Rechercher dans ce blog

samedi 25 mai 2019

Une saison à Hydra d'Élizabeth Jane Howard


traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
★★★☆☆☆ (pas pour moi...)


Bon, alors me voilà bien embêtée. Cela fait quelques jours que je repousse la rédaction de ma chronique, persuadée que mes impressions sur ce roman allaient bien finir par s'atténuer au cours de ma relecture de certains chapitres… Mais le temps passe et mon ressenti ne change pas d'un poil. Alors, je me résous à dire en toute honnêteté que ce roman qui avait TOUT, mais ABSOLUMENT TOUT, pour me plaire m'a ennuyée au point que j'ai eu du mal à le finir ! Et pourtant, cela avait bien commencé... 
Tenez : prenez par exemple une comédie d'Ernst Lubitsch, de Howard Hawks ou de Frank Capra, ajoutez-y une poignée de répliques bien mélancoliques à la Tchekhov, quelques lettres de Judy Abbott dans Daddy-Long-Legs de Jean Webster et, me semble-t-il, nous y sommes. Et non seulement nous y sommes mais, présenté comme cela, je me RUE littéralement sur l'ouvrage...
Un auteur dramatique londonien d'une soixantaine d'années, Emmanuel Joyce, en panne d'inspiration, est à la recherche d'une actrice pour un personnage féminin dans une pièce qu'il s'apprête à mettre en scène à Broadway. Son secrétaire et homme à tout faire, Jimmy Sullivan, le seconde dans cette entreprise. Quant à Lillian, la femme d'Emmanuel, de vingt ans sa cadette, elle suit comme elle peut les caprices d'un mari un brin volage et se plie à ses continuels déménagements. Profondément dépressive, Lillian est une femme à la santé fragile, à jamais marquée par la disparition de sa fille Sarah morte à l'âge de deux ans.
Ces trois personnes vivent ensemble, tant bien que mal, allais-je dire. Or, un quatrième élément va venir se greffer à ce petit groupe en la personne d'une jeune et jolie secrétaire que les Joyce veulent emmener avec eux à New York. Simple, naïve, spontanée, pleine de bon sens et très débrouillarde, la jolie Sarah-Alberta va devoir affronter les humeurs et les caprices du trio, trois individus qui s'aiment mais se supportent de moins en moins, fatigués et ennuyés qu'ils sont de la vie et d'eux- mêmes. On peut penser que son regard neuf et franc sur les êtres et les choses va ébranler les certitudes des uns et des autres et qu'elle va servir de révélateur, de déclencheur permettant peut-être une redistribution des rôles des membres du quatuor, pour un temps au moins.
Le point de vue alterné de chacun de ces personnages permet au lecteur d'accéder à leurs états d'âme. Par ailleurs, l'évocation de leur passé dont il est question régulièrement éclaire leur comportement présent et leurs choix quant à l'avenir.
La question est donc : pourquoi ce sentiment d'ennui ne m'a-t-il pas quittée ? Pourquoi ne me suis-je pas DU TOUT attachée aux personnages ? Pourquoi leur mal-être, leurs souffrances, leurs angoisses ne m'ont-ils ni touchée ni émue ? Franchement, je ne sais pas. C'est comme s'ils m'avaient semblé « faussement consistants », comme des êtres stéréotypés et sans réelle profondeur, dont l'agitation perpétuelle, les sautes d'humeur et les discussions vaguement mondaines auraient fini par me lasser. Alors qu'Emmanuel est un auteur dramatique, il est finalement rarement question du travail de l'écriture, de la mise en scène ou de ce qui fait l'intérêt d'un comédien. En fait, et contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, les personnages évoluent peu, demeurent assez figés parce qu'au fond, ils n'échappent pas à la caricature, notamment le personnage de la jeune secrétaire.
Du coup, l'ennui l'a très vite emporté tellement j'ai eu le sentiment de faire du surplace (malgré les voyages qu'ils entreprennent), et c'est dommage, car je pense qu'il y avait là une vraie matière romanesque à exploiter. Au lieu de cela, j'ai eu le sentiment de m'enliser sans qu'aucun élément dynamique ne me sorte de ma lassitude.
Même les descriptions m'ont semblé assez kitsch...
Ce n'est que mon point de vue, je reste bien persuadée que ce roman va séduire bien des lecteurs dont je regrette sincèrement de ne pas faire partie….

dimanche 19 mai 2019

Nuits Appalaches de Chris Offutt


Éditions Gallmeister
traduit de l'américain par Anatole Pons
★★★★★ (superbe!)


Avec Chris Offutt, tout est possible, à tout moment. L'imprévisible, le hasard, l'inattendu régissent le monde, pour le meilleur parfois, et souvent pour le pire.
Vous pensiez que ces deux personnages avaient tout pour être heureux ? Ils vivent un cauchemar. Vous espérez passer un peu de temps avec ce type haut en couleur et si minutieusement décrit ? Dommage pour vous, vous ne le reverrez jamais. Vous aimez la belle amitié qui se dégage de ces deux gars fort sympathiques ? Vlan, l'un descend l'autre. Un soleil radieux illumine toute la vallée ? Au tournant de la route, un arbre s'abat violemment sur le capot de la voiture.
Chris Offutt n'écrit pas de feel-good.
Pas de bons sentiments ici.
Pas de vision manichéenne du monde.
Pas de gentils. Pas de méchants.
Mais des gens qui font ce qu'ils peuvent pour vivre pas trop mal. Des gens qui, face au pire, s'arrangent. Tant pis pour la morale. Tant pis pour ceux qui l'ont ouverte un peu trop ou qui ont voulu imposer leur loi bidon.
Non, rien n'est joué d'avance, rien n'est tracé et la vie n'a vraiment rien d'un long fleuve tranquille.
On se tient aux aguets quand on lit un texte de Chris Offutt et la tension est permanente. Parce que le pire rôde toujours dans cet univers violent, âpre et sauvage : la mort peut frapper à tout moment, n'importe qui, même les gens les plus sympathiques, même les coeurs purs, même les enfants.
Chris Offutt met en scène des gens qu'on ne voit pas habituellement : des petites gens, ceux qui n'ont pas eu de chance, dès le départ. Des écorchés, des blessés, des meurtris.
Ils sont là, bien présents, dans toute leur humanité, leur faiblesse, leur peur, leur générosité, leur honte, leurs mensonges, leur vie cabossée, leur corps cassé.
Pas d'apitoiement, pas de pitié.
Ils sont comme ils sont et ils assument leur malchance. Ils se débrouilleront avec ça, comme ils l'ont toujours fait.
L'auteur sait, par un détail, les faire exister. Pas de longues descriptions inutiles, pas d'effets de manche : non, juste l'essentiel, une suggestion, un mot ou deux : un tremblement dans la voix, un silence, un regard et tout est dit.
Tout en pudeur, en retenue.
Et ils existent. Ils sont.
Il suffit de quelques lignes à Chris Offutt pour faire surgir un personnage que l'on n'a dorénavant plus envie de quitter. Parce qu'il nous intrigue, parce qu'on nous laisse supposer un passé bien lourd. Mais l'on ne saura pas forcément lequel. Pas tout de suite en tout cas. Le lecteur est plongé in medias res, dans l'action, la rencontre, le mouvement. La pause permettra de comprendre.
Et quand l'amour surgit, dans cet univers bien sombre, tout s'apaise.
Tout devient tendresse.
Enfin.
La poésie se déploie sur le monde et un court moment, au moins, on souffle.
Encore une chose : vous saurez toujours avec Chris Offutt quelle plante émet cette fragrance un peu envoûtante, à quelle essence d'arbre appartient l'ombre que vous devinez à peine dans le lointain d'une nuit étoilée, quels sont les oiseaux qui chantent en fin d'après-midi lorsque l'orage menace et que l'air se charge d'eau. La nature, omniprésente, essentielle, sert de refuge. Elle protège, cache, soigne. Parce que le monde est dur, brutal, violent, cruel même et qu'il faut se battre.
Chaque jour, encore et encore.
Une lutte que l'on sait infinie.
Je vais vous laisser faire connaissance avec Tucker, découvrir d'où il vient et ce qu'il a fait avant de marcher, par cette matinée lumineuse de printemps, le long d'une route de l'Ohio.
Il rentre chez lui, sur ses terres.
Au loin, on aperçoit déjà les plaines vertes et ondoyantes du Kentucky.
Ce qu'il fera après, il vous faudrait beaucoup d'imagination pour le deviner parce que Chris Offutt est un vrai conteur et qu'il ne vous laissera jamais rien prévoir à l'avance. (Ne lisez pas la quatrième de couv', ce serait tellement dommage!)
En deux mots ou presque : je me suis régalée de ce chef-d'oeuvre.
Sur une route écrasée de soleil, s'arrête une vieille voiture. L'homme qui sort sa tête s'appelle Freeman… Tout un programme.
Tucker monte dans le pick-up, un Chevrolet 1949.
Allez-y, montez avec lui...
L'aventure, la vraie, peut commencer...

À lire absolument (aussi): Le Bon frère de Chris Offutt.

dimanche 12 mai 2019

La Femme aux cheveux roux d'Orhan Pamuk


Éditions Gallimard
★★★★☆ (fascinant)


Eté 1985, Istanbul : jeune lycéen, Cem souffre du départ brutal de son père, un pharmacien marxiste souvent absent à cause de ses activités politiques et amoureuses. Pour subvenir aux besoins de la maison, Cem commence à travailler dans une librairie puis, suite à un déménagement, il va surveiller le potager de son oncle. Mais les rentrées d'argent demeurent très insuffisantes, d'autant que Cem veut s'incrire à l'Université dès la rentrée. Il lui faut donc trouver une activité plus rémunératrice.
C'est ainsi qu'il découvre, dans le jardin d'à côté, des ouvriers qui s'emploient à creuser un puits. Piqué par la curiosité, Cem s'approche et discute avec le maître puisatier, un certain Mahmut, qui lui explique que s'il vient l'aider à creuser un puits dans la banlieue d'Istanbul, il gagnera de l'argent très rapidement et pourra ainsi commencer ses études supérieures. Malgré les réserves de sa mère, Cem décide de partir avec Maître Mahmut et de devenir apprenti auprès du puisatier.
Commencent alors les travaux…
Sachez, cher lecteur (trice), que vous allez devenir à votre tour un véritable maître puisatier car, sur les 100 pages et quelques qui suivront, Cem, Mahmut et un troisième larron vont creuser, creuser, creuser, sous l'écrasant soleil de juillet. Rien de la technique du forage ne vous sera épargné (avec un petit schéma p 40). Est-ce ennuyeux ? Oui et non parce que très vite, il faut bien le dire, s'installe une certaine tension : l'eau va-t-elle jaillir un jour ? Et croyez-moi, on finit par se prendre au jeu et par devenir aussi impatient que les trois protagonistes. Par ailleurs, Maître Mahmut, qui va devenir pour Cem un père de substitution, aime raconter des histoires, souvent d'ailleurs empruntées au Coran. Il en connaît des quantités incroyables et on l'écouterait parler des nuits entières en regardant les étoiles… Si, si…
Et puis, il faut savoir que le soir, Cem quitte son maître pour se promener dans le bourg d'Öngören… Là, il va croiser le regard d'une femme à la chevelure de feu qui va le hanter. Dorénavant, il passera ses journées à attendre que la nuit tombe pour observer de loin, à la dérobée, celle qui appartient à une troupe de théâtre ambulant…
Or, un événement inattendu va avoir lieu, rompant l'aspect répétitif du forage et projetant soudain le lecteur dans un roman qui va devenir franchement passionnant pour des raisons que je tairai.
S'il est des textes qu'on oublie, je sais que ce ne sera pas le cas de ce roman de formation, classique dans son écriture, qui convoque les grands mythes d'Oedipe et de Rostam (héros de la Perse antique) en les modernisant et ce, dans une Turquie en pleine mutation où la ville d'Istanbul (véritable personnage de l'histoire) s'étend et se modernise chaque jour davantage tandis que les années passent.
Ainsi, quelle que soit la thématique abordée : géographique, politique, économique ou religieuse, passé/présent s'opposent continuellement dans ce texte, reflétant à la fois la complexité du monde moderne et les préoccupations profondes de l'auteur.
De plus, La femme aux cheveux roux pose des questions philosophiques qui nous amènent à nous interroger sur les notions de destin, de liberté et d'identité à travers Cem, un personnage qui va chercher, une bonne partie de sa vie, à fuir son passé.
Entre le conte philosophique, la fable politique, le roman d'aventures et la tragédie moderne, La femme aux cheveux roux, dont la construction est remarquable, s'empare progressivement de son lecteur qui finit par craindre le pire pour le personnage principal dont il a suivi la trajectoire en redoutant l'issue finale.

Fascinant.








jeudi 9 mai 2019

Luca de Franck Thilliez


Éditions Fleuve Noir
★★★★★ (EXCELLENT, effrayant et hyper addictif!)


Deux remarques pour commencer :
1. dans le genre addictif, on ne fait pas mieux : prévoyez des nuits courtes, très courtes même, et les journées de zombie qui vont avec.
2. je suis très impressionnée par l'immense recherche documentaire que suppose l'écriture de ce roman. Quel boulot !
Alors, autant le dire tout de suite : ce polar est excellent et a tout d'un grand. Dès les trois premières pages, vous êtes ferré. Impossible de lâcher. Sur un rythme hyper soutenu, vous allez de rebondissement en rebondissement tandis que les ramifications se multiplient de façon incroyable. Et vous vous dites : ce n'est pas possible, il ne va pas pouvoir opérer des liens. J'imagine l'auteur face à un immense tableau blanc recouvert de noms, de flèches, de schémas. Tout est pensé, étudié, calculé au millimètre près… Quelle construction ! Je suis bluffée par ce travail titanesque, preuve que l'on a affaire à un pro du polar.
Autre chose encore : vous allez ressortir de là un peu effrayé par les thèmes abordés, très réalistes et en lien direct avec notre société moderne. Vous serez secoué. Ce roman donne à réfléchir : le monde décrit est le nôtre et franchement, on se demande ce qu'on est venu faire dans cette galère...
Allez, commençons !
Un couple en mal d'enfant a donné rendez-vous via un site Internet logé en Belgique à une mère porteuse pour une GPA dans une chambre d'hôtel de la région parisienne : le mari s'y rend, l'insémination artisanale a lieu. Si ça marche, la jeune femme contactera le couple et enverra une échographie puis il faudra attendre l'accouchement. À ce moment-là, ils devront suivre à la lettre les conditions exposées par celle qui se fait appeler Natacha. Le tout en échange d'une belle somme.
Un an après ces événements, nous découvrons le commandant Franck Sharko avançant péniblement dans la forêt de Bondy en compagnie de sa femme Lucie Henebelle et du lieutenant Pascal Robillard. Un randonneur a trouvé tôt le matin le cadavre d'un homme nu et éventré dans une fosse carrée. L'homme a été à moitié dévoré par une bête surdimensionnée. Horrible.
Un peu plus tard, dans la même journée, tandis que Nicolas Bellanger, un collègue de Sharko, s'apprête à franchir la porte du Bastion (adieu le 36 quai des Orfèvres), il est accosté par un homme effrayé qui veut remettre une lettre à la police… À peine a-t-il le temps de transmettre sa missive qu'il s'écroule par terre, mort.
Les flics découvrent l'objet du courrier signé « L'Ange du futur » et accompagné d'une adresse mail : le message est clair. Les GAFA veulent tout maîtriser et notamment notre cerveau. Nous devenons pour eux des produits, ils nous ôtent nos libertés et nous leur fournissons, chaque jour, de quoi alimenter leurs données. La lettre va encore plus loin : les scientifiques veulent améliorer l'homme, le rendre immortel : place à l'intelligence artificielle, aux manipulations génétiques, au transhumanisme qui vont s'emparer de nous et de nos vies.
L'Ange n'a pas l'air content. Vraiment pas.
Sharko est inquiet. Il leur reste à se connecter au site et ce qu'ils découvriront est terrible, impensable : l'horreur même !
Ne souhaitant pour rien au monde divulgâcher le roman, je m'arrête là.
Franchement, c'est du bon polar qui dénonce les dérives d'un monde qui est le nôtre : l'homme joue à l'apprenti sorcier et se veut immortel, il croit tout maîtriser alors qu'au fond il est manipulé par les GAFA, il se croit tout-puissant et vole un peu trop près du soleil…. Comme Icare, il risque à tout moment de se brûler les ailes. La chute sera brutale si tant est qu'il puisse se redresser….
Ce roman, terrible par toutes les problématiques qu'il soulève, baigne dans une atmosphère de fin du monde : il est sans cesse question des inondations, récurrentes ces dernières années, et qui apparaissent comme un avertissement de la nature.
L'équipe de Sharko devra affronter le pire… Et là, croyez-moi, c'est le PIRE du PIRE….
Magistral !

dimanche 5 mai 2019

Le Patient de Timothé Le Boucher


Éditions Glénat
★★★★★ (trouble et fascinant)

Autant commencer par vous prévenir : vous ne refermerez pas ce roman graphique avant de l'avoir achevé car vous allez être complètement happé par ce thriller psychologique très hitchcockien qui met en scène des personnages complexes et complètement fascinants.
Commençons par le commencement : nous découvrons tout d'abord une jeune fille errant dans une zone pavillonnaire, la nuit, un couteau à la main, les vêtements tachés de sang et le regard vide. Elle est tout de suite identifiée par deux policiers en patrouille comme étant la petite Grimaud, une gamine surnommée « la débile ». La police découvrira quelques pages plus loin qu'elle est certainement l'auteur d'un véritable massacre : toute sa famille gît à terre mortellement blessée, sauf peut-être l'un d'entre eux.
Un bond temporel de deux pages nous propulse six ans plus tard, dans la chambre d'un hôpital : une jeune aide-soignante s'occupe de la toilette d'un beau garçon blond au visage angélique qui semble plongé dans le coma. Elle lui parle, s'interroge sur ce qu'il était, un pianiste peut-être, imagine-t-elle en observant ses longues mains fines, pose deux doigts sur ses lèvres, se penche pour l'embrasser et constate avec surprise qu'il ouvre un œil.
Lui, c'est Pierre Grimaud : il est le seul survivant de cette monstrueuse tuerie nommée par la presse « le massacre des corneilles » et il va être aidé par une psychologue spécialisée dans les troubles de stress post-traumatiques, Anna Kieffer, dont on apprend très vite qu'elle ne dépend pas de l'hôpital où a été admis Pierre, qu'elle fait même deux heures de route pour s'y rendre. Mais c'est elle qui a été nommée pour s'occuper de ce garçon : en effet, elle est aussi spécialisée dans la psycho-criminologie et la victimologie, collabore régulièrement avec la police et a suivi la sœur de Pierre, Laura Grimaud.
Elle va tenter, grâce à l'hypnose, de faire parler le jeune homme en le replongeant dans ses souvenirs afin de comprendre enfin ce qui s'est passé ce soir-là.
Ce qui m'a frappée dans ce roman graphique, outre la parfaite construction du scénario, le suspense impressionnant qui en découle, les jeux habiles sur la temporalité et les fausses pistes sur lesquelles nous lance régulièrement l'auteur, c'est, comme je le disais au début, la complexité psychologique des personnages et les relations extrêmement troubles qu'ils entretiennent entre eux au point que l'on s'interroge, jusqu'à la fin du roman graphique, sur ce qu'ils sont vraiment.
Jeux ambigus de séduction, manipulations malsaines et relations équivoques de domination/soumission finissent par nous pousser à nous interroger sur qui est la victime, qui est le coupable. Encore une fois, rien n'est simple dans cet imbroglio où les apparences sont trompeuses, où les êtres semblent porter un masque, où conscient et inconscient luttent en chacun des personnages dominés par des pulsions difficilement contrôlables.
J'ai beaucoup aimé aussi la présence de figures secondaires assez fouillées et dont on ne comprend pas d'emblée les réactions. Elles viennent ajouter de l'épaisseur à ce roman graphique dont chaque page mériterait d'être interprétée, creusée, discutée…
En effet, rien n'est simple, et il me semble que c'est un peu le coeur du sujet : les individus se débattent dans des obsessions dont ils ne parviennent pas à sortir, ils apparaissent comme doubles et perdus dans cette dualité faite d'ombre et de lumière. Ils tiennent de l'ange et du diable et sont faits d'une douceur à laquelle se mêle la pire des cruautés. Finalement, il est difficile de discerner qui sont les gens (le savent-ils eux-mêmes?) comme l'explique Pierre à sa sœur Laura avant le drame : « Ça ne veut rien dire Laura, les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu voies », difficile de définir leur identité qui semble fluctuante, instable, sans rien d'immuable ou de continu.
Au fond, chacun porte (volontairement ou non/consciemment ou non) un masque et les apparences sont souvent bien trompeuses...
En dire plus concernant l'intrigue serait en dire trop, mais je pense que rien n'est simple dans ce roman graphique et que bon nombre de questions demeurent jusqu'au bout.
Enfin, les couleurs mates, l'aspect épuré du dessin et le côté géométrique des lignes créent un univers labyrinthique dans lequel chacun semble comme pris au piège.

Un univers trouble, fascinant, plein de tension et de non-dit qui vous habitera longtemps…


               

jeudi 2 mai 2019

Un dimanche matin de Johanne Rigoulot


Éditions des Équateurs
★★★★★ (bouleversant et superbement écrit)


Un dimanche matin de 2004, Pierre a tué sa femme. Pour une histoire de coussins. Il y tenait, elle voulait s'en débarrasser. Il l'a massacrée. Bien sûr, les coussins ont été la goutte d'eau, il a basculé, il a tué.
L'auteure connaissait très bien Pierre, il était son cousin.
Un garçon doux, gentil, avec qui, enfant et adolescente, elle passait ses vacances. Des souvenirs avec Pierre, elle en a plein. Elle aimait bien ce cousin. Pour sa douceur et sa gentillesse. Oui, on disait de lui qu'il était gentil. Pierre est gentil. Il « sourit et ne se plaint jamais. » Un homme « inapte au conflit » disait-on aussi. 
Lorsqu'elle apprend la nouvelle, elle a l'impression qu'on lui parle de quelqu'un d'autre.
Pierre ?
Un assassin ? Vous plaisantez j'espère.
Elle se souvient de son mariage, des danses, des rires.
Non, ça ne colle pas.
Et pourtant…
Pierre a tué sa femme, Katia, la joyeuse et pleine de vie Katia, la mère de ses deux petites filles.
Un dimanche matin.
La sidération est sans limites.
La famille de Pierre est anéantie.
Alors, l'auteure va tenter de dire à quel point cette tragédie va toucher de plein fouet tous les membres de cette famille : les parents de Pierre, le frère, les oncles, les tantes, les cousins. Comme par un raz de marée, la famille va se trouver emportée par l'indicible, l'incompréhensible, l'inexplicable. « Son histoire est aussi la nôtre. »
Mais peuvent-ils, pour autant, porter le titre de victimes ? Que sont-ils face à celle qui a été tuée et à sa famille déchirée de chagrin ? Peuvent-ils oser exprimer leur souffrance ? Ne doivent-ils pas, au contraire, se taire, se terrer ?
Sans jamais essayer de remettre en cause la culpabilité avérée de Pierre, ils vont devoir tenter de comprendre ce qui s'est passé pour que Pierre en arrive là. Est-il un monstre dénué d'humanité ou est-il encore un homme, un cousin avec lequel on a passé tant de bons moments ? Comment se comporter avec ce proche qui est devenu un étranger tellement son acte est terrible ? Quel est le rôle de la famille, de ceux qui restent ? Est-il possible de supporter l'insupportable, d'affronter le pire ?
Ce récit de Johanne Rigoulot propose un autre point de vue sur un crime et son auteur : celui de la famille, la famille du coupable.
« La famille est un organisme vivant. Qu'un seul élément l'intoxique et le corps entier entre en lutte. »
D'abord, il y a les bribes d'informations qui parviennent, il faut reconstituer le puzzle. Les morceaux ne collent pas. On pense à un accident. Une dispute, une bagarre, une chute. Oui, ce doit être ça, forcément. Jusqu'à présent, c'était clair : le Bien d'un côté (le nôtre) et le Mal, ailleurs, dans les faits divers entendus à la radio, chez les autres. La limite devient floue, la frontière s'efface. « Ombre et lumière se mélangent en permanence. »
Et la vérité se fraie un chemin. Elle n'est pas belle, cette vérité.
Alors, il faut tenter de comprendre la trajectoire de Pierre, explorer ce qui a pu l'amener à cette folie, il faut comprendre ce qui fait que d'autres, dans des situations semblables, évitent le pire. Quelle est la force qui les retient, pourquoi Pierre, lui, n'a-t-il pas eu cette force ?
Le procès place la famille sur la place publique. Il faut expliquer : qui on est, ce qu'on a vécu, ce qu'était Pierre, ce qu'on sait, ce qu'on croit savoir, ce qu'on imagine.
La honte est là, toujours. On est de la famille de l'assassin, il y a donc quelque chose de pourri au sein de ce clan. On imagine ce que les autres pensent, la façon dont ils nous voient. On est un proche du criminel, on a presque un peu de sang sur les mains nous aussi, on est un peu responsable, on n'a peut-être pas fait ce qu'il fallait, au bon moment.
« On fouille les armoires. Ici, pas de place pour la pudeur. » C'est le grand déballage.
Trois jugements en quatre ans : le procès, l'appel, la cassation. Mais au fond, parle-t-on de la même personne ? « J'ai connu l'homme. Eux rencontrent un meurtrier. » Comment se parler, comment se comprendre ?
L'auteure commence un échange épistolaire avec son cousin. « L'homme à qui j'écris a commis l'impensable.Que dit-on à quelqu'un qui vient de tuer de ses mains ? Car, oui, on continue à le considérer en homme, malgré tout, quand le reste du monde vous incite, naturellement, à l'effacer du vôtre. L'affaire est plus complexe pour qui la vit. Elle prend du temps. Aucun lien ne se coupe en une phrase. Aucun patrimoine commun ni aucune mémoire partagée ne se dissolvent à l'aune de quelques mots, fussent-ils « Pierre a tué sa femme ». Comme un décapité qui, dit-on, court encore quelques mètres sans sa tête, on continue à aimer avec la même chaleur. Sans doute même plus fort, par réflexe de l'âme puisque l'autre révèle son infinie détresse. »
« Si j'écris sur lui, autour de lui, c'est qu'il existe encore. »
Dans ce récit, très fort et très poignant, l'auteure parle de ce qu'elle a perdu dans cette tragédie qui l'a profondément changée. Et encore, dit-elle, elle n'était pas aux premières loges contrairement aux très proches.
Rien n'est plus comme avant ; le procès réécrit même le passé.
« Ce temps d'amour et de légèreté ne me sera jamais rendu et, aujourd'hui encore, j'en reste inconsolée. »
Les mots qu'elle prononce, pleins d'affection et de pudeur, pleins d'incompréhension et de tristesse, permettront, elle l'espère, l'apaisement. Ils sont les mots que Pierre n'a pas eus, qu'il n'a pas su trouver pour parler avec sa femme, qu'on ne lui a peut-être pas appris.
Ils sont ce qui peut les sauver.
Un texte bouleversant et superbement écrit.

mardi 30 avril 2019

Le chien de Madame Halberstadt de Stéphane Carlier


Éditions Le Tripode
★★★★☆ (c'est Baptiste qui va être content!)


Seul, invisible aux yeux des autres et profondément déprimé : voilà comment se sent le bien mélancolique Baptiste Roy, un pauvre et misérable écrivain dont personne ne lit le tout dernier roman : Entrée dans l'hiver. Trente fois par jour, il consulte avec un peu d'espoir le classement des ventes sur Amazone : mais son texte occupe la 475 758e place, ce qui signifie que 475 757 livres autres que son roman ont été commandés avant le sien. « Un demi-million pratiquement. Les gens avaient préféré se procurer « Enseigner l'éducation physique à nos enfants », un manuel écrit en 1907 par l'abbé François Calot, classé 475 612e, ou « Je suis gugusse, voilà ma gloire », les souvenirs de Micheline Dax, publiés en 1989, classés 474 909e »
Seule sa mère a eu l'extrême gentillesse de lui laisser un commentaire client... sans même penser à s'inventer un pseudo, il est vrai ! Pas plus enthousiaste que ça, Nicole n'a mis que 3 étoiles. « C'est très bien, 3 étoiles ! 5, c'est pour les grands chefs-d'oeuvre. Pour Joyce, Virginia Woolf... »
Ben oui, évidemment…
Baptiste aurait dû écouter les conseils de son éditrice : « Un feel good, voilà ce que tu devrais écrire. Tu le ponds en un mois, tu prends un pseudo, on lui donne un titre à la con, du genre « Il ne faut jamais perdre espoir »- plus c'est gros, plus ça passe- on le sort pour l'été et on en vend 30 000. Ça fera du bien à tout le monde. »
Son histoire d'appartement vide et de famille déportée… ça plombe...
Ah oui, encore une chose : la femme de Baptiste s'est barrée avec Gérard Habib, son dentiste. « Elle partageait la vie d'un romancier sur le point de publier son troisième opus et s'était entichée d'un type qui faisait des détartrages, arrachait des chicots pourris et, à longueur de journée, disait des choses comme « Essayez de manger du côté gauche à midi » ou « Les implants, c'est mal remboursé en général. » » Il vit dorénavant en survêt molletonné Domyos, ne se brosse plus les dents ni le reste…. Quant aux cinq fruits et légumes par jour….
Sur ce , « Mme Halberstadt a sonné à la porte. » Mme Halberstadt et... son chien, un carlin…
Vous voyez ce que c'est, un carlin ? Des « yeux sortant légèrement de leur orbite, un bout de langue à l'air libre, des pattes ridicules, une absence de cou. Il n'y avait rien de normal chez cet animal, tout en lui était trop gros ou trop petit. Sa respiration, courte et très sonore, était celle d'un être chétif, modifié, qui manquait d'oxygène. Même sa couleur semblait hésiter entre le sable, la farine et la cendre. » Ah, ça y est, vous voyez…. Et comme sa chère voisine doit se faire opérer de la cataracte, elle lui propose de garder la bestiole qui ne fait que des « crottes toutes petites et très dures. » 
Il ne manquait plus que ça : une tuile de plus ! Un chien ! Que faire de ce fardeau ? L'abandonner ? Le laisser crever de faim ? Le donner à sa mère ? En attendant, Croquette/Courgette va devoir partager la vie bien sombre de notre quadra qui s'enfonce dans la plus noire des déprimes….
Et... si Croquette/Courgette allait lui changer la vie ? Parfois, il ne faut pas grand-chose pour que tout aille soudain un peu mieux…
Allez, disons-le, je ne suis pas une fanatique des feel good, ça me déprime… Mais quand c'est écrit par Stéphane Carlier, c'est franchement très drôle ! Quel sens de la formule, quel regard juste et décapant sur notre société, quel humour… Je me suis régalée avec ce petit livre piquant, décapant, désespéré, tendre et beau à la fois qui m'a beaucoup, beaucoup fait rire…
Ir-ré-sis-ti-ble…
Une vraie sucrerie… Et c'est pas Croquette/Courgette qui me contredira...
Moi je dis que vous auriez tort de vous en priver !

dimanche 28 avril 2019

Né d'aucune femme de Franck Bouysse


La Manufacture de livres
★★☆☆☆ (bof, bof)


Il était une fois une famille de pauvres paysans : le père, la mère et les quatre filles. Un jour, le père décida de vendre son aînée à un homme riche qui en fit son esclave. Le père regretta son geste et voulut récupérer sa fille mais…
Né d'aucune femme est un conte, noir, cruel, sombre, qui utilise tous les archétypes du conte : un cadre spatio-temporel imprécis ; des personnages nettement caractérisés : les gentils (héros ou héroïnes), les méchants (les opposants) et ceux qui aident les gentils (les adjuvants). Pas de profondeur psychologique : c'est normal puisque dans un conte les personnages répondent à une fonction. Le schéma narratif est celui du conte : une situation initiale (ils sont pauvres mais heureux sans le savoir), un événement perturbateur (la vente), quelques péripéties (le père veut récupérer sa fille…), un élément de résolution et une situation finale. On a aussi le château, la chambre interdite, la femme prisonnière...
Né d'aucune femme répond donc aux critères du conte, sans originalité particulière sinon la longueur. Il m'a semblé d'ailleurs que tout était prévisible, attendu : dans l'ensemble, aucun événement ne m'a surprise. Le conte se déroule tranquillement, on sait où l'on va et l'on y va. Pas franchement de suspense et beaucoup de longueurs donc…
Par ailleurs, j'ai depuis longtemps passé l'âge de pleurer sur des personnages de contes : ni Rose, ni son père ni qui que ce soit ne m'ont particulièrement émue, j'ai suivi le déroulé de l'histoire sans jamais m'attacher aux personnages à qui il aurait bien pu arriver n'importe quoi, peu m'importait dans la mesure où, la situation étant invraisemblable, les personnages l'étaient tout autant.
Pas d'originalité non plus dans l'entrée en matière : un prêtre trouve un cahier écrit par une femme. La lecture de ce cahier sera l'objet du conte. Rien de nouveau sous le soleil.
Une écriture assez plate sur les trois quarts du livre puisque c'est Rose qui est censée parler.
Bon.
Pourquoi pas ?
Des longueurs, de l'ennui, aucune surprise…
Tout ça pour dire que je suis très étonnée par les louanges dithyrambiques lues ici ou là sur ce roman. Comme je l'ai déjà dit, je ne vois aucune originalité dans la forme ou dans le fond. Tout est attendu et cousu d'un fil blanc bien épais.
Mais en plus de cela, certaines choses m'ont franchement énervée : d'abord le côté mélo. Certes, cela peut se rattacher au genre choisi, mais là, vraiment, ça dégouline de partout, on se croirait parfois dans les pires romans-feuilletons du XIXe… Et que je t'en remette une couche et encore une (que c'est lourd, appuyé)… Oui, cette affaire est bien triste, très triste même, on l'a compris, pas la peine d'en rajouter… Que de pages pour faire pleurer dans les chaumières…. Quelle surenchère dans le misérabilisme...
Autre point (qui m'a déplu) : imaginez une pauvre gamine de 14 ans, séparée de sa famille, qui arrive dans une demeure tenue par deux étrangers qui la séquestrent. Elle parvient tout de même à échanger un peu avec un homme à tout faire (un gentil lui). Eh bien, la petite chérie, qui vient d'avoir ses règles et qui, donc, est devenue une femme, se sent soudain tout émoustillée par le dos du beau jardinier… Tiens donc… Et que je te le reluque… Oh qu'il est beau le gredin…. Là, je me suis soudain demandé où l'auteur nous emmenait. Tout cela m'a paru complètement saugrenu vu la situation (même si rien n'est vraisemblable dans un conte… il y a quand même des limites, non?) Malaise… S'agit-il d'émoustiller le lecteur ?
Non, ce ne sont pas les scènes violentes qui m'ont gênée, j'en ai lu d'autres et des bien pires, ce sont plutôt ces scènes d'éveil des sens qui m'ont semblé artificielles et m'ont mise mal à l'aise.
Alors non, je ne partage pas l'enthousiasme général, loin de là.
Mais ce n'est que mon petit avis !

mardi 23 avril 2019

Je suis né quelque part de Daniel Schreiber


Éditions Autrement
★★★★★★ (Passionnant)


Par une très belle journée de printemps, tandis qu'il se promène dans Londres, Daniel Schreiber, journaliste et essayiste, ressent comme un énorme coup de mou, une chape de plomb qui lui tombe dessus et l'anéantit. Tentant d'analyser l'origine de son mal, il a l'intuition qu'à quarante ans, ce qui lui manque, c'est un lieu où se poser, où vivre, où être heureux. « ...c'était un sentiment d'ancrage et de sécurité qui semblait me faire défaut. La nostalgie qui donnait le ton à cette crise était celle d'un port d'attache, d'un enracinement. »
Installé à Berlin depuis quelques années et ayant vécu à New York avec un ami puis à Londres, il reste pourtant bien persuadé qu'il demeurera, comme beaucoup de gens à notre époque, une espèce de citoyen du monde, sans réel port d'attache, vivant loin de son lieu de naissance, pour lui un village du Mecklembourg en ex-RDA.
Mais ne fait-il pas erreur ? Autrement dit, peut-on vivre sans jamais s'installer vraiment ?
Il lui faut donc chercher d'où viennent ce sentiment de manque et cette nécessité absolue et quasi existentielle qu'il ressent dorénavant de s'enraciner quelque part.
Daniel Schreiber va donc, d'une certaine façon, mener une enquête pour comprendre d'abord ce qui nous constitue : il constate tout d'abord que le passé vit en nous longtemps, bien plus longtemps qu'on ne l'imagine et cela, sans que nous en ayons vraiment conscience.
Par ailleurs, il nous faut porter ce qu'ont vécu nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents, ce dont nous avons été témoins, ce qui nous a été dit ou tu.
Précisons que la famille de l'auteur a vécu au XIXe siècle en Volhynie (nord-ouest de l'Ukraine actuelle), région rattachée anciennement à la Russie. À la fin du XIXe, plus de deux cent mille colons allemands s'y installent. En 1921, cette région devient polonaise et en 1939, elle passe sous contrôle soviétique…
Ainsi, la famille de Daniel Schreiber, et notamment son arrière-grand-mère qui, pour des raisons politiques, a dû fuir plusieurs fois son lieu d'attache, s'est toujours sentie « réfugiée », « exilée » là où elle se trouvait. Les sentiments de paix et de sécurité lui sont donc restés inconnus.
L'auteur a-t-il inconsciemment « hérité » de ce manque ? N'est-il pas involontairement en train de revivre ce sentiment d'être étranger au lieu où il vit comme autrefois ses aïeux ? L'histoire familiale explique-t-elle son malaise, le génère-t-elle ? Est-il « porteur » des traumatismes de ceux qui l'ont précédé ? Ou bien lui faut-t-il chercher encore ailleurs, creuser une autre piste ?
Ce qui est certain, c'est qu'il ne se sent pas chez lui à Berlin, ville qu'il n'a de cesse de fuir. S'il s'est cru pendant longtemps capable de s'installer n'importe où, c'est le contraire qui s'impose soudain comme une évidence. À Berlin, il a le sentiment que sa vraie vie n'est pas là. Il ne vit à Berlin qu'une « existence provisoire » : plus tard et surtout ailleurs, il sera un autre homme, différent, nouveau, heureux.
Et s'il se trompait, et s'il perdait son temps dans cette attente vaine, dans ce leurre d'un bonheur à venir ? Et si la « solution » du problème se trouvait dans des traumatismes de l'enfance que l'auteur devra exhumer ?… Encore une autre piste à explorer...
J'ai trouvé cet essai de Daniel Schreiber vraiment passionnant : on le lit quasiment comme un roman, porté par l'enquête qu'il mène pour comprendre son malaise profond et son incapacité à s'installer durablement et à être heureux à Berlin.
Chacun se sentira concerné par les réflexions de l'auteur sur ce qui constitue notre identité, la question de l'héritage, familial et historique.
Cet essai s'intéresse aussi au rapport que l'on a au lieu où l'on vit (pays/ville/maison), à notre plus ou moins grande capacité à y trouver le bonheur (aux conditions nécessaires pour y parvenir) et à la notion de sécurité dont nous avons besoin pour vivre… pour ne citer que quelques problématiques abordées par l'auteur.
Finalement, il nous propose différentes pistes qu'il nous laisse explorer librement pour comprendre notre rapport au monde et le lien qui existe entre ce monde et notre géographie intérieure.
Les citations sont nombreuses, les références aussi… Et l'auteur, en partant de son expérience intime, nous amène à réfléchir et à nous interroger sur des notions que l'époque actuelle tend à banaliser alors qu'elles sont essentielles à notre bonheur.
Indispensable !

En lisant cet essai, j'ai pensé à deux textes que j'ai lus récemment et qui m'ont beaucoup touchée : Les Enténébrés de Sarah Chiche, roman dans lequel l'auteure s'interroge sur la notion d'hérédité, « la malédiction familiale », et sur ce que l'Histoire fait de nous. Ne sommes-nous pas, dans le fond, la somme de choses qui nous dépassent et dont on ne nous a pas nécessairement parlé ?
Dans le faisceau des vivants : Valérie Zenatti évoque là, de façon extrêmement touchante, l'infinie tristesse qui s'est emparée d'elle lorsqu'elle a appris la mort d'Aharon Appelfeld, écrivain israélien qui avait dû quitter enfant sa ville natale de Czernowitz (ville roumaine puis ukrainienne) sans jamais pouvoir y retourner. Ses rêves furent toute sa vie peuplés de neige et de bouleaux au tronc blanc...


dimanche 21 avril 2019

Elle le gibier d'Élisa Vix


Éditions Rouergue noir
★★★★★☆  (Noir de chez noir!)

« CEO », « process codifié », « call-center », « open spaces », « tableaux Excel de reporting », « brainstorming » … Toutes ces expressions vous parlent ? Vous n'êtes donc pas complètement étranger au monde de l'entreprise ? Eh bien moi, je dé-cou-vre et FRANCHEMENT… ça fait PEUR, non ?
Bon, que je vous raconte : après de longues études en neurosciences s'achevant sur une thèse et trois ans dans un labo public de recherche, Chrystal s'est retrouvée au chômage et c'est comme cela qu'elle a été amenée à postuler pour un poste de chargée d'information médicale chez Medecines. Il s'agissait pour elle de répondre au téléphone à des professionnels de santé ou des patients qui s'interrogent sur tel ou tel médicament (effets secondaires, etc, etc).
Pas grand-chose à voir avec sa formation mais bon, faut bien gagner sa vie...
Le hic, c'est qu'il lui est visiblement arrivé quelque chose… Mais quoi ?
Et au fond, qui est responsable de tout ça ? Ceux qui ont vu et n'ont rien dit ?
Nous aurons différents témoignages sur cette jeune fille, notamment celui de Cendrine qui, après une thèse de biologie sur le ribosome du zebrafish (ah, ça ne vous dit rien?) et plusieurs mois de chômage, est entrée le même jour que Chrystal chez Medecines, entreprise qui venait d'obtenir le label « Great Place to Work ».
Ah ! ça donne envie Medecines : c'est 1984 (d'Orwell) en pire : le cauchemar, la surveillance de tous les instants, le viol de l'intimité, l'irrespect, l'humiliation, la dévalorisation, l'exploitation, la déshumanisation… J'arrête là mais je pourrais continuer longtemps !
QUEL MONDE, MAIS QUEL MONDE !!!
A la fin du livre, l'auteure avoue que tout ce qu'elle a écrit dans ce roman lui est venu de sa « désastreuse carrière professionnelle » : «Face à l'adversité managériale, je me contentais de jubiler intérieurement en pensant « Le p… de bouquin que je vais écrire ! » Viva la literatura! »
Pour du noir, c'est du noir ! Dans le roman, le système est résumé par un témoin, Jean-Christophe D., le médecin-conseil de l'entreprise : « ...la prestation est une belle saloperie. Les labos y ont recours pour ne pas prendre de risque et pour diminuer leurs coûts. Ils imposent des prix et des délais intenables, tout en passant leur temps à contrôler leurs preneurs d'ordres… Et tout ça retombe sur les salariés du prestataire : salaire de misère, surcharge de travail, validation chronophage à tous les étages, audits à n'en plus finir, stress… On leur impose une pression insupportable au nom du maître-mot : la rentabilité. Ou tu tiens le coup et tu es rentable ou tu te casses. En résumé, des labos brassant des millions (sur le dos de l'assurance maladie) aux ordres d'actionnaires pleins aux as (qui s'exilent au Portugal mais reviennent se faire soigner en France), mettent la pression sur des sous-traitants qui mettent la pression sur leurs salariés sous-payés (qui cotisent pour l'assurance maladie). »
CQFD
Le monde de l'entreprise décrit par Élisa Vix fait trembler. Mais le pire, c'est qu'il correspond à une réalité que je devine terrible : celle d'une machine qui broie les individus, les brise et les achève. Le tout dans le silence de ceux qui ont peur.
Glaçant.
L'écriture précise d'Elisa Vix ne va pas par quatre chemins pour décrire un monde effrayant : 140 pages d'une efficacité redoutable qui mettent à nu un système monstrueux.

Une vraie réussite !


mercredi 17 avril 2019

Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti


Éditions de l'Olivier
★★★★★★ (Magnifique!)


Quelle splendeur que ce livre !
Voilà, c'est dit, et je souhaiterais presque n'ajouter aucun mot à ceux de Valérie Zenatti. Ils sont tellement beaux, sensibles, sincères, intimes qu'ils m'ont touchée au coeur et je sais que je garderai à jamais inscrite dans ma mémoire la toute dernière partie qui frise le sublime…
Valérie Zenatti est la traductrice du romancier et poète Aharon Appelfeld avec lequel elle a noué au fur et à mesure des traductions et des rencontres un lien extrêmement fort. Lorsqu'elle apprend sa mort le 4 janvier 2018, elle est sidérée, accablée, anéantie : elle perd un proche, un père, un ami, un amour, une âme-sœur, un double même peut-être. La veille de sa mort, le sachant très malade, elle a pris un billet pour Tel-Aviv et le lendemain, tandis qu'elle s'apprête à monter dans l'avion, elle découvre une alerte sur son téléphone portable. Aharon Appelfeld vient de mourir quelques jours avant son 86e anniversaire.
Après les obsèques et le retour en France, Valérie Zenatti ressent une incapacité profonde à se lancer dans une activité quelconque qui lui permettrait d'occuper son esprit. Elle se sent vide, abandonnée, perdue. « Je ne sais pas comment je vais vivre maintenant… je ne sais pas comment vivre sans Aharon. » Elle se replonge alors dans les interviews d'Aharon qu'elle peut trouver sur le net. Elle réentend sa voix, retrouve ses gestes, son regard, ses silences. Elle se perd dans ces images pour tenter de faire revivre ce double perdu et nous entraîne avec elle au plus près de cet homme qui vient de mourir. Elle rêve de lui, réécoute ses messages, compte le nombre de jours qu'il a vécus, se souvient de leurs échanges, des phrases qu'il a prononcées, des mots qu'il lui a glissés à l'oreille. Les personnages des livres qu'elle a traduits lui reviennent en mémoire : elle est eux, elle est lui.
Dépossédée d'elle-même, elle refuse tout d'abord de sortir de cet état comme pour rester avec lui, ne pas l'abandonner. Elle pense avec une profonde tristesse au prochain livre qu'elle traduira sans qu'elle puisse parler avec lui, sans pouvoir échanger sur ses sentiments, ses émotions.
Elle nous raconte l'existence incroyable de cet homme avec lequel elle ne fait qu'un : « Et ma voix s'est élevée pour traduire : Je suis né à Czernowitz en 1932. Et quelque chose en moi murmurait, je suis née à Czernowitz en 1932. » « On me dit que je lui ai donné ma voix en français, mais ce n'est pas tout à fait ma voix, c'est la sienne que je porte en moi et qui existe dans ma voix pour lui, pour le comprendre et le traduire, livre après livre, et pour toutes nos conversations silencieuses. »
Alors un jour, elle prend un avion pour Kiev, puis un train pour Czernowitz en Ukraine (jadis rattaché à la Roumanie) afin de se trouver le jour anniversaire d'Aharon Appelfeld, le 16 février 2018, là où il est né, là où il a vécu enfant, là où il a puisé à jamais les images qui peuplent ses livres. Peut-être le retrouvera-t-elle un peu dans les rues de cette ville et parviendra-t-elle à éprouver une certaine forme d'apaisement. Et si rien ne venait ? Si aucun signe de lui ne se manifestait ? Et si Aharon avait disparu à jamais ? Etait-ce possible ?
Je peux à peine parler de ces dernières pages sublimes sans que les larmes ne me montent aux yeux. Quelle pure beauté, quelle grâce… Quel magnifique texte sur les liens puissants qui peuvent unir un écrivain et sa traductrice.
Un très grand texte et, bien sûr, un hommage hors pair à un homme exceptionnel : Aharon Appelfeld.

samedi 6 avril 2019

Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse


Éditions Noir sur Blanc
★★★☆☆


Vivian Maier… Est-ce bien utile de présenter cette nourrice qui passait son temps à photographier les gens qui se trouvaient sur son chemin tandis qu'elle marchait au hasard des rues de NewYork puis de Chicago, un œil sur les gamins qu'elle gardait, l'autre sur le monde agité et fou de la rue ?
Plus de cent cinquante mille photos prises, la plupart non développées.
Qui était-elle ?
Je la découvre en juillet 2014 lors de la sortie du film de John Maloof et Charlie Siskel : Finding Vivian Maier. Plus exactement, je reste fascinée par l'affiche du film placée dans un panneau en verre derrière le stop à la sortie du collège où je travaille. L'affiche retient mon regard. Très vite, son histoire me fascine ; ses photos, et notamment ses autoportraits dénués d'expression, me saisissent. Je commence à rassembler tout ce que je trouve à son sujet. Pas grand-chose encore mais ce pas grand-chose me suffit. Je m'en délecte. Il est de plus en plus question d'elle dans les journaux. Ma collection s'agrandit. Lorsque je tombe sur un autoportrait, je jubile et m'en repais.
Et puis l'année dernière, avec les enfants, nous allons à New York. Je me rends compte qu'arpentant les rues, je pense à elle à chaque moment, m'amuse à me photographier « à la manière de ». Je joue à elle. Vers la fin du séjour, au pied du pont de Brooklyn, nous tombons par hasard sur une librairie. Et là, pour la première fois, je découvre des livres entiers sur elle. Je ne décolle pas. Mais ils sont chers et ne sais pas choisir. Je photographie quelques pages (oui, c'est mal) pour ajouter quelques clichés à ma collection. Et puis Paris, janvier 2019, galerie Les Douches, rue Legouvé dans le 10e, je découvre pour la première fois ses photos grandeur nature… Et là, je m'achète un premier album : ses autoportraits. A chaque page, tandis qu'elle se cache dans un reflet de miroir ou de vitre, je m'abîme dans une contemplation que peu d'oeuvres d'art ont suscitée chez moi.
Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela? Eh bien parce que lorsque j'ai su que Gaëlle Josse avait écrit un texte sur Vivian Maier, j'ai eu peur de l'effet produit par cette fusion, c'était pour moi comme si deux géantes s'étaient donné rendez-vous. J'aime beaucoup beaucoup les romans de Gaëlle Josse, Une longue impatience m'a touchée au coeur et je n'oublierai jamais certaines scènes de ce texte.
Bref, deux grandes allaient se rencontrer… Qu'est-ce que tout cela allait produire ? Comment Gaëlle Josse allait-elle « s'emparer » de cette femme tellement étrange qu'est Vivian Maier ? Par quel « bout » allait-elle la prendre, en parler, NOUS en parler ? Comment s'approcher d'une femme qui demeure un mystère et sur laquelle les témoignages sont extrêmement divergents et très lacunaires ?
L'auteure a choisi de raconter la vie de Vivian Maier, son enfance pas particulièrement heureuse, des parents plutôt défaillants, un long séjour en France puis un retour aux États-Unis, New-York puis Chicago. Il est indiqué en anglais au début du livre : « this is a work of fiction ».
J'avoue que cette précision m'a troublée. Est-ce que pour autant je lisais un roman ? Le mot n'était écrit nulle part. Une biographie romancée ? Pourquoi ne pas choisir l'un ou l'autre ?
Si je connaissais certains pans de la vie de la photographe, son séjour en France demeurait pour moi un peu flou.
Certes, je comblais mes manques mais étrangement, au lieu de m'approcher de Vivian Maier, j'avais la pénible impression de m'éloigner d'elle, comme si toutes ces histoires de famille ne me parlaient pas vraiment de cette femme ; comme si elles étaient là pour remplir un vide, une incapacité fondamentale dans laquelle nous nous trouvons de dire qui Vivian Maier est vraiment.
J'avais envie de la retrouver adulte telle qu'elle est sur ses autoportraits, partir, pour aller vers elle, non de sa famille mais de son œuvre, de ses photos. Recentrer sur l'essentiel : son obsession, son travail. Or, il m'a semblé que le texte passait peut-être trop rapidement là-dessus : « elle travaille sa technique photographique » p 100, oui mais comment ?, que fait-elle précisément ?, note-t-on un changement important, une évolution particulière concernant son travail à ce moment précis ? Et si oui, lequel ? J'aurais eu envie que l'on explore davantage son art de photographe. Cela me manque. Sa vie, on commence à la connaître ; en revanche, j'aurais préféré que le regard de Gaëlle Josse s'attarde sur les photos de Vivian Maier, sur sa façon de voir le monde, les gens, les lieux, sur ses cadrages, ses autoportraits fragmentés (Comment Gaëlle Josse comprend-elle cette femme à l'aune de ce qu'elle a produit ? Quel sens l'auteure donne-t-elle à ces incroyables autoportraits tout en tension?) J'ai finalement eu le sentiment que le texte tournait autour de Vivian Maier sans jamais l'atteindre vraiment. Peut-être aurait-il fallu l'attaquer « de face » et non la contourner : les photos sont citées parfois, trop peu souvent. C'est là que j'attendais Gaëlle Josse, dans une espèce de face à face, yeux dans les yeux : je vais dire ce que je vois quand je TE vois. Je vais dire comment je t'imagine derrière ton Rolleiflex quand tu prends telle ou telle photo. Je vais dire comment je te devine sur les trottoirs, seule ou avec les mômes que tu gardes, avec ce monde autour de toi.
Peut-être même un « je » aurait-il été envisageable, l'auteure se plaçant dans le corps et l'esprit de cette femme. Un roman ? Oui, je crois que c'est ce que j'aurais aimé dans le fond et je pense aussi que c'est de cette façon que le talent de l'auteure se serait vraiment révélé. Parce que c'est vrai, si je n'ai pas trouvé Vivian Maier, j'ai un peu perdu Gaëlle Josse. Je ne la retrouve pas dans ce texte qui m'a semblé parfois un peu « scolaire ». L'auteure est comme bridée par ce récit biographique dans lequel elle n'est pas, qui la tient en dehors de ce qu'elle écrit. Et j'aurais voulu qu'elle soit dedans, que la collusion ait lieu entre l'auteure et son « personnage ». Tant pis si on est dans la fiction, tant pis si on se plante et qu'on passe un peu à côté d'une vérité à laquelle, de toute façon, on n'accédera jamais. Gaëlle Josse redonnant vie à Vivian. La langue de Gaëlle Josse incarnant le mystère Vivian Maier. Oui, finalement c'est ce que j'attendais… et sans doute cela m'a-t-il rendue moins réceptive au projet effectif de l'auteure. Promis, la prochaine fois, j'essaierai de ne pas écrire l'oeuvre à l'avance...

mercredi 3 avril 2019

Doggerland d'Élisabeth Filhol


Éditions P.O.L
★★★★☆

C'est en 2010 que l'on découvre La Centrale d'Elisabeth Filhol : le texte est court, la phrase aussi, et le propos engagé. Le roman décrit le travail quotidien d'ouvriers intérimaires exposés aux radiations dans différentes centrales nucléaires. J'en ai gardé finalement assez peu de souvenirs. J'avais aimé, sans plus.
Je retrouve cette fois-ci l'auteure avec Doggerland (je n'ai pas lu son 2e roman : Bois II) et beaucoup de choses ont changé : elle semble s'être vraiment affirmée, avoir pris son envol. Le livre est épais, 345 pages, et la phrase belle, ample. Le propos reste engagé.
Nous sommes début décembre 2013, le roman s'ouvre sur l'arrivée imminente d'une tempête exceptionnelle sur les côtes d'Europe du Nord : comme dans un film-catastrophe, on suit son parcours et on imagine à l'avance les dégâts humains et matériels qu'elle s'apprête à causer.
Cette tempête s'appelle Xaver. Ted Hamilton, météorologue au siège du Met Office à Exeter, semble inquiet et avant de s'engager dans la salle de presse, il est tenté d'avertir sa sœur, Margaret Ross, directrice de recherche au département de Géographie et Géosciences de l'Université de St Andrews et son beau-frère Stephen. Ils doivent en effet prendre l'avion à Aberdeen pour le Danemark afin de se rendre à un colloque. Cela dit, Ted sait que son beau-frère, salarié de l'entreprise Forewind qui gère un parc éolien offshore, ne renoncera jamais au déplacement : depuis longtemps il est du côté de ceux qui pensent que le vent est un élément positif, maîtrisable et maîtrisé par l'homme. Rien ne l'empêchera de prendre l'avion.
De son côté, depuis maintenant 25 ans, Margaret travaille sur des terres englouties au large des côtes anglaises. Elle consacre sa vie à sa passion, ce vers quoi l'avait poussée son frère Ted. Elle a un fils David qui s'intéresse aux mêmes sujets, mais a-t-il eu le choix ? Margaret, femme secrète et introvertie, semble plutôt hanter sa maison que d'y vivre vraiment, un peu étrangère à elle-même et à sa famille proche.
Si cette tempête l'inquiète à cause du déplacement qu'elle doit effectuer, elle sait que la mer déchaînée va aussi retourner les fonds marins et permettre aux archéologues de travailler plus facilement. « Des millions de tonnes de roches, de galets, de sable sont déplacés. Les falaises reculent, des plages s'affaissent, les hauts-fonds sont remaniés, l'estran est décapé... » Les terres englouties sur lesquelles travaille Margaret s'appellent le Doggerland, elles permettaient il y a huit mille ans d'aller à pied de l'Angleterre au Danemark.
De cet espace les marins remontent régulièrement des os d'animaux fossilisés attestant d'une vie très ancienne. Cette terre « gît par quinze à trente mètres de fond, à cheval sur le 54e parallèle », elle est « une sorte de gué au milieu de la mer du Nord », « une enclave mésolithique à l'époque moderne ». « C'est un pêcheur hollandais, rapportant au paléontologue Dick Mol en 1985 une mâchoire d'homme vieille de neuf mille ans, qui signe l'acte de naissance du Doggerland. »
Cette terre a-t-elle été engloutie en une nuit par un raz de marée géant ou bien très progressivement ? Personne ne le sait.
Toutes ces recherches ont toujours fasciné les archéologues et les paléontologues comme Margaret et bien d'autres étudiants, mais elles intéressent aussi l'industrie pétrolière qui investit énormément en mer du Nord.
Autrefois, Margaret a connu et aimé un étudiant français, Marc Berthelot, qui est devenu ingénieur pétrolier en terrain offshore. Passionné par la prospection, les méthodes d'exploration et d'exploitation, Marc, soudain, comme sur un coup de tête, est parti, est devenu nomade, a parcouru le monde, les mers, cherché à s'étourdir peut-être, un peu.
La vie les a donc séparés. L'un pensant peut-être trouver le bonheur dans le profit et une course folle autour du monde, l'autre préférant s'enrichir de la connaissance, de la recherche. Deux logiques, deux visions du monde radicalement différentes. Pourtant, ces passions opposées n'ont pas empêché Margaret et son mari de s'aimer. Alors que s'est-il passé avec Marc, autrefois ? Comment expliquer cette rupture soudaine ?
Margaret apprend que Marc sera présent au congrès. Qu'adviendra-t-il ? La tempête va-t-elle empêcher la rencontre ?
Qu'est devenu cet homme ? A-t-il vendu son âme au diable, renoncé à tout pour le profit, au risque de laisser les forages fragiliser les fonds marins et le pire arriver ?
Quelles sont les responsabilités de l'homme dans les catastrophes climatiques ?
Il faut le dire, on ressort de la lecture de Doggerland secoué. Oui, sonné par la description des éléments en furie, par ce ciel démonté, ces terres soufflées, ces fonds marins balayés, retournés, émiettés. Doggerland touche à l'épopée, au mythe. Les dates affolent, les époques évoquées stupéfient et donnent le tournis. Ce livre égare, désoriente, déstabilise : on est sans cesse comme au bord de l'abîme, comme pris d'un vertige terrible devant cette nature déchaînée et ces époques reculées qui ébahissent et décontenancent. Espace et temps font vaciller.
On reste glacé par une menace imminente qui plane sur les lieux et les êtres. De même que des strates de sédiments remontent à la surface, le passé de Margaret resurgit alors qu'elle ne l'attendait pas.
Comme je le disais, la phrase d'Élisabeth Filhol a pris ici une belle ampleur et l'auteure parvient à nous plonger dans un univers impétueux, démesuré, fou. On est comme happé, fauché, emporté par cette phrase longue, ample, rythmée, poétique qui nous jette, telle une vague, d'une page à l'autre du roman. À peine a-t-on le temps de reprendre notre respiration que l'on se voit de nouveau projeté dans des temps très anciens ou des profondeurs insensées, ballotté par une tempête qui fait rage. Et c'est une expérience fabuleuse, fruit d'une écriture de virtuose.
Mais, car il y a un mais, pour autant, l'accumulation de ces pages descriptives, toujours assez techniques et scientifiques tout de même, lasse parfois. Le lecteur a besoin de reprendre son souffle, de se poser. Or, le risque serait de perdre pied, et j'avoue que malgré mon enthousiasme, car je continue à penser que c'est un grand texte - puissant, marquant et fort- , eh bien malgré tout cela, à plusieurs reprises, il a failli, pour filer la métaphore, me laisser sur le rivage. Je pense qu'il aurait été possible de trouver un équilibre entre l'effet que souhaitait produire l'auteure et le plaisir du lecteur qui, pour moi en tout cas, s'est trouvé ici ou là mis à mal.
L'aspect documentaire - passionnant au demeurant - ne doit pas, me semble-t-il, l'emporter sur le romanesque, or, parfois j'ai eu le sentiment que l'on franchissait la ligne rouge.
Et vraiment, ce serait tellement dommage d'abandonner un texte aussi beau.

Alors oui, je conseille ce roman : accrochez-vous, n'abandonnez pas. Vous verrez alors émerger une œuvre singulière et magistrale qui vous emportera par sa puissance et sa beauté.  

mardi 2 avril 2019

Meurtre à Montaigne d'Estelle Monbrun


Éditions Viviane Hamy
★★★☆☆☆


C'est en Dordogne, à Saint-Michel-de-Montaigne, que nous conduit cette fois-ci Estelle Monbrun, dans la fameuse tour ronde qui abrite la très célèbre librairie aux poutres blanches recouvertes de nombreuses citations grecques et latines, lieu où Montaigne aimait écrire, penser et se reposer.
Un matin de juillet, Olivier, un jeune étudiant chargé des visites guidées, arrive assez tôt afin de mettre de l'ordre dans la pièce de réception et tombe nez à nez avec … un homme inanimé gisant au pied de la fameuse tour. Accident ? Meurtre ? En tout cas, voilà l'intrigue et le suspense lancés...
Un mois après, sur l'île d'Oléron, Mary, une étudiante américaine chargée de surveiller les petits-enfants d'un dénommé Michel Lespignac, écrivain renommé se prétendant descendant de Montaigne, laisse se volatiliser les deux petites dont elle avait la garde. Encore une fois, simple accident ou bien enlèvement prémédité ? Mais par qui ? Et pour quoi ?
Le commissaire Foucheroux, en semi-retraite, est rapidement contacté par une ancienne assistante, la commissaire Leila Djemani, qui semble vouloir son aide. En effet, Michel Lespignac, ex-diplomate et ami des grands de ce monde, veut que l'affaire soit prise en charge par Foucheroux lui-même et ce, dans la plus grande discrétion.
Les deux affaires ont-elles un lien ? Peut-être bien dans la mesure où l'homme défenestré, un certain Daniel Klein, devait précisément être le secrétaire de Michel Lespignac durant l'été…
Inutile de vous dire que vous allez, le temps de cette lecture, fréquenter un bon nombre d'universitaires, spécialistes du grand Montaigne et à la fin du roman, vous n'aurez que deux envies : foncer en Périgord, si ce n'est déjà fait, pour visiter la fameuse tour et ses inscriptions, et surtout, vous replonger dans les textes de Montaigne…
Roman à l'atmosphère un peu désuète, Meurtre à Montaigne n'en est pas moins (certains diraient n'en est que plus) agréable à lire, mais j'avoue avoir eu quelques difficultés au départ à me repérer parmi les très nombreux personnages (un index est présent à la fin mais je ne l'ai découvert… qu'à la fin!)
Quelques bémols cependant : j'ai trouvé les personnages un brin caricaturaux, mais peut-être est-ce le style « Agatha Christie » qui veut ça...
Je me suis laissé prendre par l'intrigue, même si elle m'a semblé parfois un peu tirée par les cheveux, artificiellement complexe et bien peu vraisemblable… J'ai d'ailleurs été gênée par un décalage entre l'époque des faits (le XXIe) et l'impression de lire un texte qui se situerait au XXe, voire au XIXe : par exemple, lorsque les enfants sont enlevées, pas d'alerte-enlèvement, ni, du reste, indépendamment des questions de siècle, de parents angoissés par leur disparition… Seul le grand-père a l'air un peu ennuyé...
Enfin, l'oeuvre de Montaigne elle-même et les lieux qui sont les siens auraient mérité d'être davantage exploités par l'auteur : or, on a l'impression de les traverser bien rapidement sans vraiment s'y arrêter, de façon presque anecdotique, comme s'ils n'étaient qu'une toile de fond.
Une lecture agréable, mais qui n'est pas sans susciter quelques réserves, pour ce roman qui célèbre les 25 ans de la Collection Noire de chez Viviane Hamy « Chemins nocturnes » lancée par un titre d'Estelle Monbrun : Meurtre chez tante Léonie.
Mais ce n'est que mon tout petit avis… A vous de vous faire le vôtre !

samedi 30 mars 2019

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu


Éditions Actes Sud
★★★★★★ (MAGISTRAL !!!)


Ça fait une bonne semaine que je saoule littéralement tous ceux que je rencontre avec Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, comme tout le monde le sait, prix Goncourt 2018. Ben oui, ça s'appelle une énorme gifle, un coup de coeur, de folie, bref… je suis époustouflée par toutes les qualités de ce texte !
Nous sommes donc dans les années 90, dans l'Est de la France, pas loin de la frontière du Luxembourg, à Heillange (qui rappelle évidemment Hayange en Moselle), ville complètement dévastée par la désindustrialisation et où les quatre hauts-fourneaux ne servent plus que de tristes décors. « Toute la vallée était en soins palliatifs quelque part ... » En effet, le taux de chômage est élevé, les trafics de drogue vont bon train, l'alcoolisme aussi, et l'ennui s'empare de chacun tandis que l'été s'étire mortellement et qu'il n'y a rien à faire, sinon glander en écoutant Nirvana, attendre, attendre et espérer mieux pour un jour prochain. C'est une France périurbaine qui est décrite et les gamins se demandent toujours comment ils vont se rendre là où ils veulent aller. Une France donc qui a besoin d'essence pour vivre et qui n'a pas un sou pour remplir son réservoir. « Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. » Un peu prémonitoire tout ça, non ? 
On suit essentiellement une poignée de personnages : Anthony et ses parents, le cousin Hacine et son père, et deux gamines, Steph et Clem. Certains s'en sortiront plus ou moins bien (grâce à l'école), d'autres pas. Quant aux autres, ils vivoteront, auront des hauts et beaucoup de bas.
Le roman est divisé en quatre chapitres : 1992/1994/1996 et 1998, la coupe du monde et le rêve d'une fraternité qui n'aura pas lieu. Anthony a quatorze ans en 1992. On le quittera en 1998, il en aura donc 20 et sera devenu un homme. Mais quel homme devient-on quand on ne quitte pas ces lieux sinistrés qui n'offrent aucune perspective ? On peut donc parler d'une certaine façon d'un roman d'apprentissage : apprentissage de la vie, de la sexualité, de la frustration surtout, de la galère, de la violence, de la haine et de l'amour.
Le regard de Nicolas Mathieu est aussi celui d'un sociologue ou d'un historien sur une époque et une géographie précises, même si les mots que j'ai lus m'ont semblé souvent prémonitoires : ils contiennent en germe toutes les crises actuelles et l'on pourrait facilement transposer toute cette histoire ici et maintenant. Les choses ont-elles changé dans le fond ? Pas sûr !
Et puis, ce roman, à mon sens, s'il s'intéresse aux gens de peu, aux vies minuscules comme dirait Michon, parle surtout des gens, de TOUS les gens, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, de la misère de la vie, de l'absurdité de l'existence : « Ils ne cherchaient pas à changer leur vie, se satisfaisaient de salaires décents et d'augmentations raisonnables. Ils occupaient leur place, favorables à l'état des choses, modérément scandalisés par les forces qui en abusaient, inquiets des périls télévisés, contents des bons moments que leur offrait la vie. Un jour, un cancer mettrait à l'épreuve cette immobile harmonie. En attendant, on était bien. On faisait du feu en hiver, et des balades au printemps. » Ben oui, c'est nous ! Nous tous, lui aussi, l'auteur, forcément. C'est l'humaine condition. « Depuis le temps qu'elle se donnait du mal pour que ça aille et que ça puisse, et rien n'allait, et finalement on pouvait si peu. » À pleurer tellement ces lignes sont belles…
Comme je le disais pour commencer, cette lecture fut en effet pour moi un vrai coup de coeur. J'ai trouvé dans ce roman tout ce qui m'enchante en littérature : une écriture d'abord, à la fois crue, sensuelle, poétique, capable de faire ressentir les premiers émois de l'amour physique, le bonheur d'être bien au bord de l'eau ou de rouler à fond la caisse sur une belle ligne droite en frôlant la mort. Nicolas Mathieu décrit avec une telle minutie les sensations, les émotions, qu'on les vit avec les personnages ! C'est une écriture tellement juste que l'on se dit sans cesse : oui, c'est exactement ça… Et l'on reste bluffé devant tant de talent...
Et puis, il y a ces grandes scènes très cinématographiques qui nous marqueront à tout jamais parce qu'on a eu l'impression d'y être, de sentir la chaleur écrasante, les pétarades de la moto qui passe ou bien l'angoisse qui serre la gorge des personnages. Certaines scènes sont ahurissantes de réalisme : on repense au cinéma des frères Dardenne ou de Bruno Dumont (La vie de Jésus 1997). Une certaine forme de violence est toujours là, latente, prête à exploser comme si le monde était sous tension. Et malgré cela, certains moments évoquent un bonheur intense, extrême, proche de la jouissance. Oui, ce roman est sombre, il est difficile de dire le contraire, mais en même temps, les personnages vivent aussi, malgré leurs mille galères, une adolescence forte, fiévreuse, folle, pleine de sensations, de sensualité. Ils vivent, se débattent pour ne pas entrer dans les cases qu'on leur propose. Et leur vigueur est belle à pleurer...
Ce texte conjugue donc des analyses percutantes et justes sur les retombées économiques de la désindustrialisation et toute l'effervescence de la jeunesse. Le contraste est saisissant : tandis qu'un monde agonise et meurt doucement, un autre, jeune, vif, intense, bouillonnant, plein de fougue et d'impatience, tente de se faire une place et c'est dur.
S'il y a du Zola chez Nicolas Mathieu, j'y ai lu du Flaubert aussi. Un Flaubert qui lors des comices agricoles décrit les mains usées par «la poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines »  d'une pauvre paysanne tandis que le discours des politiques et « des bourgeois épanouis » vient récompenser « ce demi-siècle de servitude ». Ce regard ironique sur ceux qui dominent est présent dans Leurs enfants après eux : je repense à la scène incroyable où ils annoncent sous l'oeil dubitatif d'une foule incrédule qu'ils envisagent d'organiser une régate pour l'année suivante sur le lac d'Heillange. J'ai éclaté de rire à ce moment-là parce que la scène est incroyablement bien décrite… saisissante de justesse et de vérité. Nicolas Mathieu est un fin observateur et il a vraiment le sens du détail. Oui, incontestablement, c'est un grand, un très grand romancier… (bon, ça y est, ça me reprend….)
J'ai aimé ce texte aussi pour ses personnages avec lesquels on vit, pour lesquels on s'inquiète, on tremble… Combien de fois ai-je pensé que c'en était fini pour Anthony, tellement jeune, tellement naïf lorsqu'on le rencontre, alors qu'il est un pauvre gamin qui ne connaît rien à la vie, lui et sa paupière tombante. On le sent prêt à se jeter la tête la première dans toutes les galères, tous les pièges. Et cette moto… (mais je n'en dis pas plus…) L'empathie de l'auteur pour ses personnages est présente à chaque ligne, dans chaque mot. Il les suit, caméra à l'épaule, les observe de près, scrute leurs déplacements, leur façon de tourner en rond, comme enfermés dans une géographie dont ils ne peuvent s'extraire (sauf quelques-uns, mais rien ne dit qu'ils ne reviendront pas …) Piégés en quelque sorte, comme l'ont été leurs parents, leurs grands-parents et comme le seront certainement… leurs enfants après eux... Il peint superbement ces gens perdus dans des paysages dévastés et nus : « Tous deux ne représentaient rien dans cet espace qui n'était déjà pas grand-chose. » Parfois, on est dans du Beckett ou pas loin : « - On bouge - On bouge où ? - On bouge, on verra bien. » Et malgré tout, c'est dans ces lieux qu'ils trouveront des moments de plaisir intense parce qu'ils sont chez eux et que la terre et l'air seront à jamais ceux de leur enfance.
Allez, je le répète encore une fois, Leurs enfants après eux, est un livre magistral, poignant, terrible, juste, cru, politique, poétique, réaliste, lucide, noir, beau, sensuel, sensible, fin, déchirant, fort, violent, brutal, tragique, vrai, bref ... en tous points REMARQUABLE.
En toute objectivité, bien sûr...

lundi 25 mars 2019

Écorces vives d'Alexandre Lenot


Éditions Actes Sud
★★★★☆☆


Me voici bien embêtée. Embêtée mais pas surprise. En effet, j'ai terminé ce roman il y a une petite semaine et je me rends compte qu'il me reste essentiellement une atmosphère : l'évocation de terres gelées, de montagnes enneigées, d'arbres et de ronces, de lumières et de vent. Quelques burons, des éoliennes, au milieu de nulle part, au coeur du Massif Central. Des personnages qui souffrent aussi. En silence. Le tout plongé dans une semi-obscurité. Écorces vives est assurément un beau texte, bien écrit, travaillé, très travaillé même. Un texte serré et dense qui relève presque de la poésie et qui exige une lecture lente. La nature, sauvage et belle, semble ici tenir le premier rôle.
Du coup, je crains que le lecteur, amateur de romans noirs, soit un peu déçu et ne s'y retrouve pas vraiment. Car finalement, d'intrigue, il n'y en a guère, de suspense non plus d'ailleurs.
Et j'avoue que, victime moi-même des lois conventionnelles du genre, j'ai attendu assez longtemps que ça démarre, je me suis même ennuyée un peu. C'est dommage parce que la prose est belle. J'ai beaucoup aimé le personnage du capitaine Laurentin qui m'a fait penser à Langlois dans Un roi sans divertissement de Giono : son côté mystérieux, taiseux, en retrait, subissant la vie plutôt que la vivant pleinement. Les autres personnages, notamment Éli et Louise, deux amochés eux aussi, m'ont semblé plus convenus, plus dans l'air du temps. Pas loin du cliché, donc.
Tout commence avec un homme, Éli, qui arrive sur les terres du Cantal et met le feu à la maison (vide) de son amie Siskiyou, là où il avait rêvé de construire sa vie, d'élever ses enfants, d'être heureux. Il sera trouvé sur le côté de la route par une jeune femme, Louise, qui, après avoir subi un viol, a tout quitté et a trouvé refuge chez un couple de retraités américains qui vivent dans une ferme. Elle s'occupe des chevaux et dort dans un four à pain rénové. Elle aide aussi au potager.
Laurentin doit enquêter : y a-t-il un pyromane dans le coin ? Tout le monde a une idée sur la personne qui a commis cet acte, un voisin à dénoncer, un parent à accuser… Les rancoeurs, les jalousies, les haines ancestrales remontent à la surface… Certains semblent prêts à tout pour régler leurs comptes. Tous sont à vif, aucune plaie n'est refermée et le sang risque de couler encore…
Un premier roman très prometteur et un auteur à suivre donc...