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vendredi 16 août 2019

Neptune Avenue de Bernard Comment


Éditions Grasset
★★★★☆ (j'ai beaucoup aimé)

Étrange période que celle des vacances où on lit sans écrire et où l'on écrit sans lire, où les paysages que l'on traverse et les gens que l'on rencontre viennent brouiller les lignes qui se mélangent, se confondent et se perdent au fil des jours.
J'ai presque oublié un bon nombre de livres lus cet été : tant pis pour eux. Les journées bien pleines m'ont finalement aidée à y voir clair et à faire le tri…
Il y a tout de même deux livres dont je voudrais vous parler : Neptune Avenue de Bernard Comment et Poésies d'Émile Nelligan. J'ai lu le premier courant juillet et je sens que je le porte encore en moi. Quant au second, c'est un coup de foudre absolu pour les textes d'une très grande beauté d'un auteur québécois (je suis d'ailleurs très étonnée de constater qu'il ne soit pas plus connu… mais c'est comme ça!)
Commençons par Neptune Avenue : un homme à la retraite vit au vingt-et-unième étage d'un immeuble de Brooklyn sur Neptune Avenue. Visiblement assez seul, sans amis, sans famille, il écoute ses voisins se plaindre de la chaleur excessive : 41 degrés sont annoncés pour l'après-midi même. Le narrateur, fatigué et handicapé par la maladie, ne peut sortir. Plus d'électricité. Une panne géante paralyse toute la ville, peut-être même le pays. Les ascenseurs sont tombés en panne. Que s'est-il passé ? Une guerre, une fin du monde ? Les épiceries sont prises d'assaut, l'eau va bientôt manquer, plus d'internet, plus de contact avec l'extérieur. Seule une jeune fille, Bijou, vient s'occuper de lui. Qui est-elle ? Que cherche-t-elle ?
Dans la touffeur de cet été sans air climatisé, l'homme va bientôt se tourner vers son passé qui lui revient par bribes : sa jeunesse en Suisse, sa famille, ses amis, une vie consacrée à l'argent, au désir d'en amasser toujours plus, d'acheter encore et encore pour combler un vide, impossible à remplir autrement que par du vide… Mais aussi un amour fou pour une femme, une rencontre au fond si fugace qu'elle a à peine eu lieu… Et la tristesse infinie qui découle de tout cela…
De ce texte émergent à la fois une grande mélancolie et une grande nostalgie qui m'ont beaucoup touchée. Le narrateur repense à ce qu'il a vécu, ces années soixante-dix/quatre-vingt, une époque heureuse, des moments inoubliables au bord de la mer puis de mauvais choix. En existait-il d'autres ? Peut-être, sûrement même. Ou peut-être pas.
Ce roman ouvre aussi une réflexion sur le monde d'hier et d'aujourd'hui, nos modes de vie, nos choix politiques, économiques, écologiques. Et toute l'inquiétude que l'on peut ressentir devant les grands de ce monde qui semblent parfois diriger sur des coups de tête, comme des gamins immatures, gâtés, capricieux et un peu fous.
« On croyait être débarrassés de la débâcle du vingtième siècle, et ça revient, partout, de la même manière, avec le même culot, la même effronterie, la même brutalité. Et ça finira probablement tout aussi mal. »
« Je devine au loin, à travers le voile de brume, la découpe de la skyline de Manhattan, celle de Downtown, sur la gauche, portée vers le ciel par la tour One, la plus haute de toutes, et à droite celle de Midtown et Uptown… J'adore regarder cet horizon et réfléchir à la ville, à sa folie des grandeurs, à sa rage ascensionnelle, à toute cette condensation de gens, d'argent, de pouvoir. Bijou a raison, il y a trop de tout dans notre monde, on aurait pu faire avec beaucoup moins depuis deux siècles. C'est l'électricité qui a donné l'énergie nouvelle de consommation éperdue, et d'un coup le monde s'écroule, plus de jus, plus de courant, le silence et l'obscurité. Je devine les arbres, çà et là, tous ces squares et parcs qui irriguent Brooklyn dans son étendue infinie, eux n'ont besoin de rien d'autre que l'alternance de la pluie et du soleil pour traverser les siècles. Ils nous survivront. »
On suit le cours des pensées du narrateur qui revient sur sa vie, celle qu'il a vécue, celle qu'il aurait voulu vivre.
Sensible, touchant, troublant parfois et d'une très grande humanité, Neptune Avenue laisse entendre la voix mélancolique d'un homme qui regarde sa vie tout en observant Bijou, une jeune femme, elle, tournée vers l'avenir, vers un monde où l'on sait que l'argent et les biens ne sont plus tout à fait les clefs du bonheur… Le narrateur aimerait en faire son héritière en lui transmettant ce qu'il possède mais Bijou refuse cet argent, elle a d'autres valeurs, d'autres aspirations. Les mouvements incessants de la jeune femme s'opposent à l'immobilité de l'homme, coincé dans un passé qu'il n'a pas su (pu?) vivre et un présent dont il ne peut rien faire.
Un livre sur le temps, la transmission (possible ou impossible), la maternité et la mort. Un très beau texte.

                         
Je voulais aussi vous dire quelques mots sur les poèmes d'Émile Nelligan. L'auteur, né à Montréal en 1879, a souffert toute sa vie de troubles schizophréniques. Il a donc très tôt été interné. Lors de mon voyage au Canada, j'ai eu l'occasion d'entendre, par hasard, un de ses poèmes. Je vous le livre ici.

Un soir d'hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu'est-ce que le spasme de vivre 
À la douleur que j'ai, que j'ai !

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : où vis-je ? où vais-je ?
Tous ces espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! Comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! Comme la neige a neigé !
Qu'est-ce que le spasme de vivre 
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai !...


On retrouve dans tout le recueil cette même beauté aux notes verlainiennes et baudelairiennes. Allez y jeter un petit coup d'oeil et dites-moi ce que vous en pensez !


lundi 22 juillet 2019

L'Atelier du désordre d'Isabelle Dangy


Éditions Le Passage
★★★★★


Il y a des livres délicieux dont on entend très peu parler sans que l'on sache vraiment pourquoi… Petite maison d'édition ? Premier roman ? Je ne sais au fond ce qui explique qu'ils échappent aux radars de la critique… « L'atelier du désordre » d'Isabelle Dangy est l'un d'eux : un pur bonheur de lecture, un vrai coup de coeur littéraire dont il n'y a pas eu, à mon avis, assez d'échos ici ou là.  Alors, avant de vous ruer sur les nouveautés de septembre, autorisez-vous une petite séance de rattrapage et dégustez sans plus tarder ce très bon roman publié à la rentrée de janvier !
Nous sommes dans les années 1860 à Barbizon, dans ce petit village qui depuis une vingtaine d'années attire les peintres paysagistes ; nous suivons les pas d'un certain René Dolomieu qui vient de se faire larguer par sa maîtresse, une habilleuse de l'Opéra-Comique. Triste, abattu, esseulé, il décide, sur les conseil de ses amis, d'aller traîner son âme en peine loin de la capitale, dans un petit village entouré de plaines et de forêts où il trouvera à coup sûr de nombreux sujets à peindre et certainement, sillonnant la campagne le chevalet à la main, quelques collègues avec lesquels il finira la soirée à l'auberge Ganne...
Si ce premier séjour le rétablit un tant soit peu, notre artiste se voit dans l'obligation de reprendre le train pour Paris où la famille Eulembaum lui propose de faire un portrait des trois jeunes filles de la maison. Le travail accompli, René est vite rattrapé par une profonde mélancolie dont il a bien de la peine à se départir. Il décide donc de regagner ce village dont l'atmosphère lui a permis de soulager un peu sa peine. Il retrouve des condisciples avec lesquels il discute de ce qu'il aime peindre, notamment des tas, oui des tas : farine, poussière, cendre, sable et tout autre objet pourvu qu'il apparaisse sous forme d'accumulation, d'agglomération, d'amoncellement. René aime les tas, ils attirent son œil de peintre et les reproduire lui procure une grande jouissance qui, il faut bien le dire, tourne parfois à l'obsession !
Un jour, alors qu'il s'est laissé entraîner par des connaissances de connaissances (lui qui déteste les mondanités!), il est présenté à un porcelainier de Melun, Monsieur Dauxonne, fier de son entreprise et passionné par son art, qui va, par personnes interposées, lui proposer de faire un portrait de sa fille Valentine. Alors qu'il n'a pas le souvenir d'avoir accepté un tel travail, il se voit contraint d'honorer la demande : encore une fois, il doit renoncer pour un temps à sa passion pour les tas, ce qui l'ennuie profondément : « Il aurait aimé poursuivre, à sa manière capricieuse et lente, une destinée un peu informe. Il aurait aimé fréquenter les chantiers et les carrières, peindre des monticules de terre quand le vent leur arrachait une écharpe de poussière, des pyramides de gravillons, des amoncellements de nuages, ou bien comme il y songeait vaguement dans la salle de restaurant de la Galère, des piles d'assiettes et même des montagnes d'épluchures. »
En attendant, il doit loger chez le porcelainier, au Mée-sur-Seine, jusqu'à ce qu'il mette la touche finale à ce portrait et qu'il tente, par la même occasion, de comprendre qui est Valentine, l'étrange fille de Monsieur Dauxonne.
Lire « L'atelier du désordre », c'est véritablement plonger au coeur du XIXe siècle (j'en connais que cela va ravir…), fréquenter les peintres de Barbizon, le monde de la Capitale : les bourgeois mais aussi les petites gens, sentir le Second Empire avancer vers la guerre. C'est aussi découvrir l'histoire intime d'un peintre, René Dolomieu, dont on suit l'évolution psychologique décrite avec beaucoup de nuances, personnage qui semble davantage subir son destin plutôt que de le choisir vraiment. Le pauvre homme devra vivre moult péripéties et l'on se passionne pour tous les rebondissements qui nous tiennent chevillés au texte !
Très vite, ce roman m'a happée parce que l'on s'attache immédiatement aux personnages qui rappellent parfois, je trouve, ceux de Maupassant…
Quant à l'écriture, elle m'a comblée, oui, comblée par tant de délicatesse et d'élégance avec, il faut le dire, quelques accents flaubertiens, qui ont fini de me ravir !
Je ne veux pas en dire plus pour laisser intact, au futur lecteur, tout le bonheur de lire un texte aussi délicieux.
Un magnifique premier roman…
A lire absolument ! (évidemment!)

lundi 15 juillet 2019

Honorer la fureur de Rodolphe Barry


Éditions Finitude
★★★★★ (passionnant!)


Connaissez-vous Agee ? James Agee ? De nom peut-être ? Eh bien, vous allez pouvoir faire plus ample connaissance avec cet homme hors du commun grâce à cette passionnante biographie de Rodolphe Barry publiée chez Finitude : « Honorer la fureur ».
Quel homme que ce James Agee (1909-1955) ! Nous le découvrons tandis qu'il travaille comme journaliste au magazine Fortune : il a vingt-six ans et a bien envie de se jeter par la fenêtre de son bureau du Chrysler Building. Il déteste son job chez Fortune qui ne répond en rien à sa soif de création, de liberté et de justice. On est dans les années trente et la Grande Dépression a jeté un nombre incalculable de gens dans la rue où nombreux sont ceux qui crèvent de faim et de soif. Régulièrement, Agee est convoqué dans le bureau de Henry Luce, magnat de la presse américaine : il doit écrire ce qu'on lui demande, ce qui ne correspond pas vraiment à ce qu'il pense. Autrement, il est viré. C'est clair ?
Mais Agee a le sang chaud et la main sur le coeur. Rien ni personne ne lui dictera sa conduite : il veut parler de ceux qui n'ont rien et qui crèvent chaque jour à tous les coins de rue, il veut écrire un roman qui parlerait de ces gens-là. En attendant, il pense au film de Chaplin, « La Ruée vers l'or », qu'il vient de découvrir et il annote chaque page du roman de Faulkner « Le Bruit et la fureur ».
La dépression le gagne, ses articles lui reviennent censurés de moitié. Ce qu'il écrit dérange, choque, scandalise : il dénonce les inégalités, l'hypocrisie, l'injustice, l'imposture, écrit des articles engagés. On le surnomme « le révolutionnaire ». Il déteste le modèle libéral américain, souhaite un monde plus social, plus humain. « Êtes-vous communiste ? » lui demande-t-on.
Évidemment, il aurait été facile de virer cet empêcheur de tourner en rond mais le gars est brillant, inspiré, percutant, et sa capacité de travail hors normes.
Or, un jour, son rédacteur en chef lui demande de faire un reportage dans le sud du pays « afin d'enquêter sur les métairies de coton et les conditions de vie faites aux familles de métayers blancs. » Enfin, un sujet pour lui et qui va le sortir des quatre murs de son bureau où il étouffe et devient fou ! La magazine lui propose de partir avec un photographe, un certain Walker Evans qui a déjà travaillé sur les ravages de la Grande Dépression. Ils sont faits pour s'entendre ces deux-là ! Direction le Sud : ils traversent l'Arkansas, le Mississippi et arrivent enfin en Alabama. La chaleur est accablante. La pauvreté, visible partout. Les fermiers sont ruinés par une crise qui les touche de plein fouet à laquelle s'ajoute une sécheresse terrible : le revenu annuel moyen est de cent soixante-dix-sept dollars par habitant. C'est la misère, la misère profonde.
Le contact avec la population s'avère compliqué : qui sont ces deux gus qui déboulent avec leur bloc-notes et leur appareil photo ?
Puis une rencontre se fera, de celles qui marquent les esprits et façonnent un homme à jamais…
Ce que James Agee verra, il ne l'oubliera pas…
« Chaque soir, il lit sur les visages hagards la trace de cet épuisement qu'on éprouve après avoir vécu ou assisté à un drame. Ici, la terre est sans ombre. La calamité est quotidienne. Face à cette pauvreté au-delà de la pauvreté, il comprend que son défi, à la mesure de son indignation, sera de maintenir vivante la mémoire de ces déshérités. »
Agee est tellement révolté par la pauvreté extrême dans laquelle vivent ces gens qu'il est prêt à prendre les armes : « Soyons mobiles, rapides. Frappons n'importe où, n'importe quand. Devenons insaisissables. Formons une guérilla dans le désert ! » Il refuse de croire aux promesses du New Deal et de Roosevelt : tout est faux, tout est mensonge. Les lecteurs doivent savoir et il leur dira ce qu'il a vu, oui il ouvrira de force les yeux de ceux qui refusent de voir. Il bouillonne de colère et de rage et se sent prêt à « honorer la fureur » qui est la sienne.
Cette biographie vraiment passionnante et magnifiquement écrite fait revivre un homme génial, terrible, intense, généreux, un homme enragé, écorché vif, noyant sa quête d'absolu et d'idéal dans la fumée et l'alcool, un écrivain, un poète qui va s'armer de mots pour dire toute sa haine, toute sa rage contre ces hommes politiques qui plongent dans une vie proche de l'enfer un peuple déjà à l'agonie.
Après avoir écrit son grand livre : « Louons maintenant les grands hommes », James Agee deviendra l'un des premiers critiques de cinéma et travaillera sur le scénario d' « African Queen » avec John Huston, puis, avec Charles Laughton, sur celui de « La nuit du chasseur » et il rencontrera Chaplin qui deviendra son ami.
« Honorer la fureur » est une plongée magnifique et forte dans une Amérique en pleine mutation : découvrir toute cette époque à travers les yeux d'un homme ardent prêt à brûler sa vie pour plus de justice et d'humanité est tout simplement fascinant.
Un portrait vraiment inoubliable !

mardi 2 juillet 2019

Trois concerts de Lola Gruber


 Éditions Phébus
★★★★★ (J'ai beaucoup aimé)


Il est des livres qui, dès les premières pages, donnent à entendre une petite musique pas ordinaire. On ne sait pas exactement d'où elle vient : peut-être émane-t-elle de l'originalité de l'écriture, de l'organisation du récit, du portrait des personnages ou bien d'ailleurs encore. En tout cas, cette petite musique, c'est la première fois qu'on l'entend, qu'on la goûte, elle pique notre curiosité, retient toute notre attention et finit par nous lier, et pour longtemps, à l'oeuvre qu'elle nous dévoile...
Par où commencer ?... Car il n'y a pas à proprement parler de commencement ou alors, ils sont pluriels et se rattachent à différentes personnes, époques et lieux. « C'est en vain qu'on cherche le début des choses, on ne trouve jamais qu'une étape et on l'appelle « début », parce qu'on ne distingue que ce qui a déjà commencé ; nul ne conteste que la première note n'existe que par le silence qui la précède, mais personne ne peut dire avec certitude quand ce silence commence. »
Pour tenter de « commencer » tout de même, prenons la première page du roman : un certain « Paul Crespen écrivit à Londres dans sa maison de Tyndale Terrasse » trois Suites pour violoncelles. Ces trois Suites « furent écrites pour Viktor Sobolevitz et celui-ci ne les joua pas. »
Cet homme qui ne joua pas les suites de Crespen, on le découvre chez lui, à Paris, dans son appartement aux volets clos. Il est seul, vit coupé du monde, attend la mort  mais, avant cela, la visite d'un homme, un critique musical, un certain Rémy Nevel.
Ce Rémy Nevel (je ne l'ai jamais senti ce personnage), on le surprend au réveil. Il vient de partager sa nuit avec une femme, une certaine Clarisse Villain, violoncelliste, formée précisément auprès du grand maître Viktor Sobolevitz, qui a toujours refusé de former qui que ce fût.
Alors, évidemment pour Rémy Nevel, cette Clarisse Villain est tout de même un objet de curiosité. Pourquoi elle ? Qu'a-t-elle de si extraordinaire pour que le grand maître, l'ermite misanthrope au sale caractère, ait accepté de la rencontrer alors qu'elle n'était qu'une gamine et de lui donner des cours pendant douze ans ? À elle. À elle seulement. Pourquoi ? Et pourquoi cela intéresse-t-il tant le critique ? Que cherche-t-il ? Qu'attend-t-il d'elle (Clarisse) et de lui (Sobolevitz) ?
Maintenant, faisons la connaissance de Clarisse, je veux dire de Clarisse petite, pour comprendre. Repartir en arrière, à l'un des commencements de cette histoire, de ces histoires qui vont se mêler, s'imbriquer au point de n'en former qu'une. Il nous faut rencontrer cette petite de cinq ans qui entend le son quelques secondes à l'avance et qui joue sous l'escalier parental avec un meuble d'horloger pour faire de la musique. Qu'est-ce qu'on va en faire de cette môme muette bourrée de tics et de tocs, qui tient à l'envers son premier cahier de solfège et travaille toute seule des symphonies ? se demandent ses pauvres parents étrangers à ce monde de la musique. Consulter un spécialiste, le plus vite possible… Oui, c'est la solution...
Trois destins, trois histoires, trois personnages complexes et forts dont on suit les parcours sinueux, douloureux, trois personnages qui se cherchent, s'évitent, se complètent et se nourrissent l'un de l'autre.
Au-delà de ce trio étonnant et très finement analysé, ce roman étonne par sa forme.
Tout d'abord, il y a ce « tu » qui surprend le lecteur dès la page 27, un « tu » qui semble exprimer la grande proximité entre l'auteure et ses personnages dont elle sait les états d'âmes, les secrets, les moindres désirs, un « tu » qui nous conduit au coeur de leur être, de leur mal-être, de leurs tourments. Si ce « tu » m'a gênée au début (mais de qui est-il question ici ? d'elle, de lui, d'un autre ?), très vite, il devient indispensable, la seule et unique façon d'aborder les personnages dans leur intimité, leur mystère, leur ambiguïté.
Et puis, il y a aussi ce récit non linéaire, ces retours en arrière qui permettent de comprendre qui sont ces personnages, pourquoi ils sont devenus ce qu'ils sont, quel terrible événement les a construits, de quelle souffrance ils sont nés. Tout se met en place par petites touches, jusqu'à la fin. Le puzzle prend forme, l'histoire prend sens.
Enfin, et c'est la première fois que je vis cela, lire Trois concerts, c'est plonger dans le monde de la musique, la vivre de l'intérieur au moment même où elle se joue, la sentir, la comprendre. Pour cela, l'auteure (qui n'est pas musicienne) s'est plongée (pendant plus de sept années) dans de très nombreux écrits de musiciens, a écouté leurs témoignages et elle a traduit leur vécu, leur quotidien, leurs sentiments, leurs impressions, l'enseignement qu'ils ont suivi, leurs expériences, leurs galères, leur carrière, leurs compromis, leurs plus grandes joies et franchement, c'est bluffant de vérité!
On découvre un monde, un milieu : celui des musiciens qui doivent vivre, gagner de l'argent, accepter de se vendre (ah la com!), de se produire dans des concerts parfois « alimentaires ». La rencontre entre le monde immatériel, idéal et pur qui est le leur et les préoccupations bassement matérielles auxquelles ils sont confrontés crée un choc terrible, une dualité presque insupportable mais certainement inévitable pour ceux qui tentent de vivre de leur art. Mais tout le monde n'y parvient pas…
Et surtout, l'auteure sait traduire la musique par des mots : on y est, on la vit, on l'entend de l'intérieur, on l'aborde du point de vue de celui qui la joue. Je n'avais jamais ressenti une telle proximité avec la musique à la lecture d'un texte littéraire. Quelle justesse et quelle puissance d'expression !
Lola Gruber est douée, vraiment très douée. Il ne faut surtout pas passer à côté de ce texte incroyable dont, à mon avis, on n'a pas assez parlé. Mais il est encore temps de se rattraper !
Quant à moi, je suis plus que conquise.
On tient là une grande, c'est certain !

mardi 18 juin 2019

Le petit veilleur de Benoît Reiss


Éditions Buchet.Chastel
★★★★★


Lors du Festival Étonnants Voyageurs, j'ai surpris Gaëlle Josse devant un stand, contemplant ce petit livre… Elle s'est penchée vers la libraire et lui a dit : « Ce texte est une merveille. »
À peine venait-elle de reposer ledit exemplaire que nous étions deux indélicates observatrices à nous jeter sur les deux exemplaires qui restaient : Le petit veilleur (jamais entendu parler) de Benoît Ress (ah, si ! j'avais lu en 2017 L'Anglais volant publié chez Quidam).
Entre nous, heureusement que Gaëlle Josse n'en a pas désigné une dizaine du bout du doigt… je crois bien que j'aurais craqué !
Alors, ce petit veilleur ? Le conseil de Gaëlle Josse était-il un bon conseil ?
Oh que oui ! Et pourquoi n'ai-je pas entendu parler plus tôt de ce petit bijou ? Parce que ce texte est d'une très grande beauté, oui, il est fin, sensible, poétique… Il m'a parfois fait penser à du Duras dans la minutie et la délicatesse des images et des sentiments évoqués.
Le roman retrace un parcours en voiture décrit du point de vue d'un petit garçon nommé Thierry qui, enfoncé dans son siège, ne perçoit que des bribes du paysage. On ne sait pas qui est l'homme qui conduit ni où ils vont. On sait seulement que pour l'enfant, c'est un jour important. Les adultes lui ont expliqué cela. Il n'a pas bien compris pourquoi.
Au fil de la route, l'enfant se souvient de son passé, de son quotidien, évoque une mère souvent absente et qu'il passe son temps à attendre , soit dans un café, soit seul dans un appartement. Des images de la pension religieuse où il vit lui reviennent à l'esprit et notamment une jeune fille qui s'appelle Sophie avec laquelle il jardine et qu'il écoute jouer du piano.
Ce petit garçon observe le monde et nourrit son imagination des détails qui le composent. Souvent, il attend le retour de sa mère qu'il souhaite ne jamais quitter. Seul, il s'abandonne à la contemplation de ce qui l'entoure, ce qui donne lieu à des descriptions très fines et très poétiques qui traduisent merveilleusement la grande sensibilité de l'enfant. Tout est suggéré dans ce roman où la parole des adultes, assez rare d'ailleurs, est souvent rejetée par l'enfant car elle brise l'univers qu'il s'est construit, pour se protéger certainement.
Le petit veilleur est un texte court mais sa puissance est telle qu'il imprime en nous toute la précision et l'acuité du regard de l'enfant sur le monde qui l'entoure et qu'il tente de déchiffrer… A l'émerveillement se mêle un sentiment de solitude, d'abandon peut-être, d'espoir toujours de revoir cette mère qui disparaît si souvent et si mystérieusement. Benoît Reiss décrit avec beaucoup de sensibilité l'attente, le vide, le silence, une odeur qui flotte dans l'air, le bruit des vagues. On est porté par la beauté du texte, sa poésie, et l'on attend le coeur un peu serré une fin que l'on redoute un peu.
Superbe !

samedi 15 juin 2019

Une amie de la famille de Jean-Marie Laclavetine


Éditions Gallimard
★★★★★ (IMMENSE coup de coeur 💓💓💓)


Lettre ouverte à Jean-Marie Laclavetine

Monsieur Laclavetine,

Je n'avais jamais rien lu de vous. Je ne savais rien de vous non plus ou pas grand-chose.
Je vous ai entendu parler pour la première fois le samedi 8 juin 2019 dans le cadre du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Et ce que vous avez dit ce jour là m'a bouleversée.
Vous avez raconté l'histoire de votre sœur Anne-Marie, le long silence familial qui a suivi sa mort puis, après le décès de vos parents, votre désir, né d'un rêve, de la retrouver, de savoir qui était cette sœur que finalement vous n'aviez pas eu le temps de connaître vraiment. Vous avez parlé aussi de l'étrange fonctionnement de la mémoire, des fausses pistes sur lesquelles elle vous avait mené et de votre volonté de ne pas rectifier ce que vous aviez commencé à écrire et qui, un peu plus tard, s'était révélé faux.
Vos mots simples, sensibles, votre sincérité, votre émotion, votre retenue et, en même temps, cette nécessité devenue la vôtre de dire qui elle était m'ont beaucoup émue. J'aurais aimé vous le dire mais quand je suis allée sur le stand, l'heure de la dédicace était passée et vous étiez parti. Heureusement peut-être, car je me serais sentie bien incapable de vous dire à quel point vous m'aviez touchée.
Je viens, ce soir, de finir votre récit et mon émotion est telle que j'ai bien du mal à trouver mes mots. Car voyez-vous, j'ai fait de belles, très belles rencontres en lisant votre livre.
Bien entendu, j'ai fait la connaissance d'Anne-Marie... (Excusez-moi de ne pas l'appeler Annie comme vous le faites dans votre livre mais vous-même, à deux reprises, vous l'appelez Anne-Marie...) Quelle femme attachante et comme vous avez su nous la rendre vivante ! J'ai tellement aimé votre sœur, Monsieur Laclavetine, une femme entière, drôle, éprise de liberté, coincée dans une époque qui n'est pas la sienne, mal à l'aise avec les convenances, inventive, audacieuse, intelligente, indépendante, originale, franche, spontanée, sensible, inquiète, joyeuse... J'ai observé attentivement les photos que vous avez eu la très bonne idée de reproduire dans le livre. J'en aime deux particulièrement : celle de la page finale où Anne-Marie lève son verre en souriant. Elle a, je trouve, un air un peu malicieux et semble nous inviter à vivre, à profiter, à être heureux. Franchement, on a envie de trinquer avec elle « à la vie ».
Cette photo m'a fait pleurer.
Je retiens aussi la photo de la page 167 : Anne-Marie est très belle. Elle fait très jeune, a les joues un peu rondes et un air très doux. On a envie de la connaître, de l'approcher, de parler avec elle.
J'ai donc rencontré votre sœur et le portrait que vous en faites est tellement magnifique. Quel hommage superbe vous lui offrez là ! L'évocation de votre rencontre avec Gilles est bouleversante… Mais il ne faut pas que j'en dise trop.
J'ai aussi rencontré dans ce livre votre famille, et notamment vos parents. C'est toute une époque et un milieu que vous peignez admirablement… Les lettres que s'échangeaient vos parents et qui témoignent de l'amour qu'ils se portaient l'un à l'autre sont d'une beauté absolue (quelle magnifique écriture!) et tellement tellement émouvantes. Le portrait que vous faites de votre père est très touchant : on le sent parfois désarçonné par cette fille, votre sœur, qu'il aime infiniment mais qu'il a parfois du mal à comprendre… Vous avez tellement bien exprimé la sensibilité de cet homme, sa souffrance d'être éloigné de sa famille, sa volonté de réussir dans son travail pour que les siens soient fiers de lui, et son courage aussi.
Et puis, c'est aussi vous-même que j'ai commencé à connaître. Moi qui savais si peu de choses de vous, j'ai l'impression d'avoir vécu les tourments que vous avez pu ressentir au moment de l'écriture, vos interrogations sur le projet même de ce livre et la lente approche de celle que vous souhaitiez retrouver, apprendre à connaître et à qui vous vouliez peut-être aussi rendre, grâce à la magie de l'écriture, un peu de la vie qu'elle avait perdue.
Je crois qu'elle aurait aimé lire ce livre, qu'elle vous aurait certainement disputé un peu d'avoir révélé quelques-uns de ses secrets mais que, vous voyant un brin ennuyé, elle aurait éclaté de rire car au fond, j'en suis certaine, elle aurait été très fière de ce magnifique portrait de femme moderne et libre que vous avez fait d'elle.
Merci, Monsieur Laclavetine, pour ce livre exceptionnel et ces êtres fabuleux que vous m'avez permis de rencontrer. Ils m'ont touchée au fond du coeur et je ne les oublierai jamais.
(J'ai bien conscience à la fois de me répéter et de sembler un peu bébête dans l'évocation de mon émotion mais tant pis, j'assume!)

jeudi 13 juin 2019

East Village Blues de Chantal Thomas


  Éditions Seuil
  ★★★★★


Je ne sais pas pourquoi, mais imaginer Chantal Thomas en baroudeuse-sac-à-dos faisant du stop le long des routes brûlantes de la banlieue de Lima, arrivant à New York, un bonnet péruvien sur la tête et un sac de marin sur l'épaule, sans un sou en poche et ne sachant pas trop où dormir…eh bien là, franchement, je suis tombée des nues…
Je voyais cette dix-huitièmiste accomplie, spécialiste de Sade, Casanova et Marie-Antoinette, fréquenter quelque boudoir douillet de Versailles plutôt que les bars lesbiens de Manhattan.
Comme quoi, on se trompe beaucoup sur les gens, on les fige dans une image qui ne correspond qu'à une infime partie de ce qu'ils sont et l'on oublie que la vie fait de nous des êtres de contrastes et de contraires.
En revanche, ce que j'ai parfaitement retrouvé, c'est cette sublime écriture, ces phrases qui se déroulent, se déploient gracieusement dans une harmonie si parfaite et si rare.
Nous sommes donc en juin 2017, Chantal Thomas fait sa valise pour New York. C'est une ville qu'elle connaît bien puisqu'elle y a séjourné à plusieurs reprises : d'abord un bref passage de 24 heures dans les années post-bac, avec Sandra, la copine du lycée, à l'occasion d'un voyage au Pérou. C'est le choc, l'expérience du démesuré et du formidable dans tous les domaines, l'affolement des sens, l'ivresse de s'y trouver, enfin : « je m'abandonnais à la fascination ». Aucune autre ville ne souffre la comparaison. Il y a New York et les autres, loin derrière.
La seconde expérience a lieu en juin 1976 : Chantal Thomas vient de soutenir sa thèse sur Sade sous la direction de Roland Barthes. Elle part avec une vague adresse en poche et se présente chez une certaine Jodie qui n'a pas l'intention de garder la voyageuse bien longtemps.
Au fond de la valise, un autre bout de papier, une autre adresse, au sud-est de la ville : celle de Cynthia. L'accueil est chaleureux. Le « railroad apartment » envahi par les plantes et, la nuit, par les cafards finit de séduire la voyageuse. Et en plus, le quartier se révèle extraordinaire : l'East Village, peuplé d'artistes, de gens exilés et sans le sou est composé de petits immeubles, de jardins communautaires et de friches. Le quartier est dangereux et séduisant. Chantal Thomas se laisse happer, transportée par cette ville pleine de vitalité, berceau de la fameuse Beat Generation et des Kerouac, Ginsberg, Orlovsky... : folie des week-ends, des boîtes de nuit, des « parties », des brunches gargantuesques, des déambulations nocturnes et des rencontres insensées… C'est non seulement un lieu (et quel lieu!) que découvre Chantal Thomas mais une époque, celle où l'on croise Andy Warhol dans une boîte de nuit, où l'on passe une soirée folle au Chelsea Hotel, lieu mythique où vécurent Arthur Miller, Thomas Wolfe, William Burroughs, Patti Smith etc, où l'on rencontre à tous les coins de rue des gens assis par terre sur un carton et qui se disent poètes…
Oui, New York est le lieu de tous les possibles et notamment celui de devenir écrivain… En France au contraire, « il en fallait beaucoup et, surtout, il en fallait longtemps pour se déclarer écrivain. » Là- bas, armé d'une machine à écrire, n'importe qui s'autorise à frapper les touches et on verra après… C'est là que Chantal Thomas a senti qu'elle pouvait se lancer elle aussi, s'autoriser cet acte quasi sacré en France...
Une autre rencontre avec New York a lieu en juillet 2017 : pour explorer ce quartier qu'elle aime tant, Chantal Thomas choisit pour guide une inconnue qu'elle suit dans la rue : une femme japonaise tout de blanc vêtue (couleur de la mort au Japon). Dorénavant, les magasins rose bonbon de cupcakes et de cookies ont remplacé les bars underground : place au jus de carotte et à la guimauve. La gentrification galopante a tué un quartier dont les prix ont explosé. Les anciens habitants sont expulsés, les immeubles détruits et reconstruits : c'est le règne du billet vert. «  La disparition des poètes dans un monde régi par le seul marché de l'immobilier est une perte du côté de l'irrémédiable, la perte de son âme. » « Il y a quelque chose de pourri dans l'empire de » la Grande Pomme, il ne reste désormais que des fantômes et des traces presque disparues d'une époque à jamais perdue… (D'ailleurs, les reproductions des photos de graffitis saisis dans les rues de l'East Village et qui accompagnent la lecture du texte traduisent la volonté de témoigner d'une époque et entrent donc en résonance avec le projet même de l'auteure.)
C'est donc une belle balade que nous propose Chantal Thomas, une découverte de lieux qui ont changé et d'une époque, bien révolue elle aussi. Mais ce que présente East Village Blues, c'est peut-être aussi et surtout la façon dont elle est née à l'écriture, ce qui lui a permis d'accéder à cette liberté et de s'affranchir du regard du père (Barthes) ou des pairs (l'Université française). Seule New York détenait ce pouvoir, offrait cette folie, permettait cette audace.
Un texte superbe qui dit toute la nostalgie pour un passé qui n'est plus, pour un monde de liberté propice à la création littéraire et au bonheur intense de vivre.
Fort, très fort et plein de poésie...