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mercredi 1 février 2017

Dans la forêt de Jean Hegland


Éditions Gallmeister
traduit de l'américain par Josette Chicheportiche


Peut-être est-ce vrai que les contemporains d’une époque charnière de l’Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre.

Parfois, je me demande pourquoi une œuvre a une résonance si puissante en moi au point que j’ai le sentiment très confus qu’elle répond à une attente, presque à un besoin, qu’elle m’apporte quelque chose d’essentiel. C’est une expérience singulière et rare, mystérieuse et puissante, presque magique. J’avais déjà vécu cela en lisant Une année à la campagne de Sue Hubbell et la découverte de Dans la forêt de Jean Hegland vient de me précipiter dans le même état. J’en émerge à peine, comme encore sous le choc.
Dire que j’ai aimé est évidemment bien en deçà de ce que j’ai ressenti. Je sais que je vais vivre avec ce livre, le relire, inviter mes proches à s’y plonger (corps et âme, parce qu’il parle au corps et à l’âme), tenter de vous en parler tout en sachant que mes mots seront à peine capables de traduire la force de mes émotions.
Il me faudrait un jour comprendre pourquoi les livres dont je viens de vous parler (soudain, un autre de mes grands amours me revient à l’esprit : Le Verger de pierres de Timothy Findley) me transportent autant. Bien sûr, les thèmes communs sont évidents : le retour à la nature   (moi qui vis entourée de forêts et qui n’y mets jamais les pieds), retour aussi à une vie plus simple loin d’une société de consommation qui m’écoeure de plus en plus (et dans laquelle je m’enfonce - me vautre ? -  plus ou moins contre mon gré - belle excuse -), retour aussi à des divertissements essentiels comme… la lecture (moi, je lis mais mes élèves ne lisent plus, c’est un triste constat) et la contemplation de la beauté de la nature (en VRAI et pas à travers un écran). Voilà. Peut-être est-ce quelque chose qui relève d’une espèce de nostalgie d’un monde duquel on s’éloigne à la vitesse grand V pour un inconnu qui me soucie plus que je ne veux bien l’avouer finalement…
Bref, parlons du livre !
D’abord, tout vert (la couverture !), il est beau. Le titre : (clin d’œil probable au Walden ou La vie dans les bois de Thoreau) il porte en lui comme une promesse, il cache un secret, il commence une histoire que j’ai lue avec la même ferveur et la même passion que lorsqu’enfant, je me plongeais dans un roman d’aventures.
Parce que Dans la forêt est un roman d’aventures, une robinsonnade, un roman d’apprentissage qui nous rend notre âme d’enfant et nous tient dans un suspense terrible :
-          On est peut-être les deux dernières personnes sur terre, a dit Eva d’une voix qui ne traduisait ni peur ni tristesse.
J’ai hoché la tête un peu rêveusement, et j’ai répondu sur le même ton :
-          Oui, peut-être.
Que s’est-il passé ? On ne le saura pas vraiment. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus rien, enfin, de ce qui semblait indispensable avant : plus d’électricité (adieu lumière, Internet, téléphone, télévision…), plus d’essence (adieu voiture, avion !), plus de denrées dans les magasins qui ont été pillés, plus de médicaments, plus d’école. Une société complètement désorganisée, rendue à la violence des individus et à celle des épidémies.
 Dans la famille d’Eva et de Nellie, jeunes filles de 17, 18 ans environ, personne ne s’est vraiment rendu compte tout de suite de l’étendue de la catastrophe : il faut dire qu’ils n’ont pas de voisins à moins de six kilomètres et la première ville se trouve à 50 kilomètres.
Un choix de vie, celui du père, préférant garder ses gamines à la maison plutôt que de les envoyer à l’école, les laissant découvrir par elles-mêmes les choses de la vie dans l’immense forêt qui s’ouvre au pas de leur porte.
-          Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence.
Le portrait du père est fait !
Les filles (et la mère peut-être) auraient préféré vivre en ville, attirées par les cafés, les cinémas, les boites de nuit, les magasins, tout ce qui brille et qui attire. Eva veut être danseuse et Nell s’apprête à passer des tests pour entrer dans la fameuse université de Harvard.
Il en sera autrement car il n’y a plus rien et elles vont devoir se débrouiller toutes seules, tout inventer et réinventer, se battre pour survivre, isolées du monde entier, à la lisière d’une forêt hostile et sombre dans laquelle elles osent à peine s’aventurer. Nous tenons donc entre nos mains le journal de Nell qui nous livrera au quotidien ses doutes, ses angoisses et ses merveilleuses découvertes.
L’évocation de la nature est d’une beauté et d’une sensualité absolues : on sent, on voit, on respire ce qui est dit tant les descriptions sont précises, réalistes, quasi organiques.
Bravo d’ailleurs à l’excellent travail de la traductrice Josette Chicheportiche !
Je ne dirai rien d’autre pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.
Deux choses quand même : la première : pourquoi a-t-il fallu attendre vingt ans pour que ce grand roman soit traduit en français ? Mystère, mystère, mystère…
La seconde : bien sûr, le message est là, derrière chacun des mots de ce texte, engagé s’il en est. Peut-être est-il encore temps de l’entendre… peut-être est-il déjà trop tard, je ne sais pas.


Immense, immense coup de cœur !

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