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jeudi 12 novembre 2020

Yoga d'Emmanuel Carrère


Lettre 2 :


Parfois je me demande, Manu, ce qui m'intéresse dans tes textes. Je veux dire, ce qui m'intéresse VRAIMENT. Franchement, a priori rien ou pas grand-chose. Le yoga (comme tu l'auras un peu deviné dans ma précédente lettre), c'est pas trop mon truc. Mais y a pire, bien pire même : tiens, par exemple, de mémoire : ton histoire de crédit revolving et de lois sur le surendettement (« D'autres vies… ») mais qu'est-ce que j'en avais à faire ? Rien. Absolument rien. Et pourtant...

Pourtant, il te suffit de deux lignes pour m'embarquer, me ferrer, me ravir : je dévore tout ce que tu racontes comme si on m'avait privée de bouquins pendant douze confinements… Et ça marche avec n'importe quel sujet. Tu pourrais décrire les différentes méthodes de forage (havage, battage, rotary, tarière, marteau fond de trou…) ou la fabrication du poiré dans une ferme du Domfrontais (pilage, pressurage, soutirage, fermentation, mise en bouteilles...) que t'en ferais à coup sûr un vrai page-turner, un truc qu'on pourrait plus lâcher et dont on se dirait soudain : « Mais comment j'ai fait pour vivre sans m'intéresser à cette chose passionnante pendant si longtemps ? » Et ce dont tu te foutais complètement deux secondes avant devient essentiel, indispensable, nécessaire même, car on a le sentiment que ça va nous mener là où on n'a jamais pensé mettre les pieds (ce qui est le cas!) et nous apporter quelque chose de fondamental, de précieux, comme un éclairage nouveau sur le monde et peut-être même précisément ce qui nous manquait peut-être pour mieux le comprendre, ce foutu monde, et y être heureux.

Et donc, tes histoires de yoga… si elles m'ont intéressée (ce qui est déjà un exploit !), je n'ai pas eu pour autant envie de me pencher davantage sur cette discipline, de lire d'autres ouvrages à ce sujet. Non, vois-tu, la seule chose qui m'intéresse c'est Carrère qui parle du yoga. C'est Carrère qui parle. Point barre.

Alors pourquoi ? Comment ça marche ? J'ai quelques pistes. On pourrait, je pense, en trouver d'autres. D'abord, il y a la langue : très limpide, très précise, hyper fluide et qui rend d'une clarté folle le truc le plus complexe, le plus ardu, le moins digeste. Et franchement, je suis sûre que ça doit te donner un boulot de dingue (comme dirait notre président) de dire les choses si simplement. J'avais tenté dans une chronique sur un livre de J.P Toussaint d'expliquer aux gens un truc que je ne comprenais pas moi-même (mais alors PAS DU TOUT) : les bitcoins. Je te jure, j'avais passé deux heures à écrire trois lignes. C'est le truc le plus difficile qui existe au monde. Simplifier. Rendre clair ce qui est compliqué. Et toi, t'es un as. Et non seulement tout est clair comme de l'eau de roche mais cette clarté rend l'exposé passionnant. On comprend que dans le monde des choses incroyables existent et on ne le savait pas. Et on n'en revient pas. On a même l'impression (mais ça ne dure pas longtemps) d'être génial… (t'aurais dû être prof, Manu)

Et puis, ce que je trouve fabuleux aussi, ce sont tes angles d'approche. Ils me surprennent toujours. Quand t'amènes un sujet, on ne sait jamais comment tu vas l'aborder et on est toujours incroyablement surpris. Un exemple : quand j'ai su que dans ton bouquin, tu allais parler de terrorisme, de Charlie etc, je me suis dit « ok, c'est reparti ». J'avais lu « Le lambeau » et j'avais pas plus envie que ça de me replonger dans l'horreur. Bon, t'en parles un peu, évidemment mais tu sais ce dont je vais me souvenir ? De la pelisse de Bernard Maris. De ce qu'elle disait de lui. De la complexité et des diverses facettes de cet homme. Bref, je vais me souvenir d'un homme vivant. Et a priori, on n'était pas parti pour...

(Tiens, je ne sais pas pourquoi, soudain je pense au manteau d'Akaki Akakievitch et de ce que sa perte va révéler de profondément et de terriblement humain chez ce personnage…) Tu opères souvent un virage inattendu qui, finalement, va permettre de découvrir un visage nouveau, un paysage plus vaste, plus large (et souvent, vachement plus beau). Et tu vois, j'irai encore plus loin : en partant du particulier, du détail, tu ouvres vers le grand, le large, l'humanité, l'universel. Et du coup, ce que tu dis concerne tout le monde, implique tout le monde, touche tout le monde. Parce que ( et tu vois, dans les romans russes, c'est exactement la même chose) quoi que tu dises, qui que tu évoques, quel que soit le sujet que tu abordes, on touche toujours avec toi à l'essence même de l'humanité, à quelque chose d'infiniment et de profondément humain…

Et puis, dernier truc Manu, (c'est trop long ce que j'écris…), tes scènes, franchement, elles sont splendides. Et je vais te dire, j'm'en fous de savoir si tu les as vécues ou pas (en vrai je veux dire). Je sais que lorsque tu les as écrites, t'y étais forcément. T'as dansé avec Erica sur la Polonaise « héroïque » de Chopin (et que c'était beau...) et tes attentes au consulat d'Irak (j'ai adoré !) et ton enfermement dans une chambre d'hôtel à Belle-Île en plein mois d'août pour apprendre la dactylographie alors que tout le monde pensait que tu écrivais un roman (génial!) et puis et puis... cette scène où ton éditeur Paul Otchakovsky-Laurens te dit que si tu écrivais avec tous tes doigts, ton écriture serait DIFFÉRENTE (incroyable !)

Allez, j'arrête. C'est vraiment trop long mon truc…

Mais toi, n'arrête jamais Manu !

Porte-toi bien.



 

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