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jeudi 29 décembre 2016

Gordana de Marie-Hélène Lafon


Les éditions du chemin de fer

L’inconditionnelle que je suis des textes de Marie-Hélène Lafon (Les derniers indiens, L’annonce, Les pays, Joseph) a été ravie par ce petit livre très soigné illustré grâce aux reproductions des peintures délicates de Nihâl Marth.
J’ai retrouvé l’écriture travaillée, ouvragée de Marie-Hélène Lafon, une écriture ciselée qui tente d’aller au cœur des gens, de pénétrer leurs silences et leurs non-dits.
La narratrice, Jeanne, retraitée, observe une hôtesse à la caisse 4 du Franprix, 93 rue du Rendez-Vous, douzième arrondissement. Elle scrute cette femme, Gordana, que les gens ne voient pas, pressés qu’ils sont de récupérer leur monnaie et de ranger leurs courses.
Elle dit ce qu’elle voit : la couleur des cheveux, la forme du cou et des seins. « Et que dire des seins. La blouse fermée n’y suffirait pas. Ils abondent. Ils échappent à l’entendement ; ni chastes, ni turgescents ; on ne saurait ni les qualifier, ni les contenir, ni les résumer. Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance… » Véritable morceau d’anthologie que cette évocation des seins de Gordana !
Ce corps qui souffre dans une position inconfortable des heures durant est celui d’une fille de l’Est, certainement. La narratrice tente d’aller au-delà pour voir et comprendre ce qui se passe derrière l’épaisse carapace des corps.
Et puis, quand elle ne sait pas, elle imagine, brode, fabule et se fait romancière : « J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien ; ce que j’ai oublié, je l’invente. »
Lorsqu’un homme se présente à la caisse, la narratrice lui donne un nom, une fonction, le met en scène. Grâce au conditionnel qui autorise tout, elle se laisse aller : « L’homme habiterait seul, après un divorce, il aurait quarante-deux ans et pas d’enfants. » Elle précise : « J’invente presque tout de cet homme, je sais son roman par cœur, je le déroule. »
Elle avoue que chaque jour, elle « brode », « mine de rien, entre Bel-Air et Pasteur ; ligne six, aller et retour cinq fois par semaine, comme d’autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirales. » Et plus elle parle des autres, plus elle se découvre elle-même.
Un texte magnifique sur une femme anonyme, mutique, mystérieuse, de celles que l’on croise chaque jour sans lever la tête, un texte sur les possibilités d’un récit, sur le travail d’un romancier…
Marie-Hélène Lafon nous apprend à voir le monde en le nommant : ses mots, sa phrase ont quelque chose d’organique. D’ailleurs, elle a un rapport « physique » aux mots. L’écriture est un « corps à corps ». Sa langue est sensuelle, charnelle. Celle qui se dit « une travailleuse du verbe » traduit le monde en mots. Elle les utilise comme des bêches, des pioches, des pelles et elle défriche, creuse, retourne, déterre, passe au tamis. Elle se sert des mots pour explorer le monde mais aussi pour le « contenir ». (C’est certainement son livre Chantiers, éditions des Busclats, 2015, qui m’a le plus éclairée sur son écriture). Sa phrase est physique, rythmée, cadencée. Le mot se goûte, il est juste, précis. Un autre ne conviendrait pas. Parfois, elle a recours à l’étymologie, la racine, qui dit plus de choses, ou bien elle décortique l’expression toute faite, en tire tout son jus, la met en perspective.
Comme je l’ai dit au début, j’aime le travail de Marie-Hélène Lafon et… je prends tout !

Vivement son prochain livre…

Livre lu dans le cadre de la Voie des indés de décembre (Libfly)

3 commentaires:

  1. Mazette, tu en parles bien !
    Dans ma PAL, j'ai "MO" de cette auteure. Tu connais ?

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  2. Je connais le titre mais je ne l'ai pas lu... Ma collec est incomplète !

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  3. Très beau billet, j'aime beaucoup Marie-Hélène Lafon aussi.

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