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jeudi 11 juin 2026

Ghost Stories de Siri Hustvedt

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Quand j’ai commencé « Ghost Stories » de Siri Hustvedt, je venais tout juste de refermer le livre d'Agathe Charnet consacré à la mort de sa mère. Cette lecture m'avait profondément touchée. J'y avais trouvé beaucoup d’humanité, de sensibilité, de poésie et d’humour malgré la gravité du sujet, quelque chose de très incarné, de très charnel et tellement attachant. C'est en effet un texte vivant, bouleversant, auquel je continue de penser très souvent.

Donc, après cette lecture marquante, je découvrais « Ghost Stories » que l’autrice avait écrit pendant et après la disparition de son mari, l'écrivain Paul Auster. Après avoir été si profondément émue par le livre d'Agathe Charnet, je m'attendais à retrouver une émotion semblable. Or je suis restée totalement impassible. Je me suis donc demandé ce qui avait bien pu coincer.

Je crois que la première difficulté vient sans doute de la construction du livre. Le texte mêle des réflexions personnelles, des lettres écrites par Paul Auster à son petit-fils pour qu’il les lise lorsqu'il sera adulte, ainsi que des mails adressés à des amis afin de les tenir informés de l'évolution de sa maladie. Cet assemblage m'a paru disparate et artificiel.

La présence de ces lettres m'a particulièrement dérangée. Elles sont destinées à un enfant qui ne les découvrira que plus tard, et pourtant nous, lecteurs, les lisons avant lui. J'ai éprouvé un certain malaise, comme si je lisais quelque chose de très personnel qui ne m'était pas destiné.

Le même sentiment m’a saisie à la lecture des bulletins de santé de Cancerland (quelle horreur ce nom !) Leur publication nous donne accès à une correspondance privée, très technique, destinée à un groupe d’amis. Mais que sommes-nous censés faire de ces inventaires de médicaments, de ces dates de scanners, de ces relevés minutieux d’oxygène sanguin ou de ces comptes-rendus de tests cardio-pulmonaires ? Honnêtement, je doute même que les amis de l’autrice aient eu besoin d’un suivi aussi détaillé...

Par ailleurs, Siri Hustvedt multiplie les références à des ouvrages médicaux, à des études scientifiques ou à des textes traitant de croyances multiples autour de la mort et de la maladie. Je conçois sa démarche: elle cherche à comprendre ce qui arrive. Mais cette accumulation de références finit par créer une distance. Là où j'attendais une expérience singulière du deuil, je me suis retrouvée face à un discours souvent analytique et universitaire qui m'a empêchée de ressentir la moindre émotion.

Un autre aspect m'a gênée : l'image qui est renvoyée du couple qu’ils formaient. À plusieurs reprises, l'autrice évoque leur beauté, le regard admiratif que Paul Auster portait sur elle ou encore le fait qu'il la considérait comme la véritable intellectuelle du couple. Pourquoi pas mais j’y ai perçu une forme d'autocélébration vaguement déplacée. « Paul me déclarait régulièrement son amour et l’admiration que je lui inspirais… J’étais merveilleuse. J’étais brillante. J’étais un génie... Il me disait tous les jours que j’étais belle... »

Et puis il y a la grande maison de Brooklyn, le jardin fleuri, la fille brillante, le beau-fils remarquable, les conférences prestigieuses, les livres de l'un, les livres de l'autre, la thèse de Siri, et bien sûr cet amour exceptionnel qui semble avoir échappé à toutes les imperfections ordinaires de l'existence.

Or le paradoxe est là : plus un auteur cherche à nous montrer combien sa vie a été exceptionnelle, plus il risque de nous en éloigner. J'aurais aimé apercevoir les failles, les contradictions, les doutes et le désespoir, quelque chose qui rende ce couple moins admirable et plus proche de nous. Il peut arriver à l’autrice d’évoquer des difficultés, notamment avec le premier fils de Paul Auster, mais on ne le ressent pas pleinement, on ne le vit pas intensément. Elle le dit mais ça reste abstrait, tout le contraire du livre d’Agathe Charnet qui est incarné, vivant, souvent drôle, parfois très douloureux et toujours profondément humain. En le lisant, j’avais l’impression d'être invitée à partager une expérience, comme si je faisais partie de la famille.

Au contraire, avec « Ghost Stories », j’ai eu le sentiment d'assister à la vie d'un couple depuis l'extérieur, derrière une vitre.

Au final, ce qui m'a le plus frappée est la froideur que j'ai ressentie tout au long de ma lecture. Je ne doute pas de la sincérité de Siri Hustvedt, ni de la profondeur de sa souffrance mais pour autant, elle n’a pas provoqué chez moi d'émotion littéraire, peut-être tout simplement parce que ce livre n’est pas vraiment une œuvre littéraire.

Ainsi, je suis restée spectatrice de ce texte, sans jamais parvenir à m'y reconnaître et encore moins à m'attacher à ce couple. Là où d'autres récits de deuil ouvrent une porte vers l'universel et un espace dans lequel chacun peut reconnaître une part de sa propre histoire (et c’est le cas du merveilleux livre d’Agathe Charnet « Peut-être le hasard » que je finirai bien par vous convaincre de lire!), « Ghost Stories » m'a laissée sur le seuil, voire à la porte.

Dommage.


 

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