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lundi 4 juin 2018

LaRose de Louise Erdrich


Éditions Albin Michel
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Fille d'Indienne Ojibwé, Louise Erdrich appartient au mouvement de la Renaissance amérindienne (Native American Renaissance) créé pour qu'on n'oublie pas ce peuple, ses coutumes, sa mythologie et qu'il continue d'exister à travers la voix d'auteurs modernes.
Dans ses romans, Louise Erdrich fait revivre une culture et des traditions amérindiennes, espérant maintenir vivante la mémoire des anciens. Et le sens même de son écriture se trouve peut-être là, précisément, dans ce projet de lutte contre l'oubli.
C'est donc un monde un peu étrange que le lecteur découvre, monde dans lequel, par exemple, les morts peuvent revenir partager l'existence de ceux que l'on appelle les vivants, les frontières entre les deux « états » étant plus poreuses que dans nos sociétés rationnelles.
En 1999, dans le Dakota du nord, Landreaux Iron part à la chasse au cerf, cérémonial obligé pour célébrer l'arrivée de l'automne. « C'était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, lorsqu'il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. » Landreaux est un excellent chasseur : lorsqu'il voit l'animal, il n'hésite pas une seconde et tire. Il tue accidentellement Dusty Ravich, petit garçon âgé de cinq ans, le fils de son voisin et ami Peter Ravich.
C'est le drame, la tragédie absolue.
La mort d'un enfant.
Or, la coutume indienne veut que, pour se racheter ou tenter de se faire pardonner, on doive donner son plus jeune enfant à la famille qui a perdu le sien : c'est ainsi que le petit LaRose Iron part vivre chez les Ravich.
Offrande incroyable, offrande impensable…
Et pourtant...
Comment Landreaux va-t-il pouvoir continuer à vivre avec un immense sentiment de culpabilité et un si terrible chagrin? Comment les deux familles vont-elles cohabiter sans chercher à s'entre-tuer, sans vivre dans la haine, sans désir de vengeance et en respectant les coutumes de leurs ancêtres ?
Que va devenir cet enfant, LaRose, partagé entre deux familles ? Peut-on se construire de cette façon ? Et les frères et sœurs dans l'une et l'autre famille vont-ils savoir contenir leur douleur, leur ressentiment, leur souffrance ?
Quant aux mères, Nola et Emmaline… Qui aura la force de pardonner ? De quelle façon une justice peut-elle être rendue ? La sagesse des anciens est-elle capable de panser les plaies, d'aider chacun à supporter un réel à peine pensable ? Une forme de solidarité, d'entraide est-elle encore possible ?
C'est le quotidien bouleversé de ces deux familles que nous découvrons, leur façon de gérer chaque heure, chaque jour qui passe, chacun se reconstruisant, petit à petit, comme il le peut, en passant par des phases de douleur extrême, de désir de mort, de solitude profonde, de haine viscérale, d'amour ou de don de soi.
Ces différents personnages, enfants et adultes, ont tous quelque chose de fascinant : ils n'ont rien de manichéen, loin de là, et sont très humains dans leurs réactions et très touchants donc. Je pense notamment à la figure du prêtre, le père Travis, toujours à l'écoute des autres, lui dont les sentiments pour une femme le mettent au supplice. Je pense aussi au personnage de Romeo, père biologique d'un des enfants élevés par Landreaux, la figure même de l'antihéros malmené par la vie, dépossédé de tout et qui semble, dans l'ombre, préparer une terrible vengeance. A moins que...
L'auteur, fine observatrice, a le souci du détail : une mimique, une expression, un geste permet de visualiser le malaise, la tension ou la joie de tel ou tel personnage. L'effet de réel est saisissant. J'ai beaucoup aimé la minutie de ses descriptions qui en disent tant sur les gens et qui traduisent si bien la complexité des sentiments.
De nombreux retours dans le passé permettent de mieux comprendre le poids des traditions, des croyances qui se heurtent parfois à la modernité et expliquent le comportement de certains personnages, ce qu'ils sont devenus avec le temps. S'ils vivent tous au XXe siècle (et dans une Amérique où l'on noie dans l'alcool ou la drogue son ennui et son désespoir), leurs racines les rattachent à un passé ancestral dont ils ne peuvent s'affranchir complètement. Ils sont les héritiers de coutumes d'un autre temps, vivent en équilibre instable entre deux mondes.
LaRose est un récit ambitieux : si les nombreuses digressions, les retours en arrière retraçant, par exemple, la généalogie des LaRose sur quatre générations nous éloignent momentanément du récit principal, ils permettent surtout au lecteur de découvrir une culture, une mythologie, des croyances surnaturelles et magiques avec lesquelles il est nécessaire de se familiariser pour mieux interpréter le texte.
LaRose est donc un roman exigeant qui se mérite, et j'avoue qu'il m'a fallu une seconde lecture pour me sentir plus à l'aise et plus à même de mieux appréhender cet univers.
Mais c'est ainsi que j'ai eu le sentiment de pénétrer dans un texte d'une grande richesse de par son écriture et sa construction bien sûr, mais aussi de par la vivacité et la complexité de ses personnages. L'évocation de cette culture amérindienne, monde fascinant où les morts jouent avec les vivants, discutent avec eux, monde où rêve et réalité se mélangent, m'a fascinée.
Enfin, ce qui touche dans cette œuvre, c'est qu'au fond, même les plus mauvais se révèlent finalement avoir une âme sensible et généreuse et l'on sent à chaque page le regard bienveillant que l'auteur pose sur l'humanité.
Par les temps qui courent, on peut dire que ça fait du bien !

Un texte intense que je n'oublierai pas. 




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