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lundi 18 février 2019

À la ligne de Joseph Ponthus


Édition de La Table Ronde
★★★★★ (une poésie nécessaire)


Ce que Joseph Ponthus nous dit tient en quelques vers : le monde de l'usine, on ne l'imagine pas, il faut l'avoir vécu pour le comprendre « L'odeur/ Le froid/ Le transport de charges lourdes/ La pénibilité/ Les conditions de travail/ La chaîne/ L'esclavage moderne » Oui, il faut avoir connu le quotidien d'un ouvrier, sa souffrance, sa douleur, son ennui, sa désespérance pour être à même d'en parler. Mais rares sont les ouvriers qui prennent le stylo le soir pour raconter leur journée infernale, leur abrutissement quotidien, leur dégradation ordinaire : ils sont tellement morts de fatigue qu'il ne leur viendrait pas à l'idée d'écrire, de raconter, de décrire le gouffre dont ils reviennent. Ainsi, la collision entre le monde de l'usine et celui de la littérature, et de la poésie notamment, est assez rare et lorsqu'elle a lieu, elle donne des œuvres percutantes et fortes dont nous avons un bel exemple ici avec ce premier roman de Joseph Ponthus, quadragénaire devenu intérimaire faute de travail dans sa branche initiale.
C'est donc dans une conserverie de poissons à Lorient qu'il trouve à être employé. Son travail ? : « Le dépotage soit les caisses de poissons à vider/ Le mareyage ou l'écorchage soit la découpe de poissons/ La cuisson soit tout ce qui concerne les crevettes » Plus tard, il fera l'expérience encore plus terrible des abattoirs.
L'usine est un monde à part, hors du temps… « Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes » Enfermé toute la journée, l'ouvrier ne voit pas le jour... Alors autant commencer le plus tôt possible, la nuit : il lui restera l'après-midi pour profiter un peu du soleil. « On ne quitte pas l'usine sans regarder le ciel » « À travailler de nuit je perds le goût des jours » Tout se confond, les repères temporels n'existent plus : « Le matin c'est la nuit/ L'après-midi c'est la nuit La nuit c'est encore pire »
Mais l'usine, on ne la quitte pas comme ça, elle s'accroche au corps et au coeur de l'ouvrier : « En fumant ma clope chez moi/ je suis encore à l'usine ». À force de se vider de sa force à l'usine, l'ouvrier et l'usine finissent par ne faire qu'un, une espèce d'entité terrible et fantastique : « Je suis l'usine elle est moi elle est elle et je suis moi » L'homme est déshumanisé tandis que la machine semble animée d'une vie monstrueuse et formidable.
Et l'ouvrier surveille un temps qui se fige et qui dure… Certains disent « qu'à raison de huit bonbons (Arlequin) par jour/ la journée est finie » Il faut s'accrocher à des petites choses pour tenir le coup, ne pas flancher, résister, combattre contre le monstre. Sinon, c'est la fin et demain, l'intérimaire sera remplacé par un autre intérimaire. Tout s'échange, s'intervertit, se permute à l'usine où l'ouvrier a à peine un nom.
Les chansons peuvent aider, celles de Trenet notamment mais aussi la variété française… Joseph Ponthus se récite aussi quelques poésies qu'il connaît par coeur et parvient parfois à créer quelques vers qu'il aura oubliés lorsque, le soir, il prendra le stylo : tous « ces sonnets de rêve » disparus à jamais dans le bruit des machines, la cadence insensée et inhumaine. La littérature aide à supporter, parce qu'elle est beauté, harmonie, elle est un rythme autre que celui des machines qu'elle met en sourdine, elle fait naître des images folles, inattendues, imprévisibles (tout ce que n'est pas le travail à la chaîne), elle permet des échappatoires, des dérobades, elle ouvre sur des chemins de traverse et des espaces de liberté. Encore faut-il l'avoir un peu fréquentée auparavant, ce qui est le cas de l'auteur d'À la ligne, heureusement. Elle lui a sauvé la vie.
Comme la poésie d'Apollinaire dans Alcools, les vers libres et non ponctués de Joseph Ponthus (libres comme il ne l'est pas !) intègrent les mots de l'usine, les termes du métier, et, ce faisant, ils leur confèrent une dimension poétique inattendue, que ce soit la liste des crevettes à trier (Coaxial, Ishida, Multivac, Arbor, Bizerta) aux syllabes exotiques et folles, les noms de poissons : « chimères », « grenadiers », sources de métaphores et de jeux de mots infinis. Il arrive qu'au détour d'une phrase l'on croise un subjonctif imparfait « J'ignorais jusqu'à ce matin qu'un poisson d'un tel nom existât » : la poésie de Ponthus est une poésie du contraste, du décalage entre des mondes qui ne se connaissent pas, se fréquentent rarement et que l'auteur fait se rencontrer, produisant un choc esthétique de la dissonance qui gagnera encore en violence et en brutalité lorsqu' il s'agira d'évoquer l'abattoir. J'aime cette poésie, sa force, son énergie, sa beauté fougueuse et intense. Elle produit l'oxymore et l'antithèse, l'éclat et la surprise.
Je repense aussi à une expérience étonnante qu'il fait à l'intérieur même du monde déjà « à part » qu'est celui de l'usine (étrange mise en abyme) : dans le chapitre 12, il raconte son expérience d' « égoutteur de tofu » : « Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle/ Dans ce monde déjà parallèle qu'est l'usine » On atteint ici (et c'est assez drôle) une espèce de quatrième dimension un peu absurde. Le soja ne parle pas à l'auteur, il n'en fera pas un objet poétique (et l'on pourrait s'interroger sur le pourquoi) Être « dépoteur de chimères » est tout de même plus puissant, plus métaphorique, c'est une image propice à l'ouverture, au rêve  : « ça claquait plus quand même » résume l'auteur !
J'aime ces réflexions, dites en passant, sur ce qui, dans ce monde de l'usine, peut provoquer l'image, la magie de la métaphore inattendue, imprévisible et soudaine. Quand l'univers poétique croise celui de l'usine, c'est l'étincelle, la déflagration, l'explosion ou pas, ça prend, ça pète, ça éclate ou non. Dans tous les cas, l'expérience est fascinante car elle nous oblige à réfléchir à ce qui fait la poésie, à ce qu'elle est, à ce qu'elle admet ou refuse.
Ce monde moderne a aussi quelque chose d'éternel à travers les mythes qu'il convoque et qui sont, eux, de tous les temps : leur rapprochement crée une esthétique de la surprise assez étonnante qui peut rappeler encore une fois la poésie d'Apollinaire : « L'usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace/ les routes périlleuses de mon Odyssée/ Les crevettes mes sirènes/ Les bulots mes cyclopes/ La panne du tapis une simple tempête de plus »
Joseph Ponthus aime aussi citer dans ses vers, comme pour les narguer en leur montrant qu'une poésie de l'usine est possible, ceux qui se sont toujours éloignés de l'univers du prolétariat : « Cher Marcel je l'ai trouvé celui que tu recherchais/ Viens à l'usine je te montrerai vite fait/ Le temps perdu / Tu n'auras plus besoin d'en tartiner autant » Petit clin d'oeil malicieux qui fait sourire, même si ce « temps perdu » n'a pas le même sens pour chacun des deux...
J'aime quand le monde de l' « utile », celui qui crée les biens de consommation, se heurte à celui de l' « inutile », la poésie, la littérature : entre une folle production qui ne rend pas les gens heureux et une création sensible qui les aide à surmonter leurs souffrances, on devine alors confusément que le plus utile des deux n'est pas celui qu'on pense...
À la ligne de Joseph Ponthus ou le nécessaire renversement des valeurs…


jeudi 14 février 2019

Personne n'a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé


Éditions Flammarion
★★☆☆☆ (pas convaincue)


Un matin, Gloria Marcaggi décide de partir, de quitter son appartement de Vallenargue : elle passe prendre ses filles, Loulou à la maternelle et Stella à son collège. Direction le nord-est : la maison de feu sa grand-mère, en Alsace. Tout ressemble à une fuite. Mais de qui Gloria a-t-elle peur ? De qui cherche-t-telle à s'éloigner avec autant d'empressement et de crainte ?
Dans une alternance de chapitres entre le passé et le présent, le lecteur va peu à peu découvrir la jeunesse de Gloria : la façon dont, alors qu'elle était serveuse dans un bar, elle a rencontré Samuel, le père de ses deux filles, le coup de foudre qui s'ensuivit et la colère de celui qui s'occupait d'elle depuis la mort de son père et le départ de sa mère, un certain Tonton Gio, un ami du père disparu et le propriétaire du bar où travaille Gloria. C'est lui qui avait fait venir Samuel pour un trafic tenu secret…
Parallèlement au passé de Gloria, nous suivons les trois filles s'installant en Alsace, à Kayserheim, dans la maison quasi hantée d'Antoinette Demongeot, au coeur d'une sombre forêt et d'un lac d'une profondeur insondable. C'est l'été et chacune s'adonne à ses occupations au coeur de la nature. Gloria observe ses filles s'adapter à ce nouvel environnement tout en gardant son Beretta sous la main. Elle semble avoir peur, très peur même. Mais de quoi ?
Évidemment, c'est la question qui tiendra en haleine le lecteur tout au long d'un roman que l'on avale d'un trait tant le suspense nous tient.
Et pour autant, j'ai beaucoup de réticences vis-à-vis de ce texte. En effet, l'écriture m'a gênée, plus précisément : l'utilisation plus que systématique et donc abusive de parenthèses, même si j'ai bien compris que l'auteur en faisait un jeu, les fausses précisions grammaticales concernant l'antécédent d'une relative (une, ça va mais au-delà…,) et une certaine concession à l'air du temps dans la formulation un peu branchée, me donnant parfois l'impression de parcourir un magazine féminin : la longue liste p 20/21 des recettes pour lutter contre les idées noires… Bref, j'avoue que j'ai eu du mal à dépasser cela.
J'ai été assez déçue aussi par le traitement du sujet. Si vous n'avez pas encore lu le roman, évitez peut-être de lire la suite… je ne veux rien révéler… Je trouve qu'en effet l'auteur ne s'attache pas suffisamment à montrer l'évolution psychologique du personnage de Gloria, la façon dont elle passe de l'amour fou à l'ennui profond… et c'est dommage car il me semble que là, précisément, il y aurait eu des choses intéressantes à exploiter. Cela dit, il est vrai que ce n'est pas, à proprement parler, un roman psychologique, on est plutôt du côté du conte et les personnages demeurent assez caricaturaux… Ceci explique peut-être cela…
Bon, pour finir, je dirais que si le suspense et le rythme du récit m'ont tenue jusqu'à la fin, je n'ai été vraiment convaincue ni par le traitement du sujet ni par l'écriture de ce roman.
Ce n'est bien sûr que mon avis et il n'est visiblement pas partagé par beaucoup. Tant mieux pour ce roman à qui je souhaite bon vent...

lundi 11 février 2019

Le Tonneau magique de Bernard Malamud


Éditions Rivages
traduit de l'anglais (États-Unis)
par José Kamoun
★★★★★ (chef-d'oeuvre)

Après ma lecture du Commis, roman que j'ai vraiment beaucoup aimé, je craignais d'être un peu déçue par des nouvelles : je pensais qu'un format plus court donnerait forcément quelque chose de moins puissant. Eh bien, il n'en est rien, loin de là ! Ces treize nouvelles admirablement traduites par Josée Kamoun ont une force telle qu'elles acquièrent une dimension quasi mythique.
Elles mettent en scène de petites gens : un cordonnier et son ouvrier, des étudiants, des épiciers, un futur rabbin, un tailleur, un boulanger… En quelques mots très efficaces, l'incipit met en place leur situation : la vie n'a gâté ni les uns ni les autres ; les personnages de Malamud manquent d'amour, d'argent, de chance, de foi aussi car il leur arrive de douter… En effet, tout se passe comme si la Providence les avait abandonnés. Que « faire » de Dieu après la Shoah, comment croire qu'il est encore là pour aimer et protéger ?
Usés par la vie, ces hommes et ces femmes souffrent physiquement et moralement. Ils se débattent comme ils peuvent, souvent seuls et accablés de malheur. Et ceux qui sont censés leur apporter un peu d'aide ne sont pas mieux lotis qu'eux ! Je pense par exemple au pauvre agent immobilier sans bureau, Vasco Bevilacqua, qui dans « La précieuse clef » fait tout ce qu'il peut pour trouver un appartement convenable à Carl Schneider, doctorant en études italiennes, venu avec sa famille à Rome pour faire des recherches.
Certains d'entre eux d'ailleurs déclinent l'aide qu'on leur propose et il faut ruser pour tenter de leur donner un coup de main. C'est le cas d'Eva et de son époux qui refusent de quitter leur épicerie malgré les conseils de Rosen : « Bon Dieu, lui ai-je dit, faites n'importe quoi, peintre, concierge, ferrailleur, mais sortez-vous de cette boutique avant d'être tous transformés en squelettes. », « Cette boutique, c'est un enterrement de première classe. Vous allez y laisser votre peau si vous ne vous sauvez pas tout de suite. » Mais Rosen aura beau se démener, il arrivera ce qu'il arrivera, comme il l'aurait dit lui même !
Ils vivent un tournant de leur existence, rien ne sera plus pareil après, enfin… c'est ce qu'ils espèrent… Hélas, l'illusion les aveugle parfois et les place sur des chemins qui ne mènent nulle part. On retrouve dans ce recueil de nouvelles les thèmes qui hantent l'auteur : la culpabilité, l'amour, la condition humaine, la judéité : « qu'est-ce-que sa judéité lui avait apporté sinon des migraines, des complexes et de tristes souvenirs ? » s'interroge Henry Levin dans « La dame du lac », tandis qu'il n'a pas osé avouer qu'il est juif à une jeune fille qu'il courtise …
« Il se consolait en se disant qu'il était juif et que le juif souffre » pense le futur rabbin Leo Finkle qui dans « Le tonneau magique » a fait appel à un marieur afin de trouver une épouse… qu'il ne trouve pas!
Ces nouvelles, extrêmement touchantes, sont toutes pleines d'humanité… Certaines d'ailleurs ne sont pas dénuées d'humour et de fantaisie sans pour autant cesser de côtoyer le tragique.
S'il m'est impossible de vous parler de chacune de ces nouvelles, je peux vous dire deux mots sur celles qui m'ont particulièrement marquée : la première « Les sept premières années » met en scène Feld, un cordonnier souhaitant marier sa fille à un étudiant nommé Max, un garçon instruit et sérieux qui, dans un premier temps, donnerait peut-être à Miriam l'envie de fréquenter l'université et à coup sûr, plus tard, une vie meilleure… Or, un jour, Feld se sent obligé de renvoyer Sobel, son ouvrier polonais, pour cause de maladresse… Sous la charge de travail qu'il doit désormais assumer seul, il finit par aller le rechercher et lors d'une discussion, en viendra à lui demander pourquoi depuis tant d'années, il accepte de travailler autant d'heures pour quasiment rien. Cette nouvelle est particulièrement émouvante et rappelle par de nombreux aspects l'intrigue du Commis.
Je repense à la nouvelle intitulée « L'ange Levine »  dans laquelle le tailleur Manischevitz a tout perdu : son commerce dans un incendie, son fils à la guerre et sa fille qui a fui au bras d'un rustre. Ses propres douleurs au dos relèvent de la torture. Il ne lui reste que sa femme qui est mourante et ses yeux pour pleurer.
« Manischevitz avait traversé ces épreuves en restant passablement stoïque, presque incrédule devant tout ce qui lui tombait sur la tête, comme si ces coups durs advenaient, mettons, à une vague connaissance ou un parent éloigné. Une telle avalanche de misère dépassait l'entendement. »
Or, un jour, dans sa salle à manger, Manischevitz voit un ange… noir. « Qu'est ce que vous faites là ? » lui demande-t-il. L'autre se présente : il se nomme Alexander Levine. « Où sont passées vos ailes ? » s'inquiète le tailleur dubitatif et il ajoute un peu inquiet « Si Dieu m'envoie un ange, pourquoi un ange noir ? » « C'était à mon tour de descendre » répond logiquement l'ange Lévine, expliquant qu'il est là pour sauver la femme du tailleur. Mais ce dernier ne peut s'empêcher de prendre l'ange pour un imposteur… Et si Lévine était vraiment un ange, un ange noir envoyé pour secourir le tailleur ? Manischevitz ne devrait-il pas tenter de le prendre au sérieux ?
« C'était dur à croire mais n'empêche, si jamais il avait effectivement été envoyé pour secourir et que lui, dans son aveuglement d'aveugle, n'avait rien voulu savoir ? L'idée le torturait. »
J'ai adoré cette nouvelle : son côté absurde, son humour, sa dimension tragi-comique et encore une fois toute l'humanité qui s'en dégage.
« Lectures d'été » m'a beaucoup plu : cette nouvelle met en scène un jeune lycéen qui a arrêté ses études et s'ennuie à mourir dans la touffeur de l'été new-yorkais. Sans travail ni occupation, il a un peu honte de cette absence totale d'activité et lorsqu'un vieux voisin, monsieur Cattanzara, l'interroge sur la façon dont il occupe ses journées, le jeune homme assure qu'il lit, qu'il lit même beaucoup. Il ajoute même qu'il a prévu de lire une centaine de livres pendant l'été. Mais évidemment, il n'en fait rien et honteux, il en est réduit à se cacher lorsqu'il rencontre son vieux voisin qui comprend un peu son manège mais continue néanmoins à l'encourager dans ses lectures… Comment faire pour ne pas décevoir quelqu'un qu'on aime beaucoup et qui a confiance en nous ?
La fin de chacune de ces nouvelles nous invite à penser, à poursuivre l'histoire, à imaginer une ou plusieurs suites possibles et surtout à nous interroger sur le sens profond des actes et des paroles des personnages.

Un auteur injustement oublié, extrêmement attachant, à redécouvrir de toute urgence !



mardi 5 février 2019

Le commis de Bernard Malamud


Éditions Rivage poche
traduit de l'anglais (États-Unis)
par J. Robert Vidal
★★★★★ (grand texte)

Morris Bober semble être un homme sur lequel le destin a décidé de s'abattre. Modeste épicier juif de Brooklyn (comme l'était le père de l'auteur), il travaille presque nuit et jour pour quelques rares clients qui viennent pousser la porte du petit commerce tandis que d'autres préfèrent les épiceries plus fines et plus modernes, les delicatessens, qui se multiplient dans le quartier en ce début des années 50. Morris Bober se tuerait à la tâche pour que sa fille Helen puisse enfin faire des études, hélas trop coûteuses, et pour que sa femme Ida sorte de la dépression dans laquelle elle s'enfonce de plus en plus.
Mais à son grand désespoir, les clients se raréfient chaque jour davantage, l'épicerie se délabre et ils ont de plus en plus de mal à payer leurs dettes et à vivre décemment. Et ce désastre dure depuis presque vingt-et-un ans. Il faudrait vendre le plus vite possible mais qui achèterait une échoppe aussi misérable ?
À ce grand malheur va venir s'ajouter un autre drame : Morris va être attaqué ! Eh oui, un hold-up! Deux hommes masqués vont s'introduire dans le petit commerce pour voler de l'argent que Morris... ne possède pas. Au mieux, quelques dollars traînent dans la caisse enregistreuse, trois fois rien, comme d'habitude... Très en colère, les malfrats se vengeront en lui assénant des coups qui provoqueront des blessures telles que Morris ne pourra plus se lever ni donc travailler. Le malheur chez l'épicier est sans fond et sa chute infinie.
Or, un jour, tandis que le vieil homme tente de rentrer deux caisses de lait dans sa boutique, il fait un malaise et est retenu par un individu comme tombé du ciel, un certain Frank Alpine, émigré italien, qui rôde dans le quartier depuis quelques jours sans que personne puisse dire exactement d'où il vient ni où il loge. Cet homme étrange semble affamé, il tremble de froid ou de peur et jette des regards inquiets dans tous les coins de la boutique. Morris Bober va éprouver de la pitié, de la compassion pour cet homme démuni qui cherche du travail. Dans un sens, l'arrivée plutôt inattendue de ce Franck est une aubaine pour l'épicier : il va pouvoir être aidé. En même temps, il ne peut honnêtement « exploiter » indéfiniment ce garçon en le payant très peu, voire pas du tout. D'autant que Morris Bober est un être parfaitement intègre et droit qui ne peut vivre sans respecter la morale, la Loi. Comment peut-il faire ? Chasser Franck, c'est le remettre à la rue, et le garder revient à exploiter un homme, ce qui est insupportable… Et puis, l'épicier a beau avoir un grand coeur, il se demande quand même qui est cet étranger.
En effet, qui est Franck Alpine ? Voilà certainement la question centrale du roman. Qui est cet homme fasciné par la figure de Saint François d'Assise ? Que veut-il ? Doit-il expier quelque faute ? Il semble très intéressé par Helen, la fille de l'épicier, et va placer naïvement tous ses espoirs dans cette relation amoureuse, sans penser qu'en tant que non juif, il peut toujours rêver : jamais les parents de la jeune fille n'accepteront qu'un goy épouse la chair de leur chair…
À la lecture de ce roman , j'ai très vite eu l'impression d'être du côté de l'univers de Dostoïevski , mais aussi de celui de Kafka: on sent qu'au fond ce texte est une parabole dont le sens est à chercher autour des thèmes de la faute, du pardon, de la notion de judéité. Très souvent, revient la question : qu'est-ce qu'être juif ? Cette interrogation semble obséder l'auteur. « Quel genre d'homme fallait-il être pour s'enterrer du matin au soir dans ce cercueil géant sans jamais sortir pour respirer une bouffée d'air, à part pour acheter un journal en yiddish ? C'est bien simple, il fallait être juif. Ils sont nés prisonniers. Il fallait avoir la patience inlassable ou l'endurance ou la résignation de Morris comme l'avaient aussi Al Marcus, le marchand de sacs en papier et ce vieux coq décharné de Breitbart qui trimballait de porte en porte son chargement d'ampoules électriques. » s'interroge l'épicier. Quant à Frank, ses questionnements portent sur les mêmes sujets : «  En somme, ces gens-là ne vivent que pour souffrir. Et le plus honoré d'entre eux, le pur des purs, le Juif modèle est celui qui supporte le plus longtemps la douleur qui lui ronge les tripes avant de se précipiter aux toilettes. » « C'est drôle… pour les Juifs la souffrance est une pièce de tissu ; ils s'en drapent comme dans un vêtement. »
Si l'on s'en tient à ces définitions, on peut dire que même si Franck n'est pas juif, tout se passe comme s'il l'était : il souffre, s'épuise, donne tout ce qu'il peut de lui, cherche à se faire pardonner ses fautes, à se racheter, à être meilleur… Ses remords pèsent lourd sur sa conscience et son besoin d'expiation semble vital. Et pourtant, il ne parvient jamais à se fixer définitivement du côté du Bien ou du côté du Mal et oscille sans cesse d'un point à l'autre comme si sa vie, finalement, était une lutte constante pour parvenir enfin à être ce à quoi il tend, selon moi, depuis le début sans jamais en avoir vraiment conscience… Je n'en dis pas plus, vous le verrez à la fin… Son parcours ressemble à une quête, une espèce d'initiation et on pourrait discuter longuement de ce qui la motive chez Franck...
Finalement, il ressemble assez à l'épicier qu'il plaint… au point d'aller parfois jusqu'à le remplacer totalement ou d'être pour Morris comme un fils adoptif.
Le texte, assez mystérieux (et c'est ce qui en fait toute la richesse), s'offre à des interprétations multiples et le personnage très ambigu du commis crée un véritable suspense… Quant à son acte final (ah, je sens que j'attise votre curiosité… mais c'est bien, c'est bien!), on pourrait passer une nuit à tenter de l'analyser et proposer différentes interprétations possibles. Oui, c'est là que l'on voit qu'il s'agit d'un grand livre !
J'ai beaucoup aimé aussi l'unité de lieu : tout se passe effectivement quasiment dans une petite épicerie dont on s'éloigne rarement. Cela confère à l'oeuvre une dimension théâtrale et met bien en évidence les « vies cloîtrées » (l'expression est de Roth) des personnages de Malamud toujours coincés dans un espace réduit dont ils ne parviennent jamais à sortir malgré leurs tentatives. Ces petites gens finissent par devenir le symbole de la condition humaine, des figures à la Beckett, engluées dans des espaces dont ils sont prisonniers, aspirant à un ailleurs (géographique ou métaphysique) dont ils ne verront jamais la couleur. Ils ont quelque chose de fondamentalement tragique, ce qui les rend particulièrement touchants.
Un texte complètement essentiel, à lire et à relire.