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dimanche 10 mai 2026

Le Compromis de Long Island de Taffy Brodesser-Akner

 

Éditions Calman Lévy
★★★★☆

 Avec « Le Compromis de Long Island », Taffy Brodesser-Akner s’empare du concept de "famille dysfonctionnelle" et pousse le curser au maximun. En effet, chez les Fletcher, richissime famille juive new-yorkaise installée à Long Island, tout le monde est blindé de névroses, et l’argent ne règle absolument rien, bien au contraire : il permet juste de cacher les fissures derrière de vastes maisons luxueuses et des cuisines hors de prix.

Tout part d’un événement terrible : Carl Fletcher, directeur d’une usine d’emballage polystyrène créée par le grand-père rescapé de la Shoah, est kidnappé puis relâché contre rançon. Toute la famille en est extrêmement secouée mais au lieu d’affronter le traumatisme, ils décident de faire comme si de rien n’était. « L’enlèvement fut progressivement rabaissé à cela : une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l’appendicite de Bernard, ou la Shoah. » La grand-mère dit à son fils que ce qui est arrivé n’a atteint que son corps et pas son âme : une bien mauvaise idée, évidemment car des années après, l’événement continue de contaminer leurs vies.

En effet, les personnages, très angoissés, souffrent de nombreuses névroses. Le fils aîné de Carl, Beamer, part en vrille totale et sa dépendance à la drogue et au sexe nous vaut des scènes hilarantes, peut-être les meilleures du roman ! Son frère, Nathan, essaie de tout contrôler jusqu’à l’implosion et Jenny, la petite sœur, révoltée contre l’héritage familial, cherche désespérément un sens à sa vie. Chacun gère son mal-être comme il peut, c’est-à-dire très mal.

L’humour juif drôle et mordant alterne avec des moments désespérés. On se situe entre Woody Allen et Philip Roth, dans une espèce de folle comédie satirique proche du vaudeville où les personnages sont toujours excessifs, ce qui rend le roman vivant, d’autant que la partie dialoguée est très importante. Derrière les disputes familiales, les crises existentielles et les échanges acides, le livre évoque surtout ce dont on hérite sans l’avoir choisi : les angoisses, les blessures, les silences.

Au final, « Le Compromis de Long Island », fresque ambitieuse dans la lignée des grandes sagas américaines, est une réflexion sur le poids de la réussite sociale, de l’identité juive et des traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Et même quand les Fletcher deviennent exaspérants et que le texte s’enlise un peu, on continue de les suivre parce qu’au fond, leur chaos ressemble un peu au nôtre – mis à part les quelques billets de plus qu’ils ont sur leur compte en banque.




mercredi 6 mai 2026

L'autre moi de Franck Thilliez

Éditions Fleuve Noir
★★★★★
(coup de coeur!)

 Je ne sais pas sur quels critères on juge les qualités d’un roman policier mais si c’est sur le fait qu’on est obligé d’appeler une copine pour qu’elle vienne dormir à la maison parce qu’on a la trouille, eh bien on peut dire que c’est un polar plutôt efficace ! J’ai littéralement avalé ce dernier Thilliez en trois soirées : tant mieux pour la copine qui n’a pas été obligée de rester jusqu’à l’été ! J’ai été en effet littéralement cueillie par ce thriller psychologique très bien ficelé, à l’intrigue complexe et à la construction impeccable. L’histoire est bien menée avec des explications claires permettant de bien comprendre l’évolution de l’enquête et le souci constant de la part de l’auteur de faire des petits récap’ pour être sûr que le lecteur suive bien. J’ai apprécié.

Thilliez nous embarque ici au coeur de la forêt de La Grande Chartreuse, dans un site secret-défense ultra-protégé : Longepin, où travaillent des militaires et des chercheurs en neurosciences. Le lieu est certes magnifique mais on n’y fait pas ce qu’on veut, c’est le moins que l’on puisse dire. Sibylle s’y installe avec son compagnon, Erwann, docteur en neurosciences, qui a eu la chance d’être retenu pour travailler avec les meilleurs spécialistes dans ce lieu à la pointe de la recherche. Une super promo quoi !

Nous suivons parallèlement deux lieutenants de police de la PJ de Grenoble, Vic et Vadim, lancés sur une enquête plutôt sordide dont je ne vous dirai rien …

On retrouve les thèmes chers à Thilliez : la frontière mouvante entre rêve et réalité, conscience et inconscience, les questionnements sur l’identité et la mémoire...

« L’autre moi » est un polar totalement addictif qui nous plonge dans un monde hyper-oppressant et totalement effrayant. Le suspense terrible garantit au lecteur un endormissement tardif, un rythme cardiaque soutenu et des lendemains vaseux. Bref, un vrai page-turner qu’on ne lâche pas…

Vous êtes prêts? Alors… bienvenue à Longepin !

★★★★★


samedi 2 mai 2026

Spécimen de Pauline Clavière

Éditions Grasset
★☆☆☆☆

 Et vlan, je suis bien tombée dans le panneau : la radio, la presse, les réseaux sociaux en font des éloges dithyrambiques, Olivia de Lamberterie le porte aux nues, dans les couloirs du métro de larges affiches en vantent les mérites et Maxime Chattam (comme si Maxime Chattam était une garantie!) déclare sur le bandeau que c’est « du grand art ». Waouh, quel engouement ! Et moi, la bleue, la grosse bécasse, je cours chez le libraire tellement j’ai peur de passer à côté du livre du siècle ! Bref, j’ai perdu 24 euros et je prends la peine d’écrire vite fait cette chronique pour que vous ne tombiez pas dans le même piège que moi. En tout cas, bravo à l’éditeur pour son travail de com., il est réussi !

Maintenant, parlons littérature.

Que dire de ce livre ? C’est clairement un mauvais roman dont je n’ai pas grand-chose à dire. Deux mots quand même pour me justifier : il n’a pas de style (ce n’est pas le seul vous me direz!), oui mais quand même. Ni style, ni originalité dans la forme ni où que ce soit d’ailleurs. Chaque page sonne comme du remplissage au bulldozer tellement c’est répétitif. Cela entraîne donc des longueurs et des longueurs qui n’apportent rien et n’aboutissent à rien sinon rendre le livre artificiellement plus épais (et donc plus cher!) Il faut lire dix chapitres pour avoir un mince élément d’information. Rien de mieux pour tuer le rythme ! Les personnages n’ont aucun relief. Ils sont complètement stéréotypés et ne produisent aucune émotion. D’ailleurs, ce livre n’est pas habité, c’est un livre sans âme, sans nécessité. Le sujet -la pédocriminalité-, grave s’il en est, est traité de façon extrêmement superficielle avec quantité de lieux communs : du déjà vu, déjà lu, déjà entendu. Ce livre n’apporte rien de nouveau sur le sujet. C’est juste une perte de temps et d’argent.

Bref, fuyez !


 

vendredi 1 mai 2026

Le petit bleu de la côte Ouest de J-P Manchette

Éditions Folio
★★★★☆

 Il n’y a pas longtemps, je suis tombée sur un post de Nicolas Mathieu vantant les livres de Jean-Patrick Manchette. J’avais très envie de découvrir cet auteur de polars. C’est donc fait et effectivement, c’est quelqu’un qui savait écrire. En fait, ce livre est plus qu’un roman policier : c’est l’histoire de Georges Gerfaut, homme ordinaire et sans histoires, poursuivi par deux tueurs genre pieds-nickelés pas très doués qui veulent lui faire la peau sans qu’il sache pourquoi. L’homme en question, assez coriace, va donc tenter coûte que coûte de leur échapper et il va en profiter pour quitter son travail de cadre commercial, sa famille et son train-train quotidien, comme si les tueurs lui offraient l’occasion inespérée de se barrer, l’excuse idéale pour quitter une vie qui l’ennuie. Bref, foutre le camp. Et donc d’un polar, on passe à une espèce de fuite existentielle complètement folle. Encore une fois, Manchette est doué : le vocabulaire est précis, varié, riche et les descriptions ultra-précises. L’effet de réel est garanti. C’est hyper-réaliste. Les phrases sont rythmées, elles claquent. Ça dépote là-dedans. C’est très cinématographique. Cadre années 70 garanti ! Pas de blabla sur les sentiments des uns ou des autres. La psychologie, c’est pas pour Manchette. On avance. Pas de chichis. Et quand ça tire, ça tire. Les références au jazz sont omniprésentes, Manchette étant un grand connaisseur en la matière. Ajoutez à tout cela de l’humour et vous y êtes.

Bref, si vous êtes prêt à vous lancer dans une course-poursuite effrénée sur un rythme jazzy endiablé, ce roman est fait pour vous.

J’ai beaucoup aimé.  


 

jeudi 30 avril 2026

En attendant Godot de Samuel Beckett au Théâtre de l'Atelier

Mise en scène de Jacques Osinski
★★★★★

 Je suis allée voir la pièce « En attendant Godot » de Samuel Beckett au Théâtre de l’Atelier. J’ai beaucoup aimé la mise en scène de Jacques Osinski : le texte est respecté à la lettre, parfaitement dit et totalement incarné par des acteurs excellents : je pense notamment à Denis Lavant très impressionnant dans le rôle d’Estragon. Son visage ravagé, sa voix éraillée, son corps recroquevillé, ses doigts tordus composent un Estragon très émouvant et époustouflant d’humanité dans ses haillons et ses vieilles chaussures qu’il tente péniblement d’enlever. « Rien à faire » dit-il : les chaussures sont dures à enlever et la vie impossible à vivre… Denis Lavant colle au rôle, il est Estragon, un clochard-vagabond qui a froid, faim, oublie tout et veut partir. « On trouve toujours quelque chose, hein, Didi, pour nous donner l’impression d’exister ? » Tellement touchant dans sa fragilité et son besoin de consolation. Je n’imagine pas un autre acteur s’emparant aussi parfaitement de ce personnage.

J’ai beaucoup aimé aussi Aurélien Recoing dans le rôle de Pozzo : cet acteur a une très forte présence sur scène et une voix qui porte. Il donne une dimension stupéfiante au rôle de Pozzo, personnage fou et inquiétant qui tient attaché à une corde un Lucky joué par Peter Bonke, déchirant et tragique. Quel moment inoubliable que ce monologue fou et ce langage qui se désintègre et se répète comme si l’homme devenait une machine qui s’emballe. Sa performance est exceptionnelle. J’ai peut-être été un peu moins convaincue (là je chipote un peu) par Jacques Bonnaffé dans le rôle de Vladimir que j’ai trouvé moins puissant que les trois autres. L’homme me semble trop élégant, trop naturellement classe. Cela dit, Vladimir est l’intello du duo, celui qui sait et qui protège, celui qui parle aussi.

Le décor dépouillé est beau « Route à la campagne avec arbre, soir » et les chaussures d’Estragon qui restent à la fin au bord de la scène comme au bord du néant avec dans le fond l’arbre dépouillé laissent un tableau très fort. Malgré la situation tragique, malgré le désespoir, on rit (d’eux, de nous), on les regarde se débattre dans leur ennui et leur attente absurde, seuls et perdus, se demandant régulièrement s’ils vont se pendre, s’invitant à se donner la réplique, pour tenter d’exister, pour faire passer le temps. Un temps qui ne passe pas et qui chaque jour s’étire, se répète, toujours semblable, au point que les jours se confondent.

Il reste 3 représentations… faites vite !








 

mardi 28 avril 2026

Atlas inutile de Paris de Vincent Périat

Le Tripode
★★★★★
(coup de coeur!)

 Pas si inutile que ça l’« Atlas inutile de Paris », d’abord parce que l’on apprend plein de choses incroyables dans tous les domaines mais aussi parce qu’il fait rêver et donne de très bonnes adresses.

Saviez-vous, par exemple, qu’à Paris, un piéton marche en moyenne à 4km/h et qu’il faut par conséquent 15 minutes pour faire 1 km ? Le livre propose donc une carte du temps nécessaire pour parcourir à pied les grands axes : Bastille/République 21 mn, Gare de Lyon/Luxembourg 40 mn… Pas utile ça ? Plutôt que d’utiliser un ticket de métro à 2.55, allez hop, on marche et on économise ! Génial non ? Un peu d’histoire maintenant : enfin une carte avec les différents tracés des murailles de Paris selon les époques ! Comme Paris était minuscule sous Philippe Auguste ! Connaissez-vous le nom des poissons recensés dans la Seine, le tracé des ruisseaux disparus, les lieux d’où l’on peut apercevoir la Tour Eiffel, la liste des stations de métro abandonnées, savez-vous par où est passée la tornade du 10 septembre 1896, comment on numérote les rues ? Hé hé… voilà de quoi faire le malin lors de vos dîners parisiens !

Ce qui fait rêver ? Vous trouverez toutes les adresses parisiennes de Baudelaire : il y en a quand même 39, précisément répertoriées à la fin du livre. Tu fais quoi, toi, pendant les vacances ? Un pèlerinage baudelairien ! Vous pouvez aller aussi sur les pas des clochards célestes, vous balader dans le quartier de l’intrigue des « Misérables », traîner dans les endroits où ont eu lieu des apparitions et vous reposer enfin sous le plus vieil arbre… Beau programme, n’est-ce pas...

Parlons des bonnes adresses : les places de stationnement gratuites à Paris, les endroits où faire pipi et les quatre derniers relais routiers où déguster un bon œuf mayo. Et si Paris vous fascine, vous saurez ce qu’il faut faire pour reposer ad vitam aeternam dans un cimetière parisien.

Cent cartes de Paris, des schémas très clairs et bien colorés et une vingtaine de pages de notes à la fin pour aller plus loin !

L’adoratrice de Paris que je suis s’est vraiment régalée ! S’il ne fallait pas que je vende ma maison à la campagne pour 12 mètres carrés dans le 9e, je serais bien retournée vivre à Paris ! En attendant, je rêve, la tête penchée sur les cartes de l’« Atlas inutile de Paris »… ça compense un peu !








 

dimanche 26 avril 2026

Une unique lueur de Fred Vargas

Éditions Flammarion
★★★★★
(coup de coeur)

 Quel délice que ce nouveau Vargas : du pur jus, bien barré, bien jeté, avec un Adamsberg à deux doigts de disjoncter, complètement paumé dans les errances archi nébuleuses de son fatras de pensées, essayant d’en atteindre la chevillette afin de la tirer et d’en extraire un jus bien loufoque auquel on ne comprend strictement rien (lui non plus d’ailleurs) mais qui mènera indubitablement à l’élucidation du mystère. Toujours la même équipe, la brigade criminelle du 13e, (on ne lit Vargas que pour les retrouver d’ailleurs, avouons-le!) : Danglard, l’encyclopédie vivante, Mercadet, l’informaticien hypersomniaque que l’on couche dès l’apparition des premiers bâillements, Froissy l’affamée, Violette Retancourt qui n’a de délicat que le prénom, Veyrenc de Bilhc, le poète, Voisenet, le spécialiste des espèces aquatiques d’eau douce (très utile pour le métier de flic!), Estalère, le spécialiste du café confectionné et servi avec soin (indispensable dans une équipe!), Noël, l’impulsif au langage fleuri, le chat et les oisillons qu’il faut nourrir...

Voilà THE team : la BC 13. Et dans ce volume, la quasi-unité de lieu est réjouissante car elle nous fait profiter pleinement de chacun d’eux, de leurs réunions d’anthologie (les conciles) où la digression est reine.

Ajoutez à cela le plus beau des poèmes de Nerval (dans quel polar étudie-t-on des poèmes vers par vers, hein ?), un goût prononcé pour les mots et leur étymologie, du vieux cinéma américain… et l’on se régale.

Pourquoi aime-t-on tant Vargas, me demandais-je ce matin en passant la tondeuse ? Honnêtement, je crois que ce type de livre me donne autant de plaisir que la lecture de mes « Alice » ou de mes « Soeurs Parker » quand j’étais gamine : des personnages hyper attachants (et toujours les mêmes) qui pensent plus qu’ils n’agissent, des intrigues prenantes mais pas de descriptions sordides. Bref, les pantoufles. On est chez soi, pépouze, avec le truc en plus de Vargas : des réf. littéraires ou historiques, des dialogues tellement jetés qu’ils en deviennent drôles (parfois on frôle Beckett, si, si !) et des gens décalés qui bossent ensemble, qui acceptent les travers des autres, s’en accommodent parfaitement et sont toujours prêts à couvrir le copain. On ne change pas une équipe qui gagne et Vargas nous fait encore une fois un beau cadeau avec ce polar jubilatoire.

Un immense coup de coeur !