Bon,
c'est reparti (j'avais pourtant entendu dire que les éditeurs
feraient un effort - leur travail ?- cette année…) Rebelote,
521 romans pour cette rentrée littéraire, autant dire presque aucun
tri sérieux, aucune sélection digne de ce nom, allez-y, c'est
open-bar, il y en a pour tous les goûts, les couvertures sont très
jolies et les coups de coeur nombreux : un par ici, deux autres
par là, tout est beau, ils sont tous bons, tous indispensables…
Mais
de grâce, de quoi parle-t-on au juste ?
Qu'est
devenu le livre, le monde de l'édition, bref, qu'a-t-on fait de la
littérature ? Un banal objet de consommation, un produit comme
un autre à l'image du dernier soda vitaminé ou de la machine à
laver avec essorage surpuissant : t'essaies, si t'aimes pas, tu
jettes, tu te prends surtout pas la tête, au mieux ça t'a diverti,
au pire tu t'es un peu ennuyé parce que ça manquait de suspense…
Bref,
l'écriture, la forme, on n'en a strictement rien à faire
(d'ailleurs, on n'en parle jamais), le style on ne sait même plus ce
que c'est, et franchement, j'en ai marre de tout ce cirque.
Parce
que, c'est bien gentil tout ça, mais derrière cette mascarade,
cette hypocrisie, je parlerai même de trahison, il y a des lecteurs
qui dépensent vingt balles (parlons fric, hein, puisque c'est bien
de cela qu'il s'agit et dans le fond, la seule chose qui semble
vraiment intéresser les gens de la partie) vingt balles, donc, pour
un bouquin et les lecteurs se retrouvent finalement avec des écrits
qui n'ont strictement rien à voir avec la littérature et il y a des
couillonnes comme moi qui achètent quatre bouquins de la rentrée
littéraire (inutile d'en préciser les titres, 90 % des textes
publiés sont du même acabit) pour finalement n'en finir aucun.
Qu'on prévienne, qu'on mette un bandeau dessus, du genre
« attention, ce texte ne prétend pas être de la littérature »
ou bien, « écrit vite fait, consommable rapidement, vite
oublié », au moins, je serais avertie.
Ces
quatre bouquins dont je parle ne sont pas nuls, loin de là, mais ils
ne sont pas publiables en l'état, c'est tout. Il leur manque juste
quelques mois, quelques années de travail… Ils ne seront
d'ailleurs peut-être jamais publiables. C'est triste pour les
auteurs qui ont fait de leur mieux, mais c'est préférable pour la
littérature.
On
n'est pas pressé par le temps. On pourrait tenter d'échapper à
cette course frénétique et insensée qu'impose la société
capitaliste qui va fourrer son nez jusque dans les domaines où on
l'attend le moins.
« J'entrevois
maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent »
écrivait Flaubert à Louise Colet en septembre 1851. J'attends cela
d'un auteur, qu'il soit épouvanté par la tâche à accomplir. Il
faut que le texte, après une longue, une très longue gestation,
s'élabore lentement pour que la sensation soit rendue au plus juste,
qu'il décante, infuse, macère, soit lu, relu, dit, effacé,
réécrit, jeté s'il le faut, que chaque mot se trouve à sa place
et qu'il ne puisse figurer ailleurs sans altérer le sens ou les
sonorités de la phrase.
Et
si l'auteur n'a rien à dire, qu'il ait le courage de se taire.
Allez,
je rêve d'une absence de rentrée littéraire, (et d'ailleurs le
terme « rentrée »
a-t-il ici du sens ? Les auteurs sont-ils des écoliers devant
rendre leurs devoirs à une date déterminée, la même chaque
année ?) j'en viendrais même à souhaiter que chaque jour
passe sans que rien ne soit publié. Absolument RIEN. Et puis,
soudain, un matin, on nous annoncerait à la radio qu'un éditeur a
découvert un grand texte, une œuvre littéraire avec un vrai
travail du style, de l'écriture, une vraie vision du monde. Un écrit
nourrissant, qu'on n'oublierait pas, qui nous habiterait pendant des
années et dont chaque lecture mettrait à jour quelque chose de
nouveau, d'essentiel…
Aux
auteurs de prendre leur temps, aux éditeurs de faire un vrai tri,
aux lecteurs de refuser d'entrer dans ce jeu de la pure consommation…
Moi,
j'ai perdu exactement soixante-seize euros, sans parler de quelques
heures que j'aurais pu consacrer à autre chose.
Qu'on
ne compte pas sur moi pour racheter un seul livre de cette rentrée
littéraire.
Je
refuse de valider un système qui s'oppose à l'idée même de
littérature.
J'ai
fait beaucoup d'infidélités à Flaubert ces temps-ci, je n'ai
toujours pas lu l'intégralité de la Recherche et l'Idiot me résiste
encore.
J'ai
de quoi faire.
Bon
courage à vous.