Éditions Gallimard
Traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margit
★★★★★
Coup de coeur!
STOP ! ARRÊTEZ TOUT, et courez acheter ce livre que vous
n’oublierez JAMAIS ! Je vous en supliiiiie, lisez ce texte
IMMENSE, cette autobiographie INCROYAAABLE : celle que nous
propose la fabuleuse Arundhati Roy.
« Elle
était mon refuge et mon orage » écrit l’autrice dès les
premières pages. Cette formule résume parfaitement la relation qui
unit Arundhati Roy, l’autrice, à sa mère : amour mêlé de
peur, admiration mêlée de colère, un sentiment de dette infinie et
une volonté folle de rompre tout en sachant que c’est impossible !
Cette
mère, Mary Roy, est un vrai personnage de roman voire de conte
tellement elle est terrible. Elle a un parcours surprenant :
dans l’Inde des années 60, elle quitte un mari alcoolique (qu’elle
appelait « l’Homme de Rien »), élève seule ses deux
enfants, crée une école devenue une vraie institution, mène un
combat pour le droit des femmes à l’héritage. Mary Roy est une
pionnière, une féministe, une battante, une femme qui a donné des
ailes à des générations de jeunes filles.
Mais
pour sa propre fille, l’histoire est bien plus compliquée.
En
effet, Mary Roy est aussi une mère tyrannique, imprévisible,
extrêmement cruelle, dont les crises de colère et de violence sont
quotidiennes. Un exemple ? « Tu es laid et stupide. À ta
place, je me suiciderais » hurle-t-elle à son fils. Ses
enfants ne l’appellent jamais « maman » : ils la
surnomment « notre banquière » puisque cette dernière
leur avait demandé « des retours sur investissement
substantiels. » Des mauvaises notes à l’école ? C’est
le cauchemar à la maison. « Il se rappelait avoir été aimé.
Moi, pas. Heureusement. » ironise l’autrice.
« J’ai
quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour
pouvoir continuer à l’aimer » avoue Arundhati qui, à seize
ans, quitte le Kerala pour Delhi où elle vivra mille aventures au
risque de perdre la vie.
Ce
qui m’a frappée dans ce récit, c’est l’incroyable honnêteté
de l’autrice. Elle ne cherche jamais à régler ses comptes. Elle
ne transforme pas sa mère en monstre et pour autant, n’essaie pas
de l’excuser. Elle tente simplement de comprendre comment une femme
capable d’une telle générosité envers les autres a pu être si
brutale avec ses propres enfants. On se demande comment Arundhati Roy
a réussi à survivre malgré une enfance pareille ! Beaucoup
auraient sombré. Elle aurait pu se perdre, se laisser écraser par
cette mère qui occupait tout l’espace. Au contraire, elle va
trouver au plus profond d’elle-même une énergie de survie
extraordinaire.
Si
Mary Roy apparaît comme une mère dévorante, elle est capable, avec
ses élèves, de créer un monde neuf : « Mrs Roy s’était
donné pour mission de détromper les garçons sur leur prétendu
pouvoir à dominer. Elle a fait d’eux des hommes attentionnés,
respectueux… D’un certaine manière, elle les a libérés, eux
aussi. Elle les a délivrés du fardeau de se conformer à l’image
que la société se faisait d’eux. Elle a élevé des générations
d’hommes doux avant de les envoyer dans le monde. Quant à ses
élèves filles… l’esprit qu’elle leur a insufflé n’était
rien moins que révolutionnaire. Elle leur a donné une colonne
vertébrale, elle leur a donné des ailes, elle les a aidées à
s’envoler. »
Arundhati deviendra architecte, puis scénariste, actrice et enfin
écrivaine. Elle suivra le modèle de sa mère à travers son
engagement politique, écologique et féministe. Toutes deux refusent
de se taire et de plier. Là-dessus, elles se ressemblent! Elle
hérite malgré elle de la force de sa mère, de son obstination, de
son refus des compromis. Cette transmission est l’un des aspects
les plus fascinants du livre.
Un
autre aspect abordé est celui de la naissance d’une écrivaine. On
suit l’enfance bohème d’Arundhati, ses années de débrouille à
Delhi, ses amours, ses découvertes artistiques, puis l’écriture
du « Dieu des Petits Rien » et le séisme que provoque
son succès mondial. Mais même lorsqu’elle devient une figure
littéraire internationale, sa mère continue d’habiter chacune des
pages.
Et
puis, il y a cette langue magnifique, libre, inventive, traversée
d’images fulgurantes. Malgré les blessures racontées, l’humour
est omniprésent, un humour souvent mordant, parfois tendre qui
empêche le récit de sombrer dans le règlement de compte.
Au
fil des pages, c’est aussi toute l’Inde contemporaine qui se
dessine : les inégalités, les violences faites aux femmes, les
combats idéologiques, les tensions politiques et religieuses. Les
problèmes sont parfois complexes mais toujours passionnants. Jamais
ces questions ne prennent le pas sur ce qui demeure le coeur battant
du livre : le lien mystérieux qui unit une mère et sa fille.
J’ai
refermé ce livre avec le sentiment d’avoir rencontré deux femmes
exceptionnelles. L’une admirable et insupportable, l’autre
blessée (on le serait à moins!) mais debout. Elles sont chacune, à
leur manière, des femmes libres.
« Mon
refuge et mon orage » est une autobiographie admirable, le
récit d’une émancipation inouïe, presque forcée, une réflexion
sur l’écriture et sur l’engagement.
Bravo !