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lundi 18 février 2019

À la ligne de Joseph Ponthus


Édition de La Table Ronde
★★★★★ (une poésie nécessaire)


Ce que Joseph Ponthus nous dit tient en quelques vers : le monde de l'usine, on ne l'imagine pas, il faut l'avoir vécu pour le comprendre « L'odeur/ Le froid/ Le transport de charges lourdes/ La pénibilité/ Les conditions de travail/ La chaîne/ L'esclavage moderne » Oui, il faut avoir connu le quotidien d'un ouvrier, sa souffrance, sa douleur, son ennui, sa désespérance pour être à même d'en parler. Mais rares sont les ouvriers qui prennent le stylo le soir pour raconter leur journée infernale, leur abrutissement quotidien, leur dégradation ordinaire : ils sont tellement morts de fatigue qu'il ne leur viendrait pas à l'idée d'écrire, de raconter, de décrire le gouffre dont ils reviennent. Ainsi, la collision entre le monde de l'usine et celui de la littérature, et de la poésie notamment, est assez rare et lorsqu'elle a lieu, elle donne des œuvres percutantes et fortes dont nous avons un bel exemple ici avec ce premier roman de Joseph Ponthus, quadragénaire devenu intérimaire faute de travail dans sa branche initiale.
C'est donc dans une conserverie de poissons à Lorient qu'il trouve à être employé. Son travail ? : « Le dépotage soit les caisses de poissons à vider/ Le mareyage ou l'écorchage soit la découpe de poissons/ La cuisson soit tout ce qui concerne les crevettes » Plus tard, il fera l'expérience encore plus terrible des abattoirs.
L'usine est un monde à part, hors du temps… « Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes » Enfermé toute la journée, l'ouvrier ne voit pas le jour... Alors autant commencer le plus tôt possible, la nuit : il lui restera l'après-midi pour profiter un peu du soleil. « On ne quitte pas l'usine sans regarder le ciel » « À travailler de nuit je perds le goût des jours » Tout se confond, les repères temporels n'existent plus : « Le matin c'est la nuit/ L'après-midi c'est la nuit La nuit c'est encore pire »
Mais l'usine, on ne la quitte pas comme ça, elle s'accroche au corps et au coeur de l'ouvrier : « En fumant ma clope chez moi/ je suis encore à l'usine ». À force de se vider de sa force à l'usine, l'ouvrier et l'usine finissent par ne faire qu'un, une espèce d'entité terrible et fantastique : « Je suis l'usine elle est moi elle est elle et je suis moi » L'homme est déshumanisé tandis que la machine semble animée d'une vie monstrueuse et formidable.
Et l'ouvrier surveille un temps qui se fige et qui dure… Certains disent « qu'à raison de huit bonbons (Arlequin) par jour/ la journée est finie » Il faut s'accrocher à des petites choses pour tenir le coup, ne pas flancher, résister, combattre contre le monstre. Sinon, c'est la fin et demain, l'intérimaire sera remplacé par un autre intérimaire. Tout s'échange, s'intervertit, se permute à l'usine où l'ouvrier a à peine un nom.
Les chansons peuvent aider, celles de Trenet notamment mais aussi la variété française… Joseph Ponthus se récite aussi quelques poésies qu'il connaît par coeur et parvient parfois à créer quelques vers qu'il aura oubliés lorsque, le soir, il prendra le stylo : tous « ces sonnets de rêve » disparus à jamais dans le bruit des machines, la cadence insensée et inhumaine. La littérature aide à supporter, parce qu'elle est beauté, harmonie, elle est un rythme autre que celui des machines qu'elle met en sourdine, elle fait naître des images folles, inattendues, imprévisibles (tout ce que n'est pas le travail à la chaîne), elle permet des échappatoires, des dérobades, elle ouvre sur des chemins de traverse et des espaces de liberté. Encore faut-il l'avoir un peu fréquentée auparavant, ce qui est le cas de l'auteur d'À la ligne, heureusement. Elle lui a sauvé la vie.
Comme la poésie d'Apollinaire dans Alcools, les vers libres et non ponctués de Joseph Ponthus (libres comme il ne l'est pas !) intègrent les mots de l'usine, les termes du métier, et, ce faisant, ils leur confèrent une dimension poétique inattendue, que ce soit la liste des crevettes à trier (Coaxial, Ishida, Multivac, Arbor, Bizerta) aux syllabes exotiques et folles, les noms de poissons : « chimères », « grenadiers », sources de métaphores et de jeux de mots infinis. Il arrive qu'au détour d'une phrase l'on croise un subjonctif imparfait « J'ignorais jusqu'à ce matin qu'un poisson d'un tel nom existât » : la poésie de Ponthus est une poésie du contraste, du décalage entre des mondes qui ne se connaissent pas, se fréquentent rarement et que l'auteur fait se rencontrer, produisant un choc esthétique de la dissonance qui gagnera encore en violence et en brutalité lorsqu' il s'agira d'évoquer l'abattoir. J'aime cette poésie, sa force, son énergie, sa beauté fougueuse et intense. Elle produit l'oxymore et l'antithèse, l'éclat et la surprise.
Je repense aussi à une expérience étonnante qu'il fait à l'intérieur même du monde déjà « à part » qu'est celui de l'usine (étrange mise en abyme) : dans le chapitre 12, il raconte son expérience d' « égoutteur de tofu » : « Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle/ Dans ce monde déjà parallèle qu'est l'usine » On atteint ici (et c'est assez drôle) une espèce de quatrième dimension un peu absurde. Le soja ne parle pas à l'auteur, il n'en fera pas un objet poétique (et l'on pourrait s'interroger sur le pourquoi) Être « dépoteur de chimères » est tout de même plus puissant, plus métaphorique, c'est une image propice à l'ouverture, au rêve  : « ça claquait plus quand même » résume l'auteur !
J'aime ces réflexions, dites en passant, sur ce qui, dans ce monde de l'usine, peut provoquer l'image, la magie de la métaphore inattendue, imprévisible et soudaine. Quand l'univers poétique croise celui de l'usine, c'est l'étincelle, la déflagration, l'explosion ou pas, ça prend, ça pète, ça éclate ou non. Dans tous les cas, l'expérience est fascinante car elle nous oblige à réfléchir à ce qui fait la poésie, à ce qu'elle est, à ce qu'elle admet ou refuse.
Ce monde moderne a aussi quelque chose d'éternel à travers les mythes qu'il convoque et qui sont, eux, de tous les temps : leur rapprochement crée une esthétique de la surprise assez étonnante qui peut rappeler encore une fois la poésie d'Apollinaire : « L'usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace/ les routes périlleuses de mon Odyssée/ Les crevettes mes sirènes/ Les bulots mes cyclopes/ La panne du tapis une simple tempête de plus »
Joseph Ponthus aime aussi citer dans ses vers, comme pour les narguer en leur montrant qu'une poésie de l'usine est possible, ceux qui se sont toujours éloignés de l'univers du prolétariat : « Cher Marcel je l'ai trouvé celui que tu recherchais/ Viens à l'usine je te montrerai vite fait/ Le temps perdu / Tu n'auras plus besoin d'en tartiner autant » Petit clin d'oeil malicieux qui fait sourire, même si ce « temps perdu » n'a pas le même sens pour chacun des deux...
J'aime quand le monde de l' « utile », celui qui crée les biens de consommation, se heurte à celui de l' « inutile », la poésie, la littérature : entre une folle production qui ne rend pas les gens heureux et une création sensible qui les aide à surmonter leurs souffrances, on devine alors confusément que le plus utile des deux n'est pas celui qu'on pense...
À la ligne de Joseph Ponthus ou le nécessaire renversement des valeurs…


jeudi 14 février 2019

Personne n'a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé


Éditions Flammarion
★★☆☆☆ (pas convaincue)


Un matin, Gloria Marcaggi décide de partir, de quitter son appartement de Vallenargue : elle passe prendre ses filles, Loulou à la maternelle et Stella à son collège. Direction le nord-est : la maison de feu sa grand-mère, en Alsace. Tout ressemble à une fuite. Mais de qui Gloria a-t-elle peur ? De qui cherche-t-telle à s'éloigner avec autant d'empressement et de crainte ?
Dans une alternance de chapitres entre le passé et le présent, le lecteur va peu à peu découvrir la jeunesse de Gloria : la façon dont, alors qu'elle était serveuse dans un bar, elle a rencontré Samuel, le père de ses deux filles, le coup de foudre qui s'ensuivit et la colère de celui qui s'occupait d'elle depuis la mort de son père et le départ de sa mère, un certain Tonton Gio, un ami du père disparu et le propriétaire du bar où travaille Gloria. C'est lui qui avait fait venir Samuel pour un trafic tenu secret…
Parallèlement au passé de Gloria, nous suivons les trois filles s'installant en Alsace, à Kayserheim, dans la maison quasi hantée d'Antoinette Demongeot, au coeur d'une sombre forêt et d'un lac d'une profondeur insondable. C'est l'été et chacune s'adonne à ses occupations au coeur de la nature. Gloria observe ses filles s'adapter à ce nouvel environnement tout en gardant son Beretta sous la main. Elle semble avoir peur, très peur même. Mais de quoi ?
Évidemment, c'est la question qui tiendra en haleine le lecteur tout au long d'un roman que l'on avale d'un trait tant le suspense nous tient.
Et pour autant, j'ai beaucoup de réticences vis-à-vis de ce texte. En effet, l'écriture m'a gênée, plus précisément : l'utilisation plus que systématique et donc abusive de parenthèses, même si j'ai bien compris que l'auteur en faisait un jeu, les fausses précisions grammaticales concernant l'antécédent d'une relative (une, ça va mais au-delà…,) et une certaine concession à l'air du temps dans la formulation un peu branchée, me donnant parfois l'impression de parcourir un magazine féminin : la longue liste p 20/21 des recettes pour lutter contre les idées noires… Bref, j'avoue que j'ai eu du mal à dépasser cela.
J'ai été assez déçue aussi par le traitement du sujet. Si vous n'avez pas encore lu le roman, évitez peut-être de lire la suite… je ne veux rien révéler… Je trouve qu'en effet l'auteur ne s'attache pas suffisamment à montrer l'évolution psychologique du personnage de Gloria, la façon dont elle passe de l'amour fou à l'ennui profond… et c'est dommage car il me semble que là, précisément, il y aurait eu des choses intéressantes à exploiter. Cela dit, il est vrai que ce n'est pas, à proprement parler, un roman psychologique, on est plutôt du côté du conte et les personnages demeurent assez caricaturaux… Ceci explique peut-être cela…
Bon, pour finir, je dirais que si le suspense et le rythme du récit m'ont tenue jusqu'à la fin, je n'ai été vraiment convaincue ni par le traitement du sujet ni par l'écriture de ce roman.
Ce n'est bien sûr que mon avis et il n'est visiblement pas partagé par beaucoup. Tant mieux pour ce roman à qui je souhaite bon vent...

lundi 11 février 2019

Le Tonneau magique de Bernard Malamud


Éditions Rivages
traduit de l'anglais (États-Unis)
par José Kamoun
★★★★★ (chef-d'oeuvre)

Après ma lecture du Commis, roman que j'ai vraiment beaucoup aimé, je craignais d'être un peu déçue par des nouvelles : je pensais qu'un format plus court donnerait forcément quelque chose de moins puissant. Eh bien, il n'en est rien, loin de là ! Ces treize nouvelles admirablement traduites par Josée Kamoun ont une force telle qu'elles acquièrent une dimension quasi mythique.
Elles mettent en scène de petites gens : un cordonnier et son ouvrier, des étudiants, des épiciers, un futur rabbin, un tailleur, un boulanger… En quelques mots très efficaces, l'incipit met en place leur situation : la vie n'a gâté ni les uns ni les autres ; les personnages de Malamud manquent d'amour, d'argent, de chance, de foi aussi car il leur arrive de douter… En effet, tout se passe comme si la Providence les avait abandonnés. Que « faire » de Dieu après la Shoah, comment croire qu'il est encore là pour aimer et protéger ?
Usés par la vie, ces hommes et ces femmes souffrent physiquement et moralement. Ils se débattent comme ils peuvent, souvent seuls et accablés de malheur. Et ceux qui sont censés leur apporter un peu d'aide ne sont pas mieux lotis qu'eux ! Je pense par exemple au pauvre agent immobilier sans bureau, Vasco Bevilacqua, qui dans « La précieuse clef » fait tout ce qu'il peut pour trouver un appartement convenable à Carl Schneider, doctorant en études italiennes, venu avec sa famille à Rome pour faire des recherches.
Certains d'entre eux d'ailleurs déclinent l'aide qu'on leur propose et il faut ruser pour tenter de leur donner un coup de main. C'est le cas d'Eva et de son époux qui refusent de quitter leur épicerie malgré les conseils de Rosen : « Bon Dieu, lui ai-je dit, faites n'importe quoi, peintre, concierge, ferrailleur, mais sortez-vous de cette boutique avant d'être tous transformés en squelettes. », « Cette boutique, c'est un enterrement de première classe. Vous allez y laisser votre peau si vous ne vous sauvez pas tout de suite. » Mais Rosen aura beau se démener, il arrivera ce qu'il arrivera, comme il l'aurait dit lui même !
Ils vivent un tournant de leur existence, rien ne sera plus pareil après, enfin… c'est ce qu'ils espèrent… Hélas, l'illusion les aveugle parfois et les place sur des chemins qui ne mènent nulle part. On retrouve dans ce recueil de nouvelles les thèmes qui hantent l'auteur : la culpabilité, l'amour, la condition humaine, la judéité : « qu'est-ce-que sa judéité lui avait apporté sinon des migraines, des complexes et de tristes souvenirs ? » s'interroge Henry Levin dans « La dame du lac », tandis qu'il n'a pas osé avouer qu'il est juif à une jeune fille qu'il courtise …
« Il se consolait en se disant qu'il était juif et que le juif souffre » pense le futur rabbin Leo Finkle qui dans « Le tonneau magique » a fait appel à un marieur afin de trouver une épouse… qu'il ne trouve pas!
Ces nouvelles, extrêmement touchantes, sont toutes pleines d'humanité… Certaines d'ailleurs ne sont pas dénuées d'humour et de fantaisie sans pour autant cesser de côtoyer le tragique.
S'il m'est impossible de vous parler de chacune de ces nouvelles, je peux vous dire deux mots sur celles qui m'ont particulièrement marquée : la première « Les sept premières années » met en scène Feld, un cordonnier souhaitant marier sa fille à un étudiant nommé Max, un garçon instruit et sérieux qui, dans un premier temps, donnerait peut-être à Miriam l'envie de fréquenter l'université et à coup sûr, plus tard, une vie meilleure… Or, un jour, Feld se sent obligé de renvoyer Sobel, son ouvrier polonais, pour cause de maladresse… Sous la charge de travail qu'il doit désormais assumer seul, il finit par aller le rechercher et lors d'une discussion, en viendra à lui demander pourquoi depuis tant d'années, il accepte de travailler autant d'heures pour quasiment rien. Cette nouvelle est particulièrement émouvante et rappelle par de nombreux aspects l'intrigue du Commis.
Je repense à la nouvelle intitulée « L'ange Levine »  dans laquelle le tailleur Manischevitz a tout perdu : son commerce dans un incendie, son fils à la guerre et sa fille qui a fui au bras d'un rustre. Ses propres douleurs au dos relèvent de la torture. Il ne lui reste que sa femme qui est mourante et ses yeux pour pleurer.
« Manischevitz avait traversé ces épreuves en restant passablement stoïque, presque incrédule devant tout ce qui lui tombait sur la tête, comme si ces coups durs advenaient, mettons, à une vague connaissance ou un parent éloigné. Une telle avalanche de misère dépassait l'entendement. »
Or, un jour, dans sa salle à manger, Manischevitz voit un ange… noir. « Qu'est ce que vous faites là ? » lui demande-t-il. L'autre se présente : il se nomme Alexander Levine. « Où sont passées vos ailes ? » s'inquiète le tailleur dubitatif et il ajoute un peu inquiet « Si Dieu m'envoie un ange, pourquoi un ange noir ? » « C'était à mon tour de descendre » répond logiquement l'ange Lévine, expliquant qu'il est là pour sauver la femme du tailleur. Mais ce dernier ne peut s'empêcher de prendre l'ange pour un imposteur… Et si Lévine était vraiment un ange, un ange noir envoyé pour secourir le tailleur ? Manischevitz ne devrait-il pas tenter de le prendre au sérieux ?
« C'était dur à croire mais n'empêche, si jamais il avait effectivement été envoyé pour secourir et que lui, dans son aveuglement d'aveugle, n'avait rien voulu savoir ? L'idée le torturait. »
J'ai adoré cette nouvelle : son côté absurde, son humour, sa dimension tragi-comique et encore une fois toute l'humanité qui s'en dégage.
« Lectures d'été » m'a beaucoup plu : cette nouvelle met en scène un jeune lycéen qui a arrêté ses études et s'ennuie à mourir dans la touffeur de l'été new-yorkais. Sans travail ni occupation, il a un peu honte de cette absence totale d'activité et lorsqu'un vieux voisin, monsieur Cattanzara, l'interroge sur la façon dont il occupe ses journées, le jeune homme assure qu'il lit, qu'il lit même beaucoup. Il ajoute même qu'il a prévu de lire une centaine de livres pendant l'été. Mais évidemment, il n'en fait rien et honteux, il en est réduit à se cacher lorsqu'il rencontre son vieux voisin qui comprend un peu son manège mais continue néanmoins à l'encourager dans ses lectures… Comment faire pour ne pas décevoir quelqu'un qu'on aime beaucoup et qui a confiance en nous ?
La fin de chacune de ces nouvelles nous invite à penser, à poursuivre l'histoire, à imaginer une ou plusieurs suites possibles et surtout à nous interroger sur le sens profond des actes et des paroles des personnages.

Un auteur injustement oublié, extrêmement attachant, à redécouvrir de toute urgence !



mardi 5 février 2019

Le commis de Bernard Malamud


Éditions Rivage poche
traduit de l'anglais (États-Unis)
par J. Robert Vidal
★★★★★ (grand texte)

Morris Bober semble être un homme sur lequel le destin a décidé de s'abattre. Modeste épicier juif de Brooklyn (comme l'était le père de l'auteur), il travaille presque nuit et jour pour quelques rares clients qui viennent pousser la porte du petit commerce tandis que d'autres préfèrent les épiceries plus fines et plus modernes, les delicatessens, qui se multiplient dans le quartier en ce début des années 50. Morris Bober se tuerait à la tâche pour que sa fille Helen puisse enfin faire des études, hélas trop coûteuses, et pour que sa femme Ida sorte de la dépression dans laquelle elle s'enfonce de plus en plus.
Mais à son grand désespoir, les clients se raréfient chaque jour davantage, l'épicerie se délabre et ils ont de plus en plus de mal à payer leurs dettes et à vivre décemment. Et ce désastre dure depuis presque vingt-et-un ans. Il faudrait vendre le plus vite possible mais qui achèterait une échoppe aussi misérable ?
À ce grand malheur va venir s'ajouter un autre drame : Morris va être attaqué ! Eh oui, un hold-up! Deux hommes masqués vont s'introduire dans le petit commerce pour voler de l'argent que Morris... ne possède pas. Au mieux, quelques dollars traînent dans la caisse enregistreuse, trois fois rien, comme d'habitude... Très en colère, les malfrats se vengeront en lui assénant des coups qui provoqueront des blessures telles que Morris ne pourra plus se lever ni donc travailler. Le malheur chez l'épicier est sans fond et sa chute infinie.
Or, un jour, tandis que le vieil homme tente de rentrer deux caisses de lait dans sa boutique, il fait un malaise et est retenu par un individu comme tombé du ciel, un certain Frank Alpine, émigré italien, qui rôde dans le quartier depuis quelques jours sans que personne puisse dire exactement d'où il vient ni où il loge. Cet homme étrange semble affamé, il tremble de froid ou de peur et jette des regards inquiets dans tous les coins de la boutique. Morris Bober va éprouver de la pitié, de la compassion pour cet homme démuni qui cherche du travail. Dans un sens, l'arrivée plutôt inattendue de ce Franck est une aubaine pour l'épicier : il va pouvoir être aidé. En même temps, il ne peut honnêtement « exploiter » indéfiniment ce garçon en le payant très peu, voire pas du tout. D'autant que Morris Bober est un être parfaitement intègre et droit qui ne peut vivre sans respecter la morale, la Loi. Comment peut-il faire ? Chasser Franck, c'est le remettre à la rue, et le garder revient à exploiter un homme, ce qui est insupportable… Et puis, l'épicier a beau avoir un grand coeur, il se demande quand même qui est cet étranger.
En effet, qui est Franck Alpine ? Voilà certainement la question centrale du roman. Qui est cet homme fasciné par la figure de Saint François d'Assise ? Que veut-il ? Doit-il expier quelque faute ? Il semble très intéressé par Helen, la fille de l'épicier, et va placer naïvement tous ses espoirs dans cette relation amoureuse, sans penser qu'en tant que non juif, il peut toujours rêver : jamais les parents de la jeune fille n'accepteront qu'un goy épouse la chair de leur chair…
À la lecture de ce roman , j'ai très vite eu l'impression d'être du côté de l'univers de Dostoïevski , mais aussi de celui de Kafka: on sent qu'au fond ce texte est une parabole dont le sens est à chercher autour des thèmes de la faute, du pardon, de la notion de judéité. Très souvent, revient la question : qu'est-ce qu'être juif ? Cette interrogation semble obséder l'auteur. « Quel genre d'homme fallait-il être pour s'enterrer du matin au soir dans ce cercueil géant sans jamais sortir pour respirer une bouffée d'air, à part pour acheter un journal en yiddish ? C'est bien simple, il fallait être juif. Ils sont nés prisonniers. Il fallait avoir la patience inlassable ou l'endurance ou la résignation de Morris comme l'avaient aussi Al Marcus, le marchand de sacs en papier et ce vieux coq décharné de Breitbart qui trimballait de porte en porte son chargement d'ampoules électriques. » s'interroge l'épicier. Quant à Frank, ses questionnements portent sur les mêmes sujets : «  En somme, ces gens-là ne vivent que pour souffrir. Et le plus honoré d'entre eux, le pur des purs, le Juif modèle est celui qui supporte le plus longtemps la douleur qui lui ronge les tripes avant de se précipiter aux toilettes. » « C'est drôle… pour les Juifs la souffrance est une pièce de tissu ; ils s'en drapent comme dans un vêtement. »
Si l'on s'en tient à ces définitions, on peut dire que même si Franck n'est pas juif, tout se passe comme s'il l'était : il souffre, s'épuise, donne tout ce qu'il peut de lui, cherche à se faire pardonner ses fautes, à se racheter, à être meilleur… Ses remords pèsent lourd sur sa conscience et son besoin d'expiation semble vital. Et pourtant, il ne parvient jamais à se fixer définitivement du côté du Bien ou du côté du Mal et oscille sans cesse d'un point à l'autre comme si sa vie, finalement, était une lutte constante pour parvenir enfin à être ce à quoi il tend, selon moi, depuis le début sans jamais en avoir vraiment conscience… Je n'en dis pas plus, vous le verrez à la fin… Son parcours ressemble à une quête, une espèce d'initiation et on pourrait discuter longuement de ce qui la motive chez Franck...
Finalement, il ressemble assez à l'épicier qu'il plaint… au point d'aller parfois jusqu'à le remplacer totalement ou d'être pour Morris comme un fils adoptif.
Le texte, assez mystérieux (et c'est ce qui en fait toute la richesse), s'offre à des interprétations multiples et le personnage très ambigu du commis crée un véritable suspense… Quant à son acte final (ah, je sens que j'attise votre curiosité… mais c'est bien, c'est bien!), on pourrait passer une nuit à tenter de l'analyser et proposer différentes interprétations possibles. Oui, c'est là que l'on voit qu'il s'agit d'un grand livre !
J'ai beaucoup aimé aussi l'unité de lieu : tout se passe effectivement quasiment dans une petite épicerie dont on s'éloigne rarement. Cela confère à l'oeuvre une dimension théâtrale et met bien en évidence les « vies cloîtrées » (l'expression est de Roth) des personnages de Malamud toujours coincés dans un espace réduit dont ils ne parviennent jamais à sortir malgré leurs tentatives. Ces petites gens finissent par devenir le symbole de la condition humaine, des figures à la Beckett, engluées dans des espaces dont ils sont prisonniers, aspirant à un ailleurs (géographique ou métaphysique) dont ils ne verront jamais la couleur. Ils ont quelque chose de fondamentalement tragique, ce qui les rend particulièrement touchants.
Un texte complètement essentiel, à lire et à relire.






















mercredi 30 janvier 2019

Saltimbanques de François Pieretti


Éditions Viviane Hamy
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)


Nathan a quitté assez jeune le domicile de ses parents : il a voulu mener sa vie, ailleurs, loin d'eux. Après quelques années d'études, il ne fait que vivoter en exerçant des petits boulots alimentaires qui ne l'intéressent pas vraiment. Ses retours au pays ont été assez rares et le temps est passé.
Ainsi, Nathan n'a-t-il pour ainsi dire pas connu son frère, Gabriel. La seule image dont il se souvienne est celle d'un ado distant, de quinze/seize ans, avec lequel il n'a jamais vraiment parlé. Gabriel fréquentait déjà, à l'époque, une troupe de saltimbanques avec laquelle il faisait des spectacles. Nathan n'en a vu aucun et maintenant, c'est trop tard puisque Gabriel est mort dans un accident de voiture peu de temps après avoir passé ses épreuves du bac.
Nathan est donc revenu pour les obsèques de son frère. S'il sait bien qu'il ne pourra jamais rattraper le temps perdu, il va tout de même tenter de comprendre qui était ce frère, cet étranger. Encore lui faudra-t-il poser les bonnes questions… Pas si simple...
Ce sont d'abord des parents terrassés par la douleur qu'il retrouve. Commence alors une errance autour de ce frère disparu : aller sur les lieux qui étaient les siens, rencontrer ceux qui l'ont connu et comprendre ce qui l'a amené à prendre cette voiture sous l'emprise d'alcool ou de stupéfiants.
Saltimbanques est un roman d'atmosphère : les personnages semblent évoluer dans un monde qui n'est pas vraiment le leur et dans lequel ils ont du mal à trouver leur place, comme s'ils avançaient constamment dans une semi-obscurité les privant de repères. Rien dans ce monde ne semble les retenir, les intéresser, les impliquer. Ils sont de passage, songent peu à l'avenir et vivotent au jour le jour dans une brume qui semble pénétrer leur âme. « Est-ce qu'il y a seulement une histoire ? Une vraie histoire ? » s'interroge Bastien, un ami. Est-ce que ces jeunes parviennent à se construire une vie ? À être heureux ? Pas sûr.
Qui sont-ils, ces jeunes ? Pourquoi cette désillusion permanente, cette fuite constante, cette tristesse insondable qui imprègne tout leur être ? Une très grande mélancolie émane de chacune de ces pages disant l'impossibilité d'être heureux, le malaise d'un désenchantement permanent dans un monde silencieux et triste.
François Pieretti, primo-romancier, a su rendre ce sentiment presque d'abandon que peuvent ressentir des jeunes sans avenir, « des enfants perdus », abandonnés même, trouvant encore peut-être dans l'amitié quelque refuge possible.
Comme je le disais, Saltimbanques est un roman d'atmosphère qui a su capter l'air du temps. L'écriture est fluide et tout en nuances. J'avoue cependant avoir peut-être moins aimé la dernière partie qui se passe en Bretagne et qui m'a semblé plus convenue (la Bretagne est tellement « cliché » : c'est le lieu où, dans la littérature actuelle, échouent tous les jeunes bobos qui veulent recommencer leur vie…) Par ailleurs, je la ressens comme se rattachant un peu artificiellement à un récit formant un tout. C'est un point de vue, il se discute bien entendu !
Des premiers pas très prometteurs en littérature, c'est certain ! Un auteur à suivre, assurément !

dimanche 27 janvier 2019

L'Explosion de la tortue d'Éric Chevillard


Les Éditions de Minuit
★★★★☆ (explosif!)

Mon premier Chevillard : L'Explosion de la tortue. Je vous le dis tout de suite, je ne suis spécialiste ni de l'auteur, ni de l'animal (j'ai bien eu chiens, chats, hamsters, lapins et poissons rouges mais aucun n'a explosé, Dieu soit loué!)
Donc, j'avance en terre inconnue. Les cinquante premières pages me régalent : humour absurde, langue inventive, poétique, jeux de mots audacieux, phrases ciselées. Avec, en plus, un petit air de ne pas y toucher…
De petits paragraphes relatent une histoire qui aurait pu (dû, même) ne pas être un sujet de roman. Une micro-histoire. Une absence d'histoire. Le personnage principal n'est rien, c'est-à-dire une tortue de Floride achetée quai de la Mégisserie par un narrateur dorénavant désemparé qui ne sait à qui confier sa bestiole avant de partir en vacances. « C'est à cela qu'on reconnaît que l'on n'a pas de vrais amis. » Remarque très juste s'il en est. « Nous partions sur les routes, nous voulions voyager léger. Phoebe nous aurait ralentis. Nous ne sommes déjà pas des lièvres. Phoebe et ses courtes pattes torves. Phoebe et son rocher. Phoebe et ses deux litres d'eau. » Qu'aurait écrit La Fontaine là-dessus ? On s'interroge.
Pourquoi ce pauvre garçon, sensible à la cause animale, s'est-il lancé dans cet achat incongru ? « Ce serait un petit spectacle permanent, reposant, totalement dépourvu d'enjeux contemporains… Un élément de décoration, une présence infime, silencieuse, un détail du vaste monde qui, par métonymie, l'évoquerait tout entier sans nous encombrer de ses collines. »
Mais l'on se lasse du néant.
Il pouvait encore la ramener dans son milieu d'origine : les marais de Floride. C'est ce que des gens bien auraient fait. Mais pas lui. (Sans mettre en doute l'intégrité du narrateur.) 
Une autre idée lui vient : « La rendre sans exiger de remboursement. Nous n'en voulons plus. Reprenez-la. Elle n'est pas propre. Elle ne parle pas. Elle a mordu le facteur. »
C'est malhonnête. Elle n'avait rien fait la pauvre bête, et bientôt, c'est précisément ce qu'on allait lui reprocher ! Quelle mauvaise foi !
Il faut trouver une solution pour cet être accroché à son rocher :« on aurait dit une moule », « elle nageait sans grâce, comme un sabot… On aurait dit le dernier des cornichons. »
Se casser la tête pour un animal qui n'y met pas un peu du sien, c'est pénible : « Phoebe ne semblait exister que pour passer le temps. Il ne lui arrivait rien. Elle ne prenait aucune initiative. On ne lui supposait aucune pensée, aucune imagination. Elle se contentait d'être, pétrifiée dans l'infinitif, ignorant toute conjugaison. » Les gens qui ne font pas d'effort, zut alors ! Pourquoi on en ferait pour eux, hein ?
Et pourtant, notre généreux et dévoué narrateur a l'idée assez géniale de placer l'aquarium dans une baignoire pleine d'eau : moins de risque d'évaporation (il fait très chaud maintenant l'été…) Il ajoute (quel altruisme!) un canard en plastique rose, de la poudre de crevette et ne ferme pas totalement les volets, pour le jour... et au risque de se faire cambrioler (mais quand on aime…)
ET CRAC : au retour, tandis qu'il s'empare de l'animal du bout des doigts (presque une caresse), la carapace craque sous son doigt (l'allitération laisse supposer qu'une carapace est faite pour craquer...) « Il y avait eu un petit bruit de promenade en forêt. Un bruit léger de fuite. Un bruit bref. Une courte promenade. » La carapace déshydratée, décalcifiée A CÉDÉ (misère!) La tortue n'est pas encore morte mais le sera bientôt.
Voilà l'histoire : 53 pages sur la tortue.
J'ai souri (sans mauvais jeu de mots, ah, ah) souvent. J'ai beaucoup admiré cette prose poétique, un brin précieuse et comme détachée, de celui qui dit des choses essentielles, existentielles même en passant. Bon, c'est bien, tu t'es bien amusée mais il te faut redescendre sur terre ma cocotte, et te creuser un peu les méninges !
Et j'ai effectivement commencé à m'interroger.
Sympathique et bien vue cette petite histoire de reptile, pas plus courant que ça dans la littérature... Mais de quoi me cause-t-il au fond Chevillard ? On sait bien que qui dit "tortue" dit "fable", et qui dit "fable" dit "sens" : que pouvait-il bien se cacher derrière ce petit divertissement aux allures absurdes ? Et se cachait-il même quelque chose ? Fallait-il y voir seulement une leçon de morale écologique, une dénonciation de la désinvolture avec laquelle les hommes traitent la nature ?
Terminé l'amusement, il allait falloir que je pense un peu. Et là, franchement, je n'en menais pas large.
Et, pour tout vous dire, ça n'allait pas vraiment s'arranger. Mais le moral était bon, je vous rassure.
Je poursuis donc ma lecture...
Page 54 donc, commence une nouvelle petite histoire au sujet d'un pauvre gamin de collège harcelé par d'autres - dont le narrateur - et surnommé « petit Bab », comprenez petit babouin.
Nous passons ensuite et sans crier gare à l'évocation d'Anton, vendeur à l'Arche de Noé, (lieu où a été achetée Phoebe) où les trafics d'animaux, paraît-il, sont courants...
Encore apparemment plus incongru, page 75, le narrateur se plaint de s'être fait voler la vedette au sujet d'un écrivain du XIXe siècle, oublié de tous : un certain Louis-Constantin Novat. En effet, un érudit du nom d'Yves Malatesta lui a piqué un travail dont il était chargé sur l'édition des œuvres posthumes de ce L-C Novat. Zut ! Et, CLAC. Le beau projet s'écroule. Ça fait mal. La tortue aussi a dû avoir mal, très mal même. Notre narrateur ne va cependant pas renoncer complètement à un projet qui lui tient à coeur : « moderniser » quelques œuvres qu'il détient dudit Novat et signer cette « nouvelle » production de son propre nom. Et nous voilà plongés dans le détail des écrits de L-C Novat, dont voici quelques titres : « Trois oeufs », « L'Anguille sous roche », « Queue coupée »… Je suis sur mes gardes… C'est quoi cet enfumage ? Je n'y vois plus rien...
Je fais la fière, je poursuis ma lecture mais je suis larguée. Tête haute, hors de l'eau. Mais sur la pointe des pieds. C'est QUOI le rapport ??? B…..L !
Des leurres, ces digressions à la c .. ? Des fausses pistes ? Il se fout de ma g….. ce Chevillard. Il faut que je reste vigilante, il me trimbale, c'est sûr. Je relis, fais demi-tour, compare, confronte, entoure, barre, surligne en jaune, en rose, en vert, jette le livre - qui ressemble à un perroquet des îles - rageusement, le reprends hâtivement...
Deux nuits d'insomnie et trois jours foutus plus tard…
J'Y SUIS !!! Enfin, je crois y être...
(Ma grand-mère disait, de moi et d'autres aussi j'espère: elle comprend vite mais faut lui expliquer longtemps !)
De quoi me parle Chevillard depuis le début sinon... de LITTÉRATURE ? Bah oui ! Évidemment bien sûr, grosse neuneu que je suis ! Je n'y ai vu que DU FEU. La métaphore de la tortue était là, sous mon nez ! Il fallait la réhydrater cette tortue, lui injecter un petit quelque chose pour qu'elle renaisse, modifier l'allure régulière de sa carapace pour qu'elle ne soit plus tout à fait la même…
N'est-ce pas ce que font les auteurs, TOUS ? Ils « réhydratent » les textes anciens, dont ils sont nourris, au point de ne même plus être conscients qu'ils ne sont pas tout à fait à l'origine de « Ce fut comme une apparition... » ou de « Longtemps... » Oui, écrire, c'est insuffler du nouveau, de la modernité, ramener à la vie, varier le motif, changer l'aspect… Un sang neuf, une énergie nouvelle, une explosion qui décoiffe (pour parler d'une tortue, il y a mieux!)
Il faut savoir tuer le père, (C'est toujours la même chose!), sortir de l'état de pierre, de l'immobilité, de la paralysie, de l'inertie, du convenu, de la platitude, du lieu commun. Agir. Réagir. Combattre même. Être violent. Donner un coup de pied dans la fourmilière. CRAC. Pour repartir vers du vivant, du mouvement, de l'air vif.
Il fallait tordre le cou de la tortue (d'aucuns l'avaient fait avec l'alexandrin, non?), la faire péter. L'exploser. PAN !
Et m'apparaissait clairement toute une série de réécritures du même motif, toute une série de mises en abyme de ma tortue de Floride qu'il fallait réanimer (ou faire crever) au plus vite pour passer à autre chose... Et je vis tous les jeux d'échos et de correspondances dont le texte fourmille (une illumination, ça arrive !)
TOUS ? J'avais tout compris ? Non, loin de là, évidemment. Mais c'était déjà ça. (Il fallait que je dorme un peu maintenant!)
J'étais bluffée.
Le propos de Chevillard était PERFORMATIF : quand dire, c'est faire ! Ah, il m'avait bernée l'animal ! Il l'avait fait devant moi et je n'avais RIEN VU ! Bien joué !
Il n'a pas tort Chevillard, rien ne se perd, tout se transforme…

Finalement, cette tortue, elle est immortelle !

mercredi 23 janvier 2019

Délit de gosse d'Isabel Ascencio


Éditions du Rouergue
★★★★★ (magnifique)


Bon, que je le dise tout de suite : je ne connais personne aux Éditions du Rouergue, n'ai pas d'actions chez eux et ne cherche pas à m'y faire publier ! J'ose donc affirmer (et ce n'est pas la première fois que je le dis) que je ne suis JAMAIS déçue par leurs publications ! Et une fois de plus, je viens d'achever un roman magnifiquement écrit qui m'a totalement bouleversée.
Je vous préviens, mon petit résumé ne donnera pas grand-chose parce que l'écriture est tellement délicieuse qu'il faut lire ce roman pour en apprécier toute la beauté et toute la sensibilité !
Deux mots quand même: Jeanne aime Marie. Marie aime Jeanne. Elles sont jeunes et vivent ensemble à Paris dans un appartement prêté par la famille de Jeanne. Le père de Jeanne est notaire, sévère, et très très traditionnel dans sa façon de concevoir l'existence et les choses en général, si vous voyez ce que je veux dire... Il vit dans une somptueuse demeure périgourdine où Jeanne a passé toute son enfance et où elle n'a quasiment jamais remis les pieds depuis qu'elle a rencontré celle qu'elle aime, et surtout depuis qu'elle a refusé d'épouser un voisin bien né, un certain François-Henri. Or, un jour, elle reçoit une invitation d'Ernest, son petit frère : il se marie et Jeanne est invitée. Elle ira, évidemment, mais avec une petite idée derrière la tête...
En effet, Jeanne a un projet, magnifique et complètement fou : elle veut un enfant et elle profitera de cette noce pour tenter d'amadouer un des fils à papa invités à la grande cérémonie, dans le but de repartir… enceinte !
Et elle tient à ce que Marie soit présente ce soir-là : elle aura au moins une fois mis les pieds dans ce parc merveilleux et « fait la connaissance » - à distance, certes, mais quand même - du clan familial ! Pour Jeanne, c'est important.
Afin de noyer le poisson, Marie sera accompagnée par leur pote Mano au grand coeur, un Mano tiré à quatre épingles pour l'occasion. Jeanne a tout organisé minutieusement, tout est parfaitement réglé à l'avance : les moindres gestes et les plus petits déplacements. Quant aux éventuelles prises de parole de Marie et de Mano, faut qu'ils oublient. Ils regarderont, de loin si possible, et repartiront tôt à l'hôtel. Jeanne croit dur comme fer que tous ces collets montés n'y verront que du feu et ciao l'équipe, on repart avec le mouflet gros comme une puce dans le ventre…
Inutile de vous dire que rien ne va se passer exactement comme prévu…
Bon, déjà, je me rends compte que le résumé des premières pages est très incomplet : je ne vous ai pas dit par exemple que… Bon, je me tais… Sur la famille de Marie, il y aurait mille histoires à raconter et cent mille à rêver… Je ne vous ai pas expliqué de quelle façon magnifique elles se sont rencontrées… Et je ne vous ai pas non plus parlé de la demeure familiale et surtout de son parc majestueux où Jeanne, enfant, aimait courir à en perdre le souffle et jouer jusqu'à pas d'heure, vous ne savez rien des bois de grands hêtres, du petit kiosque à musique, de la fontaine avec la Velléda.
Non, je ne vous ai rien dit de tout ça car seuls les mots d'Isabel Ascencio peuvent rendre avec autant de beauté, de poésie et d'émotion la magie de tout cela. J'ai tout vu, tout senti, tout respiré… je me suis enivrée du parc, de la forêt, du verger et de la mer… C'était magnifique...
Et quelle émotion… Je n'ai pas les mots pour en parler…
Un roman tellement beau qu'on a envie de l'offrir au monde entier et surtout peut-être à quelques-uns pour tenter de leur faire comprendre que lutter contre l'amour, c'est inutile.
Tout simplement.