quatre miens - qui de toute façon ne lisent jamais ce que j'écris - que je les autorise à ne pas venir me voir s'ils n'en ont pas envie... Je pleurerai juste toute l'après-midi…)

Enfin, vous connaissez ma sainte horreur des clichés… Alors, la belle Esther qui rencontre le beau Lawrence en pantalon blanc, «professeur de littérature en Angleterre»… j'ai eu un peu de mal... (j'adore la précision qui suit et qui est à hurler de rire : « Pas à Londres. Ailleurs. Une petite ville.» On sent que l'autrice se dit « faut pas que j'en fasse trop quand même!) Et Esther de se pavaner nue à ses côté (ah oui, j'ai oublié de vous dire qu'ils ont acheté - Esther et son mari médecin - une maison secondaire : «Ils ont trouvé une grande maison dans le sud, sur la Côte d'Azur. Sur une falaise.» La suite est pas mal non plus : «Les murs sont rose pâle. Les volets sont de ce turquoise des villas de Provence. Il y a une grande terrasse qui se jette dans le maquis et disparaît sous les buissons de romarin qui embaument l'air et les murs jusqu'aux draps dans les chambres.»

No comment.

Pas un coup de coeur donc.


 

lundi 12 avril 2021

Je suis une fille sans histoire d'Alice Zeniter

Éditions L'Arche
★★★★★

Honnêtement, des histoires, qu'est-ce qu'on nous en a raconté ! On nous a même dit qu'elles étaient vraies, que c'était de l'Histoire, des Sciences même, qu'il allait falloir apprendre tout ça par coeur…

Et aucun d'entre nous n'aurait pensé à contester !

Tiens, prenons l'exemple de l'homme des cavernes : vlà l'beau mâle poilu, musclé, la lance au poing qui part chasser le mammouth pendant que madame-la-fragile cueille gentiment des chanterelles et des pissenlits… Avouez, vous y avez cru, vous aussi, hein ! Ben, c'est pas vrai, on s'est fait berner, on nous a raconté des balivernes. Vous me direz, ça ne va pas nous empêcher de dormir. Non peut-être, mais n'empêche que depuis le temps qu'on nous raconte ces histoires, elles ont eu le temps de nous façonner le cerveau ! On s'est habitué à l'idée que le rôle de l'homme est de s'activer, d'agir, de faire, tandis que les femmes, comme elles courent un peu moins vite et qu'elles ont peur de tout, il vaut mieux qu'elles ne s'éloignent pas trop du logis (et dire qu'on finira par les appeler des « femmes d'intérieur »).

Ces fadaises se sont même emparées de nos récits : celui d'une cueillette n'entraînant pas forcément un nombre incalculable de péripéties, il n'y a pas de place pour les filles dans nos histoires. En revanche, chasser le mammouth, waouh, c'est balèze, il y a de l'action, de la tension, on ne s'ennuie pas : « Une bonne histoire, aujourd'hui encore, c'est souvent l'histoire d'un mec qui fait des trucs. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, une carabine et des lances, c'est mieux. »

On comprend alors pourquoi les personnages principaux sont essentiellement des hommes. Les femmes sont là pour le décor. Elles attendent patiemment le retour du héros : Ulysse se bat et Pénélope tisse.

Du test de Bechdel (permettant de mettre en évidence l'inégalité des sexes dans les récits) au schéma narratif (la notion de « péripétie » réservant la part belle au masculin), des affirmations « de dicto » que l'on avale tout cru (nos plus grandes certitudes sont en effet fondées sur un empilement de récits non vérifiables) à la notion de « machine affectante» (le pouvoir des médias impose un « récit dominant » qui va toucher et par là-même manipuler les esprits), Alice Zeniter montre comment se fabriquent les récits et analyse dans un essai vivant et plein d'humour les pouvoirs de la fiction.

Ça réveille, ça secoue… une vraie bouffée d'air frais ! Une chose est sûre : si nous changeons nos récits, peut-être changerons-nous aussi notre vision du monde et donc nos comportements.

Comme je suis lasse de ce monde ancien !