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dimanche 8 avril 2018

Un tableau neigeux de Manuel Benguigui


Éditions Mercure de France
entre ★★☆☆☆ et ★★★☆☆ (J'ai aimé, sans plus)

Voici un roman qui me fait penser à du Queneau que l'on aurait croisé avec du Labiche (à notre époque, tout est possible!) Si vous aimez les histoires un peu déjantées, les hasards hautement improbables, les coïncidences folles, les aventures rocambolesques, alors, vous allez vous régaler !
 Edwin qui s'est fait larguer par sa nana, il y a de cela sept ans, vivote comme gardien au musée de la chasse de Migaud-sur-Marne, emploi que les services sociaux ont eu la gentillesse de lui trouver depuis qu'il a mis le feu à sa maison et que l'envie de tout brûler le démange de plus en plus souvent.
Invité par son ami Edgar, photographe pour des magazines de mode, Edwin se retrouve à errer dans un magnifique loft tout blanc de Manchester pendant que le copain prend tranquillement ses clichés. Il déambule gentiment d'une pièce à l'autre et l'on se demande à quel moment il va mettre le feu au joli logement lorsque son attention est attirée par la vision d'un tableau blanc sur lequel il voit apparaître des taches « comme une chaîne d'hommes marchant les uns derrière les autres ».
De tableau, en réalité, il n'y en a pas : c'est juste ce qu'il voit à travers la baie vitrée, à savoir la brume épaisse de Manchester, qui lui suggère cette vision...
Poursuivant toujours son errance, il passe devant un mur chargé de tableaux (des vrais, ceux-là), il en met un dans sa poche. Un petit tableau flamand qui doit coûter plus d'un bras.
Et à partir de ce moment-là, va débuter une espèce de folle course-poursuite mettant en scène Foxtrot, le propriétaire du petit tableau, Denise, sa femme, Boniface, leur domestique, Blandine, une galeriste devenue l'amante d'Edwin et un expert en art, M. Benningson. Edwin recherche dans tous les musées de Paris un tableau blanc qui n'existe que dans ses pensées tandis que tous les autres lui courent plus ou moins après pour récupérer celui qu'il a dans sa poche.
C'est complètement dingue et un brin absurde : Zazie dans le métro greffé sur Un chapeau de paille d'Italie : courses insensées et ludiques, filatures indiscrètes et quiproquos à gogo.
L'écriture de Benguigui, alerte et malicieuse, crée un récit rythmé, enlevé.
Maintenant, j'ai trouvé que tout ça tournait un peu en rond…
Dommage.






jeudi 5 avril 2018

Une Rose et un Balai de Michel Simonet


Éditions de la revue Conférence
dessins de Pierre Dupont
★★★★★ (J'ai adoré)

Comment le nommer ? Balayeur, technicien de surface, cantonnier ?
Dans les rues de Fribourg, en Suisse, Michel Simonet nettoie. Oh, il ne fait pas que ça, non ! Il trie, photographie les touristes, aide à porter les bagages, indique les directions, témoigne, éduque, discute, regarde le ciel quand il a le temps. 
Contrairement à beaucoup, il a choisi son métier par vocation : avant d'être cantonnier, il travaillait dans des bureaux mais vivre enfermé, non, ce n'était pas pour lui : « j'occupais en tout premier lieu un poste bureaucratique climatisé-aseptisé que j'ai volontairement quitté pour oeuvrer manuellement sous un ciel variable. ». 
Alors, il a suivi une logique « d'ambitieux à l'envers » et il a pris un « descenseur » direction la rue, l'extérieur, l'air libre... (J'allais écrire la liberté mais à mon avis, je n'avais pas tout à fait tort!) Queneau ne rêvait-il pas, lui aussi, d'être balayeur de rue ?
Le balayeur, écrit-il « ne fait pas partie des puissants, des influents, des décideurs. Avec lui, pas de danger d'ambitions concurrentes, et les Comment ça va , grand chef ? qui lui sont adressés ne font que confirmer qu'il n'en est pas un. L'innocuité se lit sur son apparence sans apparat. Il ne cadre pas avec la vision classique de la réussite où le statut social est tellement nécessaire à l'équilibre existentiel. A proprement parler, il n'emmerde personne. Au contraire, il la ramasse. »
Et pourtant, il faut en convenir, pas facile de se faire admettre dans un monde qui n'est pas le sien. Trop qualifié pour faire ce boulot ! Dépressif ? Même pas ! Idéaliste ? Un peu, comme tout le monde ! Alors quoi, de toute façon, il ne tiendra pas le coup. L'hiver, c'est dur.
Depuis 29 ans, Michel Simonet nettoie, frotte, racle, ramasse, trie, bien heureux de cette évidence : « On ne naît heureusement pas tous avec les mêmes envies. »
Dans son métier, pas trop de concurrence, c'est l'avantage !
Maintenant, il connaît tout du trottoir (il en arpente 15 kilomètres par jour) : il repère très facilement les braillards et les débraillés de la première heure, le verre cassé et le vomi, les sacs-poubelles, les papiers, les cageots, les canettes, les tags et les graffiti (deux exemples, pour le plaisir : L'argent ne fait pas le bonheur… des pauvres ; Jésus a dit : Péchez, sinon je suis mort pour rien.) Il croise aussi les gens, ceux qui rient ou qui pleurent, ceux qui ont besoin de parler, de se confier… Il y a les livreurs et les clochards, les prostituées et les vendeuses. Il écoute, observe, est attentif au monde, aux autres… L'école de la rue… « apprenti sans certificat et aux vastes matières, éternel étudiant sans pupitre et sans toit mais à tête reposée, disciple aux nombreux maîtres passants, tels sont les titres au cursus incertain mais formateur que le trottoir confère. »
Il faut dire qu'il est aussi poète… Un inventaire à la Prévert ? Pas besoin de chercher bien loin, vous n'imaginez même pas tout ce que l'on peut trouver dans une poubelle : chat, rat, corbeau, pigeon, coq morts, fruits (donc guêpes vivantes l'été), canettes à gogo, parapluies, vêtements et même, belle mise en abyme, une poubelle… et dans la rue : chaussettes, porte-monnaie, cuillers, slips, lunettes, gants, sacs, cigarettes... mais à la différence de certains chiffonniers de Paris dont nous parle Antoine Compagnon dans son dernier livre, le trésor qu'il recherche, ce n'est pas le bijou en or ou le couvert en argent qui lui permettrait de faire fortune, ce sont :
« de fortes amitiés,
le cadeau de la simplicité, la paix du coeur,
la vie au jour le jour,
la grâce de l'instant présent. »
Il finirait par nous faire rêver, cet homme qui aime la poésie de la rue, écoute les paroles qui volent en l'air, rapporte les consignes de bouteilles pour s'acheter un Pléiade par mois (oui, oui, les livres!) Il est « balayeur et fier de lettres » et pose une rose chaque jour au coin de son chariot parce que c'est beau, lui dont le maître-mot est le travail bien fait : « Ce que tu fais, fais-le suprêmement » écrit Pessoa qu'il aime citer. Même en vacances, il ne peut s'empêcher de ramasser ce qui traîne. C'est comme ça, on ne le refera pas…
Magnifique petit bijou-livre d'un poète-cantonnier-chansonnier ou d'un philosophe-cantonnier-sociologue, véritable jongleur de mots, amoureux des vers, homme simple, paisible et de bon sens, qui nous dit dans une langue pétillante et si belle tout le bonheur de son quotidien.
Ce n'est pas qu'on l'envie, non, mais…quand on y réfléchit bien, on se demande qui a raison...
Allez, je ne peux m'empêcher de vous livrer cette petite réécriture de son cru, vous m'en direz des nouvelles…

Itinéraire

Heureux qui, balayeur, fait d'utiles voyages
De trottoir en trottoir et rose pour Toison,
Et qui a peu besoin de monter en avion
Pour saisir au global le monde et son usage.

Plutôt l'observation que le kilométrage,
Plutôt s'imprégner de routinières visions
Et transformer ma rue en lointain horizon
Tenant pour familiers toute race et tout âge.

Plus me plaît de servir comme ont fait mes aïeux,
Par temps clair, par temps gris, torride ou rigoureux,
La Terre de Fribourg, germanique-latine.

Plus que longues soirées vivre au petit matin,
Plus que l'ordinateur la vue d'êtres humains
Et plus mon char poussif que moderne machine.

Joachim du Balai

Je vous salue bien bas, monsieur le Cantonnier...

         





lundi 2 avril 2018

Un travail à finir d'Éric Todenne


Éditions Viviane Hamy
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Ab esse ad posse valet, a posse ad esse non valet consequentia.
Je traduis ? Ah, vous n'aviez pas pris l'option latin au collège ou vous avez oublié toutes vos déclinaisons ? Bon, allez, pour une fois, j'accepte de m'y coller : alors, traduction (ou plutôt résumé) : « De la possibilité d'une chose, on ne doit pas conclure à son existence. »
Celui qui exprime ces sages paroles (et tant d'autres, en latin, s'il vous plaît) est loin d'être professeur au Collège de France, non, il s'appelle Pierre Timonier, il tient un bar et on les surnomme (lui et son bar) « Le Grand Sérieux ».
Il aime discuter de la marche du monde avec un certain inspecteur de la Brigade criminelle qu'il appelle « commissaire » : Philippe Andreani. Vingt-deux ans de carrière, une tonne d'enquêtes menées à bien, des dossiers bossés à fond. Bref, le flic parfait.
Sauf que, depuis peu, rien ne va plus pour Andreani : dans une affaire récente, il a sorti son flingue trop vite et a tiré sans sommation. Une sale histoire de dealer impliqué dans des affaires sordides et qu'il fallait impérativement coffrer, sinon, il repartait dans la nature. Faute professionnelle. C'est vrai qu'il a pris la mauvaise habitude des « raccourcis » ces derniers temps : faire ce qu'on a à faire, « simplifier la procédure » sans demander l'autorisation de Pierre ou de Paul, simplement parce que sa conscience lui dit qu'il faut agir et vite.
« Beatus homo qui invenit sapientiam… » lui lance Grand Sérieux en lui servant un verre de vin… accompagné d'une bonne leçon de bonheur via la sagesse.
Son chef, le commissaire divisionnaire Berthaud, est maintenant à deux doigts de le virer. En attendant, il l'a mis sur la touche et lui a collé sur le dos une psy qui doit juger de sa capacité à rester dans le métier.
Andreani n'est pas du genre à attendre gentiment qu'on ait fini de lui poser des questions. Il sait ce qu'il risque, mais impossible pour lui de ne pas dire ce qu'il a à dire. Quitte à se réfugier après dans l'alcool et le jazz, façon à lui de se vider la tête.
Bref, il est plutôt tendu en ce moment, notre Andreani. Tendu et désoeuvré puisque tant qu'on ne sait pas s'il est capable d'assumer son boulot, aucune affaire ne lui sera confiée.
C'est peut-être pour cela que, lorsque sa fille, Lisa, qui fait son service civique dans une maison de retraite lui raconte qu'un vieil homme sans numéro de sécu vient de mourir, ce petit détail retient toute son attention. Il passe voir le seul type au monde qu'il supporte et qui le supporte à peu près : son collègue Couturier. Est-il possible qu'en France, à notre époque, un homme puisse ne pas avoir de numéro de sécu ? Couturier trouve ça bizarre lui aussi. Il va soumettre cette question à « sa théorie du hasard et des phénomènes aléatoires » et quand il aura une réponse, il rappellera.
Pendant ce temps, Andreani file à la morgue et demande au légiste Legast (à l'humour à deux balles) de jeter un petit coup d'oeil sur le cadavre du vieux. Étrange, ce tatouage qu'il porte sur la nuque : « SO. 3-02. AB+ ».
Et c'est loin d'être la seule chose étrange que Legast va découvrir…
Ils sont deux derrière le pseudo Éric Todenne, deux auteurs : Éric Damien et Teresa Todenhoefer, pour mettre en scène un duo de choc comme on les aime : Philippe Andreani et Laurent Couturier, deux flics avec leurs manies, leurs trucs et leurs tocs, leurs sale caractère, leurs faiblesses et loin de se douter qu'ils mettent les pieds dans une sale, une très sale affaire qui va les propulser dans la guerre d'Algérie et la décolonisation. On les prévient, il vaut mieux renoncer.
Mais c'est ne pas les connaître…
Il n'y a plus qu'à souhaiter la bienvenue dans le monde du noir à Andreani et Couturier. On a déjà hâte de les retrouver !
Et puis, à la première occas', je file au « Grand Sérieux » parce que je goûterais bien le carré d'agneau en croûte d'herbes et moutarde accompagné du petit Pauillac Lacoste Borie 2002… C'eût été parfait pour le WE de Pâques...

Primum vivere deinde philosophare...

                  






samedi 31 mars 2018

La Disparition de Stéphanie Mailer de Joël Dicker


Éditions de Fallois
entre ★★ et ★★★☆☆ (J'ai moyennement aimé)

Vacances de Pâques 2013 : j'avais loué pour une semaine un gîte dans les Vosges. Au programme : randonnées et visites. J'emporte dans mes valises La Vérité sur l'affaire Harry Quebert. Quelle erreur ! Impossible de décoller de mon bouquin! Je n'ai qu'une hâte : rentrer pour lire. Rien d'autre ne m'intéresse… (déjà qu'en temps normal, les randos...) Maintenant, je suis prudente : quand je pars découvrir une région, je veille à n'emporter que des livres pas trop prenants, autrement, autant que je reste chez moi !
Alors quand j'ai su que Joël Dicker venait de publier La Disparition… je me suis ruée dessus…
Autant le dire tout de suite : je suis très déçue et ce, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, je trouve que les personnages (inutilement nombreux à mon sens) sont vraiment caricaturaux : on a l'impression d'esquisses insuffisamment travaillées et manquant cruellement de profondeur psychologique, de fantoches stéréotypés ! Certains d'entre eux touchent même parfois franchement au burlesque tellement ils sont outrés ! Du coup, impossible de s'attacher à eux ou de ressentir la moindre émotion à leur égard. Ils sont vivants, tant mieux pour eux, ils meurent, bof, on s'en moque un peu !
Par ailleurs, trop souvent, les situations, archi-convenues, relèvent du cliché. Les dialogues sont plats « comme des trottoirs de rue » (c'en est drôle parfois!)
Et l'on ne croit pas une seconde à cette histoire boursouflée de partout et complètement invraisemblable ! L'auteur dit dans certaines interviews que ce n'est pas un polar… Ça se discute, mais ce qui est vrai, c'est que parfois on a plutôt l'impression d'être dans un vaudeville, voire dans une farce ! On passe finalement du plat à l'outrancier… Étrange comme impression...
Et puis, il y des « trucs » franchement insupportables, notamment les scènes racontées par un personnage et, chapitre suivant, inutile flash-back, on assiste à ladite scène qui a eu lieu vingt ans plus tôt. Bon, une fois, ça va, on a compris…
Quant aux répétitions, d'adjectifs notamment, elles sont légion ! Il m'aurait demandé, le gars Joël, que je les lui aurais soulignées, moi, avec mon stylo rouge de prof !
Et cependant, je reste bien persuadée que le scénario de base n'était pas mauvais et qu'il eût été possible d'en faire un roman intéressant, peut-être en le dégraissant, en approfondissant la dimension psychologique des personnages ou en travaillant davantage l'écriture des dialogues, notamment...
C'est trop long, on sent parfois un côté « remplissage ». (C'est encore la prof qui suppose que l'élève n'avait plus rien à dire, mais comme il fallait atteindre un certain nombre de pages pour avoir la moyenne….)
Je suis sans doute sévère, mais c'est à la hauteur de ma déception.
Cela dit, même si j'ai eu un petit coup de mou au bout de la centième page, j'ai poursuivi ma lecture et j'avoue que, malgré tout, l'intrigue m'a portée jusqu'au bout ! Donc, malgré les réserves énoncées plus haut, La Disparition reste tout de même un page-turner efficace...
Les seuls personnages qui m'ont fait rire et dont j'ai aimé la description sont les grands-parents de Jesse Rosenberg (souvenez-vous, ceux qui disent tout le temps : « Bande de petits cons » ou « C'est de la merde » ; là, j'avoue que le comique de répétition m'a fait marrer) - c'est un chapitre d'ailleurs complètement délirant et qui n'est pas tout à fait dans le même registre que le reste de l'oeuvre, peut-être parce qu'il y a de l'humour... (p 489 à 499)
Bon, mais je me connais... tout cela ne m'empêchera certainement pas de me jeter sur le prochain roman de Dicker…

(Avec tout ça, j'ai complètement oublié de vous dire de quoi ça cause ! Tant pis, au moins, on ne pourra pas m'accuser d'avoir divulgâché l'intrigue...)


mercredi 28 mars 2018

L'ancêtre de Juan José Saer


Éditions Le Tripode
traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

J'ai reçu ce petit livre par la Poste, envoyé par Geoffrey des éditions Le Tripode, accompagné d'un petit mot : « L'un des plus grands auteurs à mes yeux.»
Waouh ! Inutile de vous dire que ce genre de petite phrase ne peut qu'aiguiser au plus haut point ma curiosité… C'est ainsi que j'ai découvert un texte étonnant, très différent de ce qu'on peut lire actuellement : en effet, il se présente comme le récit d'un homme âgé qui, au début du 16e siècle, alors qu'il était encore un jeune orphelin sans expérience, s'embarqua sur un navire en direction de l'Amérique du Sud. 
A peine arrivés sur place, tous les hommes de l'équipage furent massacrés par des Indiens et le narrateur fut le seul survivant. Prisonnier, il vécut pendant dix ans auprès de cette tribu dont il tenta de percer les mystères.
Sachez que tout ceci est une histoire vraie : en effet, en 1516, trois navires, sous le commandement du capitaine Juan Diaz de Solis, quittent l'Espagne et abordent aux rives du Río de la Plata, vaste estuaire entre l'Argentine et l'Uruguay. Le mousse qui échappe à la mort se nomme Francisco del Puerto, il a 17 ans. C'est ce point de départ historique que Juan José Saer a voulu poursuivre à sa façon en imaginant que, de retour en Espagne, le narrateur âgé décide de raconter et d'analyser les souvenirs de ces dix années passées auprès des Indiens.
J'ai trouvé ce court roman fascinant, oui, le terme est fort et je vais tenter de préciser pourquoi je l'emploie : tout d'abord, j'ai été bluffée, comme on dit. J'ai en effet eu vraiment l'impression de lire un de ces fabuleux récits de grands voyageurs, je pense par exemple au Livre des merveilles du monde de Marco Polo (1298), au Journal de bord (1492) ou aux lettres de Christophe Colomb ou aux Histoires d'un voyage fait en la terre du Brésil (1578) de Jean de Léry. 
En effet, dans L'Ancêtre, les descriptions à la fois des hommes, de leur mode de vie, de leurs mœurs, de leur langue même sont très précises : on y croit !
En même temps, le narrateur, plein de sagesse, exprime clairement son incapacité à déchiffrer ce qui fondamentalement est autre, à comprendre tout ce qu'il a vu, à tel point qu'on a vraiment l'impression de lire un témoignage très subjectif. J'ai beaucoup aimé cette idée que, finalement, aucune certitude, aucune vérité n'est possible : l'autre demeure inéluctablement un étranger...
On découvre en effet un peuple anthropophage : le narrateur raconte comment il a observé, sidéré, la façon dont ses compagnons de route étaient coupés en morceaux puis rôtis lors d'une espèce de barbecue géant avant d'être dégustés ! Mais, plus on avance dans l'oeuvre - et c'est une expérience d'ailleurs étonnante qu'il nous est donné de vivre -, plus on se dit que, finalement, ces Indiens n'ont rien d'effrayant, bien au contraire. Leur façon d'être, de concevoir le monde, leur rapport au temps, à la notion de réel, le sentiment qu'ils ont de la place qu'ils occupent sur cette terre sont tellement différents des nôtres que dans un premier temps, on les observe avec une certaine stupeur. Mais les analyses que le narrateur fait, alors qu'il est à la fin de sa vie, nous éclairent, nous font réfléchir et nous amènent à reconsidérer la première approche que nous avons eue de ces hommes et par là même, notre propre conception de nous-mêmes et du monde.
En effet, dans la dernière partie, assez philosophique, le narrateur, avec moult précautions, tente de comprendre ce peuple, cette expérience fondamentale qu'il lui a été donné de vivre. Et j'ai trouvé cela extraordinaire parce qu'on a vraiment l'impression de lire les propos d'un anthropologue alors que tout est fiction. Je vous donne un exemple : le narrateur explique que dans l'esprit de ces Indiens, ce ne sont pas eux qui dépendent du monde mais le monde qui dépend d'eux. Lourde responsabilité, n'est ce pas ? « Dans les deux ou trois lieues à la ronde qu'ils occupaient, sous un ciel indifférent, tous les actes humains étaient destinés à préserver, à tout moment, la constance improbable du monde que guettait, tenace, l'anéantissement. Même les jours les plus limpides et les plus paisibles étaient contaminés par cette menace. Chaque geste constituait un étai pour le monde prêt à la débandade ; chaque action, une forme imposée aux choses pour qu'elles ne se défassent point ; chaque regard, une façon, vigilante et soucieuse, de s'assurer que l'ordre précaire du tout avait condescendu, pour un moment encore, à persister.», « C'est pour cela qu'ils étaient, sans s'accorder aucune trêve, si efficaces et si anxieux : efficaces parce que le vaste jour et ce qui le peuplait dépendaient d'eux, et anxieux parce qu'ils n'étaient jamais sûrs que ce qu'ils édifiaient n'allait pas à tout moment s'écrouler.» 
Peut-on parler d'une pensée écologique avant l'heure ? Oui, peut-être… Se juger responsable de l'ordre du monde… l'homme peut-il s'investir d'une plus noble mission ? Or, n'est-ce pas précisément cette mission que nous oublions chaque jour, persuadés que nous sommes d'être le centre et d'avoir l'univers à nos pieds… « Ce monde-là, ils le soignaient, le protégeaient, en essayant d'augmenter ou plutôt de maintenir sa réalité» , « on ne peut appeler sauvages des hommes qui assumaient une telle responsabilité...»
C'est un peuple qui réunit en un tout l'être, le lieu, le temps, ils sont à la fois eux-mêmes et le lieu où ils sont dans un présent qu'on n'imagine même plus à notre époque, plongés que nous sommes toujours dans l'avenir. Eux parviennent à être là, là dans le monde, à être le monde, dans une espèce de nécessaire réciprocité. « L'arbre était là et eux ils étaient l'arbre. Sans eux, il n'y avait pas d'arbre, mais sans arbre, eux n'étaient plus rien.», « Ils étaient eux-mêmes ce lieu.»
Fascinant, non ?
Comme je l'ai dit plus haut, il n'est pas facile pour le narrateur de comprendre le sens des événements dont il a été témoin, d'accéder à leur vérité : je repense, par exemple, à cette scène incroyable de cannibalisme où chaque Indien a un rôle très précis (et si manger le corps de l'autre revenait à l'honorer, ça doit bien pouvoir se concevoir, ça, non?), scène d'orgie et de beuverie où tout est excès (pour ensuite vivre en paix?) ou, quelques pages plus loin, à une scène de jeu où les enfants semblent se fondre en un seul corps (pour n'être qu'un?) Qui sont ces hommes pour qui « être» signifie « paraître» : « Dans cette langue, il n'y a aucun mot qui équivaille à être. Le plus proche veut dire sembler ou paraître», « pour les Indiens, tout semble et rien n'est», (est-ce une façon d'envisager l'existence comme un rêve, une illusion dans ce grand théâtre du monde…) ?
Nombreuses sont les questions passionnantes soulevées par ce texte…
L'Ancêtre fascine aussi par son écriture : les phrases, pleines de poésie, s'étendent souvent sur plusieurs lignes comme si elles cherchaient à saisir la quintessence de ces êtres et des paysages qui sont les leurs. Elles ont un je ne sais quoi de proustien dans leur recherche d'une forme de vérité. L'auteur semble vouloir décrire une espèce de beauté presque indicible, de pureté originelle perdue à jamais. Je préfère le dire, ce n'est pas une lecture facile, c'est un texte qui se mérite, qui se prête volontiers à l'analyse, à la réflexion, à la contemplation même et donc, bien sûr, et comme tous les textes riches, à la relecture...
Oui, Geoffrey, vous avez raison, ce texte que vous avez eu la gentillesse de m'envoyer est un très grand texte et, croyez-moi, j'ai le sentiment profond d'être loin, très loin d'en avoir fait le tour. Il me faudra y replonger pour tenter d'en explorer tous les mystères.

De tout coeur, merci !



mardi 27 mars 2018

C'est moi de Marion Guillot


Éditions de Minuit
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Dès les premières pages, on sent qu'entre elle et lui, ça tire un peu.
Lui, c'est Tristan, elle, elle n'a pas de nom. Ils n'ont pas grand-chose à se dire, lui est au chômage, dort quand elle part bosser le matin ou boit son café ; quand elle rentre le soir, la vaisselle sale encombre encore l'évier tandis qu'il est penché sur un puzzle.
Le plus souvent, il y a Charlin. Non, ce n'est pas le nom de leur chat mais de son pote de collège, à lui, pas à elle. Ils boivent des bières, se balancent deux, trois vannes de potaches, parlent de tout, de rien. Ça lui fait du bien, à lui. Elle, elle préférerait aller se coucher.
Le problème, c'est que Charlin est souvent là, le soir.
« Tristan et moi, à l'époque, on traversait une période un peu délicate, peut-être même un peu difficile, une période où, vivant côte à côte plus qu'ensemble, on battait tendrement de l'aile, laissant facilement couler les jours, s'installer la situation sans que Tristan s'inquiète de tout ça, de cette légère torpeur dans le couple, de cette forme de lenteur dans son rythme, de cette distance (à laquelle, évidemment, la présence de Charlin ne pouvait rien arranger), sans doute d'autant plus sournoise qu'elle n'avait rien de dramatique et qu'avec un petit effort commun, un tant soit peu de volonté ou trois gouttes de philtre magique, on était capable de la réduire.»
Rien de grave donc, un peu de tension, mais bon, on y croit, ça va passer.
Et puis, il y a la goutte d'eau, vous savez, celle qui fait déborder le vase : cette goutte d'eau prendra la forme d'un tableau, enfin plus exactement d'une photo, une très très grande photo encadrée, accrochée sur tout un pan de mur, dans la salle à manger, unique pièce du studio : elle, en gros plan, les seins nus.
Charlin a aidé Tristan à transporter le cadre, à l'accrocher même. Tristan l'a payé pour ça.
Et maintenant, elle est là, enfin la photo, pas vraiment elle qui aurait plutôt envie de se cacher tellement la honte la gagne, à moins que ce ne soit de la colère, une forme de « trop c'est trop », de saturation. Les limites sont atteintes.
J'ai beaucoup aimé ce court roman de Marion Guillot qui met en scène la dérive de ce couple à vau-l'eau, plus tout à fait sur la même longueur d'onde, cette espèce d'écart qui se creuse progressivement jusqu'à l'incident provoquant la chute, l'incompréhension.
Ce que réalise la femme soudain, c'est que si elle ne réagit pas, tout est perdu : Tristan ne semble déjà plus vraiment être sensible à sa présence ni être à l'écoute de ses attentes. A-t-il besoin de la voir (l'avoir) en photo pour penser à elle ? Est-elle devenue si vide, si transparente qu'il faille la remplacer par une image ? A-t-on besoin d'une image pour ne pas l'oublier ? Et ce Charlin qui encombre constamment leur appartement, partagera-t-il leur intimité en contemplant la photo géante, cette photo d'elle mise à nu ?
« … alors déjà j'avais senti que tout ça ne pouvait pas durer : que tôt ou tard, ce serait à moi de prendre la situation en main.»
Peut- être pour se prouver qu'elle existe encore un peu...
C'est moi, par son titre léger, trompe un peu son lecteur : oui, certaines situations sont franchement cocasses, notamment, tous les passages autour de ce portrait géant sont vraiment très drôles, mais au fond, le propos n'a rien de léger, le tragique est là, un pied dans la porte, et ne demande qu'à entrer.

Une écriture blanche qui dit de la façon la plus neutre possible où peut mener le sentiment d'effacement…




dimanche 25 mars 2018

Printemps amers de Françoise Grard


Éditions Maurice Nadeau
★★★★★ (J'ai adoré)

Je vous préviens tout de suite, je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous persuader de découvrir ce roman de Françoise Grard, texte que j'ai trouvé admirable à la fois par son écriture (ah, si tous les écrivains dont on entend parler tous les jours dans les médias avaient une prose aussi subtile et délectable !) et par les magnifiques portraits de femmes qu'elle fait de sa grand-mère Marthe, de sa mère Geneviève et de sa belle-mère Janine.
Un texte donc certainement très autobiographique, qui retrace la période de l'enfance jusqu'à l'âge adulte d'un être qui a cherché tant bien que mal à se construire en s'identifiant aux femmes qui l'entouraient, en tentant de se faire aimer d'elles ou en finissant par renoncer tellement elle se sentait écartée, voire abandonnée.
Difficile pour l'auteur donc de trouver des repères dans cette enfance assez tourmentée : la mère, Geneviève, divorcée, n'assume pas son rôle de mère : « - Quand vous pleuriez, raconte-t-elle, je vous installais dans la pièce la plus éloignée de ma chambre. » Tout est dit. J'en frémis, moi qui ai eu tant de mal à laisser mes enfants dormir seuls dans leur chambre... Elle peut confier ses trois filles à Marthe, la grand-mère, et revenir les chercher... un an après. Elle s'autorise même à les laisser vivre seules (à 8, 10 et 14 ans) dans l'appartement parisien tandis qu'elle part en Italie chez une amie pour quelques semaines… (Ne serait-ce pas considéré aujourd'hui comme un cas de maltraitance et puni par la loi?) Elle oublie parfois d'aller les chercher à l'école, de préparer les repas, de ranger la maison. Les filles s'en chargent, gagnent assez tôt une autonomie forcée, se réfugient dans leurs jeux ou leurs livres. « Pour ma mère, les enfants parfaits sont donc les enfants morts. Et je rêve souvent de lui procurer ce bonheur. » Les mots sont crus et reflètent toute la violence subie par celle qui fait tout pour plaire à sa génitrice « … si Geneviève s'émerveille de se retrouver en moi, c'est qu'elle ignore l'imposture que je m'impose pour la satisfaire. La question, « qu'est-ce qu'on attend de moi », en se posant à chaque instant, m'impose une vigilance épuisante. » Pas vraiment d'attention ou de gestes tendres de la part de celle dont on attend tout. Geneviève est accaparée par un seul être : elle-même.
Qui est Geneviève au fond, qui est cette femme étrange, touchée par une forme d'originalité à moins que ce ne soit de la folie, de quelle espèce d'enfance sort-elle, elle-même, où va-t-elle quand elle rentre si tard le soir tandis que les petites l'attendent sur le palier depuis des heures, comment en vient-on à abandonner comme elle le fait les êtres auxquels normalement on tient le plus au monde ? Mystère…
En tout cas, heureusement, Marthe est là, dans sa maison d'Albi, rue de Ciron « oasis de liberté et d'amour ». Toujours prête à récupérer les petites « comme des chatons perdus attrapés par la peau du cou et jetés dans un carton », les filles d'un fils diplomate, qui court le monde et qu'elle ne voit jamais. C'est un bonheur de vivre rue Ciron, dans cette maison pleine de recoins mystérieux, source de vives sensations, et dans ce jardin aux frontières mal définies tant la végétation est dense.
Il y a du Sido dans Marthe, du « où sont les enfants ? » dans les appels qu'elle lance pour signaler l'heure du goûter aux filles cachées dans les arbres...
Marthe est là, qui soigne et qui protège, qui aime et qui surveille, qui peut être dure parfois avec les gens et les animaux. Une femme dans la vie de laquelle les hommes furent de grands absents: « la cohorte des M, Marcel, l'époux, Michel le fils, Maurice le frère, formait un front d'ombre menaçant dont les torts, voire les crimes, restés innommés m'intriguaient.» Marthe qui garde au fond d'elle ses secrets et ses souffrances.
« De ce parfait amour, tu ne m'as pas seulement laissé le souvenir consolateur, mais aussi le modèle. » avoue la narratrice dès l'introduction.
Il y aura enfin Janine, la seconde épouse du père, la belle-mère. Belle femme, élégante, pas plus intéressée que ça par les trois filles dont elle a parfois la garde, pour ne pas dire embarrassée... Janine est moderne : elle aime le sport, fait de la moto, conduit. « De loin, je la contemple, de près je la redoute.» Elle force l'admiration mais elle fait peur. La narratrice partage la vie de son père lors de séjours de vacances : Budapest, Lisbonne, Hanoï. Elle les observe, son père et sa belle-mère, plus qu'elle ne les rencontre vraiment, et l'on sent toujours une distance entre elle et eux. Qui est Janine ? Encore un autre mystère.
« Ainsi j'ai connu la bonté avec Marthe, la folie ordinaire avec Geneviève, la méchanceté avec Janine. La bonté m'a sauvée, la folie m'a aguerrie, la méchanceté m'a pétrifiée.»
Trois portraits de femmes que l'auteur a aimées ou haïes, qui ont servi de modèles ou de repoussoirs et qui, dans tous les cas, lui ont permis de se construire. Des femmes qui, quels qu'aient été leur vie et leur rapport à la narratrice, sont restées, toutes, des mystères dont les racines se cachent du côté de l'enfance dans laquelle on aurait pu trouver, sans doute, l'origine de ce qu'elles sont devenues.
Je n'oublierai jamais Printemps amers, je n'oublierai jamais l'évocation de ces femmes que ces portraits rendent si vivantes : je me suis attachée à Marthe qui m'a rappelé ma grand-mère, j'ai eu bien du mal à comprendre Geneviève et à percer son mystère, souvent, je l'ai plainte, d'ailleurs, car j'ai eu le sentiment que le poids de son enfance l'empêchait d'être heureuse et d'aimer à son tour. J'ai admiré Janine, comme on contemple un portrait de Coco Chanel sur un magazine aux pages glacées.
Sous la plume si délicate et si sensible de Françoise Grard, ces femmes sont incarnées. Elles fascinent ou rebutent, attirent ou choquent mais elles existent, se débattent à leur façon dans un monde qui n'a pas été toujours tendre pour elles.
Je ne cherche surtout pas à les juger, seulement à tenter de les comprendre, même si, parfois, c'est difficile.
Et puis, il y a cette voix, celle de l'auteur, si tendre, si dure parfois, sachant aussi manier l'humour et l'ironie, cette voix qui exprime avec mille nuances et des analyses si justes et si intelligentes toutes les souffrances, mais aussi les immenses bonheurs d'une enfance assez particulière dont il a fallu sortir pour devenir adulte et parent à son tour.
Pas facile de se construire...
Un roman admirable, tant sur le plan de l'écriture ciselée et savoureuse que de l'évocation vive et intense de personnages impossibles à oublier... Une voix que j'espère pouvoir retrouver dans un prochain texte tellement elle m'a émue.

A découvrir absolument !