Éditions Stock
★★★★★ (j'ai beaucoup aimé)
En
2016, nous ne sommes pas allés à New York. Pourtant, tout était
réservé : billets, logement, pass. On en rêvait depuis si
longtemps... Tétanisée par les attentats, j'ai eu peur, peur pour
mes quatre enfants. J'ai tout annulé. Ils m'en ont voulu. Mais
c'était comme ça. Il a fallu trouver une autre destination, moins
loin, moins risquée. Un petit village des Alpes de Haute-Provence
ferait l'affaire. La mienne en tout cas. On se rattraperait pour New
York, promis.
Ce
qu'ils ne savaient pas, c'est que nous posions nos valises dans une
région que je connaissais très bien. Je n'y avais jamais mis les
pieds. Mais j'avais lu. Beaucoup lu Giono. Depuis les années de fac.
Je découvre Giono en licence : au programme, les
« Chroniques » : Un Roi sans divertissement
et Noé. Le coup de foudre. Les personnages me
fascinent (je tombe amoureuse de Langlois, évidemment), je trouve la
construction du récit et les points de vue narratifs
particulièrement osés et tellement modernes pour l'époque.
J'exulte. À la fin de ma licence, je suis comme Giono lorsqu'il
écrit Noé : incapable de passer à autre chose
ni de travailler sur une autre œuvre. Qu'à cela ne tienne :
mon travail portera sur les chroniques : Un Roi,
Les Grands Chemins, Les Âmes
Fortes. Pour moi, il ne fait aucun doute que les personnages
sont vivants (je vis avec), ils ont donc un corps (je les sens près
de moi) : ce sera donc : « Le corps des
personnages dans trois chroniques de Jean Giono ». Le
bonheur...
Bref,
la région où j'entraînais mes mômes, je la connaissais bien et je
savais qu'à quelques kilomètres de notre gîte, il y avait
Manosque, il y avait Le Paraïs, Montée des Vraies Richesses...
Nous
n'y sommes pas allés tout de suite… Je crois que je voulais
garder le meilleur pour la fin.
Et
quel meilleur…
J'avais
téléphoné quelques semaines avant notre départ. Il fallait
réserver. Je n'avais pas bien compris comment ça se passait, on
verrait bien...
D'abord,
nous avons flâné dans la ville et lorsqu'il s'est agi de nous
diriger vers la maison de Giono, impossible de trouver la route.
Imaginez ma panique (les gamins s'en souviennent encore). Nous
arrivons enfin, tout en sueur, essoufflés… la pente est raide.
Nous sommes accueillis par une très vieille femme qui nous installe
au jardin, à l'ombre. Il fait très chaud. Il y a un couple avec
nous. C'est tout. Elle nous explique qu'elle vient de se faire opérer
de la hanche, qu'elle nous fera visiter le rez-de-chaussée mais
qu'elle ne pourra pas monter à l'étage. Un universitaire prendra le
relais. Elle ajoute qu'elle perd un peu la tête, qu'il ne faut pas
lui en vouloir. Et elle commence. Elle a connu Giono et sa femme
Élise, elle se souvient très bien d'eux. Elle parle. Elle nous
raconte Giono. Je suis assise à l'arrière. Mes enfants sont devant
moi et ne me voient pas. Je suis dans un état second. Régulièrement,
elle s'arrête. Nous demande ce qu'elle était en train de dire,
s'excuse, se reprend. J'ai envie de la serrer dans mes bras tellement
je la trouve touchante. Je bois ses paroles. J'ai l'impression que
Giono va arriver, que l'on va boire un café, entre nous. J'ai envie
que le temps s'arrête. Je ne respire plus. Je ne bouge plus. Je ne
veux pas perdre un mot de ce qu'elle dit.
Soudain,
je tourne la tête vers l'intérieur de la maison. Derrière une
large vitre, dans une pièce qui sert d'accueil, de bibliothèque et
de librairie, je vois Sylvie Giono. Enfin, je vois... Giono. Elle lui
ressemble tellement. Et là, mes larmes se mettent à couler, mon
émotion est telle que je suis incapable de me maîtriser. Je croise
les doigts pour qu'aucun de mes gamins ne se retourne et ne me voie
dans cet état-là. J'ai les yeux rouges, les joues gonflées, je
commence à renifler bruyamment, je tremble de partout. C'est la
catastrophe. « Ça va maman? », m'interroge d'un air
inquiet ma fille Hélène. C'est encore pire. Je ne contrôle plus
rien. Je fais peine à voir. Un désastre. Heureusement, la petite
dame ne se rend compte de rien, toute à ses souvenirs bientôt
enfuis. Elle nous invite à entrer dans la maison. J'appréhende mes
réactions. D'abord, la bibliothèque. La femme prend les livres, les
ouvre au hasard pour nous montrer les annotations de Giono. Les yeux
me sortent de la tête. L'écriture de Giono, là, petites pattes de
mouche au crayon à papier. Nous attendons un peu dans l'entrée. La
femme est fatiguée. L'universitaire vient prendre le relais.
Soudain, je vois un musicien (un concert se prépare) entrer dans une
pièce que l'on ne visite pas. Je sais que cette pièce est la
cuisine. Je sais que si je ne force pas le passage, là maintenant,
je ne la verrais peut-être jamais. Je le suis. J'entre. C'est
incroyable comme la volonté donne des ailes. Il me dit que je n'ai
pas le droit d'être là. Peut-être mais j'y suis. Je suis dans la
cuisine et je ne bouge pas. Je reconnais les lieux. Je vois le
tableau de Bernard Buffet. Le musicien ne me dit plus rien. Il attend
que j'aie fini de voir, de regarder, de sentir. Il finit par faire ce
qu'il a à faire et je finis par sortir. Je rejoins les autres, à
l'étage, dans... le bureau de Giono.
Alors
là mes amis, c'est le pompon. Nous entrons : je connais tous
les coins et les recoins de ce lieu. J'ai vu la pièce, photographiée
ici et là, et surtout j'ai vu Giono assis derrière ce bureau. Il
n'est plus là mais tout est là de lui, sa veste jetée sur le
divan, son chapeau, ses pipes, ses plumes… La pièce n'est pas
grande, il fait très chaud. L'universitaire tient à ce que nous
soyons à l'aise (il a du boulot avec moi!), invite Hélène à
s'asseoir sur le fauteuil de Giono, derrière le bureau. La gamine
obéit. Hélène est À LA PLACE de Giono, derrière le bureau. Je ne
vois que ça. Moi-même, je m'assois sur le divan. Ma main gauche
touche la veste et le chapeau de Giono. Je crois que je suis à deux
doigts de m'évanouir. L'universitaire est bavard, bavard, ma fille
aînée commence à tourner de l'oeil et s'allonge par terre. Mon
fils cadet a pris place dans un fauteuil bas. Je crois que j'ai
communiqué à toute la famille mon émotion. Mes enfants découvrent
une mère qui n'est plus dans son rôle, qui ne maîtrise plus rien,
qui pleure et tremble comme une gamine. Nous redescendons et passons
par la grande pièce qui sert d'accueil et de librairie. Sylvie Giono
est toujours là. J'aimerais lui parler mais mon état ne le permet
vraiment pas. J'envoie Hélène qui, du haut de ses dix ans, commence
à trouver cette journée particulièrement pénible. Elle a la
mission de demander une dédicace. La gamine y va, fait la demande.
Je vois Sylvie Giono qui s'avance vers moi. J'aimerais lui parler. Je
pleure, je bafouille un « vous lui ressemblez tellement »,
elle comprend, m'embrasse. Lorsque nous redescendons vers le centre
de Manosque, je marche comme si j'avais bu. Je dois avoir de la
fièvre. Je suis vidée, j'ai l'impression de finir un marathon. Mes
gamins sont hilares. Ils auront des trucs à raconter en rentrant.
Bref,
je me rends compte que je suis la reine de la digression et que je
n'ai toujours pas parlé du livre d'Emmanuelle Lambert (mai je
voulais vous préciser que mon rapport à Giono et à son œuvre est
un peu particulier, un brin viscéral peut-être...)
Une
biographie de Giono. Bon. J'en ai déjà lu pas mal. Oui mais
celle-ci, elle est vraiment bien. Ah d'accord. Allons-y. Voilà
comment je suis entrée dans l'oeuvre...
Comme
je me suis régalée ! Et ce, pour plusieurs raisons : un,
c'est un texte vivant, personnel, sensible (et rien ne me touche plus
que le lien qu'un lecteur entretient intimement avec une œuvre),
puis, c'est un texte qui ne cherche pas l'exhaustivité (on s'en
moque) mais plutôt, le coeur, l'essence, l'esprit de l'oeuvre et de
l'auteur, un texte qui sait s'attarder sur ce qui à première vue
pourrait sembler être un détail mais qui en réalité est lourd
d'un sens qui n'apparaît pas au premier regard et puis, Emmanuelle
Lambert, et c'est bien là l'essentiel, a compris Giono, a compris
son œuvre (et en plus, on est d'accord… donc elle a raison, n'est
ce pas? Oh ces mots sur Un Roi « les plus
aguerris portent dans leur coeur Un roi sans
divertissement, livre étincelant de blancheur, enrobé
dans un désespoir calme. Le point final apposé auprès du mot
« chef-d'oeuvre ») Elle évoque aussi cette maison
dont je vous ai très longuement parlé (inutile de vous dire que
j'ai lu ces pages avec beaucoup d'émotion et adoré que me soient
données des précisions sur l'alarme, la clenche montée à
l'envers…) C'est tellement vrai que cette maison tient « du
mémorial et de la location de vacances »… Lors de notre
visite, on nous avait dit que la maison avait été rachetée par la
mairie, qu'on ne rentrerait plus comme ça dans les pièces, qu'il y
avait eu des vols. Visiblement, Emmanuelle Lambert y est allée un
peu après nous, au moment du grand déménagement.
Et
puis, j'ai appris des choses, l'une en particulier m'a éclairée. Et
j'ai mieux compris ce que je pressentais, ce que j'avais deviné…
Jusque là, un morceau du puzzle n'entrait pas. Il me restait une
pièce que le livre d'Emmanuelle Lambert m'a enfin permis d'emboîter.
Je ne vous dirai pas laquelle. À chacun sa part de mystère… Il
m'a fallu du temps pour la trouver. Vous allez, avec Giono,
furioso prendre un sacré raccourci ! Veinards !
Voici un texte palpitant d'émotion. J'aime aussi Giono et particulièrement "Un Roi...". Je vais vite me procurer le... Furioso.
RépondreSupprimerMerci.