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jeudi 12 novembre 2020

Yoga d'Emmanuel Carrère


Lettre 2 :


Parfois je me demande, Manu, ce qui m'intéresse dans tes textes. Je veux dire, ce qui m'intéresse VRAIMENT. Franchement, a priori rien ou pas grand-chose. Le yoga (comme tu l'auras un peu deviné dans ma précédente lettre), c'est pas trop mon truc. Mais y a pire, bien pire même : tiens, par exemple, de mémoire : ton histoire de crédit revolving et de lois sur le surendettement (« D'autres vies… ») mais qu'est-ce que j'en avais à faire ? Rien. Absolument rien. Et pourtant...

Pourtant, il te suffit de deux lignes pour m'embarquer, me ferrer, me ravir : je dévore tout ce que tu racontes comme si on m'avait privée de bouquins pendant douze confinements… Et ça marche avec n'importe quel sujet. Tu pourrais décrire les différentes méthodes de forage (havage, battage, rotary, tarière, marteau fond de trou…) ou la fabrication du poiré dans une ferme du Domfrontais (pilage, pressurage, soutirage, fermentation, mise en bouteilles...) que t'en ferais à coup sûr un vrai page-turner, un truc qu'on pourrait plus lâcher et dont on se dirait soudain : « Mais comment j'ai fait pour vivre sans m'intéresser à cette chose passionnante pendant si longtemps ? » Et ce dont tu te foutais complètement deux secondes avant devient essentiel, indispensable, nécessaire même, car on a le sentiment que ça va nous mener là où on n'a jamais pensé mettre les pieds (ce qui est le cas!) et nous apporter quelque chose de fondamental, de précieux, comme un éclairage nouveau sur le monde et peut-être même précisément ce qui nous manquait peut-être pour mieux le comprendre, ce foutu monde, et y être heureux.

Et donc, tes histoires de yoga… si elles m'ont intéressée (ce qui est déjà un exploit !), je n'ai pas eu pour autant envie de me pencher davantage sur cette discipline, de lire d'autres ouvrages à ce sujet. Non, vois-tu, la seule chose qui m'intéresse c'est Carrère qui parle du yoga. C'est Carrère qui parle. Point barre.

Alors pourquoi ? Comment ça marche ? J'ai quelques pistes. On pourrait, je pense, en trouver d'autres. D'abord, il y a la langue : très limpide, très précise, hyper fluide et qui rend d'une clarté folle le truc le plus complexe, le plus ardu, le moins digeste. Et franchement, je suis sûre que ça doit te donner un boulot de dingue (comme dirait notre président) de dire les choses si simplement. J'avais tenté dans une chronique sur un livre de J.P Toussaint d'expliquer aux gens un truc que je ne comprenais pas moi-même (mais alors PAS DU TOUT) : les bitcoins. Je te jure, j'avais passé deux heures à écrire trois lignes. C'est le truc le plus difficile qui existe au monde. Simplifier. Rendre clair ce qui est compliqué. Et toi, t'es un as. Et non seulement tout est clair comme de l'eau de roche mais cette clarté rend l'exposé passionnant. On comprend que dans le monde des choses incroyables existent et on ne le savait pas. Et on n'en revient pas. On a même l'impression (mais ça ne dure pas longtemps) d'être génial… (t'aurais dû être prof, Manu)

Et puis, ce que je trouve fabuleux aussi, ce sont tes angles d'approche. Ils me surprennent toujours. Quand t'amènes un sujet, on ne sait jamais comment tu vas l'aborder et on est toujours incroyablement surpris. Un exemple : quand j'ai su que dans ton bouquin, tu allais parler de terrorisme, de Charlie etc, je me suis dit « ok, c'est reparti ». J'avais lu « Le lambeau » et j'avais pas plus envie que ça de me replonger dans l'horreur. Bon, t'en parles un peu, évidemment mais tu sais ce dont je vais me souvenir ? De la pelisse de Bernard Maris. De ce qu'elle disait de lui. De la complexité et des diverses facettes de cet homme. Bref, je vais me souvenir d'un homme vivant. Et a priori, on n'était pas parti pour...

(Tiens, je ne sais pas pourquoi, soudain je pense au manteau d'Akaki Akakievitch et de ce que sa perte va révéler de profondément et de terriblement humain chez ce personnage…) Tu opères souvent un virage inattendu qui, finalement, va permettre de découvrir un visage nouveau, un paysage plus vaste, plus large (et souvent, vachement plus beau). Et tu vois, j'irai encore plus loin : en partant du particulier, du détail, tu ouvres vers le grand, le large, l'humanité, l'universel. Et du coup, ce que tu dis concerne tout le monde, implique tout le monde, touche tout le monde. Parce que ( et tu vois, dans les romans russes, c'est exactement la même chose) quoi que tu dises, qui que tu évoques, quel que soit le sujet que tu abordes, on touche toujours avec toi à l'essence même de l'humanité, à quelque chose d'infiniment et de profondément humain…

Et puis, dernier truc Manu, (c'est trop long ce que j'écris…), tes scènes, franchement, elles sont splendides. Et je vais te dire, j'm'en fous de savoir si tu les as vécues ou pas (en vrai je veux dire). Je sais que lorsque tu les as écrites, t'y étais forcément. T'as dansé avec Erica sur la Polonaise « héroïque » de Chopin (et que c'était beau...) et tes attentes au consulat d'Irak (j'ai adoré !) et ton enfermement dans une chambre d'hôtel à Belle-Île en plein mois d'août pour apprendre la dactylographie alors que tout le monde pensait que tu écrivais un roman (génial!) et puis et puis... cette scène où ton éditeur Paul Otchakovsky-Laurens te dit que si tu écrivais avec tous tes doigts, ton écriture serait DIFFÉRENTE (incroyable !)

Allez, j'arrête. C'est vraiment trop long mon truc…

Mais toi, n'arrête jamais Manu !

Porte-toi bien.



 

mardi 10 novembre 2020

Yoga d'Emmanuel Carrère

Éditions P.O.L
★★★★★

Lettre 1 :

Non mais franchement, que diable allais-tu faire dans cette galère ? Du yoga ! Non mais, je rêve Manu, je rêve ! C'est pas pour toi, le yoga, Manu ! Non ! Vraiment pas ! Balance ton zafu, prends tes chaussures de marche, pars dans les Pyrénées, fais le tour du lac Baïkal, bouge-toi, crapahute, rampe, cours, transpire, crache tes poumons, mouille ta chemise, tue-toi à l'effort mais surtout PAS DE YOGA POUR TOI (ni de méditation, évidemment!) Pas d'immobilité, pas de calme, pas d'inaction ! Fuis la quiétude. C'est précisément là que tu seras constamment assailli, bouffé, poursuivi, laminé par les affreux vritti (sales Érynies) qui ne te lâcheront pas. C'était mal barré ce stage comment déjà ? « Vipassana ». « Vipassana »… Je te sens le regard tellement aiguisé, si gentiment ironique, Manu, que je sais que ça ne va pas le faire. T'es pas dedans, Manu. T'es toujours à côté, sur ta petite chaise de plastique blanc ... Tu regardes les autres, tu analyses, tu notes dans ta tête parce qu'il y a ce prochain bouquin qui se profile… Tu sais, ton petit livre « souriant et subtil  sur le yoga » (comme si tu avais pu une seule seconde envisager d'écrire un livre « souriant ») Franchement, Manu, tu m'as fait rire, tellement rire. Je sais, ce n'est pas un livre drôle et pourtant, tu sais qu'il est drôle parce qu'entre toi et le yoga, c'est pas une fissure qu'il y a, c'est pas un interstice, un hiatus non, c'est un précipice, une crevasse, un abîme… Un truc béant qui à mon avis n'a rien arrangé de la galère que tu vivais. Et je pense qu'au fond de toi tu le sais, et c'est pas grave parce que t'as appris plein de trucs passionnants (c'est d'ailleurs très intéressant tout ce que tu nous racontes sur le yoga… très très...) et tu as rencontré des gens bien sages et d'autres un peu fracassés qui se sont dit qu'ils pourraient peut-être s'en tirer eux aussi avec ça…

Mais t'es pas sage Manu et tu ne le seras jamais.

En tout cas, j'ai ri quand tu as décrit l'arrivée des stagiaires, les postures de chacun... L'évocation de ton prof, Monsieur Ribotton... Et l'intérieur de tes narines… Je savais très bien que tu ne resterais pas deux secondes coincé à l'intérieur de tes narines. T'as autre chose à faire et dans le fond, tu t'en fous, hein, de l'intérieur de tes narines, comme de ta dernière chemise...

Oui, je sais, « prendre les choses comme elles sont ». C'est bien là le problème. T'en es pas capable. Autrement tu passerais pas ton temps à écrire ce que tu écris. Tu serais heureux. T'en prendrais ton parti. Et ça, tu peux pas. Et tant mieux. Parce que tu vois, c'est justement ce que j'aime chez toi, le fait que tu ne « coïncide» ni avec le monde ni avec la vie (encore moins avec le yoga). Non, t'es toujours spectateur, tu regardes, tu vois, tu observes, tu entends, tu notes, tu enregistres, tu collectionnes même un peu, hein ? T'es sans cesse en reportage. Tu tires du monde, des gens, des lieux la matière même dont tu nourris tes livres. Et tu gardes ça bien au chaud, dans un coin... Tu verras ce que tu en feras plus tard de toute cette matière. Tu dis que c'est difficile pour toi d' « expirer » et que limite si t'es pas un peu mal à l'aise de vouloir tout garder pour toi ? C'est normal que tu retiennes, Manu. Et tu retiens parce que tu as besoin de tout ce que tu as accumulé, amassé, thésaurisé. Tu te nourris des autres. De ce qu'ils sont. De leur vie. C'est certainement un peu lourd à porter. Et que tu le veuilles ou non, tu écris même quand tu n'écris pas. Si tu « coïncidais », tu ne pourrais plus écrire. Tu vivrais. Et c'est tout. Mais tu écris. Et c'est autre chose.

Je sais, c'est pas hyper confortable comme situation mais ça donne des textes comme les tiens, d'une humanité folle et d'une poésie insensée.

Cherche pas à « coïncider » Manu. Je sais, c'est pas forcément de tout repos. C'est même souvent bizarre d'être sur le vélo et de se regarder pédaler. Mais tes textes, ils sont sublimes.

Prends soin de toi.  




 

dimanche 18 octobre 2020

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier


Mauvignier m'a tuer...


Et plus précisément, sa première phrase, celle qui m'a empêchée de poursuivre ma lecture, celle qui m'a fait douter de l'auteur que j'aimais tant, celle qui m'a donné l'impression qu'il se foutait littéralement et littérairement de ma gueule. Insupportable, abjecte, abominable première phrase, espèce de vague pastiche difforme et laid d'un Claude Simon ou d'un quelconque Nouveau Romancier qui a fait son temps... Et que diriez-vous si Soulages se mettait à peindre à la façon des Impressionnistes ? Out le noir ! Remplacé par de jolies petites touches colorées … Ce serait mignon tout plein, hein ? Non mais je rêve : c'est Mauvignier qui nous fait ça ??? C'est Mauvignier qui se met à singer je ne sais qui ? Mais POURQUOI ? On lui demandait seulement de faire du Mauvignier et pas d'imiter ceux d'avant !

Et je l'attendais depuis si longtemps ce roman...

Non, je ne suis pas parvenue à dépasser cette horrible première phrase parce que j'ai eu le sentiment d'avoir été trahie, dupée, moquée. Alors, j'ai refermé le roman. TANT pis, j'attendrai que Mauvignier redevienne qui il est. Si je veux lire Claude Simon ou Robbe-Grillet, je sais où les trouver dans ma bibliothèque !

Mais je veux lire du Mauvignier.

C'est tout.

Et puis, tiens, comme je suis de très sale humeur, j'en profite pour dire que des romans sans écriture (je ne parle pas de « style », on ne sait même plus ce que ça veut dire...), j'en ai refermé plus d'un depuis septembre et que j'en ai MARRE des soi-disant « auteurs » qui ne savent pas écrire, des éditeurs qui ne font aucun tri, des prix littéraires qui récompensent n'importe quelle niaiserie, oui j'en ai ras-le-bol de tous ceux qui pensent que ce qui compte, c'est l'histoire avant tout, peu importe l'écriture. Eh bien non, ce n'est pas ça la littérature. Ce n'est pas « l'histoire »,  le « sujet », le « de quoi ça parle » mais le rythme des phrases, la fulgurance des images, l'harmonie des sonorités… Allez, je ne vous fais pas un dessin mais il y a comme une dimension esthétique là-dedans...

Je ne lis jamais les 4es de couverture : elles sont commerciales et ne me disent rien de l'écriture du roman... Non, je fais confiance à la première phrase, celle qui contient en germe toute la beauté du livre, celle qui ne sent pas l'atelier d'écriture ni le réchauffé, celle qui a la forme d'une promesse et non d'une tromperie…

Mauvignier, si tu m'entends...



dimanche 27 septembre 2020

Chavirer de Lola Lafon

Éditions Actes Sud
★★★★★ (coup de coeur!)

Alors là, franchement, c'est une belle surprise ! J'avais lu avec plaisir « La petite communiste… » et « Mercy, Mary, Patty » sans pour autant crier au chef-d'oeuvre… Mais là, on grimpe d'un cran et d'un grand ! C'est bien simple, tout est parfait : la construction narrative, le rythme du récit, l'écriture… Les thèmes abordés riches, multiples et passionnants touchent tout un éventail de domaines aussi bien psychologique que sociologique, politique, artistique, philosophique… Sans compter que l'on trouve dans ce roman le portrait admirablement bien rendu d'une époque... Franchement, chapeau bas Madame Lafon !

J'en viens au sujet.

1984 : nous sommes à Fontenay dans la région parisienne, « Cléo, 13 ans, quatre mois et onze jours » s'ennuie vaguement dans sa petite vie monotone et un brin tristounette entre le collège, les copines et les soirées télé avec ses parents. Seuls les cours de modern-jazz qu'elle prend à la MJC du quartier la sortent un peu de ce train-train déprimant. Elle s'adonne sans limites à cette passion et la moindre remarque encourageante du prof illumine sa journée.

Un jour, à la sortie du cours, elle est abordée par une femme très chic qui la félicite pour ses prouesses techniques et lui propose d'obtenir une bourse au nom de la Fondation Galatée afin de lui permettre de s'améliorer encore davantage dans son art auprès de grands professionnels de la danse ; elle pourrait devenir ainsi, peut-être, un jour, une pro… Le rêve ! Enfin, une petite éclaircie dans cette vie bien terne ! Et puis, cette femme, d'une grande douceur et d'une extrême gentillesse, lui offre des cadeaux, lui fait visiter les hauts lieux de la capitale… Bref, Cléo est séduite (et le mot est faible!), ses parents, de modestes employés, le sont tout autant et la gamine est prête à suivre Cathy les yeux fermés et à peu près n'importe où, notamment dans de vastes appartements bourgeois des beaux quartiers où des hommes attendent…

Et la petite n'imagine pas une seule seconde que c'est un piège sexuel machiavélique qui se referme sur elle...

Lola Lafon restitue parfaitement les années quatre-vingt, la classe moyenne, l'ennui des banlieues, la façon dont, pour s'extraire de tout cela, certaines gamines (et leurs parents) se laissent très facilement abuser : parce qu'il faut réussir dans la vie, gagner de l'argent, passer à la télé, s'inonder de paillettes et de gloire… Et les mômes servent de proies, se font bouffer par les prédateurs sexuels à l'affût, puis elles servent elles-mêmes de rabatteuses, passant de victimes à coupables (sans même l'excuse d'avoir agi par nécessité : « elle n'a aucune excuse sociologique »), ce qui leur enlève définitivement l'envie de porter plainte et les contraint au silence et à la honte pour longtemps, peut-être jusqu'à la fin de leur vie… Avec, en prime, l'impossibilité de s'accorder le moindre pardon…

C'est terrible.

Et pendant ce temps, les violeurs restent impunis.

Lola Lafon opère des choix narratifs très judicieux : elle met en place, par exemple, des chapitres très courts rythmant parfaitement le texte et matérialisant l'étau terrible qui se resserre, à chaque fois un peu plus, inéluctablement et tragiquement, sur la jeune fille. Par ailleurs, ces courts chapitres rendent admirablement le rythme effréné des représentations de danse, des changements de costume (le corps comparé à une voiture de course...) et de la danse elle-même… (« Chavirer » est aussi un vrai roman sur la danse et sur les corps meurtris des danseuses).

J'ai vraiment beaucoup aimé ce kaléidoscope de très courts chapitres qui permettent de découvrir Cléo à travers le regard d'autres personnages (inoubliables eux aussi !) auprès desquels elle va puiser des forces et tenter de se construire : portrait par petites touches, comme on construit un puzzle, d'une jeune fille puis d'une femme (ce roman aurait d'ailleurs pu s'appeler « Une vie » à la manière de Maupassant…) Les angles d'approche sont ainsi multipliés comme si une quantité infinie de caméras tournaient sans cesse autour de Cléo afin d'en percer les mystères, les malaises, toute la complexité qui est la sienne.

Un peu plus loin, autre choix narratif intelligent, l'autrice a choisi de laisser en blanc l'indicible en maintenant le lecteur à une distance pudique, en suggérant, à travers, une simple synecdoque (celle des doigts par exemple) les attouchements et le viol…

Et puis, il y a aussi l'écriture qui se veut précise, dynamique, nerveuse : les phrases sont courtes, nominales, orales parfois. Elles portent en elles le rythme de la vie, la vivacité des émotions, elles fusent, jaillissent, claquent… Le texte fourmille de détails et les descriptions sont pur plaisir de lecture : que ce soient les costumes des danseuses, l'appartement silencieux d'un ami juif, un concert de rock... tout est là, sous nos yeux et on y est ! On sent les parfums entêtants et la sueur des corps, on caresse le velours des tissus et des peaux talquées, on souffre devant les muscles meurtris des danseuses…

« Chavirer » est un roman incarné, puissant et terrible.

À lire absolument !


 

dimanche 20 septembre 2020

L'île de Jacob de Dorothée Janin

Éditions Fayard
★★★★☆ (j'ai bien aimé)

 

Laisser passer quelques semaines entre la lecture d'un roman et la rédaction d'une chronique comporte de sacrés risques (surtout chez moi car s'ajoutent à cela l'âge et la mémoire qui flanche...) Mais c'est aussi un très bon test pour savoir si ledit roman résiste au temps...

Ainsi, j'ai lu L'île de Jacob de Dorothée Janin, titre qui a reçu le prix Maison Rouge 2020 (distinction littéraire made in Pays Basque). C'est vraiment un roman tout en atmosphère et dont l'écriture précise, détaillée (je n'aime pas le mot « ciselé ») avait retenu mon attention. L'action a lieu sur une île qui existe vraiment : Christmas Island, territoire australien, au large de Java (un micro-point sur une carte!). Le lieu est réputé pour ses innombrables crabes rouges qui envahissent littéralement l'île (y compris les habitations – beurk!) au moment de la mousson, métaphore du cancer qui ronge notre société confrontée à une crise écologique sans précédent.

Adolescent, le narrateur a vécu sur cette île avec son père, un scientifique appelé sur place pour tenter de décimer une invasion de fourmis voraces qui s'attaquent aux fameux crabes (tout ça, à cause du réchauffement climatique, évidemment!). Faut les laisser faire, me direz-vous… Eh bien non, parce que les crabes rouges attirent les touristes qui veulent les photographier, voilà pour l'argument économique… auquel on préférera peut-être l'argument écologique: n'oublions pas que cette île a vécu des centaines de millénaires coupée du reste du monde et que, sans intervention humaine, les crabes continueraient à se faire rougir au soleil et que sans exploitation de mines de phosphate la biodiversité se porterait comme un charme.

Par ailleurs, se trouve aussi sur l'île un centre de détention qui recueille les demandeurs d'asile, centre dont personne n'aime parler, comme si l'on y avait recours à certaines pratiques peu avouables.

Bref, pendant que l'entomologiste s'occupe des petites bestioles (tout en étant bien persuadé de son inefficacité) (il dit d'ailleurs à son fils « - Je suis venu assister au désastre. Ce n'est pas tous les jours que l'on voit la destruction d'un écosystème. Tu es un privilégié, tu vas voir l'extinction d'un monde. Des millions d'années d'autarcie, et tout ça qui se désagrège en quelques années. Juste parce que l'homme y a foutu les pieds. »), bref, pendant que le père assiste impuissant à la fin d'un monde, le fils (le narrateur) fait des rencontres : des filles (sales bêtes que les hormones, tiens!) et un homme très beau, très mystérieux et profondément dépressif (le Jacob du titre) qui va initier le narrateur à la plongée. Les relations entre les deux personnages resteront assez troubles, mélange de fascination, de jalousie et d'amour aussi peut-être…

Je me rends compte que résumer un tel texte n'a absolument aucun sens (mais je ne supprime pas… je ne me suis pas cassé la tête pour rien, hein !) parce qu'au fond, tout tient par l'écriture : en effet, l'autrice a su créer une atmosphère de fin du monde, étrange, envoûtante, réellement étouffante, comme si la mort rôdait constamment… Franchement, c'est réussi !

Oui, incontestablement, l'écriture de ce texte est intéressante (c'est juste essentiel, me direz-vous et vous aurez raison!). En revanche, ce qui m'a gênée, c'est, dans le fond, l'abondance des sujets abordés (même si l'on voit bien ce qui les fédère) : le travail du père (que l'on abandonne vite d'ailleurs et c'est bien dommage je trouve… j'aurais aimé le suivre un peu dans ses recherches, ses soirées de picole… oui, j'avoue (ah, ah!) le père m'intéresse plus que le fils… ), les rencontres du fils, son éveil des sens etc etc (ses copines et notamment ce Jacob qui arrive selon moi un peu tard dans le livre) et bien sûr, les grandes questions qui sous-tendent le texte à savoir : écologie et crises migratoires. Bref, je trouve que tout ça, finalement, ça fait, peut-être un peu beaucoup…

Mais bon, pourquoi pas dans le fond...

Allez, j'ai aimé ce texte et je suis d'accord avec les membres du prix Maison rouge : ce roman mérite d'être distingué ! ( d'ailleurs, s'ils veulent m'inviter à Biarritz l'an prochain, qu'ils n'hésitent pas - d'autant que (bon d'accord, ça n'a rien à voir avec la littérature mais…) le gâteau basque et moi, pour le coup, c'est une VRAIE histoire d'amour...)




dimanche 13 septembre 2020

Fille de Camille Laurens


★★★★★ (COUP DE COEUR ! ♥♥♥)


Bon, allez, je le crie haut et fort, avec toute la mauvaise foi dont je suis capable : « Fille » est le meilleur roman de cette rentrée littéraire. Point barre.
D'autres questions ?
Non ?
Parfait.
Alors juste deux mots parce qu'il faut rédiger un article, mais franchement, je vous ai déjà dit l'essentiel (et puis, c'est dimanche, il fait chaud et j'ai fortement envie de faire une grosse sieste au soleil!) Ok, ok, deux mots, puisque vous insistez...
Il y a TOUT dans ce roman : beaucoup beaucoup d'intelligence et de sensibilité, des analyses d'une grande finesse, un vrai travail sur la langue et l'organisation du récit, une réflexion sociologique et linguistique etc etc etc (je peux aller faire ma sieste ? Non ? Toujours pas?)
Ah ? Le sujet ?  C'est une histoire qui s'ouvre sur un « tu » (à la façon de Nathalie Sarraute dans « Enfance » - si t'as pas lu ça, faudra pas oublier de le faire un jour et, pendant que t'y es, tu pourras lire aussi ma chronique sur ton blog préféré…), donc un « tu » qui est en fait un « je » d'autrefois… On vit tellement mille vies dans une seule que des « je », il y en a plein. Donc ce « tu » s'adresse à l'enfant (la fille) naissante pour lui dire qu'elle arrive dans un monde où le masculin l'emporte sur le féminin, où un père à qui on demande s'il a des enfants peut répondre que non, il a des filles mais qu'une fille, c'est bien aussi, un monde où plus tard, tu deviendras « la femme de » et où il te faudra du temps encore pour devenir écrivaine, professeure ou cheffe, du temps pour balancer le rose par-dessus bord, dire non à ceux qui t'emmerdent, parler de ta sexualité et de ton clitoris, enfiler tes tennis et parcourir le monde rien qu'avec toi-même…
C'est un peu ça, « Fille », ce que le langage révèle de notre rapport au monde, à la société, de ce que nous sommes ou que l'on a fait de nous … Ce langage tout-puissant qui, l'air de rien, non seulement nomme mais donne vie, crée le réel, structure ta pensée, ta vision du monde et t'enferme dans ses cases...
Mais « Fille », c'est pas seulement ça. C'est aussi une réflexion sur la transmission ou comment, alors que je SAIS ce que je ne dois pas dire, que je SAIS ce que je ne dois pas faire pour que les filles puissent enfin accéder au rang d'individus libres au même titre que les hommes, eh bien, moi, l'être diplômé, nourri aux lettres et à la sociologie, JE FAIS TOUJOURS LES MÊMES CONNERIES … JE ME VOIS FAIRE ET JE LE FAIS QUAND MÊME… Tu penses à qui, toi qui écris, hein ? (dis-leur que t'as honte, dis-leur, hein!)
Et puis, « Fille », c'est aussi l'histoire d'un garçon qui n'a pas vécu et de sa sœur qui s'est construite dans cette absence (diraient les psys) ou qui s'est construite tout court (toute seule, comme une grande) dans un monde qui a changé et dans lequel on a compris ENFIN qu'une fille, « c'est merveilleux »…
Oui, il y a tout ça dans « Fille » et c'est vraiment un GRAND bouquin !

vendredi 11 septembre 2020

Saturne de Sarah Chiche


Éditions du Seuil
★★★★☆ (j'ai bien aimé)


Quand on l'entend parler, c'est sa petite voix qui surprend, mélange de timidité et d'assurance, de douceur et de fermeté, la voix d'une femme qui tire de son expérience une certaine forme de sagesse empreinte d'une intranquillité latente, viscérale.
Et l'on a envie de la prendre dans ses bras, la petite Sarah aux allures d'Antigone, pour la consoler d'une souffrance encore vive, de cicatrices à peine refermées que l'on a vues subrepticement passer dans l'ombre de son regard, dans le mouvement de sa main.
Son dernier roman au titre magnifique, « Les Enténébrés », nous laissait soupçonner des relations familiales difficiles… Tout restait assez allusif, comme un peu lointain … et surtout tourné vers la branche maternelle. Avec « Saturne », roman nettement autobiographique, on explore plutôt le côté paternel et l'on découvre le destin de cette riche famille de médecins juifs installée en Algérie, pays qu'ils ont dû fuir à contrecoeur dans les années 50 pour s'installer en France où, petit à petit, le clan fit de nouveau fortune en ouvrant différentes cliniques privées.
D'un côté, il y a le grand-père de la narratrice : un grand médecin estimé de tous, un homme sensible et d'une grande générosité. Louise, sa femme, la grand-mère, a quant à elle beaucoup d'ambition pour sa famille, déteste ceux qu'elle juge médiocres, moyens, pas à la hauteur. Elle aime sans compter, à condition de ne pas être déçue ou trompée. Elle a deux fils : Armand, qui deviendra médecin à son tour et Harry, le père de Sarah qui, lui, ne sera jamais médecin, au grand désespoir de ses parents. Lui est plutôt poète, joueur, rêveur, pêcheur d'étoiles et il tombera follement amoureux d'une femme, Eve, la plus belle, la plus attirante, la plus folle aussi. (Pourquoi me fait-elle penser à la « Nadja » de Breton?) Eve la mythomane, Eve à la double vie ne plaira pas à sa belle-famille mais Harry n'aura cure de l'avis des autres. Il est fou d'Eve. Il l'aime passionnément et brûlera ses ailes à force de s'approcher de sa lumière. Il mourra d'une leucémie à 34 ans, jeune, trop jeune. Sa fille Sarah a quinze mois.
La petite grandit et se sent de plus en plus broyée au milieu des siens, de leurs émotions, de leurs passions, de leurs colères. De toute la fureur et la folie dont ils sont capables. De toute la haine et l'amour qui sont en eux. Incapable de se relever de la mort de ce père qu'elle n'a pas connu, incapable d'avancer aux côtés d'une mère qui tourbillonne, virevolte au gré de ses humeurs et de sa douce folie… Une mère qui finira par refaire sa vie, ailleurs.
La solitude que vit Sarah est insondable, démesurée et sans nuances. Elle se sent broyée, dévorée par les siens, tel le fils de Saturne dans le tableau de Goya. D'aucuns se seraient peut-être parfaitement sortis d'une telle situation. Pas elle. Pas Sarah. Elle est écrasée, broyée, détruite et ne parvient plus à se relever. C'est la chute…
On entre ici dans l'intimité d'une famille, et ce qui est passionnant, c'est de voir se dessiner, page après page, les relations entre les uns et les autres, de découvrir notamment cette figure centrale du roman, le père, étoile filante que la narratrice a dû, métaphoriquement parlant, exhumer (sous la forme d'un petit film où on le voit embrasser tendrement sa fille) pour réaliser à quel point il l'aimait et trouver enfin un semblant de repos. Oui, ce qui m'a passionnée, c'est de m'approcher de chacun des membres de cette famille, de tenter de comprendre ce qui les anime, les rapproche, les oppose, de savoir la part de vérité, de mensonge et de légende qui court sur eux. Ils m'ont fait penser à certaines familles maudites des tragédies grecques… On sent qu'une menace pèse sur le groupe, qu'un orage est toujours prêt à éclater… La tension est là, dans chaque mot, chaque phrase de ce texte, comme tenue, maintenue, à la force du poignet, parce que la narratrice doit aller jusqu'au bout et dire, dire encore pour apaiser sa douleur, faire la paix avec le passé et vivre, enfin...
Un très beau texte, profondément mélancolique, sensible et fort d'une femme qui refuse de faire son deuil parce qu'elle veut vivre avec ses morts et les aimer encore, aussi longtemps qu'elle vivra.
Un roman qui dit aussi comment la littérature et notamment l'écriture « le seul lieu où je puisse habiter... » peuvent tenir en vie celui qui flanche et l'amener à devenir écrivain et à renaître de ses cendres.
« Et sur la route où je pars, seule, mais avec mon père, seule, mais avec ceux que j'aime, seule, mais avec les mélancoliques, les amoureux, les endeuillés et les intranquilles, seule, mais cachée dans la foule des vivants et des morts, tout est perdu, tout va survivre, tout est perdu, tout est sauvé. Tout est perdu. Tout est splendide. »
Oui, tout est là, dans la beauté de ce feu d'artifice final, lumières intenses dans la nuit noire...