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mercredi 5 décembre 2018

Sur le ciel effondré de Colin Niel


Éditions du Rouergue noir
★★★★★ (magistral!)

IMMENSE, IMMENSE coup de coeur pour ce polar absolument génial de Colin Niel ! Je suis vraiment très impressionnée par le travail considérable de documentation qu'il suppose, par la qualité de l'écriture dont il témoigne et par une intrigue super bien ficelée qui nous captive jusqu'à la dernière ligne.
Comment vous dire ? Franchement, avant la lecture de ce roman, je n'aurais pas pu vous raconter grand-chose de la Guyane : un département français, un centre spatial (Kourou), un bagne autrefois, un climat équatorial étouffant, des moustiques voraces (dengue, chikungunya ?…) Quant à citer précisément tous les pays frontaliers… hum, hum… 
Autant vous dire que je ne savais rien ou à peu près. Eh bien maintenant, je sais TOUT… non, bien sûr, je plaisante ! Mais en revanche, je crois que je n'ai jamais eu autant le sentiment de voyager, de découvrir, grâce à un livre, un territoire si différent du mien et d'en comprendre un peu les problématiques actuelles. Bref, j'ai l'impression de revenir d'un périple incroyable et ultra-dépaysant.
Bon, d'abord, il faut quand même que je vous avertisse, vous allez perdre vos repères, votre petite zone de confort… Tout est très très exotique : les noms… des personnages mais aussi des lieux, des plats, de la flore, de la faune, des fêtes traditionnelles et j'en passe, ils nous sont évidemment très étrangers et participent de ce dépaysement dont je vous parlais plus haut. Au début, on tâtonne un peu mais ça va vite, on prend ses repères, on s'acclimate quoi… Sachez donc que vous allez goûter au cachiri (bière traditionnelle), au manioc, à la patate douce et au poisson boucané, vous allez rencontrer iguane, engoulevent, piaye écureuil (un oiseau!) et jaguar « l'animal-roi » si vous êtes chanceux (façon de parler!) et contempler fromagers, bananiers et papayers… (ça fait rêver!)
Une carte, au début du roman, permet aussi de se repérer, géographiquement parlant. J'ai complété par des recherches sur Internet afin de voir des photos des lieux décrits.
Quand je vous dis que j'ai VRAIMENT eu l'impression de faire un VOYAGE !!!
Alors, le sujet : le roman commence par une arrestation plutôt musclée d'un certain Eduardinho, un chef de bande armé jusqu'aux dents que l'on soupçonne de rançonner les garimpeiros (chercheurs d'or clandestins) brésiliens qui pillent le sol de la Guyane sans se soucier de l'impact dévastateur de leur activité sur l'environnement.
Dans les pirogues, avec quelques gars du GIGN, attendent le lieutenant Cédric Vigier, un « métro » chef de brigade à Maripasoula, le capitaine André Anato, Ndjuka, Noir-Marron en quête de ses origines (un Noir-Marron est un descendant d'esclave noir révolté), et l'adjudante Angélique Blakaman, une Aluku Noire-Marron, elle aussi, originaire de Maripasoula. C'est elle qui a eu les infos. Blakaman est revenue de l'Hexagone défigurée. Décorée mais défigurée. Et mutique sur ce passé douloureux. « Une chieuse disaient certains » mais impeccable et surinvestie sur le plan du boulot. Elle se sent, depuis son séjour en métropole, presque étrangère à son pays et aux siens.
C'est une prostituée brésilienne qui l'a mise sur la piste des trafiquants mais aussi un certain Tapwili Maloko, un Wayana dont Blakaman est peut-être secrètement tombée amoureuse. Ce Tapwili, habitant de Wïlïpuk (on est dans le sud de la Guyane), lutte farouchement et depuis fort longtemps contre l'orpaillage (orpillage comme on dit parfois!), un vrai fléau écologique à cause du mercure qui empoisonne le sous-sol guyanais. Il lutte sans merci pour la protection des espaces naturels du Haut-Maroni et sa très riche biodiversité. Il souffre de voir son fils Tipoy se désintéresser de plus en plus des coutumes amérindiennes pour se tourner vers les mirages de l'Occident.
Or, un appel survient à la brigade de Maripasoula : le fils de Tapwili Maloko a disparu. Départ immédiat de la brigade. Deux heures de pirogue pour arriver dans ce village amérindien du Haut-Maroni! Avec une Blakaman prête à tout pour ramener le fils de cet homme qui la fascine et dont elle est peut-être secrètement amoureuse !
A cette mystérieuse et très inquiétante disparition (un suicide ?, c'est tellement fréquent chez les ados amérindiens) s'ajoute une insécurité galopante : homicides, vols à main armée, violences entre bandes, braquages à domicile où l'on retrouve des victimes ligotées avec les câbles de leur box Internet… Bref, la police est sur les dents.
Sur le ciel effondré est un roman extrêmement riche par la variété des sujets qu'il aborde : il nous fait découvrir une géographie, Maripasoula et la région du Haut-Maroni, le long du fleuve Maroni, frontalier avec le Suriname, au beau milieu d'une forêt amazonienne d'une telle densité que les orpailleurs peuvent développer leurs exploitations sans être inquiétés. Ce livre met aussi en scène un peuple (terme que l'on est presque tenté de mettre au pluriel) composé d'hommes et de femmes d'origines géographiques, communautaires et ethniques très différentes, ce qui entraîne une cohabitation difficile, d'autant que les croyances sont, elles aussi, multiples, allant du chamanisme au catholicisme en passant par un culte évangélique qui se propage très vite.
Les problèmes socio-économiques sont eux aussi au coeur même de ce roman : un chômage galopant : « le désastre des trois 50 %: 50 % de jeunes dans la population, 50 % sans diplômes, 50 % au chômage », une grande misère, des gens qui survivent grâce au RSA, un désoeuvrement qui tourne à la violence, alcool, drogue et un État français implanté bien trop loin et qui comprend mal les problèmes rencontrés par les autochtones. Par ailleurs, les mœurs et les traditions ancestrales se perdent à la vitesse grand V : les jeunes sont attirés par ce qu'aiment tous les adolescents de la planète : les téléphones portables, les jeux vidéo, la mode et la musique. Et les générations ont bien du mal à communiquer entre elles !
Bref, c'est un roman passionnant et je ne vous ai pas parlé des nombreuses intrigues et du suspense omniprésent qui nous tient en haleine jusqu'au bout !

Un pavé de 500 pages qui s'avale d'un coup !


mardi 27 novembre 2018

Toutes les femmes sauf une de Maria Pourchet


 Éditions Pauvert
★★★★★ (J'ai beaucoup aimé)


Elle vient d'accoucher, elle a mal, sa vie a pris soudain un virage en épingle à cheveux, elle n'a plus aucun repère. Tout est bouleversé par ce bébé qui hurle jour et nuit. La fatigue la terrasse, la douleur la ronge, elle a besoin de paroles douces, réconfortantes, d'entendre qu'elle y arrivera elle aussi, qu'il n'y a pas de raison. Infirmières et aides-soignantes entrent et sortent de sa chambre. Elle n'allaite pas ? Elle est sûre ? Elle ne veut pas essayer ? C'est pourtant tellement bon pour l'enfant ! Pourquoi n'a-t-elle pas de visites ? Elle a des amis, de la famille ? Est-ce qu'elle pense pouvoir tenir le coup ?
La narratrice n'a plus que l'écriture pour dire ce sentiment profond de solitude, d'abandon, cette absence de compassion, d'empathie entre femmes, entre celles qui auraient dû se serrer les coudes, s'entraider, se rassurer. Mais non, rien de tout cela. Au contraire.
Elle écrit pour prévenir sa fille, Adèle, pour la protéger de ce que la vie lui réserve. Pour la mettre en garde contre « la haine que les femmes vouent à leur genre. » Peut-être Adèle sera-t-elle ainsi mieux armée pour affronter le monde...
Il faut qu'elle sache, pense-t-elle, ce que les femmes sont capables de faire aux femmes : « Elles sont méchantes avec toutes les excuses de la Terre. Tu les entendras répéter les mêmes sentences, s'adressant à la défaite les unes après les autres, sans merci, sans relâche. »
Ici, ce sont les femmes de l'hôpital - même si la narratrice trouve tout de même quelque réconfort auprès de certaines - mais les plus dangereuses, ce sont celles de la famille, les mères, les grands-mères, les tantes.
« Regarde tu mets les pieds, Ne réclame pas, Ne te fais pas remarquer, Tu la vois celle-là ?, Tu l'as pas volée, Ça t'apprendra... Qu'est-ce que tu crois ? » Ces phrases que sa mémoire n'a pas oubliées ont accompagné l'enfance de la narratrice. « Je suis depuis trop longtemps déjà la somme de leurs phrases» regrette amèrement celle qui se souvient encore des vêtements démodés, des moqueries de ses camarades, des garçons qu'il ne fallait pas fréquenter, des ami(e)s manqué(e)s, de l'adolescence gâchée.
Et depuis qu'Adèle est née, la jeune mère sait une chose : sa fille n'entendra pas ces mots, elle ne sera pas l'héritière de cette tradition violente et destructrice qui se transmet de génération en génération dans sa famille.
Ce texte, qu'écrit la narratrice, cette longue lettre qu'elle adresse à sa fille, est le rempart qui la protégera. Non, Adèle n'aura pas cette enfance ravagée par une mère froide, d'une exigence, certes louable sur certains aspects, mais dont on ne retient que la quasi-inhumanité.
Non, elle ne fera pas partie des pauvres femmes qui « sont penchées sur les éviers, la terre, les bites, les bassines, les mômes, les poules. »
« Une femme penchée sur un cahier, c'est un homme. C'est un homme et personne ne l'emmerde. Ainsi, depuis trop longtemps pour pouvoir désormais en guérir, je conçois ma vie dans une ahurissante limite qui, presque, m'interdit d'habiter ma propre chair. Mais toi, Adèle, mon enfant de la fin de l'hiver, tu sauras : une femme penchée sur son art, c'est naturel. » Elle ne sera pas soumise aux hommes, elle ne paiera pas pour les autres, elle ne vivra pas avec un sentiment de culpabilité permanent et un sens aigu du dévouement.
Comment ne pas transmettre ce que l'on a reçu ? Comment empêcher un héritage que l'on juge malsain, nuisible ? Comment ne pas reproduire, perpétuer ce que l'on hait? A-t-on cette liberté, ce choix ?
Ce texte puissant, incisif, tendu est un véritable cri du coeur : les mots sont crus, directs, violents. Ils dénoncent ce qu'au nom de la tradition, plus ou moins consciemment, les femmes subissent et font subir à leur tour à leurs filles - pensant même agir pour leur bien - dans un cercle horriblement vicieux. Or, la narratrice veut couper court à cela. Elle détruira, par les mots, cette chaîne infernale et fera don à sa fille d'un immense cadeau : la liberté.
Je viens de découvrir un grand auteur dont le propos très engagé, sans demi-mesure, servi par une écriture vive et nerveuse m'a profondément touchée.
Un indispensable !


dimanche 25 novembre 2018

La vraie vie d'Adeline Dieudonné


Éditions L'Iconoclaste
★★★★★ (J'ai beaucoup aimé!)


Alors, ce roman dont tout le monde parle, est-il à la hauteur de toutes les paroles élogieuses qu'on a entendues à son sujet ?
Eh bien, oui. C'est un texte effrayant, noir, sordide même, et son titre est... « La vraie vie ». Je l'ai lu d'une traite, les mains moites, terrifiée par ce père-ogre dont le moindre haussement de sourcil cloue sur place chacun des membres de la famille. 
Dans ce conte pour adultes, le chef de famille (c'était bien ça l'expression qu'on utilisait encore il y a peu de temps pour parler du père, non?) est un chasseur, un tueur, une brute qui frappe sans compter, surtout quand il a bu un coup de trop. La mère, quant à elle, est décrite comme « une amibe », « un ectoplasme, un endoplasme, un noyau... une vacuole digestive » : elle est à peu près rien, une sorte de néant qui a appris à vivre dans la peur et la soumission, une femme qui se la ferme, obéit, s'efface.
Bon, on est dans un conte, un conte qui n'a rien de merveilleux mais un conte quand même, me dis-je pour me rassurer… Mais le titre du roman me revient à chaque fois en pleine figure : « La vraie vie ».
Alors, c'est ça, la vraie vie, un truc violent qui saute à la tête alors qu'on ne s'y attend pas ? Tandis que l'existence n'est déjà pas bien réjouissante, la vraie vie prend la forme d'un accident horrible qui fait perdre définitivement le sourire, le goût de vivre et l'envie de continuer ? Un cran de plus dans l'horreur et ça y est, on y est dans cette vraie vie ? 
Il faut croire que oui, c'est cela et c'est précisément pour éviter que son petit frère Gilles, après un choc terrible, ne plonge dans une profonde dépression et qu'un mal-être profond ne s'empare de lui que la narratrice, du haut de ses dix ans, va tout faire pour le protéger. Parce que l'enfant est devenu mutique. Il est anéanti. Les violences de l'existence sont telles qu'à un moment donné, une de plus et on se rétracte, on quitte la scène, on n'en peut plus.
Alors, la grande sœur dira NON : NON, Gilles ne perdra pas son sourire d'enfant, NON, elle ne ressemblera pas à sa mère, NON elle ne se fera pas dicter sa vie ! Et c'est à la naissance d'une guerrière que nous assistons : la gamine se battra, luttera contre le mal, contre la hyène qui ronge de l'intérieur le petit Gilles.
« La vraie vie » est l'histoire de ce combat, un combat sans relâche, un combat terrible fait de mots et de poings, de sang et de sueur. Mais, est-il possible d'échapper à toute cette noirceur, à toute cette méchanceté gratuite, à ce monde sordide ? Et si le petit frère se mettait un jour à ressembler au père, au monstre, à l'ogre ? Et si, au bout du compte, la guerrière rendait les armes et laissait la vraie vie continuer à lui mettre des claques ? 
Je dois vous avouer que ce texte m'a plongée dans un stress sans nom : il m'a happée, m'a projetée - assez violemment d'ailleurs - dans un monde terrible. J'ai été sidérée, clouée au sol, je me suis retrouvée nez à nez avec un réel quasi insoutenable. A plusieurs reprises, j'ai relu quelques lignes si brutales que je n'étais même pas sûre de les avoir bien comprises.
Et puis, quel suspense ! J'ai terminé la lecture les mains moites et le coeur battant, si, si !
Quelle pêche, quelle énergie dans ces phrases ! C'est cash, direct, ça cogne, ça fuse… Waouh !
La vraie vie… Pas belle à voir… Et même pas une voisine-fée capable de faire des miracles !
Mais quand on veut changer les choses et redonner son sourire au petit frère, alors oui, tout est possible.
Finalement, il était rudement beau ce conte !
Et la vie aussi dans le fond !

mardi 20 novembre 2018

Empire des chimères d'Antoine Chainas


Éditions Gallimard série noire
★★★★★ (complexe et fascinant)

Décidément, en ce moment, je passe d'un texte pas facile (Idiotie de Pierre Guyotat) à un autre, dans un genre complètement différent, puisqu'il s'agit d'un roman noir : Empire des chimères d'Antoine Chainas. Bon, ça, c'est un sacré polar, rudement bien écrit, épais (658 pages) et l'intrigue est... comment dire… pour le moins complexe ! Et il faut l'avouer, je n'ai pas tout compris, loin de là ! Mais est-ce bien grave ? Difficile, au fond, de classer une œuvre aussi dense, touffue, labyrinthique dans sa construction et qui s'en va, parfois, traîner du côté du fantastique. Une espèce de texte vertigineux et tentaculaire qui touche à un tas de sujets et que je vais donc avoir un mal fou à vous présenter (si j'y arrive!) Ne m'en veuillez pas si je tâtonne un peu.
L'action se déroule dans un petit village français situé au beau milieu de nulle part : Lensil.
Quelques figures vont très vite émerger de cet espace glauque et plutôt sordide : une instit' à la retraite, un plombier au chômage, une coiffeuse qui a perdu son chat, un directeur d'agence immobilière, un boucher, trois gamins qui s'adonnent à un jeu de rôle intitulé Empire des chimères, un garde champêtre qui fait office de gendarme dans ce petit village paumé. Bref, c'est tout un tas de personnages qui nous sont présentés. (Pas d'inquiétude, on finit par les mémoriser relativement facilement - et pourtant je ne suis pas très douée pour ça d'habitude...)
Or, un jour, une gamine, Édith, disparaît tandis qu'elle jouait à cache-cache avec ses copines… Meurtre ? Enlèvement ? Mystère ! La petite est introuvable...
L'action se situe dans les années quatre-vingt, époque où Mitterrand milite pour « une France plus juste, plus fraternelle ». En attendant des jours meilleurs, on entend plutôt parler de crise économique, de choc pétrolier, de mondialisation, de société de consommation.
La ville de Lensil, en passe de mourir, faute d'habitants, n'est pas près d'attirer âme qui vive avec une affaire comme celle-ci. C'est l'hiver, il fait froid, gris, et en plus, un champignon invasif a eu la mauvaise idée de s'épanouir dans de nombreuses maisons. Bref, c'est un vrai cauchemar que ce lieu.
« Les rares oiseaux qu'on y entend sont des corbeaux, la terre que l'on foule une stagnation opaque et les gens qui peuplent les environs les gardiens d'une prison invisible, sans plus de consistance qu'un nuage de poix
Bienvenue à LENSIL !
Allez, fuyons et partons pour les States car une autre partie de l'action a lieu là-bas, précisément là où a été conçu le fameux jeu auquel s'adonnent les gosses. En effet, on prépare non sans mal une nouvelle version qui, paraît-il, est encore plus terrible que la première. Certains disent d'ailleurs que des copies pirates circulent déjà sous le manteau...
Il faut savoir aussi qu'outre-Atlantique une grosse firme américaine de divertissement a des projets qui pourraient bien transformer les terres pourries de Lensil en or, en y implantant… un parc à thème précisément inspiré de ce jeu effrayant…
En attendant, les enfants jouent et jouent encore : ils sont Louis le lombric, Andy le loup arctique, Eddy la corneille blanche… et la réalité se mêle à leur fiction (à moins que ce ne soit l'inverse), tout s'imbrique, s'enchevêtre, se télescope et devient dangereusement poreux. C'est un jeu intense, subversif, immersif, plus qu'addictif et particulièrement violent. Le but de ces gamins accros ? « Retrouver Eddy, une corneille albinos qui a disparu d'une ville appelée Simplicité. » Et les joueurs doivent se rendre sur les Épouvantables Terres pour la retrouver, des terres gardées par un certain Oskar…
Mais qui cherchent-ils, ces mômes, Eddy ou une certaine Édith que personne ne retrouve et que ses parents pleurent ? Et pourquoi ce charnier de chats ? Et que vient faire ce pique-brune, « la terreur des bétonneurs » ? Et c'est quoi cette boîte noire dont le couvercle « s'orne d'une corneille blanche les pattes en l'air » ? Et cette créature mi-homme mi-bête qui rôde dans la forêt, qui est-elle, d'où vient-elle ?
Allez, lancez-vous dans l'aventure, parce que c'en est une de lire un tel roman. Laissez-vous aller, lâchez votre esprit cartésien. Vous serez peut-être un peu perdu mais certainement pas déçu !

GO !



mardi 13 novembre 2018

Idiotie de Pierre Guyotat


Éditions Grasset

Pour tout vous dire, il m'a semblé avec Idiotie mener un combat au corps à corps. Ah, il m'a résisté l'animal, j'en ai lu et relu de ces phrases tarabiscotées, déchirées, heurtées, saturées de points-virgules, où grouillent verbes et substantifs au pluriel, où le présent nous jette à la figure une réalité souvent glauque, violente, où les verbes vomir et déféquer reviennent, toujours et toujours, jusqu'à la nausée, obsessionnellement. Il m'en a fallu de la volonté pour ne pas lâcher, lire (et relire!), me plonger dans un univers peuplé de désirs, de sensations, de sexualité refoulée, de souffrance, de haine, d'amour recherché, de quête de l'autre, d'errances, de peur, de conflit avec soi et les autres, de révoltes, de doutes, de tension vers l'art et la mort. Un monde d'odeurs, de souffles, de corps, de fluides où tout se sent, où tout se touche dans une sensualité parfois écoeurante mais nécessaire pour accéder à l'autre.
Pourquoi poursuivre une telle lecture ? Pour des phrases comme celle-ci : « Presque tout, je le vis comme au bord de la raison. Dans cet intervalle entre la raison et son explosion » ou comme celle-là : « Je rêve debout de pouvoir connaître tous les humains, un par un ou famille après famille, entrer dans leur vie le temps au moins d'une après-midi de petit enfant » et tant d'autres qui m'apparaissent de plus en plus nombreuses à chacune de mes lectures.
J'en ai chié avec toi - allez, c'est dit, et je reprends tes mots, sale bouquin, tu m'auras pourri des jours déjà bien sombres, tandis que la pluie triste de novembre tapait sur mes vitres ternes. Et pourtant, à chaque relecture, l'étincelle, la petite lumière, la tournure qui te saisit, le détail qui t'avais échappé et qui te touche, au coeur. La scène floue, hallucinée, rêvée ?, prend forme soudain, je trouve mes repères, j'y vois plus clair, je distingue enfin les contours, j'entre, je pénètre dans un espace empli de signes. Mais j'y entre quand même… enfin !
Parfois, je mets de côté l'animal-livre qui me résiste encore. J'essaie alors de trouver une autre porte, une autre clef. Je cherche ailleurs, écoute l'auteur causer ici et là, raconter, dire, expliquer. Je m'y fais. Je lis sa vie. Le réécoute.
Et j'y retourne, à l'assaut, mieux armée, prête à en découdre, à résister à l'écoeurement : pisse, vomi, sang, sperme, vers me révulsent, ce monde violent qui gicle, éclabousse, ne retient rien me dégoûte. Néanmoins, il est, je le sais. Ce monde dont l'auteur veut faire une œuvre d'art, ce réel qui n'a de sens que s'il devient art est là. L'auteur me le montre. Je n'y échapperai pas. « Depuis l'enfance je vis si intensément chaque vision, que de l'enraciner immédiatement dans une origine historique et de la prolonger presque simultanément dans une résolution ou une métamorphose future, je lui fais exploser son centre actuel, ainsi disparaît la vision à l'intérieur de moi, pour s'y transformer en objets de création et s'efface-t-elle de la réalité extérieure. »
Dans Idiotie, Pierre Guyotat relate, à travers des scènes qui l'ont marqué, son entrée dans l'âge adulte, entre sa dix-huitième et sa vingt-deuxième année (1958/1962) : après la mort de sa mère adorée, fuyant la figure du père, il quitte le domicile familial, erre dans Paris, dort sous les ponts (lui qui est né bourgeois et dont le père est médecin… mais, il veut « se déclasser »), mange peu ou mal, se réfugie dans quelques logements de passage, auprès d'êtres fantomatiques dont il ne semble percevoir que des fragments de corps, trouve des petits boulots pour survivre. C'est la misère. Il raconte un vol qu'il a commis chez lui et l'immense sentiment de culpabilité qui s'en est suivi (je pense soudain à Rousseau…) Puis, c'est son engagement, tête la première, dans la guerre d'Algérie - alors que son père lui avait obtenu un sursis, qu'il rejettera pour « affronter ce qu'il y a de pire » - : l'horreur de ce qu'il découvre, lui, l'anticolonialiste. Il subira une peine de trois mois de cachot au secret pour « atteinte au moral de l'armée » après que des chefs sont tombés sur certains de ses écrits - qui sont d'ailleurs lus à haute voix… j'imagine la scène !!! Il est soupçonné par l'armée de « répandre des informations vers la métropole ». «  Le lieutenant récite une note où je fais état de la misère matérielle, treillis en lambeaux, saletés des corps, vermine, nourriture avariée, de camarades dans tel poste où l'un d'eux perd la raison, mitraille du haut du mirador des rebelles imaginaires... » On l'accuse d'être pornographe, lui qui est encore un pauvre puceau ayant refusé toute sorte d'amour pour garder intacte la puissance créatrice de son écriture (mais allez leur expliquer cela...) Il est interrogé, jeté au cachot et transféré dans une unité disciplinaire ... Insupportable soumission à de soi-disant « supérieurs » : « sensation de mon idiotie ici à me ressentir inférieur à qui porte galons. »
« Rumeurs, troubles, autour du camp, passages agités d'isolés noirs de soleil, d'errance, de faim de cuit, c'est de leur rumination que je ferai ma poésie future. »
Idiotie, dans sa langue brute et poétique, une langue pour laquelle il a depuis son enfance « des ambitions de renouvellement », restitue ces expériences terribles, violentes, puissantes, expériences de l'humiliation certainement à l'origine de sa création, de son écriture, seule revanche possible.

Intensif, paroxystique, d'une force rare, ce texte, de bruit et de fureur, remue aux tripes. C'est un cri puissant que je vais entendre certainement longtemps. Un grand texte, évidemment ! 


dimanche 11 novembre 2018

Seule la nuit tombe dans ses bras de Philippe Annocque


 Quidam éditeur
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Quand la littérature s'empare des problématiques engendrées par les réseaux sociaux... Souvenez-vous, en janvier 2016, Camille Laurens publie Celle que vous croyez. Le roman met en scène une femme, Claire, 48 ans, maître de conférences, qui, pour surveiller son amant volage, Jo, se crée un faux profil Facebook et entre en contact avec Chris, un des amis de l'amant. Elle se fait passer pour une jeune brunette de 24 ans et finit par tomber amoureuse du copain qui ne désire qu'une chose : la rencontrer… EN VRAI ! Qui est Claire, au fond ? Ce qu'elle est vraiment, dans la réalité, une femme mûre sur laquelle les hommes ne se retournent plus ? ou bien ce double qu'elle s'est créé, une femme drôle, pleine de charme et complètement craquante ? Cela nous amène d'ailleurs à réfléchir à la notion d'identité : sommes-nous ce que l'on VOIT de nous ? Ce serait réducteur de penser cela, mais pour beaucoup, on en est bien là ! Que doit faire Claire? Disparaître de la toile (une façon de mourir) ? ou rencontrer cet homme qu'elle aime au risque… que leur relation prenne fin ?
Plus récemment, Fabrice Caro, dans son roman Le discours, place Adrien, son personnage, dans une situation terrible : ce dernier vient d'envoyer à son ex un message qui l'obsède parce qu'il le trouve complètement stupide, d'autant qu'il s'achève sur un point d'exclamation qui, selon lui, n'a pas lieu d'être et, le temps d'un repas de famille qui dure pour lui plus d'un siècle, il attend la réponse de cette ex qu'il aime encore, en se demandant de quelle façon elle va recevoir ce message complètement décalé par rapport à ce qu'il ressent ! Et le téléphone qui ne vibre pas ! Et la discussion qui roule maintenant sur les avantages du chauffage au sol ! Une torture ! Eh oui, avec nos smartphones nous avons acquis le don d'ubiquité : nous sommes ici et là-bas, avec ceux d'ici et ceux de là-bas, dans des espaces- temps différents. La schizophrénie nous guette, j'en suis bien persuadée ! Et puis, qu'est-ce que ces petits messages - parfois déformés par les caprices de nos smartphones et ponctués de smileys ricanant ou de GIFs caricaturaux - disent de la complexité de nos sentiments ? Pas grand-chose, je le crains !
Philippe Annocque, dans Seule la nuit tombe dans ses bras s'empare, lui, d'un autre aspect du même sujet : peut-on s'aimer sans se voir, sans se toucher, sans jamais se rencontrer ? Peut-on s'aimer de mots que l'on poste ici ou là, de tchats, de mails ou d'échanges téléphoniques furtifs ? Est-ce encore de l'amour ou est-ce autre chose ?
Herbert et Coline se sont rencontrés sur la toile. Ils sont tous deux mariés, ont un ou des enfants, habitent à plus de 750 km l'un de l'autre et ne se sont jamais rencontrés, physiquement je veux dire. Herbert est professeur des écoles et écrivain (ce qui ne lui sera pas inutile, je vous laisse découvrir pourquoi...), Coline enseigne l'espagnol. Leurs dates de vacances ne sont pas les mêmes : ils n'appartiennent pas à la même zone. Ce qui signifie que lorsque que l'un doit se consacrer à sa famille, l'autre attend et trouve le temps long car les messages sont plus rares et plus courts, forcément. Peut-on parler de « double vie » ? Oui, certainement, car très vite, on a l'impression que leurs échanges les accaparent complètement, esprit et corps.
Corps ? Oui car ils font l'amour, sans le faire, je veux dire avec des mots et des images. Bel usage du performatif… quand dire, c'est faire. Évidemment, cela donne des choses un peu comiques… quand il faut par exemple continuer à taper sur les touches (et relativement vite aussi pour qu'il n'y ait pas un décalage temporel trop important...) et se caresser en même temps ! Ou bien appuyer un peu longuement sur la touche H pour mimer l'orgasme… Pas très glamour tout ça ! Ou bien encore envoyer des images pas trop nulles de son propre corps dans des contre-plongées vaguement risquées (on n'a pas tous des talents de photographe et le résultat peut être un brin décevant!) Amour et technique ne riment pas ensemble et ni l'un ni l'autre ne sont simples, alors les deux réunis…
Peut-on vraiment parler d'amour ? Ou bien, sont-ce des échanges bien dérisoires émis par deux pauvres adulescents un brin (voire franchement) ridicules ?
Ce qu'ils vivent fait-il encore partie du réel ou bien est-ce que cela appartient au virtuel, au vide, au rien ? Est-ce que les liens que nous bâtissons avec des gens que nous n'avons jamais rencontrés et que nous ne rencontrerons peut-être jamais sont de vrais liens? Est-ce qu'ils existent vraiment ?
Par ailleurs, s'ils sont de l'ordre du vide et du vent, est-ce immoral de tromper son conjoint par des mots, seulement des mots ? Cela relève-t-il même du champ de la morale puisque les corps ne se touchent pas et qu'il ne restera, au fond, aucune trace tangible de tout cela ?
Et si cette relation prend fin, est-ce que tout se passe comme si rien n'avait jamais existé ? Ce qui a eu lieu n'est-il qu'illusion, rêve, souffle de vent ?
Au fond, ne devenons-nous pas des êtres de mots, autrement dit de fiction, de littérature dès lors que nous n'existons que par des phrases ?
Voilà un petit aperçu des questions que soulève Seule la nuit tombe dans ses bras, une belle histoire d'amour, allais-je écrire, oui, car c'est comme ça que je l'ai lue pour finir, une belle histoire d'amour, peut-être même - et contrairement aux apparences - plus dense, plus forte, plus sincère que bien d'autres, que celles qui se passent dans la vraie vie, the real life, celle où les corps se rencontrent - pour de vrai.
Parce que, dites-moi, si les corps ne se rencontrent pas, cela signifierait-il que rien n'existe ? Étrange conception, non ?
Un livre aux questionnements insondables…

Une belle réussite !



mercredi 7 novembre 2018

Le discours de Fabrice Caro


Éditions Gallimard
Collection Sygne
★★★★★ (excellent!)

« Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. »
Voilà la phrase qui tombe dans l'oreille d'Adrien, la quarantaine en berne, alors qu'il s'apprête à vivre un repas de famille avec parents, soeur et beau-frère. Soudain, c'est comme si une chape de plomb lui tombait sur les épaules. Un discours… A écouter c'est déjà bien pénible mais à rédiger…et à prononcer... Et pour dire quoi ? Qu'il adore sa sœur Sophie qui lui offre à chaque occasion une encyclopédie (système solaire, univers, oiseaux, insectes, football, Moyen Âge, primates...) et qui n'a pas changé ses habitudes à l'heure d'Internet ? Qu'il trouve son beauf Ludo super-cool, lui qui part sans prévenir dans de grandes envolées lyriques sur le permafrost, le taxon Lazare ou les moaï de l'île de Pâques ?
Il faut dire que le pauvre Adrien ne va pas bien : son histoire d'amour est en train de tourner en eau de boudin et il n'a rien trouvé de mieux que d'envoyer un « Coucou Sonia, j'espère que tu vas bien, bisous! » à sa copine qui avait souhaité « faire une pause », comme on dit. Et notre pauvre Adrien de se demander quelle mouche l'a piqué d'expédier ce message débile qui s'achève sur un point d'exclamation encore plus débile. Et tandis que le repas commence, que sa mère le trouve pâlichon, que sa sœur lui demande comme à chaque fois s'il aime le poivron et s'il prend du sucre dans son café, que son beauf l'entretient sur le « tardigrade qui résiste à tout » et que son père se lance dans des digressions interminables, le gars Adrien attend… une réponse, un petit SMS, un micro-signe de vie de la part de Sonia.
Et le repas avance, et Adrien s'enfonce dans une déprime de plus en plus profonde et… et…
Et en plus, il a la perspective de devoir faire ce discours…
L'enfer sur terre entre le gratin de pommes de terre et la tarte poire-chocolat...
Bon, tout d'abord, pour ceux qui s'interrogent (et je sais qu'il y en a) : ici, c'est un roman… sans images… que du texte, des phrases, des mots ! Et croyez-moi, si l'on rit BEAUCOUP, en même temps, pauvre Adrien, comme on le comprend!, et il y a une telle humanité dans ces situations que j'ai eu pour ma part plusieurs fois les larmes aux yeux. Ce sont des moments que l'on a tous vécus un jour ou l'autre, des passages à vide où l'on a « assuré » devant les autres alors qu'au fond, on était en miettes, on avait envie de pleurer toutes les larmes de son corps en sachant très bien que le verre de jus d'orange que nous proposait notre maman chérie ne suffirait pas à étancher le raz de marée de notre tristesse.
Dans ce texte, tout est juste, percutant, bien vu, tellement vrai, si drôle, si triste et tellement tendre en même temps !
Fabrice Caro mêle à un sens de l'observation super-aigu un irrésistible humour absurde, le tout génialement ficelé dans un récit qu'on ne lâche pas… Et on en redemande ! La cerise sur le gâteau ? Un coeur gros comme ça et une vraie empathie pour ses personnages - même le beau-frère - (et pour l'humanité tout entière aussi d'ailleurs)  ! Et c'est précisément ça qui m'a touchée…

Je l'aime beaucoup ce Fabcaro, oui, vraiment beaucoup !