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mercredi 24 mai 2017

Autisme de Valério Romão


 Éditions Chandeigne

Le petit Henrique vient d'être renversé par une voiture : ses parents Rogerio et Marta se précipitent aux urgences, rejoints rapidement par les grands-parents. Et c'est l'attente. Normal, me direz vous, aux urgences, on attend.
Sauf que là, on n'entre pas, on reste éternellement dans la salle d'attente, aucun médecin ne vient vous chercher, vous donner des explications, aucune infirmière ne vient soulager votre peine, vous rassurer. Il y a bien un interphone avec un code mais on ne le connaît pas, il y a bien un vigile qui surveille mais il demeure inflexible. Et l'on peut bien sonner, frapper, pleurer, crier, hurler, ça ne change rien. On reste à la porte sans trop savoir ce qui se passe derrière, si l'enfant renversé est encore vivant, s'il appelle, s'il souffre, si on est en train de l'opérer . Rien. On ne sait rien.
Le lecteur se trouve plongé alors dans un univers kafkaïen, métaphore de ce que vivent les parents confrontés à la maladie : l'autisme, en l'occurrence . Henrique, en effet, est autiste et vit presque coupé du monde, c'est ce que nous apprennent les flash-back qui viendront entrecouper la narration de cette attente sans fin aux urgences.
En effet, Henrique est un enfant différent : pas de communication, pas de mots prononcés, pas de volonté, pas de désirs. Un seul plaisir : faire tourner les objets sur eux-mêmes, des petites voitures par exemple et regarder en boucle les dessins animés . Ses mains s'agitent quand il est submergé par l'émotion. Et ses parents ressentent la terrible impression de ne pas entrer en contact avec lui, de ne pas avoir le code d'entrée, autrement dit, de rester à la porte. Comment être parent quand on n'est jamais appelé papa ou maman ? Comment tenir le coup au quotidien pour solliciter l'enfant des heures et des heures tous les jours ? Comment continuer à faire vivre son couple sans s'user, sans sombrer dans le désespoir, sans s'en vouloir et en vouloir à la terre entière ? Comment ne pas s'isoler ? Vers qui se tourner pour avoir de l'aide de médecins et de psychologues compétents ou de structures sans tomber dans les filets des charlatans prêts à profiter de la détresse de parents complètement perdus et prêts à croire au miracle ? Comment être tout simplement aidé, accompagné, soutenu ?
Et la porte des urgences ne s'ouvre toujours pas, impossible de franchir cette paroi de verre et la détresse de la famille s'accentue, à chaque heure, à chaque minute, frisant la folie et l'incompréhension la plus profonde. Cette image de la porte fermée montre à quel point le fait de ne pouvoir communiquer avec son enfant est vécu comme un martyre.
On reste à la porte de ce qui nous tombe dessus soudain et qu'il va falloir admettre : l'enfant qui est le nôtre n'est pas comme les autres. Après viendra le terrible diagnostic. Véritable couperet.
Autisme est un livre puissant parce qu'il dit la détresse infinie des protagonistes à travers une écriture au rythme souvent heurté, brisé, des phrases parfois longues et tortueuses, des passages versifiés, une langue à la fois soutenue et relâchée. Les mots parfois crus, violents reflètent le quotidien des familles, une épreuve, une lutte chaque jour renouvelée, une vie prenant la forme effrayante d'un mythe de Sisyphe infernal.
L'auteur, père d'un enfant autiste, n'a pas souhaité écrire un témoignage. Il a préféré la fiction pour exprimer sa douleur et raconter son expérience personnelle. Il dit que ce roman est « emprunté à sa vie ». Le genre du roman permet plus de distance par rapport au vécu de l'auteur et surtout autorise parfois certains passages comiques (et néanmoins désespérés) qui auraient été déplacés voire impossibles dans un témoignage.
Un texte dont la fin vous laisse totalement anéanti par l'émotion.

Magnifique et poignant.

lundi 22 mai 2017

Les Garçons de l'été de Rebecca Lighieri


    Éditions P.O.L

Parfois, l'on me demande : « Pourquoi avez-vous créé un blog? » Eh bien, la réponse est simple : pour parler de livres comme celui-ci, pour les faire connaître, pour me calmer un peu aussi car lorsque l'enthousiasme me gagne, c'est terrible, je rebats les oreilles de tout être vivant passant à ma portée pour le convaincre de se procurer au plus vite ledit bouquin, puis j'achève le malheureux en lui demandant sans arrêt : « Alors, t'en es où? », brûlant d'en discuter, voire vicieusement d'en révéler la fin.
Bref, les copains ! Coups de klaxon, grands mouvements des bras, agitation des drapeaux, STOP !!! Arrêtez-vous là et courez acheter ce roman qui m'a littéralement happée mais happée de chez happée. C'est simple, j'ai tout lâché : les copies, les courses, le ménage, j'allais dire les balades mais c'était pour faire genre car je n'en fais jamais.
Bref : j'ai a-d-o-r-é ce livre...
Alors, de quoi ça parle ?
J'en frémis encore rien qu'en rassemblant mes idées pour tenter de vous en parler… je crois d'ailleurs que mon article va être nul car mon enthousiasme m'empêche de réfléchir correctement. Reprenons-nous !
Nous sommes à Biarritz chez les Chastaing. Une espèce de famille bourgeoise idéale comme on en voit dans les publicités : le père Jérôme est pharmacien, la mère Mylène a fait des études de pharma mais n'a jamais exercé. Non, elle a préféré s'occuper de sa progéniture : deux magnifiques garçons, grands, athlétiques, bronzés, intelligents, doués pour les études , bref, des demi-dieux, surtout l'aîné que la mère adule. Ce dernier se nomme Thadée, le plus jeune c'est Zachée. Et puis, on aurait presque tendance à l'oublier, mais ces beaux mâles ont une petite sœur : Ysé, qui vit un peu dans son coin, bricole, colorie, fait des colliers d'insectes , des mosaïques abstraites dont tout le monde se moque. Et pourtant, elle est là, voit tout, observe tout, entend tout, comprend tout. Elle n'a l'air de rien comme ça, mais elle est d'une maturité et d'une lucidité surprenantes.
Que fait-on quand on est un ado et qu'on habite Biarritz ? Je vous le donne en mille : on fait du surf, on vole, on glisse, on court après La Vague, THE Rouleau, enfin bref je ne sais pas comment ça s'appelle tous ces trucs- là, parce que des termes techniques, il y en a ! C'est vraiment tout un monde ! En tout cas, l'aîné, Thadée, le dieu de la glisse, s'est offert un petit séjour de quelques mois sous le soleil de La Réunion pour surfer dans des endroits idylliques. Son frère Zachée l'a rejoint pour des vacances. L'eau, le ciel, la mer et nos deux beautés mâles glissant sur les flots… Waouh, restons sur terre !
Quand le téléphone se met à sonner dans la jolie maison biarrote, Mylène est bien loin de s'imaginer ce que Zachée va lui dire… et pour cause : Thadée, le demi-dieu, le roi-soleil, le fils adoré de sa mère, s'est fait bouffer par un requin.
Stop, je n'en dirai pas plus,
Je vous laisse imaginer le raz de marée qui va balayer la gentille vie des Chastaing...
Parce qu'au fond, ce terrible événement va mettre à jour le fond du tréfonds de chacun des protagonistes qui prendront la parole successivement. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ne va pas être joli, joli. La belle façade va progressivement se lézarder jusqu'à...
Qui sont en réalité ces gens-là, cette famille idéale, symbole de la réussite, ces beaux enfants que tous les parents souhaiteraient avoir ? Les masques vont tomber un à un. Chacun va tour à tour se dévoiler, ôter son masque et c'est terrible. Plus que ça encore. Une vraie tragédie. La tension est insoutenable, on sent que le pire n'a pas été atteint, qu'il est imminent, qu'il va leur éclater à la figure et que ça va faire mal, très mal. C'est une vague XXL qui va balayer toute cette petite famille où règne l'harmonie. Dur de dire sans dire, il faudra qu'on en reparle quand vous l'aurez lu !
En tout cas, madame Rebecca Lighieri ou Emmanuelle Bayamack-Tam, je ne sais pas trop comment vous voulez que l'on vous appelle, en tout cas, disais-je, chapeau bas, très bas même : cette histoire d'une force incroyable, ces personnages fouillés et si crédibles et cette écriture superbe qui coule, tiens, une vraie vague de surf, on est comme porté… et ce don d'observation que vous avez, c'est remarquable : vous savez ce qu'est un ado, ça c'est sûr ! Et tout ce qui concerne le surf : êtes-vous allée à Biarritz passer quelques vacances avec un bloc-notes à la main ? L'effet de réel est saisissant et c'est la raison pour laquelle votre récit nous entraîne avec lui et devient impossible à lâcher. Un vrai thriller... J'avais beau me dire à une heure avancée de la nuit : j'arrête, eh bien, mes yeux continuaient tout seuls le chapitre suivant ! Allez, c'est dix mille fois mieux que tout ce que je viens de vous dire et je ne peux vous donner qu'un seul conseil : LISEZ-LE ! (Si vous n'aimez pas, je rembourse… heu, non, je plaisante!)

vendredi 19 mai 2017

Ainsi débute la chasse de David Patsouris


Éditions du Rouergue

 Bon, ça y est, je sais enfin ce que j’aime précisément en matière de polar !
D’abord, si l’action se passe dans la Creuse, le Massif Central ou la Basse-Normandie, je prends. L’exotisme ne me séduit pas spécialement, je n’ai jamais mis un pied en Amérique ni en Chine. Les polars sous la neige me fatiguent. Le sud ne m’attire pas du tout. A la limite, j’accepte la Belgique et encore… (Vous apprécierez l’ouverture d’esprit !) Et après, je me vante d’être pro-européenne…  
Alors, le dernier livre de David Patsouris : Ainsi débute la chasse remporte haut la main la première manche : en effet, l’action se passe à… (roulements de tambour) : Royan et Royan en ces termes (attention, on décolle) : « Royan n’a pas changé. Royan reste Royan, avec ses immeubles à retraités, ses ronds-points fleuris qui plaisent tant aux retraités, sa plage réensablée chaque année  pour le plus grand bonheur des retraités, ses innombrables pharmacies à retraités, ses magasins de déco qui occupent tant les retraités, ses banques où les retraités mettent leur pognon, ses hypermarchés où traînent les retraités, ses restos typiques, standardisés et si chers pour piquer le maximum de blé aux retraités et ses maisons de la presse où les retraités viennent acheter leur journal de retraité. Non, Royan n’a pas changé : une ville de retraités bouffée par la promotion immobilière et l’allongement de la durée de la vie. » Pas mal, hein, cette petite mise en bouche ! Le lieu est planté et cette citation va me permettre d’aborder un deuxième critère : j’aime le polar social, sociétal comme on dit maintenant, le polar qui a les pieds englués dans notre époque… alors là, je me suis régalée avec le Patsouris parce qu’on est plongé dans des histoires politico-immobilières bien juteuses pour ceux qui sauront se placer, quitte à effrayer, menacer, faire chanter ou dégommer ceux qui gênent… Du vécu !
Troisième point : le personnage : flic ou truand. Ici pas de flic mais un truand méchant, un tueur, c’est comme ça qu’il se définit et qu’il se déteste. Parce qu’il se déteste. Être du côté du mal, il en a assez. Ses nuits sont ruinées par ses morts qui viennent lui parler et notamment un certain vigneron de Cognac qu’il a autrefois défoncé avec une batte de baseball, un syndicaliste viticole du nom de Bellion qui revient lui parler tous les soirs : « Charly, t’as gagné combien pour me tuer ? Charly, as-tu pensé à mes gosses ? A ma femme ? »
Et Charly dort mal, très mal. Suite à ce meurtre, il a dû quitter la région et s’éloigner, en Martinique, pour se faire oublier. Longtemps. Puis, il est revenu et de nouveau, c’est reparti et Bellion continue à hanter ses nuits.
A son retour, il a rencontré Véroncle, un pourri de chez pourri : « Véroncle est officiellement un gentil consultant. Véroncle est officieusement un pur fils de pute. Son job, officiellement, c’est la communication, la promotion, les relations publiques. Son job, officieusement, c’est l’extorsion, la corruption, la pression. » Véroncle le manipule et s’amuse avec lui. Jusqu’où ? Véroncle n’a aucune limite, Charly non plus.
Donc, mon truand (ou mon flic) pas trop bien dans ses baskets et dans la société pourrie dans laquelle il baigne et qui aurait besoin d’une overdose de vacances… je l’ai !
Ben voilà, j’ai tout : Royan, un monde politique archi corrompu et un truand dur et tendre, bien mal dans sa peau…
Et dernière chose… (et souvent, on court après) : l’écriture. Un travail de l’écriture, un vrai, ce n’est pas si courant que ça dans le roman policier ! Eh bien ici, certains passages ont la beauté d’un poème, ils envoûtent, enflamment, fascinent complètement le lecteur, on se laisse littéralement ensorceler. On n’est pas loin du slam dans le rythme. Très prenant !
C’est pourquoi, mes chers lecteurs, je ne peux que vous recommander ce roman noir que vous allez dévorer en moins de deux parce qu’il y a un suspense terrible, parce que je ne vous ai pas tout dit et qu’en réalité, c’est encore bien mieux que ça !

Juste une chose encore, si vous avez des titres qui correspondent aux critères énoncés ci-dessus, n’hésitez pas !

vendredi 12 mai 2017

Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt


 Éditions du Seuil

Quand Nicolas Tèque se voit confier une mission, il ne sait pas qu’il va mettre les pieds dans une espèce de nid de vipères particulièrement voraces… Et c’est peu dire ! Chargé en effet, en tant que journaliste, d’aller enquêter sur la mort a priori accidentelle d’une jeune actrice, Rosa Gulingen, décédée dans sa baignoire un demi-siècle plus tôt, il n’est pas bien convaincu de l’intérêt de sa mission, mais comme il est vaguement désoeuvré et désargenté, il obtempère.
Les renseignements qu’il glanera sur place permettront à un producteur de réaliser un documentaire sur cette actrice et son ami de l’époque, un certain Armand Grétry.
Et voilà notre Nicolas parti pour Reugny, petit village au cœur des Ardennes : une chambre lui est réservée à l’Hôtel du Grand Cerf, tenu par une certaine Thérèse Londroit qui voue un culte absolu à cette Rosa Gulingen qui a eu la bonne idée de se noyer dans la baignoire d’une des chambres de l’hôtel où elle logeait avec toute l’équipe du tournage, ce qui a apporté une certaine renommée à l’établissement.
Mais lorsque Nicolas débarque de Paris, il découvre un village sens dessus dessous : deux meurtres viennent d’avoir lieu et une disparition. Du jamais vu dans ce pays où tout le monde connaît tout le monde  depuis la nuit des temps et où « on règle ses comptes avec trois siècles de retard, mais on les règle. » Douce humanité…
C’est donc logiquement qu’arrive à l’auberge du village un certain Vertigo Kulbertus… Inspecteur…
Alors, comment vous dire ? Vertigo Kulbertus… (Ah, ce nom !)
Rien que pour ce personnage, le livre vaut le détour… et plus que ça même… A quatorze jours de la retraite, ledit inspecteur qui a horreur des déplacements, sa masse corporelle dépassant l’impensable, arrive à l’auberge en râlant, en demandant un lit très large soutenu par des parpaings et des briques. Trois oreillers : monsieur ne peut dormir allongé. Pour les repas, c’est simple, il mange tous les jours la même chose: frites et boulettes le matin, frites et cervelas le midi, frites et fricadelles à quatre heures, frites et brochettes de steak haché le soir : « Toujours dans le même ordre et toujours avec des frites. » On avait compris ! Et la bière, sans mousse, s’il vous plaît. Un gars qui dit ce qu’il a à dire et plus, si besoin est, direct quand il le faut, logique à sa manière : « tous les assassins ont des alibis. Un assassin sans alibi, c’est un pompier sans échelle », sans gêne, plus qu’un brin vulgaire, très cabotin, s’arrangeant avec la justice et la morale si nécessaire, un gars dont le naïf du coin se dit en le voyant : l’assassin peut dormir sur ses deux oreilles, il ne risque pas d’être arrêté par cet excentrique un peu barge…
Mais, méfions-nous de l’eau qui dort… Thérèse Londroit n’est pas dupe : elle a bien senti qu’il fallait se méfier de l’inspecteur qui « cachait son jeu sous des manières loufoques. A travers le grotesque, elle percevait quelque chose de subtil, une logique tortueuse, un genre d’inspiration… » Il sait ce qu’il fait, l’animal et son plan est clair et bien pensé : « J’installe la folie dans le pays. En trois jours, j’ai réussi à semer la pagaille dans les esprits. Ils me prennent pour un dingue. Mais quelque chose en eux les somme de se méfier de moi… Alors je fiche un coup de pied dans la fourmilière, je piétine le bon sens, la logique, la politesse. J’abuse des pouvoirs qui me sont conférés. A la fin, il sortira bien une vérité de ce sac de nœuds. » Une figure de flic qu’on n’est pas près d’oublier…
Un vrai plaisir de lecture : c’est drôle, incisif et le tout parfaitement ficelé…

Un seul bémol : dites-moi, Monsieur Franz Bartelt, votre Vertigo Kulbertus, il ne pourrait pas faire un peu de rab parce que quand on s’attache… Allez, remettez-le au boulot, on l’aime tellement !

mercredi 10 mai 2017

Un saint homme d'Anne Wiazemsky


 Éditions Gallimard

 J’avais lu un livre d’Anne Wiazemsky, il y a fort longtemps. Le titre ? Le sujet ? Oubliés. Je me souviens que ce livre m’avait plu. Je n’avais rien lu d’elle depuis, mais quelque chose m’était resté de cette première rencontre déjà ancienne. Un ton, une voix, une présence. J’avais très envie de reprendre contact comme on dit. J’ai donc profité de cette nouvelle publication pour le faire. Je savais quelques petites choses au sujet d’Anne Wiazemsky : que son grand-père s’appelait François Mauriac, que la propriété familiale, Malagar, se situait près de Bordeaux, que le père d’Anne Wiazemsky était un prince russe et qu’elle avait été la compagne de Jean- Luc Godard.
J’avais croisé l’auteur au Salon du Livre Paris 2017, j’avais pensé à son récit qui m’attendait et que je n’avais pas encore lu. Voilà où en était l’état de « mes connaissances » lorsque j’ai ouvert Un saint homme.
Un saint homme…
Il est en effet parfois des occasions heureuses : le 2 février 1988, alors que sur les ondes de France Inter, Anne Wiazemsky vient de présenter son premier roman Des filles bien élevées, un homme l’appelle. Elle le reconnaît immédiatement, c’est le père Deau. Il fut son professeur de français et de latin au Colegio Francia de Caracas. Anne avait quatorze ans, lui vingt-cinq. Leur relation est immédiatement très forte : l’homme semble fasciné par cette jeune fille avec laquelle il aime discuter. Il aime « son cœur ardent et impétueux », sa force de caractère, sa maturité. Il la regarde composer ses rédactions et la décrit sur plusieurs feuillets alors qu’elle travaille. Elle est déjà celle qu’il nomme « un chef-d’œuvre du Seigneur » ou bien « l’enfant de mon cœur ».
Puis, Anne quitte brutalement le Vénézuela : le père Deau lui écrit mais les réponses d’Anne se font rares. Elle vit autre chose à Paris. Très peiné, il finit par se dire qu’ils sont peut-être trop différents pour se retrouver. Il part en mission au Cameroun où il partage la pauvreté des gens qu’il rencontre. Lors d’une séance de cinéma en plein air, il découvre sur le drap qui tient lieu d’écran la jeune Anne dans le film de Robert Bresson : Au hasard Balthazar. C’est à Bordeaux où il est muté ensuite qu’il se renseignera pour savoir ce qu’est devenue Anne. Mais encore une fois, il se dit que des vies si différentes ne peuvent se rejoindre. Or, ce 2 février 1988, il a Anne au bout du fil et compte bien la revoir !
Ils se retrouvent à Malagar où il lui avoue être allé plusieurs fois : « Je pensais plus à vous qu’à lui [François Mauriac] » dit-il à Anne. « Je m’en veux de vous avoir abandonné » lui avoue-t-elle bouleversée. Le père Deau l’interroge sur sa famille, ses activités d’écrivain mais ne lui pose aucune question sur son passé.
Ils se revoient. Il est toujours là, présent, fidèle, disponible pour elle. Il ne lui refuse jamais rien.
Lors des conférences d’Anne à la libraire Mollat, il est toujours assis devant et la défend avec ferveur contre ceux qui l’accusent de dévoiler des secrets de famille. Il avoue même avec fierté qu’il est peut-être à l’origine de son goût pour l’écriture…
 Leurs retrouvailles sont toujours un moment de grand bonheur. Et le père Deau ne peut que s’exclamer « Déjà ? » lorsqu’il la voit repartir vers ses occupations parisiennes.
J’avoue que lors de cette lecture, je cédais bien sûr au plaisir de retrouver Anne Wiazemsky, cette famille hors du commun, la propriété de Malagar, j’aimais les considérations de l’auteur sur l’écriture, l’amour, le temps, la solitude, la douleur… Le tout empreint d’une certaine tristesse et d’une grande pudeur.
Mais souvent, j’avais le sentiment que les mots ne disaient pas l’essentiel, que cet essentiel, il fallait le chercher, qu’il était ailleurs, dans les silences peut-être…
Je poursuivais ma lecture toujours intriguée par cette relation si forte, cet attachement presque démesuré d’un homme d’Église pour une jeune fille puis pour une femme qui ne croit plus depuis longtemps, qui fréquente des hommes tout en voulant protéger son indépendance, une femme dont il aurait pu condamner le mode de vie, le travail, les engagements. Ce qu’il ne fit jamais.
Et soudain, j’eus comme un éblouissement : cet « essentiel » que je cherchais était là devant moi, bien visible : il l’aimait, tout simplement. Ne voyez rien de condamnable derrière ces mots : rien ne peut les condamner. Ils sont purs, entiers et beaux. Il l’aimait d’amour, me direz-vous ? Aime-t-on d’autre chose ?
Je compris enfin que je venais de lire une magnifique histoire d’amour, un don de soi à l’autre, un sentiment que l’on porte toute sa vie au fond de son cœur, quoi qu’il arrive…
C’est peut-être une lecture, ma lecture, mais c’est ce que ce très beau texte m’a livré de cet homme. Un homme qui aimait, infiniment.

Un saint homme.

lundi 8 mai 2017

Fairy Tale d'Hélène Zimmer


  Éditions P.O.L

Je ne le fais jamais, non, je ne lis jamais avant l’œuvre elle-même la quatrième de couv’. Je ne sais pas pourquoi, cette fois-ci, elle a comme attiré mon regard. Je vous la livre ici :
« Fairy Tale, c’est ce qu’il reste de l’amour après la conception des enfants et la répartition des tâches.
-  Et l’autre enculé là… Mouret… Avec son avertissement de merde… Il croit qu’on est à l’école le gars. Il croit qu’il peut arrêter de payer nos heures sup comme ça. Il a vu ça où lui ? Je pensais pas que je dirais ça un jour mais Frédéric il me manque finalement.
- C’est qui Frédéric ?
- Frédéric… Mon ancien chef… Je m’appelle Coralie au fait. Je suis la mère de tes gosses. Tu sais, la chatte que tu remplis quand t’es au calme chez toi. »
Fairy Tale, c’est ce qu’il reste de Coralie. »
Voilà, tout est dit.
Le sujet ? Comme dans une tragédie, il est simple : Coralie est la compagne de Loïc, ils ont trois enfants, Popo, Titi et Lulu. L’aînée a onze ans. Ils habitent un pavillon dans une ville sinistrée. Loïc n’a plus de travail depuis deux ans et Coralie est vendeuse au rayon fêtes (!) chez Bonnin : vérification des commandes, réassort, présentation des produits, conseil aux clients. Une pizza rapide le midi dans la zone commerciale, un patron harceleur, des tensions avec les collègues. Une heure de trajet. Les enfants, les repas de nouilles, le zapping TV vide de sens, les tensions de la journée qui suintent, dégoulinent de partout, les vacances en mobil-home où l’espace se resserre encore davantage sur des protagonistes empêtrés.
J’arrête là, vous imaginez la suite. Alors, voir Loïc ne rien trouver, ne rien chercher peut-être, c’est dur. D’autant que dans trois semaines, il ne touchera plus ses indemnités chômage. Alors, quand Coralie tombe sur une émission de télé-réalité, Fairy Tale, qui se propose de trouver du travail aux chômeurs de longue durée, elle inscrit Loïc, sans le lui demander. La bonne fée de l’émission va-t-elle changer la vie de Coralie et des siens ?
Lorsque vous entrez dans ce roman Fairy Tale, terrible antiphrase, vous êtes littéralement happé, soufflé, emporté, vous vous cognez à chaque mot, chaque phrase vous pousse brutalement, vous met à terre, vous plaque, vous claque. Vous pénétrez dans le terrible univers de la tragédie. Fairy Tale ressemble à une pièce de théâtre et les répliques, les dialogues, sur un rythme effréné, sifflent, piquent, griffent, giclent. Les mots sont crus, bruts, hard. Ils ne sont pas dits - car on ne parle pas dans Fairy Tale - mais beuglés, hurlés, crachés, vomis.
Et pourtant, on les sent encore loin d’exprimer toute la violence subie par des individus broyés. Une violence terrible, celle de la souffrance pure, celle de la chute que l’on ne peut arrêter, celle de Coralie qui pige tout, qui voit tout, qui tente tout mais qui ne parvient pas à éviter le mur. Se fracasser, telle est l’issue inéluctable. Une vraie tragédie où on avance droit dans le pire, englué dans un cauchemar sans fin.
Un texte d’une puissance rare. J’allais écrire « une vraie claque » mais c’est bien pire que ça. C’est une sorte de précis de décomposition, de pourrissement, d’extinction pour mimer des titres à la Thomas Bernhard. Coralie s’enfonce dans la vulgarité d’un réel abject, sordide, où les gens chaque jour creusent leur trou, piégés par des problèmes matériels. Il suffit de regarder autour de soi… Que dis-je, il suffit de se regarder. Chacun reconnaîtra ici une part de son quotidien, l’usure de la vie, l’aliénation du travail, le combat qu’il faut mener sans relâche pour tout assumer et la lassitude qui fait qu’à un moment donné, ce n’est même plus la peine de lutter. On baisse les bras, on se dit que c’est foutu. Écrasé, piétiné, en miettes, on sait que l’on ne se relèvera pas.
Et cette violence, avant de se traduire par les gestes, passe par les mots. L’auteur dit que c’est par eux que s’exprime la psychologie des personnages. Ils sont en effet saisissants de vérité : je vous assure, l’effet de réel est impressionnant. On y est. Ça fuse dans tous les sens. Coralie encaisse et s’affaisse toujours un peu plus. Elle n’existe plus que pour les autres : son mari, ses enfants, son patron, ses collègues, ses voisins.
Victime de son quotidien, de ses multiples casquettes, de la fatigue qui s’accumule, elle ploie, tangue, s’enlise. Les pieds dans des sables mouvants, elle se débat et ne fait que s’enfoncer davantage. Combien de temps va-t-elle encore tenir ? Fairy Tale, dit Hélène Zimmer, est « ce qui reste de Coralie une fois qu’elle a rempli toutes ses fonctions » c'est-à-dire pas grand-chose.
J’ai lu ce texte dans la journée du 7 mai. L’angoisse qui m’a serré la gorge jusqu’au soir était terrible. Je me suis dit que cette violence des mots, de la vie, cette réalité sociale, on allait la retrouver dans les urnes, que ce désespoir, un jour, nous éclaterait en pleine face. Et j’avais peur.
Le soir, le résultat est tombé. Soulagement, bien sûr. Immense soulagement.
Mais, très vite, j’ai repensé à Fairy Tale, à Coralie.
J’ai pensé à ceux qui n’en peuvent plus et n’ont que la violence pour le dire.

Il faudra faire attention à eux. Sinon, le mur, il est pour nous.

lundi 1 mai 2017

Enfance de Nathalie Sarraute



Depuis quelques jours, je suis plongée dans un livre que j’aime beaucoup et que je relis régulièrement : Enfance de Nathalie Sarraute. Dire que c’est une œuvre qui me parle est un euphémisme : je crois que j’en goûte chaque phrase, chaque mot, chaque silence. J’ai l’impression certainement inexacte d’ailleurs d’en saisir précisément le sens, la nuance, le sous-entendu. Aucune œuvre, peut-être, ne me donne à ce point le sentiment d’être en phase avec elle au point que tout me fait signe, le moindre pronom, la plus petite virgule… Bien sûr, c’est une œuvre qui m’est familière mais elle porte dans son écriture, dans les mots qui sont les siens, ses silences, d’autres mots qui me mènent sur d’autres voies que l’auteur a entrouvertes et dans lesquelles je me glisse. Je me dis que pour aimer autant cette œuvre, je dois y lire des bribes de ma propre histoire, oui, c’est certainement cela, un écho, une résonance, sans quoi, il ne pourrait en être ainsi…
Pour comprendre Enfance, il faut avoir à l’esprit Tropismes, texte qui est quasiment passé inaperçu lors de sa sortie en 1939. Il sera réédité plus tard chez Minuit et deviendra l’œuvre  fondatrice d’un mouvement littéraire : le Nouveau Roman. Sarraute emprunte le terme tropisme au vocabulaire de la biologie : il s’agit d’un « mouvement d’approche ou de recul provoqué par une excitation extérieure comme la lumière ou la chaleur sur les animaux ou les plantes. » Le plus bel exemple, c’est l’héliotrope qui tourne inlassablement sa tête vers le soleil. Eh bien, Nathalie Sarraute s’attache dans son autobiographie à décrire ses tropismes d’enfance, autrement dit à exprimer le plus exactement possible les sensations qu’elle a pu ressentir et le tropisme qui est à l’origine même de sa réaction. En effet, ce qui intéresse  l’auteur, c’est d’observer les mouvements réflexes, instinctifs, irréfléchis et complètement indépendants de notre volonté qui gouvernent cependant notre être soumis ainsi à des phénomènes extérieurs : une parole, un regard, un mouvement… Tropismes à saisir « avant qu’ils disparaissent », titre proposé initialement par Nathalie Sarraute pour Enfance.
Elle se lance donc dans une entreprise difficile : évoquer ses souvenirs d’enfance. Mais ayant refusé en tant qu’auteur et théoricienne du Nouveau Roman, les notions de personnage, d’histoire et de chronologie présentes dans le roman classique, elle porte naturellement sur le genre autobiographique un soupçon difficilement compatible avec l’entreprise dans laquelle elle se lance. En effet, comment écrire son enfance sans être tenté de la reconstruire, de l’embellir, d’y introduire à tout prix de la cohérence, enfin de bâtir de toutes pièces une histoire qui ne serait pas la sienne ? Comment éviter de plaquer sur le « je » enfant le « je » adulte ?
 « Toutes les autobiographies sont fausses » déclare celle qui se lance dans une entreprise bien périlleuse. Tout cela explique cette espèce de difficulté de Nathalie Sarraute à passer à l’acte au début de l’œuvre, cette retenue, cette crainte et… l’idée absolument géniale d’une espèce de dialogue ou de « monologue à deux voix », un deuxième « je », un double, sa conscience peut-être, qui va, tout au long de l’œuvre, sans cesse l’interroger, la pousser à aller plus loin dans les profondeurs de son être, émettant parfois des réserves pour mieux relancer l’auteur sur le chemin de la vérité. Une deuxième voix à la fois garante et au service même de cette vérité… L’écriture fragmentaire viendra restituer la fugacité des instants et le surgissement involontaire de la mémoire, refusant par là même de trouver à toute force une continuité narrative et temporelle qui risquerait de flirter avec le romanesque. Un texte « en morceaux », soixante-dix unités autonomes, qui expriment le chaos de la mémoire et une représentation éclatée car devenue problématique du moi.
Son texte est beau, poétique, il touche à l’essence même de l’être comme aucun autre texte qu’il m’a été donné de lire et c’est peut-être de là qu’il tire toute sa force.
Une enfance passée entre une mère fascinante mais absente, un père attentif et aimant et une belle-mère difficile à cerner tant elle oscille constamment entre des moments de complicité et de rejet, une enfance entourée d’adultes qui n’ont pas baigné comme les générations suivantes dans les enseignements que l’on a pu tirer de la psychanalyse et qui commettent ce qui nous semble à présent des erreurs terribles dans l’éducation de l’enfant, une enfance enfin partagée entre deux pays, la France et la Russie, deux cultures et deux langues.
Une œuvre puissante écrite par une femme âgée qui à mon avis a senti la nécessité de dire l’indicible, le terrible, la souffrance qu’elle a portée en elle toute sa vie. Elle a voulu retrouver le pouvoir destructeur des mots entendus enfant et avec lesquels il a fallu vivre, mots si violents et si cruels qu’ils peuvent même conduire à la folie.
Un travail insensé, ce dont témoignent des brouillons très chargés, pour traduire précisément les sensations ressenties des décennies plus tôt, les sentir battre sous la plume et trouver les mots justes ou s’approchant au plus près de ce qui a été vécu à ce moment-là afin de retrouver intacte l’émotion.

Un très grand texte.