Rechercher dans ce blog

mercredi 23 août 2017

les attachants de Rachel Corenblit


Éditions du Rouergue
★★★★★ (J'ai adoré)

Madame Corenblit, page 183, vous prêtez à votre lecteur l'idée que l'écrivain a dans ce livre « … mélangé la réalité avec sa drôle d'imagination qui lui fait raconter des trucs tordus pour donner des peurs rétrospectives aux lecteurs tranquilles qui essaient de vivre mieux que les personnages perdus des romans qu'on veut bien leur proposer. »
Eh bien, sachez, Madame, qu'à aucun moment, je ne me suis dit : tiens, n'importe quoi, elle veut nous faire peur celle-ci, rien à voir avec la réalité de l'école tout ça, encore une alarmiste, une râleuse comme il y en a tant dans ce milieu, une qui est toujours dans la rue les jours de grève, une qui veut encore révolutionner le système, une qui..., une qui..., une qui…
Non, hélas, de tout coeur, j'aurais préféré ne pas croire à ce que vous racontez, ranger le livre sur l'étagère des « romans » et passer rapidement à autre chose…
Mais, dans quelques jours, Madame Corenblit, ce sera ma 29ème rentrée, certes pas à l'école primaire mais au collège et croyez-moi, des Ryan, des Michel, des Dimitri, des Myriam, mes collègues et moi les avons devant nous chaque année, comme vous les décrivez et nous les accueillons comme ils sont, nous donnant corps et âme pour qu'ils aient le plaisir d'être en classe, pour qu'ils viennent à l'école avec le sourire, qu'ils en repartent avec une autre façon de voir le monde et nous l'espérons, le coeur plein de confiance en l'avenir.
C'est pourquoi, Madame Corenblit, j'ai trouvé votre livre magnifique, très juste et nécessaire. Je ne vous cache pas qu'il m'a beaucoup touchée. Parfois j'ai dû m'arrêter dans ma lecture tellement je sentais l'émotion me gagner.
Merci de rappeler à ceux qui ne travaillent pas dans l'Éducation Nationale ce qu'est l'école aujourd'hui, les difficultés que l'on rencontre en tant qu'enseignant et notamment jeune enseignant, trimbalé à droite à gauche, sur plusieurs écoles à la fois, à des kilomètres de distance, placé sans aucune expérience devant des enfants cabossés par la vie et usés par les écrans, mal formé, mal considéré, très peu reconnu ou respecté, démuni face à un sentiment d'absurdité et de perte du bon sens, dans l'obligation d'appliquer des réformes ou des méthodes d'apprentissage dont l'efficacité reste à prouver, soumis à une terminologie ridicule et absconse ou à des sigles indéchiffrables, accablé par l'accumulation de tableaux ou paperasses inutiles à remplir - comme si c'était ça l'essentiel du métier -, luttant contre des rythmes scolaires insensés, pleurant après des horaires « peaux de chagrin » (quatre heures, ma bonne dame, quatre pauvres petites heures par semaine en troisième pour enseigner le français, à savoir, la compréhension de texte, la grammaire, l'expression écrite et orale, l'orthographe, la conjugaison, le vocabulaire et si possible un peu de lecture de l'image ou de l'analyse filmique si on a le temps…) et malgré tout, se battant coûte que coûte, montant des projets en veux-tu en voilà, retravaillant les cours parce que Dimitri n'a rien compris ou que Myriam n'a visiblement pas été intéressée, rencontrant des parents fatigués, dépassés parce que les modes de vie ont en quelques années beaucoup changé et qu'ils n'y comprennent plus rien, et nous, à dire vrai, pas beaucoup plus et pourtant, on est là, on ne lâche pas, on réexplique que les écrans doivent être éteints le soir, les portables posés dans l'entrée, on rappelle qu'une demi-heure de lecture avant de se coucher, c'est pas mal, que travailler dans le silence, c'est mieux, que dormir au moins huit heures par nuit permet de ne pas s'effondrer sur sa table le lendemain en classe...
Pour toutes ces raisons, Madame Corenblit, j'ai beaucoup aimé votre livre, votre personnage, Emma, professeur des écoles, qui s'accroche, qui en veut, qui résiste et essaie de comprendre. Une Emma « Antigone », entière, intransigeante, refusant les misérables compromis, prête à rentrer dans le lard de ceux qui disent que ça ira, que c'est pas terrible mais bon, on fera avec…
J'ai aussi trouvé très juste le personnage du directeur, monsieur Aucalme, qui fait ce qu'il peut, le pauvre homme, et qui visiblement, à la fin, n'en peut plus. Je l'ai aimé parce qu'il est très humain, il ne veut pas faire de vagues (d'ailleurs Emma le traite de « lâche »), il essaie d'arranger les choses mais il s'use et la scène finale de son départ à la retraite, toute en retenue, est magnifique .
Non, la réalité n'est pas simple, oui, il faut se battre, pour eux, j'allais dire malgré eux, parce que plus tard, ils seront les premiers à courir vers nous, comme vous le dites si bien dans le livre, en nous appelant par notre nom, redevenant soudain l'enfant ou l'adolescent qu'ils étaient, nous avouant, un peu essoufflés, les joues rosées, un vaste sourire aux lèvres, à quel point l'exposé sur tel bouquin, le poème qu'ils avaient écrit puis lu devant la classe ou le rôle qu'ils tenaient dans telle pièce de théâtre, ils ne l'ont jamais oublié - et ça, c'est du vécu et rien que pour ça, ça vaut le coup !
Merci Madame Corenblit d'avoir mis toutes ces choses, les belles et les moins belles, dans ce magnifique livre plein de désespoir, de joie, de violence, de poésie, d'humour et de rire.

A coup sûr, je penserai à vous lundi lorsque je me retrouverai devant mes futurs « attachiants », heu, pardon, attachants ! 

2 commentaires:

  1. Coucou Mylène,comme je suis contente de te lire! Oui, bien sûr, ce livre est fait pour toi! Du vécu! J'espère que tout va bien de ton côté et que ta rentrée s'est bien passée! Bonnes lectures à toi et à bientôt!

    RépondreSupprimer