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samedi 27 juin 2026

Une Saison à Téhéran de Lucie Azema

Éditions Les Corps Conducteurs
★★★★★

 Si je vous dis que lire ce livre, c’est voyager, vous allez me dire que je sombre dans les pires clichés (avec cette chaleur, l’esprit tourne au ralenti!) Et pourtant, c’est VRAI : tandis que je me liquéfiais entre deux heures de cours dans une salle des profs devenue une étuve, je profitai d’une légère percée de lumière entre deux lattes de volet cassé pour lire « Une saison à Téhéran » et honnêtement, le climat aidant, je me suis sentie loin, très loin, perdue dans les petites rues de Yazd sous un soleil de plomb... et c’était merveilleux.

Ce n’est pas le premier livre que je lis sur ce pays mais la différence, c’est que Lucie Azema n’a pas souhaité partir pour prouver qu’elle n’avait peur de rien ou ne parler du pays qu'à travers son régime politique. Non, elle a fait le choix de raconter la vie quotidienne : celle des tasses de thé qui ponctuent les journées, des taxis qui sillonnent Téhéran (coup de coeur pour le mostaghim qui n’avance qu’en ligne droite!), des cafés et des librairies où l'on passe des heures à discuter, des marchés, de la cuisine, des oiseaux qui accompagnent les matins, de la musique, de la poésie, des histoires d'amour et d'amitié et de cette manière si particulière qu'ont les Iraniens de prendre le temps (être en retard est une règle de vie!)

Elle a vécu plusieurs années en Iran, appris le persan, enseigné le français et partagé le quotidien de nombreuses familles. À travers son regard sensible, sincère, on découvre un Iran intime : elle nous fait entrer dans une culture qu'elle aime plus fort que tout. Elle s’intéresse à la poésie et à la langue persane qu'elle décrit avec passion et précision, à l’art des délicates miniatures, aux motifs des tapis, aux traditions.

Elle raconte des anecdotes souvent très drôles sur les mœurs si différentes des nôtres comme cette règle de politesse qui consiste toujours à refuser quand on vous propose quelque chose.

Elle n’oublie pas de parler de la situation politique et des atteintes aux libertés mais elle préfère mettre au centre de son livre les femmes et les hommes qu'elle a rencontrés, leur hospitalité et leur immense générosité.

C'est sans doute ce qui rend ce texte si touchant : il ne cherche ni à idéaliser ni à condamner mais simplement à montrer un pays dans toute sa complexité et son humanité. On ressent à chaque page l'attachement profond de l'autrice pour cette terre où elle a vécu, aimé et construit une partie de sa vie.

Son écriture est poétique, sensuelle, parfois mélancolique, toujours lumineuse. On découvre Téhéran, mais aussi Ispahan, Shiraz ou Persépolis et même l’île de Qeshm dans le détroit d’Ormuz... autant de lieux chargés d'Histoire où l’on peut admirer palais, jardins, mosquées ou paysages somptueux qu’elle nous dévoile à travers SON regard, SES sensations et SES émotions. Son texte donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer. Il est vivant et incarné.

J’ai adoré cette lecture profondément humaine qui m’a « physiquement » fait voyager. Je suis simplement triste de me dire que je ne verrai peut-être jamais ces lieux ni ne rencontrerai ces gens…  


 

vendredi 19 juin 2026

Mon refuge et mon royaume d'Arundhati Roy

 

Éditions Gallimard
Traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margit
★★★★★
Coup de coeur!

STOP ! ARRÊTEZ TOUT, et courez acheter ce livre que vous n’oublierez JAMAIS ! Je vous en supliiiiie, lisez ce texte IMMENSE, cette autobiographie INCROYAAABLE : celle que nous propose la fabuleuse Arundhati Roy.

« Elle était mon refuge et mon orage » écrit l’autrice dès les premières pages. Cette formule résume parfaitement la relation qui unit Arundhati Roy, l’autrice, à sa mère : amour mêlé de peur, admiration mêlée de colère, un sentiment de dette infinie et une volonté folle de rompre tout en sachant que c’est impossible !

Cette mère, Mary Roy, est un vrai personnage de roman voire de conte tellement elle est terrible. Elle a un parcours surprenant : dans l’Inde des années 60, elle quitte un mari alcoolique (qu’elle appelait « l’Homme de Rien »), élève seule ses deux enfants, crée une école devenue une vraie institution, mène un combat pour le droit des femmes à l’héritage. Mary Roy est une pionnière, une féministe, une battante, une femme qui a donné des ailes à des générations de jeunes filles.

Mais pour sa propre fille, l’histoire est bien plus compliquée.

En effet, Mary Roy est aussi une mère tyrannique, imprévisible, extrêmement cruelle, dont les crises de colère et de violence sont quotidiennes. Un exemple ? « Tu es laid et stupide. À ta place, je me suiciderais » hurle-t-elle à son fils. Ses enfants ne l’appellent jamais « maman » : ils la surnomment « notre banquière » puisque cette dernière leur avait demandé « des retours sur investissement substantiels. » Des mauvaises notes à l’école ? C’est le cauchemar à la maison. « Il se rappelait avoir été aimé. Moi, pas. Heureusement. » ironise l’autrice.

« J’ai quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer » avoue Arundhati qui, à seize ans, quitte le Kerala pour Delhi où elle vivra mille aventures au risque de perdre la vie.

Ce qui m’a frappée dans ce récit, c’est l’incroyable honnêteté de l’autrice. Elle ne cherche jamais à régler ses comptes. Elle ne transforme pas sa mère en monstre et pour autant, n’essaie pas de l’excuser. Elle tente simplement de comprendre comment une femme capable d’une telle générosité envers les autres a pu être si brutale avec ses propres enfants. On se demande comment Arundhati Roy a réussi à survivre malgré une enfance pareille ! Beaucoup auraient sombré. Elle aurait pu se perdre, se laisser écraser par cette mère qui occupait tout l’espace. Au contraire, elle va trouver au plus profond d’elle-même une énergie de survie extraordinaire.

Si Mary Roy apparaît comme une mère dévorante, elle est capable, avec ses élèves, de créer un monde neuf : « Mrs Roy s’était donné pour mission de détromper les garçons sur leur prétendu pouvoir à dominer. Elle a fait d’eux des hommes attentionnés, respectueux… D’un certaine manière, elle les a libérés, eux aussi. Elle les a délivrés du fardeau de se conformer à l’image que la société se faisait d’eux. Elle a élevé des générations d’hommes doux avant de les envoyer dans le monde. Quant à ses élèves filles… l’esprit qu’elle leur a insufflé n’était rien moins que révolutionnaire. Elle leur a donné une colonne vertébrale, elle leur a donné des ailes, elle les a aidées à s’envoler. »

Arundhati deviendra architecte, puis scénariste, actrice et enfin écrivaine. Elle suivra le modèle de sa mère à travers son engagement politique, écologique et féministe. Toutes deux refusent de se taire et de plier. Là-dessus, elles se ressemblent! Elle hérite malgré elle de la force de sa mère, de son obstination, de son refus des compromis. Cette transmission est l’un des aspects les plus fascinants du livre.

Un autre aspect abordé est celui de la naissance d’une écrivaine. On suit l’enfance bohème d’Arundhati, ses années de débrouille à Delhi, ses amours, ses découvertes artistiques, puis l’écriture du « Dieu des Petits Rien » et le séisme que provoque son succès mondial. Mais même lorsqu’elle devient une figure littéraire internationale, sa mère continue d’habiter chacune des pages.

Et puis, il y a cette langue magnifique, libre, inventive, traversée d’images fulgurantes. Malgré les blessures racontées, l’humour est omniprésent, un humour souvent mordant, parfois tendre qui empêche le récit de sombrer dans le règlement de compte.

Au fil des pages, c’est aussi toute l’Inde contemporaine qui se dessine : les inégalités, les violences faites aux femmes, les combats idéologiques, les tensions politiques et religieuses. Les problèmes sont parfois complexes mais toujours passionnants. Jamais ces questions ne prennent le pas sur ce qui demeure le coeur battant du livre : le lien mystérieux qui unit une mère et sa fille.

J’ai refermé ce livre avec le sentiment d’avoir rencontré deux femmes exceptionnelles. L’une admirable et insupportable, l’autre blessée (on le serait à moins!) mais debout. Elles sont chacune, à leur manière, des femmes libres.

« Mon refuge et mon orage » est une autobiographie admirable, le récit d’une émancipation inouïe, presque forcée, une réflexion sur l’écriture et sur l’engagement.

Bravo !

lundi 15 juin 2026

Le Volume du temps de Solvej Balle

Éditions Grasset
traduit du danois par Terje Sinding
★★★★★

LU D’UNE TRAITE et pourtant je suis loin d’être une grande lectrice de science-fiction. Les univers futuristes, les prouesses technologiques ou les récits d'anticipation ne sont pas vraiment ce qui m'attire en littérature. Pourtant, « Le Volume du temps » de Solvej Balle a retenu mon attention. Pourquoi ? Peut-être parce que l’histoire de l’autrice est incroyable : après avoir voyagé, suivi des études de lettres à Paris VII et travaillé à Shakespeare and Company, elle s’est retirée du monde sur l’île de Ærø au sud du Danemark pendant vingt ans pour écrire ce texte auto-édité. Elle a reçu en 2022 le Grand Prix de littérature du Conseil Nordique.

Et j’ai bien fait de m’y intéresser car c’est une de mes plus belles découvertes de ces derniers mois.

Honnêtement, ça ne ressemble à aucun livre de science-fiction. Que je vous raconte : Tara Selter, antiquaire spécialisée dans les livres anciens, installée avec son mari dans la région de Lille, se réveille un matin et découvre qu'elle revit un jour qu’elle a déjà vécu : le 18 novembre. Le lendemain aussi. Puis les jours suivants. Elle seule semble consciente de cette anomalie, ce qui la plonge dans une grande solitude.

Je vous le dis tout de suite : la boucle temporelle dans laquelle Tara est coincée n'est pas un ressort narratif essentiel même s’il crée un certain suspense. Elle devient plutôt le point de départ d'une réflexion vertigineuse sur le temps, la solitude, le rapport aux autres et notre manière d'habiter le monde.

Ce qui m'a particulièrement frappée, c'est que, d'une certaine façon, il ne se passe presque rien dans ce roman. Il n'y a pas de rebondissements permanents ni de révélations fracassantes. Le récit avance lentement, au rythme des observations de Tara, de ses tentatives pour comprendre ce qui lui arrive et de son adaptation progressive à cette situation absurde.

On est plus dans une réflexion existentielle voire philosophique ou métaphysique : Tara prête une grande attention aux plus petits détails : une pluie qui tombe toujours de la même manière, le mouvement d'un arbre dans le vent, le comportement des oiseaux, les objets déplacés, les gestes quotidiens répétés à l'identique. À mesure que les jours s'accumulent, Tara développe une connaissance presque intime de son environnement, ce qui lui donne une certaine forme de connaissance et de liberté puisqu’elle voit des choses qu’elle ne percevait pas avant.

J'ai adoré le ton du livre, fait de silence, de contemplation et de réflexion. Solvej Balle prend le temps d'explorer ce que signifie vivre lorsque toute perspective d'avenir disparaît. Comment continuer à exister quand plus rien n'avance ? Comment préserver un lien avec les autres ? Comment donner du sens à ses journées lorsqu'elles sont toutes identiques ?

Il y a également quelque chose de profondément poétique dans l’écriture. L'autrice fait du quotidien, de l'ordinaire, sa matière romanesque et parvient à rendre passionnants les gestes les plus anodins, nous invitant par là même à ralentir, à observer, à réfléchir à notre propre rapport au temps.

« Le volume du temps » est un texte singulier, vraiment fascinant, hyper addictif qui m'a complètement embarquée. J’ai déjà commandé le 2e tome… il y en a 7 !


 

jeudi 11 juin 2026

Ghost Stories de Siri Hustvedt

Éditions Gallimard
★★☆☆☆

 Quand j’ai commencé « Ghost Stories » de Siri Hustvedt, je venais tout juste de refermer le livre d'Agathe Charnet consacré à la mort de sa mère. Cette lecture m'avait profondément touchée. J'y avais trouvé beaucoup d’humanité, de sensibilité, de poésie et d’humour malgré la gravité du sujet, quelque chose de très incarné, de très charnel et tellement attachant. C'est en effet un texte vivant, bouleversant, auquel je continue de penser très souvent.

Donc, après cette lecture marquante, je découvrais « Ghost Stories » que l’autrice avait écrit pendant et après la disparition de son mari, l'écrivain Paul Auster. Après avoir été si profondément émue par le livre d'Agathe Charnet, je m'attendais à retrouver une émotion semblable. Or je suis restée totalement impassible. Je me suis donc demandé ce qui avait bien pu coincer.

Je crois que la première difficulté vient sans doute de la construction du livre. Le texte mêle des réflexions personnelles, des lettres écrites par Paul Auster à son petit-fils pour qu’il les lise lorsqu'il sera adulte, ainsi que des mails adressés à des amis afin de les tenir informés de l'évolution de sa maladie. Cet assemblage m'a paru disparate et artificiel.

La présence de ces lettres m'a particulièrement dérangée. Elles sont destinées à un enfant qui ne les découvrira que plus tard, et pourtant nous, lecteurs, les lisons avant lui. J'ai éprouvé un certain malaise, comme si je lisais quelque chose de très personnel qui ne m'était pas destiné.

Le même sentiment m’a saisie à la lecture des bulletins de santé de Cancerland (quelle horreur ce nom !) Leur publication nous donne accès à une correspondance privée, très technique, destinée à un groupe d’amis. Mais que sommes-nous censés faire de ces inventaires de médicaments, de ces dates de scanners, de ces relevés minutieux d’oxygène sanguin ou de ces comptes-rendus de tests cardio-pulmonaires ? Honnêtement, je doute même que les amis de l’autrice aient eu besoin d’un suivi aussi détaillé...

Par ailleurs, Siri Hustvedt multiplie les références à des ouvrages médicaux, à des études scientifiques ou à des textes traitant de croyances multiples autour de la mort et de la maladie. Je conçois sa démarche: elle cherche à comprendre ce qui arrive. Mais cette accumulation de références finit par créer une distance. Là où j'attendais une expérience singulière du deuil, je me suis retrouvée face à un discours souvent analytique et universitaire qui m'a empêchée de ressentir la moindre émotion.

Un autre aspect m'a gênée : l'image qui est renvoyée du couple qu’ils formaient. À plusieurs reprises, l'autrice évoque leur beauté, le regard admiratif que Paul Auster portait sur elle ou encore le fait qu'il la considérait comme la véritable intellectuelle du couple. Pourquoi pas mais j’y ai perçu une forme d'autocélébration vaguement déplacée. « Paul me déclarait régulièrement son amour et l’admiration que je lui inspirais… J’étais merveilleuse. J’étais brillante. J’étais un génie... Il me disait tous les jours que j’étais belle... »

Et puis il y a la grande maison de Brooklyn, le jardin fleuri, la fille brillante, le beau-fils remarquable, les conférences prestigieuses, les livres de l'un, les livres de l'autre, la thèse de Siri, et bien sûr cet amour exceptionnel qui semble avoir échappé à toutes les imperfections ordinaires de l'existence.

Or le paradoxe est là : plus un auteur cherche à nous montrer combien sa vie a été exceptionnelle, plus il risque de nous en éloigner. J'aurais aimé apercevoir les failles, les contradictions, les doutes et le désespoir, quelque chose qui rende ce couple moins admirable et plus proche de nous. Il peut arriver à l’autrice d’évoquer des difficultés, notamment avec le premier fils de Paul Auster, mais on ne le ressent pas pleinement, on ne le vit pas intensément. Elle le dit mais ça reste abstrait, tout le contraire du livre d’Agathe Charnet qui est incarné, vivant, souvent drôle, parfois très douloureux et toujours profondément humain. En le lisant, j’avais l’impression d'être invitée à partager une expérience, comme si je faisais partie de la famille.

Au contraire, avec « Ghost Stories », j’ai eu le sentiment d'assister à la vie d'un couple depuis l'extérieur, derrière une vitre.

Au final, ce qui m'a le plus frappée est la froideur que j'ai ressentie tout au long de ma lecture. Je ne doute pas de la sincérité de Siri Hustvedt, ni de la profondeur de sa souffrance mais pour autant, elle n’a pas provoqué chez moi d'émotion littéraire, peut-être tout simplement parce que ce livre n’est pas vraiment une œuvre littéraire.

Ainsi, je suis restée spectatrice de ce texte, sans jamais parvenir à m'y reconnaître et encore moins à m'attacher à ce couple. Là où d'autres récits de deuil ouvrent une porte vers l'universel et un espace dans lequel chacun peut reconnaître une part de sa propre histoire (et c’est le cas du merveilleux livre d’Agathe Charnet « Peut-être le hasard » que je finirai bien par vous convaincre de lire!), « Ghost Stories » m'a laissée sur le seuil, voire à la porte.

Dommage.


 

samedi 6 juin 2026

Peut-être le hasard d'Agathe Charnet

 

Éditions Les Corps Conducteurs
★★★★★
(coup de coeur!)


 Chère Agathe,

Je ne suis pas sûre de trouver les mots pour vous dire toute mon émotion et mon admiration pour ce livre magnifique.

Marie-Pierre est votre mère. Elle était professeure de philosophie et avait passé sa vie à enseigner. Cette femme de lettres a progressivement perdu ses mots. Le diagnostic est tombé : Alzheimer précoce, à cinquante ans. Vous racontez la maladie, son avancée inexorable, les rendez-vous médicaux, l'épuisement des proches, les questions sans réponse.

Mais ce n'est pas seulement cela que j'ai lu.

J'ai lu le destin d'une génération de femmes, ma génération, puisqu’il faut que je vous le dise, Agathe, j’ai l’âge de votre mère.

Une génération de femmes libres, cultivées, passionnées. Des femmes qui pensaient que les luttes féministes étaient derrière elles et qu’elles n’avaient plus qu’à en profiter. Des femmes qui avaient étudié, enseigné, aimé, élevé des enfants, assumé leur carrière, porté des familles entières à bout de bras et des charges mentales hautes comme ça. Des femmes à qui l'on avait promis beaucoup mais qui ont souvent appris à faire passer leurs rêves après ceux des autres.

Votre roman raconte Alzheimer, certes.

Mais il raconte aussi ce qui disparaît avant même la maladie : les ambitions remisées, les désirs différés, les films qu'on n'aura pas vus ou critiqués, les livres qu'on n'aura pas écrits ou lus, les vies que l'on remet à plus tard jusqu'au jour où le temps manque.

Ce qui m'a frappée, c'est que vous refusez de réduire votre mère à sa maladie.

Vous la regardez dans toute sa complexité. Vous la regardez comme une intellectuelle, une amoureuse du cinéma, de la musique, des animaux, une femme en colère, une femme drôle, une femme imparfaite. Vous lui rendez ce que la maladie lui a volé : sa singularité.

Et puis il y a votre voix. Et elle est extraordinaire.

Une voix qui n'a pas peur de dire l'indicible.

L'amour, bien sûr. Mais aussi l'épuisement.

La tendresse, mais aussi la rage.

Le dévouement, mais aussi ces instants où l'on voudrait que tout s'arrête parce qu'on ne supporte plus de voir souffrir quelqu'un qu'on aime.

J'ai rarement lu un texte qui parle avec autant de franchise du rôle d'aidant. Vous n'édulcorez rien. Vous ne cherchez jamais à être exemplaire. Vous êtes simplement humaine. Et c'est précisément pour cela que votre récit est si juste.

J'ai adoré votre écriture : vive, crue, vraie, juste, originale, drôle, poétique, sensible. Vous parvenez à nous faire rire malgré le désastre qui se prépare.

Peut-être le hasard.

Peut-être la génétique.

Peut-être les blessures anciennes.

Peut-être rien de tout cela.

À la fin, votre livre ne résout aucun mystère. Il fait quelque chose de plus précieux : il accepte de ne pas savoir.

Dans un monde obsédé par les explications, les statistiques et les certitudes, vous nous rappelez qu'une vie demeure en partie incompréhensible.

Lorsque j'ai tourné la dernière page, je n'ai pas eu le sentiment de quitter Marie-Pierre. Au contraire, j'ai eu l'impression que, grâce à vous, elle continuait à vivre quelque part entre les mots, la musique, les souvenirs et l'amour de ceux qui l'ont connue.

Peut-être est-ce cela, finalement, la littérature.

Offrir une seconde mémoire à ceux dont la première s'est effacée.

Offrir des mots à ceux qui les ont perdus.

Merci de tout coeur, Agathe, pour ce livre magnifique.




mercredi 3 juin 2026

Le format d'un livre de Michel Jullien

Éditions Verdier
★★★★★

 Êtes-vous de la pincée ou du ressort ? Tournez-vous les pages de vos livres en venant chercher délicatement l’angle supérieur droit du bout de l’index ou préférez-vous courber toutes les pages de droite avec le pouce pour en extraire une d’une simple pichenette ?

Amoureux des livres que vous êtes, ce livre est pour vous. Et croyez-moi : vous allez vous ré-ga-ler.

Car Michel Jullien ne parle pas seulement des livres : il parle de notre manière de vivre avec : de les tenir, de les ranger, de les annoter, parfois même de les collectionner.

Tout commence par une huître. Une huître empruntée à Francis Ponge, dont l'auteur se sert pour raconter son propre rapport à la lecture. Une relation compliquée, presque hostile. Enfant, les mots lui résistent. Lire est une épreuve. Si bien que le jeune Michel quitte tôt les études pour devenir tourneur-fraiseur dans une usine d'Argenteuil. Mais le décalage est déjà là. Et il devient complet lorsqu'il se met à arriver à l'usine avec un livre sous le bras et à lire pendant la pause-déjeuner entre deux machines-outils. Une singularité qui intrigue, amuse ou agace ses collègues.

Cette histoire personnelle nourrit tout le livre. Mais attention : il ne s'agit ni d'une autobiographie classique ni d'un essai savant sur la littérature. Michel Jullien invente un objet hybride, quelque part entre le récit de vie, la méditation et la déclaration d'amour au livre. Et ce qui rend la lecture délicieuse, c’est qu’on avance par associations d'idées, bifurcations, trouvailles. Chaque page est une surprise, une découverte, une exploration, bref, un bonheur !

Car ce qui l'intéresse n'est pas tant ce que racontent les livres que ce qu'ils sont : leur format, leur poids, leur odeur, la texture du papier, la façon dont ils vieillissent, les traces qu'ils gardent de leurs lecteurs. Il est question des marque-pages, des livres de chevet, de ceux qui partent en voyage avec nous, de ceux qu’on perd, qu’on garde, qu’on donne, des boîtes à livres, des PAL (piles à lire) qui montent jusqu’au ciel ...

Comme Francis Ponge, Michel Jullien rend fascinantes des choses auxquelles nous ne prêtons presque jamais attention. Pourquoi la page de droite ne produit-elle pas la même impression que celle de gauche ? Sur quels critères sélectionne-t-on un livre plutôt qu’un autre ? Comment se passe notre premier contact physique avec un livre ? Comment range-t-on sa bibliothèque ? De quelle façon tourne-t-on les pages ?

À la lecture de ces observations, on sourit souvent et l’on se dit : "Tiens, moi aussi je fais ça."

À travers ces questions en apparence anodines, l'auteur parle en réalité de nous-mêmes. Car chaque livre contient un peu de notre existence. Nous y déposons des souvenirs : une fleur séchée, une lettre, une carte de visite, un ticket... Comme il l'écrit magnifiquement, une part de notre vie demeure enfermée dans les ouvrages que nous avons lus.

Le livre regorge également d'anecdotes savoureuses, parfois très personnelles. On y croise Titivillus, le démon chargé des coquilles typographiques, les mystères du massicot, les subtilités de la typographie, la fabrication des Pléïades. On apprend beaucoup mais l'érudition s’accompagne toujours de beaucoup d’humour et d’humanité.

Et son écriture : ah, parlons de l’écriture de Michel Jullien. Un délice ! Elle est précise, à la loupe, attentive aux détails les plus infimes, inventive, originale. Elle m’évoque celle de Francis Ponge. Cette écriture restitue parfaitement toutes nos petites manies de lecteur, nos rituels quotidiens autour des livres.

On ouvre « Le format d'un livre » en pensant lire un ouvrage sur un objet familier. On le referme avec l'impression d’avoir découvert un monde nouveau.

Cet essai jubilatoire, captivant, drôle, sensible et profondément humain nous rappelle une chose essentielle : les livres ne sont pas seulement des objets qui racontent des histoires. Ils deviennent aussi les témoins des nôtres. Au fil des années, ils accumulent nos souvenirs, nos découvertes, nos émotions. Ils nous accompagnent dans les déménagements, les voyages, les périodes heureuses ou difficiles. Ils vieillissent avec nous.

Cet essai est un hommage magnifique à cette relation discrète mais précieuse que nous entretenons avec eux.

Et après sa lecture, je vous garantis une chose : vous ne tournerez plus jamais une page tout à fait de la même manière !




 

samedi 30 mai 2026

L'Objet d'amour d'Edna O'Brien

Éditions Sabine Wespieser
★★★★★
(coup de coeur)

 Edna O'Brien a toujours raconté les femmes que l’Irlande préférait taire : des femmes qui désirent, qui étouffent, qui rêvent de partir. Avec « L'Objet d'amour », recueil de trente-et-une nouvelles écrites entre 1962 et 1990, la grande écrivaine irlandaise livre sans doute la forme la plus pure de son art.

À la fin de sa vie, Edna O’Brien affirmait que ses nouvelles étaient meilleures que ses romans. Elle pourrait bien avoir raison. En quelques pages seulement, elle parvient à saisir des vies entières : une jeune fille de la campagne irlandaise qui rêve d’évasion, une femme solitaire prise au piège d’une liaison amoureuse, ou encore des héroïnes qui affrontent avec courage le poids de la religion, des traditions et du patriarcat, parfois même jusqu’à la folie comme dans « Une scandaleuse ».

Dès la première nouvelle, « Fête irlandaise », on retrouve ce qui fait la force de son écriture : une attention incroyable aux détails du quotidien, un humour discret mais mordant, et cette façon très moderne de parler du désir féminin. Mary, dix-sept ans, quitte la ferme familiale pour se rendre à la fête du village avec l’espoir qu’une autre vie l’attend. Mais chez O’Brien, les rêves se heurtent souvent à la réalité d’une Irlande rurale corsetée par les convenances.

La nouvelle qui donne son titre au recueil est sans doute la plus marquante. Martha, présentatrice télévisée, raconte sa passion pour un avocat célèbre et marié, son « objet d’amour ». Avec une grande sincérité et sans tabous, Edna O’Brien décrit la dépendance amoureuse, les humiliations, le désir et les désillusions. Mais elle y injecte aussi une irrévérence et un humour qui empêchent le drame de sombrer dans le pathos.

D’autres textes aussi sont inoubliables, comme la nouvelle intitulée « Drames » que paradoxalement j’ai trouvée irrésistible de drôlerie : un commerçant féru de théâtre veut monter une pièce, sous le regard soupçonneux des villageois. Il attend un acteur venu de Dublin pour l’aider dans son projet... ou bien « Le tapis », l’histoire d’une famille qui reçoit un tapis sans savoir qui a bien pu leur envoyer un tel cadeau… ou encore « Mrs Reinhardt » : une femme quittée par son mari se retrouve seule à la table d’un restaurant et, au lieu de se morfondre, son attention va être retenue par un homard dans un aquarium cherchant à séduire une congénère. C’est excellent ! J’adore ce genre de sortie de piste complètement improbable...

Ce qui frappe surtout, c’est la modernité de ces textes. Écrites il y a plusieurs décennies, ces nouvelles parlent encore avec une étonnante justesse de liberté féminine, de solitude, de domination sociale et de quête d’émancipation.

L’écriture d’Edna O’Brien est vibrante, sensuelle, d’une précision presque cinématographique. En effet, ce qui certainement m’a le plus fascinée, c'est l’extraordinaire puissance d’évocation de l’autrice : les détails qu’elle imagine semblent toujours avoir été vécus. Ils donnent à ses récits une impression de vérité saisissante. Cette forme d’hyperréalisme ou d’hyper-présence au monde, qui naît d’une profusion de détails concrets, souvent inattendus ou improbables, donne au lecteur l’impression d’entrer physiquement dans les scènes.

Longtemps censurée dans son Irlande natale pour avoir osé parler de sexualité féminine, Edna O’Brien apparaît aujourd’hui comme une figure majeure de la littérature contemporaine. Avec « L’Objet d’amour », réédité dans une nouvelle traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, c’est toute la puissance de son regard sur les femmes et sur le monde qui ressurgit. Un recueil incandescent, à la fois cruel, drôle et profondément humain.